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Carl

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Michel Lévy frères (p. 235-260).



CARL





I


Après la mort de Carl, le séjour de Vienne me devint insupportable, et, résolu à me distraire, je partis seul et à pied pour les montagnes. Je parcourus la Misnie, je contemplai ses plus beaux sites sans y retrouver les mêmes impressions qu’autrefois. L’ennui et l’effroi de la solitude m’y poursuivirent. Je me débattais contre mon chagrin avec une folle inquiétude ; c’était le premier de ma vie, et j’ignorais que, de tout ce qui passe, le souvenir des morts est ce qui s’efface le plus vite. Aujourd’hui, lorsque je songe à mon pauvre Carl, je me sens tout honteux et tout repentant de la précipitation avec laquelle j’ai pu me jeter dans des sentiers nouveaux, caresser des espérances qu’il n’avait pas partagées, me livrer à des soins qu’il n’avait ni connus ni désirés. Je suis effrayé de la brièveté de mon deuil, et, si je puis me le pardonner, c’est en reportant mes regards sur les événements subséquents de ma vie ; c’est en m’assurant bien que mon âme, comme celle de tous les hommes, est un sol changeant, jonché tantôt de fleurs, tantôt de feuilles sèches ; aujourd’hui enseveli sous la neige, demain réjoui et fécondé par la plus faible brise du printemps.

Peut-être qu’à l’époque où le souvenir de Carl était chez moi si vif et si poignant, j’étais moins malheureux que je ne suis aujourd’hui, distrait et consolé. Je croyais à la durée des souvenirs, à la force des sentiments ; et maintenant, que suis-je ? de quoi suis-je certain ?

Il y eut alors dans ma vie une aventure assez étrange, qui, tout en réveillant mes regrets, les adoucit, parce qu’elle leur donna un caractère romanesque et poussa mon esprit malade hors des limites sombres de la réalité.

L’aspect des lieux tant de fois parcourus avec mon ami me rendait sa perte et mon isolement de plus en plus sensibles. Je résolus de voir une contrée nouvelle et de fuir sa trace chérie avec autant de soin que je l’avais recherchée. Je parcourus la Styrie, et je poussai dans le Tyrol. Carl avait bien traversé cette dernière province, mais rapidement et sans moi. Rien ne l’y avait assez occupé pour qu’il m’en parlât avec quelque suite. Je m’y croyais donc à l’abri des vives émotions que la Misnie m’avait fait éprouver.

J’y trouvai, en effet, plus de distractions qu’ailleurs. Quoique la saison fût belle, la route était difficile et même dangereuse, à cause des fréquents orages de la canicule. Le pays prenait, à mesure que je me dirigeais vers Inspruck, un caractère de grandeur qui me pénétrait et m’arrachait à mes pensées ordinaires. Tout allait mieux pour moi que dans les semaines précédentes, lorsque, après avoir essuyé une grande fatigue dans les défilés du mont Brenner, je fus pris, à H… d’un accès de fièvre assez violent et forcé de garder le lit pendant plusieurs jours. J’étais logé à l’hôtel de l’Aigle blanche, unique et sale auberge de ce pauvre village. J’y manquais de tout, et, pour surcroît de malheur, j’avais affaire au plus dur de tous les hôtes. Ma tenue de touriste faisait penser à cet avare qu’il aurait médiocrement à spéculer sur moi, et mon état d’accablement physique et moral ne me permettait guère de me plaindre. Je fus abandonné sur un misérable grabat, et bien me prit d’être assisté de la plus robuste constitution. Heureusement aussi, la Providence, qui nous visite sous une forme inattendue dans nos détresses, m’envoya un ami : humble, douce et touchante assistance qui ne s’effacera jamais de mon souvenir.

Cet ami, c’était le plus jeune des enfants de l’aubergiste garçon de quinze à seize ans, grand, mince, maladif, peu intelligent en apparence, mais plein de zèle généreux et de naïves attentions. Sa bonté naturelle l’ayant porté à me secourir, il fit tout ce qui dépendait de lui pour réparer la grossière indifférence et les suspicions cupides de son père. Ce qu’il put me procurer fut peu de chose, et, en vérité, je n’avais guère besoin que d’eau à boire à grandes doses, et d’un peu de société ; car rien n’augmentait ma fièvre comme l’effroi de me trouver seul et privé des soins de l’affection au début d’une maladie dont le degré de gravité était matière pour moi à de pénibles conjectures.

Mon jeune hôte passa plusieurs nuits à mon chevet, et, dans le jour, il vint d’heure en heure s’informer de mon état, malgré les dures remontrances et les menaces brutales de son père, qui semblait le haïr et qui le traitait plus mal qu’aucun de ses domestiques.

Si quelque chose pouvait excuser cette cruauté de la part d’un père, il serait vrai de dire que l’enfant était très-peu propre aux devoirs de sa profession. Il est impossible d’être plus gauche, plus préoccupé, plus indolent que ne l’était mon pauvre garde-malade. Le premier jour, son air distrait et presque hébété, sa lenteur à exécuter mes moindres désirs, m’avaient causé une telle impatience, que je l’avais maudit, lui et toute sa race ; mais bientôt le contraste de sa bonne volonté et de son intérêt avec la malveillance et l’inhumanité de son père me toucha vivement ; je lui parlai avec douceur, avec gratitude, et il parut s’attacher à moi.

