Casanova – Histoire de ma vie (manuscrit)/Tome 1/Chapitre 9

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Chapitre IX

Mon court heureux sejour à Naples. D. Antonio Casanova.
D. Lelio Caraffa. Je vais à Rome en belle compagnie. J’entre au
service du cardinal Acquaviva. Barbaruccia. Testaccio. Frascati.




Je ne me suis pas trouvé ambarassé à répondre à toutes les interrogations qu’il me fit ; mais je trouvois fort extraordinaires, et singuliers les continuels eclats de rire qui sortoient de sa poitrine à chaque reponse que je lui donnois. La description de la pitoyable Calabre, et de l’etat de l’eveque de Martorano faite pour faire pleurer promut son rire au point que j’ai cru qu’il lui deviendroit fatal.

Cet homme etoit gros, gras, et rubicond. Croyant qu’il me baffouoit, je pensois à me facher, lorsqu’enfin devenu tranquille il me dit avec sentiment que je devois pardonner à son rire, qui venoit d’une maladie de famille, dont un de ses oncles étoit même mort. — Mort de rire ? — Oui. Cette maladie, qu’Hypocrate n’a pas connue, s’appelle li flati. — Comment ? Les affections hypocondriaques, qui rendent tristes tous ceux qui les souffrent, vous rendent gai ? — Mais mes flati au lieu d’influer sur l’hypocondre m’affectent la rate, que mon médecin reconnoit pour l’organe du rire. C’est une decouverte. — Point du tout. Cette notion est meme tres ancienne. — Voyez vous ! Nous parlerons de cela à table, car j’espere que vous passerez ici quelques semaines. — Je ne peux pas. Apres demain, au plus tard je dois partir. — Vous avez donc de l’argent ? — Je compte sur les soixante ducats que vous aurez la bonté de me donner.

Son rire alors recommença ; et il le justifia après par me dire qu’il avoit trouvé plaisante l’idee de me faire rester chez lui tant qu’il voudroit. Il me pria alors d’aller voir son fils qui à l’age de quatorze ans etoit deja grand poète.

Une servante m’ayant conduit à sa chambre, je fus enchanté de trouver dans ce jeune garçon une belle presence, et des manieres faites pour interesser au premier abord. Après m’avoir tres poliment acueilli il me demanda pardon s’il ne pouvoit pas s’occuper entierement de moi étant après à une chanson qui devoit aller à la presse le lendemain : c’étoit à l’occasion de la prise d’habit d’une parente de la duchesse del Bovino à Ste Claire. Trouvant son excuse tres legitime, je me suis offert à l’aider. Il me lut alors sa chanson, et l’ayant trouvée remplie d’enthousiasme, et versifiée à la Guidi, je l’ai conseillé de l’appeller ode. Après l’avoir louée où elle le meritoit, j’ai osé la corriger où je croyois qu’elle devoit l’être en substituant même des vers à ceux que je trouvois foibles. Il me remercia me demandant si j’étois Apollon, et il se mit à la copier pour l’envoyer au collecteur. Pendant qu’il la copioit j’ai ecrit un sonet sur le même sujet. Palo enchanté m’obligea à y mettre mon nom, et à l’envoyer au collecteur avec son ode.

Pendant que je la recopiois pour la purger de quelques fautes d’Ortographe il est allé chez son pere pour lui demander qui j’étois, ce qui le fit rire jusqu’au moment que nous sommes allés à table. On me dressa un lit dans la chambre meme de ce garçon ; ce qui me fit beaucoup de plaisir.

La famille de D. Gennaro ne consistoit que dans ce fils, une fille qui n’étoit pas jolie, sa femme, et deux vieilles sœurs tres devotes. À souper il eut des gens de lettres. J’ai connu chez lui le marquis Galiani qui commentoit Vitruve frere de l’abbé que j’ai connu à Paris vingt ans après, secretaire d’ambassade du comte de Cantillana. Le lendemain à souper j’ai connu le celebre Genovesi qui avoit deja reçu la lettre que l’archeveque de Cosenza lui avoit écrit. Il me parla beaucoup d’Apostolo Zeno, et de l’abbé Conti. Pendant le souper il dit que le moindre peché mortel qu’un pretre pouvoit comettre etoit celui de dire deux messes dans un meme jour pour gagner deux carlins de plus, tandis qu’un séculier qui commettroit le meme peché meriteroit le feu.

Le lendemain la religieuse prit l’habit, et dans la raccolta les compositions qui brillerent furent les deux de Palo, et de moi. Un Napolitain qui s’appelloit Casanova d’abord qu’il sut que j’etois étranger devint curieux de me connoitre. Ayant su que je logeois chez D. Gennaro, il vint le complimenter à l’occasion de la fete de son nom qu’on celebroit le lendemain de la prise d’habit de la religieuse de Ste Claire.

D. Antonio Casanova, après m’avoir dit son nom, me demanda si ma famille etoit originairement venitienne. — Je suis, monsieur, lui répondis-je d’un air modeste, un arriere petit fils du petit fils du malheureux Marc-Antoine Casanova, qui fut secretaire du cardinal Pompée Colonna, et qui mourut de la peste à Rome l’an 1528 sous le pontificat de Clément VII. À cette annonce il vint m’embrasser m’appellant son cousin. Ce fut dans ce moment que toute l’assemblée crut que D. Gennaro alloit mourir de rire ; car il ne sembloit pas possible de rire ainsi, et de rester vivant après. Sa femme, d’un air faché, dit à D. Antonio, que la maladie de son mari lui étant connue, il auroit pu lui epargner cette farce : il lui répondit qu’il ne pouvoit pas deviner que la chose fût risible : je ne disois rien, car dans le fond je trouvois cette reconnoissance tres comique. Quand D. Gennaro devint calme, D. Antonio, sans descendre de son serieux, m’invita à diner avec le jeune Palo qui étoit devenu mon ami inseparable.

La premiere chose, que mon digne cousin fit, à mon arrivée chez lui, fut de me montrer son arbre genéalogique, qui commençoit par un D. Francisco frere de D. Jouan. Dans le mien que je savois par cœur, D. Jouan, dont je venois en droite ligne étoit né posthume. Il se pouvoit qu’il eut eu un frere de Marc-Antoine ; mais quand il sut que le mien commençoit par D. Francisco aragonais qui existoit à la fin du quatorzieme siècle, et que par consequent toute la genéalogie de la maison illustre des Casanova de Sarragosse devenoit la sienne, il en fut si ravi qu’il ne savoit plus que faire pour me convaincre que le sang qui circuloit dans ses veines étoit le mien.

Le voyant curieux de savoir par quelle aventure j’étois à Naples, je lui ai dit qu’ayant embrassé l’état d’ecclesiastique après la mort de mon pere, j’allois chercher fortune à Rome. Quand il me presenta à sa famille il me parut de n’être pas bien reçu de sa femme ; mais sa fille jolie, et sa niece encore plus jolie m’auroient facilement fait croire à la fabuleuse force du sang. Il me dit après diner que la duchesse del Bovino s’etant montrée curieuse de savoir qui étoit cet abbé Casanova, il se feroit un honneur de me presenter au parloir en qualité de son parent.

Comme nous étions tête à tête, je l’ai prié de me dispenser, n’etant equipé que pour mon voyage. Je lui ai dit que je devois menager ma bourse pour ne pas arriver à Rome sans argent. Charmé d’entendre cette raison, et convaincu de sa validité, il me dit qu’il étoit riche, et que je devois sans nul scrupule lui permettre de me conduire chez un tailleur. Il m’assura que personne n’en sauroit rien, et qu’il resteroit tres mortifié, si je me refusois au plaisir qu’il desiroit. Je lui ai alors serré la main, lui disant que j’étois pret à faire tout ce qu’il vouloit. Il me conduisit donc chez un tailleur qui me prit toutes les mesures qu’il ordonna ; et qui me porta le lendemain chez D. Gennaro tout ce qui étoit necessaire pour comparoitre au plus noble des abbés. D. Antonio arriva après, resta à diner chez D. Gennaro, puis il me conduisit chez la duchesse avec le jeune Palo. Pour me gracieuser à la napolitaine, elle me tutoya au premier abord. Elle étoit avec sa fille qui avoit dix à douze ans, tres jolie, et qui quelques années après devint duchesse de Matalona. Elle me fit present d’une tabatiere d’ecaille blonde toute couverte d’arabesques encrustés en or. Elle nous pria à diner pour le lendemain nous disant qu’après nous irions à Ste Claire faire une visite à la nouvelle religieuse.

Sortant de la maison Bovino je suis allé tout seul au magasin de Panagiotti pour recevoir le baril de Muscat. Le chef du magazin me fit le plaisir de diviser le baril en deux petits que j’ai fait porter un à D. Gennaro, l’autre à D. Antonio. Sortant du magazin j’ai rencontré le brave grec, qui me revit avec plaisir. Devois-je rougir à la presence de cet homme que je savois d’avoir trompé ? Point du tout, car il trouvoit au contraire que j’en avois agi avec lui en tres galant homme.

D. Gennaro, à souper, me remercia sans rire de mon précieux présent. Le lendemain D. Antonio en echange du bon muscat que je lui avois envoyé me fit present d’une canne qui valoit au moins vingt onces, et son tailleur me porta un habit de voyage, et une redingote bleue à boutonnieres d’or, le tout du plus fin drap. Je ne pouvois pas être mieux etoffé. J’ai connu chez la duchesse del Bovino le plus sage de tous les Napolitains, l’illustre D. Lelio Caraffa des ducs de Matalone, que le roi D. Carlos aimoit particulierement, et honnoroit du nom d’ami.

