Carnets de voyage, 1897/De Nantes à Angers (1865)

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Librairie Hachette et Cie (p. 274-275).


DE NANTES À ANGERS


Seul dans le compartiment ; — trois des plus douces heures que j’aie passées depuis longtemps.

Au sortir de la Bretagne, l’esprit rempli de ces paysages trop humides, terrains maigres parsemés d’eau stagnante, mince croûte de terre sur une assise de vieux roc, verdure mouillée tachée de sarrasin blanchâtre, cahutes de boue, chaumières misérables, figures amaigries, pâles, mystiques ou idiotes, corps et têtes rentassés, vieux sauvages du XVIe siècle, on entre dans le pays de l’abondance et de la volupté pacifique. — La Loire paresseuse suit à droite le chemin de fer, largement épandue, bleue, unie comme un miroir, parsemée de bateaux aux larges voiles carrées que la brise pousse lentement contre le courant. Partout des rondeurs vertes, oseraies, bouleaux, petits bois, et des châteaux blancs sur les hauteurs, des roses et des bouquets de jolis arbustes sur les talus, des îles verdoyantes parmi des bancs de grèves, et l’eau nonchalante, toute ruisselante de lumière, qui embrasse de son azur ces verdures éparses. Elle va doucement, en larges épanchements presque immobiles, et l’esprit va comme elle. — L’air est tiède ; on rêve vaguement à des promenades vénitiennes au son des instruments, avec des femmes vêtues de soie brochée, leurs bras nus couverts de perles. — Ainsi faisaient les Valois, de château en château, dans des barques chamarrées. — Les verdures et les fonds se brunissent ou s’empourprent d’un ton plus fort à l’approche du soir. Les arbres déjà noircis allongent leur image sombre dans l’eau qu’aucun flot ne ride. Une imperceptible vapeur qui monte, brouille au couchant les tons d’or feuille-morte et d’incarnat noyé. Puis, entre les flocons blancs des nuages, la lune se montre ; elle ruisselle sur