Carmosine/Acte I

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Carmosine
CarmosineCharpentierŒuvres complètes d’Alfred de Musset, tome V. Comédies, iii (p. 313-346).
Acte II  ►


ACTE PREMIER


Une salle chez maître Bernard.



Scène première


MAÎTRE BERNARD, DAME PÂQUE.


Dame Pâque.

Faites-moi le plaisir de laisser là vos drogues, et d’écouter un peu ce que je vous dis.


Maître Bernard.

Faites-moi la grâce de ne pas me le dire du tout, ce sera tout aussitôt fait.


Dame Pâque.

Comme il vous plaira. Mélangez vos herbes empestées tout à votre aise. Le seul résultat de votre obstination sera de la voir mourir dans nos bras.


Maître Bernard.

Si mes remèdes ne peuvent rien, que peut donc votre bavardage ? Mais c’est votre unique passe-temps de nous inonder de discours inutiles. Dieu merci, la patience est une belle vertu.


Dame Pâque.

Si vous aimiez votre pauvre fille, elle serait bientôt guérie.


Maître Bernard.

Pourquoi me dites-vous cela ? Êtes-vous folle ? Ne voyez-vous pas ce que je fais du matin au soir ? Pauvre chère âme ! tout ce que j’aime ! Dites-moi, n’est-ce donc pas assez de voir souffrir l’enfant de mon cœur, sans avoir sur le dos vos éternels reproches ? car on dirait, à vous entendre, que je suis cause de tout le mal. Y a-t-il moyen de rien comprendre à cette mélancolie qui la tue ? Maudites soient les fêtes de la reine, et que les tournois aillent à tous les diables !


Dame Pâque.

Vous en revenez toujours à vos moutons.


Maître Bernard.

Oui, on ne m’ôtera pas de la tête qu’elle est tombée malade un dimanche, précisément en revenant de la passe d’armes. Je la vois encore s’asseoir là, sur cette chaise ; comme elle était pâle et toute pensive ! comme elle regardait tristement ses petits pieds couverts de poussière ? Elle n’a dit mot de la journée, et le souper s’est passé sans elle.


Dame Pâque.

Allez, vous n’êtes qu’un vieux rêveur. Le meilleur de tous les remèdes, je vous le dirai, malgré votre barbe : c’est un beau garçon et un anneau d’or.


Maître Bernard.

Si cela était, pourquoi refuserait-elle tous les partis qu’on lui présente ? Pourquoi ne veut-elle même pas entendre parler de Perillo, qui était son ami d’enfance ?


Dame Pâque.

Vraiment, elle s’en soucie bien ! Laissez-moi faire. On lui proposera telle personne qu’elle ne refusera pas.


Maître Bernard.

Je sais ce que vous voulez dire, et pour celui-là, c’est moi qui le refuse. Vous vous êtes coiffée d’un flandrin.


Dame Pâque.

Vous verrez vous-même ce qui en est.


Maître Bernard.

Ce qui en est ? Mais, dame Pâque, il y a pourtant dans ce monde certaines choses à considérer. Je ne suis pas un grand seigneur, madame, mais je suis un honnête médecin, un médecin assez riche, dame Pâque, et même fort riche pour cette ville ; j’ai dans mon coffre quantité de sacs bien et dûment cachetés. Je ne donnerai pas plus ma fille pour rien, que je ne la vendrai, entendez-vous ?


Dame Pâque.

Vraiment, vous ferez bien, et votre fille mourra de votre sagesse, si elle ne meurt de vos potions. Laissez donc là ce flacon, je vous en prie, et n’empoisonnez pas davantage cette pauvre enfant. Ne voyez-vous donc pas, depuis deux mois, que vos drogueries ne servent à rien ? Votre fille est malade d’amour, voilà ce que je sais, moi, de bonne part. Elle aime ser Vespasiano, et toutes les fioles de la terre n’y changeront pas un iota.


Maître Bernard.

Ma fille n’est point une sotte, et ser Vespasiano est un sot. Qu’est-ce qu’un âne peut faire d’une rose ?


Dame Pâque.

Ce n’est pas vous qui l’épouserez. Essayez donc d’avoir le sens commun. Ne convenez-vous pas que c’est en revenant des fêtes de la reine que votre fille est tombée malade ? N’en parle-t-elle pas sans cesse ? N’amène-t-elle pas toujours les entretiens sur ce chapitre, sur l’habileté des cavaliers, sur les prouesses de celui-là, sur la belle tournure de celui-ci ? Est-il rien de plus naturel à une jeune fille sans expérience que de sentir son cœur battre tout à coup pour la première fois, à la vue de tant d’armes resplendissantes, de tant de chevaux, de bannières, au son des clairons, au bruit des épées ? Ah ! quand j’avais son âge !…


Maître Bernard.

Quand vous aviez son âge, dame Pâque, il me semble que vous m’avez épousé, et il n’y avait point là de trompettes.


Dame Pâque.

Je le sais bien, mais ma fille est mon sang. Or, dans ces fêtes, je vous le demande, à qui peut-elle s’intéresser ? Qui doit-elle chercher dans la foule, si ce n’est les gens qu’elle connaît ? Et quel autre, parmi nos amis, quel autre que le beau, le galant, l’invincible ser Vespasiano ?


Maître Bernard.

