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Catriona (Les Aventures de David Balfour, II)
Traduction par Jean de Naÿ.
Hachette (p. Avant-propos-314).


AVANT-PROPOS

__________



Qui de nous n’a trouvé dans la bibliothèque de son père ou de son grand-père les romans de Walter Scott ? L’auteur de Quentin Durward et de la Jolie Fille de Perth eut, il y a un demi-siècle, presque autant de vogue que Balzac. Ses héroïnes ont même suggéré des noms de baptême, pour leurs enfants, à des lecteurs enthousiasmés. Ce succès n’est pas dû seulement au talent de l’écrivain écossais, qui a déployé de rares qualités de description et d’analyse psychologique, mais encore à l’affinité qui existe entre l’Écossais et le Français. L’un et l’autre ont dans l’esprit de la logique, un grand besoin de clarté, le goût des aventures ; dans le caractère, quelque chose de franc, de fier, de hardi et de chevaleresque, qui leur fait prendre le parti des opprimés et des victimes de la tyrannie contre les oppresseurs. Or, on aime toujours à retrouver ses propres qualités chez autrui, et jusque sous le costume d’un étranger.

Depuis Walter Scott, aucun romancier n’a été plus populaire, en pays de langue anglaise, que R.-L. Stevenson (1850-1894). L’Île au trésor, le Maître de Ballantrae, le Docteur Jekyl, Saint-Yves, le Voyage avec un âne à travers les Cévennes, ont eu de nombreuses éditions des deux côtés de l’Atlantique. Et cette vogue s’explique autant par son style alerte et imagé, ses dialogues pleins d’humour et le talent de ses descriptions, que par le caractère dramatique de beaucoup de ses pages. Bien plus, Stevenson a d’autres titres à notre attention, il a beaucoup aimé la France et lui a donné des témoignages éclatants de sa sympathie après l’Année terrible. De la France, il aimait les paysages tour à tour gracieux et grandioses, le climat tempéré et ensoleillé ; il en goûtait la littérature depuis Charles d’Orléans jusqu’à Victor Hugo ; enfin et surtout, il a aimé notre peuple à cause de sa bonhomie, de sa franche cordialité et de sa bonne humeur inaltérable, dans l’heureuse comme la mauvaise fortune, et il a incarné ces qualités dans le héros d’un de ses romans, Saint-Yves[1].

Mais c’est dans la création des types écossais qu’excelle R.-L. Stevenson ; nul écrivain, depuis son illustre devancier, n’a su donner plus de vie à ses personnages, ni les dépeindre avec plus de couleur locale. Alan Breck, c’est le type du Highlander brave et généreux, dépensier, querelleur, toujours prêt à tirer l’épée pour la moindre offense ; David Balfour, par contre, nous représente l’habitant de la basse Écosse (Lowlander), plus calme, endurant, économe, lent à s’offenser, mais plus lent encore à pardonner, rusé, bavard et incapable de garder un secret. Et quant à ses héroïnes, Joanna Sedley, Flora Gilchrist, Catriona Drummond, elles incarnent dignement les qualités distinctives de la femme écossaise : l’énergie unie à la grâce, la franchise et la modestie, la fidélité et le dévouement poussé jusqu’au sacrifice.

Le roman de Catriona fait suite à Kidnapped, mais forme un tout indépendant. C’est le récit des aventures de David Balfour. Celui-ci, enrichi par l’héritage d’un oncle qui le détestait, s’efforça de sauver la tête de son ami Alan Breck, partisan des Stuarts, compromis dans un procès politique et particulièrement visé par l’avocat général Prestongrange, magistrat dévoué à la dynastie de Hanovre. Il s’éprend de Catriona, fille d’un certain James Drummond, ancien soldat jacobite, qui, en proie à la misère, s’est vendu comme espion au parti gouvernemental. Cette jeune fille a l’âme aussi pure et aussi noble que celle de son père est basse et vénale. Tout le roman roule sur les péripéties du procès capital intenté à Alan Breck et sur l’amour de David pour Catriona, qui est éprouvé par mille contretemps.

On voudra lire ce roman, qui abonde en épisodes gracieux et terribles, dans l’élégante version que vient d’en faire Jean de Naÿ. Le traducteur n’en est pas à son coup d’essai ; il a déjà fait passer dans notre langue quelques nouvelles anglaises, qui ont gagné la faveur du public amateur des œuvres d’art chastes. À une époque où les ouvrages respectueux de la dignité féminine sont trop rares, on est heureux de pouvoir prodiguer l’éloge et souhaiter bonne chance à un roman, dont les personnages sont animés de passions plus nobles que l’adultère ou la soif de l’or.

Gaston Bonet-Maury.


INTRODUCTION


Deux frères, Alexandre et Ebenezer Balfour[2], de la maison de Sharos, près de Cramorad, dans la forêt d’Eltrick, s’étaient épris de la même jeune fille. Elle donna la préférence à Alexandre, et il fut convenu entre les deux frères qu’en compensation, Ebenezer, quoique cadet, hériterait du domaine de Sharos.

Alexandre et sa femme s’installèrent à Essendean, où ils vécurent très simplement, ayant pris la charge de l’école du village. Ils n’eurent qu’un fils, David Balfour, qui est le héros de cette histoire. David fut élevé dans l’ignorance de ses droits sur le domaine, il perdit ses parents avant l’âge de dix-huit ans, et se trouva ainsi abandonné sans autre fortune qu’une lettre cachetée, adressée par son père à son oncle Ebenezer. Cette lettre lui fut remise par le pasteur d’Essendean, M. Campbell. David alla se présenter à son oncle et lui remit la lettre ; il le trouva seul, vivant comme un vieux ladre à Sharos. Ebenezer reçut très mal son neveu, essaya même de se débarrasser de lui en l’exposant à un péril mortel, et enfin, l’embarqua sur le brick le Covenant, capitaine Hoseason, à destination des Carolines, où David devait être vendu pour travailler dans les plantations. À peine parti, et encore dans le Minch, le Covenant ayant abordé un bateau non ponté, le coula ; un passager seul fut sauvé : Alan Breck Stewart, l’un des proscrits de 1745, qui s’employait à faire parvenir les redevances du clan au chef Ardshiel, réfugié en France. Hoseason et son équipage, apprenant qu’Alan était porteur d’une forte somme, complotèrent de le dépouiller et de le tuer. David surprit le complot, en avertit Alan et lui promit de l’aider à se défendre.

Abrités dans le carré du bord, et grâce au courage d’Alan et à son habileté à l’escrime, tous les deux purent se défaire de leurs assaillants, ils en tuèrent plusieurs et se rendirent maîtres des autres. Le capitaine se voyant alors à la merci d’Alan, consentit à le débarquer sur un point de la côte d’où il pourrait rejoindre facilement son pays natal, la province d’Appin. Mais le Covenant s’échoua sur la côte de Müll. L’équipage se sauva comme il put. David demeuré seul, aborda sur l’île d’Errald, et, de là, gagna Müll. Alan l’avait précédé par le même chemin et lui avait laissé un mot pour lui dire de le rejoindre chez son parent James Stewart des Glens. En se rendant à cet appel, David se trouva sur le territoire d’Appin le même jour que l’agent du roi d’Angleterre, Colin Roy Campbell de Glenure, venu avec un détachement de troupes pour chasser les fermiers des domaines confisqués d’Ardshiel.