Au parloir de Ste Claire j’ai passé deux heures brillantes, tenant tête, et satisfesant par mes réponses à la curiosité de toutes les religieuses qui étoient aux grilles. Si ma destinée m’avoit laissé rester à Naples j’y aurois fait fortune ; mais il me sembloit de devoir aller à Rome malgré que je n’eusse aucun projet. Je me suis constamment refusé aux instances de D. Antonio, qui m’offroit l’emploi le plus honorable dans plusieurs maisons principales qu’il me nomma pour être le directeur des études du premier rejeton de la famille.

Le diner de D. Antonio fut magnifique ; mais j’y fus reveur, et de mauvaise humeur, parceque sa femme me regardoit de travers. Je l’ai plusieurs fois observée qu’après avoir regardé mon habit, elle parloit à l’oreille de son voisin. Elle avoit tout su. Il y a dans la vie des situations aux quelles je n’ai jamais pu m’adapter. Dans la plus brillante compagnie, une seule personne qui y figure, et qui me lorgne, me demonte ; l’humeur me vient, et je suis bete. C’est un defaut.

D. Lelio Caraffa me fit offrir des gros appointements, si je voulois rester auprès de son neveu duc de Matalone qui avoit alors dix ans pour diriger ses études. Je fus le remercier, le suppliant de devenir mon vrai bienfaicteur me donnant une bonne lettre de recommandation pour Rome. Ce seigneur m’en a envoyé le lendemain deux, dont une étoit adressée au cardinal Acquaviva ; l’autre au pere Georgi puissant Padrasse.

Je me suis vite determiné à partir quand j’ai vu qu’on vouloit absolument me procurer l’honneur de baiser la main à la reine. Il étoit evident que repondant aux interrogations qu’elle m’auroit faites, j’aurois dû lui dire que je venois de quiter Martorano, et lui parler du misérable eveché que son intercession avoit produit à ce bon minime. Outre cela, cette princesse connoissoit ma mere, et nulle raison auroit pu l’empecher de dire ce qu’elle étoit à Dresde, D. Antonio en auroit été scandalisé, et ma genéalogie seroit devenue ridicule. Je connoissois les suites immanquables, et ennuyeuses des préjugés courans, je serois tombé tout à plat ; j’ai pris le beau moment de partir. D. Antonio me fit present d’une montre à caisse d’ecaille encrustée en or, et me donna une lettre pour D. Gaspar Vivaldi qu’il appelloit le meilleur de ses amis. D. Gennaro me donna soixante ducats, et son fils me pria de lui écrire, me jurant une amitié éternelle. Ils m’accompagnerent tous pleurant comme moi, à une voiture, où j’avois pris la derniere place.

La fortune depuis mon debarquement à Chiozza jusqu’à Naples m’avoit indignement traité. Ce fut à Naples où j’ai commencé à respirer, et Naples me fut toujours propice, comme on verra dans la suite de ces memoires. Je me suis vu à Portici dans l’affreux moment où mon esprit alloit s’avilir, et contre l’avilissement de l’esprit il n’y a pas de remede. On ne peut pas le relever. C’est un decouragement qui n’admet plus de ressource. L’eveque de Martorano avec sa lettre à D. Gennaro m’a dedommagé de tout le mal qu’il m’avoit fait. Je ne lui ai écrit que de Rome.

Occupé par la belle rue de Toledo, et à essuyer mes larmes, je n’ai songé à regarder les physionomies de mes trois compagnons de voyage qu’à la porte de la grande ville. L’homme de quarante à cinquante ans que j’avois à mon coté avoit la physionomie agréable, et à l’erte. Les deux femmes assises sur le derriere étoient jeunes, et jolies : leur vetement étoit fort propre, leur air libre, et en même tems honète. Nous arrivames à Averse dans le plus grand silence, où le voiturier nous ayant avertis qu’il ne s’arreteroit que pour faire boire ses mules nous ne descendimes pas. Vers le soir nous nous arretames à Capoue. Chose incroyable ! Je n’ai jamais ouvert la bouche pendant toute la journée, ecoutant avec plaisir le jargon de l’homme qui étoit napolitain, et le beau langage des deux sœurs qui étoient romaines. Ce fut pour la premiere fois de ma vie que j’eus la constance de passer cinq heures sans parler, me trouvant vis à vis de deux filles ou femmes charmantes. On nous donna à Capoue une chambre à deux lits ; cela va sans dire. Mon voisin fut alors celui qui dit en me regardant : J’aurai donc l’honneur de me coucher avec M. l’abbé. — Je vous laisse le maitre monsieur, lui repondis-je d’un air froid, de disposer même autrement. Cette réponse fit faire un sourire à celle que je trouvois deja plus jolie. J’ai bien auguré.

À souper nous fumes cinq, parce que l’usage est que quand le voiturier en force de son accord doit nourir ses passagers, il mange avec eux. Dans les propos indifferens de table, j’ai trouvé la decence, et l’esprit du monde. Cela me rendit curieux. Je suis descendu après souper pour savoir du voiturier la qualité des trois personnes. L’homme, me dit il, est avocat, et une des deux sœurs est son epouse ; mais j’ignore laquelle.

Je leur ai fait la politesse de me coucher le premier, comme de me lever, et sortir pour laisser les dames en pleine liberté. Je ne suis rentré qu’appelé pour prendre du caffè. Je l’ai loué, et la plus aimable me promit ce joli cadeau tous les jours.

Un barbier vint, qui après avoir rasé l’avocat, m’offrit, d’un air qui ne me plut pas, le même service. Lui ayant repondu que je n’avois pas besoin de lui, il me répondît aussi que la barbe étoit une malpropreté, et il s’en alla.

D’abord que nous fumes dans la voiture, l’avocat dit que presque tous les barbiers etoient insolens. C’est à savoir, dit la belle, si la barbe soit, ou non, une malpropreté. Oui, lui repond l’avocat, car c’est un excrement. Cela se peut, lui dis-je, mais on ne le regarde pas comme tel ; appelle-t-on excrement les cheveux, qu’au contraire on nourrit, et dont on admire la beauté, et la longueur ? Par consequent, reprit la dame, le barbier est un sot. Mais encore, lui dis je, est ce que j’ai une barbe ? — Je le croyois. — Je commencerai donc à me faire raser à Rome. C’est la premiere fois que je m’entens faire ce reproche. Ma chere femme, dit l’avocat, tu devois te taire, car il se peut que M. l’abbé aille à Rome pour se faire capucin.

Cette saillie me fit rire ; mais je n’ai pas voulu rester court. Je lui ai dit qu’il avoit deviné ; mais que l’envie de me faire capucin m’étoit passée d’abord que j’avois vu madame. Riant aussi il me repondit que sa femme aimoit à la folie les capucins ; et qu’ainsi je ne devois pas quiter ma vocation. Ce propos badin nous ayant entrainé dans plusieurs autres nous passames nôtre journée agréablement jusqu’à Garillan où les jolis propos nous dedommagerent du mauvais souper. Mon inclination naissante se nourrissoit trouvant la nourice complaisante.

Le lendemain d’abord que nous fumes dans la voiture la belle dame me demanda, si avant d’aller à Venise je comptois de faire quelque sejour à Rome. Je lui ai repondu que ne connaissant personne à Rome j’avois peur de m’y ennuyer. Elle me dit qu’on y aimoit les etrangers, et qu’elle etoit sûre que je m’y plairois : — Je pourrois donc esperer que vous permettriez que je vous fisse ma cour ? — Vous nous feriez honneur, dit l’avocat.

La belle rougit, j’ai fait semblant de ne pas la voir, et dans des charmans propos nous passames la journée si agreablement que la precedente. Nous nous arretames à Terracina, où on nous donna une chambre à trois lits ; deux etroits, et un large entre les deux. Ce fut tout simple que les deux sœurs se coucherent ensemble dans le grand lit, tandis que je causois à table avec l’avocat ayant tous les deux le dos tourné vers elles. L’avocat alla se coucher dans le lit où il vit son bonnet ; et moi dans l’autre qui n’etoit distant du grand que d’un pied, sa femme se trouvant de mon coté. Sans fatuité, je n’ai pas pu me determiner à croire que cet arrangement n’ait dependu que du hazard. Je brulois deja pour elle.

Je me deshabille, j’eteins la chandelle, et je me couche ruminant un projet tres inquietant, car je n’osois ni l’embrasser, ni le rejeter. Je ne pouvois pas m’endormir. Une tres foible lueur qui me laissoit voir le lit où cette charmante femme étoit couchée me forçoit à tenir les yeux ouverts. Dieu sait à quoi je me serois decidé à la fin, car il y avoit deja une heure que je combattois, lorsque je l’ai vue sur son séant, puis sortir du lit, faire le tour tres doucement, et aller dans le lit de son mari. Après cela, je n’ai plus entendu le moindre bruit.

Cet evenement me deplut au supreme degré, me depita, et me degouta tellement, que me tournant de l’autre coté, je me suis endormi pour ne me reveiller qu’à la pointe du jour ; j’ai vu la dame dans son lit.

Je m’habille de tres mauvaise humeur, et je sors les laissant tous endormis. Je vais me promener, et je ne retourne à l’auberge que dans le moment que la voiture étant prête à partir, les dames, et l’avocat m’attendoient.

La belle d’un air doux, et obligeant se plaint de ce que je n’avois pas voulu de son caffè. Je m’excuse sur le besoin que j’avois eu d’aller me promener. J’ai passé toute la matinée, non seulement sans parler ; mais sans la regarder. Je me plaignois d’un grand mal aux dens. Elle me dit à Piperno, où nous avons diné, que ma maladie étoit de comande. Ce reproche me fit plaisir car il me mettoit en droit de venir à une explication.

L’après diné j’ai joué le meme role jusqu’à Sermoneta, où nous devions coucher, et où nous arrivames de tres bonne heure. La journée etant belle, la dame dit qu’elle iroit volontiers faire quatre pas, me demandant d’un air honète, si je voulois lui donner le bras. J’y ai d’abord consenti. La politesse ne me permettoit pas de faire autrement. J’avois le cœur navré. Il me tardoit de retourner à être le même ; mais après une explication qu’il falloit amener ; et je ne savois pas comment.