À telle enseigne, qu’au premier coup de lance, il est tombé les quatre fers en l’air.


Dame Pâque.

Il se peut que son cheval ait fait un faux pas, que sa lance se soit détournée, je ne nie pas cela ; il se peut qu’il soit tombé.


Maître Bernard.

Cela se peut assurément ; il a pirouetté en l’air comme un volant, et il est tombé, je vous le jure, autant qu’il est possible.


Dame Pâque.

Mais de quel air il s’est relevé !


Maître Bernard.

Oui, de l’air d’un homme qui a son dîner sur le cœur, et une forte envie de rester par terre. Si un pareil spectacle a rendu ma fille malade, soyez persuadée que ce n’est pas d’amour. Allons, laissez-moi lui porter ceci.


Dame Pâque.

Faites ce que vous voudrez. Je vous préviens que j’ai invité ce chevalier à souper. Que votre fille ait faim ou non, elle y viendra, et vous jugerez par vous-même de ce qui se passe dans son cœur.


Maître Bernard.

Et pourquoi ne parlerait-elle pas, si vous aviez raison ? Suis-je donc un tyran, s’il vous plaît ? Ai-je jamais rien refusé à ma fille, à mon unique bien ? Est-ce qu’il peut lui tomber une larme des yeux sans que tout mon cœur… Juste ciel ! plutôt que de la voir ainsi s’éteindre sans dire une parole, est-ce que je ne voudrais pas ?… Allons ! vous me rendriez fou !

Ils sortent chacun d’un côté différent.



Scène II


PERILLO, seul, entrant.

Personne ici ! Il me semblait avoir entendu parler dans cette chambre. Les clefs sont aux portes, la maison est déserte. D’où vient cela ? En traversant la cour, un pressentiment m’a saisi… Rien ne ressemble tant au malheur que la solitude ; … maintenant j’ose à peine avancer. — Hélas ! je reviens de si loin, seul et presque au hasard ; j’avais écrit pourtant, mais je vois bien qu’on ne m’attendait pas. Depuis combien d’années ai-je quitté ce pays ? Six ans ! Me reconnaîtra-t-elle ? Juste ciel ! comme le cœur me bat ! Dans cette maison de notre enfance, à chaque pas un souvenir m’arrête. Cette salle, ces meubles, les murailles même, tout m’est si connu, tout m’était si cher ! D’où vient que j’éprouve à cet aspect un charme plein d’inquiétude qui me ravit et me fait trembler ? Voilà la porte du jardin, et celle-ci !… J’ai fait bien du chemin pour venir y frapper ; à présent j’hésite sur le seuil. Hélas ! là est ma destinée ; là est le but de toute ma vie, le prix de mon travail, ma suprême espérance ! Comment va-t-elle me recevoir ? Que dira-t-elle ? Suis-je oublié ? Suis-je dans sa pensée ? Ah ! voilà pourquoi je frissonne ;… tout est dans ces deux mots, l’amour ou l’oubli !… Eh bien ! quoi ? Elle est là sans doute. Je la verrai, elle me tendra la main : n’est-elle pas ma fiancée ? n’ai-je pas la promesse de son père ? n’est-ce pas sur cette promesse que je suis parti ? n’ai-je pas rempli toutes les miennes ? Serait-il possible ?… Non, mes doutes sont injustes ; elle ne peut être infidèle au passé. L’honneur est dans son noble cœur, comme la beauté sur son visage, aussi pur que la clarté des cieux. Qui sait ? elle m’attend peut-être ; et tout à l’heure… Ô Carmosine !



Scène III


PERILLO, MAÎTRE BERNARD.


Maître Bernard.

Silence ! elle dort. Quelques heures de bon sommeil, et elle est sauvée.


Perillo.

Qui, monsieur ?


Maître Bernard.

Oui, sauvée, je le crois, du moins.


Perillo.

Qui, monsieur ?


Maître Bernard.

C’est toi, Perillo ? ma pauvre fille est bien malade.


Perillo.

Carmosine ! Quel est son mal ?


Maître Bernard.

Je n’en sais rien. Eh bien ! garçon, tu reviens de Padoue ; j’ai reçu ta lettre l’autre jour ; tu as terminé tes études, passé tes examens, tu es docteur en droit, tu vas recevoir et bien porter le bonnet carré ; tu as tenu parole, mon ami ; tu étais parti bon écolier, et tu reviens savant comme un maître. Hé ! hé ! voilà une belle carrière devant toi. Ma pauvre fille est bien malade.


Perillo.

Qu’a-t-elle donc, au nom du ciel ?


Maître Bernard.

Hé ! je te dis que je n’en sais rien. C’est une joie pour moi de te revoir, mon brave Antoine, mais une triste joie ; car pourquoi viens-tu ? Il était convenu entre ton père et moi que tu épouserais ma fille dès que tu aurais un état solide ; tu as bien travaillé, n’est-ce pas ? ton cœur n’a pas changé, j’en suis sûr, le mien non plus, et maintenant… Ô mon Dieu ! Qu’a-t-elle donc fait ?


Perillo.

Vos paroles me font frémir. Quoi ! sa vie est-elle en danger ?


Maître Bernard.

Veux-tu me faire mourir moi-même, à te répéter cent fois que je l’ignore ? Elle est malade, Perillo, bien malade.


