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Casanova – Histoire de ma vie (manuscrit)/Tome 1/Chapitre 5

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Chapitre V

Nuit facheuse. Je deviens amoureux des deux
sœurs, j’oublie Angela. Bal chez moi, Juliette
humiliée. Mon retour à Pasean. Lucie
malheureuse. Les foudres favorables.




Madame Orio, après m’avoir fait au long ses remerciemens, me dit que pour l’avenir je devois jouir de tous les droits d’ami de la maison. Nous passames quatre heures à rire, et à faire des niches. J’ai si bien fait mes excuses pour ne pas rester à souper qu’elle dut les approuver. Marton alloit m’éclairer ; mais un ordre absolu qu’elle donna à Nanette, qu’elle croyoit ma favorite, l’obligea à me preceder, le chandelier à la main. La fine matoise descendit vite vite, ouvrit la porte, la referma d’un grand coup, éteignit la chandelle, et remonta en courant me laissant là, et rentrant chez sa tante qui la reprimanda tres fort sur son vilain proceder avec moi. Je suis monté à tatons à l’endroit concerté, me jetant sur un canapé comme un homme qui attend le moment de son bonheur à l’insu de ses ennemis.

Après avoir passé une heure dans les plus douces reveries, j’entens ouvrir la porte de la rue, puis la fermer à la clef à double tour, et dix minutes après je vois les deux sœurs suivies d’Angela. Je ne prens garde qu’à elle, et je passe deux heures entieres à ne parler qu’avec elle. Minuit sonne : on me plaint de ce que je n’avois pas soupé ; mais le ton de commiseration me choque : je répons qu’au sein du bonheur je ne pouvois me sentir incomodé par aucun besoin. On me dit que je suis en prison, puisque la clef de la grande porte étoit sous le chevet de madame, qui ne l’ouvroit qu’à la pointe du jour pour aller à la premiere messe. Je m’étonne qu’on croie que ce puisse me paroitre une triste nouvelle : je me réjouis, au contraire, d’avoir devant moi cinq heures, et d’etre sûr que je les passerois avec l’objet de mon adoration. Une heure après, Nanette rit sous cape. Angela veut savoir de quoi elle rit ; elle lui repond à l’oreille ; Marton rit aussi : je les prie de me dire de quoi elles rioient ; et Nanette enfin d’un air mortifié me dit qu’elle n’avoit point d’autre chandelle, et qu’à la fin de celle là nous resterions dans les tenebres. Cette nouvelle me comble de joie ; mais je la dissimule. Je leur dis que j’etois faché pour elles. Je leur propose d’aller se coucher, et de dormir tranquillement, les assurant de mon respect ; mais cette proposition les fait rire. — Que ferons nous à l’obscur ? — Nous causerons.

Nous etions quatre ; il y avoit trois heures que nous parlions, et j’etois le héros de la piece. L’amour est grand poete : sa matiere est inepuisable ; mais si la fin à laquelle il vise n’arrive jamais il morfond comme la pâte chez le boulanger. Ma chere Angela ecoutoit ; et n’etant pas grande amie de la parole, répondoit peu : elle n’avoit pas l’esprit brillant : elle se piquoit plutot de faire parade de bon sens. Pour affoiblir mes argumens, elle ne crachoit souvent qu’un proverbe, comme les romains lançoient la catapulte. Elle se retiroit, ou avec la plus desagréable douceur elle repoussoit mes pauvres mains toutes les fois que l’amour les appelloit à son secours. Malgré cela je poursuivois à parler, et gesticuler sans perdre courage. Je me trouvois au desespoir lorsque je m’appercevois que mes argumens trop subtils au lieu de la convaincre l’étourdissoient, et au lieu d’attendrir son cœur l’ebranloient. J’étois tout étonné de voir sur les physionomies de Nanette, et de Marton l’impression resultante des traits que je lançois en droite ligne à Angela. Cette courbe metaphysique me sembloit hors de nature : ç’auroit dû être un angle. Malheureusement j’étudiois alors la géométrie. Malgré la saison je suois à grosses gouttes. Nanette se leva pour porter dehors la chandelle, qui mourant à notre presence nous auroit infectés.

À la première apparition des ténèbres mes bras s’elevent naturellement pour se saisir de l’objet necessaire à la situation actuelle de mon ame ; et je ris de ce qu’Angela avoit saisi l’instant d’avance pour s’assurer de n’être pas prise. J’ai employé une heure à dire tout ce que l’amour pouvoit inventer de plus gai pour la persuader à venir se remettre sur le même siege. Il me paroissoit impossible que cela pût être tout de bon. Ce badinage, lui dis-je à la fin, est trop long : il est contre nature : je ne peux pas courir après vous, et je m’etonne de vous entendre rire : dans une conduite si etrange il semble que vous vous moquez de moi. Venez donc vous asseoir. Devant vous parler sans vous voir, au moins mes mains doivent m’assurer que je ne parle pas à l’air. Si vous vous moquez de moi, vous devez sentir que vous m’insultez, et l’amour, je crois, ne doit pas être mis à l’épreuve de l’insulte. — Eh bien ! Calmez vous. Je vous ecoute sans perdre un seul de vos mots ; mais vous devez aussi sentir qu’honetement je ne peux pas à l’obscur me mettre auprès de vous. — Vous prétendez donc que je me tienne ici comme ça jusqu’à l’aube ? — Jetez vous sur le lit, et dormez. — Je vous admire que vous trouviez cela possible, et combinable avec mon feu. Allons. Je veux m’imaginer de jouer à Colin maillard.

Je me leve alors ; et je la cherche en vain par toute la chambre en long, et en large. Je me saisis de quelqu’un ; mais c’est toujours Nanette, ou Marton, qui par effet d’amour propre se nomment dans l’instant. Dans le même instant, sot D. Quichotte, je me crois en devoir de lacher prise. L’amour, et le prejugé m’empechent de connoitre la vilenie de ce respect. Je n’avois pas encore lu les anecdotes de Louis XIII roi de France; mais j’avois lu Boccace. Je poursuis à la chercher. Je lui reproche sa dureté, je lui remontre qu’elle doit à la fin se laisser trouver, et elle me repond alors qu’elle doit avoir la meme difficulté que moi à me trouver. La chambre n’etoit pas grande, et je commence à enrager de ce que je ne pouvois jamais l’attraper.

