Carnets de guerre d’Adrienne Durville/11-14

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Dimanche 1er novembre

Lever de bonne heure pour prendre les températures avant la messe.

Messe à 7 heures chez les Maristes, dite par un soldat, servie par un soldat et où il n’y a que des soldats et nous deux.

Nos malades ont une tenue très édifiante.

Nous rentrons vivement pour pouvoir déjeuner avant de repartir au temple.

Cérémonie froide ; je ne puis supporter de voir cette chaire en place de notre autel ; on remplace Dieu par un homme ? Sermon ou plutôt discours, genre conférence ; le côté patriotique bien, sauf quelques pauvretés ; le côté religieux, très quelconque. Chants superbes, le choral dans toute sa beauté.

Malgré la lettre de Mme Z., il y avait des membres de la C. R., les médecins chefs de l’hôpital, etc ; nous sommes ravies d’y avoir été.

Soins toute la matinée.

Après déjeuner, promenade dans le jardin ; il fait un temps superbe et tous ceux qui peuvent se lever y sont ; cela en fait bien 35 et tous ces uniformes font un joli coup d’œil. C’est dommage de ne pouvoir les photographier.

Je vais avec Julie au cimetière de Brasse sur les tombes des soldats. Elles sont fort bien ornées de fleurs et de rubans tricolores ; les troupes occupant l’Alsace ont envoyé une gerbe de fleurs cueillies là bas et nouées d’un ruban tricolore ; c’est extrêmement émouvant.

Visite de Mme de St M.. Elle sait pas mal de choses qu’elle ne peut redire, aussi je ne la questionne pas ; nous apprenons seulement qu’on va remarcher incessamment, que son cousin travaille toujours le siège d’Istein, et que les Anglais avaient une mission importante.

Nous n’avons plus qu’à attendre les évènements.

À 6 heures, service funèbre à St Christophe ; nous y allons toutes les trois ; Décoration superbe qui serait parfaite avec quelques drapeaux, assistance civile et militaire très nombreuse, sermon très banal, musique affreuse. Nous y retrouvons Mme de M. et quelques autres, fort aimables, mais qui ne tiennent pas plus à nous que nous ne tenons à elles.

Rien de nouveau dans le nord.

Lundi 2 novembre

Messe à 6 heures à St Vincent. Soins toute la matinée.

À 2 heures, je vais avec Julie à l’hopital pour ma troisième piqûre, conversation avec les majors Pichon et Farconet toujours très aimables.

Il fait un temps superbe, le Dr arrive pour nous photographier avec nos malades, ceux du moins qui peuvent se lever ; cela fait un groupe imposant.

Mme de N. est souffrante de sa piqûre ; fièvre, malaise, elle se couche ; je n’ai encore rien.

Mardi 3 novembre

Lever de bonne heure car nous avons à 9 heures une messe de Requiem aux Anges ; très beaux chants, mais cela manque de drapeaux et de discours.

J’ai un commencement de grippe ou tout au moins de malaise qui vient peut-être de ma piqûre ; malgré cela, je passe 2 heures à surveiller un immense feu de feuilles mortes que font nos soldats ; deux anciens coloniaux, Beaupré et Reydelet excellent à l’arranger et cela nous amuse beaucoup ; cela me rappelle ceux de Neauphle.

Visite de Mme Obrecht qui prend le thé avec nous, de Mme de St M., de M. Claudon, etc. ; notre bureau ne désemplit pas.

Longue lettre de Paul qui repart vendredi pour le front, très au nord.

Il est proposé pour être nommé capitaine, mais il craint que ce ne soit dans un régiment de ligne. Je comprends son désir de rester chasseur.

Mercredi 4 novembre

Je suis encore un peu grippée, mais la fièvre a quand même été moins forte qu’à ma première piqûre.

Soins toute la matinée.

Il pleut toute la journée, impossible de mettre le nez dehors. Mme Ihler nous invite à déjeuner demain pour l’anniversaire du Dr. Mme des L. sort avec Mlle R. pour lui faire envoyer une plante quelconque.