Par une coïncidence singulière, il s’appelait Carl, et le nom de mon pauvre ami, ce nom qui résonnait pour moi avec tant de force, d’activité, de génie musical, de tendresse expansive, placé sur la figure malingre et insipide d’un garçon d’auberge, m’avait véritablement irrité dans les premiers jours de maladie. Ce nom, retentissant à mon oreille, ou se perdant au fond des corridors, me causait des tressaillements involontaires. Au milieu des rêveries de la fièvre, le spectre de mon ami m’apparaissait sans cesse ; je me croyais atteint de la même fièvre cérébrale qui l’avait emporté : je le voyais près de mon lit, debout et me tendant la main pour m’emmener avec lui dans une fosse entr’ouverte. Puis j’entendais sa voix faible et mourante m’appeler, m’engager à le suivre ; et tout à coup, des entrailles de la terre, une autre voix rauque et infernale appelait Carl à plusieurs reprises.

— Tu l’entends, disait mon ami, la mort s’impatiente, elle réclame sa proie.

— Carl, au nom du diable, ne descendras-tu pas ? criait la voix sinistre.

— Me laisseras-tu partir seul pour l’éternité ? disait Carl. Crains-tu de me suivre dans la tombe ?

Alors, je faisais un violent effort pour m’élancer vers mon ami, et je m’éveillais enfin baigné d’une sueur froide, l’œil égaré, la tête en feu ; mais, au lieu du fantôme, je ne voyais au pied de mon lit que le pauvre garçon d’auberge, avec sa face pâle et son air consterné, tandis que la voix diabolique de son père l’appelait en jurant du fond de la cuisine, située précisément au-dessous de mon plancher vermoulu.

Quand je me sentis convalescent, je commençai à discourir avec le pauvre Carl. J’obtins facilement sa confiance. Il me dit qu’il était le plus malheureux des êtres, que son père le haïssait, le rouait de coups à la plus frivole incartade, et que tout ce qu’il désirait au monde, c’était de quitter à jamais la maison paternelle.

— Si je ne l’ai pas fait encore, ajouta-t-il, c’est que, étant d’une mauvaise santé et n’étant pas propre à grand’chose, je craindrais d’être réduit à demander l’aumône ; ce qui serait peut-être moins malheureux que d’être traité comme je le suis, mais ce qui me cause une insurmontable répugnance.

Ces plaintes m’inspiraient une vive compassion, et en même temps le désir de soustraire mon jeune hôte à sa triste destinée. Mais j’hésitai beaucoup à m’en charger, car je n’étais pas assez riche pour l’emmener en qualité d’ami. Tout ce que je pouvais, c’était d’en faire mon domestique, et, malgré toute sa vertu, il m’était facile de voir que personne n’était moins propre à ce rôle. Il était d’une constitution très-faible, comme je l’ai dit, et je le croyais atteint de quelque maladie chronique ; car l’état peu brillant de ses facultés intellectuelles, l’espèce d’assoupissement qui s’emparait de lui à chaque instant, son défaut de mémoire et de prévoyance, tant de langueur et d’apathie dans un être si sincèrement dévoué, sa mélancolie que n’éclairait jamais un rayon de la gaieté de son âge, tout annonçait un désordre sérieux, incurable peut-être, dans son organisation.

Quoi qu’il en soit, un jour que son père l’avait cruellement maltraité pour s’être oublié trop longtemps près de moi, je me décidai à le prendre sous ma protection. La vue de son sang, les traces d’un châtiment inique subi avec patience pour l’amour de moi, me saisirent d’une telle compassion, que je me serais méprisé si j’avais pu balancer davantage. Je fis monter maître Peters, et je lui déclarai que j’allais le dénoncer à la justice du canton comme meurtrier de son enfant, s’il n’accédait à la proposition que je voulais lui faire. Il prit un air fort insolent ; mais, quand il eut jeté un regard de côté sur ma bourse qui était encore assez ronde, et que j’avais posée à dessein sur la table, il se calma et attendit l’explication. Aussitôt que j’eus fait la première ouverture :

— Mille diables ! s’écria-t-il, vous voulez emmener ce paresseux, cet inutile, ce dort debout ? Si j’en avais dix comme lui, je vous les donnerais tous par-dessus le marché. Débarrassez-moi de ce fardeau, et que j’en entende parler le moins possible ; ce sera le mieux.

L’affaire fut conclue sur-le-champ. Je demandai à Cari ce qu’il voulait gagner.

— Rien du tout, que ma nourriture, répondit-il. Vous me donnerez vos vieux habits pour me couvrir. Hélas ! monsieur, je suis si faible et si borné, que toute prétention serait bien déplacée de ma part.

— Pauvre enfant ! lui dis-je, ton cœur est bon et noble ; si ton intelligence ne seconde pas tes intentions, et que je manque de patience avec toi, il faudra me le pardonner, et, pour m’apaiser, il suffira de me rappeler les soins que tu viens de me prodiguer.

Quelques jours après, nous étions sur la route d’Inspruck, Carl et moi. J’étais parti un peu plus tôt peut-être que mes forces ne me le permettaient ; car, vers le milieu du jour, je me sentis accablé d’une telle fatigue, que je ne pus atteindre le village où je m’étais proposé de me rafraîchir. Je me jetai dans un pré à l’ombre d’une haie, et j’y goûtai quelques heures d’un sommeil délicieux.