Plus ennuyé que fatigué, je m’assieds, et je passe une heure à leur conter l’histoire de Roger lorsqu’Angelique lui avoit disparu moyennant la bague enchantée que trop bonnement le chevalier amoureux lui avoit remise.

— Così dicendo, intorno a la fontana
Brancolando n’andava come cieco
O quante volte abbracciò l’aria vana
Sperando la donzella abbracciar seco.

Angela ne connoissoit pas l’Arioste ; mais Nanette l’avoit lu plusieurs fois. Elle se mit à défendre Angelique, et à accuser la bonhomie de Roger qui étant sage n’auroit jamais dû confier la bague à la coquette. Nanette m’enchanta ; mais j’étois alors trop bête pour faire des reflexions convenables à un retour sur moi même.

Je n’avois plus qu’une seule heure devant moi, et il ne falloit pas attendre le jour, car Madame Orio seroit plutôt morte que tentée de manquer sa messe. J’ai passé cette derniere heure à parler tout seul à Angela pour la persuader, et puis pour la convaincre qu’elle devoit venir s’asseoir près de moi. Mon ame a passé par toutes les couleurs dans un creuset, dont le lecteur ne peut pas avoir une idée claire, à moins qu’il ne se soit trouvé en pareil cas. Après avoir employé toutes les raisons excogitables, j’ai employé les prières, puis (infandum) les larmes. Mais quand je les ai reconnues pour inutiles, la sensation qui s’empara de moi fut la juste indignation qui annoblit la colere. Je serois parvenu à battre le fier monstre qui avoit pu me tenir cinq heures entieres dans la plus cruelle de toutes les détresses, si je ne me fusse pas trouvé dans l’obscurité. Je lui ai dit toutes les injures qu’un amour meprisé peut suggerer à un entendement irrité. Je lui ai lancé des malédictions fanatiques : je lui ai juré que tout mon amour s’étoit changé en haine, finissant par l’avertir de se garder de moi, car certainement je la tuerois lorsqu’elle s’offriroit à mes yeux.

Mes invectives finirent avec la sombre nuit. À l’apparition des premiers rayons de l’Aurore, et au bruit que firent la grosse clef, et le verou, lorsque madame Orio ouvrit la porte pour aller mettre son ame dans le repos quotidien qui lui étoit nécessaire, je me suis disposé à partir prenant mon manteau, et mon chapeau. Mais je ne saurois peindre à mon bon lecteur la consternation de mon ame, quand glissant mes yeux sur la figure de ces trois filles, je les ai vues fondantes en larmes. Honteux, et desesperé, jusqu’à me sentir assailli de l’envie de me tuer, je me suis assis de nouveau. Je songeois que ma brutalité avoit mis en pleurs ces trois belles ames. Je n’ai pas pu parler. Le sentiment m’etrangloit ; les larmes vinrent à mon secours et je m’y suis livré avec volupté. Nanette se leva me disant que sa tante ne pouvoit pas tarder à rentrer. J’ai vite essuyé mes yeux, et sans les regarder, ni leur dire mot, je suis parti, allant d’abord me mettre au lit, où je n’ai jamais pu dormir.

À midi M. Malipiero, me voyant extremement changé, m’en demanda la raison, et, ayant besoin de soulager mon ame, je lui ai dit tout. Le sage vieillard n’a pas ri. Par des reflexions tres sensées il me mit du beaume dans l’ame. Il se voyoit dans mon même cas vis à vis de Therese. Mais il dut rire, et moi aussi quand il me vit manger avec un appetit canin. Je n’avois pas soupé ; mais il me felicita sur mon heureuse constitution.

Determiné à ne plus aller chez madame Orio, j’ai tenu dans ces jours là une conclusion de metaphysique dans laquelle j’ai soutenu que tout être, dont on ne pouvoit avoir qu’une idée abstraite ne pouvoit exister qu’abstraitement. J’avois raison ; mais on mit facilement ma these en aspect d’impieté, et on m’a condamné à chanter la palinodie. Je suis allé à Padoue où on m’a promu au doctorat utroque jure.

À mon retour à Venise, j’ai reçu un billet de M. Rosa qui me prioit de la part de Madame Orio d’aller la voir. J’y suis allé le soir sûr de ne pas y trouver Angela, à laquelle je ne voulois plus penser. Nanette, et Marton par leur gaieté dissiperent la honte que j’avois de paroitre devant elles au bout de deux mois ; mais ma conclusion, et mon doctorat firent valoir mes excuses avec madame Orio, qui n’avoit à me dire autre chose sinon que se plaindre que je n’allois plus chez elle. Nanette à mon depart me remit une lettre qui en contenoit une d’Angela. « Si vous avez le courage, me disoit celle-ci, de passer encore une nuit avec moi, vous n’aurez pas raison de vous plaindre, car je vous aime. Je souhaite de savoir de votre bouche même, si vous auriez poursuivi à m’aimer, si j’avois consenti à me rendre meprisable. »

Voici la lettre de Nanette, qui seule avoit de l’esprit. « M. Rosa s’etant engagé à vous faire retourner chez nous, je prepare cette lettre pour vous faire savoir qu’Angela est au desespoir de vous avoir perdu. La nuit que vous avez passée avec nous fut cruelle, j’en conviens ; mais il me semble qu’elle ne devoit pas vous faire prendre le parti de ne plus venir voir au moins madame Orio. Je vous conseille, si vous aimez encore Angela, de courir le risque encore d’une nuit. Elle se justifiera peut être, et vous en sortirez content. Venez donc. Adieu. »

Ces deux lettres me firent plaisir. Je me voyois sûr de me venger d’Angela par le plus marqué de tous les mepris. J’y suis allé le premier jour de fête ayant dans ma poche deux bouteilles de vin de Chypre, et une langue fumée, et je fus surpris de ne pas voir la cruelle. Faisant tomber le propos sur elle, Nanette dit qu’elle lui avoit dit le matin à la messe qu’elle ne pourroit venir qu’à l’heure du souper. Je n’en ai donc pas douté, et je n’ai pas accepté lorsque Madame Orio m’a prié de rester. Un peu avant l’heure, j’ai fait semblant de partir comme la premiere fois, et je suis allé me mettre dans l’endroit concerté. Il me tardoit de jouer le charmant role que j’avois deja premedité. J’étois sûr que quand même Angela se seroit determinée à changer de systeme elle ne m’accorderoit que des petites faveurs, et je ne m’en souciois plus. Je ne me sentois plus dominé que par un fort desir de vengeance.