Lettre de Mme H. Morel, toujours pas très gaie ; comme cela doit être pénible d’être inactif en ce moment.

Les nouvelles du nord ne changent pas. On y envoie des masses de munitions. Rien qu’hier et aujourd’hui, on a expédié cent wagons d’obus ; la S Alsacienne en fabrique à force et on prend aussi dans nos forts.

Le Gal Pau est revenu, le train entre Belfort et Besançon est supprimé, il arrive des quantités de troupes ; tout indique une reprise prochaine des opérations. Le Gal Lecomte, sans rien dire de précis, bien entendu, parle de quelque chose de sérieux pour les environs du 15. La bataille du Nord va t’elle donc prendre un caractère d’offensive qui permettrait d’avancer partout en même temps.

Jeudi 5 novembre

Soins toute la journée ; notre typhique ne va pas très bien, il est très déprimé ; je crois que le Dr regrette de nous l’avoir laissé. Déjeuner chez les Ihler.

Visite de Claudon et de M. Feltin le comptable qui remplacera M. Meyer.

Aucune nouvelle militaire intéressante.

Vendredi 6 novembre

Messe à 6 heures après la veillée. Les nuits ici ne sont rien en comparaison de celles de l’hôpital. C’est ce matin que Paul repart ; je prie pour lui tout spécialement.

Soins toute la matinée ; le typhique est de plus en plus faible.

Après déjeuner, promenade avec Julie ; il ne fait pas beau, mais nous avons vraiment besoin de prendre l’air. Nous allons dans le faubourg des Vosges où nous découvrons, l’usine à gaz, l’hôpital civil, la Société Alsacienne, les usines DMC ; nous revenons par notre porte du faubourg pour ressortir par celle du Marché, et revenir par la porte de Brisach ; ce coin là est superbe et les fortifications impressionnantes ; c’est bien la citadelle imposante et sauvage. Malgré le plaisir de cette belle promenade, je la regrette un peu, car mon commencement de rhume augmente ; je ne me sens pas bien du tout et me couche à 8 heures.

Samedi 7 novembre

Lever tard ; installation du nouveau comptable, explications administratives, soins, opération de Billet à qui le Dr enlève une loupe bien mal placée. Ce n’est pas un chirurgien très brillant et nous faisons des comparaisons avec les maîtres des Peupliers ou d’ailleurs.

Soins toute la journée à nos 52 malades.

Visite de M. Jourdan revenu d’Alsace pour huit jours ; quelques nouvelles : les opérations recommencent vers le 15. Le Gal Pau est à Thann où il y aura sans doute une bataille de 100 000 hommes dans peu de temps. On occupera Mulhouse et on y restera, cette fois. Il doit arriver ici ce soir et ces jours ci près de 300 000 h.

Mlle Heym vient nous annoncer le départ du capitaine et nous apporter ses remerciements et ses adieux. Nous lui souhaitons bon voyage et un complet rétablissement.

Buron va de plus en plus mal ; je crois que nous ne pourrons pas le tirer de là.

Mme de St M. vient coucher chez nous ce soir ; on l’installe et je vais en faire autant.

Dimanche 8 novembre

Lever à 5 h. ½ pour préparer les malades qui veulent aller à la messe de St Christophe, j’ai tellement à faire que je ne puis aller à la messe moi-même avant 9 heures ½.

Mme des L. y va avec nos soldats ; je regrette beaucoup cette messe militaire qui est très belle, mais il est impossible que nous y allions toutes les deux ; soins toute la journée.

Il fait un temps superbe, Mme des L. et Julie en profitent pour aller à la Miotte, et en revenir par cette superbe porte de Brisach.

Rien de nouveau au point de vue militaire.

Lundi 9 novembre

Journée de bousculade ; cinq de nos malades guéris rejoignent leurs dépôts ; Reydelet a les larmes aux yeux, il doit me prévenir s’il réussit à se faire envoyer au 10e groupe cycliste, comme il le désire ; c’est un brave garçon qui se montre bien reconnaissant ; il est vrai que lui et Baud ont été assez gâtés ; s’ils sont blessés, ils reviendront ici.

