Carnet d’un inconnu/Première Partie/4

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock et Charles Torquet.
Société du Mercure de France (p. 88-106).

IV

le thé


La salle où l’on prenait le thé donnait sur la terrasse où j’avais rencontré Gavrilo. Les étranges prédictions de mon oncle sur l’accueil qui m’était réservé ne laissaient pas de m’inquiéter beaucoup. La jeunesse est parfois excessivement fière et le jeune amour-propre toujours susceptible. Aussi me sentis-je assez mal à mon aise en pénétrant dans la salle à l’aspect de la nombreuse assistance réunie autour de la table. Ce fut cause que je me pris le pied dans le tapis, et fut contraint de bondir au beau milieu de la pièce pour retrouver mon équilibre.

Aussi confus que si j’eusse compromis du coup et ma carrière, et mon honneur, et ma réputation, je restai figé sur place, plus rouge qu’une écrevisse et promenant sur la compagnie un regard stupide. Si je signale cet incident insignifiant, c’est qu’il eût une extrême influence sur mon humeur au cours de presque toute cette journée et, par suite, sur mes relations subséquentes avec quelques-uns des personnages de ce récit. Je voulus saluer, mais ne pus en venir à bout : je rougissais encore davantage, me précipitai vers mon oncle, m’emparai de ses mains et m’écriai d’un voix haletante :

— Bonjour, mon oncle !

Mon intention était de dire quelque chose de très fin, mais je ne trouvai que : « Bonjour, mon oncle ! »

— Bonjour, bonjour, mon cher ami, répondit l’oncle qui souffrait pour moi. Nous nous sommes déjà vus. Mais, ajouta-t-il à voix basse, sois donc plus brave ; je t’en supplie ! Cela arrive à tout le monde. Parfois, on ne sait quelle figure faire !... Permettez-moi, ma mère, de vous présenter notre jeune homme que vous aimerez certainement. Mon neveu Serge Alexandrovitch, — dit-il en s’adressant à toute la compagnie.

Mais, avant d’aller plus loin, je demande au lecteur la permission de lui présenter les personnages qui m’entouraient. C’est indispensable pour l’intelligence de cette histoire.

Il y avait là plusieurs dames et seulement deux hommes, outre mon oncle et moi. Foma Fomitch que je désirais tant voir et qui, je le pressentais déjà, était le maître absolu de la maison, Foma Fomitch brillait par son absence comme s’il eût emporté le jour avec lui. Tout le monde était morne et préoccupé. Cela sautait aux yeux et, si confus et ennuyé que je fusse alors moi-même, je ne pouvais pas ne pas voir que mon oncle était presque aussi ennuyé que moi, malgré ses efforts pour cacher son souci sous une gaieté de commande. Quelque chose lui pesait sur le cœur.

L’un des messieurs qui se trouvaient là, un jeune homme d’environ vingt-cinq ans, n’était autre que cet Obnoskine dont mon oncle avait tant loué l’intelligence et la moralité. Il me déplut souverainement. Tout en lui décelait le mauvais ton. Son costume était usé comme son visage où une moustache fine et décolorée et une barbiche hirsute prétendaient visiblement à proclamer l’indépendance intellectuelle de leur propriétaire, et peut-être même la libre pensée. Il clignait des yeux sans cesse, souriait avec une feinte malice et, se prélassant sur sa chaise, il braquait son lorgnon sur moi à tout instant pour le laisser craintivement retomber dès que mon regard se tournait vers lui. Autre monsieur : mon cousin Mizintchikov, âgé de vingt-huit ans, étaient en effet un silencieux. Il ne dit pas un mot de tout le thé et restait grave quand tout le monde riait. Mais il ne me parut pas avoir l’air timide annoncé par mon oncle. Au contraire, le regard de ses yeux bruns exprimait la résolution et la fermeté de caractère. C’était un assez beau garçon au teint foncé, aux yeux noirs et très correctement vêtu (au compte de mon oncle, comme je l’ai su plus tard).