Trois quarts d’heure apres j’entens fermer la porte de la rue, et dix minutes apres j’entens monter l’escalier, et je vois devant moi Nanette, et Marton. — Où est donc Angela ? dis-je à Nanette. — Il faut qu’elle n’ait pu ni venir ni nous le faire dire. Elle doit cependant être sûre que vous etes ici. — Elle croit de m’avoir attrappé ; et effectivement je ne m’y attendois pas ; vous la connoissez actuellement. Elle se moque de moi ; et elle triomphe. Elle s’est servie de vous pour me faire donner dans le panneau ; et elle y a gagné, car si elle etoit venue, c’est moi qui me serois moqué d’elle. — Oh ! pour cela, permettez que j’en doute. — N’en doutez pas, ma chere Nanette ; et vous en serez convaincue par la belle nuit que nous passerons sans elle. — C’est à dire qu’en homme d’esprit vous saurez vous adapter à un pis aller ; mais vous vous coucherez ici, et nous irons dormir sur le canapé dans l’autre chambre. — Je ne vous l’empecheroi pas ; mais vous me joueriez un tour sanglant ; et d’ailleurs je ne me coucherois pas. — Quoi ! Vous auriez la force de passer sept heures avec nous ? Je suis sûre que lorsque vous ne saurez plus que dire vous vous endormirez. — Nous verrons. En attendant voici une langue, et voici du Chypre. Aurez vous la cruauté de me laisser manger seul ? Avez vous du pain ? — Oui ; et nous ne serons pas cruelles. Nous souperons une seconde fois. — C’est de vous que je devrois être amoureux. Dites moi, belle Nanette, si vous me rendriez malheureux comme Angela. — Vous semble-t-il de pouvoir me faire cette question ? Elle est d’un fat. Tout ce que je peux vous répondre c’est que je n’en sais rien.

Elles mirent vite trois couverts ; elles porterent du pain, du fromage parmesan, et de l’eau, et riant de la chose, elles mangerent, et burent avec moi du Chypre, qui, n’y étant point accoutumées, leur monta à la tête. Leur gayeté devint delicieuse. J’etois surpris en les examinant de n’avoir pas avant ce moment là réconnu tout leur merite.

Après le petit souper, assis au milieu d’elles, prenant leurs mains, et les leur baisant je leur ai demandé si elles étoient mes véritables amies, et si elles approuvoient la façon indigne dont Angela m’avoit traité. Elles me répondirent d’accord que je leur avois fait verser des larmes. Laissez donc, leur dis-je, que j’aie pour vous la tendresse d’un vrai frere, et partagez-la comme si vous étiez mes sœurs : donnons nous en des gages dans l’innocence de nos cœurs : embrassons nous, et jurons nous une fidelité eternelle.

Les premiers baisers que je leur ai donnés ne sortirent ni d’un desir amoureux, ni d’un projet tendant à les seduire, et de leur coté, elles me jurerent quelques jours après qu’elles ne me les rendirent que pour m’assurer qu’elles partageoient mes honetes sentimens de fraternité ; mais ces baisers innocens ne tarderent pas à devenir enflammés, et à susciter en tous les trois un incendie, dont nous dumes être fort surpris, car nous les suspendimes nous entreregardant après tous étonnés, et fort serieux. Les deux sœurs bougerent sous un prétexte, et je suis resté absorbé dans la réflexion. Ce n’est pas étonnant que le feu que ces baisers avoient allumé dans mon ame, et qui serpentoit dans tous mes membres m’ait rendu dans l’instant invinciblement amoureux de ces deux filles. Elles étoient toutes les deux plus jolies qu’Angela, et Nanette par l’esprit, comme Marton par son caractere doux, et naïf lui étoient infiniment superieures : je me suis trouvé fort surpris de n’avoir pas reconnu leur merite avant ce moment là ; mais ces filles étant nobles, et fort honétes, le hazard qui les avoit mises entre mes mains ne devoit pas leur devenir fatal. Je ne pouvois pas sans fatuité croire qu’elles m’aimoient ; mais je pouvois supposer que les baisers avoient fait sur elles le même effet qu’ils avoient fait sur moi. Dans cette supposition j’ai vu avec evidence qu’employant des ruses, et des tournures, dont elles ne pouvoient pas connoitre la force, il ne me seroit pas difficile, dans le courant de la longue nuit que je devois passer avec elles, de les faire consentir à des complaisances, dont les suites pouvoient devenir tres decisives. Cette pensée me fit horreur. Je me suis imposé une loi sevère, et je n’ai pas douté de la force qui m’étoit nécessaire pour l’observer.

Les voyant reparoitre portant sur leur physionomie le caractere de la securité, et du contentement, je me suis dans l’instant donné le même vernis bien determiné à ne plus m’exposer au feu des baisers.

Nous passames une heure à parler d’Angela. Je leur ai dit que je me sentois determiné à ne plus la voir, puisque j’étois convaincu qu’elle ne m’aimoit pas. — Elle vous aime, me dit la naïve Marton, et j’en suis sûre ; mais si vous ne pensez pas à l’epouser, vous ferez fort bien à rompre avec elle tout à fait, car elle est decidé à ne vous accorder pas un seul baiser tant que vous ne serez que son amoureux : il faut donc la quiter, ou vous disposer à ne la trouver complaisante en rien. — Vous raisonnez comme un ange ; mais comment pouvez vous être sûre qu’elle m’aime ? — Tres sûre. Dans l’amitié fraternelle que nous nous sommes promis je peux sincèrement vous le dire. Quand Angela couche avec nous, elle m’appelle, me couvrant de baisers, son cher abbé.