Après déjeuner, autre départ de six, ceux qui restent à Belfort ; deux autres encore sont conduits à l’hôpital militaire pour y être opérés ; cela réduit notre effectif à 40.

Visite du Gal Lecomte : lui ne croit pas à la réoccupation de l’Alsace ; ce qu’il me dit est en contradiction avec les renseignements qui nous viennent d’autres côtés. Il n’y a qu’à attendre pour voir qui aura raison.

Rien de nouveau au nord.

Amusante aventure, M. Jourdan vient nous faire une visite à 8 h. ½ ; il nous répète ce qu’il nous a déjà dit sur les opérations futures, juste le contraire du Gal Lecomte, nous apprend qu’un dirigeable va probablement revenir ici incessamment ; au moment de partir, vers 10 heures, impossible de retrouver le papier sur lequel il a inscrit le mot de ralliement ; cela l’empêche, non seulement de franchir les portes, mais même d’aller à l’hôtel, la circulation est interdite la nuit et il ne ferait pas cent mètres sans être arrêté. Il n’y a pas d’autre ressource que de lui offrir l’hospitalité ; il est un peu confus de sa mésaventure qui nous amuse beaucoup. On l’installe dans une chambre de malades où couche déjà Cail l’infirmier. Comme cela, notre réputation sera sauve ! S’il n’y a pas d’alerte cette nuit à l’aérostation, il n’y aura que demi-mal ; si on ne le trouve pas à son poste, tant pis pour lui, il s’en tirera avec des arrêts.

Mardi 10 novembre

Mon rhume augmente, il va prendre des proportions fantastiques, comme d’habitude.

Soins, visite du Dr ; notre typhique est un peu moins mal, mais toujours en danger. Nous l’avons fait administrer dimanche par l’aumônier, tout est donc en règle de ce côté.

Lettre de Camille ; Paul a pu les embrasser au passage en se rendant à Dunkerque d’où il gagnera la ligne de feu ; lettre de Cécile qui est sans nouvelles de moi et me croit enlevée par les Allemands : ils sont bien loin d’ici !

Visite de Jourdan qui apporte ses remerciements ; il n’y a eu aucune alerte et son absence a passé inaperçue.

Le soir, hémorragie de Sparapan qui vomit plus d’½ litre de sang. Tout en faisant le nécessaire, nous envoyons chercher le Dr : ergotine, glace, etc. ; un peu plus, il nous passait dans les mains ; ce ne sera pas pour cette fois, mais il est bien mal.

Mercredi 11 novembre

Lever de bonne heure, Mme des L. restant un peu couchée. J. a eu une nuit calme. Mon rhume est terrible, j’ai très mal à la gorge et je tousse sans arrêter ; comme c’est agréable.

Lettre de M. Boulangé de retour à Paris ; elle y a appris la blessure de Jean et en est toute bouleversée. Yvonne va aussi rentrer, son mari est reparti pour le front.

Aucune nouvelle militaire ; depuis le temps que l’on progresse, nous devrions être en Chine !

Jeudi 12 novembre

Nuit horrible ; tempête, rhume, toux.

Je me lève tôt, l’aumônier venant à 7 heures pour Sparapan.

Fête de Mme des L.. Le personnel lui donne des fleurs. Julie une théière qui remplacera avantageusement les horribles pots dont nous nous servons habituellement. Mme Obrecht, un capillaire dans un fort joli cache-pot, etc.

Nous avons des invités de marque, Julie, naturellement Mme de St M. et son mari, le capitaine de Beaurieux et Jourdan ; on installe notre table dans le bureau, avec toutes ces fleurs, c’est fort joli et notre dînette ne sera pas trop lamentable. Tout le monde est gai, même M. de B. qui a vraiment une énergie admirable pour dissimuler ses inquiétudes sur sa femme et ses enfants. Je donnerais je ne sais quoi pour voir Mme de M. tomber au milieu de cette fête de famille. Nous nous séparons fort contents les uns des autres. Il est convenu que nous irons déjeuner chez eux samedi.