Parmi les dames, je fus tout d’abord frappé par la demoiselle Pérépélitzina à cause de sa face livide et méchante. Assise près de la générale, mais légèrement en arrière, par déférence, elle se penchait à chaque instant pour chuchoter à l’oreille de sa bienfaitrice. Deux ou trois personnes âgées et complètement privées du don de la parole, se tenaient près de la fenêtre, les yeux fixés sur la générale, dans l’attente respectueuse d’un peu de thé. Je remarquai aussi une grosse dame d’une cinquantaine d’années, fagotée, fardée et dont les dents avaient cédé la place à quelques chicots noircis, ce qui ne l’empêchait pas de minauder et de faire de l’œil.

Une quantité de chaînes brinquebalaient après elle et elle ne cessait de me lorgner à l’exemple de M. Obnoskine dont elle était la mère. Ma tante, la douce Prascovia Ilinichna, s’occupait à verser le thé. Il était évident qu’après une aussi longue séparation, elle brûlait du désir de m’embrasser, mais elle n’osait le faire. Tout semblait défendu en cette maison. Près d’elle était assise une fort jolie fillette d’une quinzaine d’années, dont les yeux noirs me regardaient avec une curiosité enfantine : c’était ma cousine Sachenka.

Mais la plus remarquable de toutes ces dames était sans conteste une personne bizarre, vêtue très luxueusement et en toute jeune fille, bien qu’elle eût déjà environ trente-cinq ans. Son visage était maigre, pâle et desséché, mais néanmoins fort animé. Ses joues décolorées s’empourpraient à la moindre émotion, au moindre mouvement, et elle ne cessait de s’agiter sur sa chaise, comme s’il lui eût été impossible de rester tranquille une seule minute. Elle m’examinait curieusement, avidement, se penchait pour chuchoter quelque chose à Sachenka ou à une autre voisine, après quoi elle éclatait de rire avec un puéril sans gêne. À mon grand étonnement, ces excentricités ne semblaient surprendre personne, on eût dit que les convives étaient d’accord pour n’en faire point cas.

Je devinai en elle cette Tatiana Ivanovna, dont mon oncle disait qu’elle avait quelque chose de fantasque, celle qu’on lui fiançait de force et pour qui toute la maison était aux petits soins eu égard à sa richesse. Ses yeux me plurent : des yeux bleus et très doux en dépit des rides qui les cernaient. Leur regard était si franc, si gai, si bon, qu’on se réjouissait de le rencontrer. Je parlerai plus loin de Tatiana Ivanovna, qui est une des héroïnes de mon récit ; sa biographie est fort intéressante.

Quelque cinq minutes après mon entrée dans la salle, on vit accourir du jardin un charmant garçonnet, mon cousin Ilucha, suivi d’une jeune fille un peu pâle et fatiguée, mais très jolie. Elle jeta sur l’assemblée un regard investigateur, méfiant, et même timide, puis, après m’avoir examiné à mon tour, elle s’assit à côté de Tatiana Ivanovna. Je me souviens que mon cœur battit : j’avais compris que c’était là cette fameuse institutrice. À son entrée, mon oncle me jeta un regard rapide et devint écarlate, mais, se baissant aussitôt, il saisit Ilucha dans ses bras et vint me le faire embrasser. Je remarquai aussi que Mme Obnoskine examinait d’abord mon oncle, puis dirigeait son lorgnon sur l’institutrice avec un air moqueur.

Mon oncle était tout confus et ne sachant quelle contenance prendre, il appela Sachenka pour me la présenter, mais elle se contenta de se lever et de me faire une grave révérence. Ce geste me charma parce qu’il lui seyait. Ma bonne tante n’y tint plus et, cessant pour un instant de verser le thé, elle accourut m’embrasser. Mais nous n’avions pas échangé deux mots que s’éleva la voix de la demoiselle Pérépélitzina remarquant que « Prascovia Ilinitchna avait dû oublier sa mère (la générale) qui avait demandé du thé, mais l’attendait encore ». Ma tante me quitta aussitôt et s’empressa d’aller vaquer à ses devoirs.