Nanette alors, eclatant de rire, lui mit une main sur la bouche ; mais cette naïveté me mit tellement en feu, que j’ai eu la plus grande des peines à conserver ma contenence. Marton dit à Nanette qu’il étoit impossible, ayant beaucoup d’esprit, que j’ignorasse ce que deux filles bonnes amies fesoient quand elles couchoient ensemble. — Sans doute, lui ajoutoi-je, personne n’ignore ces bagatelles, et je ne crois pas, ma chere Nanette, que vous ayez trouvée dans cette confidence amicale vôtre sœur trop indiscrete. — À présent c’est fait ; mais ce sont des choses qu’on ne dit pas. Si Angela le savait ! — Elle seroit au desespoir, je le sais bien ; mais Marton m’a donnée une telle marque d’amitié, que je lui serai reconnaissant jusqu’à la mort. C’en est fait. Je deteste Angela ; je ne lui parlerai plus. C’est une ame fausse ; elle vise à mon precipice. — Mais elle n’a pas tort, si elle vous aime, de vous desirer pour mari. — D’accord ; mais employant ce moyen, elle ne pense qu’à son propre interest, et sachant ce que je souffre, elle ne peut proceder ainsi que ne m’aimant pas. En attendant par une fausse imagination monstrueuse elle soulage ses desirs brutaux avec cette charmante Marton qui veut bien lui servir de mari.

Les eclats de rire de Nanette redoublerent alors ; mais je n’ai pas quité mon air sérieux, ni changé de style avec Marton fesant les plus pompeux eloges à sa belle sincerité.

Ce propos me fesant le plus grand plaisir, j’ai dit à Marton qu’Angela à son tour devoit lui servir de mari, et pour lors elle me dit en riant qu’elle n’étoit mari que de Nanette, et Nanette dut en convenir. — Mais comment nomme-t-elle son mari, lui dis-je, dans ses transports ? — Personne n’en sait rien. — Vous aimez donc quelqu’un ? dis-je à Nanette. — C’est vrai ; mais personne ne saura jamais mon secret.

Je me suis alors flatté que Nanette en secret pouvoit être la rivale d’Angela. Mais avec ces jolis propos j’ai perdu l’envie de passer la nuit sans rien faire avec ces deux filles qui étoient faites pour l’amour. Je leur ai dit que j’étois bien heureux de n’avoir pour elles que des sentimens d’amitié, car sans cela je me trouverois fort embarassé à passer la nuit avec elles sans desirer de leur donner des marques de ma tendresse, et d’en recevoir, car, leur dis-je d’un air tres froid, vous êtes l’une et l’autre jolies à ravir, et faites pour faire tourner la tête à tout homme que vous mettrez à même de vous connoitre à fond. Après avoir parlé ainsi, j’ai fait semblant d’avoir envie de dormir. Ne faites pas de façon, me dit Nanette, mettez vous au lit : nous irons dormir dans l’autre chambre sur le canapé. — Je me croirois, fesant cela, le plus lache des hommes. Causons : l’envie de dormir me passera. Je suis seulement faché à cause de vous. C’est vous qui devriez vous coucher ; et c’est moi qui irai dans l’autre chambre. Si vous me craignez enfermez vous ; mais vous auriez tort car je ne vous aime qu’avec des entrailles de frere. — Nous ne ferons jamais cela, me dit Nanette. Laissez vous persuader : couchez vous ici. — Habillé, je ne peux pas dormir. — Deshabillez vous. Nous ne vous regarderons pas. — Je ne crains pas cela ; mais je ne pourrois jamais m’endormir vous voyant obligées à veiller à cause de moi. — Nous nous coucherons aussi, me dit Marton, mais sans nous deshabiller. — C’est une méfiance qui insulte ma probité. Dites moi, Nanette, si vous me croyez honéte homme. — Oui certainement. — Fort bien. Vous devez m’en convaincre. Vous devez vous coucher toutes les deux à mes cotés tout à fait deshabillées, et compter sur la parole d’honneur que je vous donne que je ne vous toucheroi pas. Vous êtes deux, et je suis un : que pouvez vous craindre ? Ne serez vous pas les maitresses de sortir du lit, si je cesse d’être sage ? Bref : si vous ne me promettez pas de me donner cette marque de confiance du moins quand vous me verrez endormi, je n’irai pas me coucher.

J’ai alors cessé de parler fesant semblant de m’endormir ; et elles se parlerent tout bas ; puis Marton me dit d’aller me coucher, et qu’elles en feroient de même quand elles me verroient endormi. Nanette me le promit aussi, et pour lors je leur ai tourné le dos, et après m’être entièrement deshabillé, je me suis mis au lit, et je leur ai souhaité la bonne nuit. J’ai d’abord fait semblant de dormir, mais un quart d’heure après, je me suis endormi tout de bon. Je ne me suis reveillé que quand elles vinrent se coucher ; mais je me suis d’abord tourné pour reprendre mon someil, et je n’ai commencé à agir que quand je me suis vu le maitre de les croire endormies. Si elles ne dormoient pas, il ne tenoit qu’à elles d’en faire semblant. Elles m’avoient tourné le dos, et nous étions à l’obscur. J’ai commencé par celle vers laquelle j’étois tourné ne sachant pas si c’étoit Nanette ou Marton. Je l’ai trouvée accroupie, et enveloppée dans sa chemise, mais ne brusquant rien, et n’avançant l’entreprise qu’aux pas les plus petits elle se trouva convaincue que le meilleur parti qu’elle put prendre étoit celui de faire semblant de dormir, et de me laisser faire. Peu à peu je l’ai développée ; peu à peu elle se deploya, et peu à peu par des mouvemens suivis, et tres lens, mais merveilleusement bien d’après nature, elle se mit dans une position, dont elle n’auroit pu m’en offrir une autre plus agréable que se trahissant. J’ai entamé l’ouvrage, mais pour le rendre parfait j’avois besoin qu’elle s’y prêtat de façon à ne plus pouvoir le desavouer, et la nature enfin l’obligea à s’y determiner. J’ai trouvé la premice exempte de doute, et ne pouvant pas douter non plus de la douleur qu’on avoit dû endurer j’en fus surpris. En devoir de respecter religieusement un prejugé au quel je devois une jouissance dont je goutois la douceur pour la premiere fois de ma vie, j’ai laissé la victime tranquille, et je me suis tourné de l’autre coté pour en agir de même avec la sœur qui devoit compter sur toute ma réconnoissance.