D’abord que je me suis vu assez eloigné de son mari qui donnoit le bras à sa sœur, je lui ai demandé à quoi elle pouvoit avoir connu que mon mal aux dents étoit de comande. — Je suis franche. À la difference trop marquée de votre proceder : au soin que vous avez eu de vous abstenir de me regarder dans toute la journée. Le mal aux dents ne pouvant pas vous empecher d’être poli, je l’ai jugé de comande. D’ailleurs, je sais qu’aucun de nous n’a pu donner motif à vôtre changement d’humeur. — Il doit cependant avoir eu quelque motif. Vous n’êtes, madame, qu’à moitié, sincere. — Vous vous trompez monsieur. Je le suis entierement ; et si je vous ai donné un motif, je l’ignore, ou je dois l’ignorer. Ayez la bonté de me dire en quoi je vous ai manqué. — En rien ; car je n’ai droit à aucune pretention. — Oui : vous avez des droits. Les mêmes que j’ai ; et que la bonne societé accorde à tous les membres qui la composent. Parlez. Soyez aussi franc que moi. — Vous devez ignorer le motif : c’est à dire faire semblant de l’ignorer : c’est vrai. Convenez aussi que mon devoir est celui de ne pas vous le dire. — À la bonne heure. Actuellement tout est dit ; mais si votre devoir est celui de ne pas me dire la raison de votre changement d’humeur, le meme devoir vous oblige à ne pas faire connoitre ce changement. La delicatesse ordonne quelque fois à l’homme poli de cacher certains sentimens, qui peuvent compromettre. C’est une gêne de l’esprit ; je le sais ; mais elle vaut la peine quand elle ne sert qu’à rendre plus aimable celui qui l’exerce.

Un raisonnement filé avec cette force me fit rougir de honte. J’ai colé mes levres sur sa main lui disant que je reconnoissois mon tort, et qu’elle me verroit à ses pieds pour lui demander pardon, si nous n’étions pas dans la rue. N’en parlons donc plus, me dit elle, et penetrée de mon prompt retour, elle me regarda d’un air qui peignoit le pardon si bien que je n’ai pas cru de devenir plus coupable decollant de sa main mes levres pour les laisser aller sur sa belle bouche riante.

Ivre de mon bonheur, je suis passé de la tristesse à la joye si rapidement que l’avocat dit, durant le souper, cent plaisanteries sur ma douleur de dents, et sur la promenade qui m’en avoit gueri. Le lendemain nous dinames à Veletri, et de là nous allames nous coucher à Marino, où malgré la quantité de troupes nous eumes deux petites chambres, et un assez bon souper.

Je ne pouvois pas desirer d’être mieux avec cette charmante romaine. Je n’avois reçu d’elle qu’un gage ; mais c’étoit celui de l’amour le plus solide, qui m’assuroit qu’elle seroit toute à moi à Rome. Dans la voiture nous nous parlions des genoux plus que des yeux, et par là nous nous assurions que notre langage ne pouvoit être entendu de personne.

L’avocat m’avoit dit qu’il alloit à Rome pour terminer une cause ecclesiastique, et qu’il logeroit à la Minerve chez sa belle mere. Il tardoit à sa femme de la revoir depuis deux ans qu’elle l’avoit quitée, et sa sœur esperoit de rester à Rome devenant épouse d’un employé à la banque du St Esprit. Invité à leur societé, je leur ai promis d’en profiter tant que mes affaires me le permettroient.

Nous étions au dessert lorsque ma belle, admirant la beauté de ma tabatiere, dit à son mari qu’elle avoit grande envie d’en posseder une dans ce gout là. Il la lui promit. Achetez, lui dis-je alors, celle-ci ; je vous la donne pour vingt onces. Vous les payerez au porteur du billet que vous me ferez. Ce sera un anglois auquel devant cette somme, je saisis volontiers l’occasion de la lui faire payer. La tabatiere, me répondit l’avocat vaut les vingt onces, et je serois charmé de la voir entre les mains de ma femme, qui par là se souviendroit avec plaisir de vôtre personne ; mais je n’en feroi rien que vous la payant argent comptant. Voyant que je n’y consentois pas, sa femme lui dit qu’il lui seroit egal de me faire le billet au porteur dont j’avois besoin. Il lui dit alors, en riant, de se garder de moi, car c’étoit de ma part une fine friponnerie. Tu ne vois pas, lui dit il, que son anglois est imaginaire ? Il ne paroitra jamais et la tabatiere nous restera pour rien. Cet abbé, ma chere femme, est un grand fripon. Je ne croyois pas, lui répondit-elle en me regardant, qu’il y eut au monde des fripons de cette espèce. Je lui ai dit tristement que je voudrois bien être assez riche pour exercer des friponneries pareilles.

Mais voici un évenement qui me combla de joie. Dans la chambre où nous soupions il y avoit un lit, et un autre dans un cabinet contigu qui n’avoit pas de porte, et où on ne pouvoit entrer que passant par la chambre. Les deux sœurs naturellement choisirent le cabinet. Après qu’elles se furent couchees, l’avocat se coucha aussi, et moi le dernier ; avant d’eteindre la chandele, j’ai mis la tête dans le cabinet pour leur souhaiter un bon someil. Ce fut pour voir de quel coté la mariée se trouvoit. J’avois un projet tout fait.

Mais quelles maledictions n’ai-je données à mon lit quand j’ai entendu l’épouvantable bruit qu’il fit quand je m’y suis mis ? Me sentant sûr de la complaisance de la dame, malgré qu’elle ne m’eut rien promis, j’attens que l’avocat ronfle, et je veux me lever pour aller lui faire une visite ; mais d’abord que je veux me lever, voila le lit qui crie, et l’avocat qui se reveillant allonge un bras. Il sent que je suis là, et il se rendort. Une demie heure après, je tente la meme chose, le lit me fait le meme lazzi, et l’avocat me fait l’autre. Sûr que j’étois là, il se rendort de nouveau ; mais la maudite indiscretion de ce lit me fait prendre le parti d’abandonner mon projet. Mais voila un coup unique.

Un grand bruit de gens qui montent, et descendent, qui vont, qui viennent se fait entendre par toute la maison. Nous entendons des coups de fusil, le tambour, l’alarme, on appelle, on crie, on frappe à notre porte, l’avocat me demande ce que c’étoit, je lui réponds que je n’en savois rien, le priant de me laisser dormir. Les sœurs epouvantées nous demandent au nom de Dieu de la lumière. L’avocat se leve en chemise pour aller en chercher, et je me leve aussi. Je veux refermer la porte ; et je la ferme ; mais le ressort saute de façon que je vois qu’on ne peut plus l’ouvrir qu’avec la clef, que je n’avois pas. Je vais au lit des deux sœurs pour leur faire courage dans la confusion qu’on entendoit, et dont j’ignorois la cause. Leur disant que l’avocat alloit revenir d’abord avec de la lumière, je me procure des faveurs d’importance. La foible resistance m’enhardit. Ayant peur de perdre un tems precieux, je m’incline, et pour serrer le cher objet entre mes bras, je me laisse tomber sur lui. Les planches qui soutenoient le matelas se derangeant, le lit precipite. L’avocat frappe, la sœur se leve, ma déesse me prie de la laisser, je dois ceder à ses prieres, je vais à tâton à la porte, disant à l’avocat que le ressort étant tombé je ne pouvois pas l’ouvrir. Il redescend pour aller chercher la clef. Les deux sœurs en chemise etoient derriere moi. Esperant d’avoir le tems de finir, j’allonge mes bras ; mais me sentant rudement repoussé je m’apperçois que ce devoit être sa sœur. Je me saisis de l’autre. L’avocat étant à la porte avec un clavier, elle me prie au nom de Dieu d’aller me coucher, car son mari, me voyant dans l’état epouvantable où je devois etre, devineroit tout. Sentant mes mains poisseuses, j’entens tres bien ce qu’elle vouloit me dire, et je vais vite dans mon lit. Les sœurs se retirent aussi dans le leur ; et l’avocat entre.

Il va d’abord dans le cabinet pour les rassurer ; mais il eclate de rire quand il les voit enfoncées dans le lit tombé. Il m’excite à aller les voir, et comme de raison je m’en dispense. Il nous conte que cet alarme venoit de ce qu’un detachement allemand avoit surpris les troupes espagnoles qui étoient là, et qui à cause de cela decampoient. Dans un quart d’heure il n’y eut plus personne, et le silence succeda à tant de confusion. Après m’avoir fait compliment sur ce que je n’avois pas bougé de mon lit, il vint se recoucher.

J’ai attendu sans dormir la pointe du jour pour descendre, me laver, et changer de chemise. Quand j’ai vu l’état dans lequel j’étois j’ai admiré la presence d’esprit de mon amour. L’avocat auroit deviné tout. Non seulement ma chemise, et mes mains étoient souillées, mais, je ne sais pas comment, mon visage aussi. Hélas ! il m’auroit jugé coupable, et je ne l’etois pas tout à fait. Cette camisade est sur l’histoire ; mais elle ne fait pas mention de moi. Je ris toutes les fois que je la lis sur l’élégant de Amicis, qui ecrivit mieux que Saluste.

La sœur de ma divine boudoit au caffè ; mais sur la figure de l’ange que j’aimois, je voyois l’amour, l’amitié, et la satisfaction. C’est un grand plaisir que celui de se sentir heureux ! Peut on l’être sans le sentir ? Les théologiens disent qu’oui. Il faut les envoyer paitre. Je me voyois possesseur de D. Lucrezia, c’est ainsi qu’elle s’appelloit, sans avoir rien obtenu. Ni ses yeux, ni le moindre de ses gestes me desavouoit quelque chose. Nos rires avoient pour pretexte l’alarme des espagnols ; mais ce n’étoit que l’incident inconnu à elle même.