Perillo.

Se pourrait-il qu’un homme aussi habile, aussi expérimenté que vous ?…


Maître Bernard.

Oui, expérimenté, habile ! Voilà justement ce qu’ils disent tous. Ne croirait-on pas que j’ai dans ma boutique la panacée universelle, et que la mort n’ose pas entrer dans la maison d’un médecin ? [Je ne m’en suis pas fié à moi seul, j’ai appelé à mon aide tout ce que je connais, tout ce que j’ai pu trouver au monde de docteurs, d’érudits, d’empiriques même, et nous avons dix fois consulté. Habileté de rêveurs, expérience de routine ! La nature, Perillo, qui mine et détruit, quand elle veut se cacher, est impénétrable. Qu’on nous montre une plaie, une blessure ouverte, une fièvre ardente, nous voilà savants. Nous avons vu cent fois pareille chose, et l’habitude indique le remède ; mais quand la cause du mal ne se découvre point, lorsque la main, les yeux, les battements du cœur, l’enveloppe humaine tout entière est vainement interrogée ; lorsqu’une jeune fille de dix-huit ans, belle comme un soleil et fraîche comme une fleur, pâlit tout à coup et chancelle, puis, quand on lui demande ce qu’elle souffre, répond seulement : Je me meurs… Antoine, combien de fois j’ai cherché d’un œil avide le secret de sa souffrance, dans sa souffrance même ! Rien ne me répondait, pas un signe, pas un indice clair et visible, rien devant moi que la douleur muette, car la pauvre enfant ne se plaint jamais ; et moi, le cœur brisé de tristesse, plein de mon inutilité, je regarde les rayons poudreux où sont entassés depuis des années les misérables produits de la science. Peut-être, me dis-je, y a-t-il là dedans un remède qui la sauverait, une goutte de cordial, une plante salutaire ; mais laquelle ? comment deviner ?]


Perillo, à part.

Mes pressentiments étaient donc fondés ; je suis venu pour trouver cela.

Haut.

Ce que vous me dites, monsieur, est horrible. Me sera-t-il permis de voir Carmosine ?


Maître Bernard.

Sans doute, quand elle s’éveillera ; mais elle est bien faible, Perillo. Peut-être nous faudra-t-il d’abord la préparer à ta venue, car la moindre émotion la fatigue beaucoup et suffit quelquefois pour la priver de ses sens. Elle t’a aimé, elle t’aime encore, tu devais l’épouser,… tu me comprends.


Perillo.

J’agirai comme il vous plaira. Faut-il que je m’éloigne pour quelques jours, pour un aussi long temps que vous le jugerez nécessaire ? Parlez, mon père, j’obéirai.


Maître Bernard.

Non, mon ami, tu resteras. N’es-tu pas aussi de la famille ?


Perillo.

Il est bien vrai que j’espérais en être, et vous appeler toujours de ce nom de père que vous me permettiez quelquefois de vous donner.


Maître Bernard.

Toujours, et tu ne nous quitteras plus.


Perillo.

Mais vous me dites que ma présence peut être nuisible ou fâcheuse. Quand ma vue ne devrait causer qu’un moment de souffrance, la plus faible impression, la plus légère pâleur sur ses traits chéris, ô Dieu ! plutôt que de lui coûter seulement une larme, j’aimerais mieux recommencer le long chemin que je viens de faire, et m’exiler à jamais de Palerme.


Maître Bernard.

Ne crains rien, j’arrangerai cela.


Perillo.

Aimez-vous mieux que j’aille loger dans un autre quartier de la ville ? Je puis trouver quelque maison du faubourg (j’en avais une avant d’être orphelin). J’y demeurerais enfermé tout le jour, afin que mon retour fût ignoré ; le soir seulement, n’est-ce pas, ou le matin de bonne heure, je viendrais frapper à votre porte et demander de ses nouvelles, car vous concevez que sans cela je ne saurais… Elle souffre donc beaucoup ?


Maître Bernard.

Tu pleures, garçon ? Écoute donc, il ne faut pourtant pas nous désoler si vite. Cette incompréhensible maladie ne nous a pas dit son dernier mot. Elle dort dans ce moment-ci, et, je te l’ai dit, cela est de bon augure. Qui sait ? Prenons nos précautions tout doucement, avec ménagement. Évitons, avant tout, qu’elle ne te voie trop vite : dans l’état où elle est, je n’oserais pas répondre…



Scène IV


Les Précédents, DAME PÂQUE.


Dame Pâque.

Votre fille vient de se réveiller ; elle voudrait… Ah ! c’est vous, seigneur Perillo ? Je suis charmée de vous revoir.

Perillo salue. — À part.

Encore un amoureux transi ! Nous nous serions bien passés de sa visite…

Haut à son mari.

Votre fille voudrait aller au jardin.


Maître Bernard.

Que me dites-vous là ? est-ce que cela est possible ? à peine depuis trois jours peut-elle se soutenir.


Dame Pâque.

Elle est debout, elle se sent beaucoup mieux, le sommeil lui a fait grand bien. Elle veut marcher et respirer un peu.


Maître Bernard.

En vérité !

À Perillo.

Tu vois, mon cher Antoine, que je ne me trompais pas tout à l’heure. Voici un changement, un heureux changement. Elle va venir, retire-toi un instant.


