Carnet d’un inconnu/Première Partie/12

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock et Charles Torquet.
Société du Mercure de France (p. 256-267).

XII

la catastrophe


Je restai seul. Ma situation était intolérable : mon oncle prétendait me marier à toute force avec une femme qui ne voulait pas de moi ! Ma tête se perdait dans un tumulte de pensées. Je ne cessais de songer à ce que m’avait dit Mizintchikov. Il fallait à tout prix sauver mon oncle. J’avais même envie d’aller trouver Mizintchikov pour tout lui dire.

Mais où donc était allé mon oncle ? Parti dans l’intention de se mettre à la recherche de Nastassia, il s’était dirigé vers le jardin !... L’idée d’un rendez-vous clandestin s’empara de moi, me causant un désagréable serrement de cœur. Je me rappelai l’allusion de Mizintchikov à la possibilité d’une liaison secrète... Mais, après un instant de réflexion, j’écartai cette pensée avec indignation. Mon oncle était incapable d’un mensonge ; c’était évident...

Mais mon inquiétude grandissait. Presque inconsciemment, je sortis et me dirigeais vers le fond du jardin en suivant l’allée au bout de laquelle je l’avais vu disparaître. La lune se levait ; je connaissais parfaitement le parc et ne craignais pas de m’égarer.

Arrivé à la vieille tonnelle, au bord de l’étang mal soigné et vaseux, dans un endroit fort isolé, je m’arrêtai soudain : un bruit de voix sortait de la tonnelle. Je ne saurais dire l’étrange sentiment de contrariété qui m’envahit. Je ne doutai pas que ces voix ne fussent celles de mon oncle et de Nastassia et je continuai à m’approcher, cherchant à calmer ma conscience par cette constatation que je n’avais pas changé mon pas et que je ne procédais point furtivement.

Tout à coup, je perçus nettement le bruit d’un baiser, puis quelques paroles prononcées avec animation, puis un perçant cri de femme. Une dame en robe blanche s’enfuit de la tonnelle et glissa près de moi comme une hirondelle. Il me sembla même qu’elle cachait sa figure dans ses mains pour ne pas être reconnue. Évidemment j’avais été vu de la tonnelle.

Mais quelle ne fut pas ma stupéfaction quand je reconnus que le cavalier sorti à la suite de la dame effrayée n’était autre qu’Obnoskine, lequel était parti depuis longtemps déjà, au dire de Mizintchikov. De son côté, il parut fort troublé à ma vue ; toute son insolence avait disparue.

— Excusez-moi ; mais je ne m’attendais nullement à vous rencontrer, fit-il en bégayant avec un sourire gêné.

— Ni moi non plus, répondis-je d’une voix moqueuse, d’autant plus qu’on vous croyait parti.

— Mais non, Monsieur ; j’ai seulement fait un bout de conduite à ma mère. Mais permettez-moi de vous parler comme à l’homme le plus généreux...

— À quel sujet ?

— Il est, dans la vie, certaines circonstances où l’homme vraiment généreux est obligé de s’adresser à toute la générosité de sentiment d’un autre homme vraiment généreux... J’espère que vous me comprenez ?

— N’espérez pas. Je n’y comprends rien.

— Vous avez vu la dame qui se trouvait avec moi dans cette tonnelle ?

— Je l’ai vue, mais je ne l’ai pas reconnue.

— Ah ! vous ne l’avez pas reconnue ? Bientôt je l’appellerai ma femme.

— Je vous en félicite. Mais en quoi puis-je vous être utile ?

— En une seule chose : en me gardant le plus profond secret.

— Je me demandais quelle pouvait bien être cette dame mystérieuse. N’était-ce pas... ?

— Vraiment, je ne sais pas... lui répondis-je. J’espère que vous m’excuserez, mais je ne puis vous promettre...

— Non, je vous en prie, au nom du ciel ! suppliait Obnoskine. Comprenez ma situation : c’est un secret. Il pourrait vous arriver, à vous aussi, d’être fiancé ; alors, de mon côté...

— Chut ! Quelqu’un vient !

— Où donc ?

— C’est... c’est sûrement Foma Fomitch, chuchota Obnoskine, tremblant de tout son corps, je l’ai reconnu à sa démarche... Mon Dieu ! encore des pas de l’autre côté ! Entendez-vous ?... Adieu ; je vous remercie... et je vous supplie...

Obnoskine disparut, et un instant après mon oncle était devant moi.

— Est-ce toi ? me cria-t-il tout frémissant ? Tout est perdu, Serge ; tout est perdu !

— Qu’y a-t-il de perdu, mon oncle ?

— Viens ! me dit-il, haletant et, me saisissant la main avec force, il m’entraîna à sa suite. Pendant tout le parcours qui nous séparait du pavillon il ne prononça pas une parole et ne me laissa pas non plus parler. Je m’attendais à quelque chose d’extraordinaire, et je ne me trompais pas. À peine fûmes-nous entrés qu’il se trouva mal. Il était pâle comme un mort. Je l’aspergeai d’eau froide en me disant qu’il s’était certainement passé quelque chose d’affreux pour qu’un pareil homme s’évanouît.