Nous arrivames à Rome de tres bonne heure. À la Tour, où nous avons mangé une omelette, j’ai fait à l’avocat les plus tendres caresses ; je l’ai appellé papà, je lui ai donné cent baisers ; et je lui ai predit la naissance d’un garçon, obligeant sa femme à lui jurer qu’elle le lui donneroit. Après cela, j’ai dit tant de jolies choses à la sœur de mon adorée qu’elle dut me pardonner le precipice du lit. En les quittant je leur ai promis une visite le lendemain. On m’a descendu à une auberge près de la place d’Espagne, d’où le voiturier les a conduits à leur maison à la Minerve.

Me voila donc à Rome bien en equipage, assez pourvu d’argent, bien en bijoux, assez pourvu d’experience, avec des bonnes lettres de recomandation, parfaitement libre, et dans un age où l’homme peut compter sur la fortune, s’il a un peu de courage, et une figure qui previenne à sa faveur ceux qu’il approche. Ce n’est pas de la beauté ; mais quelque chose qui vaut mieux, que j’avois, et que je ne sais pas ce que c’est. Je me sentois fait pour tout. Je savois que Rome étoit la ville unique, où l’homme, partant du rien, etoit souvent monté tres haut ; et il n’est pas etonnant que je crusse en avoir toutes les qualités requises : mon garant étoit un amour propre effrené, dont l’inexperience m’empechoit de me méfier.

L’homme fait pour faire fortune dans cette ancienne capitale de l’Italie doit être un Camaléon susceptible de toutes les couleurs que la lumiere réflechit sur son atmosphere. Il doit être souple, insinuant, grand dissimulateur, impénétrable, complaisant, souvent bas, faux sincere, fesant toujours semblant de savoir moins de ce qu’il sait, n’ayant qu’un seul ton de voix, patient, maitre de sa physionomie, froid comme glace lorsqu’un autre à sa place bruleroit ; et s’il a le malheur de ne pas avoir la religion dans le cœur, il doit l’avoir dans l’esprit, souffrant en paix, s’il est honète homme, la mortification de devoir se reconnoitre pour hypocrite. S’il abhorre cette fiction, il doit quiter Rome, et aller chercher fortune en Angleterre. De toutes ces qualités necessaires, je ne sais pas si je me vante, ou si je me confesse, je ne possédois que la seule complaisance, qui, étant isolée, est un defaut. J’étois un étourdi interessant, un assez beau cheval d’une bonne race, non dressé, ou mal, ce qui est encore pire.

J’ai d’abord porté au pere Georgi la lettre de D. Lelio. Ce savant moine possedoit l’estime de toute la ville. Le pape avoit pour lui une grande consideration, parceque n’étant pas ami des jesuites, il ne se masquoit pas. Les jesuites d’ailleurs se croyoient assez forts pour le mepriser.

Après avoir attentivement lu la lettre, il me dit qu’il étoit prêt à être mon conseil, et que par consequent il ne tiendroit qu’à moi de le rendre responsable que rien ne m’arriveroit de sinistre, car avec une bonne conduite l’homme n’a point de malheurs à craindre. M’ayant interrogé de ce que je voulois faire à Rome, je lui ai répondu que ce seroit lui qui me le diroit. — Cela peut être. Venez donc chez moi souvent, et ne me cachez rien, rien, rien de tout ce qui vous regarde, et de tout ce qui vous arrive. — D. Lelio m’a aussi donné une lettre pour le cardinal Acquaviva. — Je vous en fais compliment, car c’est l’homme qui à Rome peut plus que le pape. — Irai-je la lui porter d’abord ? — Non. Je le previendrai ce soir : venez ici demain matin. Je vous dirai où, et à quelle heure vous irez la lui remettre. Avez vous de l’argent ? — Assez pour pouvoir me suffire au moins un an. — Voila qui est excellent. Avez vous des connoissances ? — Aucune. — N’en faites pas sans me consulter, et surtout n’allez pas aux caffès : et aux tables d’Hote, si vous pensez d’y aller, ecoutez, et ne parlez pas. Fuyez les interrogateurs, et si la politesse vous oblige à repondre, eludez la demande, si elle peut tirer à consequence. Parlez vous françois ? — Pas le mot. — Tant pis : vous devez l’aprendre. Avez vous fait vos etudes ? — Mal. Mais je suis infarinato au point que je me soutiens en cercle. — C’est bon ; mais soyez circonspect, car Rome est la ville des infarinati, qui se demasquent entr’eux, et se font toujours la guerre. J’espere que vous porterez la lettre au cardinal, vetu en modeste abbé, et non pas dans ce galant habit, qui n’est pas fait pour conjurer la fortune. Adieu donc jusqu’à demain.

Très content de ce moine, je suis allé au Campo di fiore pour porter la lettre de mon cousin D. Antonio à D. Gaspar Vivaldi. Ce brave homme m’a reçu dans sa biblioteque, où il étoit avec deux abbés respectables. Après m’avoir fait le plus gracieux accueil, D. Gaspar me demanda mon adresse, me priant à diner pour le lendemain. Il me fit le plus grand eloge du pere Georgi, et m’accompagnant jusqu’à l’escalier, il me dit qu’il me remettroit le lendemain la somme que D. Antonio lui ordonnoit de me compter.

Voila encore de l’argent que mon genereux cousin me donnoit, et que je ne pouvois pas refuser. Il n’est pas difficile de donner ; mais de savoir donner. En retournant chez moi j’ai rencontré le pere Steffano, qui toujours le même me fit cent caresses. Je devois avoir une sorte de respect pour cet original meprisable, dont la providence s’étoit servie pour me garantir du precipice. F. Steffano, après m’avoir dit qu’il avoit obtenu du pape tout ce qu’il desiroit, m’avertit que je devois eviter la rencontre du sbire qui m’avoit donné les deux cequins, car se trouvant trompé il vouloit se venger. Le coquin avoit raison. J’ai dit à F. Steffano de faire que le sbire depose mon billet chez un marchand, où, quand je saurois qui c’etoit, j’irai le retirer. La chose fut faite ainsi, j’ai payé les deux cequins, et cette vilaine affaire fut finie.

J’ai soupé à table d’hote avec des romains, et des étrangers suivant fidèlement le conseil du pere Georgi. On a dit beaucoup du mal du pape, et du Cardinal ministre qui étoit la cause que l’état ecclésiastique étoit inondé de quatre vingt mille hommes entre allemands, et espagnols. Ce qui me surprit fut qu’on mangeoit gras, malgré que ce fut un samedi ; mais à Rome plusieurs surprises ne me durerent que huit jours. Il n’y a point de ville chretienne catholique au monde, où l’homme soit moins gené en matiere de religion qu’à Rome. Les romains sont comme les employés à la ferme du tabac, auxquels il est permis d’en prendre gratis tant qu’ils veulent. On y vit avec la plus grande liberté, à cela près, que les ordini santissimi sont autant à craindre que l’étoient les lettres de cachet à Paris avant l’atroce revolution.

1743 Ce fut le lendemain premier d’octobre de l’année 1743 que j’ai enfin pris la resolution de me faire raser. Mon duvet étoit devenu barbe. Il me parut de devoir commencer à renoncer à certains privileges de l’adolescence. Je me suis habillé à la romaine en tout point, comme le tailleur de D. Antonio avoit voulu. Le pere Georgi parut fort content, quand il me vit habillé ainsi. Après m’avoir fait prendre avec lui une tasse de chocolat, il me dit que le cardinal avoit été prevenu par une lettre du même D. Lelio, et que S. E. me recevroît vers midi à villa Negroni où il se promeneroit. Je lui ai dit que je devois diner chez M. Vivaldi, et il me conseilla d’aller le voir souvent.

À villa Negroni, d’abord que le cardinal me vit, il s’arreta pour recevoir la lettre, se separant de deux personnes qui l’accompagnoient. Il la mit dans sa poche sans la lire. Après avoir passé en silence deux minutes qu’il employa à me regarder, il me demanda si je me sentois du gout pour les affaires politiques. Je lui ai répondu que jusqu’à ce moment là je ne m’avois decouvert que des gouts frivoles, et que partant je n’oserois lui répondre que du plus grand empressement que j’aurois à executer tout ce que S. E. m’ordonneroit, s’il me trouvoit digne d’entrer à son service. Il me dit alors d’aller le lendemain à son hotel parler à l’abbé Gama, au quel il communiqueroit ses intentions. Il faut, me dit il, que vous vous appliquiez bien vite à apprendre le françois. C’est indispensable. Après m’avoir demandé comment D. Lelio se portoit, il me laissa, me donnant sa main à baiser.

De là je suis allé à Campo di fiore, où D. Gaspar me fit diner en compagnie choisie. Il etoit garçon, et il n’avoit autre passion que celle de la littérature. Il aimoit la poesie latine plus encore que l’italienne, et son favori étoit Horace que je savois par cœur. Après diner, il me donna cent ecus romains pour le compte de D. Antonio Casanova. Après m’avoir fait signer la quitance, il me dit que je lui ferois un vrai plaisir toutes les fois que j’irois le matin à sa biblioteque prendre du chocolat avec lui.

En partant de sa maison, je suis allé à la Minerve. Il me tardoit de voir la surprise de D. Lucrezia, et d’Angelica sa sœur. Pour trouver sa maison j’ai demandé où demeuroit D. Cicilia Monti. C’etoit sa mere.

J’ai vu une jeune veuve qui paroissoit sœur de ses filles. Elle n’a pas eu besoin que je m’annonçasse, car elle m’attendoit. Ses filles vinrent, et leur abord m’amusa un moment, car je ne leur paraissois pas le même. D. Lucrezia me presenta sa sœur cadette qui n’avoit qu’onze ans, et son frere abbé qui en avoit quinze joli au possible.

