Carnets de guerre d’Adrienne Durville/08-14

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Samedi 1er août 1914

À 5 heures, affichage à Valmondois de la mobilisation, valise, adieux, départ à 9 heures.

Dans le train, entendu conversation d’ouvriers socialistes : « nous sommes f… si le gouvernement ne met pas auprès de chaque général un délégué ou un député armé d’un revolver, avec l’ordre de dire marche ou crève !… » — Quels idiots ! — Arrivée à Paris à 10 heures, ni fiacres, ni tramways, ni autobus ; obligée d’attendre une heure pour avoir le métro — Minuit — Coucher.

Dimanche 2 août

7 h Messe et Communion. Dieu protège la France et ceux que nous aimons.

10 h. Rue François I pour savoir à quelle heure on part. Rencontré Mme de Nanteuil. Achat d’une cape ; ordre de revenir à 2 h pour le départ.

11 h. Je rentre rue de Condé ; valise, je me mets en tenue et pars chez les Genest.

12 h. Déjeuner chez les Genest qui me témoignent la plus grande affection et me donnent monnaie et provisions. M. G. me procure une auto et me conduit prendre ma valise, puis chercher Mme des Lonchamps, enfin rue François I où il nous quitte brusquement pour cacher son émotion. Nous passons 2 heures rue François ier à attendre que toute la paperasserie, comptes, etc. soient terminés. Adieux à Mme d’Haussonville[1], départ à 4 heures, conduites à la gare de l’est dans l’auto de M. d’Hautpoul.

Parcours triomphal, ovations sur les grands boulevards et devant la gare. Nous apprenons que le train de Belfort ne partira qu’à 9 h. du soir ; impossible de quitter la gare, il n’y a aucun moyen de locomotion ; nous nous installons dans une salle d’attente et passons le temps comme nous pouvons jusqu’à 6 heures. Chacune fait sa correspondance ; j’écris à Renée, Fernand, Louis, Cécile et ma tante Bonvallet. Nous lisons les journaux : « violation du territoire, attaque d’un poste de douaniers à Petit-Croix ».

6 h. ½. Nous allons dîner chez Duval, on nous fait fête sur la place, cela devient gênant !

8 heures. Installation dans le train ; les femmes de France[2] nous ont chipé notre wagon ; réclamations ; un grand chef intervient ; nous nous casons dans un compartiment de 1re ; il est au complet.

Mme de Marthille — inf. major

Mme des Lonchamps

Mme de Nanteuil

Mme Zeller

Mme Renault

Mlle de Lareinty de Tholozan

Moi.

Mauvaise nuit, on dort mal ou pas du tout, et le train est d’une lenteur désespérante.

Lundi 3 août

Tout le monde est réveillé à 4 heures et constate avec désespoir que nous ne sommes pas encore à Troyes[3].

5 h. Arrivée à Troyes ; nos voisins les officiers descendent tous ; il ne reste que le commandant Chalaust qui se trouve être un ami de Mme Zeller.

10 heures ; arrivée à Chaumont ; nous nous précipitons au buffet pour tâcher de trouver quelque chose ; tout est envahi on ne trouve rien ; un jeune lieutenant peut nous avoir une douzaine de saucissons chauds à l’ail, et il veut absolument les payer !

11 heures. Déjeuner, un saucisson dans du pain pour chacun, les sandwiches des Genest ont été mangés le matin, un biscuit et c’est tout ; le café à l’eau plaît.

Midi. Langres, le commandant descend ; nous avons causé avec lui depuis le matin, et nous séparons les meilleurs amis du monde.

3 heures. Vesoul.

4 h ½. Lure. On voit les Vosges, le paysage est admirable ! Orage

6 heures. Arrivée à Belfort par la pluie battante ; on attend une heure avant d’entrer en gare.

7 heures. Nous arrivons enfin par la pluie battante, personne à la gare ; pas de présidente de la C. R., aucun renseignement, c’est la pétrouille, comme dirait Paul, et il pleut sans arrêt.

Après bien des démarches on finit par trouver un certain M. Claudon, membre du Comité qui nous fait recevoir non sans peine, au Grand Hôtel, quartier général des officiers. Nous dînons, enfin, (le saucisson est loin) dans une immense salle bondée d’uniformes où nous faisons une entrée sensationnelle. Heureusement que nous sommes en groupe, ça serait trop gênant.

Après le dîner, nous restons un peu dans le Hall ; Mme des Lonchamps retrouve un ami, Mme de Marthille reconnaît le général Pauffin de St Morel. Puis le médecin principal du 7e corps d’armée, notre grand chef, vient se présenter et demande si nous ne pourrions pas quitter Belfort, pour former une ambulance immobilisée à l’arrière du champ de bataille ; cela serait le rêve, mais il faut l’autorisation de Paris. Ce que nous voyons ce soir nous donne une piètre idée de l’organisation de la Croix-Rouge à Belfort et nous n’avons qu’une idée, nous en aller.

Nous nous couchons avec délice après une toilette complète dont nous avions terriblement besoin. Je partage la chambre de Mme des Lonchamps ; elle est bien gentille et ces quelques mois de vie commune nous lieront beaucoup.

Mardi 4 août

Nous faisons la grasse matinée et sommes juste prêtes pour le déjeuner.

Mme de Marthille nous annonce qu’elle a déniché nos ambulances ; il y en a 4 et nous serons forcées de nous séparer. Mme de M., Mme Z. et Alyette de Lareinty restent à la principale. Mme des L. et moi allons à une autre organisée dans le lycée de filles, Mme de N. va dans un couvent et Mme R. dans un magasin « le Bon Marché ».

2 heures, visite au médecin principal civil et aux différentes ambulances. C’est la mienne la mieux, il y a un commencement d’organisation fait très intelligemment par la directrice du lycée, mais c’est bien peu et presque tout est à faire.

7 heures. Notre dernier dîner à l’hôtel ; cette fois, c’est le général gouverneur de Belfort qui vient se présenter à Mme de M.. Devant un tel personnage, nous nous levons ahuries. Depuis Paris, nous vivons au milieu d’acclamations et de déférence ; cela n’a rien de désagréable. Le préfet lui-même est aux petits soins et se charge de nous apprendre les nouvelles.

Ce soir, c’est l’assassinat par les Allemands de Samain, le directeur du souvenir français en Lorraine[4], et d’un curé belge. La guerre est déclarée ; tout le monde y va avec un tel entrain et une telle gaieté que l’on croirait plutôt à d’immenses manœuvres.

10 heures. Nous allons coucher à N. D. des Anges, ambulance no I ; nous y sommes très mal et c’est très sale ; pas de matelas, des paillasses, le reste à l’avenant ; nous rions comme des folles ! À la guerre comme à la guerre ! C’est le cas de le dire et il est probable que nous en verrons bien d’autres.

Mercredi 5 août

Organisation des ambulances ; le préfet envoie un bouquet avec sa carte à Mme de M.. C’est très chic ; nous retrouvons l’équipe 10 de Mlle Lopez qui est désignée pour le service d’avant ; elles n’ont rien à faire, couchent sur un matelas rempli de punaises et sont fort mal reçues ! Cela fait un vrai contraste avec notre situation ; l’ambulance s’arrange.

5 heures. Nous partons toutes les 7 empilées dans l’auto de la C. R. pour voir le Lion ; notre chauffeur, qui a un patriotisme fougueux, nous emmène d’abord au champ d’aviation où notre drapeau et notre uniforme nous font pénétrer. Nous avons la veine de voir atterrir un aéroplane qui vient de survoler l’Alsace. Il n’a rien vu, mais raconte qu’il a atterri ces jours derniers à Mulhouse et qu’il a été sur le point d’être fait prisonnier ; on a tiré sur lui 3 coups de canon et plus de 1 500 coups de fusil ; il s’en est tiré sans autre mal que 3 balles dans son appareil.

Nous repartons, croyant aller au Lion, mais notre chauffeur nous emmène à une vitesse folle sur la route conduisant à la frontière, nous traversons les troupes échelonnées sur la route, il a fallu arrêter notre chauffeur absolument emballé et qui nous voyait déjà à Altkirch ! Nous avons enfin rebroussé chemin à Roppe et sommes revenues par une autre route.

Le lion est admirable, en granit rouge, accoté à la Citadelle ; il a un air de force victorieuse, absolument impressionnant ; celui de Paris n’en donne aucune impression ; comme disait notre chauffeur : les Allemands voudraient bien l’avoir, mais ils ne l’auront pas.

Jeudi 6 août

Nous continuons à organiser notre hôpital ; nous serons très bien et la directrice Mlle Roch, bien matée le premier jour par Mme de M. est très gentille et nous aide beaucoup dans nos arrangements. Nous avons ordre d’être très fermes et Dieu sait si Mme de M. nous en donne l’exemple.

Mme des L. étant brevet supérieur, a le Haut commandement sur l’ambulance, et je suis le commandant adjoint. Nous faisons marcher les infirmières et lingères comme de vrais soldats. Il est tout naturel que nous exigions des autres l’obéissance passive que nous pratiquons nous-mêmes.

Lettres de Renée et d’Adèle ; j’apprends que Paul est parti pour destination inconnue. Dieu le protège.

Nouvelles militaires ; les Allemands ont fusillé 17 alsaciens et le maire de Saare, qui ont donné des renseignements aux Français ou qui ont essayé de gagner la frontière — les villages de Belgique sont brûlés. — Quelles brutes !