Quand je m’éveillai, je vis Carl endormi près de moi, dans l’attitude d’un chien fidèle qui garde son maître ; mais son sommeil était si profond, qu’on eût bien pu m’égorger mille fois avant qu’il s’en aperçût. Je le secouai à plusieurs reprises. Je l’appelai de toutes mes forces : tout fut inutile ; c’était une véritable léthargie. J’en pris un peu d’humeur. Il se pouvait que Carl fût en proie à de telles infirmités, qu’il me serait un véritable fléau, et j’eus un instant la pensée coupable de glisser dans son sac la moitié de ma bourse et de l’abandonner à la destinée. Mais j’eus bientôt horreur de ce dessein égoïste et lâche. Si le pauvre Carl était réellement atteint de maladie, ne lui devais-je pas mes soins, à lui qui m’avait prodigué les siens au péril de sa vie ? Que serais-je devenu s’il m’eût abandonné quelques jours auparavant, lorsque j’étais comme lui plongé dans un sommeil qui ressemblait à la mort ?

— Ô Carl, ô toi qui n’es plus sur la terre, m’écriai-je, ô le plus inspiré des artistes, ô le meilleur des amis ! cette criminelle pensée ne te fût pas venue, et, si ton âme plane sur moi, sans cesse, comme je l’ai cru voir dans les révélations de la fièvre, elle s’indigne, à l’heure qu’il est, de découvrir ce mouvement d’ingratitude. Ô Carl ! que ton ombre veille sur moi et sur mon triste compagnon ! que ton souvenir protége cette chétive et infortunée créature, à qui Dieu réserva ton nom, sans doute pour qu’elle me fût à jamais sacrée !…

Je sentis une larme baigner ma paupière, et, cédant à un mouvement instinctif, je tirai ma flûte de son étui et je la fis résonner pour la première fois depuis la mort de Carl. Jusque-là, il m’avait été impossible d’entendre un son musical sans être irrité dans tous mes nerfs. En cet instant, je me sentis, au contraire, inondé d’une volupté mélancolique, en faisant redire à plusieurs reprises aux échos tyroliens cette phrase d’un chant religieux, dernière pensée musicale de mon ami, au milieu de laquelle il avait été surpris par la mort[1].



{   \key d \major
    \time 4/4 d'''4 fis'''2(fis'''8.[)(d'''16] d'''8.[cis'''16]e'''8.[b''16]b''4)(a''8[)(g'''8] \break fis'''8[e'''8d'''8cis'''8]b''4.)d'''8( d'''2 cis'''2 d'''4) \bar "|."
}

Tout à coup, le jeune Carl s’éveilla : ses joues blêmes s’enflammèrent d’un éclat singulier, et les lignes pures mais inanimées de son visage reçurent un tel ébranlement, qu’un instant il me parut aussi beau que, jusqu’alors, je l’avais trouvé insignifiant. Frappé de cette métamorphose, je m’arrêtai brusquement pour lui demander s’il comprenait la musique, et s’il était un peu musicien, comme le sont presque tous les villageois de cette contrée.

Mais Carl reprit en un clin d’œil sa pâleur et son insensibilité habituelle ; il se frotta les yeux, bâilla, me demanda si je lui avais parlé, et j’eus la mortification de m’avouer qu’un instant d’exaltation musicale et sentimentale m’avait abusé sur l’émotion de Carl. Honteux de cette faiblesse d’esprit, je remis ma flûte dans l’étui, et j’engageai Carl à renouer son sac de voyage et à se remettre en route avec moi.

J’avais un peu d’humeur, et je lui fis observer que le soleil baissait, qu’il avait dormi bien longtemps, qu’il avait le sommeil bien lourd, le tout d’un ton assez aigre. Mais le pauvre diable était accoutumé à tant de rigueur, qu’il ne s’aperçut pas de mon impatience. Il me répondit avec une douceur angélique :

— Il y a longtemps que je vis dans la misère et dans l’inquiétude, que je ne connaissais presque plus le sommeil ; depuis ce matin, je suis bien, je suis heureux, et je dors pour tout le temps que j’ai veillé. Et puis, ajouta-t-il d’un air simple, j’ai passé bien des nuits sans me coucher pendant que vous étiez malade.

Vivement attendri de cette réponse, je gardai un instant le silence.

— Carl, lui dis-je ensuite, rappelez-vous une chose : je suis impatient et souvent brutal ; quand vous me verrez ainsi, souvenez-vous de certaines paroles qui auront le pouvoir de me calmer.

— Quelles sont-elles, monsieur ?

— Les voici : Respectez le nom de Carl. Dites-moi cela quand je vous traiterai durement.

— Il suffit, monsieur, répondit-il d’un air soumis.

Et sans éprouver ni curiosité ni surprise, il se mit à marcher devant moi.