Je l’ai trouvée immobile dans la posture qu’on peut avoir quand on est couché sur le dos dormant profondement, et sans aucune crainte. Avec les plus grands menagemens, et toute l’apparence de crainte de la reveiller j’ai commencé par flatter son ame m’assurant qu’elle etoit toute neuve comme sa sœur : et je n’ai differé à la traiter de même que jusqu’au moment qu’affectant un mouvement tres naturel, et sans le quel il m’auroit été impossible de couronner l’œuvre, elle m’aida à triompher ; mais dans le moment de la crise, elle n’eut pas la force de poursuivre la fiction. Elle se demasqua me serrant tres étroitement entre ses bras, et colant sa bouche sur la mienne. Après le fait, je suis sûr, lui dis-je, que vous etes Nanette. — Oui ; et je m’appelle heureuse, comme ma sœur, si vous êtes honéte, et constant. — Jusqu’à la mort, mes anges, tout ce que nous avons fait fut l’ouvrage de l’amour ; et qu’il n’y ait plus question d’Angela. Je l’ai alors priée de se lever pour aller allumer des bougies, et ce fut Marton qui eut cette complaisance. Quand j’ai vu Nanette entre mes bras animée par le feu de l’amour, et Marton qui tenant une bougie nous regardoit, et paroissoit nous accuser d’ingratitude de ce que nous ne lui disions rien, tandis qu’ayant été la premiere à se rendre à mes caresses elle avoit encouragée sa sœur à l’imiter, j’ai senti tout mon bonheur. Levons nous, leur dis-je, pour nous jurer une amitié eternelle, et pour nous rafraichir.

Nous fimes tous les trois dans un baquet plein d’eau une toilette de mon invention qui nous fit rire, et qui renouvella tous nos desirs ; puis dans le costume de l’age d’or nous mangeames le reste de la langue, et vidames l’autre bouteille. Après nous être dit cent choses, que dans l’ivresse de nos sens il n’est permis d’interpreter qu’à l’amour, nous nous recouchames, et nous passames dans des debats toujours diversifiés tout le reste de la nuit. Ce fut Nanette qui en fit la cloture. Madame Orio étant allée à la messe j’ai dû les quiter abregeant tous les propos. Après leur avoir juré que je ne pensois plus à Angela, je suis allé chez moi m’ensevelir dans le someil jusqu’à l’heure de diner.

M. de Malipiero me trouva l’air joyeux, et les yeux cernés ; et j’ai laissé qu’il s’imagine tout ce qu’il voulut ; mais je ne lui ai rien dit. Je suis allé chez madame Orio le surlendemain, et Angela n’y étant pas j’y ai soupé, puis je suis parti avec M. Rosa. Nanette trouva le moment de me remettre une lettre, et un paquet. Le paquet contenoit un morceau de pate sur la quelle étoit l’empreinte d’une clef, et la lettre me disoit de faire faire la clef et d’aller passer les nuits avec elles quand j’en aurois envie. Elle me rendoit compte outre cela qu’Angela étoit allée passer avec elle la nuit du lendemain, et que dans les habitudes où elles étoient elle avoit deviné tout ce qui etoit arrivé, et qu’elles en étoient convenues lui reprochant qu’elle en avoit été la cause. Elle leur avoit dit les injures les plus grossieres, et elle avoit juré de ne plus remettre les pieds chez elle. Elles ne s’en soucioient pas.

Quelques jours après la fortune nous delivra d’Angela. Elle est allée demeurer à Vicence avec son pere qui y fut occupé pour deux ans à peindre a Fresco des appartemens. De cette façon je suis resté tranquille possesseur de ces deux anges je passois au moins la nuit deux fois par semaine y allant toujours attendu avec la clef qu’elles surent me procurer.

Vers la fin du carnaval Monsieur Manzoni me dit que la celebre Julietta vouloit me parler ; et qu’elle avoit été toujours fachée de ne plus me voir. Assez curieux de savoir ce qu’elle avoit à me dire j’y fus avec lui. Après m’avoir reçu assez poliment, elle me dit qu’elle avoit su que j’avois chez moi une belle sale, et qu’elle desiroit que je lui donnasse un bal à ses dépens. J’y ai d’abord consenti. Elle me donna 24 cequins, et elle envoya ses domestiques garnir de lustres ma sale, et mes chambres, je ne devois penser qu’à l’orchestre, et au souper. Monsieur de San-Vitali étoit deja parti ; et le gouvernement de Parme lui avoit donné un econome. Je l’ai vu dix ans après à Versailles decoré des ordres du roi en qualité de grand ecuyer de la fille ainée de Louis XV duchesse de Parme, qui comme toutes les princesses de France ne pouvoit pas se souffrir en Italie.

Mon bal fut en ordre. Il n’y avoit que la coterie de Juliette, et dans une petite chambre Madame Orio avec ses deux nieces, et le procureur Rosa qu’en qualité de personnes sans consequence elle m’avoit permis de faire venir.

Après le souper, tandis qu’on dansoit des menuets, la belle me prend à part, et me dit menez moi vite dans votre chambre, car il m’est venu une idée plaisante, et nous rirons.

Ma chambre étoit au troisieme étage, et nous y allons. Je vois qu’elle ferme d’abord la porte au verou, je ne savois que penser. Je veux, me dit-elle, que vous m’habilliez completement en abbé avec un de vos habits, et je vous habilleroi en femme avec ma robe. Nous descendrons deguisés ainsi, et nous danserons les contredanses. Allons vite, mon cher ami, commençons par nous coiffer.

Sûr d’une bonne fortune, et charmé de la rare aventure je lui arrange vite ses longs cheveux en rond, et après je laisse qu’elle me fasse un chignon qu’elle met tres bien sous son propre bonnet. Elle me met du rouge, et des mouches, je m’en complais, je lui laisse voir en honète garçon mon contentement, et elle m’accorde de bonne grace un doux baiser sous condition que je ne pretendrois pas davantage : je lui répons que tout ne pouvoit dépendre que d’elle. Je l’avertis en attendant que je l’adorois.

Je mets sur le lit une chemise, un petit collet, des calçons, des bas noirs, et un habit complet. En devoir de laisser tomber ses jupes, elle se passe adroitement des calçon, et elle dit qu’ils vont bien, mais quand elle veut se passer mes culottes elle les trouve trop étroites à la ceinture, et dans le haut des cuisses. Il n’y a pas de remede, il faut decoudre par derriere, et s’il le faut couper l’etoffe. Je me charge de tout cela ; je m’assis sur le pied du lit, et elle se met devant moi me tournant le dos ; mais il lui semble que je veuille trop voir, que je m’y prenne mal, que j’aille trop lentement, et que je touche où il n’étoit pas necessaire que je touchasse : elle s’impatiente, elle me laisse, elle dechire, et s’arrange elle même ses culottes. Je lui mets bas, et souliers, puis je lui passe la chemise, et lui arrangeant le jabot, et le petit colet, elle trouve mes mains trop curieuses, car sa poitrine n’étoit pas garnie. Elle me chante pouille : elle m’appelle mal honete, mais je la laisse dire ; je ne voulois pas qu’elle me prit pour dupe, et d’ailleurs c’étoit une femme qu’on avoit payé cent mille écus, et qui devoit interesser un penseur. La voila enfin habillée, et voila mon tour.