Les magasins de Belfort sont tous fermés, les hommes de 15 à 60 ans étant réquisitionnés d’office pour le service militaire, garde civile ou ambulances etc.

Le médecin chef nous dit que lorsque les combats seront commencés, nous serons réquisitionnées pour le service de l’avant. Nous n’avons qu’à attendre ; mais l’effort des Allemands se porte sur la Belgique et le nord. Nous n’aurons pas grand-chose par ici.

Vendredi 7 août

Nous allons toutes à la messe ; c’est commode d’avoir une chapelle chez soi.

Le 7e corps a quitté Belfort à 2 heures du matin, il marche sur la frontière.

Deux enfants de 15 ans qui ont servi d’éclaireurs sont fusillés. Un sous-officier blessé a été achevé par les femmes d’un poste de douaniers allemands — officiel —

Affaire désagréable. Des demi-mondaines ont endossé notre costume et ont une tenue déplorable. Ordre nous est donné de ne sortir en tenue que pour gagner nos ambulances respectives, le reste du temps toujours en civil. Mme de M. fait une plainte à notre médecin chef, qui fait de lui-même un rapport au corps d’armée. Une seule d’entre nous ira maintenant chercher le courrier à l’hôtel, deux fois par jour ; si les autres courent après les soldats, il ne faut pas que l’on dise que nous flirtons avec l’état-major. Tous ces ordres sont forts sages.

L’équipe Lopez couche maintenant à Notre Dame, au moins, elles n’ont plus de punaises ; elles n’ont toujours rien à faire, ce n’est pas comme nous, et elles sont assez tristes, alors que nous sommes fort gaies.

Notre ambulance avance ; quand la pharmacie sera complétée, nous pourrons avoir nos malades ; je crois qu’on les attendra encore longtemps.

7 heures. Nous apprenons que notre 7e corps est arrivé à Altkirch à 15 kilomètres de la frontière, les Allemands reculent. Notre chauffeur n’a pu résister et est parti jusqu’à l’arrière des troupes. Il rapporte d’Alsace un saucisson monumental. Les habitants sont dans la joie.

Dépêches officielles de la préfecture : Liège est pris après une résistance désespérée. C’était à prévoir. L’Angleterre marche, un croiseur allemand est détruit ; la coalition contre l’Allemagne devient générale, les Autrichiens reçoivent une pile. Tout va bien !

Reçu une lettre de Renée et une de Fernand, affecté à l’hopital St Martin. Aucune nouvelle de Louis, où est-il.

Nous passons la soirée ensemble ; nous nous entendons fort bien, et Mme de M. est un vrai chef ; tout marche à la baguette.

10 heures. On vient nous dire qu’il y a eu ce soir un engagement à la frontière la plus proche d’ici ; le colonel, un lieutenant, et trois soldats seraient blessés, et que nous pouvons nous attendre à avoir du monde demain. C’est peut-être une fausse nouvelle comme on en dit à chaque minute.

Aujourd’hui, rencontré une troupe immense de femmes et d’enfants qui quittent la ville. Ordre est donné d’évacuer toutes les bouches inutiles en cas de siège.

On les envoie dans le centre de la France. Ce cortège était navrant ; on a eu là vraiment l’image de la guerre ; jusqu’ici, on a du mal à réaliser cette idée, rien ne pouvant nous en donner l’impression. Nos premiers blessés nous plongeront en pleine réalité.

Samedi 8 août

Organisation de notre ambulance ; le pasteur et les aumôniers viennent visiter ; ils trouvent tout fort bien ; c’est réellement celle là qui est la mieux. Mme R. voudrait bien lâcher la sienne, aussi mal organisée que possible et que les médecins n’auraient pas dû accepter. Je vais tâcher de la faire venir avec moi. Nous entendons des aéroplanes toute la matinée. Ceux que nous voyons se dirigent sur l’est.

Le président du tribunal vient nous trouver : il faut mettre fin au scandale causé par ces infirmières de contrebande, épuration du service de santé, toutes celles qui ne pourront présenter leur livret et leur carte d’identité seront emballées dans un train, et chassées de la ville : nous sommes en état de siège.

L’engagement d’hier ne s’est pas passé à la frontière mais à Altkirch pris par nos troupes après une résistance désespérée ; c’est de là que viennent les premiers blessés ; le colonel du 11e dragons a la vue perdue, le lieutenant de France a une balle dans le cou ; il y a de plus un officier aviateur aux fes de France ; les soldats sont à l’hôpital militaire.

Les troupes doivent arriver à Mulhouse ce soir.

Reçu lettre très affectueuse de Marguerite, elle oublie seulement de me parler de Bernard, et ne me donne pas l’adresse de Louis ; je vais lui demander.

Toujours pas de réponse de Mme d’Haussonville.

5 heures. Arrivée de nos premiers blessés, 5 d’abord, puis 4, puis 2, dont un sous-officier. Il n’y a pas de désarroi, mais tout le monde travaille ferme. J’aide le docteur Ihler aux premiers pansements pendant que Mme des L. fait toute la paperasserie d’arrivée et il y en a !

Tous nos soldats ont été blessés à Altkirch[5] ; il n’y a heureusement rien de grave, aucune balle n’étant restée dans la plaie. Les sœurs arrivent prendre leur poste, ce qui nous permet d’aller dîner à 8 heures à N. D. des Anges.

Je boucle vivement ma valise et nous revenons de suite ; Mme de N. a aussi des blessés à son ambulance, c’est la dispersion de l’équipe.

Avec la sœur de garde de nuit nous nous installons à la stérilisation pour tout finir de préparer ; il est minuit.

Altkirch a été pris après une grande résistance ; des habitants en civil (Allemands) tiraient des fenêtres des maisons.

Aucune nouvelle du reste de la guerre.

Dimanche 9 août

Nous nous levons à 5 h. ½ ; comme nous nous sommes couchées à 1 heure cela ne fait pas beaucoup de sommeil, mais ce n’est qu’un détail. Nous ne sommes pas venues ici pour dormir.

6 h. ½ messe au couvent des maristes évacué par les religieux et transformé en caserne. Nous y allons à tout hasard, un prêtre réserviste disait sa messe dans la sacristie, on voyait son pantalon rouge qui passait sous son aube !

Dans la matinée, arrivée d’un vieux lieutenant de territoriale, un peu caricature, mais brave homme, il a une jambe un peu fêlée, ce ne sera rien.

D’ailleurs tous nos malades vont bien, les plaies des balles se ferment avec une grande rapidité ; ce sont tous de braves garçons qui se trouvent bien soignés et qui le disent très gentiment.

Nous apprenons que les Français ont traversé Mulhouse, les habitants mettent devant leur porte des baquets de vin pour que les soldats puissent y puiser en passant. On vient de partir d’ici en auto pour installer dans la ville, le buste de Poincaré et des drapeaux français. Quelle que soit la suite, l’effet moral est immense.

Liège que je croyais pris, résiste admirablement.

Notre aumônier, l’abbé Dauphin, qui est fort bien et très sympathique, vient tous les jours apporter à nos soldats les nouvelles, et le seul journal qui paraisse ici, l’Alsace ; je tâcherai de garder tous les nos.

Le soir, Mme des L. et moi posons l’appareil plâtré de notre vieux lieutenant. Pendant ce temps, des caoutchoucs que j’avais mis bouillir, et que j’oublie, brûlent. C’est ma première bêtise, espérons que ce sera la dernière.

Lundi 10 août

Nous nous levons à 5 h.½ ; c’est l’heure que nous avons adoptée. Déjeuner des malades, soins, pansements, ils vont de mieux en mieux. Tout marche sur des roulettes ; les services sont bien compris, et en trois jours, nous avons dressé notre personnel. Chacun a son coin particulier d’où il ne sort pas « The right man in the right place » comme disent les Anglais. Mlle Roch, la directrice des cours secondaires où notre ambulance est installée est vraiment très gentille et d’une intelligence remarquable, elle nous est fort utile.

Les malades déjeunent à 11 heures ; nous après ; il fait si beau que nous nous installons dans le jardin ; c’est à peine si on peut se croire en guerre.

2 heures ; visite de Mlle Tissot, infirm de notre société attachée au champ d’aviation, le colonel la renvoie, la situation devenant trop dangereuse pour une femme ; elle voudrait bien servir autre part. Nous la faisons enrôler par Mme de Marthille.

Mme de M. et Mme Z. viennent nous voir, inspection générale de notre ambulance et félicitations. Ces dames trouvent que c’est bien mieux ici qu’à N. D. des Anges ; il est convenu que l’une de nous ira de temps en temps dîner avec le reste de l’équipe pour se retremper dans notre bonne camaraderie.

La réponse de Mme d’Haussonville est arrivée ; liberté absolue nous est donnée et nous sommes devenues complètement à la disposition du corps d’armée, prêtes à partir dans les 2 heures pour l’avant.

On envoie en même temps trois infirmières de Paris ; avec Mlle Tissot qui resterait, cela nous permettrait de laisser en bonnes mains ce que nous avons organisé. Tout marche maintenant, il n’y a plus qu’à suivre le courant.

On se bat autour de Mulhouse ; les Allemands reviennent à la charge ; on prévoit que ce sera sérieux.