La générale, reine de ce lieu et devant qui tout le monde filait doux, était une maigre et méchante vieille en deuil, méchante surtout par la faute de l’âge qui lui avait ravi le peu qu’elle eût jamais possédé de capacités mentales (plus jeune, elle se contentait d’être toquée). Sa situation l’avait rendue plus bête encore qu’avant et plus orgueilleuse. Lors de ses colères, la maison devenait un enfer.

Ses colères affectaient deux modes distincts. Le premier était silencieux : la vieille ne desserrait pas les dents pendant des journées entières, repoussant ou jetant même à terre tout ce que l’on posait devant elle. Le second était loquace et procédait comme suit. Ma grand-mère (elle était ma grand-mère) tombait dans une morne tristesse, voyait venir et sa propre ruine et la fin du monde, pressentant un avenir de misère émaillé de tous les malheurs imaginables. Alors elle se mettait à compter sur ses doigts toutes les calamités qu’elle prophétisait et parvenait à des résultats grandioses. « Il y avait longtemps qu’elle prévoyait tout cela, mais elle était bien forcée de se taire dans cette maison. Ah ! Si seulement on eût consenti à lui témoigner quelque respect, si on l’eût écoutée, etc, etc. » Ces discours trouvaient une véhémente approbation parmi l’essaim des dames de compagnie mené par la demoiselle Pérépélitzina et se voyaient pompeusement revêtus du sceau de Foma Fomitch.

Au moment où j’apparus devant elle, elle faisait une colère du mode silencieux, assurément le plus terrible. Tout le monde la considérait avec appréhension. Seule, Tatiana Ivanovna, à qui tout était permis, jouissait d’une excellente humeur. Mon oncle m’amena près de ma grand-mère avec une extrême solennité, mais, esquissant une moue, elle repoussa sa tasse avec violence.

— C’est ce voltigeur ? marmotta-t-elle entre ses dents à l’adresse de la Pérépélitzina.

Cette question absurde me désempara d’une manière définitive. Je ne comprenais pas pourquoi elle m’appelait voltigeur. Pérépélitzina lui murmura quelques mots à l’oreille, mais la vieille dame agita méchamment la main. Je restai coi, interrogeant mon oncle du regard. Tous les assistants se regardèrent, et Obnoskine laissa même voir ses dents, ce qui me fut très désagréable.

— Elle radote parfois, me chuchota mon oncle, tout décontenancé lui-même. Mais ce n’est rien ; c’est par bonté de cœur. Estime surtout le cœur !

— Oui, le cœur ! le cœur ! cria subitement la voix de Tatiana Ivanovna qui ne me quittait pas des yeux et ne tenait pas en place. Le mot « cœur » était sans doute parvenu jusqu’à elle. Mais elle ne finit pas sa phrase quoiqu’elle parût vouloir dire quelque chose. Soit honte, soit pour tout autre motif, elle se tut, rougit formidablement, se pencha vers l’institutrice, lui dit tout bas quelques mots et soudain, se couvrant la bouche d’un mouchoir, elle se rejeta sur le dossier de sa chaise et se mit à rire comme dans une crise d’hystérie.

Je regardais la compagnie avec ahurissement, mais, à mon grand étonnement, personne ne bougea et il sembla qu’il ne se fût rien passé. J’étais édifié sur le compte de Tatiana Ivanovna. On me servit enfin le thé et je repris un peu de contenance. Je ne sais trop pourquoi il me parut tout à coup qu’il était de mon devoir d’entamer la plus aimable conversation avec les dames.