Perillo.

Elle va venir, et il faut que je m’éloigne ! Si j’osais vous faire une demande…


Maître Bernard.

Qu’est-ce que c’est ?


Perillo.

Laissez-moi la voir ; je me cacherai derrière cette tapisserie ; un seul moment, que je la voie passer !


Maître Bernard.

Je le veux bien, mais ne te montre point que je ne t’appelle ; je vais tenter en ta faveur tout ce qui me sera possible ; — et vous, dame Pâque, ne soufflez mot, je vous prie.


Dame Pâque.

Sur vos affaires ? Je n’en suis pas pressée ; je n’aime pas les mauvaises commissions. Voici votre fille ; je vais au jardin porter mon grand fauteuil auprès de la fontaine.

Perillo se cache derrière une tapisserie.



Scène V


MAÎTRE BERNARD, PERILLO, caché, CARMOSINE.


Carmosine.

Eh bien ! mon père, vous êtes inquiet, vous me regardez avec surprise ? Vous ne vous attendiez pas, n’est-il pas vrai, à me voir debout comme une grande personne ? C’est pourtant bien moi.

Elle l’embrasse.

Me reconnaissez-vous ?


Maître Bernard.

C’est de la joie que j’éprouve, et aussi de la crainte. Es-tu bien sûre de n’avoir pas trop de courage ?


Carmosine.

Oh ! je voulais vous surprendre bien davantage encore, mais je vois que ma mère m’a trahie. Je voulais aller au jardin toute seule, et vous faire dire en confidence qu’une belle dame de Palerme vous demandait. Vous auriez pris bien vite votre belle robe de velours noir, votre bonnet neuf, et comme j’avais un masque… Eh bien ! qu’auriez-vous dit ?


Maître Bernard.

Qu’il n’y a rien d’aussi charmant que toi ; ainsi ta ruse eût été inutile. Hélas ! ma bonne Carmosine, qu’il y a longtemps que je ne t’ai vue sourire !


Carmosine.

Oui, je suis toute gaie, toute légère. Je ne sais pourquoi… C’est que j’ai fait un rêve. Vous souvenez-vous de Perillo ?


Maître Bernard.

Assurément. Que veux-tu dire ?

À part.

C’est singulier ; jamais elle ne parlait de lui.


Carmosine.

J’ai rêvé que j’étais sur le pas de notre porte. On célébrait une grande fête. Je voyais les personnes de la ville passer devant moi vêtues de leurs plus beaux habits, les grandes dames, les cavaliers… Non, je me trompe, c’étaient des gens comme nous, tous nos voisins d’abord, et nos amis, puis une foule, une foule innombrable qui descendait par la Grand’-Rue, et qui se renouvelait sans cesse ; plus le flot s’écoulait, plus il grossissait, et tout ce monde se dirigeait vers l’église, qui resplendissait de lumière. [J’entendais de loin le bruit des orgues, les chants sacrés, et une musique céleste formée de l’accord des harpes et de voix si douces, que jamais pareil son n’a frappé mon oreille. La foule paraissait impatiente d’arriver le plus tôt possible à l’église, comme si quelque grand mystère, unique, impossible à revoir une seconde fois, s’accomplissait.] Pendant que je regardais tout cela, une inquiétude étrange me saisissait [aussi, mais je n’avais point envie de suivre les passants]. Au fond de l’horizon, dans une vaste plaine entourée de montagnes, j’apercevais un voyageur marchant péniblement dans la poussière. Il se hâtait de toutes ses forces ; mais il n’avançait qu’à grand’peine, et je voyais très clairement qu’il désirait venir à moi. De mon côté, je l’attendais ; il me semblait que c’était lui qui devait me conduire à cette fête. Je sentais son désir et je le partageais ; j’ignorais quels obstacles l’arrêtaient ; mais, dans ma pensée, j’unissais mes efforts aux siens ; mon cœur battait avec violence, et pourtant je restais immobile, sans pouvoir faire un pas vers lui. Combien de temps dura cette vision, je n’en sais rien, peut-être une minute ; mais, dans mon rêve, c’étaient des années. Enfin, il approcha et me prit la main ; aussitôt la force irrésistible qui m’attachait à la même place cessa tout à coup, et je pus marcher. Une joie inexprimable s’empara de moi ; j’avais brisé mes liens, j’étais libre. Pendant que nous partions tous deux avec la rapidité d’une flèche, je me retournai vers mon fantôme, et je reconnus Perillo.


Maître Bernard.

Et c’est là ce qui t’a donné cette gaieté inattendue ?


Carmosine.

Sans doute. Jugez de ma surprise lorsqu’en m’éveillant tout à coup, je trouvai que mon rêve était vrai dans ce qu’il avait d’heureux pour moi, c’est-à-dire que je pouvais me lever et marcher sans aucune peine. Ma première pensée a été tout de suite de venir vous sauter au cou ; après cela, j’ai voulu faire de l’esprit, mais j’ai échoué dans mon entreprise.


Maître Bernard.

Eh bien ! ma chère, puisque ce songe t’a mise de si bonne humeur, et puisqu’il est vrai sur ce point, apprends qu’il l’est aussi sur un autre. J’hésitais à t’en informer, mais maintenant je n’ai plus de scrupule : Perillo est dans cette ville.


Carmosine.

