Casanova – Histoire de ma vie (manuscrit)/Tome 1/Chapitre 4

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Chapitre IV

Le patriarche de Venise me donne les ordres mineurs.
Ma connoissance avec le sénateur Malipiero, avec
Thérèse Imer, avec la nièce du curé, avec Madame
Orio, avec Nanette, et Marton, avec la Cavamacchie.
Je deviens predicateur. Mon aventure à Pasean
avec Lucie. Rendez vous au troisieme etage.




Il vient de Padoue, où il a fait ses etudes étoit la formule avec laquelle on m’annonçoit partout, et qui à peine prononcée m’attiroit la taciturne observation de mes egaux en condition, et en age, les complimens des peres de famille, et les caresses des vieilles femmes, dont plusieurs qui n’étoient pas vieilles vouloient passer pour telles pour pouvoir déçament m’embrasser. Le curé de St Samuel nommé Tosello après m’avoir installé à son eglise me presenta à monseigneur Correr patriarche de Venise, qui m’a tonsuré, et quatre mois après par grace speciale il m’a conferé les quatre ordres mineurs. La consolation de ma grand-mere etoit extrême. On me trouva d’abord des bons maitres pour poursuivre mes études, et M. Baffo a choisi l’abbé Schiavo pour m’apprendre à écrire purement en italien, et sur tout la langue de la poésie pour laquelle j’avois un penchant decidé. Je me suis trouvé parfaitement bien logé avec mon frere François qu’on avoit mis à etudier l’architecture théatrale. Ma sœur, et mon frere le posthume demeuroient avec ma grand-mere dans une autre maison à elle appartenante, et dans laquelle elle vouloit mourir parceque son mari y étoit mort. Celle que j’habitois etoit la meme où j’avois perdu mon pere, dont ma mere poursuivoit à payer le loyer : elle étoit grande, et tres bien meublée.

Quoique l’abbé de Grimani dût etre mon principal protecteur, je ne le voyois cependant que tres rarement. Celui au quel je me suis attaché fut M. de Malipiero auquel le curé Tosello m’a d’abord presenté. C’étoit un senateur qui à l’age de soixante et dix ans, ne voulant plus se mêler d’affaires d’état, menoit une vie heureuse dans son palais, mangeant bien, et ayant tous les soirs une assemblée tres choisie de dames qui avoient toutes roti le balai, et d’hommes d’esprit qui savoient tout ce qui arrivoit de nouveau dans la ville. Ce vieux seigneur etoit garçon, et riche, mais trois ou quatre fois par an sujet à des attaques de goute tres douloureuses qui à chaque assaut le laissoient perclus tantôt dans un membre, tantôt dans un autre, de sorte qu’il étoit estropié dans toute sa personne. Sa seule tête, ses poumons, et son estomac avoient été respectés. Il étoit beau, gourmet, friand ; il avoit l’esprit fin ; il possédoit la grande science du monde, l’eloquence des venitiens, et cette sagacité qui reste à un senateur qui ne s’est retiré qu’après avoir passé quarante ans à gouverner la republique, et qui n’a cessé de faire la cour au beau sexe qu’après avoir eu vingt maitresses, et s’etre reconnu deçu de la pretention de plus plaire à aucune. Cet homme presque perclus ne paroissoit pas l’être quand il étoit assis, quand il parloit, et quand il étoit à table. Il ne mangeoit qu’une fois par jour, et tout seul parceque n’ayant plus de dents il employoit le double de tems qu’un autre auroit employé en mangeant comme lui, et il ne vouloit ni se hater par complaisance vers ses convives, ni les voir employés à attendre qu’il mache avec ses bonnes gencives ce qu’il vouloit avaler. Par cette seule raison il souffroit le desagrément de manger tout seul, ce qui deplaisoit beaucoup à son excellent cuisinier.

La premiere fois que le curé me fit l’honneur de me presenter à Son Excellence, je me suis tres respectueusement opposé à cette raison que tout le monde trouvoit sans réplique. Je lui ai dit qu’il n’avoit qu’à inviter à sa table ceux qui par nature mangeoient comme deux. — Où sont-ils ? — L’affaire est delicate. V. E. doit essayer des convives, et après les avoir trouvés tels que vous les desirez, savoir aussi vous les conserver sans leur en dire la raison ; car il n’y a au monde personne de bien elevé qui voulût qu’on dise qu’il n’a l’honneur de manger avec V. E. que parce qu’il mange le double d’un autre.

Comprenant toute la force de mes paroles S. E. dit au curé de me conduire à diner le lendemain. Ayant trouvé que si je donnois le précepte bien, je donnois l’exemple encore mieux, il me fit son commensal quotidien.

Ce senateur qui avoit renoncé à tout excepté qu’à lui même, nourrissoit malgré son age et sa goute un penchant amoureux. Il aimoit Therese fille du comédien Imer qui demeuroit dans une maison voisine de son palais, dont les fenetres étoient vis à vis de l’appartement où il couchoit. Cette fille agée alors de dix sept ans, jolie, bizarre, coquette, qui apprennoit la musique pour aller l’exercer sur les théatres, qui se laissoit continuellement voir à ses fenetres, et dont les charmes avoient deja enivré le vieillard, lui étoit cruelle. Elle venoit presque tous les jours lui faire une belle visite, mais toujours accompagnée de sa mere, vieille actrice qui s’étoit retirée du théatre pour faire le salut de son ame, et qui avoit, comme de raison, formé le projet d’allier Dieu avec le diable. Elle conduisoit sa fille à la messe tous les jours, elle vouloit qu’elle allat à confesse tous les dimanches ; mais l’après diner elle la menoit chez le vieillard amoureux, dont la fureur dans la quelle il tomboit m’epouvantoit quand elle lui refusoit un baiser, lui alleguant en raison qu’ayant fait ses devotions le matin, elle ne pouvoit pas condescendre à offenser ce même Dieu qu’elle avoit mangé, et qu’elle avoit peut être encore dans son estomac. Quel tableau pour moi agé alors de quinze ans, que le vieillard admettoit uniquement à être témoin silencieux de ces scenes ! La scelerate mere applaudissoit la resistance de sa fille, et osoit sermonner le voluptueux, qui à son tour n’osoit pas refuter ses maximes trop ou point du tout chretiennes, et qui devait resister à la tentation de lui jéter à la figure ce qui lui seroit tombé entre les mains. Il ne savoit que lui dire. La colere prenoit la place de la concupiscence ; et après qu’elles étoient parties, il se soulageoit avec moi par des reflexions philosophiques. Obligé à lui répondre, et ne sachant que lui dire, je lui ai un jour suggeré le mariage. Il m’a etonné me répondant qu’elle ne vouloit pas devenir sa femme. — Pourquoi ? — Parcequ’elle ne veut pas encourir la haine de ma famille. — Offrez lui une grosse somme ; un état. — Elle ne voudroit pas, à ce qu’elle dit, commettre un peché mortel pour devenir reine du monde. — Il faut la violer, ou la chasser, la bannir de chez vous. — Je ne peux l’un ; et je ne peux pas me determiner à l’autre. — Tuez la. — Cela arrivera, si je ne meurs pas auparavant. — Votre Excellence est à plaindre. — Vas tu jamais chez elle ? — Non, car je pourrois en devenir amoureux ; et si elle etoit vis à vis de moi telle que je la vois ici, je deviendrois malheureux. — Tu as raison.

Après avoir été temoin de ces scenes, et honoré de ces dialogues je suis devenu le favori de ce seigneur. Il m’admit à l’assemblée du soir, composée, comme j’en ai deja rendu compte, de femmes surannées, et d’hommes d’esprit. Il me dit que c’étoit là que j’aprendrois une science beaucoup plus grande que la philosophie de Gassendi que j’étudiois alors par son ordre à la place de la peripateticienne dont il se moquoit. Il me donna des preceptes, dont il me demontra l’observance necessaire pour intervenir à son assemblée qui s’etonneroit d’y voir admis un garçon de mon age. Il m’ordonna de ne jamais parler que pour répondre à des interrogations de fait, et sur tout de ne dire jamais mon avis sur aucune matiere, car à l’age de quinze ans il ne m’etoit pas permis d’en avoir un. Fidelement soumis à ses ordres, je me suis gagné son estime, et en peu de jours je suis devenu l’enfant de la maison de toutes les dames qui alloient chez lui. En qualité de jeune abbé sans consequence, elles vouloient que je les accompagnasse lorsqu’elles alloient voir leurs filles, ou leurs nièces aux parloirs des couvens où elles etoient en pension : j’allois chez elles à toutes les heures, on ne m’annonçoit pas ; on me grondoit quand je laissois passer une semaine sans me laisser voir ; et quand j’allois dans l’appartement des filles, je les entendois se sauver ; mais elles s’appelloient folles d’abord qu’elles voyoient que ce n’étoit que moi. Je trouvois leur confiance charmante.