Cet agent fut tué sur la route, en présence de David, d’un coup de feu parti des taillis voisins. Soupçonné de complicité au moment où il essayait d’atteindre le meurtrier inconnu, David prit la fuite et fut aussitôt rejoint par Alan Breck, qui était aux aguets non loin de là.

Tous les deux se cachèrent dans les bruyères, car le pays était en rumeur à cause du crime. On accusait du crime James Stewart, Alan Breck, déjà proscrit, et un jeune homme inconnu qui n’était autre que David Balfour ; leurs têtes furent mises à prix, et le pays fut envahi par les troupes.

David et Alan s’arrêtèrent chez James Stewart à Ancharn, puis se cachèrent dans la loge de Cluny Macpherson et reçurent l’hospitalité dans la maison de Duncan Dhu Maclaren, à Baldwidder, où Alan soutint un pari de cornemuses contre Robin Oig, le fils de Rob Roy. Après mille périls et mille souffrances, ils poursuivirent leur route jusqu’à la frontière des Highlands et au Forth, n’osant pas cependant traverser la rivière de peur d’être arrêtés. Enfin, la fille de l’hôtelier de Limekilns, Alison Nastie, voulut bien les transporter sur l’autre rive, dans le pays de Lothian, à la faveur de la nuit. Une fois là, Alan continua à se cacher de son mieux, tandis que David se faisait connaître à M. Hope of Rankeillor, homme d’affaires chargé du domaine de Sharos ; celui-ci prit en main la cause du jeune homme et combina avec l’aide d’Alan une scène où Ebenezer Balfour fut contraint de reconnaître les droits de son neveu à l’héritage de Sharos, et, en même temps, de signer l’engagement de lui faire une pension sur ses revenus.

David Balfour ayant ainsi reconquis sa fortune, se propose de se rendre à Leyde pour y compléter son instruction. Mais il veut d’abord satisfaire aux droits de l’amitié en aidant Alan à quitter l’Écosse, et aux droits de l’humanité en témoignant de l’innocence de James Stewart déjà en prison sous la prévention d’avoir commis le crime d’Appin.


PREMIÈRE PARTIE

L’AVOCAT GÉNÉRAL


I

LE MENDIANT ENRICHI


Le 25 août 1751, vers deux heures de l’après-midi, moi, David Balfour, sortant de la Banque des Toiles Britanniques où je venais pour la première fois de toucher mes revenus, suivi d’un employé qui portait mon argent, je me vis saluer par les principaux commerçants qui, du seuil de leurs portes, me regardaient passer. Deux jours avant, et même pas plus tard que la veille au matin, je n’étais qu’un vagabond errant sur les chemins, vêtu de haillons et arrivé à mon dernier shilling. J’avais pour compagnon un proscrit, condamné pour rébellion et ma tête était mise à prix à cause d’un crime qui mettait tout le pays en rumeur. Aujourd’hui, je me trouvais tout à coup héritier des biens que je tenais de ma naissance, et même grand propriétaire. J’entrais dans la ville accompagné du porteur chargé de mon argent, des lettres de recommandation plein mes poches, enfin, comme dit le proverbe, avec tous les atouts dans mon jeu.

Cette belle médaille avait malheureusement son revers : d’une part, la difficile et dangereuse affaire que j’avais sur les bras ; d’autre part, l’endroit où je me trouvais. La grande ville noire, le nombre, le mouvement, le bruit des passants, tout m’apparaissait comme un monde nouveau après les marécages, les pentes abruptes et les calmes paysages qui m’étaient familiers. La foule des bourgeois surtout me déconcertait ; le fils de Rankeillor, qui m’avait passé ses habits, était petit et mince, ses vêtements joignaient à peine sur moi ; il était évident que je n’étais pas vêtu comme un rentier et je risquais d’attirer l’attention du public. Aussi, je résolus de me procurer sans retard des habits à ma taille et, en attendant, je me mis à marcher côte à côte avec mon porteur, lui glissant familièrement la main sous le bras comme si nous eussions été une paire d’amis.

J’allai d’abord me faire habiller chez un tailleur de Luckenbooths, sans luxe, car je ne voulais pas avoir l’air d’un mendiant enrichi[3], mais convenablement, afin d’être respecté. De là, je passai chez un armurier où je me munis d’une épée ordinaire et convenable à mon rang. Je me sentis aussitôt plus en sûreté avec cette arme, bien que, pour quelqu’un d’aussi ignorant que moi en matière d’escrime, ce fût plutôt un danger. Le porteur, qui était sans doute un homme de quelque expérience, jugea mon accoutrement réussi.

« Rien de voyant, me dit-il, mais un appareil simple et décent ; quant à la rapière, pas de doute qu’elle ne convienne à votre situation, mais si j’avais été à votre place, j’aurais fait un meilleur usage de mon argent. »

Et il me proposa de me conduire chez une de ses parentes qui confectionnait des culottes d’hiver inusables. Mais j’avais en tête des affaires autrement pressantes et il fallait m’orienter dans cette vieille ville fumeuse où je me trouvais pour la première fois, vraie garenne à lapins, soit par le nombre de ses habitants, soit par l’enchevêtrement de ses rues et de ses passages. C’était en vérité un endroit où un étranger ne pouvait se reconnaître et avait peu de chance de dénicher la demeure d’un ami étranger comme lui. Même en supposant qu’il arrivât à découvrir l’impasse cherchée, les gens vivent si entassés dans ces hautes vieilles maisons, qu’il pourrait bien courir tout un jour avant d’avoir la bonne fortune de frapper à la porte de son ami. Il y avait bien un moyen de se tirer d’affaire, c’était de prendre un guide qui vous menait où vous vouliez et ensuite vous ramenait chez vous ; seulement ces caddies ayant justement pour métier d’être très bien informés des personnes et des maisons de la ville, étaient devenus une vraie bande d’espions. Je savais, par les récits de M. Campbell, avec quelle curiosité enragée ils se communiquaient les nouvelles de leurs clients et comme quoi ils étaient les yeux et les doigts de la police. C’eût été folie, dans ma situation, d’avoir recours à eux et d’attacher de tels limiers à mes trousses.

J’avais trois visites à faire, toutes également pressées et utiles : d’abord, je devais voir mon parent M. Balfour de Pilrig, puis M. Stewart l’avoué, qui était l’agent d’Appin, et, enfin, j’avais à me présenter chez l’avocat général procureur du Roi en Écosse, lord William Grant de Prestongrange.

La visite à M. Balfour n’avait rien de compromettant, et d’ailleurs, Pilrig se trouvant à la campagne, je me faisais fort de trouver le chemin tout seul avec l’aide de mes deux jambes et celle non moins utile d’une bonne langue écossaise. Mais il n’en était pas de même des autres visites et elles m’inquiétaient davantage : celle à l’agent d’Appin, au moment où l’on s’occupait encore du crime, était déjà une imprudence ; de plus, elle était incompatible avec l’autre.