— Mon oncle, qu’avez-vous ? lui demandai-je.

— Tout est perdu, Serge. Foma vient de me surprendre dans le jardin, avec Nastenka, au moment où je l’embrassais.

— Vous l’embrassiez... au jardin ! m’écriai-je en le regardant avec stupeur.

— Au jardin, mon ami. J’ai été entraîné au péché. J’y étais allé pour la rencontrer. Je voulais lui parler, lui faire entendre raison à ton sujet, certainement ! Elle m’attendait depuis une heure derrière l’étang, près du banc cassé... Elle y vient souvent, quand elle a besoin de causer avec moi.

— Souvent, mon oncle ?

— Souvent, mon ami ! Pendant ces derniers temps, nous nous y sommes rencontrés presque chaque nuit. Mais ils nous ont indubitablement espionnés ; je sais qu’ils nous ont guettés et que c’est l’ouvrage d’Anna Nilovna. Nous avions interrompu nos rencontres depuis quatre jours, mais, aujourd’hui, il fallait bien y aller ; tu l’as vu ! comment aurais-je pu lui parler autrement ? Je suis allé au rendez-vous dans l’espoir de l’y trouver. Elle m’y attendait depuis une heure : j’avais besoin de lui communiquer certaines choses...

— Mon Dieu ! quelle imprudence ! Vous saviez bien qu’on vous surveillait !

— Mais, Serge, la circonstance était critique ; nous avions des choses importantes à nous dire. Le jour, je n’ose même pas la regarder ; elle fixe son regard sur un coin, et moi, je regarde obstinément dans le coin opposé, comme si j’ignorais jusqu’à son existence. Mais la nuit, nous nous retrouvions et nous pouvions nous parler à notre aise...

— Eh bien, mon oncle ?

— Eh bien, je n’ai pas eu le temps de dire deux mots, vois-tu ; mon cœur battait à éclater, les larmes me jaillirent des yeux... Je commençais à essayer de la convaincre de t’épouser quand elle me dit : « Mais vous ne m’aimez donc pas ? Bien sûr que vous ne voyez rien ! » Et soudain, voilà qu’elle se jette à mon cou, qu’elle m’entoure de ses bras et qu’elle fond en larmes avec des sanglots !... « Je n’aime que vous, me dit-elle, et je n’épouserai personne. Je vous aime depuis longtemps, mais je ne vous épouserai pas non plus et, dès demain, je pars pour m’enfermer dans un couvent. »

— Mon Dieu ! elle a dit cela !... Après, mon oncle, après ?

— Tout à coup, je vois Foma devant nous ! D’où venait-il ? S’était-il caché derrière un buisson pour paraître au bon moment ?

— Le lâche !

— Le cœur me manqua. Nastenka prit la fuite et Foma Fomitch passa près de moi en silence et me menaçant du doigt. Comprends-tu, Serge, comprends-tu le scandale que cela va faire demain ?

— Si je le comprends !

— Tu le comprends ! s’écria mon oncle au désespoir, en se levant de sa chaise. Tu le comprends, qu’ils veulent la perdre, la déshonorer, la vouer au mépris ; ils ne cherchaient qu’un prétexte pour la noter faussement d’infamie et pouvoir la chasser. Le prétexte est trouvé. On a dit qu’elle avait avec moi de honteuses relations ; on a dit aussi qu’elle en avait avec Vidopliassov ! C’est Anna Nilovna qui a lancé ces bruits. Qu’arrivera-t-il à présent ? Que se passera-t-il demain ? Est-il possible que Foma parle ?

— Il parlera, mon oncle, sans aucun doute !

— Mais s’il parle, s’il parle seulement !... murmura-t-il, se mordant les lèvres et serrant les poings... Mais non ; je ne puis le croire. Il ne dira rien ; c’est un cœur vraiment généreux ; il aura pitié d’elle...

— Qu’il ait pitié d’elle ou non, répondis-je résolument, votre devoir est, en tout cas, de demander demain même la main de Nastassia Evgrafovna. — Et comme il me regardait, immobile, je repris : — Comprenez, mon oncle, que si cette aventure s’ébruite, la jeune fille est déshonorée. Il vous faut donc prévenir le mal au plus vite. Vous devez regarder les gens en face, hardiment et fièrement, faire votre demande sans tergiverser, vous moquer de ce qu’ils pourront dire et écraser ce Foma, s’il a l’audace de souffler mot contre elle.

— Mon ami ! s’écria mon oncle, j’y avais déjà pensé en venant ici.

— Et qu’aviez-vous résolu ?

— Cela même ! Ma décision était prise avant que j’eusse commencé mon récit.

— Bravo, mon oncle ! et je me jetai à son cou.