Mon rhume augmente, je me couche à 5 heures, avec des yeux qui commencent à pleurer.

Vendredi 13 novembre

Lever à 10 heures, avec des yeux comme des tomates, je pleure toute la journée et ne fais aucun service.

Aucune nouvelle militaire, on attend la fin des combats du nord pour reprendre par ici ; les ordres du quartier général sont de ne pas attirer l’attention sur Belfort.

Visite du lt W ; quelques nouvelles ; le dirigeable est attendu cette nuit ou la prochaine ; quatre avions anglais sont arrivés ce matin avec leur personnel. Est arrivé aussi à la gare un énorme canon de marine de 240 avec munitions.

Samedi 14 novembre

Je pleure un peu moins fort, mais je tousse davantage ; je suis forcée de renoncer à aller déjeuner chez le capitaine de Beaurieux où nous sommes invitées, d’autant plus qu’il fait un temps épouvantable. Je le regrette fort, mais ce serait bien peu raisonnable ; Renée[1] et Julie iront seules.

Visite de M. Obrecht apportant le Temps et l’Illustration ; pas de nouvelles intéressantes.

Julie et Renée reviennent enchantées de leur déjeuner. On a beaucoup mangé, bu, fumé, ri et dit de bêtises.

La sœur Térence vient nous dire qu’on demande les sœurs à l’hôpital militaire et qu’elle est forcée de nous les reprendre.

Devant l’intérêt général, nous nous inclinons mais pour les veilles et le matin, cela va nous gêner beaucoup.

Visite de M. Jourdan qui, avant d’aller dîner en face, vient prendre de mes nouvelles, c’est fort aimable à lui. Il n’a rien à nous apprendre de nouveau.

Dimanche 15 novembre

Messe à 7 heures aux maristes. Soins toute la matinée, déménagement de Sparapan, que le Dr trouve plus mal et que nous installons seul dans une chambre.

Le Dr Ihler, Jourdan et Mme de N. viennent déjeuner.

Aucune nouvelle militaire.

Mon rhume va mieux, mais j’ai bien mal à la gorge.

Lundi 16 novembre

Lever de bonne heure. Soins toute la journée ; rangements.

Rien de neuf au point de vue militaire.

Visite quotidienne de Mme de St M.. On répare l’auto qui doit nous mener à Thann avec le capitaine de Beaurieux.

Si cela peut réussir sans encombre, quelle joie d’aller en Alsace.

Mardi 17 novembre

Soins, rangements.

Visite du lt Obrecht ; aucune nouvelle intéressante.

Visite de Mme de St M. ; son mari va être versé dans un service actif et quitter Belfort. Son cousin a enfin des nouvelles de sa femme qui était en bonne santé à Beaurieux, il y a 15 jours.

Mme des L. revient de l’hôpital militaire ; tous les officiers sont partis, sauf Pouty ; Heym est à Dijon.

Il est question pour la dixième fois d’envoyer notre équipe sur le front. Je n’y croirai que quand ce sera officiel.

Mlle Cl. Lopez a traversé Belfort venant de Gray, et rentrant à Paris ; on aurait pu nous prévenir de son passage.

Toujours rien de neuf dans le Nord.

Visite d’adieu de Jourdan qui regagne demain l’Alsace avec son ballon. Nous nous donnons rendez-vous à Thann, à Mulhouse, ou tout simplement ici pour le réveillon.

Mercredi 18 novembre

Soins ; lettre de M. Mayer apportée de Fribourg par Mme Ihler.

Après déjeuner, promenade avec Julie derrière le fort des Barres ; nous gagnons un bois d’où l’on a une vue splendide sur les forts du Nord, les Vosges et le ballon d’Alsace recouvert de neige ; c’est vraiment très beau, et il fait un temps superbe quoique très froid.

Salut à 4 heures, thé avec Julie et Mme de St M.. Nouvelles du lt Weité : on arrive à construire en France 100 000 obus par jour ; Joffre attend d’en avoir assez pour reprendre l’offensive ; c’est d’ailleurs ce que nous savions déjà d’autre part. Quant aux aviateurs anglais qui sont ici, leur mission serait d’aller à Friedrichshafen sur le lac de Constance détruire les hangars et la fabrique des Zeppelins.