— Vous aviez bien raison, mon oncle, commençai-je, en m’avertissant tantôt du danger de se troubler. J’avoue franchement... (à quoi bon le cacher ?) — poursuivis-je dans un sourire obséquieux à l’adresse de Mme Obnoskine — j’avoue que, jusqu’aujourd’hui, j’ai, pour ainsi dire, ignoré la société de ces dames. Et, après ma si malheureuse entrée, il m’a bien semblé que ma situation au milieu de la salle était celle d’un maladroit, n’est-ce pas ? Avez-vous lu l’Emplâtre ? — ajoutai-je en rougissant de plus en plus de mon aplomb et en regardant sévèrement M. Obnoskine, lequel continuait à m’inspecter du haut en bas et montrait toujours ses dents.

— C’est cela ! c’est cela même ! s’écria mon oncle avec un entrain extraordinaire, se réjouissant sincèrement de voir la conversation engagée et son neveu en train de se remettre. Ce n’est rien de perdre contenance, mais moi, j’ai été jusqu’à mentir lors de mon début dans le monde. Le croirais-tu ? Vraiment, Anfissa Pétrovna, c’est assez amusant à entendre. À peine entré au régiment, j’arrive à Moscou et je me rends chez une dame avec une lettre de recommandation. C’était une dame excessivement fière. On m’introduit. Le salon était plein de monde, de gros personnages ! Je salue et je m’assois. Dès les premiers mots, cette dame me demande : « Avez-vous beaucoup de villages, mon petit père ? » Je n’avais même pas une poule ; que répondre ? J’étais dans une grande confusion ; tout le monde me regardait. Pourquoi n’ai-je pas dit : « Non, je n’ai rien. » C’eut été plus noble, étant la vérité, mais je répondis : « J’ai cent dix-sept âmes. » Quelle idée d’ajouter cet appoint de dix-sept, au lieu de mentir en chiffres ronds, tout bonnement ! Une minute après, par la lettre même dont j’étais porteur, on savait que je ne possédais rien et que, par-dessus le marché, j’avais menti ! Que faire ? Je me sauvai de cette maison et n’y remis jamais les pieds. Je n’avais rien alors. Aujourd’hui, je possède d’une part trois cents âmes, qui me viennent de mon oncle Afanassi Matveïévitch et deux cents âmes, y compris la Kapitonovka, héritage de ma grand-mère, ce qui fait en tout plus de cinq cents âmes. Ce n’est pas vilain ! Mais, de ce jour-là, je me suis juré de ne jamais mentir et je ne mens pas.

— À votre place, je n’aurais pas juré. Dieu sait ce qu’il peut arriver, dit Obnoskine avec un sourire moqueur.

— C’est bien vrai. Dieu sait ce qu’il peut arriver ! approuva mon oncle, très bonhomme.

Obnoskine éclata de rire en se renversant sur le dossier de sa chaise ; sa mère sourit ; la demoiselle Pérépélitzina ricana d’une façon particulièrement venimeuse ; Tatiana Ivanovna se mit aussi à rire en battant des mains sans savoir pourquoi. En un mot, je vis clairement que mon oncle n’était compté pour rien dans sa propre maison. Sachenka fixa sur Obnoskine des yeux étincelants de colère. L’institutrice rougit en baissant la tête. Mon oncle s’étonna :

— Qu’est-ce qu’il y a ? Qu’est-ce qui se passe ? questionna-t-il en nous regardant avec ébahissement.

Cependant, mon cousin Mizintchikov restait muet à l’écart et n’avait même pas souri alors que tout le monde riait. Il buvait son thé et regardait philosophiquement ces gens qui l’entouraient. À plusieurs reprises il faillit se mettre à siffler, comme sous le coup d’un insupportable ennui, mais il put toujours s’arrêter à temps. Tout en poursuivant ses agressions envers mon oncle et en commençant à me tâter, Obnoskine semblait éviter le regard de Mizintchikov ; je m’en aperçus vite. J’observai aussi que mon taciturne cousin me jetait fréquemment des coups d’œil inquisiteurs, afin peut-être de se rendre un compte exact de la catégorie d’hommes à laquelle j’appartenais.