II


Carl prétendait connaître parfaitement le pays ; mais, soit qu’il se flattât mal à propos, soit qu’il fût distrait plus encore qu’à l’ordinaire, la nuit était close lorsqu’il s’aperçut que nous avions perdu la route, et il fallut marcher pendant trois heures avant de la retrouver. Enfin, à plus de minuit, nous arrivâmes à F… J’étais si las, que je laissai Carl s’enquérir d’un gîte, et je me jetai sur une borne. Pas un réverbère n’était allumé, pas un habitant n’était debout, pas un rayon de lampe de nuit n’illuminait les fenêtres. Carl revint au bout d’une demi-heure me dire qu’il lui était impossible de se faire ouvrir nulle part ; que, même à l’auberge, on l’avait repoussé en le menaçant, du haut d’une lucarne, de lui dépêcher un coup de fusil s’il ne se retirait. Je pensai qu’il ne connaissait pas plus les rues de F… que les chemins de la montagne ; et, convaincu que toute remontrance serait inutile, je me mis à marcher devant moi, cherchant le banc le mieux abrité pour y dormir à la clarté des étoiles.

Le porche de l’église s’offrit à nous ; c’était du moins un ciel de lit. J’allais m’y installer lorsque Carl, essayant de pousser la porte, vit qu’elle cédait et s’écria d’un ton biblique :

— La maison du Seigneur est ouverte aux pèlerins.

— En ce cas, Dieu est plus hospitalier que les hommes, lui répondis-je.

Nous entrâmes ; la lampe brûlait au milieu du chœur et faisait vaciller sur les murs les ombres trapues des colonnes romanes. Je m’étendis au premier endroit venu, la tête sur mon sac. Carl alla se blottir dans un confessionnal. Le sommeil eut bientôt fermé mes paupières. Ce fut un sommeil pénible. La dalle était froide, la fièvre courait dans mes veines ; mais je n’avais pas la force de me lever pour chercher un endroit plus sain. Je fus en proie à des rêves lugubres, il me sembla que j’assistais de nouveau aux derniers moments de mon pauvre ami, Carl le maestro. Je le voyais encore, les yeux éteints, les lèvres contractées, me tendant la main comme un dernier adieu. Puis tout à coup son œil s’entr’ouvrait et brillait d’un éclat céleste ; l’hymne de la grâce, l’élan de la foi, la prière de l’espérance, s’exhalaient en harmonie grave de sa poitrine moribonde. L’hymne s’acheva dans le ciel ; j’essayai de soulever l’agonisant : il n’était plus !

Je m’éveillai, et ce rêve (reproduction fidèle des heures douloureuses écoulées naguère au chevet de mon ami) me laissa une telle impression de tristesse, que je me demandai si Carl n’avait pas survécu à sa propre mort, et si je ne venais pas de lui fermer réellement les yeux une seconde fois. J’essayai de me rendormir ; mais les mêmes images me poursuivirent. Plusieurs fois je m’éveillai, plusieurs fois je retombai dans une sorte de léthargie ; et la veille et le sommeil troublaient également ma raison : l’un et l’autre remplissaient de terreurs puériles ma tête affaiblie… Lorsque j’avais les yeux fermés, je croyais entendre la phrase musicale que Carl avait écrite le jour de sa mort et qu’il murmurait en expirant, la même que j’avais jouée sur ma flûte dans la matinée. Quand j’avais les yeux ouverts, il me semblait que l’orgue venait de la jouer, et que la vibration remplissait encore les nefs sonores. Les voûtes, baignées d’une lueur incertaine, flottaient et oscillaient sur ma tête ; chaque chapelle semblait me renvoyer un son. Demi-évanoui sur les marbres, fatigué de ces hallucinations, je me levai, je pris mon front dans mes mains, j’essayai de marcher. Mais quels termes pourraient rendre ce que j’éprouvai en entendant la nef se remplir en réalité des sons de l’orgue ? Ce n’était plus une illusion, une main pressait les touches, les flancs du vaste instrument gémissaient en chantant l’introduction et les premières mesures de l’hymne fatal.

Je me cachai la figure dans mon manteau et je me prosternai sur le pavé de l’église. Convaincu que j’allais voir sortir de terre une ronde infernale, et que, pour me punir de ma vie peu chrétienne, des spectres allaient me tourmenter, je récitai plusieurs formules d’exorcisme et restai dans cette posture si longtemps, que l’aube blanchissait les vitraux lorsque je me hasardai à regarder autour de moi. Tout était calma : le cri des moineaux voltigeant et becquetant aux croisées interrompait seul le silence ; Carl dormait dans son confessionnal. J’eus beaucoup de peine à l’éveiller ; il n’avait rien entendu, et je n’osai pas insister sur mes questions dans la crainte de lui sembler fou. Nous gagnâmes une auberge ; un peu de nourriture répara mes forces ; je me jetai sur un lit, où je dormis quelques heures assez tranquillement. Néanmoins, cette nuit m’avait laissé une si fâcheuse impression, que je m’obstinai à quitter F…, bien que la journée fût avancée, et qu’il fallût faire quatre lieues pour coucher à T…