Reçu lettre d’Anna ; Paul est du côté d’Hazebrouck, bien portant ; ses dernières nouvelles sont du 9.

Jeudi 19 novembre

Toujours beau temps, mais glacial. Soins, Sparapan est toujours bien mal ; combien de temps traînera-t-il encore ?

Après déjeuner, promenade dans le jardin avec tous nos soldats valides ; ils marchent vite pour ne pas avoir froid ; le coup d’œil est à la fois joli et très amusant.

Mme des L. va à Danjoutin conduire un de nos malades voir un de ses enfants mourant.

Lettre de Mme de N. : Joffre voudrait retenir les Allemands par ici, pour permettre aux Russes de gagner une grande victoire, ce qui abrégerait la guerre ; mais le bruit court ici dans les milieux militaires qu’ils ont reçu une pile.

Vendredi 20 novembre

Soins. Froid, neige.

Après déjeuner, visite à l’hop. mil., conversation avec Mlle Préault très aimable ; visite aux Anges sans agrément, visite à M. de Vergès pour lui dire de ne pas nous oublier ; achat de tricots ; thé chez Julie.

L’abbé Mossler vient une minute en courant ; il repart pour l’Alsace. Il nous dit confidentiellement qu’il y aura une action assez sérieuse d’ici trois jours ; il arrive des troupes tous les jours. Quelque chose nous fait plaisir : les soldats qui regagnent l’Alsace après avoir été soignés chez nous, font un tel éloge de l’ambulance que tous leurs camarades désirent y venir et que nous sommes connues jusqu’à la ligne de front. Quelle joie de penser à la bonne influence que nous pouvons avoir ; c’est une vraie récompense pour le peu que l’on fait. Personne d’entre eux ne nous oublie et nous avons des lettres souvent bien touchantes.

Rien de nouveau dans le Nord.

Fried qui était en permission n’est pas rentré.

Samedi 21 novembre

Fried rentre à 7 heures après avoir passé la nuit dehors sans autorisation ; nous avons décidé de ne lui faire aucun reproche mais de demander pour lui une punition à l’hopital militaire ; le Dr Ihler s’en charge après avoir prévenu Fried ; les autres infirmiers sont souples comme des gants.

Les histoires de Marthille recommencent ; impossible d’y tenir ; le comité va de nouveau essayer d’obtenir son changement sans qu’on nous touche, ce sera difficile. Il doit venir ici le délégué régional de la C. R. de Besançon pour essayer de la mettre à la raison, ou tout au moins faire une enquête sur place et un rapport contre elle.

Thé chez Mme de St M. ; rien d’intéressant. On entend le canon de 3 à 4 heures.

Notre comptable nous communique de très intéressantes lettres du Hâvre devenu le quartier général de l’armée anglaise ; le flot des arrivées de troupes, des approvisionnements est incessant ; les Anglais ont loué les maisons qu’ils occupent pour 2 ans. On attendra pour une offensive écrasante d’abord que les Allemands soient plus épuisés, puis que nos renforts forment une armée considérable ; jusque là, patience.

Visite de M. R. ; Fried aura quelques jours de prison, mais il nous conseille de demander son remplacement ; c’est la seule punition qui le touchera, et l’exemple sera très salutaire pour les trois autres ; ils se trouvent bien ici où l’on est mieux que dans les formations de l’hopital et ils ont une frayeur horrible d’en partir ; pour l’instant, il a l’air assez penaud.

Dimanche 22 novembre

Messe à 6 heures à St Vincent, pour permettre à Mme des L. d’aller à St Christophe avec les malades. Le docteur nous avoue avoir fait une démarche auprès du médecin-chef pour demander un peu d’indulgence pour Fried ; c’est stupide, la preuve en est dans la réponse de Rebout qui arrive pendant la visite ; seulement 15 jours de consigne, ce n’est pas assez et le docteur paraît assez ennuyé du trop bon résultat de sa démarche ; cela ne fera aucun effet et ne peut qu’amoindrir notre autorité.