M. de Malipiero s’amusoit avant diner à m’interroger sur les avantages que me procuroit l’acueil que me fesoient les respectables dames que j’avois connues chez lui, me disant avant que je lui repondisse qu’elles etoient la sagesse même, et que tout le monde me jugeroit un coquin si je disois d’elles quelque chose de contraire à la bonne reputation dont elles jouissoient dans le monde. Il m’insinuoit par là le sage précepte de la discretion. Ce fut chez lui que j’ai connu madame Manzoni femme d’un notaire public dont j’aurai occasion de parler. Cette digne dame m’inspira le plus grand attachement. Elle me donna des leçons, et des conseils tres sages que si j’avois suivis, ma vie n’auroit pas été orageuse, et par consequent je ne l’aurois pas aujourd’hui trouvée digne d’être écrite.

Tant de belles connoissances avec des femmes qu’on appelle comme il faut me donnerent l’envie de plaire par la figure, et par l’elegance de me mettre ; mais mon curé y trouva à redire, d’accord en cela avec ma bonne grand-mere. Un jour me prenant à part il me dit avec des paroles mielleuses que dans l’état que j’avois embrassé je devois penser à plaire à Dieu par l’esprit, et non pas aux hommes par la figure : il condamna ma frisure trop etudiée, et l’odeur delicate de ma pomade : il me dit que le diable m’avoit pris par les cheveux, que j’etois excommunié si je poursuivois à les cultiver me citant les paroles d’un concile œcuménique Clericus qui nutrit comam anathema sit. Je lui ai repondu lui citant l’exemple de cent abbés qu’on ne regardoit pas comme excommuniés, et qu’on laissoit tranquilles, qui mettoient de la poudre trois fois plus que moi qui n’en mettois qu’une ombre, et qui se servoient d’une pommade ambrée qui fesoit mourir les femmes en couche, tandis que la mienne qui sentoit le jasmin m’attiroit les complimens de toutes les compagnies où j’allois. J’ai fini par lui dire que si j’avois voulu puer je me serois fait capucin ; et qu’en cela j’etois fort faché de ne pas pouvoir lui obéir.

Trois ou quatre jours après, il persuada ma grande mere de le laisser entrer dans ma chambre de si grand matin que je dormois encore. Elle m’a juré après que si elle avoit su ce qu’il alloit faire elle ne lui auroit pas ouvert la porte. Ce fier pretre qui m’aimoit s’approcha doucement de moi, et avec des bons ciseaux il me coupa impitoyablement tous mes cheveux de devant d’une oreille à l’autre. Mon frere François qui etoit dans l’autre chambre l’a vu, et l’a laissé faire. Il en fut même charmé, car portant peruque, il etoit jaloux de la beauté de mes cheveux. Il a été toute sa vie envieux, combinant cependant je ne sais pas comment l’envie avec l’amitié : son vice doit etre aujourd’hui mort de vieillesse, comme tous les miens.

Je me suis reveillé que l’ouvrage etoit deja fini. Après le fait le curé partit comme si de rien n’étoit. Mes deux mains furent celles qui me firent connoitre toute l’horreur de cette execution inouie.

Quelle colère ! Quelle indignation ! Quels projets de vengeance d’abord qu’un miroir à la main j’ai vu l’état dans lequel m’avoit mis ce pretre audacieux ! Ma grande mere accourut à mes cris ; mon frere rioit. La vieille femme me calma un peu convenant que le curé avoit outrepassé les bornes de la correction permise.

Déterminé à me venger je me suis habillé en ruminant cent noirs projets. Il me sembloit d’avoir droit de me venger au sang à l’abri de toutes les lois. Les théatres étant ouverts, je suis sorti en masque, et je suis allé chez l’avocat Carrara que j’avois connu chez M. Malipiero pour savoir si je pouvois attaquer le curé en justice. Il me dit qu’on avoit il n’y avoit pas longtems ruiné une famille à cause que le chef avoit coupé la moustache d’un marchand esclavon, ce qui est beaucoup moins qu’un toupé tout entier ; et qu’ainsi je n’avois qu’à ordonner si je voulois intimer d’abord au curé une extrajudiciaire qui le feroit trembler. Je lui ai dit de la faire, et de dire le soir à M. Malipiero par quelle raison il ne m’avoit pas vu à diner. Il étoit evident que je ne pouvois plus sortir sans masque tant que mes cheveux ne seroient pas revenus.

Je suis allé diner fort mal avec mon frere. L’obligation dans la quelle ce malheur me mettoit de devoir me priver de la table delicate à laquelle M. Malipiero m’avoit accoutumé n’etoit pas la moindre peine que je devois endurer à cause de l’action de ce violent curé dont j’etois le filleul. La rage qui m’obsedoit étoit telle que je versois des larmes. J’étois au desespoir que cet affront avoit en soi un caractere comique qui me donnoit un ridicule, que je regardois comme plus deshonorant qu’un crime. M’étant mis au lit de bonne heure, un bon someil de dix heures me rendit moins ardent ; mais non pas moins decidé à me venger par la force competente.

Je m’habillois donc pour aller lire l’extrajudiciaire chez M. Carrara, lorsque j’ai vu devant moi un habile friseur que j’avois connu chez Madame Contarini. Il me dit que M. Malipiero l’envoyoit pour qu’il me raccomodat les cheveux de façon que je pusse sortir, car il desiroit que j’allasse diner avec lui dans le même jour. Après avoir consideré le degat, il me dit, se mettant à rire, que je n’avois qu’à le laisser faire, en m’assurant qu’il me mettra en état de sortir frisé avec encore plus d’elegance qu’auparavant. Cet habile garçon me rendit tous les cheveux du devant egaux aux coupés, et m’accomoda en vergette si bien que je me suis trouvé content, satisfait, et vengé.

J’ai dans l’instant oublié l’injure, je suis allé dire à l’avocat que je ne voulois plus me venger, et j’ai volé chez M. Malipiero où le hazard fit que je trouvasse le curé, au quel malgré ma joie j’ai lancé un coup d’œil foudroyant. On ne parla pas de l’affaire, M. Malipiero observa tout, et le curé partit certainement repenti de ce qu’il avoit fait, car ma frisure etoit si recherchée qu’elle meritoit tout de bon l’excommunication.

Après le depart de mon cruel parein, je n’ai pas dissimulé avec M. Malipiero : je lui ai dit en clairs termes que je me chercherois une autre eglise, car je ne voulois absolument plus être membre de celle d’un homme capable de pareils excès. Le sage vieillard me dit que j’avois raison. C’etoit le moyen de me faire faire tout ce qu’on vouloit. Le soir toute l’assemblée, qui avoit deja su l’histoire, me fit compliment m’assurant que rien n’étoit plus joli que ma frisure. J’étois le plus content de tous les garçons, et encore plus content de ce qu’il y avoit deja quinze jours que l’affaire étoit arrivée, et que M. Malipiero ne me parloit jamais de rétourner à l’eglise. Ma seule grand-mere m’ennuyoit me disant toujours que je devois y retourner.

Mais lorsque je croyois que ce seigneur ne m’en parleroit plus, je fus tres surpris de l’entendre me dire que le cas se présentoit que je pourrois retourner à l’eglise ayant du curé même une tres ample satisfaction. En qualité, poursuivit-il à me dire, de president de la confraternité du St Sacrement c’est à moi à choisir l’orateur qui en fasse le panegirique le quatrieme Dimanche de ce mois qui tombe précisément le lendemain du jour de Noël. Or c’est toi que je vais lui proposer, et je suis sûr qu’il n’osera pas te refuser. Que dis tu de ce triomphe ? Te semble-t-il beau ?