J’ote vite mes culottes malgré qu’elle vouloit que je les gardasse ; elle doit elle même me passer sa chemise, puis une jupe ; mais tout d’un coup, devenue coquette, elle se fache de ce que je ne lui cache pas le trop visible effet de ses charmes, et elle se refuse à un soulagement qui dans un instant m’auroit calmé. Je veux lui donner un baiser, elle ne veut pas ; à mon tour je m’impatiente, et malgré elle les eclaboussures de mon incontinence paroissent sur la chemise. Elle me dit des injures, je lui répons, et je lui démontre son tort ; mais tout est inutile ; elle est fachée ; elle dut cependant achever son ouvrage finissant de m’habiller.

C’est evident qu’une honète femme qui se seroit exposée vis à vis de moi à une pareille aventure auroit eu des intentions tendres, et ne se seroit pas démentie dans le moment qu’elle m’auroit vu les partager ; mais les femmes de l’espece de Juliette sont dominées par un maudit esprit qui les rend ennemies d’elles mêmes. Juliette se trouva attrappée quand elle vit que je n’étois pas timide. Ma facilité lui parut un manque de respect. Elle auroit voulu me voir voleur de quelques faveurs qu’elle m’auroit accordées fesant semblant de ne pas s’en apercevoir. J’aurois trop flatté sa vanité.

Déguisés ainsi, nous descendimes à la sale où un claquement de mains general nous mit d’abord de bonne humeur. Tout le monde me supposoit la bonne fortune que je n’avois pas eue ; mais j’étois bien aise de la laisser croire. Je me suis mis à la contredanse avec mon abbé que j’étois fort faché de trouver charmant. Juliette dans le courant de la nuit me traita si bien que la croyant repentie de son vilain proceder je me suis repenti aussi du mien ; mais ce fut un sentiment de foiblesse, dont le ciel dut me punir.

Après la contredanse tout le monde masculin se crut autorisé à prendre des libertés avec Juliette devenue abbé, et à mon tour je me suis emancipé avec les filles qui auroient craint de passer pour bêtes si elles se fussent opposées à mes manieres. M. Querini fut assez sot pour me demander si j’avois des culottes, et je l’ai vu palir quand je lui ai dit que j’avois été obligé de les ceder à l’abbé. Il alla s’asseoir dans un coin de la sale, et il ne voulut plus danser.

Toute la compagnie enfin remarquant que j’avois une chemise de femme ne douta pas de la beauté de mon aventure excepté Nanette, et Marton qui ne pouvoient pas me croire capable d’une infidelité. Juliette s’aperçut qu’elle avoit fait une grande étourderie ; mais il n’y avoit plus de remède.

D’abord que nous retournames dans ma chambre pour nous deshabiller, la croyant repentie, et ayant d’ailleurs pris du gout pour elle, j’ai cru de pouvoir l’embrasser, et en même tems lui prendre une main pour la convaincre que j’étois prêt à lui donner toute la satisfaction qu’elle méritoit ; mais elle me sangla un si violent soufflet que peu s’en fallut que je ne le lui rendisse. Je me suis alors deshabillé sans la regarder, et elle en fit autant. Nous descendimes ensemble ; mais malgré l’eau fraiche avec laquelle je me suis lavé le visage toute la compagnie put voir sur ma figure la marque de la grosse main qui l’avoit frappée.

Avant de s’en aller, elle me dit tête à tête du ton le plus ferme que si j’avois envie de me faire jeter par la fenetre je n’avois qu’à aller chez elle, et qu’elle me feroit assassiner si ce qui étoit arrivé entre nous devenoit public.

Je ne lui ai donné motif de faire ni l’un ni l’autre, mais je n’ai pas pu empecher qu’on conte que nous avions troqué nos chemises. Personne ne m’ayant plus vu chez elle, tout le monde crut qu’elle dut donner cette satisfaction à M. Querini. Le lecteur verra dans six ans d’ici à quelle occasion cette celebre fille dut faire semblant d’avoir oubliée toute cette histoire.

J’ai passé le quareme tres heureux avec mes deux anges, à l’assemblée chez M. de Malipiero, et à étudier la physique experimentale au couvent de la Salute.

Après Paques devant tenir parole à la comtesse de Monreal, et impatient de revoir ma chere Lucie je suis allé à Paséan. J’y ai trouvé une compagnie tout à fait differente de celle qui s’y etoit trouvée dans l’automne passé. Le comte Daniel qui étoit l’ainé de la famille avoit épousé une comtesse Gozzi, et un jeune riche fermier qui avoit épousé une filleule de la vieille comtesse y étoit admis avec sa femme, et sa belle sœur. Le souper me parut fort long. On m’avoit logé dans la même chambre, et il me tardoit de voir Lucie avec laquelle j’étois bien décidé de ne plus faire l’enfant.

Ne l’ayant pas vue avant de me coucher, je l’attendois sans faute le matin à mon reveil ; mais au lieu d’elle je vois une vilaine servante paysanne. Je lui demande des nouvelles de la famille, et je n’apprens rien, car elle ne parloit que furlan. C’est la langue du païs.

Cela m’inquiete. Qu’est donc devenue Lucie ? A-t-on decouvert notre commerce ? Est elle malade ? Est elle morte ? Je me tais, et je m’habille. Si on lui a defendu de me voir, je me vengerai, car d’une façon ou de l’autre je trouverai le moyen de la voir, et par esprit de vengeance je ferai avec elle ce que l’honneur malgré l’amour m’a empêché de faire.

Mais voila le concierge qui entre d’un air triste. Je lui demande d’abord comment se portoient sa femme, et sa fille, et au nom de cette dernière il pleure. — Est-elle morte ? — Plut à Dieu qu’elle fut morte. — Qu’a-t-elle fait ? — Elle s’en est allée avec l’aigle courreur de Monsieur le comte Daniel, et nous ne savons pas où.

