Carnet d’un inconnu/Seconde Partie/3

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock et Charles Torquet.
Société du Mercure de France (p. 305-320).

III

la fête d’ilucha


Foma occupait deux grandes et belles pièces, les mieux meublées de la maison. Le grand homme était entouré de confort. La tapisserie fraîche et claire, les rideaux en soie de couleur qui garnissaient les fenêtres, les tapis, la psyché, la cheminée, les meubles élégants et commodes, tout témoignait des soins attentifs que lui prodiguaient les maîtres de la maison. Les fenêtres étaient garnies de fleurs et il y en avait aussi sur des guéridons placés dans les embrasures.

Au milieu du cabinet de travail s’étalait une grande table recouverte de drap rouge, chargée de livres, de manuscrits, au milieu desquels se détachaient un superbe encrier de bronze et un tas de plumes commis aux soins de Vidopliassov, le tout destiné à témoigner de l’importance des travaux intellectuels de Foma Fomitch.

À ce propos, je dirai qu’après huit ans environ, passés dans cette maison, Foma n’avait rien produit qui méritât mention, et plus tard, quand il eût quitté cette terre pour un monde meilleur, nous examinâmes ses manuscrits : le tout ne valait rien.

Nous trouvâmes le commencement d’un roman historique se passant au VIIe siècle, à Novgorod, un monstrueux poème en vers blancs : L’Anachorète au cimetière, ramassis de divagations insensées sur la propriété rurale, l’importance du moujik et la façon de le traiter, et enfin une nouvelle mondaine également inachevée : La Comtesse Vlonskaïa. C’était tout et, cependant, Foma Fomitch imposait chaque année à mon oncle une énorme dépense en livres et revues dont beaucoup furent retrouvés intacts. Par la suite, il m’était souvent arrivé de surprendre notre Foma plongé dans la lecture d’un Paul de Kock aussitôt dissimulé...

Une porte vitrée donnait du cabinet de travail dans la cour.

On nous attendait. Foma Fomitch était assis dans un confortable fauteuil, toujours sans cravate, mais vêtu d’une longue redingote qui lui descendait jusqu’aux talons. Il était en effet silencieux et absorbé. Quand nous entrâmes, il releva légèrement les sourcils et me regarda d’un œil scrutateur. Je le saluai, il me répondit par un salut peu marqué, mais néanmoins fort poli. Ma grand-mère, voyant que Foma m’avait témoigné de la bienveillance, m’adressa un signe de tête et un sourire. La pauvre femme ne s’était nullement attendue à voir son favori accueillir avec autant de calme la fugue de Tatiana Ivanovna, et cela l’avait rendue très gaie, malgré ses crises de nerfs et ses faiblesses du matin.

La demoiselle Pérépélitzina se trouvait derrière sa chaise, à son poste ordinaire ; les lèvres pincées, souriant avec une aigre malice, elle frottait ses mains osseuses. Près de la générale étaient deux vieilles et silencieuses personnes qu’elle protégeait comme étant de bonnes familles. Il y avait aussi une religieuse en tournée, arrivée du matin, et une dame du voisinage, fort âgée et ne parlant guère, qui était venue après la messe pour souhaiter la fête de la générale. Ma tante Prascovia Ilinitchna se morfondait dans un coin tout en considérant Foma Fomitch et sa mère avec une évidente inquiétude.

Mon oncle était assis dans un fauteuil ; une joie intense brillait dans ses yeux. Devant lui se tenait Ilucha, joli comme un amour avec ses cheveux frisés et sa blouse de fête en soie rouge. Sacha et Nastenka lui avaient appris des vers en cachette, pour que le plaisir de son père en ce jour fût encore augmenté par les progrès de son fils.

L’oncle était prêt à pleurer de bonheur ; la douceur inattendue de Foma, la gaieté de la générale, la fête d’Ilucha, les vers, tout cela l’avait absolument réjoui et il avait solennellement demandé l’autorisation de m’envoyer chercher, afin que j’entendisse les vers et que je prisse ma part de la satisfaction générale. Sacha et Nastenka, entrées après nous, s’étaient assises à côté d’Ilucha. Sacha riait à chaque instant, heureuse comme une enfant et, bien que pâle et languissante, Nastenka finissait par sourire de la voir. Seule, elle avait été accueillir Tatiana au retour de son expédition et ne l’avait plus quittée depuis ce moment.

