Carnot (Arago)/22

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Œuvres complètes de François Arago, secrétaire perpétuel de l’académie des sciences1 (p. 617-619).
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CARNOT DANS L’EXIL. — SA MORT.


De tous les ministres des Cent-Jours, Carnot fut le seul dont le nom figura sur la liste de proscription dressée le 24 juillet 1815 par la seconde Restauration. Que cette rigueur exceptionnelle ait été la conséquence de l’ardeur patriotique avec laquelle notre confrère voulait disputer aux étrangers les derniers lambeaux du territoire français, ou de sa persistance, malheureusement sans résultat, à signaler à l’Empereur le traître qui, sous la foi d’une ancienne réputation d’habileté, s’était introduit dans le ministère, sa gloire n’en sera pas ternie.

Déjà, dans la soirée du 24 juillet, Carnot avait reçu un passe-port de l’empereur Alexandre. Il ne s’en servit toutefois qu’en Allemagne. Obligé de voyager sous un nom supposé, il ne voulut au moins renoncer que le plus tard possible au titre de Français ; c’est donc comme Français qu’il traversa de nouveau et si tristement le grand fleuve jusqu’aux rives duquel il avait eu l’insigne honneur de porter nos frontières, et il se rendit à Varsovie.

Dans certain pays peu éloigné du nôtre, l’étranger est toujours accueilli avec cette formule sacramentelle : « Ma maison et tout ce qu’elle renferme sont à vous ; » mais il n’est pas rare, je dois le dire, qu’au même moment et d’un geste que les domestiques comprennent à merveille, le propriétaire improvisé soit pour toujours consigné à la porte de l’habitation qu’on venait de lui offrir si libéralement. La réception de Carnot en Pologne ne doit pas être rongée dans cette catégorie. Nos excellents amis les braves Polonais ne se bornèrent pas, envers l’illustre proscrit, a de simples formules de politesse. — Le général Krasinski lui porta le titre d’un majorat en terres de 8,000 francs de rente qu’il tenait de Napoléon ; le comte de Paç voulait lui faire accepter la jouissance de plusieurs domaines. Quoique Carnot ne fût pas franc-maçon, toutes les loges maçonniques du royaume firent une souscription qui produisit une somme considérable ; enfin, et de toutes ces offres qu’il refusa, celle-ci alla le plus droit au cœur de Carnot : un Français, pauvre lui-même, établi à Varsovie depuis longues années, alla un matin lui apporter dans un sac le fruit des épargnes de toute sa vie.

L’âpreté du climat de la Pologne, le désir de se rapprocher de la France, déterminèrent notre confrère à accepter les offres bienveillantes du gouvernement prussien ; il s’établit à Magdebourg, où il a passé ses dernières années dans l’étude, dans la méditation et en compagnie d’un de ses fils, dont il dirigeait l’éducation. C’était, Messieurs, un beau spectacle que de voir l’Europe entière, que de voir surtout les souverains absolus forcés, en quelque sorte, de rendre hommage à ce que la révolution française avait eu de grand, de noble, de saisissant, même dans la personne d’un des juges de Louis XVI, même dans la personne d’un des membres du comité de salut public.

Carnot mourut à Magdebourg, le 2 août 1823, à l’âge de soixante-dix ans.