Il était vraisemblable, en effet, que, de toutes façons, j’aurais un mauvais quart d’heure à passer chez l’avocat général, mais s’il apprenait que je venais chez lui en sortant de chez l’avoué d’Appin, cela n’arrangerait pas mes affaires et pourrait même causer la perte de l’ami d’Alan. Puis j’aurais l’air d’un homme « qui court avec le lièvre et chasse avec les chiens », ce qui n’était nullement de mon goût. Je me décidai, par conséquent, à en finir avec M. Stewart et le côté jacobite de mon affaire, et je pris le parti de profiter, pour trouver sa demeure, de la présence de mon porteur. Au moment où je venais de lui donner l’adresse, une averse survint tout à coup, et songeant à mes habits neufs, je cherchai un abri sous un auvent au haut d’une impasse.

Tout me paraissant nouveau et curieux en cet endroit, je m’avançai de quelques pas et je me mis à examiner les environs : l’étroit chemin pavé descendait en pente rapide ; des maisons d’une hauteur prodigieuse à mes yeux se dressaient des deux côtés de l’allée, les étages faisant saillie les uns au-dessus des autres à mesure qu’ils s’élevaient. Tout en haut, on apercevait seulement un mince ruban de ciel. Ce que l’on pouvait surprendre à travers les fenêtres et l’aspect respectable des personnes qui entraient et sortaient, faisaient penser que ces maisons étaient bien habitées et, malgré moi, je me sentais intéressé comme par un roman.

Tout à coup, un bruit de pas et d’armes me fit tourner la tête, je vis quelques soldats et, au milieu d’eux, un homme de haute taille vêtu d’un long pardessus. Il marchait un peu penché en avant comme par une sorte de grâce élégante, ses mains avaient une pose naturelle et son visage était beau et distingué. Il me sembla que son regard s’arrêtait sur moi au passage, mais je ne pus rencontrer ses yeux. Le cortège s’arrêta à une porte de l’avenue qu’un domestique en livrée vint ouvrir, deux des soldats suivirent le prisonnier à l’intérieur de la maison, tandis que les autres restèrent à l’entrée, mousquets en main.

Âme qui vive ne peut passer dans les rues d’une ville sans être suivi par les badauds et les enfants. Il en fut ainsi cette fois, mais le gros de la troupe s’égrena vite et il ne demeura que trois personnes.

L’une d’elles, une jeune fille, était habillée comme une dame et portait les couleurs des Drummond ; ses compagnons ou, pour mieux dire, ses suivants, étaient de simples montagnards déguenillés, tels ceux que j’avais vus par douzaines pendant mon séjour dans les Highlands. Ils parlaient tous trois en gaélique avec beaucoup d’animation ; cet accent me parut agréable à entendre, car il me rappelait Alan ; aussi, quoique la pluie eût cessé et que mon compagnon me fît signe de continuer notre route, je m’avançai au contraire pour les écouter. La dame paraissait faire de vifs reproches, les autres s’excusaient avec des signes du plus extrême respect, ce qui me donna la certitude qu’elle était de grande famille. Tous en même temps fouillaient leurs poches et, autant que je parvins à voir, ne purent réunir plus d’un demi-farthing. Je ne pus m’empêcher de sourire en voyant tous les Highlanders pareils pour la bourse vide et les belles manières.

La jeune fille tourna par hasard la tête de mon côté et je pus voir son visage. Rien de plus merveilleux que la façon dont la figure d’une jeune fille s’imprime dans l’esprit d’un jeune homme et y laisse son empreinte sans qu’on puisse expliquer pourquoi ! Il semble qu’elle vienne y occuper une place qui lui était réservée.

Celle-ci avait des yeux superbes, brillants comme des étoiles, et je m’imagine que les yeux sont bien pour quelque chose dans le phénomène que je viens d’indiquer ; pourtant, ce que je me rappelle le plus clairement, c’est la façon délicieuse dont ses lèvres étaient entr’ouvertes lorsqu’elle se retourna. Quoi qu’il en soit, je fus cloué sur place, troublé et ravi de sa beauté. De son côté, comme elle ne s’était pas doutée de ma présence, elle me regarda un peu plus longtemps et avec un peu plus de surprise qu’il n’eût fallu pour ne pas dépasser les bornes de la politesse. En vrai provincial que j’étais, il me vint à l’esprit qu’elle admirait mes habits neufs ; cela me fit rougir jusqu’à la racine des cheveux, et la vue de cette rougeur subite provoqua sans doute en elle quelques réflexions, car elle attira ses montagnards plus loin dans la ruelle, et renoua avec eux la dispute dont il ne me fut plus possible d’entendre un mot.

Il m’était certainement arrivé, avant cette aventure, d’admirer une belle jeune fille, quoique pas toujours si soudainement ni si fort, et mon habitude, dans ces cas-là, était plutôt de battre en retraite, car j’étais timide et je craignais beaucoup les railleries féminines. Vous pourriez donc croire que j’avais toute raison, cette fois, de poursuivre ma pratique ordinaire, je venais, en effet, de rencontrer cette jeune fille dans un quartier inconnu, suivant très probablement un prisonnier et accompagnée par de quasi-mendiants. C’en était assez pour calmer mon ardeur, mais ici se présentait une circonstance dont je devais tenir compte : il était clair que la dame croyait que j’avais écouté ses secrets et, avec mes habits neufs, mon épée, au début de ma nouvelle fortune de gentilhomme, cette pensée m’était insupportable. Je ne pouvais me résigner à être pris pour un espion ou, du moins, il ne me plaisait pas de passer pour tel aux yeux de cette femme.

Je la suivis donc et je levai mon chapeau neuf devant elle, du mieux que je pus.

« Madame, lui dis-je, je crois qu’il est loyal de ma part de vous déclarer que je n’entends pas un mot de gaélique ; il est vrai, cependant, que j’ai écouté votre conversation, car j’ai des amis dans le parti des Highlands et le son de cette langue m’était agréable en souvenir d’eux ; mais quant à vos affaires personnelles, je ne les ai pas plus comprises que si vous aviez parlé grec. »

Elle me fit une petite révérence très digne.

« Il n’y a pas de mal, dit-elle avec une jolie moue : un chien peut regarder un évêque. »

— Je n’avais pas l’intention de vous offenser, repris-je très ému, je n’ai pas l’habitude des belles manières : c’est aujourd’hui pour la première fois que je mets les pieds à Édimbourg. Prenez-moi pour ce que je suis, un simple campagnard, j’aime mieux vous le dire moi-même que de vous le voir deviner.

— C’est une chose un peu étrange, en effet, de voir deux inconnus causer sur le seuil d’une porte ; mais si vous êtes de la campagne, c’est différent. Je suis aussi une campagnarde, et je me trouve ici presque en pays étranger.

— Et moi, il n’y a pas encore une semaine que j’ai passé les montagnes et que j’étais sur les pentes de Baldwidder.

— Baldwidder ! s’écria-t-elle, vous venez de Baldwidder ? Ce seul nom me fait bondir de joie ! Il n’est pas possible que vous ayez été longtemps là-bas sans connaître quelques membres de ma famille ou de mes amis.

— Je vivais chez un très brave et honnête homme nommé Duncan, répliquai-je.

— Eh bien, je connais Duncan, et vous ne faites que lui rendre justice, et s’il est honnête, sa femme l’est aussi.