Il y a, paraît-il, énormément de troupes sur la frontière autrichienne et beaucoup d’Allemands massés près de Bâle. Si la bataille se dessine par là, ce sera effroyable ; il faut nous attendre pour cette nuit à des nouveaux blessés. J’écris à Bresles.

Mardi 11 août

Rien cette nuit ; nous avions fait coucher dans la maison un infirmier militaire, il n’a pas eu à se déranger. Nos blessés vont bien, on leur donne leurs pantalons et nous les installons dans le jardin, après les pansements. Visite d’un major ; il veut savoir si on peut évacuer nos malades sur un hôpital du centre pour faire place à de nouveaux arrivés. Le combat autour de Mulhouse devient grave ; on parle de 8 000 blessés pour nous et 30 000 aux Allemands chez qui notre artillerie fait des ravages effroyables.

Des régiments presque entiers seraient anéantis ; comme nos troupes sont moins nombreuses, elles reculent et nous pouvons très bien être bombardés ici.

Nos malades déjeunent dans le jardin, ils sont gais comme des pinsons et espèrent être bientôt en état de retourner au feu. Nous en aurons sans doute d’autres ce soir.

Mme des L. vient de recevoir un cadeau : un petit bout de culotte provenant du premier prisonnier prussien amené à Belfort. Je suis jalouse, et je réclame aussi un bout de culotte pour moi.

Pour me consoler, Mme Ihler me promet un casque de prussien ; ce sera plus encombrant à rapporter !

Toute la journée, nouvelles contradictoires, plutôt mauvaises, les Français reculent de plus en plus, un bataillon de chasseurs à pied a lâché pied ; cela ne nous donne guère de gaieté. Vers 6 heures, grande nouvelle, la retraite de nos troupes n’était qu’une ruse de guerre destinée à attirer les Allemands ; le corps d’armée d’Épinal est arrivé en arrière et ils sont maintenant cernés dans la forêt de Hart où on se prépare à les écraser ; le bataillon de chasseurs a perdu une grande partie de ses officiers, ce qui a causé une panique chez les hommes ; cela arrivera peut-être encore plus d’une fois.

Ce soir, nous attendons des blessés annoncés ; mais on les envoie par erreur à N. D. des Anges.

Pendant le dîner, nous entendons le canon assez proche. C’est un aéroplane allemand que l’on veut atteindre ; je ne sais pas le résultat.

10 heures ; je me couche pendant que Mme des L. s’installe pour veiller ; on sonne, je me précipite, croyant à une arrivée de blessés ; ce sont deux jeunes filles de la C. R. de Dôle, envoyées comme infirmières, sans crier gare, et qui ne savent où aller coucher, les hôtels étant réquisitionnés pour les officiers ; on les a conduites ici et elles demandent des indications. Avec la sévérité des consignes sur la circulation, on ne peut les renvoyer, Mme des L. leur offre l’hospitalité dans une salle vide, elles auront toujours un lit cette nuit et se mettront en règle demain.

Dernières nouvelles. Mulhouse et Altkirch brûlent, les Allemands ont fusillé 350 Alsaciens francophiles.

En réponse, on garde à la prison militaire des otages allemands qui seront fusillés à leur tour si leurs compatriotes continuent leurs sauvageries ; ce sont de vraies brutes.

Mercredi 12 août

Mme des L. qui a veillé toute la nuit, me réveille à 5 h. ½ comme d’habitude et je puis aller à la messe à l’ambulance de Mme de N., presque en face de la nôtre.

Vers 8 heures, un major vient voir nos blessés et les trouvent tous en état de partir ; on presse un peu l’heure du déjeuner, on refait les paquetages et ils se préparent au départ, tous tristes de nous quitter et de quitter une maison où l’on était si bien. Ils nous ont tous remercié de tout leur cœur ; l’un d’eux surtout, Beauseigneur, brigadier au 11e dragons de façon particulièrement touchante. Il nous a dit qu’il espérait être bientôt en état de retourner au feu, et qu’il penserait à nous en chargeant. Nous aussi avons regretté tous ces braves garçons, auxquels nous nous étions attachés depuis cinq jours que nous les soignions. L’ambulance paraît bien vide maintenant.

Nous invitons le Dr Ihler à déjeuner avec une des infirmières ; il nous apporte une bouteille de vin d’Alsace, récolté dans la propriété de sa belle-mère, à Thann ; nous la buvons joyeusement au succès de nos armées et à la reconquête de son pays d’origine.

Quelques minutes après, on m’appelle pour me montrer une nuée de cigognes, qui volent au-dessus de notre jardin ; c’est la première fois que je vois de ces oiseaux. Les pauvres bêtes ont quitté l’Alsace, chassées par la bataille et elles volent éperdues sans savoir où aller. Après quelque temps, elles s’éloignent et nous les perdons de vue.

3 heures. Visite intéressante, M. Meyer, notre comptable, nous amène un avoué de Belfort, qui accompagne M. Helmer, de Colmar, défenseur de Hansi. Il a pu quitter l’Alsace, trois jours avant la mobilisation sachant ce qui l’attendait s’il restait. Nous lui avons tout fait visiter.

Il a tout trouvé bien, et nous a félicitées de façon fort aimable.

Des aéroplanes passent continuellement au dessus de notre tête, venant de l’est ou y allant. Ils sont bien beaux avec leur disque tricolore au-dessous de leurs ailes et tous nos vœux les accompagnent.

4 h. ½. Nous partons prendre le thé chez Mme de N. qui nous l’a demandé, quand Mme R. arrive en courant ; on fait évacuer son ambulance du B. M. et elle vient nous demander si nous pouvons prendre des malades. Bien entendu que oui ; nous lâchons le thé et préparons notre chambre, tout étant en ordre c’est l’affaire de quelques minutes. Nos malades arrivent ; ah ! ils ne ressemblent pas aux premiers, ceux-là ; ce ne sont pas des blessés, frappés en pleine santé et encore tout remplis de l’excitation du combat ; ce sont de pauvres garçons démolis, déprimés par une maladie quelconque, entérite, sciatique, etc. et qui sont tristes comme des bonnets de nuit. Le docteur passe la visite et donne ses prescriptions ; c’est plus compliqué que dans la chirurgie et il faudra veiller à ne faire aucune confusion.

Nous devions aller dîner aux Anges ; comme le thé, le dîner est supprimé ; je compte les pulsations pendant que Mme des L. et une religieuse prennent les températures ; cela nous mène jusqu’à 8 heures, et nous pouvons dîner.

10 heures. C’est mon tour de veiller ; j’aurais préféré le faire avec nos blessés d’hier, plutôt qu’avec les nouveaux arrivés qui vont très probablement passer une mauvaise nuit.

Comme on les a mis dans la salle Pasteur qui ouvre sur l’antichambre ; c’est là que je m’installe pour la nuit ; Horreur ! une chauve-souris, attirée par la lumière entre et tournoie sur ma tête ; Mme des L. qui écrit à côté de moi, m’aide à faire la chasse et nous finissons par la faire passer dans la cuisine où nous l’enfermons.

Les nouvelles de ce soir étaient très bonnes ; un corps d’armée allemande a été coupé en deux ; un des tronçons sommé de se rendre, a refusé, et on se prépare à l’écraser. Nous avons entendu le canon une partie de la journée. Les pertes allemandes sont effroyables, paraît-il. Les Alsaciens qui sont dans les rangs allemands se rendent prisonniers sans combattre, et une fois arrivés ici, demandent à s’engager dans nos troupes.

Je continue à mettre de côté les numéros de l’Alsace ; mais comme je les reprête à mes soldats, je crains bien de ne jamais avoir la collection complète.

Jeudi 13 août

5 heures ½. Ma nuit a fini par passer ; je l’ai trouvée un peu longue et je me suis engourdie dans mon fauteuil entre 4 et 5 h.

J’ai surveillé mes soldats qui dormaient mal. J’avais un peu envie de rire de me voir rôder au milieu de tous ces troupiers endormis.

Je suis allée réveiller Mme des L. et ai donné tous les médicaments prescrits ; puis je suis allée me rhabiller et faire ma toilette, ce qui m’a bien reposée.

Le major passe tous les matins pour voir les hommes qui peuvent partir ; il nous en a enlevé trois ; j’en regrette un, qui était fort souffrant et surtout très démoralisé et qui aurait eu grand besoin de plusieurs jours de tranquillité pour se remonter. Il avait eu sur lui un grand morceau de manteau d’un cavalier prussien prisonnier et il m’en a donné un petit bout ; j’en suis bien contente. Nos autres malades partiront sans doute demain ; l’un d’eux est victime d’une canaillerie allemande ; en Alsace, parmi les habitants, il y a autant d’Allemands immigrés que d’Alsaciens véritables, et nos pauvres soldats ont déjà plusieurs fois manqué d’être empoisonnés par ces habitants qu’ils distinguent mal des autres et qui leur offrent vin ou friandises. On a pu arrêter ainsi un individu qui avait préparé des victuailles pour les Français ; le soldat que nous avons ici a accepté ainsi un pain dont il a mangé une certaine quantité et il a bien manqué y rester ; le pain qui lui reste est complètement décomposé à l’intérieur.

Il fait un temps splendide et nous avons installé dans le jardin ceux qui peuvent se lever ; ils sont déjà plus gais qu’hier.

Depuis 5 heures du matin, le canon n’arrête pas.

