Catriona/14

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Catriona (Les Aventures de David Balfour, II)
Traduction par Jean de Naÿ.
Hachette (p. 134-143).


XIV

LE BASS


Je n’avais pas la moindre idée de l’endroit où l’on me conduisait. Je regardais la mer pour voir s’il n’y avait pas quelque navire en vue, car le souvenir de Ransome et des vingt livres de récompense me trottait dans la tête[1]. Si je devais une seconde fois être envoyé aux colonies, je ne pouvais compter sur le même hasard pour me délivrer. Il n’y aurait pas un second Alan, ni un second naufrage, ni une autre vergue où me raccrocher ; je me voyais déjà hersant des tabacs sous le fouet ! Cette seule pensée me glaçait le sang dans les veines ; l’air était frais, du reste, une froide rosée mouillait le canot et je frissonnais à côté du pilote qui n’était autre que celui que j’ai nommé jusqu’ici le Lowlander. Son nom était Dale, mais on l’appelait Black Andie. Me voyant transi, il me donna une veste grossière luisante d’écailles de poisson, et je fus heureux de m’en revêtir.

« Merci, lui dis-je, je vais en retour vous donner un avis. Savez-vous quelle responsabilité vous prenez dans cette affaire ? Vous n’êtes pas ignorant comme ces sauvages Highlanders, vous connaissez la loi, vous n’ignorez pas à quoi s’exposent ceux qui l’enfreignent.

— Je n’ai jamais été intransigeant sur cette matière, je l’avoue, répondit-il, mais cette fois, je n’agis qu’avec de bonnes garanties.

— Qu’allez-vous faire de moi ?

— Je ne vous ferai aucun mal, pas le moindre mal. Vous devez avoir de puissants amis. Vous êtes riche, ce qui ne gâte rien. »

La mer devint sombre, des taches roses et rouges comme des charbons ardents parurent dans le ciel, en même temps, des « fous »[2] s’éveillèrent et commencèrent leur vacarme au sommet du Bass, l’îlot de rocher que tout le monde connaît, isolé dans la mer, mais assez grand pour qu’on eût pu y tailler une ville.

Le temps était calme, une étroite couronne de brisants entourait pourtant l’immense roche ; le jour commençait à poindre ; les « fous » semblaient collés aux parois du roc et la blancheur de leurs plumes tranchait sur les noirs bâtiments de la prison que baignait la mer.

La vérité alors se fit jour en moi.

« C’est là que vous m’emmenez ! m’écriai-je.

— Justement, mon ami, là où les vieux saints ont vécu avant vous et je doute fort qu’ils y aient été transportés d’une aussi douce manière.

— Mais personne n’habite l’îlot maintenant, tout est en ruine ! »

Le jour devenant de plus en plus clair, j’observai dans le fond du bateau, parmi les grosses pierres qui servent de lest, plusieurs caques ou barils, et une provision de combustible. Tout fut débarqué en même temps que nous, car Andie et les trois Highlanders allaient être mes gardiens. Le soleil n’était pas encore haut sur l’horizon quand le bateau s’éloigna et nous restâmes à écouter le bruit des avirons, répété par les échos du rocher.

Andie Dale (le préfet du Bass, comme je le baptisai plaisamment) était à la fois le berger et le garde-chasse de ce riche domaine. Une douzaine de moutons s’engraissaient sur les pentes gazonnées et avaient l’air de bêtes paissant sur le toit d’une cathédrale. Il avait aussi la libre disposition des « fous » qui couvrent perpétuellement le roc et qui lui valaient de beaux bénéfices ; les jeunes sont un manger délicat, dont le prix atteint deux shillings, les plumes et la graisse de ces palmipèdes sont aussi une source de revenu. De nos jours encore, une partie des appointements du ministre de North Berwick est fournie de la sorte et c’est une paroisse très enviée. Pour s’occuper de ces différents commerces aussi bien que pour sauver les « fous » des tentatives de braconnage, Andie passait souvent plusieurs jours dans l’île, et nous le trouvâmes installé comme le serait un fermier ordinaire.