— Oui, ce sont de braves gens et j’aime leur pays.

pourrait-on trouver un lieu qui puisse lui être comparé ? s’écria-t-elle ; c’est avec passion que j’aime l’odeur de ce sol et jusqu’aux racines qui y poussent ! »

Je ne pouvais m’empêcher d’être charmé par l’enthousiasme de cette jolie fille et je me hâtai de répondre :

« Je regrette de n’avoir pas apporté un brin de bruyère : je vous l’aurais donné ; et quoique j’aie eu tort de vous parler le premier, puisque nous avons découvert que nous avons de mutuelles connaissances, je vais vous adresser une prière, c’est de ne pas m’oublier. Mon nom est David Balfour, ce jour est pour moi un jour de bonne chance, car je viens d’être rétabli dans mes droits de propriétaire et, cela, après avoir échappé à de mortels dangers. Je vous prie de garder le souvenir de mon nom pour l’amour de Baldwidder, comme je garderai le vôtre en souvenir de ce jour et comme un porte-bonheur.

— Mon nom ne s’articule pas, répondit-elle avec beaucoup de hauteur : il y a plus de cent ans qu’il n’a passé sur des lèvres humaines, excepté sans doute pour un aveugle. Je suis sans nom comme les fées. Catriona Drummond est le nom que je porte. »

Je savais maintenant à quoi m’en tenir. Il n’y avait dans toute l’Écosse qu’un seul nom proscrit, c’était celui des Mac-Gregor. Cependant, bien loin de songer à fuir cette dangereuse personne, je m’empressai de continuer la conversation.

« J’ai habité avec quelqu’un qui était dans le même cas que vous, et je pense qu’il est peut-être un de vos amis. On l’appelle Robin Oig.

— Est-ce possible ! Vous connaissez Rob ?

— J’ai passé une soirée avec lui, répondis-je.

— C’est un oiseau de nuit, en effet, dit-elle.

— Il y eut une partie de cornemuses, un match, vous jugez si le temps passa vite[4].

— Il ne faut pas que vous soyez ennemis en tout cas, répondit-elle. Son frère était là il n’y a qu’un instant entouré des habits rouges. C’est à lui que je donne le nom de père.

— Vraiment ! seriez-vous fille de James More ?

— Sa fille unique, la fille d’un prisonnier. Et dire que, depuis un instant, j’oublie mon père pour causer avec un étranger ! »

Ici, l’un des montagnards, Gillies, l’interrompit avec ce qu’il savait d’anglais, lui demandant ce qu’il devait faire « pour le tabac ». Je fis alors quelque attention à cet homme et je constatai que c’était un petit, à grosse tête, à cheveux roux et qui avait les jambes torses. Je ne devais que trop le revoir dans l’avenir !

« On ne peut en avoir aujourd’hui, Neil, répondit la jeune fille ; comment acheter du tabac sans argent ? Cela vous apprendra à être plus soigneux à l’avenir et je pense que James ne sera pas content de Neil du tout ?

— Miss Drummond, dis-je en m’approchant, je vous ai dit que ce jour est pour moi un jour de chance. J’ai ici un homme qui porte de l’argent, rappelez-vous que j’ai reçu l’hospitalité dans votre pays de Baldwidder.

— Ce n’est pas ma famille qui a pu vous l’offrir.

— C’est vrai, mais je suis redevable à votre oncle au moins de quelques gambades au son des cornemuses. D’ailleurs, ne vous ai-je pas demandé votre amitié ? Vous ne me l’avez pas refusée.

— S’il s’agissait d’une grosse somme, vous pourriez en tirer vanité, mais je vais vous dire ce que c’est. James More végète dans sa prison, mais, souvent, à cette heure-ci, on le conduit devant l’avocat général procureur du Roi.

— L’avocat général ? m’écriai-je, est-ce que cette maison serait…

— C’est la maison de l’avocat général Grant de Prestongrange, dit-elle ; là, on amène fréquemment mon père. Pour quelles raisons ? Je n’en ai pas la moindre idée, mais il paraît qu’il y a quelques lueurs d’espoir pour lui à l’horizon. Cependant, on ne me laisse plus le voir ni même lui écrire ; alors, nous venons ici attendre et quand il passe, nous lui glissons, tantôt du tabac, tantôt quelqu’autre chose. Et voici que cet homme de malheur, Neil, fils de Duncan, a perdu ma pièce de quatre pence destinée à acheter le tabac. James More va être obligé de s’en passer, et il croira que sa fille l’oublie. »

Je pris dans ma poche une pièce de « six pence » et la remis à Neil, en lui disant d’aller faire son emplette, puis me tournant vers miss Drummond :

« Cette pièce me vient de Baldwidder, lui dis-je.

— Ah ! Vous êtes donc un ami des Gregara ?

— Je ne voudrais pas vous tromper, je ne connais presque pas les Gregara et encore moins suis-je au courant des affaires de James More ; mais, depuis que je vous vois, il me semble que je sais quelque chose de vous-même. Si vous voulez seulement me nommer votre ami, je ferai en sorte que vous ne vous trompiez pas.

— L’un ne va pas sans l’autre.

— J’essaierai, dis-je.

— Mais que penserez-vous de moi, s’écria-t-elle, en me voyant accepter de l’argent du premier étranger venu ?

— Je ne penserai rien, si ce n’est que vous êtes une fille dévouée.

— Il faudra que je vous rembourse : où demeurez-vous ?

— À dire vrai, nulle part pour le moment ; il n’y a pas trois heures que je suis dans la ville, mais si vous voulez me dire votre adresse, je prendrai la liberté d’aller y chercher moi-même la pièce de « six pence ».

— Dois-je y compter ?

— N’ayez aucune crainte là-dessus.

— Souvenez-vous que James More ne voudrait pas toucher à son tabac sans cela. J’habite au delà du village de Dean, du côté nord de la « Water », chez Mme Drummond Ogilvy d’Allardyce, qui est ma très chère amie et qui sera contente de vous remercier.

— Eh bien, soyez sûre que vous me verrez aussitôt que mes affaires me le permettront », lui dis-je. Et le souvenir d’Alan me revenant à l’esprit, je me hâtai de prendre congé.

Je ne pus cependant m’empêcher de penser, même en lui disant adieu, que nous étions devenus bien intimes pour une si courte rencontre, et qu’une sage jeune fille se serait peut-être montrée plus réservée. Le porteur contribua aussi à me mettre cette mauvaise pensée en tête.

« Je croyais, me dit-il dans son argot, que vous étiez un jeune homme de quelque sens. Vous ferez si bien, que nous n’arriverons jamais à destination. Vous n’êtes qu’un vert-galant, s’écria-t-il, et un vicieux encore, courant après des cotillons !

— Osez encore parler ainsi de cette demoiselle et vous verrez ! commençai-je d’un ton de menace.

— Demoiselle ! s’écria-t-il, Dieu nous garde ! Quelle demoiselle ! Vous appelez cela une demoiselle ? La ville est pleine de ses pareilles, vous savez ! On voit bien que vous venez de débarquer dans Édimbourg ! »

Un accès de colère me prit.