L’espiègle Ilucha regardait ses deux institutrices comme s’il n’eût pu se retenir de rire. Ils devaient avoir tous trois préparé une très amusante plaisanterie qu’ils s’apprêtaient à mettre en œuvre.

J’avais complètement oublié Bakhtchéiev. Assis sur une chaise, toujours rouge et fâché, il ne soufflait mot et boudait, se mouchait, dressant une silhouette lugubre au milieu de cette fête de famille. Éjévikine s’empressait auprès de lui. Il était d’ailleurs aux petits soins pour tout le monde, baisait les mains de la générale et de son hôtesse, chuchotait quelques mots à l’oreille de Mlle Pérépélitzina, faisait sa cour à Foma Fomitch ; en un mot, il se multipliait. Tout en attendant les vers d’Ilucha, il se précipita à ma rencontre avec force salutations en témoignage de son estime et de son dévouement. On ne l’eût guère cru venu à Stépantchikovo pour prendre la défense de sa fille et l’emmener définitivement.

— Le voilà ! s’écria joyeusement mon oncle à ma vue. Ilucha m’a fait la surprise d’apprendre une poésie ; oui, c’est une véritable surprise. J’en suis très ému, mon ami, et je t’ai envoyé chercher tout exprès... Assieds-toi à côté de moi et écoutons ! Foma Fomitch, mon cher, avoue donc que c’est toi qui leur a inspiré cette idée pour me faire plaisir. J’en jurerais !

Du moment que mon oncle s’exprimait ainsi et sur un pareil ton, on pouvait supposer que tout allait bien. Mais comme l’avait dit Mizintchikov, le malheur était que mon oncle ne savait pas déchiffrer les physionomies. À l’aspect de Foma, je compris que l’ancien hussard avait eu le coup d’œil juste et qu’il fallait en effet s’attendre à quelque coup de théâtre.

— Ne faites pas attention à moi, colonel, répondit-il d’une voix débile, d’une voix d’homme qui pardonne à ses ennemis. Je ne puis que louer cette surprise qui prouve la sensibilité et la sagesse de vos enfants. Les vers sont fort utiles, ne fût-ce que pour l’exercice d’articulation qu’ils comportent... Mais, ce matin, colonel, je ne me préoccupais pas de poésie ; j’étais tout à mes prières, vous le savez. Je n’en suis pas moins prêt à écouter ces vers.

Pendant ce temps, j’embrassais Ilucha et lui faisais mes souhaits.

— C’est juste, Foma, reprit mon oncle, j’avais oublié, mais je t’en demande pardon, tout en étant très sûr de ton amitié, Foma !... Embrasse-le donc encore une fois, Sérioja et regarde-moi ce gamin ! Allons, commence, Ilucha. De quoi s’agit-il ? Ce doit être une ode solennelle... de Lomonossov, sans doute ?

Et mon oncle se redressait, ne pouvant tenir en place, tant il était impatient et joyeux.

— Non, petit père, ce n’est pas de Lomonossov, dit Sachenka, contenant à peine son hilarité, mais, comme vous êtes un ancien soldat et que vous avez combattu les ennemis, Ilucha a appris une poésie militaire : « Le siège de Pamba », petit père.

— « Le siège de Pamba » ! Ah ! je ne me rappelle pas ce qu’était cette Pamba... Connais-tu ça, Sérioja ? Sûrement, il a dû se passer là quelque chose d’héroïque, et mon oncle se redressa encore.

— Récite, Ilucha, ordonna Sachenka.

Ilucha commença sa récitation d’une voix grêle, claire et égale, sans s’arrêter aux points ni aux virgules, suivant la coutume des enfants qui débitent des poésies apprises par cœur.

Depuis neuf ans, Pedro Gomez
Assiège le château de Pamba,
Ne se nourrissant que de lait.
Et toute l’armée de don Pedro,
Au nombre de neuf mille Castillans,
Obéit au vœu prononcé,
Ne mange même pas de pain
Et ne boit que du lait.