J’ai gardé un maintien fait pour plaire à la mere : modestie, respect, et demonstrations du plus vif interest que tout ce que je voyois devant moi devoit m’inspirer. L’avocat arriva, et, surpris de me trouver tout nouveau, fut flatté que je me souvinsse de lui donner le nom de pere. Il entama des propos pour rire ; et je les ai suivis, mais tres eloigné de leur donner le vernis de gayeté, qui nous fesoit tant rire dans la voiture. Il me dit qu’en me fesant la barbe je l’avois donnée à mon esprit. D. Lucrezia ne savoit que juger de mon changement d’humeur. J’ai vu arriver sur la brune des femmes ni belles ni laides, et cinq ou six abbés tous faits pour être étudiés. Tous ces messieurs ecouterent avec la plus grande attention tout ce que j’ai dit, et je les ai laissés maitres de leurs conjectures. D. Cicilia dit à l’avocat qu’il étoit bon peintre ; mais que ses portraits n’etoient pas ressemblans : il lui repondit qu’elle ne me voyoit qu’en masque, et j’ai fait semblant de trouver sa raison mortifiante. D. Lucrezia dit qu’elle me trouvoit absolument le même, et D. Angelica soutint que l’air de Rome donnoit aux etrangers absolument une autre apparence. Tout le monde applaudit à sa sentence, et elle rougit de plaisir. Au bout de quatre heures je me suis evadé ; mais l’avocat me courut après pour me dire que D. Cicilia desiroit que je devinsse l’ami de la maison, maitre d’y aller sans étiquette à toutes les heures. Je suis retourné à mon auberge, desirant d’avoir plu autant que cette compagnie m’avoit enchanté.

Le lendemain, je me suis presenté à l’abbé Gama. C’étoit un portugois, qui montroit quarante ans, jolie figure qui affichoit la candeur, la gayeté, et l’esprit. Son affabilité vouloit inspirer la confiance. Sa langue, et ses manieres étoient telles qu’il auroit pu se dire romain. Il me dit avec des phrases sucrées, que S. E. elle meme avoit donné des ordres à son maitre d’Hotel pour ce qui regardoit mon logement dans le palais. Il me dit que je dinerois, et souperois avec lui à la table de la secretairerie, et qu’en attendant que j’eusse appris la langue française, je m’exercerois sans me gener à faire des extraits de lettres qu’il me donneroit. Il me donna alors l’adresse du maitre de langue auquel il avoit deja parlé. C’étoit un avocat romain nommé Dalacqua, qui demeuroit positivement vis à vis du palais d’Espagne.

Après cette courte instruction, et m’avoir dit que je pouvois compter sur son amitié, il me fit conduire chez le maitre d’hotel, qui après m’avoir fait signer mon nom au bas d’une feuille d’un grand livre remplie d’autres noms, il me donna d’avance comme appointemens de trois mois soixante ecus romains en billets de banque. Il monta ensuite avec moi au troisieme etage suivi d’un estaffier pour me conduire à mon appartement. C’étoit une antichambre suivie d’une chambre avec alcôve cotoyée de cabinets, le tout meublé tres proprement. Après cela nous sortimes ; et le domestique me donnant la clef me dit qu’il viendroit me servir tous les matins. Il me conduisit à la porte pour me faire connoitre au portier. Sans perdre alors le moindre tems, je suis allé à mon auberge pour faire porter au palais d’Espagne tout mon petit equipage. C’est toute l’histoire de ma subite installation dans une maison où j’aurois fait une grande fortune ayant une conduite que tel que j’etois je ne pouvois pas avoir. Volentem ducit, nolentem trahit.

Je suis d’abord allé chez mon Mentor le pere Georgi pour lui rendre compte de tout. Il me dit que je pouvois regarder mon chemin comme commencé, et qu’étant superieurement bien installé, ma fortune ne pouvoit plus dépendre que de ma conduite. Songez, me dit cet homme sage, que pour la rendre irreprochable vous devez vous gener ; et que tout ce qui pourra vous arriver de sinistre ne sera regardé par personne ni comme malheur, ni comme fatalité : ces noms sont vides de sens : tout sera par votre faute.Je suis faché, mon tres reverend pere, que ma jeunesse, et mon manque d’experience m’obligera à vous importuner souvent. Je vous deviendrai à charge ; mais vous me trouverez docile, et obéissant. — Vous me trouverez souvent trop severe ; mais je prevois que vous ne me direz pas tout. — Tout tout absolument. — Permettez-moi de rire. Vous ne me dites pas où vous avez passé hier quatre heures. — Ce n’est d’aucune consequence. J’ai fait cette connoissance en voyage. Je crois que c’est une maison honete que je pourrai frequenter, à moins que vous ne me dites le contraire. — Dieu m’en garde. C’est une tres honete maison frequentée par des personnes de probité. On s’y felicite d’avoir fait votre connoissance. Vous avez plu à toute la compagnie, et on espere de vous attacher. J’ai tout su ce matin. Mais vous ne devez pas frequenter cette maison. — Je dois la quiter de but en blanc ? — Non. Ce seroit mal honète de votre part. Allez y une ou deux fois par semaine. Point d’assiduité. Vous soupirez mon enfant. — Non en verité. Je vous obeirai. — Je desire que ce ne soit pas à titre d’obéissance : et que votre cœur n’en souffre pas ; mais en tout cas, il faut le vaincre. Souvenez vous que la raison n’a point de plus grand ennemi que le cœur. — On peut cependant les mettre d’accord. — On s’en flatte. Defiez vous de l’animum de votre cher Horace. Vous savez qu’il n’a pas de milieu nisi paret imperat. — Je le sais. Compesce catenis me dit il, et il a raison ; mais dans la maison de D. Cicilia mon cœur n’est pas en danger. — Tant mieux pour vous. Vous ne ressentirez donc pas de peine à ne pas la frequenter. Souvenez vous que mon obligation est celle de vous croire. — Et la mienne celle de suivre vos conseils. Je n’irai chez D. Cicilia que quelques fois.

Dans le desespoir de mon ame je lui ai pris la main pour la lui baiser : il la retira me serrant contre son sein, et se detournant pour ne pas me laisser voir ses larmes.

J’ai diné à l’hotel d’Espagne à coté de l’abbé Gama à une table de dix à douze abbés ; car à Rome tout le monde est, ou veut être abbé. N’étant defendu à personne d’en porter l’habit, tous ceux qui veulent être respectés le portent, la noblesse exceptée, qui n’est pas dans la carriere des dignités ecclesiastiques. À cette table, où je n’ai jamais parlé à cause du chagrin que j’avois, on a attribué mon silence à ma sagacité. L’abbé Gama m’invita à passer la journée avec lui ; mais je m’en suis dispensé pour aller écrire mes lettres. J’ai passé sept heures à écrire à D. Lelio, à D. Antonio, à mon jeune ami Palo, et à monseigneur de Martorano, qui me repondit de bonne foi qu’il auroit bien voulu être à ma place.

Amoureux de D. Lugrezia, et heureux, l’action de la quiter me sembloit la plus noire de toutes les perfidies. Pour faire le pretendu bonheur de ma vie à venir, je commençois par être le bourreau de l’actuelle, et l’ennemi de mon cœur : je ne pouvois reconnoitre cette verité que devenant un vil objet de mepris au tribunal meme de ma raison. Je trouvois que le pere Georgi me defendant cette maison n’auroit pas dû me dire qu’elle étoit honete : ma douleur auroit été moindre.

Le matin du lendemain l’abbé Gama me porta un grand livre rempli de lettres ministerielles, que, pour m’amuser, je devois compiler. En sortant je suis allé prendre ma premiere leçon defrançois ; puis ayant intention d’aller me promener, en traversant strada condotta, je me suis entendu appeler dans un caffè. C’étoit l’abbé Gama. Je lui ai dit à l’oreille que Minerve m’avoit defendu les caffès de Rome. Minerve, me repondit il, vous ordonne d’en gagner une idee. Assoyez vous près de moi.

J’entens un jeune abbé qui conte à haute voix un fait vrai, ou controuvé, qui attaquoit directement la justice du saint pere ; mais sans aigreur. Tout le monde rit, et lui fait eco. Un autre interrogé pourquoi il avoit quité le service du cardinal B. répond, parceque l’éminence pretendoit de n’être pas obligée de lui payer à part certains services extraordinaires qu’elle exigeoit en bonnet de nuit. La risée fut generale. Un autre vint dire à l’abbé Gama que s’il vouloit passer l’après-diner à villa Medicis, il le trouveroit accompagné di due romanelle qui se contentoient du quartino. C’est une monnoie d’or qui est le quart d’un cequin. Un autre lut un sonet incendiaire contre le gouvernement, dont plusieurs prirent copie. Un autre lut une sienne satire, qui dechiroit l’honneur d’une famille. Je vois entrer un abbé à figure attrayante. Ses hanches, et ses cuisses me font croire que c’est une fille deguisée : je le dis à l’abbé Gama, qui me repond que c’était Bepino della Mamana fameux castrato. L’abbé l’appelle, et lui dit en riant que je l’avois pris pour une fille. L’impudent me regarde, et me dit, que si je voulois aller passer la nuit avec lui, il me serviroit egalement soit en fille, soit en garçon.