À cette proposition ma surprise fut extrême ; car il ne m’étoit jamais passé par la tête ni de devenir predicateur, ni d’être capable de composer un sermon, et de le debiter. Je lui ai dit que j’etois sûr qu’il badinoit ; mois d’abord qu’il m’assura qu’il parloit tout de bon, il n’eut besoin que d’une minute pour me persuader, et me rendre certain que j’etois né pour devenir le plus célèbre predicateur du siècle, d’abord que je serois devenu gras, car dans ce tems là j’étois fort maigre. Je ne doutois ni de ma voix, ni de mon action, et pour ce qui regardoit la composition je me suis facilement senti assez de force pour produire un chef d’œuvre.

Je lui ai dit que j’etois pret, et qu’il me tardoit d’etre chez moi pour commencer à écrire le panegirique. Sans être théologien, lui dis-je, je connois la matiere. Je dirai des choses surprenantes, et toutes neuves. Le lendemain il me dit que le curé avoit été enchanté de son choix, et plus encore de ma bonne volonté à accepter cette sainte commission, mais qu’il exigeoit que je lui montrasse ma composition d’abord que je l’aurois achevée, car la matiere étant du ressort de la plus sublime théologie il ne pouvoit me permettre de monter en chaire qu’étant sûr que je n’aurois pas dit des heresies. J’y ai consenti, et dans le courant de la semaine j’ai composé, et mis en net mon panegirique. Je le conserve, et qui plus est je le trouve excellent.

Ma pauvre grand-mere ne fesoit que pleurer de consolation voyant son petit-fils devenu apôtre. Elle voulut que je le lui lusse, elle l’ecouta en disant son chapelet, et elle le trouva fort beau. M. Malipiero, qui n’ecoutoit pas disant le chapelet, me dit qu’il ne plairoit pas au curé. J’avois pris mon theme d’Horace Ploravere suis non respondere favorem speratum meritis. Je deplorois la mechanceté et l’ingratitude du genre humain qui avoient fait manquer le projet que la divine sagesse avoit enfanté pour le redimer. Il n’auroit pas voulu que j’eusse pris mon theme d’un ethnique ; mais il étoit enchanté que mon sermon ne fût pas entrelardé de citations latines.

Je suis allé chez le curé pour le lui lire : il n’y étoit pas ; et devant l’attendre je suis devenu amoureux d’Angela sa nièce, qui brodoit au tambour, qui me dit qu’elle avoit envie de me connoitre, et qui ayant envie de rire, voulut que je lui contasse l’histoire de mon toupè que son sacré oncle m’avoit coupé. Cet amour me fut fatal ; il fut cause de deux autres, qui furent causes de plusieurs autres causes qui aboutirent à la fin à me faire renoncer à l’etat d’ecclésiastique. Mais allons tout doucement.

Le curé en arrivant ne me parut pas faché de me voir entretenu par sa niece qui avoit mon même age. Après avoir lu mon sermon il me dit que c’étoit une fort jolie diatribe académique ; mais qu’elle ne pouvoit pas convenir à la chaire. — Je vous en donnerai un, me dit il, de ma façon, que personne ne connoit. Vous l’apprendrez par cœur, et je vous permets de dire qu’il est de vous. — Je vous remercie tres reverend. Je veux donner du mien ou rien. — Mais vous ne debiterez pas celui-ci dans mon eglise. — Vous parlerez de cela à M. Malipiero. En attendant je vais porter ma composition à la censure ; puis à Monseigneur patriarche, et si on n’en veut pas je la ferai imprimer. — Venez ici jeune homme. Le patriarche sera de mon avis.

Le soir j’ai conté en pleine assemblée à M. Malipiero mon altercation avec le curé. On m’a fait lire mon panegirique, qui a obtenu tous les suffrages. On loua ma modestie en ce que je ne citois aucun saint pere qu’étant jeune je ne pouvois pas connoitre, et les femmes me trouverent admirable en ceci qu’il n’y avoit autre passage latin que le texte d’Horace qui quoique grand libertin disoit cependant de tres bonnes choses. Une niece du patriarche qui etoit là me promit de prevenir son oncle auquel j’etois determiné à réclamer. M. Malipiero me dit d’aller conferer avec lui le lendemain matin avant toute autre demarche.

J’ai obéi ; et il envoya chercher le curé qui vint d’abord. Après l’avoir laissé parler tant qu’il voulut, je l’ai convaincu lui disant qu’ou le patriarche approuvera mon sermon, et je le reciterai sans qu’il risque rien ; ou il le desapprouvera, et je flechirai. — N’y allez pas, me dit-il, et je l’approuve : je vous demande seulement de changer le texte, car Horace etoit un scelerat. — Pourquoi citez vous Seneque, Origene, Tertullien, Boece qui etant tous heretiques doivent vous paroitre plus abominables qu’Horace, qui enfin ne pouvoit pas être chretien ?

Mais enfin j’ai cedé pour faire plaisir à M. Malipiero, et j’y ai mis le texte que le curé a voulu malgré qu’il ne quadrat pas avec mon sermon. Je le lui ai donné pour avoir un prétexte allant le prendre le lendemain de parler à sa niece.

Mais ce qui me divertit fut le docteur Gozzi. Je lui ai envoyé mon sermon par vanité. Il me le renvoya le desapprouvant, et me demandant si j’etois devenu fou. Il me disoit que si on me permettoit de le reciter en chaire je me deshonorerois avec celui qui m’avoit elevé.

J’ai recité mon sermon dans l’eglise de St Samuel ayant un auditoire des plus choisis. Après m’avoir beaucoup applaudi la prediction qu’on me fit fut générale. J’etois destiné à devenir le premier predicateur du siècle, puisqu’à l’age de quinze ans personne n’avoit jamais si bien joué ce rôle.

Dans la bourse, où la coutume est de donner l’aumône au predicateur, le sacristain qui la vida trouva à peu près cinquante cequins, et des billets amoureux qui scandaliserent les bigots. Un billet anonyme, dont j’ai cru de connoitre la personne qui me l’avoit écrit, me fit faire un faux pas, dont je crois de devoir faire grace au lecteur. Cette riche moisson dans le grand besoin d’argent que j’avois, me fit tout de bon penser à devenir predicateur, et j’ai expliqué ma vocation au curé lui demandant son secours. Par ce moyen je me suis mis en possession d’aller tous les jours chez lui, où je devenois toujours plus amoureux d’Angela qui vouloit bien que je l’aimasse, mais qui exerçant la vertu d’un dragon etoit obstinée à ne m’accorder la moindre faveur. Elle vouloit que je quittasse l’état d’ecclesiastique, et devenir ma femme. Je ne pouvois pas m’y résoudre ; mais esperant de la faire changer d’avis je poursuivois. Son oncle m’avoit donné la comission de composer un panegirique à S. Joseph pour que je le recitasse le 19 de Mars 1741. Je l’ai fait, et le curé même en parloit avec enthousiasme ; mais c’étoit decidé que je ne dusse avoir preché sur la terre qu’une seule fois. Voici cette histoire miserable ; mais trop vraie qu’on a la barbarie de trouver comique.

J’ai cru de n’avoir pas besoin de me donner beaucoup de peine pour apprendre mon sermon par cœur. J’en etois l’auteur, je savois de le savoir ; et le malheur de l’oublier ne me sembloit pas dans l’ordre des choses possibles. Je pouvois oublier une phrase ; mais je devois être le maitre d’en substituer une autre, et tout comme je ne restois jamais court quand je parlois à une compagnie d’honetes gens, je ne trouvois pas vraisemblable qu’il put m’arriver de rester muet vis à vis d’un auditoire, où je ne connoissois personne qui pût me rendre timide, et me faire perdre la faculté de raisonner. Je me divertissois donc à mon ordinaire me contentant de relire soir, et matin ma composition pour la bien imprimer dans ma memoire, dont je n’avois jamais eu raison de me plaindre.

Le jour donc du 19 de mars dans lequel je devois quatre heures après midi monter en chaire pour reciter mon sermon, je n’ai pas eu le courage de me priver du plaisir de diner avec le comte de Mont Real qui logeoit chez moi, et qui avoit invité le patricien Barozzi qui après Paques devoit epouser la comtesse Lucie sa fille.

J’etois encore à table avec toute la belle compagnie, lorsqu’un clerc vint m’avertir qu’on m’attendoit à la sacristie. Avec l’estomac plein et la tete alterée, je pars, je cours à l’eglise, je monte en chaire.