« Voyons, lui dis-je, menez-moi où je vous ai dit et fermez votre bec. »

Cela ne l’empêcha pas de continuer à grommeler et à chanter d’une voix fausse :

Molly Lee descendit dans la rue et son capuchon s’envola ;
Elle jeta un coup d’œil derrière elle pour jouir encore de la vue de cet objet de toilette,
Et nous sommes tous allés courtiser Molly Lee.


CHAPITRE II

L’AVOUÉ DES HIGHLANDERS


M. Charles Stewart l’avoué habitait tout en haut du plus haut escalier qu’un maçon ait jamais construit : quinze étages, pas moins ; et quand je fus monté jusqu’à sa porte, quand un clerc l’eut ouverte et m’eut donné l’assurance que son maître était chez lui, j’eus tout juste assez de souffle pour congédier mon porteur.

« Que le diable vous emporte à l’est ou à l’ouest », lui dis-je, et, lui prenant le sac d’argent, je suivis le clerc à l’intérieur de l’appartement.

La première pièce était un bureau avec une table couverte de papiers d’affaires. C’était la place du clerc. Dans la pièce suivante où il m’introduisit et qui communiquait avec l’autre, je vis un petit homme plongé dans l’examen d’un dossier ; il leva à peine les yeux quand j’entrai et laissa son doigt appuyé sur la page comme tout prêt à me renvoyer et à continuer son étude. Cela ne me plut qu’à moitié et ce qui me plaisait encore moins, était de voir que le clerc se trouvait en bonne posture pour ne pas perdre un mot de ce que nous dirions : je m’informai poliment si c’était bien monsieur Stewart l’avoué que j’avais devant moi ?

« Lui-même, répondit-il ; et si la question n’est pas indiscrète, qui pouvez-vous bien être vous-même ?

— Vous n’avez jamais entendu parler de moi, lui dis-je, mais je vous apporte comme introduction le gage d’un ami que vous connaissez bien,… et je répétai en baissant la voix,… que vous connaissez très bien… Seulement, le moment n’est peut-être pas propice pour vous entretenir de lui ! Je dois vous dire, d’ailleurs, que le genre d’affaire dont il s’agit est de nature confidentielle, et j’aimerais à savoir que nous sommes seuls. »

Il se leva sans mot dire, repoussa ses papiers comme un homme ennuyé d’être dérangé, envoya son clerc faire une commission quelconque et referma la porte sur lui.

« Maintenant, monsieur, dit-il, en revenant, vous pouvez parler franchement. Pourtant, cria-t-il, attendez ! je reconnais en vous ma famille ! ou bien vous êtes un Stewart, ou c’est un Stewart qui vous envoie… C’est un beau nom, je ne le nie pas, et ce n’est pas à moi à le tourner en ridicule, car c’est le nom de mon père ; mais voyez-vous, dès que j’en entends le son, je commence à m’irriter malgré moi !

— Je m’appelle Balfour, répondis-je, David Balfour de Sharos, et quant à celui qui m’envoie, je n’ai qu’à laisser parler cet objet. »

Et je lui montrai le bouton d’argent que je tenais d’Alan.

« Remettez cela dans votre poche, monsieur, s’écria-t-il comme saisi de crainte ; inutile de prononcer le nom ! je connais son bouton et que le diable l’emporte ! Où est-il maintenant ? »

Je lui répondis que je ne savais pas au juste où était Alan, mais que ce devait être quelque part, en sûreté (il le croyait du moins), vers le Nord, où il resterait jusqu’à ce qu’on pût lui procurer un navire pour aller en France. J’expliquai ensuite par quel moyen on pouvait communiquer avec lui.

« J’ai toujours pensé que je serai un jour pendu à cause de ma propre famille ! s’écria-t-il, et je crois, ma parole, que ce jour est arrivé maintenant ! Lui trouver un navire ! Cet homme est fou ! Et l’argent, qui le fournira ?

— Cette question-là me regarde, monsieur Stewart, dis-je, voici un sac de bonnes pièces, et s’il en faut davantage, on en trouvera là où celles-ci ont été prises.

— Je n’ai pas à vous demander quelles sont vos opinions politiques, à ce que je vois ?

— C’est inutile, en effet, car je suis whig autant qu’on peut l’être, répondis-je en souriant.

— Eh bien, eh bien, que veut dire cela ? s’écria-t-il en se reculant, un whig ? Alors, comment êtes-vous là avec le bouton d’Alan ? Et dans quelle louche affaire êtes-vous embarqué, monsieur le whig ? Comment ! Voici un jacobite poursuivi et accusé de meurtre, dont la tête est mise à prix deux cents livres ; vous venez me demander de m’occuper de lui, et puis vous me dites que vous êtes whig ! Je n’ai pas souvenir de tels whigs, quoique j’en aie connu beaucoup !

— C’est pourtant bien simple, monsieur : comme rebelle poursuivi, Alan mérite toute ma pitié et il est mon ami. Je ne puis que regretter qu’il n’ait pas été mieux conseillé, mais enfin, il est accusé de meurtre et accusé à tort.

— C’est vous qui le prétendez, fit Stewart.

— Vous m’en entendrez dire bien davantage sous peu. Alan Breck est innocent et James l’est aussi.

— Il est certain que c’est la même affaire, dit-il : si Alan est reconnu innocent, James ne peut pas être retenu. »

Je lui racontai alors brièvement les détails de ma rencontre avec Alan et l’amitié qui s’en était suivie, puis la circonstance qui m’avait fait assister au meurtre d’Appin et les diverses aventures de notre fuite dans les landes, enfin, je lui fis le récit de ma fortune recouvrée.

« Maintenant, monsieur, continuai-je, vous voilà au courant de tout ce qui s’est passé et vous pouvez juger vous-même comment je me trouve mêlé aux affaires de vos parents et amis (affaires que, je l’avoue, dans notre intérêt à tous, je voudrais savoir moins compliquées et moins tragiques). Vous pouvez maintenant vous rendre compte qu’il y a dans tout cela des détails qui ne peuvent être livrés à n’importe quel homme d’affaires ; il ne me reste donc plus qu’à vous demander si vous voulez vous en charger ?

— Inutile de dire que je n’en ai pas la moindre envie, mais vous me présentez le bouton d’Alan et je n’ai guère le choix. Voyons, quelles sont vos instructions ? ajouta-t-il en reprenant sa plume.

— La première est de faciliter le départ d’Alan, je n’ai pas à le répéter.

— Je n’ai garde de l’oublier, en effet, répliqua-t-il.

— La seconde chose est de faire parvenir à Cluny la petite somme que je lui dois[5] ; il me serait difficile d’en trouver le moyen, mais, pour vous, je suppose que ce ne sera pas embarrassant. C’est deux livres cinq shillings que je lui dois. »

Il le nota.

« Puis, repris-je, il y a un M. Henderland, un prédicant licencié et missionnaire à Ardgour, à qui je voudrais envoyer un peu de tabac ; ayant des relations avec vos amis d’Appin, ce sera une bagatelle pour vous.

— Combien de tabac ?

— Je pensais deux livres.

— Deux livres, répéta-t-il en écrivant.