À diner, tous les convives me parlerent, et il me parut de m’être bien reglé dans mes réponses. L’abbé Gama, me donnant du caffè dans sa chambre, après m’avoir dit que tous ceux avec lesquels j’avois diné étoient honetes gens, me demanda si je croyois d’avoir generalement plu. — J’ose m’en flatter. — Ne vous en flattez pas. Vous avez eludé des questions si evidemment, que toute la table connut votre reserve. On ne vous questionnera plus à l’avenir. — J’en serai faché. Auroit il fallu publier mes affaires ? — Non ; mais il y a partout un chemin du milieu. — C’est celui d’Horace. Il est souvent tres difficile. — Il faut se faire aimer, et estimer en meme tems. — Je ne vise qu’à cela. — Au nom de Dieu. Vous avez aujourd’hui visé à l’estime plus qu’à l’amour. C’est beau ; mais disposez vous à combattre l’envie, et sa fille la calomnie : si ces deux monstres ne parviennent pas à vous abimer, vous vaincrez. À table, vous avez pulvérisé Salicetti, physicien, et qui plus est Corse. Il doit vous en vouloir. — Devois je lui accorder que les voglie des femmes grosses ne puissent jamais avoir la moindre influence sur la peau du fetus ? J’ai l’experience du contraire. Êtes vous de mon avis ? — Je ne suis ni du votre, ni du sien, car j’ai bien vu des enfans avec des marques qu’on appelle envies ; mais je ne peux pas jurer que ces taches vinssent d’envies de leurs meres. — Mais je peux le jurer. — Tant mieux pour vous, si vous savez la chose avec tant d’évidence, et tant pis pour Salicetti, s’il en nie la possibilité. Laissez le dans son erreur. Cela vaut mieux que le convaincre, et en faire un ennemi.

Je fus le soir chez D. Lucrezia. On savoit tout, et on me fit compliment. Elle me dit que je lui paraissois triste, et je lui ai repondu que je fesois les obseques de mon tems, dont je n’étois plus le maitre. Son mari lui dit que j’étois amoureux d’elle, et sa belle mere le conseilla à ne pas tant faire l’intrépide. Après y avoir passé une seule heure je suis retourné à l’hotel enflamant l’air avec mes soupirs amoureux. J’ai passé la nuit à composer une ode que le lendemain j’ai envoyé à l’avocat, étant sûr qu’il la donneroit à sa femme qui aimoit la poesie, et qui ne savoit pas que c’étoit ma passion. J’ai passé trois jours sans aller la voir. J’aprenois le françois, et je compilois des lettres de ministre.

Il y avoit chez S. E. une assemblée tous les soirs, où la premiere noblesse de Rome en hommes, et en femmes se trouvoit : je n’y allois pas : Gama me dit que je devois y aller sans pretention comme lui. J’y fus. Personne ne me parla ; mais ma personne étant inconnue tout le monde demanda qui j’étois. Gama m’ayant demandé quelle étoit la dame qui me sembloit plus aimable, je la lui ai montrée ; mais je m’en suis d’abord repenti, quand j’ai vu le courtisan qui est allé le lui dire. Je l’ai vue me lorgner, puis sourire. Cette dame étoit la marquise G., dont le serviteur étoit le cardinal S· C·

Le matin d’un jour dans lequel j’avois decidé d’aller passer la soirée chez D. Lucrezia, j’ai vu son mari dans ma chambre, qui après m’avoir dit que je me trompois, si je croyois de lui démontrer que je n’étois pas amoureux de sa femme, n’allant pas la voir plus souvent, m’invita à aller le premier Jeudi gouter à Testaccio avec toute la famille. Il me dit que je verrois à Testaccio la seule pyramide qui étoit à Rome. Il me dit que sa femme savoit mon ode par cœur, et qu’elle avoit donné une grande envie de me connoitre au futur de D. Angelica sa belle-sœur, qui étoit poete, et qui seroit aussi de la partie de Testaccio. Je lui ai promis de me rendre chez lui dans une voiture à deux places à l’heure indiquée.

Les jeudis du mois d’octobre étoient dans ce tems là à Rome des jours de gayeté. Nous ne parlames le soir dans la maison de D. Cicilia que de cette partie, et j’ai cru voir que D. Lucrezia y comptoit dessus autant que moi. Nous ne savions pas comment ; mais devoués à l’amour nous nous recommandions à sa protection. Nous nous aimions, et nous languissions ne pouvant pas nous en entredonner des convictions.

Je n’ai pas voulu laisser que mon bon pere Georgi apprenne d’autres que de moi l’histoire de cette partie de plaisir. J’ai voulu positivement aller lui en demander la permission. Affectant l’indifference, il n’a pas eu des raisons contre. Il me dit que je devois absolument y être, car c’étoit une belle partie faite en famille ; et rien d’ailleurs ne devoit m’empecher de connoitre Rome, et de me divertir honètement.

Je fus chez D. Cicilia à l’heure marquée dans un carosse coupé que j’ai loué chez un Avignonnois nommé Roland. La connoissance de cet homme eut des suites importantes qui me feront parler de lui dans dix huit ans d’ici. Cette charmante veuve me presenta D. Francesco son futur beau fils, comme grand ami des gens de lettres, et orné lui même d’une rare litterature. Prenant cette annonce comme argent comptant, je l’ai traité en consequence ; mais en attendant je lui ai trouvé l’air engourdi, et tout autre maintien que celui d’un galant qui alloit epouser une fort jolie fille, car telle étoit Angelique. Il étoit cependant honète, et riche ce qui vaut beaucoup mieux que l’air galant, et l’érudition.

Lorsque nous fumes pour monter dans nos voitures, l’avocat me dit qu’il me tiendroit compagnie dans la mienne, et que les trois femmes iroient avec D. Francesco. Je lui ai repondu qu’il iroit lui même avec D. Francesco, car D. Cicilia devoit être mon lot sous peine de me deshonorer si cela se fesoit autrement ; et disant cela j’ai donné mon bras à la belle veuve, qui trouva mon arrangement dans les regles de la noble, et honete societé. J’ai vu l’approbation dans les yeux de D. Lucrezia ; mais j’étois etonné de l’avocat, car il ne pouvoit pas ignorer qu’il me devoit sa femme. Seroit il devenu jaloux ? me disois-je. Cela m’auroit donné de l’humeur. J’esperois cependant de lui faire envisager son devoir à Testaccio.

La promenade, et le gouter aux depens de l’avocat nous trainerent facilement jusqu’à la fin du jour ; mais la gayeté fut aux miens. Le badinage de mes amours avec D. Lucrezia ne fut jamais mis sur le tapis : mes attentions particulières ne furent jamais que pour D. Cicilia. Je n’ai dit à D. Lucrezia que quelques mots en passant, et pas un seul à l’avocat. Il me sembloit que ce fût le seul moyen pour lui faire comprendre qu’il m’avoit manqué.

Lorsque nous fumes pour remonter dans nos equipages l’avocat m’enleva D. Cicilia allant se mettre avec elle dans la voiture à quatre où se trouvoit D. Angelica avec D. Francesco, ainsi avec un plaisir qui me fit presque perdre l’esprit, j’ai donné le bras à D. Lucrezia lui fesant un compliment qui n’avoit pas le sens commun, tandis que l’avocat riant de tout son cœur paroissoit s’applaudir de m’avoir attrapé.

Combien de choses nous nous serions dites, avant de nous livrer à nôtre tendresse, si le tems n’avoit pas été precieux ! Mais ne sachant que trop que nous n’avions qu’une demie heure, nous devinmes dans une minute un seul individu. Aux faites du bonheur, et dans l’ivresse du contentement je me trouve surpris d’entendre sortir de la bouche de D. Lucrezia les paroles ah ! Mon Dieu ! Que nous sommes malheureux ! Elle me repousse, elle se rajuste, le cocher s’arrête, et le laquais ouvre la portière. — Qu’est il donc arrivé, lui dis-je, me remettant en état de decence. — Nous sommes chez nous.

Toutes les fois que je me rappelle cet evenement il me semble fabuleux, ou surnaturel. Il n’est pas possible de reduire le tems à rien, car ce fut moins qu’un instant, et les chevaux cependant étoient des rosses. Nous eumes deux bonheurs. L’un que la nuit étoit sombre ; l’autre que mon ange étoit à la place où elle devoit descendre la premiere. L’avocat se trouva à la portiere dans le meme moment que le laquais l’ouvrit. Rien ne se raccomode si vite qu’une femme ; mais un homme ! Si j’avois été de l’autre coté, je me serois tiré mal d’affaire. Elle descendit lentement, et tout alla à merveille. Je suis resté chez D. Cicilia jusqu’à minuit.

Je me suis mis au lit ; mais comment dormir ? J’avois dans l’ame tout le feu que la trop petite distance de Testaccio à Rome m’avoit empeché de renvoyer à ce Soleil dont il emanoit. Il me devoroit les entrailles. Malheureux ceux qui croient que le plaisir de Venus soit quelque chose à moins qu’il ne vienne de deux cœurs qui s’entr’aiment, et qui se trouvent dans le plus parfait accord.

Je me suis levé à l’heure d’aller prendre ma leçon. Mon maitre de langue avoit une jolie fille qui s’appelloit Barbara, qui dans les premiers jours que j’allois prendre leçon étoit toujours presente, et qui meme quelquefois me la donnoit elle même, plus exacte encore que son pere. Un joli garçon, qui venoit aussi prendre leçon, etoit son amoureux, et je n’ai pas eu de difficulté à m’en appercevoir. Ce même garçon venoit souvent chez moi, et m’étoit cher en grace aussi de sa discretion. Dix fois je lui avois parlé de Barbaruccia, et convenant qu’il l’aimoit, il avoit toujours detourné le propos. Je ne lui en parlois plus ; mais depuis quelques jours ne voyant plus ce garçon ni chez moi, ni chez le maitre de langue, et même ne voyant plus Barbaruccia, j’étois curieux de savoir ce qui étoit arrivé, malgré que cela ne m’interessat que tres mediocrement.

En sortant enfin de la messe de S· Charles au cours, je vois le jeune homme. Je l’aborde, lui fesant des reproches de ce qu’il ne se laissoit plus voir. Il me repond qu’un chagrin qui lui rongeoit l’ame, lui avoit fait perdre la tête ; qu’il étoit au bord du precipice ; qu’il étoit desesperé.