Il nous pria de l’aider à transporter les bagages, ce que je m’empressai de faire, et nous fit entrer par une petite barrière qui conduisait à l’ancienne habitation du gouverneur. Un lit de camp dans la principale pièce et des cendres dans la cheminée indiquaient que c’était là qu’il avait élu son domicile. Il m’offrit ce lit, ajoutant qu’il voyait bien que j’étais de noble origine.

« Mon origine n’a pas de rapport avec l’endroit où je couche, répondis-je ; avant ce jour, j’ai, Dieu merci, couché sur la dure et je puis faire de même ; tant que je serai ici, monsieur Andie, si tel est votre nom, j’entends assumer ma part du service et prendre place au milieu de vous, et je vous demanderai en retour de m’épargner vos plaisanteries, qui, je l’avoue, ne me plairaient guère. »

Il grommela quelque chose en réponse à ce discours, mais, après réflexion, sembla pourtant l’approuver. C’était un homme de bon sens, un bon whig presbytérien, il lisait chaque jour sa Bible et aimait à converser sur la religion avec une tendance aux exagérations caméroniennes. Sa morale était plus douteuse, je m’aperçus qu’il faisait de la contrebande et se servait des ruines de Tantallon comme d’un magasin pour ses marchandises. Quant aux « jaugeurs », je ne crois pas qu’il évaluât leur vie à plus d’un demi-liard. Il est vrai que cette partie de la côte de Lothian est encore de nos jours une des plus sauvages de l’Écosse et les rares individus qui l’habitent sont les pires brutes.

Il arriva bientôt un incident qui eut plus tard de graves conséquences : Un vaisseau de guerre stationnait à cette époque dans le Firth, le Cheval Marin, capitaine Palliser ; il croisait pendant le mois de septembre entre Fife et Lothian pour sonder les récifs. Un beau matin, nous l’aperçûmes à environ deux milles de nous vers l’Est ; on avait mis une chaloupe à la mer pour examiner les rochers de Wildfire et de Satan’s Busch, les principaux récifs de la côte. Un peu plus tard, ayant repris la chaloupe à bord, le vaisseau s’avança vent arrière et gouverna droit sur le Bass. Cette manœuvre ne plut nullement à Andie et aux Highlanders ; ma séquestration devait rester secrète et si un officier de marine venait à débarquer dans l’île, elle pouvait rapidement devenir publique. Quant à moi, je ne voyais pas trop comment la venue d’un navire de guerre pourrait améliorer ma situation, je ne me sentais pas, comme Alan, des dispositions pour me battre malgré tout et un contre trois. Aussi, tout considéré, je promis obéissance et fidélité à Andie et nous montâmes tous au sommet du roc, pour observer ce qui allait se passer. Le Cheval Marin mit le cap sur nous comme s’il voulait toucher l’îlot et nous pûmes voir l’équipage à son poste et écouter les chants du pilote. Tout à coup, le bateau envoya une bordée de coups de canon, le rocher en parut ébranlé, la fumée passa sur nos têtes et les « fous » s’élevèrent en tel nombre qu’il était impossible d’en évaluer la quantité ; leurs cris, leurs battements d’ailes furent un spectacle inoubliable. C’était sans doute pour se donner ce plaisir un peu enfantin que le capitaine vint si près du Bass ; il devait plus tard regretter sa curiosité ; j’eus en effet le loisir d’observer tout à mon aise les agrès de son navire, ce qui me permit de le reconnaître à une grande distance. Cela me servit à sauver un ami et le capitaine Palliser dut en éprouver une sensible déception, comme on le verra par la suite de ce récit.

Je n’eus pas à me plaindre de mon régime pendant tout mon séjour sur l’îlot : la nourriture était suffisante, nous faisions de la bouillie d’avoine et, pour boire, nous avions de l’eau-de-vie et de la petite bière. De temps en temps, un bateau venait de Castleton, et nous apportait un quartier de mouton, car ceux qui étaient dans l’île étaient destinés à la vente et nous n’y touchions pas. Ce n’était malheureusement pas la saison de la chasse aux oiseaux de mer, et les « fous » nous servaient seulement à la pêche : quand l’un d’eux avait saisi un poisson, nous réussissions généralement à lui enlever sa proie.