— Comment ? Qu’est-ce ? Qu’est-ce que ce lait ? s’exclama mon oncle en me regardant avec étonnement.

— Continue à réciter ! fit Sachenka.

Chaque jour, don Pedro Gomez
Déplore son impuissance
En se voilant la face.
Déjà commence la dixième année ;
Et les méchants Maures triomphent,
Car, de l’armée de don Pedro,
Il ne reste plus que dix-neuf hommes...


— Mais ce sont des sottises ! s’écria mon oncle avec inquiétude. C’est impossible ! Il ne reste que dix-neuf hommes de toute une armée auparavant très considérable. Qu’est-ce que cela, mon ami ?

Mais Sacha n’y tint plus et partit d’un franc éclat de rire de gamine et, bien que la pièce n’eût rien de bien drôle, il était impossible de la regarder sans partager son hilarité.

— C’est une poésie comique, papa ! s’écria-t-elle, toute joyeuse de son idée enfantine. L’auteur ne l’a composée que pour faire rire, papa !

— Ah ! c’est une poésie comique ! fit mon oncle dont le visage s’éclaira, une poésie comique ! C’est ce que je pensais... Parbleu ! parbleu ! c’est une poésie comique ! Et elle est très drôle : ce Gomez qui ne donnait que du lait à toute son armée pour tenir un vœu ? C’était malin, un vœu pareil !... C’est très spirituel ; n’est-ce pas, Foma ? Voyez-vous, ma mère, les auteurs s’amusent parfois à écrire des poésies fantaisistes ; n’est-ce pas Serge ? C’est très drôle ! Voyons, Ilucha, continue.

Il ne reste plus que dix-neuf hommes !
Don Pedro les réunit
Et leur dit : « Ô mes dix-neuf !
Déployons nos étendards,
Sonnons de nos cors,
Et nous laisserons là Pamba.

Il est vrai que nous n’avons pas pris la place,
Mais nous pouvons jurer
Sur notre conscience et notre honneur,
Que nous n’avons pas
Trahi une seule fois notre vœu,
Depuis neuf ans que nous n’avons
Rien mangé, absolument rien
Que du lait !

— Quel imbécile ! Il se console facilement ! interrompit encore mon oncle, parce qu’il a bu du lait pendant neuf ans ! La belle affaire ! Il eût mieux fait de manger un mouton à lui seul et de laisser manger ses hommes ! C’est très bien ; c’est magnifique ! Je comprends ; je comprends à présent : c’est une satire ou... comment appelle-t-on ça ?... une allégorie, quoi ! Ça pourrait bien viser certain guerrier étranger ? ajouta-t-il en se tournant vers moi, les sourcils froncés et clignant de l’œil, hein ? Qu’en penses-tu ? Seulement, c’est une satire inoffensive qui ne peut blesser personne ! C’est très beau ! très beau ! et c’est d’une grande noblesse ! Voyons, continue, Ilucha ! Ah ! les polissonnes ! les polissonnes ! et il regardait avec attendrissement Sachenka et plus furtivement Nastenka qui souriait en rougissant.

— Encouragés par ce discours,
Les dix-neuf Castillans

Vacillant sur leurs selles,
Crièrent d’une voix faible :
« Santo Yago Compostello !
Honneur et gloire à Don Pedro !
Honneur et gloire au Lion de Castille ! »
Et le chapelain Diego
Se dit entre ses dents :
« Si c’eût été moi le commandant,
J’aurais fait vœu de ne manger
Que de la viande et de ne boire que du vin ».

— Eh bien, qu’est-ce que je disais ? s’écria mon oncle, très content. Le seul homme intelligent de toute cette armée n’était autre que le chapelain. Qu’est-ce que cela, Serge ? Leur capitaine ? quoi ?

— Un aumônier, mon oncle, un ecclésiastique !

— Ah ! oui, oui ! Chapelain ! Je sais : je me rappelle ! J’ai lu quelque chose là-dessus dans Radcliffe. Il y en a de différents ordres... Des bénédictins, je crois ?... Y a-t-il des Bénédictins ?

— Mais oui, mon oncle.

— Hem ! C’est ce qu’il me semblait. Voyons, Ilucha, continue. Très bien ! très bien !