Sa femme arrive, et entendant ce discours, sa douleur se renouvelle, et elle se pame. Le concierge me voyant sincèrement associé à son affliction, me dit qu’il n’y avoit que huit jours que ce malheur lui étoit arrivé. Je connois l’aigle, lui dis-je. C’est un coquin celebre. Vous l’a-t-il demandée en mariage ? — Non : car il étoit certain que nous ne la lui aurions pas accordée. — Je m’étonne de Lucie. — Il l’a seduite, et nous ne conçumes qu’après sa fuite d’où venoit la grosseur de son ventre. — Il y avoit donc long tems qu’ils se voyoient ? — Elle l’a connu un mois à peu près après votre depart. Il faut qu’il l’ait ensorcelée, car c’étoit une colombe, et vous pouvez, je crois, en rendre bon témoignage. — Et personne ne sait où ils sont ? — Personne. Dieu sait ce que ce miserable fera d’elle.

Si affligé que ces honètes gens, je suis allé m’enfoncer dans le bois pour digerer ma tristesse. J’ai passé deux heures en reflexions de bon, et de mauvais aloi qui commençoient toutes par des Si. Si j’etois arrivé là, comme je l’aurois pu, huit jours auparavant, la tendre Lucie m’auroit tout confié, et j’aurois empeché ce meurtre. Si j’avois procedé avec elle comme j’ai fait avec Nanette, et Marton, elle ne se seroit pas trouvée quand je l’ai quittée dans un état de violence, qui dut avoir été la principale cause qu’elle s’etoit abandonnée aux desirs du scelerat. Si elle ne m’avoit pas connu avant le coureur, son ame encore pure ne l’auroit pas ecouté. J’étois au desespoir de devoir me reconnoitre pour agent de l’infame seducteur. J’avois travaillé pour lui.

E’l fior che sol potea pormi fra dei,
Quel fior che intatto io mi venia serbando
Per non turbar, ohimé, l’animo casto
Ohimé, il bel fior colui m’à colto, e guasto.

C’est sûr que si j’avois su où probablement la trouver, je serois parti sur l’heure. Avant que le desastre de Lucie me fut connu, j’étois vain, et glorieux d’avoir eu la vertu de la laisser intacte, et je me trouvois alors repenti, et honteux de ma sotte epargne. Je me suis promis une conduite plus sage dans la suite sur l’article d’épargner. Ce qui me desoloit étoit qu’en peu de tems Lucie dans la misere, et peut etre dans l’opprobre devoit en se souvenant de moi me detester, et me haïr comme premiere cause de ses malheurs. Ce fatal evenement m’a fait embrasser un nouveau systeme que dans la suite j’ai poussé trop loin.

J’ai rejoint la bruyante compagnie au jardin qui m’a si bien remonté que j’ai fait la gayeté de la table. Mon affliction etoit si grande que je devois la sauter à pieds joints ou partir. Ce qui m’a donné un tres fort helan fut la figure, et encore plus le caractere tout à fait nouveau pour moi de la nouvelle mariée. Sa sœur étoit plus jolie qu’elle ; mais les vierges commençoient à m’alarmer. J’y voyois trop de besogne.

Cette nouvelle mariée agée de dix neuf à vingt ans attiroit sur elle l’attention de toute la compagnie à cause de ses manieres empruntées. Parleuse, surchargée de maximes, dont elle croyoit de devoir faire parade, devote, et amoureuse de son mari, elle ne cachoit pas la peine qu’il lui fesoit quand il se montroit enchanté de sa sœur qui à table étoit toujours vis à vis d’elle et servie par lui. Ce mari etoit un etourdi qui peut etre aimoit beaucoup sa femme ; mais qui en grace du bon ton se croyoit en devoir de se montrer indifférent, et qui par vanité se plaisoit à lui donner des motifs de jalousie. Elle à son tour avoit peur de passer pour sote ne les relevant pas. La bonne compagnie la genoit precisement parce qu’elle vouloit y paroitre faite. Quand je débitois des sornettes elle m’ecoutoit attentivement, et pour ne pas passer pour bête elle rioit hors de propos. Elle me rendit enfin si curieux d’elle que je me suis determiné à l’entreprendre. Mes attentions, mes singeries, mes soins grands, et petits firent connoitre à tous pas plus tard que le troisieme jour que j’avois jeté un devolu sur elle. Ils en avertirent en public le mari qui fesant l’intrepide se moquoit quand ils lui disoient que j’étois redoutable. Je contrefesois le modeste, et souvent l’insoucieux. Pour lui, consequent dans son role, il m’excitoit à cajoler sa femme qui à son tour jouoit fort mal la disinvolta.

Le cinquieme, ou sixieme jour, se promenant avec moi au jardin, elle eut la betise de m’expliquer les justes raisons de ses inquietudes, et le tort que son mari avoit de lui en donner des motifs. Je lui ai repondu en ton d’ami que le seul moyen qu’elle pouvoit employer pour le corriger en peu de tems etoit celui de faire semblant de ne pas voir les politesses qu’il fesoit à sa sœur, et à son tour de se montrer amoureuse de moi. Pour l’engager à prendre ce parti, je lui ai dit qu’il etoit difficile, et qu’il falloit avoir beaucoup d’esprit pour jouer un role si faux. Elle m’assura qu’elle le joueroit à merveille ; mais elle le joua si mal que la compagnie s’apperçut que le projet etoit de mon cru.

Quand je me trouvois avec elle dans les allées du jardin, sûr que personne ne nous voyoit, et que je voulois la mettre tout de bon à son role, elle devenoit sérieuse, puis imperieuse, et elle employoit enfin l’imprudent moyen de s’eloigner de moi en courant, et en rejoignant les autres qui pour lors se moquoient de moi m’appelant mauvais chasseur. Je lui reprochois en vain après ces faits le triomphe mal entendu qu’elle procuroit à son mari. Je louois son esprit, et je deplorois son education. Je lui disois pour l’apaiser que mes manieres avec une femme d’esprit comme elle etoient celles de la bonne compagnie. Mais au bout de dix à douze jours elle me desespera me disant qu’étant pretre je devois savoir que dans la matiere de l’amour le moindre attouchement étoit péché mortel, que Dieu voyoit tout, et qu’elle ne vouloit ni damner son ame, ni se voir exposée à la honte de devoir dire à son confesseur qu’elle étoit descendue à faire des abominations avec un pretre. Je lui ai dit que je n’etois pas pretre ; mais elle me terrassa enfin me demandant si je convenois que ce que je voulois entreprendre sur elle étoit peccamineux. N’ayant pas eu le courage d’en disconvenir, j’ai vu que je devois finir.