Après le déjeuner, Mme des L. va lui reparler de cette affaire ; le Dr reconnaît qu’une sanction plus grande est nécessaire et s’emploiera lui-même à l’obtenir. C’est une démarche assez ennuyeuse pour lui mais il n’avait qu’à rester tranquille au lieu de faire une bêtise.

Bonnes nouvelles militaires, ce qu’on nous avait dit confidentiellement mercredi est accompli ; trois de nos avions anglais ont été à Friedrichshafen ; ils sont descendus à 150 mètres au dessus des hangars et des ateliers des Zeppelins ; les hangars étant vides, ils ne s’en sont pas occupés, mais ils ont pu incendier les ateliers ; on les a criblés de balles et d’obus, un des aviateurs a été blessé et fait prisonnier, les deux autres sont revenus indemnes, n’ayant mis que 4 heures aller et retour pour cet exploit.

Le gouverneur les a décorés de la Légion d’honneur ce matin en grande pompe ; l’un des deux officiers avait un peu la larme à l’œil. C’est une belle expédition, je regrette qu’elle n’ait pas été faite par des Français.

Julie et Renée vont se promener à Danjoutin[2] ; pendant ce temps, visite de Claudon ; on attend ces jours-ci celle du délégué régional de la C. R. ; cela va chauffer avec Mme de M..

On annonce que l’avance en Alsace et en Lorraine reprend ; mais le bruit court d’une retraite des Russes.

Lundi 23 novembre

Soins toute la matinée ; départ de trois malades guéris qui rejoignent leur corps.

Fried ne fait plus une course et ne met pas le pied de dehors ; c’est le seul moyen de lui faire sentir sa consigne ; il a l’air vexé et humilié. Néanmoins, le docteur écrit la demande de remplacement, lui aussi en est vexé.

Toute cette petite histoire doit être le grand sujet de conversation de la cuisine et des malades.

Rien de neuf au point de vue militaire ; les aviateurs anglais regagnent le Havre, emportant la croix de celui qui n’est pas revenu.

Arrivée d’un nouveau malade envoyé par le Dr. C’est un typhique qui paraît assez gravement atteint.

Mardi 24 novembre

Soins, départ de 4 malades dont Battmann qui pleure en nous quittant.

Le remplaçant de Fried arrive ; les choses ne traînent pas avec le médecin-chef. Fried est assez penaud, mais ne peut qu’obéir ; les autres sont ahuris et d’une souplesse merveilleuse ; personne ne bronchera plus maintenant. Le nouveau est un nommé Receveur qui paraît bien.

Lavage de cheveux ! Visite de Julie, de M. Claudon ; la question Marthille tourne à l’état aigü ; qu’en sortira-t-il pour nous ?

Arrivée de 7 nouveaux malades venant d’Alsace ; chacun d’eux retrouve ici un ami, c’est une joie générale.

Lettre de la petite Renée ; Paul est maintenant dans les Vosges, à Charmes, près d’Épinal.

Mercredi 25 novembre

Soins toute la matinée.

Visites de Mme de St M. ; de Claudon, de Julie. Rien de neuf pour Mme de M..

La seule nouvelle intéressante et absolument secrète que nous apprenons par Mme de St M., est que Joffre est à Thann où il est arrivé hier soir ; il viendra sûrement à Belfort après, peut-être demain. Cela indique sûrement quelque chose d’important pour l’Alsace.

Fried a comparu devant le médecin-chef et est sorti de là assez décontenancé ; nous savons par M. R. ce qui s’est passé.

Jeudi 26 novembre

Visite d’un major pour vacciner nos tuberculeux afin de les faire réformer si possible. C’est un Parisien, intelligent et aimable.

Visite interminable de Mme Z. accompagnée d’une autre dame qui nous apporte du linge et des fruits. Tout le monde sait aujourd’hui que Joffre était à Thann hier.

Mme de St M. nous apprend l’arrivée de Millerand pour aujourd’hui. On doit reprendre d’ici quelques jours la marche en Alsace et l’état major tout entier s’y rendra ; le capitaine de Beaurieu quitte les renseignements pour l’état-major du gouverneur.