Et, en entendant cela, Don Pedro
Dit avec un rire bruyant,
« Je lui dois bien un mouton,
Car il a trouvé là une bonne plaisanterie. »

— C’était bien le moment de rire ! Quel imbécile ! Un mouton ! S’il y avait là des moutons, pourquoi n’en mangeait-il pas lui-même ? Continue, Ilucha. Très bien ! C’est magnifique ! C’est mordant !

— C’est fini, petit père.

— Ah ! c’est fini ? Au fait, que restait-il à faire ? N’est-ce pas, Serge ? Très bien, Ilucha ! C’est merveilleusement bien ! Embrasse-moi, mon chéri, mon pigeonneau ! Mais qui lui a suggéré cette idée ? C’est toi, Sacha ?

— Non ; c’est Nastenka. Nous avions lu ces vers, il y a quelques temps. Alors, elle avait dit : « C’est très amusant ; il faut le faire apprendre à Ilucha pour le jour de sa fête ; ce qu’on rira ! »

— Ah ! c’est vous Nastenka ? Je vous remercie beaucoup marmotta mon oncle en rougissant comme un enfant. Embrasse-moi encore une fois, Ilucha ! Embrasse-moi aussi, polissonne ! fit-il en prenant sa fille dans ses bras et en la regardant avec amour. Et il ajouta, comme si, de contentement, il n’eût su quoi dire : — Attends un peu, Sachourka, ta fête va aussi venir bientôt.

Je demandai à Nastenka de qui était cette poésie.

— Ah ! oui ; de qui est-elle, cette poésie ? s’empressa d’insister mon oncle. En tout cas, c’est d’un gaillard intelligent ; n’est-ce pas, Foma ?

— Hem ! grommela Foma, dont un sourire sardonique n’avait pas quitté les lèvres pendant tout le temps de la récitation.

— Je ne me souviens plus, répondit Nastenka en regardant timidement Foma Fomitch.

— Elle est de M. Kouzma Proutkov, petit père ; nous l’avons vue dans le Contemporain, dit Sachenka.

— Kouzma Proutkov ? Je ne le connais pas, fit mon oncle. Je connais Pouchkine !... Du reste, on voit que c’est un poète de mérite, n’est-ce pas, Serge ? Et, par-dessus le marché, on sent qu’il ne nourrit que les plus nobles sentiments. C’est peut-être un militaire. Je l’apprécie hautement. Ce Contemporain est une superbe revue. Je vais m’y abonner si elle a d’aussi bons poètes pour collaborateurs... J’aime les poètes ; ce sont de rudes gaillards. Te rappelles-tu, Serge, j’ai vu chez toi, à Pétersbourg, un homme de lettres. Il avait un nez d’une forme très particulière... en vérité... Que dis-tu, Foma ?

— Non, rien... rien... fit celui-ci en feignant de contenir son envie de rire. Continuez, Yégor Ilitch, continuez ! Je dirai mon mot plus tard... Stépane Alexiévitch écoute également avec le plus grand plaisir votre discours sur les hommes de lettres pétersbourgeois...

Bakhtchéiev, qui se tenait à l’écart, absorbé dans ses pensées, releva vivement la tête en rougissant et s’agita sur son fauteuil.

— Foma, laisse-moi tranquille ! dit-il en fixant sur son interlocuteur le regard méchant de ses petits yeux injectés de sang. Qu’ai-je à faire de la littérature ? Que Dieu me donne la santé ! — conclut-il en grommelant — et que tous ces écrivains... des voltairiens, et rien de plus !

— Les écrivains ne sont que des voltairiens ? fit Éjévikine s’approchant aussitôt de M. Bakhtchéiev. Vous dites là une grande vérité. L’autre jour, Valentine Ignatich disait la même chose. Il m’avait aussi qualifié de voltairien ; je vous le jure. Et pourtant, j’ai si peu écrit ! tout le monde le sait... C’est vous dire que, si un pot de lait tourne, c’est la faute à Voltaire ! Il en est toujours ainsi chez nous.