Je dis tres bien l’exorde, et je prends haleine. Mais à peine prononcées les cent premières paroles de la narration, je ne sais plus ni ce que je dis, ni ce que je dois dire, et voulant poursuivre à force je bats la campagne, et ce qui achève de me perdre est un bruit sourd de l’auditoire inquiet qui s’etoit trop aperçu de ma deroute. Je vois plusieurs sortir de l’eglise, il me semble d’entendre rire, je perds la tête, et l’espoir de me tirer d’affaires. Je peux assurer mon lecteur que je n’ai jamais su si j’ai fait semblant de tomber en défaillance, ou si j’y suis tombé tout de bon. Tout ce que je sais est que je me suis laissé tomber sur le plancher de la chaire en donnant un grand coup de tete contre le mur desirant qu’il me l’eut fendue. Deux clercs sont venus me prendre pour me reconduire à la sacristie, sans dire le mot à personne j’ai pris mon manteau et mon chapeau, et je suis allé chez moi. Enfermé dans ma chambre je me suis mis en habit court tel que les abbés le portent à la campagne, et après avoir mis dans un portemanteau mon necessaire je suis allé demander de l’argent à ma grand-mere, et je suis allé à Padoue prendre mes terzenes. J’y suis arrivé à minuit, où je me suis d’abord couché avec mon bon docteur Gozzi, auquel je ne me suis pas soucié de faire la narration de mon desastre. Après avoir fait tout ce que je devois pour mon doctorat pour l’année suivante je suis retourné à Venise après Paques, où j’ai trouvé mon malheur oublié ; mais il n’y a plus eu question de me faire precher. On a eu beau m’encourager. J’ai entièrement renoncé à ce métier.

La veille de l’Ascension le mari de Madame Manzoni me presenta à une jeune courtisane qui fesoit alors à Venise le plus grand bruit. On l’appelloit la Cavamacchie, ce qui veut dire degraisseuse, parceque son pere avoit fait le metier de degraisseur. Elle auroit voulu se faire appeller Preati, parceque tel étoit son nom de famille ; mais ses amis l’appeloient Juliette ; c’étoit son nom de bapteme, et assez joli pour pretendre d’aller sur l’histoire.

La renomée de cette fille venoit de ce que le marquis Sanvitali parmesan lui avoit déboursé cent mille ecus pour prix de ses faveurs. On ne parloit à Venise que de sa beauté. Ceux qui pouvoient parvenir à lui parler se croyoient heureux, et tres heureux ceux qui etoient admis à sa coterie. Comme je devrai plusieurs fois parler d’elle dans ces memoires, le lecteur aura pour agréable d’aprendre en peu de mots son histoire.

Dans l’année 1735, Juliette agée de quatorze ans porta un habit degraissé à un noble venitien nommé Marco Muazzo. Ce noble l’ayant trouvée charmante malgré ses guenilles, alla la voir chez son pere même avec un celebre avocat nommé Bastien Uccelli. Cet Uccelli étonné plus encore de l’esprit romanesque, et folatre de cette fille que de sa beauté, et de sa belle taille, la mit dans un appartement bien meublé, lui donna un maitre de musique, et en fit sa maitresse. Dans le tems de la foire il la conduisit avec lui sur le liston, où elle etonna tous les amateurs. En six mois de tems elle se crut devenue assez musicienne pour s’engager avec un entrepreneur, qui la prit pour la conduire à Vienne jouer un role de castrato dans un opera de Metastasio. L’avocat alors crut de devoir la quitter la cedant à un riche juif, qui après lui avoir donné des diamans la quita aussi. À Vienne, ses charmes lui procurerent l’applaudissement qu’elle ne pouvoit pas esperer de son talent trop au dessous du mediocre. La foule d’adorateurs qui alloient sacrifier à l’idole, et qui se renouvelloit de semaine en semaine, fit determiner l’auguste Marie-Therese à detruire ce nouveau culte. Elle fit ordonner à la nouvelle divinité de sortir d’abord de la capitale de l’Autriche. Ce fut le comte Bonifazio Spada qui la reconduisit à Venise, d’où elle partit pour aller chanter à Parme. Ce fut là qu’elle fit devenir amoureux le comte Jacques Sanvitali ; mais sans consequence, puisque la marquise qui n’entendoit pas raillerie lui donna un soufflet dans sa propre loge à un certain propos dans lequel la virtueuse lui parut insolente. Cet affront degouta Juliette du theatre au point qu’elle y renonça pour toujours. Elle retourna à sa patrie. Riche de la réputation d’avoir été sfratata de Vienne elle ne pouvoit pas manquer de faire fortune. C’etoit devenu un titre. Quand on vouloit dire du mal d’une chanteuse, ou danseuse, on disoit qu’elle avoit été à Vienne où on l’avoit meprisée au point que l’impératrice n’avoit pas cru qu’elle valut la peine d’être chassée. Monsieur Steffano Querini des Papozzes devint d’abord son amant en titre, et trois mois après greluchon, d’abord que le marquis de Sanvitali se declara son amant dans le printems de l’année 1740. Il débuta par lui donner ducats courans. Pour empecher le monde d’attribuer à foiblesse le don d’une somme si exorbitante, il dit qu’elle étoit à peine suffisante pour venger la virtuose d’un soufflet que sa femme lui avoit donné. Juliette cependant n’a jamais voulu l’avouer, et elle eut raison ; rendant hommage à l’héroïsme du marquis elle se seroit trouvée déshonorée. Le soufflet auroit fletri des charmes qu’elle etoit glorieuse de voir le monde convaincu de leur valeur intrinsèque.

Dans l’année suivante 1741, M. Manzoni me presenta à cette Frine comme un jeune abbé qui commençoit à se faire un nom.

Elle logeoit à S. Paternian aux pieds du pont dans une maison qui appartenoit à M. Piaï. Je l’ai vue en compagnie de six ou sept courtisans aguerris. Elle étoit negligeament assise sur un sopha près de M. Querini. Sa personne m’a surpris ; elle me dit d’un ton de princesse, me regardant comme si j’avois été à vendre qu’elle n’étoit pas fachée d’avoir fait ma connoissance. D’abord qu’elle me fit asseoir, j’ai commencé aussi à l’examiner tout à mon aise. La chambre n’étoit pas grande ; mais il n’y avoit pas moins de vingt bougies.

Juliette étoit une belle personne de la grande taille agée de dix huit ans, dont la blancheur eblouissante, l’incarnat des joues, le vermillon des lèvres, le noir, et la ligne courbe, et tres etroite de ses sourcils me parurent artificiels. Deux beaux rateliers de dents fesoient qu’on ne remarquat pas que sa bouche fût trop grande. Aussi avoit elle soin de la tenir toujours riante. Sa gorge n’étoit qu’une belle, et ample table sur laquelle un fichu placé avec art vouloit faire imaginer que les mets qu’on y desire se trouvoient ; mais je n’y ai pas consenti. Malgré les bagues, et les bracelets je me suis aperçu que ses mains étoient trop larges, et trop charnues ; et en dépit du soin qu’elle avoit de ne pas montrer ses pieds, une pantoufle qui gisoit au bas de sa robe m’instruisit qu’ils etoient aussi grands qu’elle : proportion desagréable qui déplait non seulement aux chinois, et aux espagnols ; mais à tous les connoisseurs. On veut qu’une grande femme ait les pieds petits : c’étoit le gout de Monsieur d’Holopherne qui sans cela n’auroit pas trouvé charmante madame Judith. Et sandalia eius, dit le saint Esprit, rapuerunt oculos ejus. Dans mon examen réfléchi, la comparant aux ducats que le parmesan lui avoit donnés, je m’étonnois de moi même qui n’aurois pas donné un cequin pour parcourir toutes ses autres beautés quas insternebat stola.

Un quart d’heure après mon arrivée, le murmure de l’eau frappée par les rames d’une gondole qui abordoit, annonça le prodigue marquis. Nous nous levames, et M. Querini quita vite sa place rougissant un peu. M. de Sanvitali plus vieux que jeune, et qui avoit voyagé, prit place près d’elle mais non pas sur le sopha, ce qui obligea la belle à se tourner. Ce fut alors que j’ai pu la voir en face. Je l’ai trouvée plus belle qu’en profil. En quatre ou cinq fois que je lui ai fait ma cour, je me suis trouvé en état de dire à l’assemblée de M. de Malipiero qu’elle ne pouvoit plaire qu’à des gourmands usés, car elle ne possédoit ni les beautés de la simple nature, ni l’esprit de la société, ni un talent marqué, ni les manieres aisées. Ma decision plut à toute l’assemblée ; mais M. Malipiero me dit à l’oreille en riant que Juliette seroit certainement informée du portrait que je venois de faire, et qu’elle deviendroit mon ennemie. Il devina.