À peine étions-nous à la moitié du trajet, qu’un vent violent s’éleva ; l’horizon était chargé d’une zone violette qui envahit le ciel avec rapidité ; de larges gouttes de pluie commencèrent à trouer la neige dont le fragile rempart bordait notre chemin, car nous étions alors au passage le plus élevé du mont Brenner, et, quoique nous fussions en plein été, un froid piquant se faisait sentir. Bientôt le tonnerre gronda et le vent devint si violent, que nous avions de la peine à marcher. Il fallait se hâter pourtant : nous traversions la région des glaces, et Carl disait que, si nous pouvions atteindre sans accident la région située au bas des rochers, les forêts de sapins nous préserveraient des avalanches. Nous eûmes le bonheur de sortir sans accident de ce défilé périlleux ; l’orage se calmait, et nous nous croyions sauvés, lorsqu’une nuée rougeâtre creva au-dessus de nous et nous assaillit d’une grêle si forte, que nous eussions été meurtris et défigurés sans l’abri d’une grotte où nous nous réfugiâmes. Des torrents de pluie succédèrent à la grêle ; et, quand il nous fut possible de quitter la grotte, le soleil était couché. Le ciel, couvert de nuées grisâtres éparses sur tous les points, passa sans crépuscule du jour à la nuit. Le chemin était emporté en mille endroits ; les torrents grossis avaient donné naissance à mille ruisseaux fougueux qui grondaient autour de nous, sans que nous pussions éviter leur rencontre farouche ; nous tombâmes plusieurs fois et j’eus un poignet foulé sur les roches. Pour comble de malheur, au moment où nous descendions sur des sables glissants labourés par les eaux, Carl, qui marchait devant moi et qui prétendait que le village où nous devions coucher était situé au bas de la côte, s’arrêta pensif et me dit :

— Je ne vois pas les lumières de T… ; il faut que nous nous soyons trompés de chemin, car ce village devrait être ici, à main gauche, et…

Le vent nous apporta en ce moment un bruit semblable à celui d’une cataracte.

— C’est une avalanche morte, dit Carl ; elle roule tout doucement de l’autre côté de la montagne.

Le bruit continua.

— Avançons, lui dis-je.

— Non pas, répondit-il ; ce n’est pas une avalanche qui descend ; c’est la grande cascade de Saint-Guillaume, et nous tournons le dos au village.

C’était bien le cas d’envoyer Carl à tous les diables ; mais j’étais accablé de fatigue, il ne me restait plus de force pour l’impatience. Je le priai de s’assurer de la vérité et de descendre encore un peu. Je m’appuyai, en l’attendant, contre un arbre et restai dans une sorte de stupeur. Les vives douleurs que je ressentais dans tous les membres m’annonçaient le retour de la fièvre ; mes pieds étaient glacés, ma tête était brûlante. Si Carl fut long à explorer le pays, si je passai une heure ou un instant dans cette situation, c’est ce que j’ignore. Je fus éveillé en sursaut par un rêve étrange. Il me semblait voir le spectre de mon ami Carl sortir de l’écume d’une cataracte furieuse et saisir mon jeune Carl pour l’entraîner avec lui dans le gouffre. L’enfant se débattait en poussant des cris lamentables, et me tendait les bras en invoquant mon secours. Je fis un violent effort pour m’élancer vers lui ; mais, au moment où je me courbais en avant, j’ouvris les yeux et je restai terrifié du spectacle qui s’offrit à mes regards. J’étais sur le revers d’un abîme incommensurable. De terrasses en terrasses, la montagne se brisait en gouttières à des milliers de pieds au-dessous de moi, et la cataracte, en s’y précipitant, promenait un gémissement sinistre sur les échos lointains. La lune, perçant des nuées bizarres, affreusement déchirées, éclairait d’une lueur blafarde cette scène effrayante et sublime. Je crus rêver encore ; j’appelai Carl à plusieurs reprises. Il ne me répondit pas. Le vent se taisait pourtant, et la seule voix de l’eau, renvoyée par les abîmes, remplissait la nuit de monotones et lugubres harmonies. Je l’écoutais, plongé dans une morne détresse, incapable de me mouvoir et de me rendre compte de ma véritable situation. Un pas de plus, et je roulais sur les gigantesques degrés de la montagne ; mais je n’avais déjà plus conscience du danger, bien que je fusse parfaitement éveillé. Je ne sais par quelle liaison d’idées la phrase musicale de Carl me revint à la mémoire. Mon rêve, un instant oublié, me revint aussi, et la fièvre qui venait de m’envahir, embrouilla tellement mes idées, que je perdis de nouveau l’empire de ma volonté. Des fantômes dansèrent dans mon cerveau et devant mes paupières. La scène de l’église se peignit à ma mémoire sous des couleurs si vives et si réelles, que, possédé par une sorte de frayeur insensée, je me mis à chanter la phrase fatale ; d’abord à demi-voix, comme si j’eusse voulu conjurer et repousser l’approche des esprits des ténèbres ; puis distinctement, comme si je me fusse accoutumé à leur apparition ; et puis enfin d’une voix éclatante, comme si j’eusse voulu les invoquer et m’élancer avec eux dans la vapeur qui tremble sur les abîmes au rayon de la lune. Mais quelle fut ma stupeur lorsqu’au moment où je prononçais les mots terribles :


\relative c''{
\key des \major
des4 f2 (f8.) des16
des8. c16 ees8. bes16 bes4 aes8 \bar "||"
}
\addlyrics {
Ô Dieu que ta puissance est gran- de !
}


une voix, qui semblait être la voix même du vent et des eaux, me répondit à travers les sapins et la brume :


\relative c''{
\override Staff.TimeSignature #'stencil = ##f
\key des \major
\partial8 ges'8
f8 ees8 des8 c8 bes4. des8
des2 (c2)
des4 \bar "||"
}
\addlyrics {
Ô Dieu que ta puissance est gran - de.
}