La situation si originale de ce roc délaissé, ses souvenirs anciens et ses curiosités naturelles m’intéressaient et m’empêchaient de trouver le temps trop long. Toute évasion étant impossible, je jouissais d’une liberté complète, et, partout où le sol pouvait porter le poids d’un homme, j’explorais la surface de l’îlot. Le vieux jardin de la prison, fouillis de plantes abandonnées et en désordre, méritait d’être visité. Un peu plus bas, était la chapelle ou bien, peut-être, une cellule d’ermite. Nul ne savait qui l’avait construite ou habitée. Son antiquité suggérait de sérieuses méditations. De même, la prison où je bivouaquais maintenant en compagnie de voleurs highlanders était un monument précieux pour l’histoire des religions et pour l’histoire de l’Écosse. Tout cela m’inspirait de vagues réflexions, je m’étonnais que tant de saints et de martyrs eussent pu vivre là, si récemment encore, sans laisser de traces d’aucune sorte, pas même quelques pages de leurs Bibles ou quelque nom gravé sur les murs ; au contraire, les soldats grossiers qui montaient la garde auprès d’eux avaient rempli le voisinage de leurs souvenirs : pipes brisées, boutons d’habits en métal et autres menus objets hors de service. Je croyais, par moments, entendre le son grave des psaumes dans le donjon des martyrs, et voir les soldats, arpentant les remparts la pipe à la bouche, tandis que le soleil se levait derrière eux sur la mer du Nord.

C’était sans doute les contes d’Andie qui me mettaient toutes ces idées en tête. Il connaissait très bien l’histoire du Bass, jusqu’aux noms des simples soldats, son père ayant fait partie de la garnison. Il avait, d’ailleurs, le don de conter, et savait merveilleusement faire parler et agir ses personnages. Ce talent et l’intérêt que je prenais à ses récits nous avaient rapprochés. J’éprouvais pour lui une certaine sympathie et je m’aperçus vite que j’étais payé de retour ; dès le principe, d’ailleurs, j’avais fait de mon mieux pour gagner ses bonnes grâces. Une conversation que je raconterai plus loin ne fit qu’accroître ses bonnes dispositions à mon égard, mais, du premier jour, nos rapports avaient été faciles, étant donné qu’il s’agissait d’un prisonnier et de son gardien.

Je ne serais pas sincère si je prétendais que mon séjour dans l’îlot de Bass me fut entièrement désagréable.

Cette solitude, en effet, me paraissait un refuge après tant de soucis et de dangers ; là, au moins, j’étais en sûreté, les rochers et la mer me défendaient contre de nouveaux pièges, ma vie et mon honneur étaient saufs et il y avait des heures où j’en venais à éprouver pour cette mer qui me retenait prisonnier, une sorte de reconnaissance. Mes pensées et mes sentiments ne laissaient pas, cependant, de varier selon les moments et les différentes impressions qui m’affectaient : tantôt, me rappelant à quel point je m’étais engagé avec Rankeillor et Stewart, je réfléchissais que ma captivité sur le Bass, en vue des côtes de Fife et de Lothian, était à peine vraisemblable et que j’aurais plutôt l’air de l’avoir inventée que de l’avoir subie ; aux yeux de ces deux gentlemen, je pouvais évidemment passer pour un fanfaron et un poltron. Je me disais alors que, tant qu’il me resterait l’estime de Catriona Drummond, l’opinion du reste des hommes me serait indifférente et je me laissais emporter par mes doux rêves d’amoureux. Mais parfois, je voyais autrement les choses : ces faux jugements me paraissaient insupportables et je ne pouvais m’y résigner. Puis ces pensées en amenaient d’autres moins égoïstes et j’étais hanté par l’image de James dans sa prison et par les pleurs de sa femme. La colère alors me prenait et je ne pouvais me pardonner de rester dans l’inaction. Il me semblait bientôt que si j’étais vraiment un homme, je devais m’enfuir à la nage pour être fidèle au rendez-vous. C’était, mû par ces sentiments, et aussi pour endormir mes remords, que j’avais pris la peine de gagner l’amitié d’Andie Dale.

Un beau matin donc, nous étions seuls au haut du pic ; je m’aventurai à lui dire quelques mots de mes désirs lui laissant entrevoir une belle récompense.

Il me regarda, baissa la tête et se mit à rire aux éclats.