Je trouvois cette célèbre fille singuliere en ce qu’elle ne m’adressoit que tres rarement la parole, et en ce qu’elle ne me regardoit jamais qu’approchant à sa vue myope une lentille concave, ou en retrecissant ses paupières, comme si elle n’eut pas voulu me rendre digne de voir entierement ses yeux, dont la beauté étoit incontestable. Ils étoient bleux, fendus à merveille, à fleur de tête, et enluminés par un iris inconcevable que la nature ne donne quelquefois qu’à la jeunesse ; et qui disparoît ordinairement vers les quarante ans après avoir fait des miracles. Le défunt roi de Prusse l’a conservé jusqu’à sa mort.

Juliette sut le portrait que j’avois fait d’elle chez M. Malipiero. L’indiscret avoit été le rationnaire Xavier Cortantini. Elle dit à ma presence à M. Manzoni qu’un grand connoisseur lui avoit trouvé des deffauts qui la declaroient maussade ; mais elle ne les specifia pas. Je me suis apperçu qu’elle tiroit sur moi de bricole, et je m’attendois à l’ostracisme. Elle me le fit cependant attendre une bonne heure. On vint sur le propos d’un concert que le comedien Imer avoit donné, où sa fille Therese avoit brillé. Elle me demanda d’emblée ce que M. Malipiero fesoit d’elle : je lui ai répondu qu’il lui donnoit de l’education. — Il en est capable, me repondit elle, car il a beaucoup d’esprit ; mais je voudrois savoir ce qu’il fait de vous. — Tout ce qu’il peut. — On m’a dit, qu’il vous trouve un peu bête.

Les rieurs, comme de raison, furent pour elle. Ne sachant que repondre, j’ai manqué de rougir, et je suis parti un quart d’heure après sûr de ne plus remettre les pieds chez elle. La narration de cette rupture amusa beaucoup mon vieux senateur le lendemain à diner. J’ai passé l’été en allant filer le parfait amour avec Angela à l’école, où elle alloit apprendre à broder. Son avarice à m’accorder des faveurs m’irritoit ; et mon amour m’etoit deja devenu un tourment. Avec un grand instinct j’avois besoin d’une fille dans le gout de Bettine qui aimat à assouvir le feu de l’amour sans l’eteindre. Mais je me suis bien vite defait de ce gout frivole. Ayant moi meme une espece de virginité j’avois la plus grande veneration pour celle d’une fille. Je la regardois comme le Palladium de Cecrops. Je ne voulois pas des femmes mariées. Quelle sottise ! J’etois assez dupe pour être jaloux de leurs maris. Angela etoit negative au supreme degré sans cependant être coquette. Elle me sechoit : je maigrissois. Les discours pathetiques, et plaintifs que je lui tenois au tambour où elle brodoit avec deux de ses camarades qui étoient sœurs fesoient plus d’effet sur elles que sur son cœur trop esclave de la maxime qui m’empoisonnoit. Si je n’avois eu d’yeux que pour elle je me serois apperçu que ces deux sœurs avoient plus de charmes qu’elle ; mais elle m’avoit obstiné. Elle me disoit qu’elle étoit prête à devenir ma femme, et elle croyoit que je ne pouvois pas desirer d’avantage. Elle m’assommoit quand à titre d’extreme faveur elle me disoit que l’abstinence la fesoit souffrir autant que moi.

Au commencement de l’automne, une lettre de la comtesse de Mont-réal m’appella à sa campagne dans le Frioul à une terre qui lui appartenoit appellée Paséan. Elle devoit avoir brillante compagnie avec celle de sa fille devenue dame venitienne, qui avoit esprit, et beauté, et un œil si beau qu’il la dedommageoit de l’autre qu’une taie rendoit affreux.

Ayant trouvé à Pasean la gaieté il ne me fut pas difficile de l’augmenter oubliant pour quelque tems la cruelle Angela. On m’a donné une chambre rez de chaussée attenante au jardin, où je me suis trouvé bien logé sans me soucier de savoir de qui j’etois voisin. Le lendemain à mon reveil mes yeux furent agréablement surpris par le charmant objet qui s’approcha de mon lit pour me servir du caffè. C’étoit une fille toute jeune, mais formée comme le sont les filles de ville qui ont dix sept ans : elle n’en avoit que quatorze. Blanche de peau, noire d’yeux, et de cheveux, echevelée, et couverte de sa seule chemise et d’un jupon lacé de travers, qui laissoit voir nue la moitié de sa jambe elle me regardoit d’un air libre, et serein comme si j’avois été sa vieille connoissance. Elle me demanda si j’avois été content de mon lit. — Oui. Je suis sûr que c’est vous qui l’avez fait. Qui etes-vous ? — Je suis Lucie, fille du concierge, je n’ai ni freres, ni sœurs, et j’ai quatorze ans. Je suis bien aise que vous n’ayez pas un valet, car je vous servirai moi même, et je suis sûre que vous serez content.

Enchanté de ce debut, je me mets sur mon séant, elle me passe ma robe de chambre me disant cent choses que je ne comprenois pas. Je prends mon caffè interdit autant qu’elle étoit à son aise ; et étonné d’une beauté à laquelle il etoit impossible d’etre indifferent. Elle s’étoit assise sur le pied de mon lit, ne justifiant la liberté qu’elle prenoit que par un rire qui disoit tout. Son pere et sa mere entrerent que j’avois encore la tasse à la bouche. Lucie ne bouge pas : elle les regarde ayant un air de se pavaner du poste dont elle avoit pris possession. Ils la grondent avec douceur, me demandant excuse pour elle.

Ces bonnes gens me disent cent honetetés ; et Lucie part pour ses affaires. Ils m’en font l’eloge : c’est leur enfant unique, cheri, la consolation de leur vieillesse. Lucie leur est obéissante ; elle craint Dieu, elle est saine comme un poisson ; elle n’a qu’un defaut. — Quel est-il ? — Elle est trop jeune. — Charmant defaut.

Dans moins d’une heure je me trouve convaincu que je parlois à la probité, à la verité, aux vertus sociales, et au vrai honneur.

Voila Lucie qui rentre toute riante, debarbouillée, coiffée à sa guise, chaussée, vetue, et qui après m’avoir fait une reverence de village va donner des baisers à sa mere, puis va s’asseoir sur les genoux de son pere ; je lui dis de s’asseoir sur le lit ; mais elle me dit que tant d’honneur ne lui convient pas quand elle est vetue.

L’idée simple, innocente, et enchanteresse que je trouve dans cette reponse, me fait rire. J’examine si elle etoit alors plus jolie qu’une heure auparavant, et je decide pour l’auparavant. Je la mets au-dessus, non seulement d’Angela ; mais de Bettine aussi.

Le friseur vient, l’honete famille s’en va, je m’habille, je monte, et je passe la journée tres gayement comme on la passe à la campagne en compagnie choisie. Le lendemain à peine reveillé je sonne, et voila Lucie qui reparoît devant moi la même que la veille surprenante dans ses raisonnemens, et dans ses manieres. Tout dans elle brilloit sous le charmant vernis de la candeur, et de l’innocence. Je ne pouvois pas concevoir comment étant sage, et honete, et point du tout bête, elle ignoroit qu’elle ne pouvoit s’exposer ainsi à mes yeux sans crainte de m’enflammer. Il faut, me disois-je, que n’attachant aucune importance à certains badinages, elle ne soit pas scrupuleuse. Dans cette idée, je me decide à la convaincre que je lui rendois justice. Je ne me sens pas coupable vis à vis de ses parens, car je les suppose aussi insoucieux qu’elle. Je ne crains pas non plus d’être le premier à allarmer sa belle innocence, et à introduire dans son ame la tenebreuse lumiere de la malice. Ne voulant enfin ni être la dupe du sentiment, ni en agir contre, j’ai voulu m’eclaircir. J’allonge sans façon une main libertine sur elle, et par un mouvement qui semble involontaire, elle recule, elle rougit, sa gaieté disparoit, et elle se tourne faisant semblant de chercher, elle ne savoit pas quoi, jusqu’à ce qu’elle se trouve delivrée de son trouble. Cela s’est fait dans une minute. Elle s’approche de nouveau, ne lui restant que la honte de s’être laissée connoitre malicieuse, et la peur d’avoir mal interpreté une action, qui de ma part auroit pu ou etre innocente ou du bel usage. Elle rioit deja. J’ai vu dans son ame tout ce que je viens d’écrire, et je me suis hâté de la rassurer. Voyant que je risquois trop par l’action, je me suis proposé d’employer la matinée du lendemain à la faire parler.