Et aussitôt, comme si toutes les voix de la nuit et tous les esprits de l’air eussent été convoqués à chanter l’hymne funèbre de Carl, du haut de chaque cime et du fond de chaque ravin, un écho répondit à la voix fantastique pour articuler, chacun à son tour, et avec une force décroissante :


\relative c''{
\override Staff.TimeSignature #'stencil = ##f
\key des \major
\partial8 des8
des2 (c2)
des2. r8 des,8 
des2 (c2)
des2 \bar "||"
}
\addlyrics {
est gran_-_- de, est gran_- de.
}

La dernière de ces voix se perdit dans les airs avec tant de délicatesse et de netteté, elle exhala un soupir si tendre et si harmonieux, que je crus entendre le dernier soupir de Carl, ce soupir musical, semblable au faible souffle qui se promène, dans les nuits d’été, sur les cordes de la harpe. C’est en prononçant ces mêmes paroles, en chantant ces mêmes notes que l’âme du maestro s’était envolée au ciel sur les ailes virginales de sa muse chrétienne. Je fus si frappé de ce souvenir, et l’illusion fut telle, que je tombai à genoux en fondant en larmes et que j’élevai les bras au ciel, croyant voir passer sur ma tête une forme angélique…



III


Tout rentra dans le silence… Je me calmai, moitié grâce au froid piquant de la nuit, moitié grâce aux efforts que je faisais pour revenir à la raison.

Je commençai bientôt à m’inquiéter de l’absence prolongée du jeune Carl ; je me demandai combien d’heures avaient pu s’écouler tandis que j’étais livré à un sommeil pénible et à de folles rêveries. Je secouai mon manteau trempé de pluie, je repris mon bâton ferré, et, après avoir appelé Carl, mais sans obtenir de réponse, je me mis à descendre avec précaution ce sentier effrayant et presque impraticable, dont nous avions parcouru la moitié sans crainte au milieu des ténèbres, et dont maintenant la clarté de la lune me révélait toute l’horreur.

À mesure que j’avançais, l’entreprise devenait si difficile, que je faillis y renoncer. Chaque fois que j’arrivais à une des terrasses naturelles de la montagne, je me reposais, j’avalais un peu de grog et je remplissais de nouveau le ravin de mes cris. Le bruit de la cataracte grossissait toujours davantage, et ma vaine recherche me remplissait d’épouvante ; je me reprochais amèrement d’avoir exposé mon pauvre serviteur à parcourir seul cette route affreuse, et je commençais à me persuader qu’il avait dû nécessairement rouler dans les abîmes. Je n’espérais plus le retrouver vivant. Je n’avais plus la force de l’appeler ; je marchais courbé vers la terre, m’attendant sans cesse à heurter son cadavre. Toutes mes émotions puériles, toutes mes terreurs superstitieuses avaient fait place à une douleur réelle, à une angoisse profonde. Quelle fut donc ma surprise et ma frayeur lorsque, au moment où je jouissais de toute ma raison, j’entendis distinctement dans la région que je venais de parcourir, à environ cent toises au-dessus de moi, une voix pure chanter plus distinctement encore que la première fois :


\relative c''{
\key des \major
des4 f2 (f8.) des16
des8. c16 ees8. bes16 bes4 aes8 \bar "||"
}
\addlyrics {
Ô Dieu que ta puissance est gran- de.
}

— Ô mon Dieu ! m’écriai-je, si tu permets que l’âme des morts me visite, ouvre mon entendement, afin que je puisse avoir commerce avec les habitants du monde invisible, sans perdre la raison, ou sans tomber foudroyé !

Cette prière, exhalée du fond du cœur, me rendit le courage. Je levai la tête et vis courir sur la rampe supérieure une forme légère. Je l’appelai du nom de Carl à plusieurs reprises ; mais elle n’entendit ni ne répondit, et continua à descendre ou plutôt à glisser vers moi avec une rapidité surnaturelle.

Un instant, je me sentis si troublé, que j’hésitai à prendre la fuite, et à descendre le plus vite possible le sentier de la cascade. Mais je fis un signe de croix, et, surmontant ma faiblesse, je me plaçai au milieu du chemin, les bras étendus, et je conjurai le fantôme.

Mais il venait toujours, et, quand il fut à quelque pas de moi, je reconnus distinctement Carl, mon jeune serviteur. Délivré d’une grande anxiété, je marchai à sa rencontre et lui adressai la parole ; mais il ne me vit pas, ne m’entendit pas, et, avant que j’eusse étendu les bras de nouveau pour l’arrêter, il passa près de moi, si adroitement, qu’il ne m’effleura même pas, quoique le sentier fût à peine assez large pour une personne, et que le moindre choc eût dû nous faire rouler tous deux dans les précipices ; puis il continua de descendre avec la rapidité d’une flèche, et, avant que je fusse revenu de ma surprise, je l’avais perdu de vue.

Un affreux jurement m’échappa ; mais aussitôt des craintes superstitieuses s’emparèrent de nouveau de mon imagination. Je pensai que Carl était tombé dans la cascade depuis plusieurs heures, et que son spectre, errant sur le sentier, m’apparaissait pour réclamer mes prières. Je me mis à prier avec une dévotion puérile ; mais je fus interrompu par la voix fantastique qui m’avait tant poursuivi, et j’entendis encore au-dessous de moi la phrase fatale.

