Carnet d’un inconnu/Première Partie/8

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock et Charles Torquet.
Société du Mercure de France (p. 172-182).

VIII

déclaration d’amour


Agacé, mécontent de moi, j’errai dans le jardin pendant près d’une demi-heure, réfléchissant sur la conduite à tenir. Le soleil se couchait. Tout à coup, au détour d’une allée, je me trouvai face à face avec Nastenka. Elle avait les yeux pleins de larmes qu’elle essuyait avec son mouchoir.

— Je vous cherchais, fit-elle.

— Je vous cherchais aussi. Dites-moi si je suis ou non dans une maison de fous ?

— Vous n’êtes nullement dans une maison de fous ! répondit-elle d’un air offensé et me regardant fixement.

— Mais alors, que se passe-t-il ? Au nom du Christ, donnez-moi un conseil ! Où se trouve maintenant mon oncle ? Puis-je aller le trouver ? Je suis heureux de vous avoir rencontrée ; peut-être pourrez-vous me tirer d’embarras.

— N’allez pas auprès de votre oncle. Je viens moi-même de les quitter.

— Mais où sont-ils ?

— Qui le sait ? Peut-être sont-ils tous retournés dans le potager, dit-elle, irritée.

— Quel potager ?

— La semaine passée, Foma Fomitch cria qu’il ne voulait plus rester dans cette maison. Il courut au potager, prit une bêche dans la hutte et se mit à remuer la terre. Nous n’en revenions pas, le croyant devenu fou. Alors, il dit : « Afin que l’on ne me reproche plus le pain que je mange, le pain qu’on me donne, je vais bêcher la terre ; je paierai de mon travail la nourriture que j’ai reçue et je m’en irai ensuite ! Voilà où vous me réduisez ! » Et tout le monde de pleurer, de se mettre à genoux devant lui, de vouloir lui ôter sa bêche. Mais il persistait à remuer la terre ; il a ravagé tout un carré de navets. Comme on lui a cédé une fois, il se peut qu’il ait recommencé. Avec lui, il faut s’attendre à tout.

— Et vous pouvez me raconter cela avec ce sang-froid ? m’écriai-je dans une grande indignation.

Elle leva sur moi des yeux étincelants.

— Pardonnez-moi ; je ne sais plus ce que je dis, repris-je. Écoutez : savez-vous pourquoi je suis venu ici ?

— Non... non... répondit-elle en rougissant et une expression de douleur se refléta sur son charmant visage.

— Excusez-moi continuai-je. Je ne suis plus moi-même. Je sais que je devrais prendre plus de précautions, surtout avec vous... Mais, n’importe ; je pense que, dans des cas pareils, la franchise est encore le meilleur parti... J’avoue... ou plutôt, je voulais dire... vous connaissez les intentions de mon oncle ? Il m’a ordonné de vous demander votre main !

— Oh ! quelle sottise ! Ne me parlez pas de cela, je vous en prie, interrompit-elle précipitamment, la figure tout empourprée.

J’étais fort embarrassé.

— Comment, sottise ? Mais il m’a écrit...

— Il vous a écrit ! fit-elle avec animation. Il m’avait pourtant promis de ne pas le faire. Quelle sottise ! mon Dieu ! quelle sottise !

— Excusez-moi, bredouillai-je, ne sachant plus que dire. Peut-être ai-je agi brutalement, imprudemment, mais aussi, la circonstance est exceptionnelle. Pensez donc à l’imbroglio où nous nous débattons !

— Oh ! mon Dieu, ne vous excusez pas. Croyez qu’il m’est pénible d’entendre tout cela ; et pourtant, je désirais vous parler, dans l’espoir que vous m’instruiriez... Ah ! que c’est fâcheux ! Il vous a écrit ! C’est ce que je craignais le plus. Quel homme, mon Dieu ! Et vous l’avez cru ? Et vous êtes venu bride abattue ? Pourquoi faire ?

Elle ne cachait pas sa contrariété et il faut avouer que sa situation n’était pas enviable.

— J’avoue... je ne m’attendais pas..., fis-je dans une grande confusion, à la tournure que prend... je pensais, au contraire...

— Ah ! vous pensiez cela ? dit-elle, non sans une légère ironie. Vous savez, vous allez me montrer la lettre qu’il vous a écrite.

— Volontiers.

— Mais ne m’en veuillez pas ; ne vous froissez pas ; nous sommes déjà assez malheureux ! supplia-t-elle, sans cependant que le sourire ironique quittât sa jolie bouche.