4 heures. Un officier se présente, le lt Delorme du 5e Rgt d’artillerie ; il arrive du combat et est trop souffrant pour continuer ; on l’envoie se reposer 8 jours avant de retourner au feu. Pendant que Mme des L. envoie à l’hôp. militaire chercher les renseignements dont il a besoin, il nous donne des détails sur les combats de ces jours derniers. Voilà 5 jours qu’il ne s’est pas déshabillé et qu’il n’a pu dormir que quelques heures sur le bord de la route ; il est à bout de forces et ne demande qu’un lit ; naturellement, nous lui disons de rester ici, mais comme il est désigné pour l’hôpital divisionnaire il faut qu’il y aille.

L’entrée à Mulhouse s’est faite sans aucune difficulté, les Allemands s’étaient retirés dans la forêt du Hart où 3 corps d’armée étaient cachés. Nos pauvres soldats ont vu tomber sur eux ces milliers d’ennemis et il y a eu pendant quelques heures un désordre effroyable, presque la déroute. Puis on s’est ressaisi et devant la supériorité en nombre des ennemis on a battu en retraite jusqu’à la frontière. Cette retraite s’est faite sans beaucoup de pertes. De l’avis général, les obus allemands ne valent rien, ils éclatent trop haut et ne blessent personne, tandis que les nôtres font des ravages effroyables. Les premiers jours, il n’y avait pas d’ordre du tout, mais depuis que le Gal Pau est arrivé, tout marche à merveille ; il a commencé par mettre à pied le Gal Bonnaud pour avoir éreinté le 7e corps. Nos troupes ont maintenant repris l’offensive, mais il faut reprendre tout le terrain qu’elles avaient déjà occupé.

On nous amène un petit chasseur à pied ; quelques heures après, son lieutenant vient le voir ; cet uniforme me va au cœur ; je tâche d’avoir quelques renseignements sur le corps de Paul, il ne sait rien.

7 heures. Je commence à tomber de sommeil. Mme des L. et Mlle R. doivent aller dîner aux Anges ; dès que la sœur de garde sera arrivée, je me coucherai avec délices.

10 heures. Je commençais à peine à m’endormir quand on sonne, je me relève précipitamment et passe blouse, tablier et coiffe. Ce sont trois blessés qui arrivent, un sergent et deux soldats qui ont combattu toute la journée dans une grêle de balles et d’obus ; ils ont fait kilom à pied après avoir été blessés avant de trouver une voiture et 2 infirmiers pour les amener. Je les fais déshabiller par la sœur et l’infirmier pendant que je prépare de quoi les panser ; l’un deux n’a presque rien, une éraflure au poignet causée par un obus ; les deux autres sont plus sérieusement atteints, le sergent à la cuisse, l’homme au ventre ; leurs caleçons sont traversés de sang. Mme des L. rentre, le Dr Ihler arrive, nous faisons vite pansements. Ils n’ont pas mangé depuis 2 jours et pas plus dormi que le lt Delorme. Celui-ci est arrivé ce soir pour coucher ici, l’hôpit divisionnaire n’ayant que des paillasses ! Je dors debout ; j’abandonne le reste à Mme des L. et je vais me coucher ; je suis debout depuis 40 heures !

Vendredi 14 août

Reçu enfin des nouvelles de Louis, par dépêche, puis par une lettre de Ed. Durville.

Il est à St Cyr avant de se diriger vers Reims ; je le crois en sûreté. Toujours rien de Paul.

10 h. Visite du préfet, fort aimable ; il visite tout et nous complimente très gentiment. Nos soldats ont été ravis de le voir.

L’abbé Billot, directeur de l’ambulance des Anges vient nous voir, accompagné de notre aumônier.

Lui aussi visite de haut en bas et daigne trouver notre organisation à son goût.

3e visite ; un capitaine d’état-major arrive à son tour, demander des renseignements à nos blessés d’hier qui auraient vu des cavaliers autrichiens. Il nous dit que tout va le mieux du monde, mais que l’effort le plus considérable se portera beaucoup plus au nord.

3 heures ; le major vient faire sa tournée quotidienne ; il nous enlève 5 malades transportables. Nous n’en avons plus que 5, c’est bien la peine d’avoir 80 lits.

Le lieutenant de chasseurs revient ; comme il n’a rien à faire, il reste à causer ½ heure. J’ai enfin compris le mouvement de Mulhouse et la faute du Gal Bonnaud. L’occupation de M. et la retraite qui l’a suivie étaient ordonnées d’avance, mais le mouvement a été exécuté beaucoup trop vite, et sans la valeur des troupes qui ont été admirables, le 7e corps était écrasé ; le Gal commandt le 7e corps a été mis en disponibilité : quelle honte d’être cassé sur le champ de bataille ; le Gal Pau a repris ses troupes en main et l’offensive va commencer. Mais tout cela ne sont que des engagements ; on attend la première grande bataille ; elle sera effroyable.

5 heures. Tout Belfort est en rumeur ; le comt d’armes veut faire évacuer tout le monde possible et tout ceux qui ne sont pas de réelle utilité doivent s’en aller. Un peu plus on nous privait de notre médecin. Il faut un permis spécial qu’on obtient qu’avec les plus grandes difficultés ; je suis sûre que l’on va nous priver de la moitié de notre personnel. Cela prouve que l’on s’attend à un bombardement et que l’on ne veut pas de victimes inutiles. Voilà une chose que je n’écrirai pas à ma famille !

9 heures. Un de nos malades nous inquiète, celui qui est blessé au ventre. Mme des L. et Mlle R. vont chercher le médecin. Il demeure très près d’ici, mais en dehors de la ville. Elles sont arrêtées à la porte par le fonctionnaire et très impressionnées de voir cette baïonnette devant leur nez. Heureusement que leur livret militaire leur a permis de passer. Il faudra tâcher d’avoir le mot d’ordre tous les jours si pareil cas se représente ; mais cela sera bien difficile. Celui de ce soir est : Héros !

Samedi 15 août

J’ai du mal à croire que c’est aujourd’hui l’Assomption ! Nous vivons de façon si bizarre. Messe à 5 heures. Nos malades vont bien ; on mettra dans le jardin ceux qui pourront se lever. Un capitaine et deux soldats blessés sont morts à l’hôpital militaire. Il y a eu un grand nombre d’amputations. Pauvres gens.

Le major vient ; nous arrivons à lui escamoter nos malades et nous les gardons tous aujourd’hui ; il ne demande d’ailleurs pas mieux. Il nous confirme ce que nous savions déjà et que tous les soldats revenant du combat disent : les Allemands achèvent les blessés restés sur le champ de bataille, c’est ignoble !

Il pleut, impossible de faire sortir nos malades. Notre pauvre sergent enrage d’être couché ; il a pourtant la cuisse traversée d’une balle. Sa compagnie est celle qui depuis le commencement de la guerre a essuyé le plus terrible feu ; il ne reste que 98 hommes vivants et blessés sur 267. Tout le reste est mort, y compris le capitaine. Un des survivants est venu ce soir voir son sergent, c’est celui qui est resté le dernier, il a rapporté le sabre de son capitaine tué, un sabre allemand et un tambour qu’il n’a pas voulu abandonner. Ces deux hommes se sont embrassés, c’était impressionnant ! Mme des L. m’a raconté cette scène que je regrette de ne pas avoir vue ; j’étais en face au couvent au salut pour l’Assomption.

Notre lieutenant de chasseurs est revenu chercher son soldat ; il nous a dit que les Allemands étaient partis ; ils se sont rembarqués dans des masses de trains filant sur Nancy, ce qui va augmenter leur force de ce côté là. Malheureusement, notre 7e corps trop éreinté par les derniers combats n’a pu les poursuivre ; il a fallu donner 48 heures de repos aux troupes, ce qui a mis le Gal Pau en fureur ; ils ne pourront partir que demain.

Les nouvelles que l’on a ici du reste de la guerre sont assez bonnes, mais au fond, on ne sait rien.

Je reçois une lettre de Camille : le nom des Sénac prononcé par hasard amène une découverte curieuse : Mme des L. est amie d’enfance de Mme Chevignard et c’est chez sa tante, Mme de Béchevel qu’Auguste a couché à la Quérye en allant au mariage. Les Sénac et les des L. se sont rencontrés déjà plusieurs fois au bridge Chevignard. Mme des L. qui connaît Lily à fond déclare que c’est une « rosse ». Par contre, elle trouve les Sénac charmants. Nous bavardons jusqu’à 11 heures du soir sur ce sujet palpitant. Il est temps de nous coucher pour pouvoir être levées à 5 h. ½.

Dimanche 16 août

Messe à 5 h. ½ ; je crois que j’y dors un peu. Visite du major ; il nous amène un confrère, professeur à la faculté de Lyon, actuellement simple soldat. Il trouve que c’est trop bien et que nos malades sont trop heureux. Tous les officiers et majors qui viennent déclarent que c’est ici qu’ils viendront se faire soigner.

Notre sergent ne va pas ; sa blessure est presque guérie, mais il a tous les symptômes d’un empoisonnement ; informations prises, il a bu du vin en Alsace, offert par les habitants ; c’est le second cas que nous voyons en 5 jours. Le pauvre garçon souffre beaucoup et malgré que ce soit un garçon de bonne famille et très bien élevé, s’est soulagé le cœur en me disant tout à l’heure d’un ton convaincu « Ah ! Les cochons ! ». C’est tout à fait mon opinion.