— Enfin, il y a la fille Alison Hastie, à Limekilns, celle qui nous fit traverser la Forth : je voudrais lui donner une robe neuve convenable pour sa position ; ce serait une satisfaction pour moi, car véritablement, nous lui devons la vie tous les deux.

— Je suis bien aise de voir que vous ne gaspillez pas votre argent, monsieur Balfour, dit-il en achevant d’écrire.

— J’en serais bien fâché aux premiers jours de ma fortune, monsieur Stewart, répondis-je ; et maintenant, si vous vouliez calculer le total de la dépense et vos honoraires, j’aimerais à savoir s’il me reste quelque argent de poche. Ce n’est pas que je ne sois prêt à vous laisser le tout pour qu’Alan soit conduit en sûreté sur le continent. Mais comme, pour la première fois, j’ai retiré une grosse somme de la Banque, il me semble que cela me donnerait un mauvais air de revenir dès le lendemain chercher de l’argent. Prenez tout ce qu’il faut cependant, car je ne suis pas très désireux de vous revoir.

— Je vois que vous avez encore une qualité : la prudence, mais ne craignez-vous pas de laisser tant d’argent à ma disposition ?

— Je tiens à en courir la chance, répliquai-je ; ah ! mais j’ai un dernier service à vous demander, c’est de m’indiquer un logis ; je n’ai pas de gîte pour ce soir, mais il me faudrait un logement que j’aie l’air d’avoir trouvé par hasard, car il n’est pas à désirer que M. l’avocat général ait connaissance de mes relations avec vous.

— Que votre esprit soit en repos là-dessus, monsieur, je ne prononcerai pas votre nom, mais j’ai encore assez bonne opinion de l’avocat général pour croire qu’il ne connaît pas votre existence. »

Je vis que j’avais pris mon homme à rebours.

« Alors, répondis-je, un mauvais jour se lève pour lui, car il fera ma connaissance bon gré, mal gré ; pas plus tard que demain, il aura ma visite.

— Votre visite ! répéta Stewart abasourdi, suis-je fou ou bien l’êtes-vous ? Qu’est-ce qui peut vous amener chez l’avocat général ?

— Simplement le désir de me disculper devant la Justice et de lui déclarer l’innocence de James et d’Alan.

— Monsieur Balfour ! s’écria-t-il, vous moquez-vous de moi ?

— Non, monsieur, fis-je avec calme, quoique vous-même ayez pris quelque liberté de ce genre avec moi ; mais je vous prie bien de comprendre une fois pour toutes que je ne suis pas d’humeur à plaisanter.

— Ni moi, dit Stewart, et je vous prie de bien comprendre (puisque c’est votre façon de parler) que votre manière d’agir me plaît de moins en moins. Vous venez ici me faire toutes sortes de propositions qui m’obligeront à des actes imprudents et pouvant me compromettre, et ensuite vous me dites que vous allez tout droit, en sortant de mon bureau, faire votre paix avec l’avocat général ! Le bouton d’Alan et les quatre quartiers d’Alan lui-même ne me feront pas faire un pas de plus !

— Je vais vous parler avec plus de calme, repris-je, et j’espère qu’à nous deux, nous arriverons à nous entendre ; moi, je ne vois pas d’autre moyen que d’aller me déclarer moi-même et apporter mon témoignage, mais peut-être en verrez-vous un autre ? S’il en est ainsi, je conviens que vous me rendriez un fier service, car je pense que mon commerce avec Son Altesse ne sera pas très profitable à ma santé. Ce qu’il y a de sûr, c’est que je dois déclarer ce que je sais, car cela peut sauver la réputation d’Alan, déjà si compromise, et le cou de James, ce qui est le plus pressé. »

Il garda le silence une seconde et puis :

« On ne vous laissera jamais rendre ce témoignage, dit-il.

— C’est ce que nous verrons ; je suis têtu quand je m’y mets.

— Que vous êtes naïf ! C’est James qu’il leur faut ! C’est James qu’ils veulent pendre ! Alan aussi, bien sûr, s’ils peuvent l’attraper, mais James, en tout cas ! Allez trouver l’avocat général, parlez-lui comme vous le dites et vous verrez qu’il aura vite trouvé une manière de vous museler !

— J’ai une meilleure opinion de ce magistrat, répondis-je.

— Au diable votre magistrat ! s’écria-t-il, c’est l’homme de Campbell ! Vous allez avoir la meute entière à vos trousses et il en sera de même pour l’avocat général, pauvre homme ! Il est incroyable qu’on puisse être aveugle à ce point ! S’il n’y a pas moyen d’arrêter votre langue, il y aura un niais de plus qui aura la corde au cou. Ils peuvent vous envoyer en prison, ne le savez-vous pas ? s’écria-t-il en me poussant du doigt comme pour appuyer sa pensée d’un geste suggestif.

— Je le sais, dis-je, pas plus tard que ce matin, un autre homme de loi m’a dit la même chose.

— Qui était-ce ? Il avait du bon sens, au moins ! »

Je répondis que je ne pouvais le nommer, car c’était un whig pacifique qui n’avait pas la moindre envie d’être mêlé à ces affaires.

« Je pense que, bientôt, tout le monde y sera mêlé, s’écria Stewart, mais qu’allez-vous faire ? »

Je lui racontai ce qui s’était passé devant la maison de Sharos entre Rankeillor et moi.

« Fort bien ! Vous serez pendu ! Vous serez pendu à côté de James ! Voilà mon horoscope.

— J’espère que non, mais je sais bien que j’en cours le risque.

— Le risque ! cria-t-il ;… mais il s’arrêta tout à coup. J’ai à vous remercier, dit-il plus doucement, pour votre fidélité à mes amis, car vous montrez un grand courage. Je dois cependant vous avertir que vous allez passer un gué profond. Je ne voudrais pas être à votre place (moi, un Stewart), pour tous les Stewarts qui ont pu exister depuis Noé. Risquer, certes, je veux bien risquer quelque chose pour eux, mais être accusé devant un jury vendu à Campbell, et, cela, dans un pays soumis à Campbell, et à propos d’une affaire concernant un Campbell ! pensez ce que vous voudrez de moi, Balfour, mais c’est au-dessus de mes forces.

— Chacun voit les choses à sa manière, dis-je ; moi, je les vois avec les idées que je tiens de mon père.

— Gloire à sa mémoire ! il a laissé un fils digne de lui ! Cependant, il ne faut pas que vous me jugiez trop mal. Mon cas est difficile. Voyez, monsieur, vous me dites que vous êtes whig : moi, je me demande ce que je suis. Pas whig bien sûr, je ne pourrais pas m’y résoudre… Mais, je vous le dis tout bas, mon garçon,… je ne suis peut-être pas très ardent pour l’autre parti.

— En vérité ? C’est bien ce que j’aurais pensé d’un homme de votre intelligence.

— Chut ! pas de flatterie, il y a de l’intelligence des deux côtés. Pour ma part, je ne souhaite aucun mal au roi Georges, et quant au roi Jacques — Dieu le bénisse, — il est aussi bien, à mon avis, de l’autre côté de l’eau. Je ne suis qu’un modeste homme de loi sans ambition, amoureux de mes livres et de ma bouteille. Un bon plaidoyer, un contrat bien dressé, un peu de bruit au Parlement de temps en temps, une petite promenade le samedi, c’est tout ce qu’il me faut. À quoi veulent-ils en venir avec leurs plaids et leurs grandes épées ?