Je vois ses yeux gros de larmes, il veut me quiter, je le retiens ; je lui dis qu’il ne devoit plus me compter entre ses amis à moins qu’il ne me confiat ses peines. Il s’arrete alors, il me mene dans un cloitre, et il me parle ainsi.

Il y a six mois que j’aime Barbaruccia, et il y en a trois qu’elle m’a rendu sûr d’etre aimé. Il y a cinq jours que son pere nous surprit à cinq heures du matin dans une situation qui nous declaroit amans coupables. Cet homme sortit se possedant, et dans le moment que j’allois me jeter à ses pieds, il me conduisit à la porte de sa maison me défendant de m’y presenter à l’avenir. Le monstre qui nous a perdus fut la servante. Je ne peux pas la demander en mariage, car j’ai un frere marié, et mon pere n’est pas riche. Je n’ai point d’état, et Barbaruccia n’a rien. Hélas ! Puisque je vous ai confié tout, dites moi en quel état elle est. Son desespoir doit être egal au mien, puisqu’il ne peut pas être plus grand. Il est impossible que je lui fasse parvenir une lettre, car elle ne sort pas même pour aller à la messe. Malheureux ! Que ferai-je ?

Je ne pouvois que le plaindre, car en honneur je ne pouvois pas me mêler de cette affaire. Je lui ai dit que depuis cinq jours je ne la voyois plus, et ne sachant que lui dire je lui ai donné le conseil qu’en pareil cas donnent tous les sots. Je l’ai conseillé à l’oublier. Nous etions sur le quai de Ripetta, et les yeux egarés avec les quels il fixoit les eaux du Tibre me fesant apprehender quelque funeste effet de son desespoir, je lui ai dit que je m’informerai de Barbaruccia à son pere, et que je lui en donnerai des nouvelles. Il me pria de ne pas l’oublier.

Il y avoit quatre jours que je ne voyois D. Lucrezia, malgré le feu que la partie de Testaccio avoit mis à mon ame. Je craignois la douceur du pere Georgi, et encore plus le parti qu’il auroit pris de ne plus me donner des conseils.

Je suis allé la voir après avoir pris ma leçon, et je l’ai trouvée seule dans sa chambre. Elle me dit d’une voix triste, et tendre qu’il n’étoit pas possible que je n’eusse le tems d’aller la voir. — Ah ! ma tendre amie ! Ce n’est pas le tems qui me manque. Je suis jaloux de mon amour au point que je veux mourir plutôt que de le mettre à decouvert. J’ai pensé de vous inviter tous à diner à Frascati. Je vous enverrai un Phaeton. J’espere que là nous pourrons nous trouver tête à tête. — Faites, faites cela : je suis sûre qu’on ne vous refusera pas.

Un quart d’heure après, tout le monde vint, et j’ai proposé la partie toute à mes frais pour le dimanche prochain jour de Ste Ursule qui etoit le nom de la sœur cadette de mon ange. J’ai prié D. Cicilia de la conduire, et son fils aussi. On accepta. Je leur ai dit que le Phaeton seroit à leur porte à sept heures precises, et moi aussi dans une voiture à deux places.

Le lendemain après avoir pris ma leçon de M. Dalacqua, descendant l’escalier pour m’en aller, je vois Barbaruccia qui passant d’une chambre à l’autre laisse tomber une lettre me regardant. Je me vois obligé de la ramasser parceque la servante qui montoit l’auroit vue. Cette lettre, qui en contenoit une autre, me disoit : Si vous croyez de commettre une faute donnant cette lettre à votre ami, brulez la. Plaignez une malheureuse, et soyez discret. Voici le contenu de l’incluse qui n’etoit pas cachetée. Si votre amour est egal au mien, vous n’esperez pas de pouvoir vivre heureux sans moi. Nous ne pouvons ni nous parler ni nous ecrire par autre moyen que par celui que j’ose employer. Je suis prête à faire sans exception tout ce qui peut unir nos destinées jusqu’à la mort. Pensez, et decidez.

Je me sentois extrêmement emu par la cruelle situation de cette fille ; mais je n’ai pas hesité à me determiner à lui rendre sa lettre le lendemain dans une mienne dans laquelle je lui aurois demandé pardon si je ne pouvois pas lui rendre ce petit service. Je l’ai ecrite le soir, et je l’ai mise dans ma poche.

Le lendemain j’allois la lui remettre ; mais ayant changé de culotes, je ne l’ai pas trouvée : l’ayant donc laissée chez moi j’ai dû différer au lendemain. D’ailleurs je n’ai pas vu la fille.

Mais dans le meme jour voila le pauvre amant desolé qui entre dans ma chambre au moment que je venois de diner. Il se jete sur un canapé me peignant son desespoir avec des couleurs si vives qu’à la fin craignant tout je ne peux m’empecher de calmer sa douleur lui donnant la lettre de Barbaruccia. Il parloit de se tuer parcequ’il avoit une notion interne qui l’assuroit que Barbaruccia avoit pris le parti de ne plus penser à lui. Je n’avois autre moyen de le convaincre que sa notion étoit fausse que lui donnant la lettre. Voila ma premiere faute dans cette fatale affaire commise par foiblesse de cœur.

Il la lut, il la relut, il la baisa, il pleura, il me sauta au cou me remerciant de la vie que je lui avois donnée, finissant par me dire qu’il me porteroit avant que j’allasse me coucher sa reponse, car son amante devoit avoir besoin d’une consolation pareille à la sienne. Il partit m’assurant que sa lettre ne me compromettroit en rien, et que d’ailleurs je pourrois la lire.

Effectivement sa lettre quoique fort longue ne contenoit autre chose que les assurances d’une constance eternelle, et des espoirs chimériques ; mais malgré tout cela je ne devois pas me constituer Mercure de cette affaire. Pour ne pas m’en mêler je n’aurois eu besoin que de penser que certainement le pere Georgi n’auroit jamais donné son approbation à ma complaisance.

Ayant trouvé le lendemain le pere de Barbaruccia malade, je fus charmé de voir sa fille assise au chevet de son lit. J’ai jugé qu’il pouvoit lui avoir pardonné. Ce fut elle qui sans s’éloigner du lit de son pere me donna ma leçon. Je lui ai donné la lettre de son amant qu’elle mit dans sa poche devenant toute de feu. Je les ai avertis qu’ils ne me verroient pas le lendemain. C’étoit le jour de Ste Ursule, et Un?ec?mille[illisible] martyres, vierges, et princesses royales.

Le soir à l’assemblée de Son Éminence, où j’allois regulierement, malgré qu’il ne m’arrivât que tres rarement que quelque personne de distinction m’adressat la parole, le cardinal me fit signe de l’approcher. Il parloit à cette belle marquise G. à la quelle Gama avoit dit que je l’avois trouvée superieure à toutes les autres.

Madame, me dit le cardinal, est curieuse de savoir, si vous faites bien de progrès dans la langue françoise qu’elle parle merveilleusement bien. — Je lui repons en italien que j’avois apris beaucoup ; mais que je n’osois pas encore parler.Il faut oser, me dit la marquise ; mais sans pretention. On se met ainsi à l’abri de toute critique.

N’ayant pas manqué de donner au mot oser une signification, à la quelle vraisemblablement la marquise n’avoit pas pensé, j’ai rougi. S’en étant apperçue, elle entama avec le cardinal un autre propos, et je me suis évadé.

Le lendemain à sept heures je fus chez D. Cicilia. Mon Phaeton étoit à sa porte. Nous partimes d’abord dans l’ordre premedité. Nous arrivames à Frascati en deux heures.

Ma voiture cette fois ci étoit un elegant vis à vis, doux, et si bien suspendu que D. Cicilia en fit l’eloge. J’auroi mon tour, dit D. Lucrezia, retournant à Rome. Je lui ai fait une reverence comme pour la prendre au mot. C’est ainsi que pour dissiper le soupçon elle le defioit. Sûr d’une pleine jouissance à la fin du jour, je me suis livré à toute ma gayeté naturelle. Après avoir ordonné un diner sans épargne, je me suis laissé conduire par eux à villa Ludovisi. Comme il pouvoit arriver que nous nous egarassions nous nous donnames rendez vous à une heure à l’auberge. La discrète D. Cicilia prit le bras de son beau fils, D. Angelica de son futur, et D. Lucrezia resta avec moi. Ursule alla courir avec son frere. En moins d’un quart d’heure nous nous vimes sans temoins.

As tu entendu, commença-t-elle à me dire, avec quelle innocence je me suis assurée de passer deux heures vis à vis de toi ? Aussi est-ce un vis à vis. Que l’amour est savant ! — Oui mon ange, l’amour a fait que nos esprits deviennent un seul. Je t’adore, et je ne passe des jours sans venir chez toi que pour m’assurer la possession tranquille d’un. — Je n’ai pas cru une pareille chose possible. C’est toi qui as tout fait. Tu en sais trop à ton age. — Il y a un mois, mon cœur, que j’étois un ignorant. Tu es la premiere femme qui me mit à part des mysteres de l’amour. Tu es celle dont le depart me rendra malheureux, car en Italie il ne peut être qu’une seule Lucrece. — Comment ! Je suis ton premier amour ? Ah ! Malheureux ! Tu n’en gueriras jamais ! Que ne suis-je à toi ! Tu es aussi le premier amour de mon ame ; et tu seras certainement le dernier. Heureuse celle que tu aimeras après moi. Je n’en suis pas jalouse, fachée seulement qu’elle n’aura pas un cœur egal au mien.

D. Lucrezia voyant alors mes larmes, laissa degorger les siennes. Nous etant jetés sur un gazon, nous entrecollames nos levres, et nos larmes meme y ruisselant dessus nous firent savourer leur gout. Les anciens physiciens ont raison : elles sont douces, je peux le jurer ; les modernes ne sont que des bavards. Nous fumes sûrs de les avoir avalées melées au nectar que nos baisers exprimoient de nos ames amoureuses. Nous n’étions qu’un, lorsque je lui ai dit que nous pouvions être surpris. – Ne crains pas cela. Nos Genies nous ont sous leur garde.