Nos troupes avancent vers le Rhin ; nous aurons autant d’empoisonnements à soigner que de blessures !

Midi. Déjeuner. Visite à Mme de Nanteuil.

4 heures. Mme des L. va aux Anges pendant que je garde la maison.

Presque pas de nouvelles ; on dit que 1 600 prisonniers ont été amenés à Belfort cette nuit pour éviter les manifestations des habitants.

Mme de Nanteuil vient prendre le thé avec les Ihler ; toujours rien de neuf.

Lundi 17 août

Notre sergent va mieux, les autres aussi ; rien de bien intéressant et notre inaction nous pèse. Je bénis l’arrivée affolée d’un jeune homme de 18 ans environ qui souffre d’une lymphangite consécutive à une piqûre. On lui a dit que c’était mortel et il se voit déjà enterré. Je lui fais un pansement et Mme des L. lui dit de se mettre en règle avec les autorités pour venir se faire panser régulièrement.

Pas de nouvelles ; les renseignements se confirment que les ordres de mobilisation allemande envoyaient leurs réservistes rejoindre leurs corps à Épinal, Reims, etc. ; et que le 20e jour, ils devaient être sous Paris. Tu parles !! comme disent nos soldats.

2 heures. Le jeune homme de ce matin revient, renvoyé par le major ; je l’installe dans ma salle, il est très inquiet de son sort. Ce ne sera rien du tout et dans quelques jours il sera remis.

Notre aumônier arrive bouleversé ; un curé d’un village frontière a été arrêté et amené ici, accusé d’avoir sonné les cloches au moment de l’arrivée des Français pour en prévenir les ennemis. Par une malheureuse coïncidence, la sonnerie de l’Angélus qui avait été supprimée pendant 8 jours, avait été reprise ce jour là sur la demande des religieuses et c’est juste à ce moment que nos troupes sont arrivées. Il passe demain en conseil de guerre ; c’est un ami de notre aumônier, un prêtre de 55 ans qui est extrêmement francophile ; ce serait une monstrueuse erreur de le fusiller, car en plus de la question morale, cela ferait un effet déplorable sur la population d’Alsace. On tâche d’obtenir un sursis pour permettre aux témoignages de se produire en sa faveur.

Il arrive toujours des prisonniers qui sont ravis de s’être fait prendre. Ils chantent et le disent à tout le monde.

On vient nous offrir un bout de cravate d’un drapeau de mairie allemande ; j’en garde soigneusement quelques centimètres.

10 h. soir. Bain ; c’est une vraie jouissance et tant que nous n’avons pas encore de typhiques nous gardons la baignoire pour notre usage personnel.

Mardi 18 août

Toujours rien de neuf ; nous passons notre temps à écrire des lettres ou à lire, nos 5 malades ne nous donnant pas beaucoup d’occupations. Je viens de finir l’histoire du siège de Belfort en 1870, quelle différence comme mentalité et comme préparatifs avec ce que je vois aujourd’hui.

11 h. Nous avons un 6e malade de l’artillerie alpine qui commence un abcès dans la gorge. Il nous offre à toutes deux, un edelweiss et un brin de lavande rapportés des Alpes ; je les serre précieusement avec ce que j’ai déjà comme souvenirs de guerre.

Le lieutenant Vérité (j’ai ainsi baptisé ce monsieur qui s’appelle Weité) vient annoncer à Mlle R. la prise d’un croiseur autrichien devant le Monténégro, et la retraite précipitée des Allemands vers Strasbourg ; ce n’est pas encore officiel, mais il tient cela d’un de ses camarades de l’état-major. Les troupes du midi arrivent toutes par ici ; nous avons plusieurs corps d’armée, mais les opérations s’éloignent de plus en plus, et si cela continue, nous n’aurons rien vu de la guerre.

Il y a les blessés pourtant ; dans les dernières escarmouches, beaucoup d’officiers morts ; on a rapporté à notre sergent Oberreiner son livret militaire retrouvé sur le champ de bataille. Tout le monde attend la grande bataille ; elle sera longue, il faudra bien 8 jours au moins pour savoir quelque chose.

3 heures ; je viens d’aller faire un tour après déjeuner pour prendre un peu l’air, la seule chose officielle ce soir est la prise d’un drapeau allemand par le 10e bat. de chasseurs. C’est le premier de la guerre, à quand les autres ?

Je rapporte une carte de la frontière que j’installe solennellement dans notre bureau. Melle R. retrouve des petits drapeaux. Quelle joie de les planter sur les villes que nous occupons. On avance lentement mais sûrement ; l’aventure de Mulhouse qui n’a rien été mais aurait pu si mal tourner, a servi de leçons.

Reçu une lettre de Renée ; ils sont sans nouvelles ; c’est encore plus dur que pour nous qui dans notre milieu militaire en attrapons toujours quelques bribes. Elle me dit n’avoir rien de Paul depuis le 5, jour où il disait être à Rosières aux Salines ; où est-il maintenant ?

Notre major a été expédié au Valbois, je le regrette, il était très accommodant. Celui qui le remplace paraît moins agréable ; il nous enlèvera deux malades après demain.

4 heures ; Trois nouveaux arrivent, ce sont des éclopés qui ne nous resteront pas longtemps.

Le petit soldat du 235e revient voir son sergent ; il a été nommé caporal et est proposé pour la médaille militaire ; il est resté le dernier sur le champ de bataille.

Mme Obrecht arrive pour veiller ; par extraordinaire toute notre soirée est prise par des soins divers, et nous nous couchons à 10 heures, ayant à peine eu le temps de lire le journal.

Mercredi 19 août

Soins, pansements comme tous les matins ; nous avons en tout 9 malades, ce n’est donc pas extrêmement long ; nous restons auprès de notre sergent à bavarder un peu ; il a deux de ses cousins qui ont fait leur service militaire en Allemagne et qui, le premier jour de la mobilisation allemande, ont pu filer et sont venus s’engager dans un de nos régiments de la frontière, et ils sont légions en Alsace qui en ont fait autant, on parle de 6 000. Les deux frères de Mme Ihler sont à la tête du service des renseignements et ne quittent guère le Gal Pau. Ils n’ont jamais quitté Thann depuis la guerre et s’occupaient de ce service bien avant la guerre. Naturellement, ils ont passé la frontière à temps pour ne pas être fusillés. L’un d’eux est venu ce matin voir si personne ici ne connaîtrait en Alsace des hommes sûrs pour servir de guides. On veut placer l’artillerie de façon à bombarder la forêt de la Hart qui contient une masse d’Allemands.

On nous assure que les Français sont à Molsheim à 15 Kil. de Strasbourg. J’attends confirmation avant d’avancer mes petits drapeaux.

Ma carte a un grand succès ; nous passons de bons moments à l’étudier.

Les Allemands et les Français sont très près les uns des autres ; on voit les feux d’un bivouac allemand des lignes françaises ; qu’attend-on ? Mulhouse est de nouveau occupée ; et le lieutenant « Vérité » vient de m’avancer deux de mes petits drapeaux.

Le curé de St Cosme est acquitté. Par contre un ménage d’Allemands-Alsaciens qui avaient trompé des Français sur l’occupation allemande a été condamné le mari aux travaux forcés, la femme à mort.

La circulation dans Belfort est de plus en plus réglementée, on continue à expulser le plus possible.

2 heures. Visite de Mlle Lopez et de Mme Zeller. Mlle L. et toute son équipe sont très occupées à l’hôpital militaire. Il y a pas mal de blessés graves et des blessés allemands, ceux là très abîmés par nos projectiles ; l’artillerie française fait des ravages énormes et un lieutenant allemand soigné à l’hôpital a dit hier qu’on devrait faire une loi défendant l’emploi du Canon 75. Ils ont pourtant bien essayé de l’avoir par tous les moyens possibles.

Ordre est donné d’évacuer le plus possible toutes les ambulances de façon à avoir de la place, la grande bataille que l’on attend toujours pouvant nous amener une grande quantité de blessés.

5 heures. On dit que le Gal Joffre vient de télégraphier que nous tenions la ligne Metz-Strasbourg ; ce serait bien beau, est-ce vrai ?

Le lieutenant nous annonce l’entrée des Français à Munster. Les détails commencent à se faire jour sur la retraite de Mulhouse. Nous aurions 4 compagnies faites prisonnières ; le Gal Curey, commandant d’une division, a été cassé ainsi que le Gal Dubail. Cette première affaire a été d’une maladresse qui aurait pu devenir fatale. On a su en France l’occupation de Mulhouse, a t’on connu comme nous ici, la retraite précipitée qui a suivi ? Heureusement que maintenant tout est réparé.

Jeudi 20 août

Je descends à 6 h. ½ dans les salles, tout dort encore ; j’en profite pour aller à la messe chez les sœurs.

Les nouvelles nous arrivent ; grand combat hier à Mulhouse et Dornach. Une batterie allemande a été détruite complètement et tous les canons amenés ici ; les Allemands se sont cachés dans des maisons portant le drapeau d’ambulance, et nos soldats sans défiance ont été fusillés des fenêtres.

Un cycliste a filé prévenir notre artillerie, et là encore, le 75 a fait merveille ; il y a des victimes en masse du côté des Allemands ; 4 officiers de Belfort sont tués. L’indignation est générale de voir la déloyauté des Allemands qui s’abritent derrière la Croix-Rouge pour tirer sans danger ; on ne devrait faire aucun quartier à de pareilles gens.