Après avoir pris mon caffè je l’interromps sur un propos qu’elle me tenoit pour lui dire qu’il fesoit froid, et qu’elle ne le sentiroit pas se mettant près de moi sous la couverture. — Vous incommoderai-je ? — Non ; mais je pense que ta mere pourroit entrer. — Elle ne pensera pas à malice. — Viens. Mais tu sais quel risque nous courons. — Certainement, car je ne suis pas bete ; mais vous etes sage, et qui plus est pretre. — Viens donc ; mais ferme auparavant la porte. — Non non ; car on penseroit que sais je. Elle vint donc à la place que je lui ai faite me faisant un long conte auquel je n’ai rien compris, car dans cette position, ne voulant pas me rendre aux mouvemens de la nature, j’étois le plus engourdi de tous les hommes. L’intrépidité de Lucie, qui certainement n’étoit pas feinte, m’en imposoit au point que j’avois honte à lui faire voir clair. Elle me dit enfin que quinze heures venoient de sonner, et que si le vieux comte Antonio descendoit, et nous voyoit là comme nous étions il diroit des plaisanteries qui l’ennuieroient. C’est un homme, me dit elle, que quand je le vois je me sauve. Je m’en vais parceque je ne suis pas curieuse de vous voir sortir du lit.

Je suis resté là plus d’un quart d’heure immobile, et à faire pitié, car j’etois vraiment en état de violence. Les raisonnemens dans lesquels je l’ai engagée le lendemain, sans la faire entrer dans mon lit, finirent de me convaincre qu’elle etoit à juste titre l’idole de ses parens, et que la liberté de son esprit, et sa conduite sans gêne ne venoient que de son innocence, et de la pureté de son ame. Sa nayveté, sa vivacité, sa curiosité, son frequent rougir lorsqu’elle me disoit des choses qui m’excitoient à rire, et dans lesquelles elle n’entendoit pas finesse, tout me fesoit connoitre que c’étoit un ange incarné qui ne pouvoit manquer de devenir la victime du premier libertin qui l’entreprendroit. Je me sentois bien sûr que ce ne seroit pas moi. La seule pensée me fesoit fremir. Mon amour propre même garantissoit l’honneur de Lucie à ses parens honetes qui me l’abandonnoient ainsi, fondés sur la bonne opinion qu’ils avoient de mes mœurs. Il me sembloit que je deviendrois le plus malheureux des hommes en trahissant la confiance qu’ils avoient en moi. J’ai donc pris le parti de souffrir, et sûr d’obtenir toujours la victoire je me suis determiné à combattre, content que sa presence fût la seule récompense de mes desirs. Je n’avois pas encore appris l’axiome que tant que le combat dure, la victoire est toujours incertaine.

Je lui ai dit qu’elle me feroit plaisir à venir de meilleure heure, et à me reveiller meme si je dormois, car moins je dormois mieux je me portois. Ainsi les deux heures de discours devinrent trois qui passoient comme un eclair. Lorsque sa mere qui la cherchoit la trouvoit assise sur mon lit, elle n’avoit plus rien à lui dire, admirant la bonté que j’avois de la souffrir. Lucie lui donnoit cent baisers. Cette trop bonne femme me prioit de lui donner des leçons de sagesse, et de lui cultiver l’esprit. Après son depart Lucie ne croyoit pas d’être plus libre. La compagnie de cet ange me fesoit souffrir les peines de l’enfer. Dans la tentation continuelle où j’etois d’inonder de baisers sa physionomie, lorsqu’en riant elle la mettoit à deux doigts de la mienne me disant qu’elle desiroit d’être ma sœur, je me gardois bien de prendre ses mains entre les miennes ; un seul baiser que je lui aurois donné auroit fait sauter en l’air l’edifice, car je me sentois devenu une vraie paille. Je m’etonnois toujours quand elle partoit, d’avoir obtenu la victoire ; mais insatiable de lauriers il me tardoit de voir le retour du lendemain pour renouveller le doux, et dangereux combat. Ce sont les petits desirs qui rendent un jeune homme hardi : les grands l’hebètent.

Au bout de dix à douze jours, me trouvant dans la necessité de finir, ou de devenir scelerat, j’ai choisi de finir parceque rien ne m’assuroit d’obtenir le salaire dû à ma sceleratesse dans le consentement de l’objet qui me l’auroit fait commettre. Lucie devenue dragon lorsque je l’aurois mise dans le cas de devoir se défendre, la porte de la chambre étant ouverte, m’auroit exposé à la honte, et au triste repentir. Cette idée m’effrayoit. Il falloit finir, et je ne savois comment m’y prendre. Je ne pouvois plus resister à une fille, qui à la pointe du jour n’ayant au-dessus de sa chemise qu’un jupon, couroit avec la gaieté dans l’ame sur moi me demandant comment j’avois dormi, et me mettant les paroles sur les levres. Je retirois ma tête, et en riant elle me reprochoit ma peur tandis qu’elle n’en avoit pas. Je lui repondais tres ridiculement qu’elle se trompoit, si elle croyoit que j’eusse peur d’elle qui n’etoit qu’une enfant. Elle me repondoit que la difference de deux ans n’étoit rien.

N’en pouvant donc plus, et devenant tous les jours plus amoureux, precisement à cause du spécifique des écoliers qui desarme en épuisant dans le moment la puissance ; mais qui irritant la nature l’excite à la vengeance qu’elle exerce en redoublant les desirs du tyran qui l’a domptée, j’ai passé toute la nuit avec le phantôme de Lucie devant mon esprit triste d’avoir decidé de la voir le matin pour la dernière fois. Le parti de la prier elle-même de ne plus venir me parut superbe, heroyque, unique, immancable. J’ai cru que Lucie non seulement se préteroit à l’execution de mon projet ; mais qu’elle concevroit de moi la plus haute estime pour tout le reste de sa vie.

La voila à la premiere clarté du jour flamboyante, radieuse, riante, echevelée courant à moi à bras ouverts ; mais devenant tout d’un coup triste parce qu’elle m’aperçoit pale, defait, et affligé. — Qu’avez-vous donc, me dit elle. — Je n’ai pas pu dormir. — Pourquoi ? — Parce que je me suis determiné à vous communiquer un projet triste pour moi ; mais qui me gagnera toute votre estime. — S’il doit vous concilier mon estime, il doit, au contraire, vous rendre gai. Dites moi pourquoi m’ayant tutoyée hier, vous me parlez aujourd’hui comme à une demoiselle. Que vous ai je fait ? monsieur l’abbé. Je m’en vais chercher votre caffè, et vous me direz tout après l’avoir pris. Il me tarde de vous entendre.

Elle va, elle revient, je le prends, je suis serieux, elle me dit des nayvetés qui me font rire, elle s’en rejouit ; elle remet tout à sa place, elle va fermer la porte parce qu’il fesoit du vent, et ne voulant pas perdre un seul mot de ce que j’allois lui dire, elle me dit de lui faire un peu de place. Je la lui fais sans rien craindre, parceque je me croyois egal à un mort.

Après lui avoir fait une fidele narration de l’état dans lequel ses charmes m’avoient mis, et des peines que j’avois soutenues pour avoir voulu resister au penchant de lui donner des marques evidentes de ma tendresse, je lui represente que ne pouvant plus endurer les tourmens que sa presence causoit à mon ame amoureuse, je me voyois reduit à devoir la prier de ne plus se montrer à mes yeux. L’ample matiere, la verité de ma passion, le desir qu’elle conçût que l’expedient que j’avois choisi étoit le plus grand effort d’un amour parfait me fournirent une eloquence sublime. Je lui ai peint les consequences affreuses qui pourroient nous rendre malheureux, si nous allions agir autrement de ce que sa vertu, et la mienne m’avoient contraint à lui proposer.