Rien d’intéressant dans le nord.

Vendredi 27 novembre

La seule nouvelle de la journée est donnée confidentiellement ; l’offensive doit reprendre très prochainement partout, probablement dans les premiers jours de décembre.

Samedi 28 novembre

Joffre s’est montré très satisfait de Belfort et de l’Alsace. Il a été conduit à Thann par le frère de Mme Ihler : la situation générale est excellente, et la démoralisation de l’armée allemande plus qu’on n’aurait jamais pu le supposer ; on a donc tout intérêt à patienter.

Il est arrivé quelques blessés aux F. de France et aux Anges où je vais avec Julie : amabilité extrême de Mme de M..

Thé chez Julie avec Mme Villers et Mme de St M..

Dimanche 29 novembre

Messe à 6 heures à St Vincent.

Notre petit typhique est bien mal ; je crains que nous ne puissions cette fois arriver à le tirer de là.

Aucune nouvelle intéressante dans la journée ; cette fameuse avance d’Alsace se fait attendre.

Nous faisons prévenir le curé de notre malade qui vient l’administrer. Les parents sont là ; ils ont perdu il y a un mois un fils de 17 ans de la typhoïde, et celui-là en a 19.

Visite de Mme de St M., retour d’Alsace ; elle est allée en auto à Thann avec son cousin et un photographe de l’Illustration ; nous verrons donc prochainement les vues de ce voyage ; elle a fait une promenade ravissante, a vu des tranchées, et un tas de choses intéressantes. Elle a rencontré à Thann M. Béha, le frère de Mme Ihler que nous avions vu chez elle, et qui sera décoré dans quelques jours pour les immenses services qu’il a rendus à la France en Alsace.

Une sœur arrive passer la nuit auprès de notre malade, elle nous préviendra si quelque chose se passait.

Lundi 30 novembre

Lever à 5 h. ½ pour remplacer la sœur. Il a tout à fait perdu connaissance, délire et chante, c’est horrible ; j’y reste jusqu’à 7 heures et descends auprès des autres.

Aussitôt arrivé, le Dr monte auprès de lui ; c’est la fin ; il meurt dans le courant de la visite que je continue avec le médecin pendant que Mme des L. et un infirmier s’occupent de l’ensevelissement.

C’est le premier malade que nous perdons et cela nous attriste profondément, mais je serais plus impressionnée par la mort d’un soldat.

Le chagrin des parents est navrant, surtout celui du père, que je console de mon mieux ; ils sont touchants dans leur reconnaissance pour ce que nous avons fait, sans résultat, hélas !

Après déjeuner, courses avec Julie pour marcher un peu.

Mise en bière de notre malade ; Mme des L. et moi y assistons ; c’est ce que je trouve de plus pénible de tout ce qui accompagne la mort ; on l’emporte à l’hopital civil ; l’enterrement aura lieu demain.

Mme de St M. vient à son retour d’Alsace ; elle est allée cette fois du côté de la frontière suisse. Il faisait un temps idéal et elle a pu voir jusqu’à la forêt noire, toute l’Alsace devant elle.

Quelques détails sur l’expédition des Anglais ; ils devaient partir quatre, mais l’un d’eux a flanché au dernier moment L’officier prisonnier a tué de son revolver une fois tombé à terre, 7 soldats qui venaient sur lui et a continué à viser l’officier allemand qui s’approchait. Celui-ci lui a alors promis la vie sauve s’il se rendait, l’Anglais a tendu son revolver, c’est alors, que l’Allemand, furieux de voir que le revolver était vide, a frappé l’aviateur à coups de cravache en le blessant assez sérieusement.

Départ de quatre malades dont Olivier Gueüle et Beaupré que nous regrettons plus particulièrement.

  1. Renée des Lonchamps. Elle sera désormais souvent nommée par son prénom dans la suite des carnets ; NdÉ.
  2. Danjoutin est une commune française située dans le département du Territoire de Belfort en région Bourgogne-Franche-Comté ; NdÉ.