Étant devenu froid avec elle, et le vieux comte disant en pleine table que ma froideur derivoit de ce que c’etoit une affaire faite, je n’ai pas manqué de representer à la devote ce que sa conduite fesoit juger à ceux qui connoissoient le monde ; mais cela fut egal. Voici le curieux incident qui fit le denouement de la pièce.

Le jour de l’Ascension nous allames tous faire une visite à Madame Bergali celebre dans le Parnasse italien. Devant retourner à Paséan, la jolie fermière vouloit se mettre dans la voiture à quatre places où son mari s’étoit deja mis avec sa sœur, tandis que j’etois tout seul dans une caleche à deux roues. J’ai fait du bruit me plaignant de cette mefiance : et la compagnie lui remontra qu’elle ne pouvoit pas me faire cet affront. Pour lors elle vint, et ayant dit au postillon que je voulois aller par la plus courte, il se separa de toutes les autres voitures prenant le chemin du bois de Cequini. Le ciel etoit beau mais en moins d’une demie heure il s’eleva un orage de l’espece de ceux qui s’elevent en Italie, qui durent une demie heure, qui ont l’air de vouloir bouleverser la terre, et les elemens, et qui finissent en rien ; le ciel retournant serain, et l’air restant rafraichi, de sorte qu’ordinairement ils font plus de bien que de mal.

Ah ! Mon Dieu ! dit la fermiere. Nous allons essuyer un orage. — Oui ; et malgré que la caleche soit couverte, la pluie abimera votre habit : j’en suis faché. — Patience l’habit ; mais je crains le tonnerre. — Bouchez vos oreilles. — Et la foudre ? — Postillon : allons nous mettre à couvert quelque part. — Il n’y a des maisons, me répondit il, qu’à une demie heure d’ici ; et dans une demie heure il n’y aura plus d’orage.

Disant cela, il poursuit tranquillement son chemin, et voila les eclairs qui se succedent, le tonnerre qui gronde, et la pauvre femme qui tremble. La pluie commence. J’ote mon manteau pour l’employer à nous couvrir par devant tous les deux ; et après qu’un grand eclair a annoncé la foudre, nous la voyons eclater à cent pas devant nous. Les chevaux se cambrent, et ma pauvre dame est prise par des convulsions spasmodiques. Elle se jette sur moi, me serrant étroitement entre ses bras. Je m’incline pour ramasser le manteau qui étoit tombé à nos pieds, et en le ramassant je prens ses jupes avec. Dans le moment qu’elle veut les rabaisser, une nouvelle foudre eclate, et la frayeur l’empeche de se mouvoir. Voulant remettre le manteau sur elle, je me l’approche, et elle tombe positivement sur moi qui rapidement la place à califourchon. Sa position ne pouvant pas etre plus heureuse, je ne perds pas de tems, je m’y adapte dans un instant fesant semblant d’arranger dans la ceinture de mes culotes ma montre. Comprenant que si elle ne m’en empechoit pas bien vite, elle ne pouvoit plus se defendre, elle fait un effort, mais je lui dis que si elle ne fait pas semblant d’etre evanouie, le postillon se tourneroit et verroit tout. En disant ces paroles, je laisse qu’elle m’appelle impie tant qu’elle veut, je la serre au croupion, et je remporte la plus complete victoire que jamais habile gladiateur ait remportée.

La pluie à verse, et le vent contre etant tres fort, elle se voit reduite à me dire serieusement que je la perdois d’honneur puisque le postillon devoit la voir. — Je le vois, lui dis-je, et il ne pense pas à se tourner ; et quand même, le manteau nous couvre entierement tous les deux : soyez sage, et tenez vous comme evanouie, car en verité je ne vous lache pas.

Elle se persuade, me demandant comment je pouvois defier la foudre avec une pareille sceleratesse : je lui repons que la foudre etoit d’accord avec moi, elle est tentée de croire que c’est vrai, elle n’a presque plus de peur, et ayant vu, et senti mon extase, elle me demande si j’avois fini. Je ris lui disant que non, puisque je voulois son consentement jusqu’à la fin de l’orage. Consentez ou je laisse tomber le manteau. — Vous etes un homme affreux qui m’avez rendue malheureuse pour tout le reste de mes jours. Êtes-vous content à present ? — Non. — Que voulez-vous ? — Un deluge de baisers. — Que je suis malheureuse ! Eh bien. Tenez. — Dites que vous me pardonnez. Convenez que je vous fais plaisir. — Oui. Vous le voyez. Je vous pardonne.

Je l’ai alors essuyée ; et l’ayant priée d’avoir la même honeteté avec moi, je lui ai vu la bouche riante. — Dites moi que vous m’aimez, lui dis-je. — Non, car vous êtes un athee, et l’enfer vous attend.

L’ayant alors remise à sa place, et voyant le beau tems, je l’ai assurée que le postillon ne s’étoit jamais tourné. En badinant sur l’aventure, et lui baisant les mains, je lui ai dit que j’etois sûr de l’avoir guerie de la peur du tonnerre, mais qu’elle ne reveleroit jamais à personne le secret qui avoit operé la guérison. Elle me repondit qu’elle étoit pour le moins tres sûre que jamais femme n’avoit été guerie par un pareil remede. — Cela, lui dis-je, doit être arrivé dans mille ans un million de fois. Je vous dirai meme que montant dans la caleche j’y ai compté dessus, car je ne connoissois autre moyen que celui ci pour parvenir à vous posseder. Consolez vous. Sachez qu’il n’y a pas au monde de femme peureuse, qui dans votre cas eut osé resister. — Je le crois ; mais pour l’avenir je ne voyagerai qu’avec mon mari. — Vous ferez mal car votre mari n’aura pas l’esprit de vous consoler comme j’ai fait. — C’est encore vrai. On gagne avec vous des singulieres connoissances ; mais soyez sûr que je ne voyagerai plus avec vous.

Avec de si beaux dialogues nous arrivames à Paséan avant tous les autres. À peine descendue elle courut s’enfermer dans sa chambre tandis que je cherchois un ecu pour le donner au postillon. Il rioit. — De quoi ris tu ? — Vous le savez bien. — Tiens. Voila un ducat. Mais sois discret.