— Oh ! ne me prenez pas pour un imbécile, m’écriai-je avec fougue. Mais peut-être êtes-vous prévenue contre moi. M’aurait-on calomnié près de vous ? Ou vous êtes-vous fait une opinion par la gaffe que vous m’avez vu commettre ? Vous vous tromperiez. Je comprends que ma situation puisse vous paraître assez ridicule. Ne vous moquez pas de moi, je vous en prie ! Je ne sais même pas ce que je dis... et... c’est la faute de mes maudits vingt-deux ans !

— Oh ! mais qu’est-ce que cela peut faire ?

— Cela fait que celui qui n’a que vingt-deux ans porte cet âge écrit sur le front. C’est ainsi que je l’ai proclamé en arrivant, quand je fis ce joli bond au milieu de la salle, c’est ainsi que je le marque encore par mon attitude en ce moment. Maudit âge !

— Non, non, dit Nastenka, en se retenant de rire, je suis persuadée que vous êtes bon, gentil, intelligent, et je vous jure que je parle franchement. Seulement, vous avez trop d’amour-propre. On s’en corrige.

— Il me semble que j’ai autant d’amour-propre qu’il faut en avoir !

— Que non ! Ainsi, tantôt, cette honte que vous avez éprouvée pour un faux-pas !... Et de quel droit tourniez-vous en ridicule ce bon, ce généreux oncle qui vous a fait tant de bien ? Pourquoi vouliez-vous rejeter sur lui le ridicule qui vous écrasait ? C’était mal, cela, c’était vilain ! Cela ne vous fait pas honneur et je vous avoue que vous me fûtes odieux à ce moment-là. Attrape !

— C’est vrai ; je me suis conduit comme un imbécile ; je dirai plus, comme un lâche ! Vous l’avez remarqué et m’en voilà bien puni. Grondez-moi ; moquez-vous de moi ; mais écoutez : peut-être changerez-vous d’avis par la suite, — continuai-je entraîné par un étrange sentiment, — vous ne me connaissez que si peu ! il se peut que, lorsque la connaissance sera plus vieille, alors... peut-être...

— Au nom de Dieu, laissons cela ! s’écria Nastenka avec une visible impatience.

— Bien, bien, laissons. Mais... où pourrai-je vous voir ?

— Comment, où me voir ?

— Il est impossible que le dernier mot soit dit, Nastassia Evgrafovna ! Je vous supplie, fixez-moi un rendez-vous pour aujourd’hui même. Mais il se fait tard. Alors, disons demain matin, si possible, le plus tôt que vous pourrez ; je me ferai réveiller de bonne heure. Vous savez, il y a un pavillon, là-bas, près de l’étang. J’en connais bien le chemin ; j’y suis souvent allé, étant petit.

— Un rendez-vous ? Mais pour quoi faire ? Ne pouvons-nous causer maintenant ?

— Mais, je ne suis encore au courant de rien, Nastassia Evgrafovna. Avant tout, il faut que je parle à mon oncle. Il doit me raconter tout et, alors, je vous dirai peut-être quelque chose de grave...

— Non, non, pas du tout ! s’écria Nastassia, finissons-en tout de suite pour n’y plus revenir. Il est inutile que vous alliez au pavillon : je vous jure que je n’y viendrai pas et je vous prie sérieusement de ne plus penser à toutes ces bêtises !

— Mais, alors, mon oncle a agi envers moi comme un fou ! m’écriai-je dans un élan de dépit insupportable. Pourquoi m’avoir fait venir ?... Mais, quel est ce bruit ?

Nous étions tout près de la maison d’où nous parvenaient des hurlements et des cris atroces.

— Mon Dieu, fit-elle en pâlissant encore ! Je le prévoyais bien.

— Vous le prévoyiez ?... Encore une question, Nastassia Evgrafovna ; une question que je n’ai pas le droit de vous poser, mais je m’y décide pour le bien général. Dites-moi (et votre réponse restera ensevelie dans mon cœur) dites-moi franchement si mon oncle vous aime ou non ?

— Ah ! laissez donc toutes ces bêtises une fois pour toutes ! s’écria-t-elle, rouge de colère. Vous aussi ? Mais, s’il m’eût aimée, il ne se serait pas employé à vous marier avec moi, et elle eut un amer sourire. Où avez-vous pris cela ? Ne comprenez-vous pas de quoi il s’agit ?... Vous entendez ces cris ?

— Mais... c’est Foma Fomitch...