Notre sergent va vraiment mieux et nous sommes plus tranquilles ; il commençait à nous inquiéter. Il fait un temps superbe et sauf celui qui a une balle dans le ventre, tous nos soldats sont dehors.

Visite de Mme de France ; elle rentre à Paris en emmenant son fils et elle nous propose d’emporter nos lettres ; je vais lui en donner une pour Renée.

3 h. Visite de l’abbé Billot. Il soigne en ce moment aux Anges un lieutenant qui a été blessé après la traversée de la forêt de la Harth, près du Rhin ; ce serait un fameux saut depuis hier.

Deux de nos malades viennent de partir guéris, et regagnent leur corps, ils promettent de nous envoyer une carte d’Alsace.

Mme de Marthille est souffrante ; Mme des L. va prendre de ses nouvelles, pendant que je monte la garde. Nous ne pouvons pas nous absenter toutes deux ensemble.

4 heures. J’apprends que les 5 canons pris aux Allemands sont sur une place de Belfort ; je n’y tiens plus, et puisque c’est l’heure où nous pouvons être un peu tranquilles, je vais les voir avec Mme Ihler. On les a rangés autour de la statue « Quand même » de Mercié. Ce voisinage les rend symboliques et cela vous prend le cœur. Les prisonniers continuent à arriver en masse, et l’on attend de nouveaux canons.

7 heures. Arrivage de malades ; nous laissons notre dîner commencé pour les recevoir ; rien de grave ; tous ces pauvres gens sont fourbus, surmenés, arrivés au dernier degré de l’épuisement physique. Ils viennent de Mulhouse et nous racontent des horreurs dont ils ont été les témoins, blessés achevés à coups de crosses, et bien d’autres qu’ils ne veulent nous répéter ; une pourtant : un blessé français recueilli dans une maison alsacienne a été repris par les Allemands qui l’ont traîné dans un bois voisin et l’ont cloué par la gorge avec sa baïonnette contre le tronc d’un arbre !

Chaque jour qui passe amène un nouveau récit de ce genre ; de tous ces témoignages, un fait se dégage bien net les prussiens achèvent les blessés et égorgent les prisonniers.

L’exaspération et la haine grandissent chaque jour et l’on finit par se demander pourquoi on n’use pas ouvertement et officiellement de représailles. La prison regorge d’otages civils, c’est le cas où jamais de menacer de les fusiller si les assassinats continuent.

9 heures ; Grand coup de feu ; des blessés cette fois, dont quelques uns le sont assez sérieusement ; ils arrivent de Dornach où la mêlée a été terrible ; deux ont le bras cassé, l’un souffre beaucoup ; nous avions peur d’une hémorragie qui ne s’est heureusement pas produite.

Le docteur demeurant juste de l’autre côté de la porte des Vosges, il est impossible de l’avoir la nuit, la sortie ou l’entrée de la ville étant interdite sans un laissez-passer spécial ; nous faisons les pansements, les réconfortons de notre mieux ; il est près de minuit quand nous pouvons nous coucher.

Vendredi 21 août

Lever 5 h. ½. Soins, pansements ; il y a plusieurs malades qui pourront partir ces jours-ci et laisser la place à de nouveaux blessés. Il en arrive des quantités et l’on estime que pour un Français, il faut compter trois Allemands. Quelle boucherie !

Reçu lettre de Cécile, qui m’écrit de Buglain, et une dépêche de Louis arrivé à Reims ; la lettre que j’ai écrite à St Cyr ne lui est pas parvenue. Toujours rien de Paul.

Journée de bousculade ; sauf le temps des repas, je ne me suis pas assise jusqu’à 10 heures du soir.

Mme Ihler m’apporte encore des roses ; j’ai rarement vu des espèces aussi belles.

J’ai vu arriver un train de blessés parmi lesquels un officier allemand qui se voyant sur le point d’être pris a tué une femme et un enfant pour être vengé d’avance ! Les soldats demandaient qu’on le leur livre ! Quelle haine s’amasse contre cette race. Nos soldats blessés nous disent l’ardeur et l’élan avec lesquels ils ont combattu. Que de beaux et bons mots nous entendons ; tout serait à retenir, dans des genres bien différents.

Aucune nouvelle militaire autre que l’occupation de Colmar.

Samedi 22 août

Matinée habituelle, soins, pansements ; tout le monde va de mieux en mieux. Visite du Dr Veau, chirurgien des hôpitaux fort aimable ; il nous dit que tous les hôpitaux de Belfort sont archi-bondés. Nous nous étonnons un peu que l’on ne déverse pas davantage dans les ambulances ; informations prises, Mme des L. va voir le médecin-chef pour lui rappeler que nous avons encore de la place et qu’il est inutile d’entasser ces pauvres malheureux.

Reçu lettre de Beauseigneur, bien tournée et pleine de cœur ; la moitié de nos blessés est à Marseille, l’autre à Lons-le-Saulnier.

Pendant que je fais les pansements toute une fournée de prisonniers passe devant nos fenêtres ; je suis très en colère de ne pas les avoir vus.

2 heures. Je vais à la poste répondre à Louis par télégramme, et de là avec Mlle Roch revoir les canons. Il y en a 22 maintenant autour de la statue. Quel beau spectacle.

4 heures ; j’ai enfin vu des prisonniers en retournant à la poste pour un de nos soldats, ils étaient blessés et arrivaient en auto. Je les ai regardés sans la moindre sympathie ; ce ne sont plus des ennemis loyaux, mais de véritables assassins.

Quatre de nos malades rejoignent leur corps. Deux autres les remplacent. Visite du Gal Lecomte. Aucune nouvelle militaire.

Dimanche 23 août

Messe à 6 heures. Soins donnés à un chauffeur qui revient de la Hart. La forêt a été canonnée hier pendant 6 heures de suite, elle est détruite et les Allemands sont rejetés sur le Rhin.

Cela a l’air d’aller moins bien en Lorraine et dans le Nord.

La femme condamnée a été fusillée hier.

Il y a à l’hôpital militaire un soldat criblé de balles ; les Allemands l’ont fait prisonnier, déshabillé, et mis nu en avant de leur troupe. Un autre a vu de ses yeux 15 prisonniers français fusillés par les soldats.

Le contraste est saisissant avec ce qui se passe ici où il arrive des masses de prisonniers tous les jours !

3 heures. Mme des L. va aux Anges avec Mlle R. ; tous nos malades sont dehors ; je regrette de n’avoir pas d’appareil ; cela ferait une jolie photo. Mme Oberreiner est auprès de son mari ; ils sont bien gentils tous deux.

6 heures ; Les nouvelles de ce soir ne sont pas brillantes ; on annonce un combat sérieux et des pertes importantes en Lorraine. Pourvu qu’aucun des nôtres ne soit blessé.

L’hopital militaire est une pétaudière, tout y va de travers et l’encombrement y est formidable ; et avec cela, peu de morts, heureusement !

Aux canons de la place d’Armes est venu s’ajouter un biplan capturé aux Allemands.

Lundi 24 août

Soins habituels, c’est-à-dire, températures et pulsations, déjeuners, toilettes, visite du médecin et pansements, en voilà jusqu’au déjeuner.

11 h. Visite du Dr Riss. Par ordre du Dr Landouzy, médecin inspecteur, les hôpitaux auxiliaires de Belfort ne serviront que d’hôpitaux d’étapes et doivent rester vides le plus longtemps possible pour le cas d’investissement ; en conséquence, nous ne devons conserver que les malades presque guéris qui pourront rejoindre leurs corps d’ici deux ou trois jours ou au contraire ceux qui ne sont pas transportables. Tout le reste doit partir de suite.

Cet ordre va laisser très peu de malades dans les ambulances ; aussi l’on va probablement fermer celle de Mme de Nanteuil pour mettre ici les malades qui resteront.

2 heures ; nous allons toutes deux aux Anges voir Mme de M., de là chez les sœurs conférer avec Mme de N. elle n’a pas l’air ravi des ordres reçus et attendra une décision du comité de la C. R.

Il est question de nous faire partir pour Mulhouse.

En rentrant, nous retournons voir les canons et le biplan allemands. C’est un avion blindé qui a cependant été transpercé d’une balle dans son tuyau de gaz. On l’a capturé à Cernay[6]. Rencontre du Général Pau. Mauvaises nouvelles de Lorraine.

Lunéville est occupé par les Allemands ; on recule sur Nancy ; la bataille est engagée sur tout le front et durera plusieurs jours. Que Dieu nous donne la victoire.

Reçu lettres d’Adèle et de Mme Gauthier ; les dernières nouvelles de Paul sont du 13, cela fait 10 jours ; il doit être en plein combat !

Celui de nos malades blessés au ventre a recommencé à souffrir ; en enlevant la croûte de sa blessure, le Dr découvre avec surprise la balle qui était restée et qui a dû se promener. On lui a retirée et il la gardera en souvenir de ses exploits.

4 heures. Contre visite. Décision pour les évacuations, 15 partiront demain et les 12 autres dans quelques jours.

Deux rejoignent leurs corps. Mme Oberreiner et quelques blessés partent pour l’arrière, du côté de Marseille, sans doute, le reste ira à l’ambulance de convalescence du Valdois ; il y en a quelques-uns que je regretterai.

