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Carnets de voyage, 1897/Bordeaux (1863)

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Librairie Hachette et Cie (p. 66-72).


BORDEAUX


Le type change visiblement. — Déjà à Ruelle il était autre. C’est surtout chez les jeunes filles qu’il le faut voir. Quelque chose de fin et d’alerte ; quand l’enfant est très jeune, encore neuve et un peu modeste, l’effet est charmant. Le bonnet blanc fait un large chignon et se retrousse haut étalé, à peu près comme ceux de 1830. Cette belle tache blanche, nette et propre, relève le fin et intelligent visage, peu coloré, légèrement bruni. Le cou est svelte, les yeux noirs, le corps un peu maigre. Cette gaieté intelligente fait plaisir.

Les traits sont encore bien plus marqués à Bordeaux. L’accent, le regard, les proportions, tout change. Les gens sont petits, remuants ; leurs gestes, leur démarche font penser à des rats, à des souris trottinantes et agiles. Les plus pauvres filles portent bien et coquettement leur robe, la font bomber, ployer, se donnent une jolie taille. Le foulard qui les coiffe est élégamment posé. Du reste, cette ville-ci est une sorte de Paris, magnifique et gaie, avec de larges rues, des promenades, des monuments, des maisons monumentales. Les rues sont bruyantes, pleines de voitures ; beaucoup d’équipages, de toilettes, de dépenses. On ne songe qu’à s’amuser : quel contraste avec Rennes ! C…, qui a vécu ici quatre ans, après avoir passé onze mois à Rennes, disait qu’il se croyait entré dans le Paradis. En effet, la vie y est gaie, répandue à l’extérieur, toute méridionale, et le commerce, les vins, jettent à foison l’argent aux mains des gens.

Ils ont raison de s’amuser ; depuis que je fais un métier, je sens ce que c’est qu’un métier. On veut en sortir, oublier la platitude, la monotonie des affaires, faire boire à tous les sens une sorte de vin de Champagne. — La vie de l’artiste, de l’écrivain est tout autre. Il a joui, produit, fait œuvre d’homme pendant le jour : il lui faut le repos du soir.

J’étais trop las, je n’ai rien vu ici, ni en voiture depuis Tours, sauf des formes brouillées, vagues, infiniment touchantes et tristes le soir et la nuit, et ce riant pays de Ruelle. Des vignes sur toutes les collines, et, dans les fonds, des prairies étincelantes ; des eaux claires de sources richement épandues, avec des joncs, des herbes aquatiques pullulantes, des peupliers sur tous les bords et une étrange teinte d’émeraude à l’ombre, sous les flèches du soleil qui glissent et la brisent, çà et là des éclairs sur les remous. À l’horizon, des toits presque plats en tuiles pâles, des moulins jetés au hasard, une église ancienne avec un vieux village pittoresque comme en Italie, au-dessus de la source bleuâtre, transparente, qui sort d’un gouffre.

Je suis déjà venu deux ou trois fois à Bordeaux ; j’ai vu et décrit le fleuve et l’admirable port[1]. Aujourd’hui, entre deux pluies, promenade au Jardin botanique, qui est nouveau ; il a une rivière verdâtre tranquille, des plantations de petits bananiers, de grands arbres bien disposés, comme Saint-James, à Londres. — Mais les maisons voisines apparaissent trop.

Ce qu’il faut surtout regarder ici, ce sont les gens. Nos élèves ont un air décidé, net ; ils inventent quand ils ne savent pas. Ils ont la parole facile, improvisent, ont de la ressource. Les têtes sont bien coupées, souvent maigres et toujours actives. Quelle différence si l’on pense aux candidats somnolents de la Flèche !

L’accent est étonnant ; on a envie de leur dire : « As-tu déjeuné, Jacquot ? » Prononciation brève, roulante ; une volubilité de langue et un chant sur certaines parties de la phrase.

Familiarité égalitaire ; j’étais en chapeau noir et ganté, avec une serviette d’avocat sous le bras ; je demande mon chemin à une vieille vendeuse d’huîtres : « Eh, mon ami, c’est là, tout près. » Elle se lève et me met la main sur l’épaule. Par compensation, ajoutez qu’elle fait six pas et se dérange pour me montrer la rue. Cela m’est arrivé plusieurs fois ici. — À l’hôtel, les garçons nous parlent, parlent à notre colonel lui-même d’un air d’égalité, font des observations sur les plats qu’ils apportent, les jugent et les commentent.

Une scène plaisante est celle que j’ai eue en allant à Cenon. Je cherchais l’omnibus ; je tombe sur un ramassis de fiacres, de coucous, etc… Dix cochers se précipitent sur moi : « Où allez-vous ? Eh, c’est ici… Cinquanté sous, quarranté sous, trennté sous… Je vous mènerai jusqu’au bas de la côte… Je vais tout près, tout près, je connais la maison, jé né connais qué céla… Voulez-vous monter ?… Voulez-vous que je vous conduise ?… Ténez, voilà une place, uné bonné placé. » Bref, un déluge. J’en prends un, je répète ma question. Intarissable inondation de protestations. À la fin, il me débarque, il me dit que c’est à deux minutes. Une laveuse à côté déclare que c’est à vingt minutes. Tempête d’indignation ; il saute de voiture, il devient rouge comme un coq, il gesticule, il apostrophe les laveuses, il prend à témoin les gens de la voiture. J’étais à cinquante pas, j’entendais encore sa voix de clarinette et je voyais les bras aller. Il avait menti ; c’est bien ici l’imagination et l’invention hâbleuse des Méridionaux. En chemin, il sautait à chaque tournant de sa voiture, raccommodait un trait, parlait à son cheval. Un cigare à la bouche, déguenillé, crasseux ; un horrible coucou attelé avec des cordes, une rossinante jaune. Le soin manque partout ici : ils se laissent aller et improvisent. Le fond du caractère, c’est le besoin et l’habitude de l’expansion immédiate ; sitôt que l’idée apparaît, elle sort avec une espèce d’exagération un peu risible. On pense à Polichinelle. — Cela leur suffit ; ils se contentent de l’excitation et de la production facile et instantanée : sortir, danser, aller au café, se promener, causer en riant et en gesticulant. Le caractère français est bien plus marqué et même outré ici qu’ailleurs.

L’esprit à Paris est tout autre. Je rencontre deux caricatures dans la rue ; du premier coup on se sent à deux cents lieues. Un mari tient un bébé de six mois ; il a le nez d’une aune ; cependant sa femme, une femme de trente ans, se peigne et s’attife. Il dit d’un air désolé et comique : « Si l’on réfléchissait, crénom ! » — L’autre est sur un mari trompé. La finesse parisienne n’est pas extérieure, elle va à fond, il y a là une nuance de philosophie immorale. Voyez Daumier, Marcelin, Gavarni, les jeunes gens de Marlotte. Sous leur gaieté, il y a des idées, et même souvent leur gaieté n’est qu’apparente ou passagère. — Les idées sceptiques sont le fond.

Belle vue de Cenon, à cause de la grandeur, je veux dire de la largeur du paysage, mais point de caractère ; ce n’est qu’une carte de géographie naturelle. La gloire dorée, l’incendie rougeâtre du soleil couchant dans ces panaches de brumes lumineuses, en font la seule beauté.

  1. Voyage aux Pyrénées.