Vraiment ! depuis quand ?


Maître Bernard.

De ce matin même, et tu le verras quand tu voudras. Le pauvre garçon sera bien heureux, car il t’aime plus que jamais. Dis un mot et il sera ici.


Carmosine.

Vous m’effrayez. — Il y est peut-être !


Maître Bernard.

Non, mon enfant, non, pas encore ; il attend qu’on l’avertisse pour se montrer. Est-ce que tu ne serais pas bien aise de le voir ? Il ne t’a pas déplu dans ton rêve ; il ne te déplaisait pas jadis. Il est docteur en droit à présent : c’est un personnage que ce bambin, avec qui tu jouais à cligne-musette, et c’est pour toi qu’il a étudié, car tu sais qu’il a ma parole. Je ne voulais pas t’en parler, mais grâce à Dieu…


Carmosine.

Jamais ! jamais !


Maître Bernard.

Est-il possible ? ton compagnon d’enfance, ce digne et excellent garçon, le fils unique de mon meilleur ami, tu refuserais de le voir ? A-t-il rien fait pour que tu le haïsses ?


Carmosine.

Rien, non,… rien ; je ne le hais pas ; — qu’il vienne, si vous voulez… Ah ! je me sens mourir !


Maître Bernard.

Calme-toi, je t’en prie ; on ne fera rien contre ta volonté. Ne sais-tu pas que je te laisse maîtresse absolue de toi-même ? Ce que je t’en ai dit n’a rien de sérieux, c’était pour savoir seulement ce que tu en aurais pensé dans le cas où par hasard… Mais il n’est pas ici, il n’est pas revenu, il ne reviendra pas.

À part.

Malheureux que je suis, qu’ai-je fait ?


Carmosine.

Je me sens bien faible.

Elle s’assoit.

Maître Bernard.

Seigneur mon Dieu ! il n’y a qu’un instant, tu te trouvais si bien, tu reprenais ta force ! C’est moi qui ai détruit tout cela, c’est ma sotte langue que je n’ai pas su retenir ! Hélas ! pouvais-je croire que je t’affligerais ? Ce pauvre Perillo était venu… Non, je veux dire… Enfin, c’était toi qui m’en avais parlé la première.


Carmosine.

Assez, assez, au nom du ciel ! il n’y a point de votre faute. Vous ne saviez pas,… vous ne pouviez pas savoir… Ce songe qui me semblait heureux, j’y vois clair maintenant, il me fait horreur !


Maître Bernard.

Carmosine, ma fille bien-aimée ! par quelle fatalité inconcevable…

Perillo écarte la tapisserie sans être vu de Carmosine ; il fait un signe d’adieu à Bernard, et sort doucement.

Carmosine.

Que regardez-vous donc, mon père ?


Maître Bernard.

Qu’as-tu, toi-même ? tu pâlis, tu frissonnes ; qu’éprouves-tu ? Écoute-moi ; il y a dans ta pensée un secret que je ne connais pas, et ce secret cause ta souffrance ; je ne voudrais pas te le demander ; mais, tant que je l’ignorerai, je ne puis te guérir, et je ne peux pas te laisser mourir. Qu’as-tu dans le cœur ? Explique-toi.


Carmosine.

Cela me fait beaucoup de mal, lorsque vous me parlez ainsi.


Maître Bernard.

Que veux-tu ? Je te le répète, je ne peux pas te laisser mourir. Toi si jeune, si forte, si belle ! Doutes-tu de ton père ? Ne diras-tu rien ? T’en iras-tu comme cela ? Nous sommes riches, mon enfant ; si tu as quelques désirs,… les jeunes filles sont parfois bien folles, qu’importe ? il te faut un mot, rien de plus, un mot dit à l’oreille de ton père. Le mal dont tu souffres n’est pas naturel ; [ces faux espoirs que tu nous donnes, ces moments de bien-être que tu ressens, pour nous rejeter ensuite dans des craintes plus graves ; toutes ces contradictions dans tes paroles, tous ces changements inexplicables, sont un supplice ! ] Tu te meurs, mon enfant, je deviendrai fou ; — veux-tu faire mourir aussi de douleur ton pauvre père qui te supplie !

Il se met à genoux.

Carmosine.

Vous me brisez, vous me brisez le cœur !


Maître Bernard.

Je ne puis pas me taire, il faut que tu le saches. Ta mère dit que tu es malade d’amour,… elle a été jusqu’à nommer quelqu’un…


Carmosine.

Prenez pitié de moi !

Elle s’évanouit.

Maître Bernard.

Ah ! misérable, tu assassines ta fille ! Ta fille unique, bourreau que tu es ! Holà, Michel ! holà ! ma femme ! Elle se meurt, je l’ai tuée, voilà mon enfant morte !



Scène VI


Les Précédents, DAME PÂQUE.


Dame Pâque.

Que voulez-vous ? Qu’est-il arrivé ?


Maître Bernard.

Vite du vinaigre, des sels, ce flacon, là, sur cette table !


Dame Pâque, donnant le flacon.

J’étais bien sûre que votre Perillo nous ferait ici de mauvaise besogne.


Maître Bernard.

Paix ! sur le salut de votre âme ! La voici qui rouvre les yeux.


Dame Pâque.

Eh bien ! mon pauvre ange, ma chère Carmosine, comment te sens-tu à présent ?