Visite de M. R. Il confirme ce que nous savons déjà ; l’hôpital militaire va être évacué pour cause de désinfection{corr|| ;}} l’encombrement a amené la gangrène. L’administration militaire est au-dessous de tout.

9 heures. Mme des L. se couche ; après sa nuit de veille, elle en a besoin, et moi je m’apprête à passer la nuit à mon tour. Il passe des autos en quantité ; vont-elles chercher des blessés ?

Mardi 25 août

L’avantage de passer la nuit, c’est qu’on n’a pas à se réveiller le lendemain.

C’est la St Louis, aujourd’hui. J’espère que Loulou aura eu ma dépêche. J’ai écrit cette nuit à Marguerite.

11 heures. Matinée de bousculade avec tous les préparatifs de départ ; les pansements à faire, les paquetages à préparer et les déjeuners à faire servir, ne nous laissent pas une minute de repos ; les deux qui rejoignent leur corps partent les premiers, puis les cinq blessés gagnent la gare en auto ; tous sont émus, surtout M. Oberreiner ; nous les regrettons bien aussi, troisième départ pour le Valdois des convalescents ; il ne nous en reste plus que 12 dont deux assez sérieusement atteints.

Grande émotion ; nous entendons le canon très près, c’est un aéroplane allemand qui passe au-dessus de notre tête et que l’on canonne ; il monte de plus en plus, nous voyons distinctement la fumée blanche des schrapnels qui éclatent près de lui ; il ne paraît pas atteint et se perd dans les nuages.

Comme j’aurais voulu le voir dégringoler. Quelques minutes après, nous entendons le bruit d’un avion français qui se lance à sa poursuite.

Le lieutenant vient chercher Loton pour l’emmener au recrutement ; il nous apprend que le Gal Pau commande non seulement l’armée d’Alsace, mais encore l’armée des Vosges jusqu’à la Meurthe ; la bataille est engagée jusqu’à Mons, nos troupes ont pris nettement l’offensive et tout paraît aller bien ; mais les pertes sont très sérieuses.

3 heures. Je monte dormir un peu, quand Mme des L. vient me réveiller ; dans quelques minutes le Gal Pau sera ici ; il avait promis sa visite hier quand nous l’avons vu au Gd Hôtel ; je suis prête juste à temps. Il a été parfait pour nos pauvres blessés, leur parlant tour à tour et les laissant éblouis. Comme il connaît particulièrement Mme des L. il a été avec elle et moi d’une amabilité charmante. Naturellement, il n’a pu nous dévoiler de secrets ; mais nous avons quand même eu des nouvelles ; la bataille du nord est terrible et il faut y envoyer le plus de troupes possible ; on évacue l’Alsace pour renvoyer au nord les corps d’armée qui l’occupent ; comme résultat pour nous, c’est le siège presque certain ; c’est ce qui ressortait des ordres que nous recevons depuis deux jours. Le plus terrible est le sort des malheureux Alsaciens qui ont tout à craindre des représailles allemandes. Le Gal a fait envoyer dans le midi tous les otages pris à Thann et à Mulhouse et qui seront fusillés dans le cas de vengeances sur les Alsaciens. Le préfet fait dire à Mme H. de rappeler immédiatement sa fille qui est toujours à Thann. Mes pauvres drapeaux, va-t-il falloir tous les enlever.

Le Gal Pau nous a affirmé sa certitude absolue du résultat définitif ; nous devons être vainqueurs, mais la lutte sera rude, et il ne faut pas s’attendre à des succès perpétuels sans avoir jamais un revers ; quant aux pertes, elles sont déjà considérables, encore plus du côté allemand que du côté français.

5 heures. Alyette de Lareinty vient de perdre sa mère ; elle va partir tout de suite pour Paris ; Mme de Nanteuil devait l’accompagner, mais on lui refuse l’autorisation de quitter Belfort ; j’avais préparé une lettre pour Renée à faire passer par Paris, je dois y renoncer.

Mme des L. va embrasser Alyette, puis à la gare ; on a fait revenir le 42e de Mulhouse pour l’envoyer dans le Nord ; elle désire voir le lieutenant Pareinty. Le 35e part également ; on ne laissera en Alsace que le 18e corps d’armée pour garder les positions ; tout le reste remonte pour renforcer les effectifs français.

Le biplan allemand de ce matin a lancé sans résultat quelques bombes sur le champ d’aviation.

Le Gal Pau est allé aux Anges ; il a eu des paroles très belles pour dire aux officiers blessés que leur devoir était de ne retourner au feu que quand ils auraient la plénitude de leurs forces, et qu’ils devaient remonter le moral de leurs hommes ; enfin partout où il passe, il trouve juste le mot à dire. À nous, il avait recommandé la gaieté avant tout ; cela tombait bien : ici tous les malades sont comme des pinsons.

Mercredi 26 août

Avec nos 12 malades, le service est vite fini ; je voudrais bien rattraper ma lettre à Renée ; j’apprends qu’elle a été mise à la poste ; si on l’ouvre, elle n’arrivera pas ; aussi je vais en récrire une plus banale.

Heureuse nouvelle ; M. Richardot envoie à Mlle Roch une lettre disant que le médecin inspecteur vient d’apprendre de l’état major que 5 corps d’armée allemands ont été culbutés à Nancy. Nous sommes tous dans la joie.

Notre petit Loton qui veut s’engager est reconnu bon pour le service ; Mme des L. en causant avec lui tous ces derniers jours l’a mis en rapport avec l’aumônier et il s’est confessé dans une allée du jardin pendant que les autres malades étaient d’un autre côté. S’il reçoit une balle, il sera en règle ; c’est une bien charmante nature.

La petite Mme Oberreiner est venu nous dire que son mari est parti bien installé dans un wagon de 2e classe. Dès qu’il sera arrivé à destination, il enverra une dépêche à sa femme pour qu’elle aille le rejoindre ; nous aurons sûrement une lettre un de ces jours.

Mme Ob. a emporté comme une relique le caleçon que j’ai enlevé à son mari à son arrivée et qui était trempé du sang de sa blessure ; la mère est venue aussi nous remercier de tout ce que nous avions fait pour son fils. Elle nous apporte l’illustration pour que nous ayions un peu de nouvelles de Paris.

4 h. Visite de Mme de N.. Elle a vu le lt Keller qui lui confirme la nouvelle des 5 corps d’armée détruits ; ce ne sera officiel que dans quelques jours. L’avion allemand que nous avons vu hier a été atteint près de la frontière.

Mme Ihler amène sa belle-sœur que l’on a ramenée en une heure de Thann ; comme l’on évacue l’Alsace et que les Allemands vont très certainement y revenir, les plus exposés des Alsaciens rentrent en France ; elle nous dit ce qu’elle a vu de ses yeux, les Allemands mettant en avant de leurs troupes des jeunes filles alsaciennes pour empêcher les Français de tirer, fusillant à tort et à travers, brûlant des villages entiers, massacrant prisonniers et blessés, enfin des horreurs indignes. Quelle différences avec nos admirables soldats !

Loton revient du recrutement, il doit partir tout de suite pour Besançon où on l’équipera et l’instruira un peu avant de l’envoyer au feu. Nous lui bourrons ses poches de provisions, je lui glisse une petite pièce dans la main et nous lui disons adieu. S’il n’est pas tué pendant la guerre, Melle Roch a promis de ne pas le perdre de vue.

Lecture de l’Alsace : un bel article de Lavisse parlant de sacrifice. Nous en avons tous notre part, Mme des L. tremble pour son mari, moi pour Paul, car je sais Louis en sûreté pour l’instant. Ils doivent être en plein dans la bataille de Nancy ; sont-ils seulement encore vivants. C’est la pensée qui ne nous quitte pas ; nous vivons une vie d’émotions intenses, nos angoisses patriotiques, nos inquiétudes personnelles, l’âme et le corps de nos soldats auxquels nous devons songer sans cesse, comme tout cela diffère des petitesses de la vie habituelle.

Au point de vue religieux, Mme des L. est épatante ; sans jamais avoir l’air d’y toucher, elle sait dire le mot qu’il faut ou se taire à propos ; comme je sens que je ne saurais pas si bien, je la laisse faire, me contentant de prier pour la soutenir. Cela va maintenant être le tour d’Amat !

On a de nouveau rempli l’ambulance des Anges ; hier on disait le contraire ; je n’ai jamais vu d’ordres aussi contradictoires ; l’administration militaire me paraît au dessous de tout.

Jeudi 27 août

Arrivée de trois malades dont deux artilleurs venant de Mulhouse. Comme nous allons probablement évacuer trois malades demain, notre chiffre restera toujours le même.

Reçu lettre Sénac et Bonvallet ; j’ai des nouvelles de tous les cousins, une partie est au feu, combien en reviendra-t-il ? Nous pouvons avoir le bulletin des armées ; la poésie de Zamacoïs sur le pauvre petit enfant fusillé est merveilleuse. On parle du conclave ; comme la mort du Pape passe au second plan en ce moment !

Changement de ministère, pourquoi ?

4 heures. Nous allons prendre le thé chez les Ihler ; Mlle Cahet nous remplace pour le peu qu’il y a à faire à cette heure-ci.

Visite de l’aumônier : Amat et Marty.

Reçu une lettre d’Anna ; enfin des nouvelles de Paul ; il est en Lorraine sur le front, et a déjà des trophées ennemis.