À la fin de mon sermon, elle essuya mes larmes avec le devant de sa chemise, sans songer que par cet acte charitable elle etaloit à mes yeux deux rochers faits pour faire faire naufrage au pilote le plus expert.

Après un moment de scene muette, elle me dit d’un ton triste que mes pleurs l’affligeoient ; et qu’elle n’auroit jamais pu deviner de pouvoir me donner motif d’en verser. Tout votre discours, me dit-elle, m’a fait voir que vous m’aimez beaucoup ; mais je ne sais pas pourquoi vous puissiez en être tant alarmé, tandis que votre amour me fait un plaisir infini. Vous me bannissez de votre presence parceque votre amour vous fait peur. Que feriez-vous, si vous me hayssiez ? Suis-je coupable parceque je vous ai rendu amoureux ? Si c’est un crime je vous assure que, n’ayant pas eu intention de le commettre, vous ne pouvez pas en conscience m’en punir. Il est cependant vrai que j’en suis un peu bien aise. Pour ce qui regarde les risques qu’on court quand on s’aime, et que je connois tres bien, nous sommes les maitres de les deffier. Je m’étonne que quoiqu’ignorante cela ne me paroisse pas difficile, tandis que vous, qui, à ce que tout le monde dit, avez tant d’esprit, craignez. Ce qui me surprend est que l’amour, n’étant pas une maladie, il ait pu vous rendre malade, tandis que l’effet qu’il fait sur moi est tout à fait le contraire. Seroit il possible que je me trompasse, et que ce que je sens pour vous ne fût pas de l’amour ? Vous m’avez vue si gaie en arrivant parceque j’ai rêvé à vous toute la sainte nuit ; mais cela ne m’a pas empechée de dormir, excepté que je me suis reveillée cinq à six fois pour savoir si c’etoit vraiment vous que j’avois entre mes bras. D’abord que je voyois que ce n’étoit pas vous, je me rendormois pour rattraper mon reve, et j’y réussissois. N’avois-je pas raison ce matin d’etre gaie ? Mon cher abbé, si l’amour est un tourment pour vous, j’en suis fachée. Seroit il possible que vous fussiez né pour ne pas aimer ? Je ferai tout ce que vous m’ordonnerez, excepté que, quand même votre guérison en dependroit, je ne pourrai jamais cesser de vous aimer. Si cependant pour guerir vous avez besoin de ne m’aimer plus, dans ce cas faites tout ce que vous pouvez, car je vous aime mieux vivant sans amour que mort par amour. Voyez seulement si vous pouvez trouver un autre expedient, car celui que vous m’avez communiqué m’afflige. Pensez. Il se peut qu’il ne soit pas si unique qu’il vous semble. Suggérez m’en un autre. Fiez vous à Lucie.

Ce discours vrai, nayf, naturel me fit voir combien l’eloquence de la nature est supérieure à celle de l’esprit philosophique. J’ai serré pour la premiere fois entre mes bras cette fille celeste, lui disant : oui, ma chere Lucie ; tu peux porter au mal qui me devore le plus puissant lenitif : laisse moi baiser mille fois ta langue, et ta bouche divine qui m’a dit que je suis heureux.

Nous passames alors une bonne heure dans le plus eloquent silence, excepté que Lucie s’écrioit de tems en tems : Ah ! mon Dieu ! Est il vrai que je ne reve pas ? Je l’ai malgré cela respectée dans l’essentiel, et precisement parce qu’elle ne m’opposoit la moindre resistance. C’étoit mon vice.

Je suis inquiète, me dit elle tout d’un coup : mon cœur commence à me parler. Elle saute du lit, elle le raccomode vite, et elle va s’asseoir sur le pied. Un instant après, sa mere entre, et referme la porte disant que j’avois raison car le vent étoit fort. Elle me fait compliment sur mes belles couleurs disant à sa fille d’aller s’habiller pour aller à la messe. Elle revint une heure après me dire que le prodige qu’elle avoit fait la rendoit glorieuse, car la santé qu’on me voyoit la rendoit mille fois plus certaine de mon amour que l’état pitoyable dans lequel elle m’avoit trouvé le matin. Si ton parfait bonheur, me dit-elle, ne depend que de moi, fais le. Je n’ai rien à te refuser.

Elle me laissa alors ; et malgré que mes sens flottassent encore dans l’ivresse, je n’ai pas manqué de reflechir que je me trouvois au bord du précipice ; et que j’avois besoin d’une grande force pour m’empecher d’y tomber.

Ayant passé tout le mois de Septembre à cette campagne je me suis trouvé onze nuits de suite en possession de Lucie qui sûre du bon someil de sa mere vint les passer entre mes bras. Ce qui nous rendoit insatiables etoit une abstinence, à laquelle elle fit tout ce qu’elle put pour me faire rénoncer. Elle ne pouvoit gouter la douceur du fruit defendu qu’en me le laissant devorer. Elle tenta cent fois de me tromper me disant que je l’avois deja cueilli, mais Bettine m’avoit trop bien instruit pour qu’on pût m’en imposer. Je suis parti de Paséan en l’assurant d’y retourner au printems ; mais en la laissant dans une situation d’esprit qui dut être la cause de son malheur. Malheur que je me suis bien reproché en Hollande vingt ans après, et que je me reprocherai jusqu’à la mort.

Trois ou quatre jours après mon retour à Venise, j’ai repris toutes mes habitudes redevenant amoureux d’Angela, esperant de parvenir au moins à ce où j’etois parvenu avec Lucie. Une crainte que je ne trouve pas aujourd’hui dans ma nature, une terreur panique des consequences fatales à ma vie à venir m’empechoit de jouir. Je ne sais pas si j’ai jamais été parfaitement honete homme ; mais je sais que les sentimens que je cherissois dans ma première jeunesse etoient beaucoup plus delicats que ceux auxquels je me suis habitué à force de vivre. Une mechante philosophie diminue trop le nombre de ce qu’on appelle préjugés.

Les deux sœurs qui travailloient au tambour avec Angela etoient ses amies intimes, et à part de tous ses secrets. Je n’ai su qu’après avoir fait connoissance avec elles qu’elles condamnoient la severité excessive de leur amie. N’étant pas assez fat pour croire que ces filles en ecoutant mes plaintes pussent devenir amoureuses de moi, non seulement je ne me gardois pas d’elles ; mais je leur confiois mes peines lorsqu’Angela n’y etoit pas. Je leur parlois souvent avec un feu de beaucoup supérieur à celui qui m’animoit lorsque je parlois à la cruelle qui l’abimoit. Le veritable amant a toujours peur que l’objet qu’il aime le croie exagerateur ; et la crainte de dire trop le fait dire moins de ce qui en est.

La maitresse de cette ecole vieille, et devote qui dans le commencement se montroit indifferente à l’amitié que je montrois d’avoir pour Angela, prit enfin en mauvaise part la frequence de mes visites, et en avertit le curé Tosello son oncle, qui me dit un jour avec douceur que je devois frequenter un peu moins cette maison, car mon assiduité pouvoit être mal interpretée, et prejudiciable à l’honneur de sa niece. Ce fut pour moi un coup de foudre ; mais recevant son avis de sang froid, je lui ai dit que j’irois passer ailleurs le tems que je passois chez la brodeuse.

Trois ou quatre jours après je lui ai fait une visite de politesse sans m’arreter un seul moment au tambour ; mais j’ai tout de même glissé entre les mains de l’aînée des deux sœurs qui s’appelloit Nanette une lettre dans laquelle il y en avoit une pour ma chere Angela, où je lui rendois compte de la raison qui m’avoit obligé à suspendre mes visites. Je la priois de penser au moyen qui pourroit me procurer la satisfaction de l’entretenir de ma passion. J’ecrivois à Nanette que j’irois le surlendemain prendre la reponse qu’elle trouveroit facilement le moyen de me remettre.

Cette fille fit tres bien ma commission, et deux jours après elle me remit la reponse dans le moment que je sortois de la sale sans que personne pût l’observer.

Angela dans un court billet, car elle n’aimoit pas à écrire, me promettoit une constance eternelle, me disant de tacher de faire tout ce que je trouverois dans la lettre que Nanette m’écrivoit. Voici la traduction de la lettre de Nanette que j’ai conservé comme toutes les autres qu’on trouve dans ces memoires.