Carmosine.

Très bien. Où allez-vous, mon père ? Ne me quittez pas.


Maître Bernard.

Laissez-moi ! laissez-moi !


Dame Pâque.

Que veux-tu ?


Carmosine.

Je ne veux rien ; pourquoi mon père s’en va-t-il ?


Maître Bernard.

Pourquoi ? pourquoi ? parce que tout est perdu. Que Dieu me juge !


Carmosine.

Restez, mon père, ne vous inquiétez pas ; tout cela finira bientôt.


Dame Pâque.

Ser Vespasiano vient souper avec nous ; seras-tu assez forte pour te mettre à table ?


Carmosine.

Certainement, j’essaierai.


Dame Pâque, à son mari.

Voyez-vous cela ? elle y consent.


Maître Bernard, à sa femme.

Que le diable vous emporte, vous et votre marotte ! Vous ne comprenez donc rien à rien ?


Carmosine.

Me voilà tout à fait bien maintenant. Le souper est-il prêt ? Venez, mon père ; donnez-moi le bras pour descendre.


Dame Pâque.

J’ai ordonné qu’on apportât la table ici. Ne te dérange pas, n’essaie pas de marcher. Voici le seigneur Vespasiano.


Maître Bernard, à part.

La peste soit du sot empanaché !



Scène VII


Les Précédents, SER VESPASIANO.


Ser Vespasiano.

Bonsoir, chère dame. — Salut, maître Bernard.


Maître Bernard.

Bonjour ; ne parlez pas si haut.


Ser Vespasiano.

Que vois-je ! la perle de mon âme à demi privée de sentiment ! Ses yeux d’azur presque fermés à la lumière, et les lis remplaçant les roses !


Dame Pâque.

C’est le troisième accès depuis deux jours.


Ser Vespasiano.

Père infortuné ! tendre mère ! combien je sympathise avec votre douleur !


Carmosine, à Bernard qui veut sortir.

Mon père, ne vous éloignez pas !


Ser Vespasiano, à Bernard.

Votre aimable fille vous rappelle, maître Bernard.


Maître Bernard.

Allez au diable, monsieur, et laissez-nous en repos chez nous !

On apporte le souper.

Carmosine, à son père.

Ne soyez donc pas triste ; venez près de moi. Je veux vous verser un verre de vin.


Maître Bernard, assis près d’elle.

Ô mon enfant ! que ne puis-je t’offrir ainsi tout le sang que la vieillesse a laissé dans mes veines, pour ajouter un jour à tes jours !


Ser Vespasiano, s’asseyant près de dame Pâque.

Après ce que votre mari vient de me dire, je ne sais trop si je dois rester.


Dame Pâque.

Plaisantez-vous ? est-ce qu’un homme de votre mérite fait attention à de pareilles choses ?


Ser Vespasiano.

Il est vrai. — Voilà un rôti qui a une terrible mine.


Carmosine, à son père.

Dites-moi, qu’est-ce qu’il faut que je mange ? Conseillez-moi, donnez-moi votre avis.


Maître Bernard.

Pas de cela, ma chère, prends ceci, oui, je crois du moins ; … hélas ! je ne sais pas.


Ser Vespasiano.

Elle détourne les yeux quand je la regarde. Croyez-vous que je réussisse ?


Dame Pâque.

Hélas ! peut-on vous résister ?


Ser Vespasiano.

Que ne m’est-il permis de fendre mon cœur en deux avec ce poignard, et d’en offrir la moitié à une personne que je respecte… Il m’est impossible de m’expliquer.


Dame Pâque.

Et il m’est défendu de vous entendre.

On entend chanter dans la rue.

Carmosine.

N’est-ce pas la voix de Minuccio ?


Ser Vespasiano.

Oui, ma reine toute belle ; c’est Minuccio d’Arezzo lui-même. Il sautille sous ces fenêtres, [sa viole à la main.]


Carmosine.

Priez-le de monter ici, mon père ; il égaiera notre souper.


Maître Bernard, à la fenêtre.

Holà ! Minuccio, mon ami, viens ici souper avec nous. Le voilà qui monte, il me fait signe de la tête.


Ser Vespasiano.

C’est un musicien remarquable, fort bon chanteur et joueur d’instruments. Le roi l’écoute volontiers, et il a su, avec ses aubades, s’attirer la protection des gens de cour. Il nous sonna fort doucement l’autre soir d’une guitare qu’il avait apportée, avec certaines amoureuses et tout à fait gracieuses ariettes ; nous sommes là une demi-douzaine qui avons des bontés pour lui.


[Maître Bernard.

En vérité ? Eh bien ! à mes yeux, c’est là le moindre de ses mérites ; non que je méprise une bonne chanson, il n’y a rien qui aille mieux à table avec un verre de cerigo ; mais avant d’être un savant musicien, un troubadour, comme on dit, Minuccio, pour moi, est un honnête homme, un bon, loyal et ancien ami, tout jeune et frivole qu’il paraît, ami dévoué à notre famille, le meilleur peut-être qui nous reste depuis la mort du père d’Antoine. Voilà ce que je prise en lui, et j’aime mieux son cœur que sa viole.]



Scène VIII


Les Précédents, MINUCCIO.


Carmosine.