Les troupes d’Alsace se retirent et filent sur la Belgique ; il ne reste plus ici que les troupes de défense de la place plus le corps d’armée qui gardera la frontière. Aurons-nous un siège ?

Visite du Gal Lecomte ; il a pu embrasser son fils, revenant de Mulhouse ; ce dernier a vu non seulement achever des blessés par les soldats, mais ce qui est encore plus ignoble, par des civils porteurs du brassard de la Croix-Rouge.

Les 80 lits des Anges sont remplis ; on nous envoie deux malades qui ne peuvent y trouver place ; il est probable que maintenant, cela va être notre tour.

Il y a 2 jours, on nous faisait tout partir, aujourd’hui on recommence à nous en envoyer. Quelle administration !

L’hôpital militaire a été évacué pour cause d’infection ; ce qui s’y passe est fantastique !

Vendredi 28 août

Messe à 6 heures. Soins habituels. Passage de régiments, revenant d’Alsace et qui vont s’embarquer pour le Nord. Ils sont gais et pleins d’entrain.

Reçu lettres de Renée et de Cécile ; l’enfant d’Andrée est mort, je lui écris un mot ainsi qu’à sa mère.

2 heures, visite de Mme de N. et Mlle de Barberac ; elle trouve notre installation épatante et voudrait bien être avec nous.

5 heures. Visite d’Éloy ; il s’embarque tout à l’heure pour le Nord, et a voulu nous dire adieu ; c’est un brave garçon un peu godiche, mais combien reconnaissant.

Aucune nouvelle militaire ; l’évacuation de l’Alsace continue non seulement par les troupes, mais encore des Alsaciens francophiles qui craignent le retour et les féroces représailles de ces monstres d’Allemands.

Samedi 29 août

Visite de Mme Oberreiner qui nous apporte des fleurs et des nouvelles de son fils ; il est à Valence, assez fatigué du voyage.

Visite de Mennegaux, guéri et envoyé en congé de convalescence pour un mois ; il ne veut pas en profiter et va tâcher de se faire renvoyer au feu le plus vite possible.

Roche vient nous dire adieu avant de partir pour Lure.

Reçu lettre de Jeanne Augrain.

Calme plat dans toutes les ambulances ; on s’attend à de prochains combats sur la frontière, peut-être même à l’investissement ; cet investissement possible est devenu la marotte du Gal Thévenet et lui inspire toutes ces mesures d’évacuation de civils et de blessés.

2 heures. Je vais aux Anges avec Mme de N. ; on nous donne quelques détails sur les soins à l’, hôpital. La gangrène y a été apportée par des blessés venant de Mulhouse : on ne leur avait fait aucun pansement depuis celui du champ de bataille. Ce n’est pas étonnant qu’il en soit mort beaucoup ; on fait des masses d’amputations, dont un certain nombre qu’on aurait pu éviter, mais les médecins ont été affolés par le nombre des blessés et l’état dans lequel on leur amenait.

4 heures ; le Dr Ihler apporte son appareil et nous photographie dans le jardin avec les malades levés.

Aucune nouvelle militaire, rien ne passe plus ; Belfort est vide ; plus de troupes en comparaison de ce que nous y avons vu ; de moins en moins de civils, impossibilité de sortir de la ville ou d’y entrer sans permission spéciale ; tout cela donne une impression d’isolement pénible ; on se sent bien loin du reste du monde. Que sera-ce quand nous serons investis ?

Aujourd’hui 4 semaines que j’ai quitté Valmondois !

Dimanche 30 août

Messe à 6 heures. Lettre de Loton arrivé à Besançon et qui est tout prêt à partir ; il paraît enchanté de son sort.

Visite d’un fonctionnaire de la police qui veut voir le docteur ; il nous raconte l’exécution de la femme fusillée l’autre jour ; elle a montré beaucoup de courage ; demain ce sera le tour d’un homme qui a tiré sur nos sentinelles.

Mme des L. et Mlle R. vont déjeuner aux anges ; reçu lettres de Chambéry, Valmondois, Nancy plus une de Mme Genest. Les dernières nouvelles de Paul sont du 19, il allait bien.

4 heures. Mme des L. et le Dr Ihler conduisent Amat au Dr Braun ; on lui arrache une dent parfaitement saine !

Nouvelles militaires ; évacuation du champ d’aviation transporté à Épinal, départ des matériels d’ambulances, voitures, etc. pour Sedan et Annecis. On se bat sur la ligne St Quentin-Mezières et les Allemands marchent sur la Fère ; par contre, nous avançons un peu en Lorraine. On se confirme de plus en plus dans l’idée qu’il n’y aura plus rien par ici, à moins de siège et de bombardement, mais comme il n’y a plus d’Allemands par ici, qu’ils sont tous remontés au nord, ce n’est pas encore pour tout de suite. On s’est servi, paraît-il, des nouvelles poudres Turpin[7] en Belgique et les effets sont foudroyants.

Tout cela ce sont des on-dit venant du Gal Lecomte ou du lieutenant Weité ; la seule chose officielle est la marche sur la Fère, c’est d’ailleurs la plus grave et la plus inquiétante.

Les renforts partis d’ici sur le Nord doivent être à peu près arrivés.

Le frère de Mme Ihler a parcouru les villages d’Alsace avec son auto prévenant tous les hommes ayant échappé à l’autorité militaire allemande qu’ils feraient mieux de ne pas rester. Il y en a déjà 3 000 au col de Bussang. Ceux qui ne pourront s’engager seront dirigés vers le Centre pour faire la moisson ou travailler aux champs.

La lettre de Mme Genest me parle de la mort de M. Japy neveu de Mme d’Andiran ; c’est justement le capitaine d’Oberreiner et de Ruez, celui dont le caporal St Julien a rapporté le sabre et les moustaches.

Marg. Boulangé me demande s’il n’y a pas ici un Jacques de la Rivière parent de sa belle-mère ; je crois avoir entendu ce nom aux Anges, j’irai demain aux renseignements. Mme des L. veille, je puis me coucher de bonne heure.

Lundi 31 août

Départ de 4 malades qui rejoignent leur corps. Les autres vont mieux et partiront cette semaine. Nous allons être complètement à vide.

Enfin des nouvelles de Paul datées du 27. Il s’est battu le 25 et malgré un feu violent n’a pas une égratignure. Dieu le protège !

2 heures. Je vais aux Anges : le lt de la R. est bien le neveu de Mme Boulangé ; je ne puis malheureusement pas le voir aujourd’hui, je reviendrai demain et resterai à déjeuner.

Mme de M. est toute bouleversée ; l’autorité militaire lui fait enlever 2 malades atteints du tétanos et qui n’en ont plus que pour quelques heures ; ne pourrait-on les laisser mourir tranquilles ; il y a pourtant bien peu de contagion à craindre. L’un deux se raidissait pour dire une dernière fois adieu à son lieutenant qui pleurait comme une fontaine ; c’était atroce. Ce qui se passe dans le service de santé est vraiment inouï. Berger n’en pouvait plus d’émotion.

Les nouvelles militaires ne sont pas brillantes ; le Cl de Sérigue a dit hier à Mme de M. que l’investissement et le bombardement de Belfort étaient à peu près certains pour dans très peu de temps ; pour le bombardement, il a même dit trois jours ; est-ce sérieux ?

Les Allemands avancent sur la Fère[8].

J’ai peur pour Louis à Reims, c’est bien près.

Je lui remets des lettres, par un truc, on va essayer de leur faire éviter le stage de 5 jours à Vesoul ; nous verrons si cela arrive plus vite.

4 heures. Les photos sont ratées, on recommence aujourd’hui.

M. Rich. et le lt nous apporte une bonne nouvelle venant de la préfecture, mais non officielle. La pointe que les Allemands font sur la Fère aurait été coupée ; si c’est vrai, c’est très heureux ; cela va donner le temps aux troupes envoyées d’ici d’arriver.

Malgré tout, on se prépare à Paris.

10 heures. Je m’installe pour veiller ; j’écris à Renée en lui parlant d’un siège possible, mais sans trop insister.

  1. Mme D’Haussonville est la présidente du Comité des Dames de la Société de Secours aux blessés militaires, société à laquelle appartient Adrienne Durville. Voir l’article de wikipedia à ce sujet. NdÉ.
  2. L’Union des Femmes de France voit le jour en 1881, issue d’une scission avec l’Association des Dames françaises (1879), elle-même issue d’une scission de la Croix Rouge Française. Voir l’article de wikipedia à ce sujet. NdÉ.
  3. Troyes, ville du département de l’Aube ; NdÉ.
  4. Il s’agit d’un bobard diffusé par certains journaux français, cf. par exemple on a fusillé le président du souvenir français ; NdÉ.
  5. Altkirch ; commune française située dans le département du Haut-Rhin ; NdÉ.
  6. Cernay ; commune située dans le département du Haut-Rhin, région Alsace ; NdÉ.
  7. Eugène Turpin est un chimiste à l’origine de la mélinite, remplaçant la poudre noire dans les obus dans les années 1880. La nouvelle poudre Turpin aux effets destructeurs est par contre un bobard qui a connu un grand succès : il est évoqué par Albert Dauzat dès 1918, dans Les faux bruits et les légendes de la guerre. NdÉ.
  8. La Fère est une commune française située dans le département de l’Aisne, en région Hauts-de-France ; NdÉ.