— C’en est trop ! m’écriai-je, ma raison s’y brisera, et nulle autre raison humaine n’y résisterait ! Par quelle magique combinaison vois-je le spectre du nouveau Carl, en même temps que j’entends la voix de Carl, l’ami qui n’est plus ? Quel est ce rêve qui m’a réveillé en sursaut, comme si une invisible main me poussait à secourir un ami en détresse ? Quel est ce chœur mystérieux qui m’a révélé l’existence des puissances invisibles dans un moment solennel et décisif peut-être de ma vie ?…

J’étais plongé dans mes réflexions, j’étais arrivé à admettre tellement mes visions, que je ne m’étonnais plus de rien. Je me mis à descendre la dernière rampe, toujours persistant à chercher le corps de Carl, bien que sa figure me fût apparue. Mais à peine eus-je atteint l’esplanade où j’avais encore aperçu le spectre, que j’entendis la voix de l’autre côté de l’abîme. Elle était alors très-peu distincte, et je ne pouvais saisir que des sons épars au milieu de la basse continue de la cataracte.

Que vous dirai-je ? J’errai toute la nuit autour de ce gouffre, attiré par les piéges de la sirène invisible. De temps en temps, j’apercevais le fantôme de mon jeune compagnon ; puis aussitôt je le voyais sur un autre point, et ma cervelle était tellement troublée, que je m’imaginais souvent le voir en deux endroits à la fois. Je ne sais comment ma raison put survivre à une telle crise ; je ne ressentais plus aucune fatigue : la chaleur de la fièvre me donnait une force et une adresse surhumaines.

Les premières lueurs de l’aube blanchissaient l’horizon, et la lune, lourde et terne, s’abaissait derrière les sapins, lorsque je me trouvai, au détour d’un buisson, face à face avec le fantôme. À demi irrité par la poursuite, à demi calmé par le sentiment de la réalité, je me jetai sur lui à l’improviste, et, le saisissant dans mes bras, j’étreignis, non pas une ombre, mais le véritable Carl, mon compagnon de voyage. Je le saisis au moment où il disait :



\relative c''{
\override Staff.TimeSignature #'stencil = ##f
\key des \major
\partial8 aes8
aes8. aes16 aes2 (aes8.) aes16 
aes8. aes16 aes2 r8. aes16 \bar "||"
\break
bes2 c2 
des2 (des4) des,4  des2
c2 des4
}
\addlyrics {
Tu fais ma for_-_ce et mon es_- poir, tu \break
fais ma for_-_ce et mon es_- poir.
}

La note expira sur ses lèvres, il poussa un gémissement plaintif, un frisson le saisit, et il tomba dans mes bras comme si la mort l’eût frappé.

Je l’assis sur un rocher, et j’essayai de le rappeler à lui-même. Tout fut inutile : cependant, son pouls était à peu près calme et sa respiration régulière ; il paraissait dormir. À peine mon effroi fut-il calmé, que je me sentis vaincu par la fatigue, incapable de trouver la solution des problèmes de cette nuit étrange, je tombai endormi à côté de Carl. Le temps était superbe, et, quand nous nous éveillâmes, le soleil était brillant et généreux. J’accablai mon jeune ami de questions, mais il me fut impossible d’en tirer aucun éclaircissement : il ne se souvenait de rien, et n’était pas moins surpris que moi de tout ce que je lui racontais. Enfin, lorsque je lui parlai à plusieurs reprises de la phrase que j’avais entendue, il sourit d’un air étrange et me pria de la lui chanter. Son œil s’anima en l’écoutant ; puis il rougit, baissa les yeux et me montra une sorte de confusion demi-niaise et demi-rusée. Je crus alors qu’il se moquait de moi et que j’étais le jouet de je ne sais quelle inexplicable comédie ; je le réprimandai fort rudement et le menaçai, s’il ne me révélait toute la vérité, de le renvoyer à son père. Alors, il se prit à pleurer, et, se jetant à genoux, il jura de se confesser si je voulais lui tout pardonner d’avance. Je le jurai, et il m’apprit qu’il était passionné pour la musique ; que cette passion, comprimée par son père, avait fait le malheur de sa vie ; que ses véritables besoins d’artiste, refoulés par les horribles traitements et les grossières occupations dont j’avais été témoin, avaient miné lentement sa santé et peut-être altéré sa raison. Il avait fait tous ses efforts pour arracher de son esprit la pensée de cultiver ses dispositions naturelles, lorsqu’un événement de peu d’importance était venu les réveiller. Un jeune homme brun et d’une belle figure, avait couché, cinq ans auparavant, à l’hôtel de l’Aigle blanche ; il avait fumé, écrit et fait de la musique, seul, dans sa chambre jusqu’à cinq heures du matin ; une phrase entre autres revenait, errait sans cesse sur ses lèvres ; il la répétait aussi sur sa flûte, et même il l’avait laissée écrite au charbon sur les murs de sa chambre.

— Et quelle était cette phrase ? m’écriai-je.