— Je suis sûre, monsieur Serge, gazouilla soudain Mme Obnoskine, qu’à Pétersbourg vous n’étiez pas un fervent adorateur des dames. Je sais que beaucoup des jeunes gens de là-bas évitent leur société. J’appelle ces gens là des libres penseurs. Je ne puis que considérer cela comme un impardonnable manque de courtoisie, et je vous avoue que cela m’étonne, que cela m’étonne beaucoup, jeune homme !

— J’ai peu fréquenté le monde, répondis-je avec une extraordinaire animation, mais je crois que cela n’a pas grande importance. J’habitais un si petit logement ! mais cela ne fait rien, je vous assure ; je m’y accoutumerai. Jusqu’à présent, je suis resté chez moi...

— Il s’occupait de sciences ! interrompit mon oncle en se redressant.

— Ah ! mon oncle, toujours vos sciences ! Imaginez-vous, continuai-je délibérément avec le même sourire aimable à l’adresse de Mme Obnoskine, imaginez-vous que mon cher oncle est à ce point dévoué aux sciences qu’il a déniché en chemin un miraculeux adepte de la philosophie pratique, un certain Korovkine et, après tant d’années de séparation, son premier mot fut pour m’annoncer l’arrivée prochaine, et attendue avec une impatience presque convulsive, de ce phénomène... Amour de la science !...

Et je me mis à rire, croyant déchaîner un rire général en hommage à mon esprit.

— Qui ça ? De qui parle-t-il ? s’informa la générale auprès de Mlle Pérépélitzina.

— Yégor Ilitch a invité des savants ; il se fait voiturer au long des chemins pour en récolter ! répondit la demoiselle en se délectant.

Mon oncle fut complètement déconcerté. Il me jeta un regard de reproche et s’écria :

— Ah ! mais j’avais tout à fait oublié ! J’attends en effet Korovkine. C’est un savant, un homme qui marquera dans le siècle...

Il s’arrêta, la parole lui manquait. Ma grand-mère agita la main, et cette fois, elle parvint à atteindre une tasse qui chut par terre et se brisa. L’émotion fut générale.

— C’est toujours comme ça quand elle se met en colère ; elle jette quelque chose par terre, me chuchota mon oncle tout confus. Mais il faut pour ça qu’elle soit fâchée. Ne fais pas attention ; regarde de l’autre côté... Pourquoi as-tu parlé de Korovkine ?

Je regardais déjà de l’autre côté ; je rencontrai même le regard de l’institutrice et il me parut bien exprimer un reproche et peut-être du mépris ; l’indignation lui empourpra les joues et je devinai n’avoir pas précisément gagné ses bonnes grâces dans mon lâche désir de rejeter sur mon oncle une part du ridicule qui m’écrasait.

— Parlons encore de Pétersbourg, reprit Anfissa Pétrovna, une fois calmée l’émotion qu’avait soulevée le bris de la tasse. Avec quelles délices je me rappelle notre vie en cette ravissante capitale ! Alors nous fréquentions intimement le général Polovitzine, tu te souviens, Paul ? Ah ! quelle délicieuse personne était la générale ! Quelles manières aristocratiques ! Quel beau monde ! Dites : vous l’avez probablement rencontrée... J’avoue que je vous attendais avec impatience ; j’espérais avoir tant de nouvelles de nos amis Pétersbourgeois !

— Je regrette infiniment, Madame, de ne pouvoir vous satisfaire... Excusez-moi, mais je viens de vous le dire : j’ai peu fréquenté la société de Pétersbourg. J’ignore le général Polovitzine, n’en ayant même jamais entendu parler, répondis-je impatiemment, car mon amabilité s’était muée soudain en une assez méchante humeur.

— Il étudiait la minéralogie ! fit avec orgueil l’incorrigible Yégor Ilitch. La minéralogie, n’est-ce pas, est l’étude des différentes pierres ?