— Mais non ! riposta gravement mon oncle, c’est une erreur ! Voltaire était un écrivain qui raillait les superstitions d’une façon fort mordante ; mais il ne fut jamais voltairien ! Ce sont ses ennemis qui l’ont calomnié. Pourquoi vouloir tout faire retomber sur ce malheureux ?

Le méchant ricanement de Foma se fit de nouveau entendre. Mon oncle lui jeta un regard inquiet et se troubla visiblement.

— Non, Foma, vois-tu, je parle des journaux, fit-il avec confusion et dans l’espoir de se justifier. Tu avais raison de me dire qu’il fallait s’abonner. Je suis de ton avis. Hum !... les revues propagent l’instruction ! On ne serait pour la patrie qu’un bien triste enfant si l’on ne s’abonnait pas. N’est-ce pas, Serge ?... Hum !... Oui... Prenons, par exemple, le Contemporain... Mais, tu sais, Sérioja, les plus forts articles scientifiques se publient dans cette grosse revue... comment l’appelles-tu ?... avec une couverture jaune...

Les Mémoires de la Patrie, petit père.

— C’est cela ! Et quel beau titre ! n’est-ce pas, Serge ? C’est pour ainsi dire toute la patrie qui prend des notes !... Quel but sublime ! Une revue des plus utiles ! Et ce qu’elle est volumineuse ! Allez donc éditer un pareil ballot ! Et ça vous contient des articles à vous tirer les yeux de l’orbite... L’autre fois j’arrive, je vois un livre. Je le prends, je l’ouvre par curiosité et j’en lis trois pages d’un trait. Mon cher, je restai bouche bée ! On parlait de tout là-dedans : du balai, de la bêche, de l’écumoire, de la happe. Pour moi, une happe n’est qu’une happe. Eh bien pas du tout, mon cher. Les savants y voient un emblème, ou une mythologie ; est-ce que je sais ? quelque chose en tout cas... Voilà ! On sait tout à présent !

Je ne sais trop ce qu’allait faire Foma en présence de cette nouvelle sortie de mon oncle, mais, à ce moment précis, Gavrilo apparut et, la tête basse, il s’arrêta au seuil de la porte. Foma lui jeta un regard significatif.

— Tout est-il prêt, Gavrilo ? s’enquit-il d’une voix faible, mais résolue.

— Tout est prêt, répondit tristement Gavrilo dans un soupir.

— Tu as mis le petit paquet dans le chariot ?

— Je l’y ai mis.

— Alors, je suis prêt ! dit Foma.

Il se leva lentement de son fauteuil. Mon oncle le regardait, ébahi. La générale quitta sa place et jeta autour d’elle un coup d’œil circulaire et étonné.

— À présent, colonel, commença Foma avec une extrême dignité, permettez-moi d’implorer de vous l’abandon momentané de ce thème si intéressant des happes littéraires ; il vous sera loisible d’en poursuivre le développement sans moi. Mais, vous faisant un éternel adieu, je désirerais vous dire encore quelques mots...

La terreur et l’étonnement s’emparèrent de tous les assistants.

— Foma ! Foma ! Mais qu’as-tu ? Où veux-tu donc t’en aller ? s’écria enfin mon oncle.

— Je me prépare à quitter votre maison, colonel ! posa Foma d’une voix calme. J’ai décidé d’aller où le vent me poussera et c’est dans ce but que j’ai loué un simple chariot à mes frais. Mon petit baluchon s’y trouve maintenant ; il n’est pas gros : quelques livres préférés, de quoi changer deux fois de linge et c’est tout ! Je suis pauvre, Yégor Ilitch, mais, pour rien au monde je n’accepterais votre or, comme vous avez pu vous en convaincre hier même !

— Mais, Foma, au nom de Dieu, qu’est-ce que cela signifie ? supplia mon oncle, plus blanc qu’un linge.

La générale poussa un cri et, les bras tendus vers Foma Fomitch, le contempla avec désespoir, cependant que la demoiselle Pérépélitzina s’élançait pour la soutenir. Les dames pique-assiettes restèrent clouées sur leurs sièges et M. Bakhtchéiev se leva lourdement.

— Allons, bon ! voilà que ça commence ! murmura près de moi Mizintchikov.

On entendit à ce moment les lointains roulements du tonnerre ; l’orage approchait.