Nous nous tenions là tranquilles après le premier court combat, en nous regardant sans prononcer le mot, et sans penser à changer de position, lorsque la divine Lucrezia regardant à sa droite : tiens, me dit-elle, ne te l’ai-je pas dit que nos Génies nous ont sous leur garde ? Ah ! Comme il nous observe ! Il veut nous assurer. Regarde-le ce petit demon. C’est tout ce que la nature a de plus occulte. Admire le. C’est certainement ton Génie, ou le mien.

J’ai cru qu’elle deliroit. — Que dis tu, mon ange ? Je ne te comprens pas. Que dois-je admirer ? — Tu ne vois pas ce beau serpent, qui à depouille flamboyante, et sa tête levée, semble nous adorer ?

Je regarde alors là où elle fixoit l’œil, et je vois un serpent à couleurs changeantes, long d’une aune, qui reellement nous regardoit. Cette vue ne m’amusoit pas ; mais, prenant sur moi, je n’ai pas voulu me montrer moins intrepide qu’elle. — Est il possible, lui dis-je, mon adorable amie, que son aspect ne t’effraye ? — Son aspect me ravit, te dis-je. Je suis sûre que cette idole n’a de serpent que l’apparence. — Et s’il venoit sillonnant, et sifflant jusqu’à toi ? — Je te serrerois encore plus étroitement contre mon sein, et je le defierois à me faire du mal. Lucrezia entre tes bras n’est susceptible d’aucune crainte. Tiens. Il s’en va. Vite, vite. Il veut nous dire en s’en allant que des profanes vont arriver ; et que nous devons aller chercher un autre gazon pour renouveller là nos plaisirs. Levons nous donc. Arange toi.

À peine levés, nous marchons à pas lents, et nous voyons sortir de l’allée voisine D. Cicilia avec l’avocat. Sans les eviter, et sans nous presser, comme s’il etoit tres naturel de se rencontrer, je demande à D. Cicilia, si sa fille avoit peur des serpens. – Malgré tout son esprit, elle craint le tonnerre jusqu’à s’évanouir, et elle se sauve fesant des cris perçans, quand elle voit un serpent. Il y en a ici ; mais elle a tort, car ils ne sont pas venimeux.

Mes cheveux se dresserent, car ces paroles m’assurerent d’avoir vu un miracle de nature amoureuse. Les enfans survinrent, et sans façon nous nous separames de nouveau.

Mais dis moi, lui dis-je, être etonnant. Qu’aurois tu fait, si ton mari avec ta mere nous eussent surpris dans le debat ? — Rien. Ne sais tu pas que dans ces divins momens on n’est qu’amoureux ? Peux tu croire que tu ne me possedois pas toute entiere ?

Cette jeune femme ne composoit pas une ode quand elle me parloit ainsi. — Crois tu, lui dis-je, que personne ne nous soupçonne ? — Mon mari ou ne nous croit pas amoureux, ou ne fait pas cas de certains badinages que les jeunes gens ordinairement se permettent. Ma mere a de l’esprit, et s’imagine peut être tout ; mais elle sait que ce ne sont pas ses affaires. Angelique, ma chere sœur, sait tout ; car elle ne pourra jamais oublier le lit écrasé ; mais elle est prudente, et outre cela elle s’avise de me plaindre. Elle n’a pas d’idée de la nature de mon feu. Sans toi, mon cher ami, je serois morte, peut être, sans connoitre l’amour, car pour mon mari je n’ai jamais eu que toute la complaisance qu’on doit avoir. — Ah ! Ton mari jouit d’un privilege divin, dont je ne peux m’empecher d’être jaloux. Il serre entre ses bras tous tes charmes quand il veut. Nul voile empeche ses sens, ses yeux, son ame d’en jouir. — Où es[illisible] tu, mon cher serpent ? Acours à ma garde, et je vais dans l’instant contenter mon amant.

Nous passames ainsi toute la matinée nous disant que nous nous aimions, et nous le prouvant partout où nous nous croyions à l’abri de toute surprise.

Nè per mai sempre pendergli dal collo
Il suo desir sentia di lui satollo.

À mon diner delicat, et fin, mes principales attentions furent pour D. Cicilia. Comme mon tabac d’Espagne étoit excellent, ma jolie tabatiere fit souvent le tour de la table. Quand elle fut entre les mains de D. Lucrezia, qui étoit assise à ma gauche, son mari lui dit qu’elle pouvoit me donner sa bague, et la garder. Tope, lui dis-je croyant que la bague valoit moins ; mais elle valoit d’avantage. D. Lucrezia ne voulut pas entendre raison. Elle mit la tabatiere dans sa poche, et elle me donna la bague, que j’ai mise aussi dans la mienne parcequ’elle m’étoit trop étroite.

Mais nous voila, tout à coup, tous obligés de nous taire. Le pretendu d’Angelique tire de sa poche un sonet, fruit de son genie, qu’il fit à mon honneur, et gloire, et veut le lire. Tout le monde applaudit, je dois le remercier, prendre le sonet, et lui promettre une reponse à tems, et lieu. Il croyoit que j’aurois d’abord demandé à écrire pour lui répondre, et que nous aurions passé là avec son maudit Apollon les trois heures qui etoient destinées à l’amour. Après le caffè, et avoir tout fini avec l’hote, nous allames nous debander à la villa, si je ne me trompe, Aldobrandini.

Dis moi, ai-je dit à ma Lucrece, avec la metaphysique de ton amour, d’ cela vienne qu’il me semble dans ce moment d’aller me plonger avec toi dans les delices de l’amour pour la premiere fois. Allons vite chercher l’endroit où nous verrons un autel de Venus, et sacrifions jusqu’à la mort, quand même nous ne verrions pas des serpens : et si le pape arrive avec tout le sacré collège, ne bougeons pas. Sa sainteté nous donnera sa benediction.

Nous entrames, après quelques detours dans une allée couverte, assez longue, qui avoit à sa moitié une chambre remplie de sieges de gazon tous de formes différentes. Nous en vimes un frappant. Il avoit la forme d’un lit, qui, outre le chevet ordinaire, en avoit un autre à une coudée de distance ; mais trois quarts moins haut, qui traversoit le lit etant parallèle au gros. Nous le regardames en riant. C’étoit un lit parlant. Nous nous disposames d’abord à faire l’experience de son aptitude. Vis à vis de ce lit, nous jouissions du spectacle d’une plaine immense, et solitaire, où un lapin même n’auroit su venir jusqu’à nous sans être apperçu. Derriere le lit l’allée étoit inabordable, et nous appercevions ses deux bouts à droite et à gauche à egale distance. Personne, après être entrée dans l’allée, n’auroit pu parvenir jusqu’à nous, sans courir, que dans un quart d’heure. Ici, dans le jardin de Dux, j’ai vu un lieu dans ce gout ; mais le jardinier allemand n’a pas pensé au lit. Dans cet heureux endroit nous n’eumes pas besoin de nous communiquer notre pensée.

L’un devant l’autre, debout, serieux, ne nous entreregardant qu’aux yeux, nous delacions, nous deboutonnions, nos cœurs palpitoient, et nos mains rapides s’empressoient à calmer leur impatience. L’un n’ayant pas été plus lent que l’autre nos bras s’ouvrirent pour serrer etroitement l’objet, dont ils alloient s’emparer. Nôtre premiere lutte fit rire la belle Lucrece qui avoua que le genie ayant le droit de briller par tout ne se trouvoit deplacé nulle part. Nous applaudimes tous les deux à l’heureux effet du petit chevet. Nos chances varierent après, et elles furent toutes heureuses, et toutes, malgré cela, rejetées pour faire place à d’autres. Au bout de deux heures, enchantés l’un de l’autre, nous dimes ensemble, nous entreregardant de l’air le plus tendre ces precises paroles : Amour, je te remercie.

D. Lucrezia après avoir glissé ses yeux reconnaissans sur la marque infaillible de ma defaite, me donna toute riante un baiser de langueur ; mais lorsqu’elle vit qu’elle me rendoit la vie, en voila assez, en voila assez, s’écria-t-elle ; treve de triomphes. Habillons nous. Nous nous hatames alors ; mais au lieu de tenir les yeux sur nous, nous les avions sur ce que des voiles impenetrables alloient derober à notre insatiable cupidité. Quand nous nous vimes completement habillés, nous tombames d’accord de faire une libation à l’amour pour le remercier d’avoir ecarté de nous tous les perturbateurs de ses orgies. Un siege long, et etroit sans dossier à echine de mulet monté à califourchon fut choisi de concert. La lutte commença, et elle alloit à vigoureux train ; mais en prevoyant l’issue trop longue, et la libation douteuse, nous l’avons differée au vis à vis sous l’ombre de la nuit au son du trot de quatre chevaux.

Nous acheminant à pas lents vers nos voitures, nos discours furent des confidences d’amans consomés. Elle me dit que son futur beau frere étoit riche, et qu’il avoit une maison à Tivoli, où il nous engageroit à aller passer la nuit. Elle pensoit de conjurer l’amour pour savoir comment nous pourrions la passer ensemble. Elle finit par me dire tristement que la cause ecclesiastique qui occupoit son mari alloit si heureusement qu’elle craignoit qu’il n’obtint la sentence trop tot.

Nous employames les deux heures que nous passames dans le vis à vis à jouer une farce que nous ne pumes pas achever. Arrivés au logis nous dumes baisser la toile. Je l’aurois finie, si je n’eusse pas eu le caprice de la diviser en deux actes. Je me suis retiré un peu fatigué ; mais un excellent someil me remit entierement. Le lendemain je suis allé prendre ma leçon à l’heure comme de coutume.