Carl chanta d’un trait :


\relative c''{
\override Staff.TimeSignature #'stencil = ##f
\key des \major
des4 f2 (f8.) des16
des8. c16 ees8. bes16 bes4 (aes8) ges'8 \bar "||"
f8 ees8 des8 c8 bes4. des8
des2 (c2)
\break
des4 r8 r1 \bar "||"
}
\addlyrics {
Ô Dieu que ta puissance est gran- de. Ô
\break
Dieu que ta puis- sance est gran_- de.
}

— Et le nom de ce jeune homme, le savez-vous ?

— Je ne le sais pas ; mais, quant à son nom de baptême, je le connais et ne l’ai pas oublié ; car, en entendant le mien, il me frappa sur l’épaule en me disant qu’il servait le même patron que moi.

— C’est lui ! m’écriai je, c’est mon meilleur ami ! Je sais en effet qu’il y a cinq ans, il traversa le Tyrol, et, lorsque, à l’heure de sa mort, il me chantait sa phrase religieuse, il me dit en souriant : « Ne m’en fais pas compliment, je baisse : c’est une réminiscence de ma jeunesse, et rien de plus. » Mais, dis-moi, Carl, comment il se fait que tu aies retenu cette phrase ?

— Tout ce que j’entends en musique se grave dans ma mémoire pour n’en plus sortir, et pour se retrouver dans l’occasion. Je répétai mille fois cette phrase qui me plaisait tant, et je la chantai même au voyageur en lui tenant l’étrier à son départ. Il fut content de ma voix, m’engagea à la cultiver, et me donna un gros pourboire. Quelque temps après, je fus tellement maltraité pour avoir laissé voir le retour de ma passion, que je fis une maladie grave, et la phrase sacrée s’endormit dans ma mémoire. Je ne la retrouvai plus qu’avant-hier, lorsque vous la jouâtes sur la flûte ; mon cœur bondit de joie en la reconnaissant, et, depuis ce moment, j’ai fait des efforts incroyables pour l’empêcher de sortir de mes lèvres.

— Et comment ne m’avez-vous pas dit alors que vous la connaissiez ?

— D’abord, j’ai cru qu’elle n’avait rien de particulier, et que c’était une composition connue ; c’est pourquoi je n’ai pas été surpris de vous l’entendre jouer. Ensuite, pour rien au monde je n’aurais osé vous confesser mon goût pour la musique. On m’a habitué à regarder ce goût comme une folie dont je devais rougir, ou comme une désobéissance que je devais expier sous le bâton. Je savais bien que vous ne me frapperiez pas ; mais je craignais de vous déplaire, vous si bon pour moi, et j’étais résolu à chasser cette funeste passion de mon cerveau, afin de me consacrer à votre service et de me corriger de ces négligences et de ces distractions auxquelles ma mélancolie me rend trop sujet. Je crains que cela ne soit au-dessus de mes forces, car, depuis que je suis avec vous, je me sens plus malade, plus tourmenté de rêves étranges ; il me semble que je marche, que je cours, que je chante en dormant. Mais tout cela, c’est de la folie !… Je n’y veux plus penser ; ayez compassion de moi !

Ces dernières paroles me furent un trait de lumière ; je résolus d’éclaircir mes soupçons, et, laissant croire à Carl que je désapprouvais sa vocation musicale, je repris avec lui le chemin de T… À la clarté du jour, nous le retrouvâmes sans peine, et, après avoir fait bien dîner Carl, après avoir pris moi-même quelques heures de repos, je me levai à l’entrée de la nuit, et je m’approchai de son lit. Je le vis d’abord dormir paisiblement ; mais bientôt il se leva, s’habilla, se mit à errer autour de la chambre, et tâcha de sortir. Je l’avais enfermé, et la clef était dans ma poche. Il s’approcha alors de la fenêtre. Je me mis au-devant pour l’empêcher de se risquer sur les toits. En éprouvant de la résistance, il frissonna légèrement, et, comme s’il m’eût vu à demi, il me dit quelques paroles inintelligibles, et retourna s’asseoir sur son lit. Puis, après avoir réfléchi, il alla se placer devant une table, et commença à remuer les doigts dessus comme s’il eût joué du piano. Au bout de quelques instants, il se mit à chanter sur cet accompagnement imaginaire.

Je le pris doucement dans mes bras et je le conduisis à son lit, où il se laissa étendre, et bientôt il dormit profondément.

Les nuits suivantes, je continuai mes observations, et j’eus le loisir de me convaincre que Carl était somnambule.

Je le conduisis avec soin jusqu’à Inspruck, où j’appelai un bon médecin. Il me déclara que la guérison de Carl dépendait de la satisfaction de sa passion dominante. Je l’emmenai donc à Vienne, où je le mis entre les mains d’un excellent professeur. Il avait étudié déjà un peu de piano en cachette chez l’organiste de son village, et montrait une grande prédilection pour cet instrument. Il y fit des progrès rapides, et, à l’heure où j’écris, il promet de devenir un compositeur distingué. À mesure que son génie a reçu le développement tant contrarié, sa santé s’est raffermie, son intelligence s’est réveillée, son caractère a pris de la gaieté, son sommeil est paisible ; et, quant à son cœur, il est toujours le plus pur, le plus généreux et le plus fidèle que j’aie connu depuis la mort de Carl le maestro.



  1. Cette phrase musicale a été donnée à George Sand par Halévy.