— Il est sûr que vous ne ressemblez guère à un farouche montagnard.

— Je n’y ressemble pas du tout, et cependant, c’est mon sang, et quand le clan joue, nul ne devrait danser plus que moi ! Le clan et le nom, tout est là. C’est bien ce que vous disiez tout à l’heure : « J’ai les idées que m’a données mon père ». Trahisons, traîtres, leurs mouvements au dehors et au dedans,… le recrutement français,… les rapports qui s’entretiennent par les recrues,… tout cela s’explique, « c’est le clan ». Et leurs procès ! Quelle pitié que leurs procès ! J’en ai eu un entre les mains pour le jeune Ardshiel mon cousin, il réclamait son domaine en s’appuyant sur son contrat de mariage ! Un domaine confisqué ! Je leur ai dit que c’était une absurdité ;… mais allez donc leur faire entendre raison ! Il a fallu marcher, et me voyez-vous faisant le fier derrière un avocat qui n’était pas plus à son aise que moi, car c’était la ruine pour nous deux ? Nous étions marqués à l’encre rouge, disqualifiés… Malgré tout, que puis-je faire ? Je suis un Stewart et je ne puis déserter mon clan et ma famille. Or, pas plus tard que hier, on a conduit au donjon un de nos jeunes parents. Pourquoi ? La réponse est facile : Décret de 1736, recrutement pour le roi Louis. Vous verrez, il me demandera d’être son conseil et il y aura une nouvelle tache à ma réputation. Voulez-vous que je vous dise ? Si je savais seulement le quart d’un mot d’hébreu, je vous jure que j’enverrais tout promener et je me ferais ministre !

— C’est une dure situation, dis-je.

— Tout est dur, et c’est ce qui fait que vous m’intéressez,… vous qui n’êtes pas un Stewart, et qui ne craignez pas de vous occuper de leurs affaires. Et, cela, dans quel but ? Je me le demande ;… à moins que ce ne soit par amour du devoir.

— J’espère en effet que c’est pour cela, répondis-je.

— Alors, c’est très beau ! Mais voici mon clerc de retour et, si vous le voulez bien, nous allons dîner ensemble tous les trois. Je vous donnerai ensuite l’adresse d’un très brave homme qui sera enchanté de vous loger. Et je vais gonfler vos poches avec le contenu de votre sac, car, pour toute cette affaire, je ne prendrai pas si cher que vous pensez, pas même pour la question de la traversée. »

Je lui fis signe que son clerc était à portée d’entendre.

« Bah ! Vous n’avez rien à craindre de Robbie, c’est un Stewart lui aussi, un vrai diable ! Il a fait plus de recrues et trafiqué avec plus de papistes qu’il n’a de cheveux sur la tête. C’est lui qui s’occupe de cette branche de mon métier. Qui avons-nous en ce moment pour traverser la mer, Rob ?

— Il y a Andie Scongal sur le Thristle, répliqua Rob aussitôt ; j’ai vu aussi Hoseason, mais je crois que son bateau est retenu. Puis Tam Stobo, seulement, je ne suis pas si sûr de Tam. Je l’ai vu en colloque avec de drôles de gens et s’il s’agissait de quelque chose d’important je ne m’adresserais pas à lui.

— Il s’agit d’une tête qui vaut deux cents livres, Robin, dit Stewart.

— Alors, ce ne peut être qu’Alan Breck ! s’écria le clerc.

— Tout juste, répondit son maître.

— Par tous les vents ! C’est sérieux, je vais voir Andie, alors, c’est lui qu’il vous faut.

— Il paraît que ce n’est pas une petite affaire ? dis-je.

— Monsieur Balfour, il n’y a pas de raison pour que cela finisse, je vous le dis.

— Votre clerc a prononcé tout à l’heure un nom qui m’est connu : Hoseason du brick le Covenant. Avez-vous confiance en lui ?

— Il ne s’est pas bien conduit avec vous et Alan, je le sais ; mais cependant, voici mon idée sur cet homme : s’il avait pris Alan à son bord à la suite d’une convention, je suis sûr qu’il n’aurait pas manqué à sa parole. Qu’en dites-vous, Rob ?

— Il n’y a pas plus sûr qu’Éli, dit le clerc, je m’en rapporterais à sa parole. Oui, comme à celle du Chevalier ou d’Appin lui-même.

— N’est-ce pas lui qui a conduit le Docteur ?

— Lui-même.

— Et il l’a ramené ?

— Oui, avec une bourse pleine,… et Éli le savait.

— Il ne faut pas juger les gens à première vue, je le vois, dis-je.

— C’est vrai répondit l’avoué, et c’est ce que j’ai oublié quand vous êtes entré, monsieur Balfour. »


CHAPITRE III

JE VAIS À PILRIG


Le jour suivant, je ne fus pas plutôt éveillé dans mon nouveau logis, que je me hâtai de me lever et d’endosser mes habits neufs. Après déjeuner, je partis à l’aventure afin de poursuivre la tâche que je m’étais donnée. J’avais lieu d’espérer qu’Alan serait secouru, mais l’affaire de James était autrement difficile, et je ne me dissimulais pas qu’elle pouvait me coûter cher ; ainsi que me l’avaient prédit tous ceux à qui j’en avais parlé. Mes réflexions étaient sombres ; il me semblait que je n’étais arrivé au sommet de la montagne que pour être précipité de plus haut, que je n’avais réussi après tant et de si dures épreuves à être riche, considéré, à porter des habits de ville et une épée au côté, que pour aboutir à un suicide, et à un suicide de la pire espèce : me faire pendre aux frais du roi !

Et tout cela pourquoi ? me demandais-je, tout en marchant le long de la Grand’Rue, vers le Nord, dans la direction du Leith Wynd.

Je me répondis d’abord que c’était pour sauver James Stewart, et, certainement, le souvenir de son malheur, les pleurs de sa femme et un mot ou deux que j’avais laissé échapper en cette occasion, agissaient sur moi fortement. Cependant, je ne pouvais m’empêcher de voir que, pour le fils de mon père, ce devait être la chose la plus indifférente du monde que James mourût dans son lit ou sur l’échafaud. Il était cousin d’Alan à la vérité, mais dans l’intérêt de mon ami, le mieux serait de me tenir tranquille et de laisser le roi, le duc d’Argyle et les corbeaux recueillir les os du malheureux chacun à leur manière. Je ne pouvais oublier non plus que, tandis que nous étions tous en danger, James n’avait guère montré d’anxiété ni pour Alan, ni pour moi. Il me vint alors à l’esprit que j’étais animé d’un sentiment de justice et je pensai que le mobile était digne de moi et que — puisque nous nous mêlions de politique à notre commun détriment — la justice devait tout dominer à nos yeux, la mort d’un innocent étant un tort fait à la société tout entière. Venait ensuite l’avocat du diable ; il me servait un de ses arguments, me faisant remarquer qu’il était téméraire de m’occuper de si graves choses, que je n’étais qu’un enfant fanfaron et bavard et que la vanité seule m’engageait à poursuivre cette folie. Il me faisait ensuite envisager la question à un autre point de vue ; il m’accusait d’un égoïste calcul qui me portait à courir quelques risques pour m’assurer à ce prix une sécurité complète. Il était évident, en effet, que tant que je n’aurais pas proposé mon témoignage et déclaré mon innocence dans l’affaire du meurtre, je pourrais à chaque instant rencontrer Mungo Campbell ou les officiers du shérif, être reconnu et appréhendé ; par conséquent, si je parvenais à me blanchir, je respirerais plus librement après. Ce dernier mobile, du reste, ne me paraissait pas honteux ; c’était l’histoire des deux chemins qui aboutissent au même endroit : il était heureux pour James que je me fusse engagé d’avance, et il n’était pas moins heureux pour moi de me trouver ainsi dans l’obligation de bien faire ; avec le nom et la fortune d’un gentilhomme, était-il possible de n’en pas avoir le cœur ? Je crus voir dans cette dernière réflexion un esprit trop païen et je terminal ce combat avec moi-même par une prière : je demandai à Dieu le courage nécessaire pour aller droit à mon devoir comme les soldats vont au feu, et, si possible, la grâce d’en revenir sain et sauf comme beaucoup d’entre eux.