— Certes oui, c’est Foma Fomitch ; mais, en ce moment, il s’agit de moi. Ils disent la même folie que vous, ils le croient aussi amoureux de moi... Comme je suis pauvre et sans force, comme il n’en coûte rien de me calomnier et qu’ils veulent le marier avec une autre, ils exigent qu’il me chasse, qu’il me renvoie dans ma famille. Mais lui, lorsqu’on lui parle de cela, il se met en colère et il serait prêt à mettre en pièces Foma Fomitch lui-même... Voilà pourquoi ils sont en train de crier.

— Alors, c’est donc vrai ? Il va épouser cette Tatiana ?

— Quelle Tatiana ?

— Cette sotte !

— Ce n’est pas du tout une sotte ! Elle est très bonne et vous n’avez pas le droit de parler ainsi. C’est un noble cœur, plus généreux que beaucoup d’autres. Es-ce sa faute si elle est malheureuse ?

— Excusez-moi. Admettons que vous ayez raison. Mais ne vous trompez-vous pas sur le fond même de l’affaire ? Comment se fait-il qu’ils soient aussi bienveillants à l’égard de votre père ? S’ils étaient aussi animés contre vous que vous le dites, s’ils voulaient vous chasser, ils auraient une autre attitude envers lui et ne lui feraient pas si bon accueil.

— Mais ne voyez-vous pas ce que mon père fait pour moi ? Il joue le bouffon ! On l’accueille parce qu’il a su gagner les bonnes grâces de Foma Fomitch. Cet ancien bouffon est flatté d’en avoir un maintenant. Pour qui croiriez-vous donc qu’il pût agir ainsi ? Ce n’est que pour moi, pour moi seule ! À quoi ça lui servirait-il, à lui ? ce n’est pas pour lui-même qu’il s’abaisserait ainsi devant qui que ce fût. Il peut paraître ridicule aux yeux de certains, mais c’est l’homme le plus honnête, le plus noble ! Il croit (Dieu sait pourquoi, mais ce n’est pas parce que je suis bien payée), il croit préférable que je reste dans cette maison. Mais j’ai réussi à le dissuader en une lettre résolue. Il est venu pour me chercher et m’emmener dès demain. Nous sommes à la dernière extrémité. Ils vont me dévorer et je suis certaine qu’on se dispute en ce moment à cause de moi. À cause de moi, ils vont le déchirer, ils vont le perdre. Et il est pour moi comme un père, plus qu’un père, vous entendez ! Je ne veux plus attendre ; j’en sais plus long que les autres. Demain, demain même je partirai. Qui sait ? Peut-être pourront-ils raccommoder son mariage avec Tatiana Ivanovna... Voilà. Maintenant vous savez tout et je vous prie de l’en instruire, puisque je ne peux même plus lui parler ; on nous épie et surtout cette Pérépélitzina. Dites-lui qu’il ne s’inquiète pas de moi, que j’aime mieux manger du pain noir dans l’izba de mon père que de continuer ici à lui occasionner du tourment. Pauvre, je dois vivre en pauvre... Mais Dieu ! quel vacarme ! Que se passe-t-il encore ? Tant pis ; j’y vais de ce pas et coûte que coûte. Je vais tout leur cracher à la face et advienne que pourra ! je le dois. Adieu !

Et elle s’enfuit. Je restai là, conscient du rôle ridicule que je venais de jouer et me demandant comment tout cela allait se terminer. Je plaignais la pauvre jeune fille et avait grand-peur pour mon oncle. Soudain Gavrilo surgit près de moi. Il tenait encore son cahier à la main.

— Votre oncle vous demande, dit-il d’un ton morne.

— Mon oncle m’appelle ? où est-il ?

— Dans la salle où l’on prend le thé, où vous étiez tantôt.

— Avec qui ?

— Tout seul. Il vous attend.

— Moi ?

— Il a envoyé chercher Foma Fomitch... Nos beaux jours sont passés ! ajouta-t-il en poussant un profond soupir.

— Chercher Foma Fomitch ? Hum ! Et où est Madame ?

— Elle est en syncope, dans son appartement. Elle est sans connaissance et elle pleure.

En causant ainsi, nous arrivâmes à la terrasse. Il faisait presque nuit. Mon oncle était en train d’arpenter à grands pas la salle où avait eu lieu mon engagement avec Foma Fomitch. Des bougies allumées étaient posées sur les tables. À ma vue, il s’élança vers moi et me pressa les mains avec force. Il était pâle et haletant ; ses mains tremblaient et, par intervalles, un frémissement nerveux lui parcourait tout le corps.