« Vous plaisantez, master Dale, dis-je, mais si vous vouliez jeter les yeux sur ce papier, vous ne ririez peut-être pas si fort. »

Les Highlanders heureusement ne m’avaient pris que mon argent, et le papier que je montrais maintenant à Andie était un chèque sur la Banque pour une forte somme.

Il le prit, puis, le lut.

« C’est vrai, vous êtes riche, vous avez du foin dans vos bottes. » Et il me rendit le papier.

« Je pensais que cela pourrait modifier vos opinions, dis-je.

— Heu ! cela prouve que vous pouvez acheter, mais je ne suis pas de ceux qui se vendent.

— Nous verrons ; et d’abord, je vais vous prouver que je sais ce qu’il en est : vous avez ordre de me garder ici jusqu’après le jeudi 21 septembre. »

Je ne pouvais m’empêcher de voir la perfidie de cette combinaison, car le seul fait de ma réapparition juste le lendemain du procès jetterait un complet discrédit sur mon récit. Cette réflexion me poussait à la bataille.

« Voyons, Andie, lui dis-je, vous qui connaissez le monde, prêtez-moi attention et réfléchissez tout en écoutant. Je sais qu’il y a de grands personnages dans mon affaire et je ne mets pas en doute que vous ne connaissiez leurs noms. J’ai vu quelques-uns d’entre eux et j’ai pu leur dire la vérité en face. Mais quel est donc le crime que j’ai commis ? Et pourquoi ne me traduit-on pas légalement devant la justice ? Au lieu de cela, on me fait tomber, le 30 août, dans un guet-apens : trois aventuriers s’emparent de moi et me voilà transporté sur ce vieux rocher qui n’est plus une prison habitable et qui sert simplement d’abri au garde-chasse de Bass Rock. Je serai relâché le 23 septembre, tout aussi secrètement que j’ai été enlevé : pensez-vous que tout cela soit légal ? Ne s’agit-il pas plutôt d’une basse intrigue à laquelle on est honteux d’être mêlé ?

— Je ne puis vous contredire, Sharos, cela a l’air en effet d’une affaire un peu louche, et si les chefs n’avaient pas été de vrais whigs et de véritables presbytériens, j’aurais voulu les voir plus loin que le Jourdain et Jérusalem avant de leur prêter la main.

— Le maître de Lovat est un brave whig, dis-je avec ironie, et un grand presbytérien !

— Je ne sais rien de lui, répondit-il, je n’ai pas eu affaire à lui.

— Non, c’est avec Prestongrange que vous avez eu affaire.

— Ah, c’est ce que je ne dévoilerai pas, dit Andie.

— Inutile, puisque je le sais, fut ma réponse.

— Il y a toujours une chose dont vous pouvez être sûr, Sharos, c’est que je n’ai pas affaire à vous, quoique vous tentiez pour me séduire.

— Allons, Andie, je vois qu’il faut vous parler franchement », répondis-je. Et je lui narrai mon histoire, du moins les événements que je jugeais nécessaire de lui apprendre.

Il m’écouta avec un vif intérêt et, quand j’eus fini, il parut réfléchir.

« Sharos, me dit-il enfin, je veux jouer cartes sur table avec vous. Vos aventures sont étranges et à peine croyables telles que vous les contez, vous devez être dans l’erreur sur bien des points. Vous êtes, j’en suis sûr, un homme honorable, mais je suis vieux, moi, et je vois plus loin que vous dans une affaire ; une chose est claire pour vous comme pour moi, c’est qu’aucun mal ne vous arrivera si je vous garde ici, au contraire, je sais que vous en éprouverez du bien. Il n’y aura point de mal non plus pour la société — à peine un Highlander de pendu, — Dieu sait que c’est un bon débarras ! Mais si je consentais à vous laisser aller, cela me causerait un dommage considérable. Voyez, je vous parle en ami, et aussi comme un chef des whigs : il y a une chose certaine, c’est qu’il faut que vous restiez ici en compagnie d’Andie et des « fous ».

— Andie, dis-je, lui posant la main sur le bras, cet Highlander est innocent.

— Oui, c’est dommage certainement, répliqua-t-il, mais voyez-vous, en ce monde, nous ne pouvons pas toujours avoir ce que nous voulons. »



  1. Voir les Aventures de David Balfour.
  2. Oiseaux de mer qui abondent sur les rochers du Bass.