Nous causâmes longtemps. Je lui exposai la nécessité, l’obligation absolue où il était d’épouser Nastenka et qu’il comprenait d’ailleurs mieux que moi. Mon éloquence touchait au paroxysme. J’étais bien heureux pour mon oncle. Quel bonheur que le devoir le poussât ! Sans cela, je ne sais s’il eût jamais pu s’éveiller. Mais il était l’esclave du devoir. Cependant, je ne voyais pas comment l’affaire pourrait bien s’arranger. Je savais, je croyais aveuglément que mon oncle ne faillirait jamais à ce qu’il aurait reconnu être son devoir, mais je me demandais où il prendrait la force de lutter contre sa famille. Aussi m’efforçais-je de le pousser le plus possible, et je travaillais à le diriger de toute ma juvénile ardeur.

— D’autant plus... d’autant plus, disais-je, que, maintenant, tout est décidé, et que vos derniers doutes sont dissipés. Ce que vous n’attendiez pas s’est produit, mais tout le monde avait remarqué depuis longtemps que Nastassia vous aime. Permettriez-vous donc que cet amour si pur devînt pour elle une source de honte et de déshonneur ?

— Jamais ! Mais, mon ami, un pareil bonheur m’est-il donc réservé ? cria-t-il en se jetant à mon cou. Pourquoi m’aime-t-elle, pour quel motif ? Cependant, il n’y a en moi rien qui... Je suis vieux en comparaison d’elle... Je ne pouvais m’attendre... Cher ange ! cher ange !... Écoute, Serge, tu me demandais tout à l’heure, si j’étais amoureux d’elle. Est-ce que tu avais quelque arrière-pensée ?

— Mon oncle, je voyais que vous l’aimiez autant qu’il est possible d’aimer ; vous l’aimiez sans le savoir vous-même. Songez donc : vous me faites venir et vous voulez me marier avec elle, dans l’unique but de l’avoir pour nièce et sans cesse près de vous.

— Et toi, Serge, me pardonnes-tu ?

— Oh ! mon oncle !

Nous nous embrassâmes encore. J’insistai :

— Faites bien attention, mon oncle, qu’ils sont tous contre vous, qu’il faut vous armer de courage et foncer sur eux tous, pas plus tard que demain !

— Oui... oui, demain ! répéta-t-il tout pensif. Sais-tu, il faut faire cela avec courage, avec une vraie générosité, avec fermeté, oui, avec fermeté.

— Ne vous intimidez pas, mon oncle !

— Je ne m’intimiderai pas, Serge. Mais voilà, je ne sais par où commencer !

— N’y songez pas. Demain décidera de tout. Pour aujourd’hui, appliquez-vous à reprendre votre calme. Inutile de réfléchir ; cela ne vous soulagera pas. Si Foma parle, il faut le chasser sur-le-champ et l’anéantir.

— Il serait peut-être possible de ne pas le chasser. Mon ami, voilà ce que j’ai décidé. Demain, je me rendrai chez lui de fort bonne heure. Je lui dirai tout, comme je viens de te le dire. Il me comprendra, car il est généreux ; c’est l’homme le plus généreux qu’il puisse exister. Une seule chose m’inquiète, ma mère n’aurait-elle pas prévenu Tatiana Ivanovna de la demande que je vais faire demain ? C’est cela qui serait fâcheux !

— Ne vous tourmentez pas au sujet de Tatiana Ivanovna, mon oncle ! — et je lui racontai alors la scène sous la tonnelle avec Obnoskine, mais sans souffler mot de Mizintchikov. Mon oncle s’en trouva très étonné.

— Quelle créature fantasque ! véritablement fantasque ! s’écria-t-il ! On veut la circonvenir à la faveur de sa simplicité ! Ainsi, Obnoskine... Mais il était parti ! Oh ! que c’est bizarre ! follement bizarre ! Serge, j’en suis abasourdi... Il faudrait faire une enquête et prendre des mesures... Mais es-tu bien sûr que ce soit Tatiana Ivanovna ?

Je répondis que, d’après tous les indices, cela devait être Tatiana Ivanovna, bien que je n’eusse pu voir son visage.

— Hum ! ne serait-ce pas plutôt une intrigue avec quelqu’une de la ferme que tu aurais prise pour Tatiana ? Ce pourrait très bien être Dasha, la fille du jardinier, une coquine avérée ; c’est pourquoi je t’en parle ; elle est connue ; Anna Nilovna l’a guettée... Mais non ! puisqu’il disait vouloir épouser la personne !... C’est étrange !

Nous nous séparâmes enfin en nous embrassant et je lui souhaitai bonne chance.

— Demain, demain ! me répétait-il, tout sera décidé avant même que tu sois levé. J’irai chez Foma, j’agirai noblement, je lui découvrirai tout mon cœur, toutes mes pensées, comme à un frère. Adieu, Serge, va te reposer, tu es fatigué. Quant à moi, il est probable que je ne fermerai pas l’œil de la nuit !

Il sortit et je me couchai tout aussitôt, extrêmement fatigué, anéanti, car la journée avait été pénible. J’avais les nerfs brisés et avant de réussir à m’endormir complètement, j’eus plusieurs réveils en sursaut. Mais, si singulières que fussent mes impressions de ce jour, je ne me doutais pas, en m’endormant, qu’elles n’étaient rien en comparaison de ce que mon réveil du lendemain me préparait.