Bonsoir, Minuccio. Puisque tu chantes pour le vent qui passe, ne veux-tu pas chanter pour nous ?


Minuccio.

Belle Carmosine, je chantais tout à l’heure, mais maintenant j’ai envie de pleurer.


Carmosine.

D’où te vient cette tristesse ?


Minuccio.

De vos yeux aux miens. Comment la gaieté oserait-elle rester sur mon pauvre visage, lorsqu’on la voit s’éteindre et mourir dans le sein même de la fleur où l’on devrait la respirer ?


Carmosine.

Quelle est cette fleur merveilleuse ?


Minuccio.

La beauté. Dieu l’a mise au monde dans trois excellentes intentions : premièrement, pour nous réjouir ; en second lieu, pour nous consoler, et enfin, pour être heureuse elle-même. Telle est la vraie loi de nature, et c’est pécher que de s’en écarter.


Carmosine.

Crois-tu cela ?


Minuccio.

Il n’y a qu’à regarder. Trouvez sur terre une chose plus gaie et plus divertissante à voir qu’un sourire, quand c’est une belle fille qui sourit ! Quel chagrin y résisterait ? Donnez-moi un joueur à sec, un magistrat cassé, un amant disgracié, un chevalier fourbu, un politique hypocondriaque, les plus grands des infortunés, Antoine après Actium, Brutus après Philippes, que dis-je ? un sbire rogneur d’écrits, un inquisiteur sans ouvrage ; montrez à ces gens-là seulement une fine joue couleur de pêche, relevée par le coin d’une lèvre de pourpre où le sourire voltige sur deux rangs de perles ! Pas un ne s’en défendra, sinon je le déclare indigne de pitié, car son malheur est d’être un sot.


Ser Vespasiano, à dame Pâque.

Il a du jargon, il a du jargon ; on voit qu’il s’est frotté à nous.


Minuccio.

Si donc cette chose plus légère qu’une mouche, plus insaisissable que le vent, plus impalpable et plus délicate que la poussière de l’aile d’un papillon, cette chose qui s’appelle une jolie femme, réjouit tout et console de tout, n’est-il pas juste qu’elle soit heureuse, puisque c’est d’elle que le bonheur nous vient ? Le possesseur du plus riche trésor peut, il est vrai, n’être qu’un pauvre, s’il enfouit ses ducats en terre, ne donnant rien à soi ni aux autres ; mais la beauté ne saurait être avare. Dès qu’elle se montre, elle se dépense, elle se prodigue sans se ruiner jamais ; au moindre geste, au moindre mot, à chaque pas qu’elle fait, sa richesse lui échappe et s’envole autour d’elle, sans qu’elle s’en aperçoive, dans sa grâce comme un parfum, dans sa voix comme une musique, dans son regard comme un rayon de soleil ! Il faut donc bien que celle qui donne tant, se fasse un peu, comme dit le proverbe, la charité à elle-même, et prenne sa part du plaisir qu’elle cause… Ainsi, Carmosine, souriez.


Carmosine.

En vérité, ta folle éloquence mérite qu’on la paye un tel prix. C’est toi qui es heureux, Minuccio ; ce précieux trésor dont tu parles, il est dans ton joyeux esprit. Nous as-tu fait quelques romances nouvelles ?

Elle lui donne un verre qu’elle remplit.

Ser Vespasiano.

Hé ! oui, l’ami, chante-nous donc un peu cette chanson que tu nous as dite là-bas.


Minuccio.

En quel endroit, magnanime seigneur ?


Ser Vespasiano.

Hé, par Dieu ! mon cher, au palais du roi.


Minuccio.

Il me semblait, vaillant chevalier, que le roi n’était pas là-bas, mais là-haut.


Ser Vespasiano.

Comment cela, rusé compère ?


Minuccio.

N’avez-vous jamais vu les fantoccini ? Et ne sait-on pas que celui qui tient les fils est plus haut placé que ses marionnettes ? Ainsi s’en vont deçà delà les petites poupées qu’il fait mouvoir, les gros barons vêtus d’acier, les belles dames fourrées d’hermine, les courtisans en pourpoint de velours, puis la cohue des inutiles, qui sont toujours les plus empressés ;… enfin les chevaliers de fortune ou de hasard, si vous voulez, ceux dont la lance branle dans le manche et le pied vacille dans l’étrier.


Ser Vespasiano.

Tu aimes, à ce qu’il paraît, les énumérations, mais tu oublies les baladins et les troubadours ambulants.


Minuccio.

Votre invincible Seigneurie sait bien que ces gens-là ne comptent pas ; ils ne viennent jamais qu’au dessert. Le parasite doit passer avant eux.


Dame Pâque, à ser Vespasiano.

Votre repartie l’a piqué au vif.


Ser Vespasiano.

Elle était juste, mais un peu verte. Je ne sais si je ne devrais pas pousser encore plus loin les choses.


Dame Pâque.

Vous vous moquez ! qu’y a-t-il d’offensant ?


Ser Vespasiano.

Il a parlé d’étriers peu solides et de lances mal emmanchées ; c’est une allusion détournée…


Dame Pâque.

À votre chute de l’autre jour ? Ce sont les hasards des combats…


Ser Vespasiano.

Vous avez raison. — Je meurs de soif.

Il boit.

Un domestique, entrant.

On vient d’apporter cette lettre.