— Oui, mon oncle, des pierres...

— Hum ! Il existe beaucoup de sciences qui sont toutes fort utiles ! Pour te dire la vérité, je ne savais pas ce que c’était que la minéralogie. Lorsqu’on parle de sciences, je me contente d’écouter, car je n’y comprends rien, je le confesse.

— C’est là une confession des plus sincères ! ricana Obnoskine.

— Petit père !... s’écria Sachenka avec un coup d’œil de réprobation.

— Quoi donc, mignonne ! Ah ! mon Dieu, mais je vous interromps tout le temps, Anfissa Pétrovna ! — dit-il pour s’excuser, sans comprendre ce qu’entendait Sachenka. — Pardonnez-moi, au nom du Christ !

— Oh ! ce n’est rien ! répondit la dame avec un aigre sourire. J’avais dit à votre neveu tout ce que j’avais à lui dire. Mais, pour conclure, monsieur Serge, vous devriez bien vous corriger. Je ne doute pas que les sciences, les arts... la sculpture, par exemple... que toutes ces hautes spéculations aient le plus puissant attrait, mais elles ne sauraient remplacer les femmes !... Ce sont les femmes, jeune homme, qui forment les hommes et l’on ne peut se passer d’elles ; c’est impossible, im-pos-si-ble, jeune homme !

— Impossible ! Impossible ! cria de nouveau la voix aiguë de Tatiana Ivanovna. Écoutez ! reprit-elle toute rougissante, avec un débit précipité de gamine, écoutez : je voudrais vous demander...

— À vos ordres ! répondis-je en la regardant attentivement.

— Je voulais vous demander si vous êtes venu pour longtemps !

— Vraiment, je ne sais pas trop ; ça dépendra des affaires...

— Des affaires ? Quelles affaires peut-il y avoir ? Oh ! le fou !

Écarlate, elle se cacha derrière son éventail et se pencha à l’oreille de l’institutrice. Puis elle éclata de rire en battant des mains.

— Attendez ! attendez ! s’écria-t-elle, laissant là sa confidente pour s’adresser précipitamment à moi, comme si elle eût craint que je m’en allasse. Savez-vous ce que je veux vous dire ? Vous ressemblez tant, tant à un jeune homme, à un cha-ar-mant jeune homme !... Sachenka, Nastenka, vous vous rappelez ? Il ressemble extraordinairement à cet autre fou : te rappelles-tu Sachenka ? Nous le rencontrâmes pendant une promenade en voiture ; il était à cheval avec un gilet blanc... Et comme il me lorgnait, le monstre ! Vous vous souvenez ? Je me couvris le visage de mon voile, mais ne pus me tenir de me pencher à la portière en lui criant : « Quel effronté ! » puis, je jetai mon bouquet sur la route... Vous vous souvenez, Nastenka ?

Et, toute émue, cette demoiselle par trop éprise des jeunes gens se cacha le visage dans ses mains. Bondissant ensuite de sa place, elle courut à une fenêtre, cueillit une rose qu’elle jeta près de moi et se sauva dans sa chambre. Il s’ensuivit encore une certaine confusion, mais la générale resta parfaitement calme. Anfissa Pétrovna ne semblait pas autrement surprise, mais, soudain préoccupée, elle jeta sur son fils un regard anxieux. Les demoiselles rougirent : quant à Paul Obnoskine, il se leva d’un air vexé et s’en fut à la fenêtre.

Cependant, mon oncle me faisait des signes, mais, à ce moment, un nouveau personnage apparut au milieu de l’attention générale.

— Ah ! voici Evgraf Larionitch ! s’écria mon oncle franchement heureux. Vous venez de la ville ?

« Sont-ils drôles tous tant qu’ils sont ! On les dirait choisis et rassemblés à plaisir ! » pensai-je en oubliant que j’étais un des échantillons de la collection.