« Il n’y a rien au monde, monsieur l’abbé, que je ne soye prête à faire pour ma chere amie. Elle vient chez nous tous les jours de fête, elle y soupe, et y couche. Je vous suggere un moyen de faire connoissance avec madame Orio notre tante ; mais si vous réussissez à vous introduire je vous avertis de ne pas montrer d’avoir du gout pour Angela, car notre tante trouveroit mauvais que vous vinssiez dans sa maison pour vous faciliter le moyen de parler à quelqu’un qui ne lui appartient pas. Voici donc le moyen que je vous indique, et auquel je preterai la main tant que je pourrai. Madame Orio quoique femme de condition n’est pas riche, et par consequent elle desire d’être inscrite dans la liste des veuves nobles qui aspirent aux graces de la confraternité du S. Sacrement, dont M. Malipiero est president. Dimanche passé Angela lui dit que vous possedez l’affection de ce seigneur, et que le vrai moyen de parvenir à obtenir son suffrage, seroit celui de vous engager à le lui demander. Elle lui dit follement que vous etes amoureux de moi, que vous n’alliez chez la brodeuse que pour pouvoir me parler, et que par consequent je pourrois vous engager à vous interesser pour elle. Ma tante repondit que vous étant pretre il n’y avoit rien à craindre, et que je pourrois vous écrire de passer chez elle ; mais je n’y ai pas consenti. Le procureur Rosa, qui est l’ame de ma tante dît que j’avois raison, et qu’il ne me convenoit pas de vous écrire ; mais que c’étoit elle même qui devoit vous prier d’aller lui parler pour une affaire de consequence. Il dit que s’il etoit vrai que vous eussiez du gout pour moi vous ne manqueriez pas d’y aller, et il la persuada à vous écrire le billet que vous trouverez chez vous. Si vous voulez trouver chez nous Angela differez à venir jusqu’après demain dimanche. Si vous pouvez obtenir de M. Malipiero la grace que ma tante desire, vous deviendrez l’enfant de la maison. Vous pardonnerez, si je vous traiterai mal, car j’ai dit que je ne vous aimois pas. Vous ferez bien à conter fleurette à ma tante même qui a soixante ans. M. Rosa n’en sera pas jaloux, et vous vous rendrez cher à toute la maison. Je vous menagerai l’ocasion de parler à Angela tête à tete. Je ferai tout pour vous convaincre de mon amitié. Adieu. »

J’ai trouvé ce projet parfaitement bien filé. J’ai reçu le soir le billet de Madame Orio, je suis allé chez elle comme Nanette m’avoit instruit ; elle me pria de m’interesser pour elle, et elle me remit tous les certificats qui pouvoient m’être necessaires. Je m’y suis engagé. Je n’ai presque pas parlé à Angela : j’ai enjolé Nanette qui m’a traité fort mal, et je me suis gagné l’amitié du vieux procureur Rosa qui dans la suite me fut utile.

Pensant au moyen d’obtenir de M. Malipiero cette grace j’ai vu que je devois recourir à Therese Imer, qui tiroit parti de tout à la satisfaction du vieillard toujours amoureux d’elle. Je lui ai donc fait une visite inattendue entrant même dans sa chambre sans me faire annoncer. Je l’ai trouvée seule avec le medecin Doro, qui fit d’abord semblant de n’être chez elle qu’en consequence de son metier. Il ecrivit alors un recipe, lui toucha le pouls, et il s’en alla.

Ce medecin Doro passoit pour etre amoureux d’elle, et M. Malipiero qui en étoit jaloux lui avoit defendu de le recevoir, et elle le lui avoit promis. Therese savoit que je n’ignorois pas cela, et elle dut être fachée que j’eusse decouvert qu’elle se moquoit de la parole qu’elle avoit donnée au vieillard. Elle devoit aussi craindre mon indiscretion. C’étoit le moment dans lequel je pouvois esperer d’obtenir d’elle tout ce que je desirerois.

Je lui ai dit en peu de mots quelle étoit l’affaire qui me conduisoit chez elle, et en même tems je l’ai assurée qu’elle ne devoit jamais me croire capable d’une noirceur. Therese après m’avoir assuré qu’elle ne demandoit pas mieux que de saisir l’occasion de me convaincre du desir qu’elle avoit de m’obliger, elle me demanda tous les certificats de la dame pour laquelle elle devoit s’interesser. En même tems elle me montra ceux d’une autre dame pour la quelle elle avoit promis de parler ; mais elle me promit de me la sacrifier, et elle tint parole. Le surlendemain, pas plus tard, j’ai eu le decret signé par Son Excellence en qualité de President de la Fraterne des pauvres. Madame Orio fut d’abord inscrite pour les graces qu’on tiroit au sort deux fois par an.

Nanette, et sa sœur Marton etoient orphelines filles d’une sœur de Madame Orio, qui pour tout bien n’avoit que la maison où elle habitoit, dont elle louoit le premier etage, et une pension de son frere qui etoit secretaire du conseil des dix. Elle n’avoit chez elle que ses deux charmantes nieces, dont l’une avoit seize ans, l’autre quinze. À la place de domestique elle avoit une porteuse d’eau qui pour quatre livres par mais alloit tous les jours lui faire le service de toute sa maison. Le seul ami qu’elle avoit etoit le procureur Rosa qui avoit comme elle l’age de soixante ans, et qui n’attendoit que la mort de sa femme pour l’epouser. Nanette, et Marton dormoient ensemble au troisieme etage dans un large lit, Angela couchoit aussi avec elles tous les jours de fête. Les jours ouvriers elles alloient toutes à l’école chez la brodeuse.

D’abord que je me suis vu possesseur du decret que Madame Orio desiroit, j’ai fait une courte visite à la brodeuse pour donner à Nanette un billet dans lequel je lui donnois la belle nouvelle que j’avois obtenu la grace, et que j’irois porter le decret à sa tante le surlendemain qui etoit un jour de fete. Je lui fesois les plus grandes instances pour qu’elle me menageat un entretien tete à tete avec Angela.

Nanette, attentive à mon arrivée le surlendemain, me donna un billet me disant de bouche de trouver le moyen de le lire avant de sortir de la maison. J’entre, et je vois Angela avec madame Orio, le vieux procureur, et Marton. Comme il me tardoit de lire le billet, je refuse une chaise, et je presente à la veuve ses certificats, et le decret d’admission aux graces : je ne lui demande autre recompense que l’honneur de lui baiser la main. — Ah ! Abbé de mon cœur vous m’embrasserez, et on n’y trouvera rien à redire puisque j’ai trente ans plus que vous. Elle devoit dire quarante cinq. Je lui donne les deux baisers, et elle me dit d’aller embrasser ses nieces aussi qui se sauverent dans l’instant. La seule Angela resta deffiant mon audace. La veuve me prie de m’asseoir. — Madame je ne peux pas. — Pourquoi donc ? Quel proceder ! — Madame je reviendrai. — Point du tout. — J’ai un pressant besoin. — J’entends. Nanette va la haut avec l’abbé, et montre lui. — Ma tante, vous me dispenserez. — Ah ! la begueule. Marton vas y toi même. — Ma tante, faites vous obéir de Nanette. — Helas ! madame, ces demoiselles ont raison. Je m’en vais. — Point du tout ; mes nieces sont des betes à quatre pattes. M. Rosa vous conduira.

Il me prend par la main, et il me mene au troisieme où il falloit, et il me laisse là. Voici le billet de Nanette :

« Ma tante vous priera à souper, mais vous vous dispenserez. Vous partirez lorsque nous nous mettrons à table et Marton ira vous eclairer jusqu’à la porte de la rue qu’elle ouvrira ; mais vous ne sortirez pas. Elle la fermera, et remontera. Tout le monde croira que vous etes parti. Vous remonterez à l’obscur l’escalier, et puis les deux autres jusqu’au troisieme etage. Les escaliers sont bons. Vous nous attendrez là toutes les trois. Nous viendrons après le depart de M. Rosa, et après que nous aurons mis notre tante au lit. Il ne tiendra qu’à Angela de vous accorder, même toute la nuit, le tête à tête que vous desirez, et que je vous souhaite tres heureux. »

Quelle joie ! Quelle reconnoissance au hazard qui me fesoit lire ce billet precisement dans l’endroit où je devois attendre à l’obscur l’objet de ma flamme ! Sûr que je m’y trouverois sans la moindre difficulté, et ne prévoyant aucun contretems, je descends chez madame Orio plein de mon bonheur.