Il la place devant maître Bernard et sort.

Carmosine.

À quoi songez-vous donc, mon père ?


Maître Bernard.

À quoi je songe ? — Que me veut-on ?


Dame Pâque, qui a pris la lettre.

C’est un message de votre cher Antoine.


Maître Bernard.

Donnez-moi cela. Peste soit des femmes et de leur fureur de bavarder !


Carmosine.

Si cette lettre…


Maître Bernard.

Ce n’est rien, ma fille. C’est une lettre de Marc-Antoine, notre ami de Messine. Ta mère s’est trompée à cause de la ressemblance des noms.


Carmosine.

Si cette lettre est de Perillo, lisez-la-moi, je vous en prie.


Maître Bernard.

Tranquillise-toi ; je te répète…


Carmosine.

Je suis très tranquille, donnez-la-moi. — Il n’y a personne de trop ici.

Elle lit.
« À mon second père, maître Bernard.

« Je vais bientôt quitter Palerme. [Je remercie Dieu qu’il m’ait été permis d’approcher une dernière fois des lieux où a commencé ma vie, et où je la laisse tout entière. Il est vrai que, depuis six ans, j’avais nourri une chère espérance, et que j’ai tâché de tirer de mon humble travail ce qui pouvait me rendre digne de la promesse que vous m’aviez faite.] Pardonnez-moi, j’ai vu votre chagrin, et j’ai entendu Carmosine… » Ô ciel !


Maître Bernard.

Je t’en supplie, rends-moi ce papier !


Carmosine.

Laissez-moi, j’irai jusqu’au bout.

Elle continue.

« Et j’ai entendu Carmosine dire que mon triste amour lui faisait horreur. [Je me doutais depuis longtemps que cette application de ma pauvre intelligence à d’arides études ne porterait que des fruits stériles.] Ne craignez plus qu’une seule parole, échappée de mes lèvres, tente de rappeler le passé, et de faire renaître le souvenir d’un rêve, le plus doux, le seul que j’aie fait, le seul que je ferai sur la terre. Il était trop beau pour être possible. Durant six ans, ce rêve fut ma vie, il fut aussi tout mon courage. Maintenant le malheur se montre à moi. C’était à lui que j’appartenais, il devait être mon maître ici-bas. — Je le salue, et je vais le suivre. Ne songez plus à moi, monsieur ; vous êtes délié de votre promesse. »

Un silence.

Si vous le voulez bien, mon père, je vous demanderai une grâce.


Maître Bernard.

Tout ce qui te plaira, mon enfant. Que veux-tu ?


Carmosine.

Que vous me permettiez de rester seule un instant avec Minuccio, s’il y consent lui-même ; j’ai quelques mots à lui dire, et je vous le renverrai au jardin.


Maître Bernard.

De tout mon cœur.

À part.

Est-ce que, par hasard, elle se confierait à lui plutôt qu’à moi-même ? Dieu le veuille ! [car ce garçon-là ne manquerait pas de m’instruire à son tour.] Allons, dame Pâque, venez ça.


Carmosine.

Ser Vespasiano, j’ai lu devant vous la lettre que vous venez d’entendre, afin que vous sachiez que je ne fais pas mystère du dessein où je suis de ne me point marier, et pour vous montrer en même temps que les engagements pris et le mérite même ne sauraient changer ma résolution. Maintenant donc, excusez-moi.



Scène IX


MINUCCIO, CARMOSINE.


Minuccio.

Vous êtes émue, Carmosine, cette lettre vous a troublée.


Carmosine.

Oui, je me sens faible. — Écoute-moi bien, car je ne puis parler longtemps. — Minuccio, je t’ai choisi pour te confier un secret. J’espère d’abord que tu ne le révéleras à aucune créature vivante, sinon à celui que je te dirai ; ensuite, qu’autant qu’il te sera possible, tu m’aideras, n’est-ce pas ? je t’en prie. — Tu te rappelles, mon ami, cette journée où notre roi Pierre fit la grande fête de son exaltation. Je l’ai vu à cheval au tournoi, et je me suis prise pour lui d’un amour qui m’a réduite à l’état où je suis. Je sais combien il me convient peu d’avoir cet amour pour un roi, et j’ai essayé de m’en guérir ; mais comme je n’y saurais rien faire, j’ai résolu, pour moins de souffrance, d’en mourir, et je le ferai. Mais je m’en irais trop désolée s’il ne le savait auparavant, et, ne sachant comment lui faire connaître le dessein que j’ai pris, mieux que par toi (tu le vois souvent, Minuccio), je te supplie de le lui apprendre. Quand ce sera fait, tu me le diras, et je mourrai moins malheureuse.


Minuccio.

Carmosine, je vous engage ma foi, et soyez sûre qu’en y comptant, vous ne serez jamais trompée. — Je vous estime d’aimer un si grand roi. Je vous offre mon aide, avec laquelle j’espère, si vous voulez prendre courage, faire de sorte qu’avant trois jours je vous apporterai des nouvelles qui vous seront extrêmement chères ; et, pour ne point perdre le temps, j’y vais tâcher dès aujourd’hui.


Carmosine.

Je t’en supplie encore une fois.


Minuccio.

Jurez-moi d’avoir du courage.


Carmosine.

Je te le jure. Va avec Dieu.