Ces pensées m’amenèrent à plus de résolution sans m’aveugler sur les dangers qui m’entouraient, et je me demandai si je serais bien de force, le cas échéant, à monter sans broncher les degrés de la potence. C’était une belle matinée, mais un frais vent d’est m’apportait des senteurs d’automne, de feuilles mortes, et, par elles, des idées funèbres. Le diable s’en mêlait donc, si je devais mourir dans cette marée de fortune, et encore pour le compte des autres !

Au haut de la colline de Calton, quelques enfants couraient avec des cerfs-volants qui se détachaient sur le ciel ; j’en remarquai un plus grand que les autres ; il prit son essor, puis retomba parmi les genêts, et je me dis en le voyant : Ainsi en sera-t-il de David.

Mon chemin grimpait à travers champs le long de la colline de « Monter ». On entendait de maison en maison le bruit des métiers de tisserands et le bourdonnement des abeilles dans les jardins ; les flâneurs que je voyais causant sur le pas des portes parlaient un dialecte étranger, et plus tard, je découvris que ce village était Picardy, où les tisserands français s’étaient établis et travaillaient pour le compte de la compagnie des Toiles Britanniques. J’obtins là des renseignements sur la direction que je devais prendre pour aller à Pilrig et je continuai mon chemin. Tout à coup, sur le côté de la route, une potence m’apparut portant deux hommes pendus par des chaînes. Ils avaient été plongés dans le goudron selon l’usage, le vent les faisait tourner, les chaînes claquaient et les oiseaux volaient aux alentours. Ce tableau m’apparut comme un présage de mes craintes, je ne pouvais m’arracher à cette vue et je me laissai absorber comme par une sorte d’affreuse obsession. En tournant autour du gibet, je découvris une vieille femme assise derrière qui parlait toute seule en gesticulant.

« Qui sont ceux-ci, vieille mère ? dis-je en montrant les corps.

— Dieu bénisse votre précieuse face ! Ce sont des amoureux à moi, deux de mes anciens amants, mon cher ami !

— Et pourquoi ont-ils souffert ?

— Rien que pour la bonne cause et après que je leur eusse prédit comment cela finirait !… pour deux shillings écossais qu’ils avaient pris à un enfant ! Cela suffit, car les parents sont du parti de Brouchton.

— Ah ! dis-je en moi-même sans m’adresser à la folle, ils en sont réduits à ce triste état pour une si petite faute,… tout le monde est en danger, alors.

— Donne-moi ta main, mon garçon, reprit la vieille, et je vais te dire la bonne aventure !

— Non, la mère, répondis-je, je connais assez la route où je marche, il n’est pas bon de voir de trop loin.

— Je lis ton destin sur ton front,… je vois une jolie fille qui t’a pris ton cœur… Je vois un bel homme avec un habit brun… et un gros homme avec une queue poudrée,… et je vois l’ombre du gibet qui est au milieu de ton chemin… Donne ta main que la vieille Merren te prédise ton sort. »

Les deux traits qui semblaient désigner Alan et la fille de James More m’avaient vivement frappé et je m’enfuis, laissant à la vilaine créature quelques pièces avec lesquelles elle se mit à jongler sous les ombres menaçantes des pendus.

Ma route le long des maisons de Leith m’aurait paru agréable sans cette rencontre. Le vieux rempart s’étendait à travers les champs les mieux cultivés que j’eusse jamais vus ; je jouissais beaucoup, d’ailleurs, de me trouver en pleine campagne, mais le cauchemar du gibet s’agitait dans ma tête ainsi que les gestes de la vieille et la pensée des deux pendus. Mourir par la corde, c’est une dure mort à coup sûr, et que ce soit pour avoir volé deux shillings ou (comme avait dit M. Stewart) par fidélité au sentiment du devoir, la différence semblait petite. Ainsi, me disais-je, David Balfour pourrait être pendu dans ce lieu, d’autres garçons comme lui le verraient en passant et le prendraient pour un criminel, la vieille se tiendrait à la même place et leur dirait la bonne aventure. Puis, quand viendraient les joyeuses fillettes, elles détourneraient la tête en se bouchant le nez. Je les voyais en imagination, elles avaient des yeux gris et leurs cocardes étaient aux couleurs des Drummond.

J’étais ainsi plongé dans les plus noires réflexions, quoique toujours résolu, quand j’arrivai en vue de Pilrig, une jolie maison à pignon plantée sur le bord du chemin parmi quelques petits bouquets de bois. Un cheval attendait tout sellé à la porte, mais son maître était encore dans son cabinet.

Il me reçut au milieu de livres savants et d’instruments de musique, car il n’était pas seulement philosophe, mais aussi très bon musicien.

Il m’accueillit très bien et dès qu’il eut pris connaissance de la lettre de Rankeillor, il se mit très obligeamment à ma disposition.

« Et qu’est-ce donc, dit-il, cousin David (puisqu’il paraît que nous sommes cousins), qu’est-ce donc que je puis faire pour vous ? Un mot à Prestongrange ? c’est facile, mais que doit être ce mot ?

— Monsieur Balfour, lui dis-je, si je devais vous conter mon histoire tout entière, j’ai la conviction que vous n’en seriez pas très édifié.

— Je suis fâché d’apprendre cela de vous, mon cher parent.

— Vous ne devez pourtant pas me juger trop mal, monsieur Balfour ; il n’y a rien à ma charge qui doive m’inquiéter, ni vous non plus ; rien, sinon les communes infirmités de l’homme. « De la faute d’Adam, de mes défaillances personnelles et des défauts inhérents à ma nature, de tout cela j’ai à répondre et j’espère avoir appris où chercher le secours », dis-je (car je jugeai à la figure du personnage qu’il aurait meilleure opinion de moi si je savais mon catéchisme) ; mais quant à l’honneur selon le monde, je n’ai rien de grave à me reprocher et mes malheurs sont arrivés en grande partie sans qu’il y ait de ma faute et contre ma volonté. Mes embarras viennent de ce que j’ai été mêlé à une intrigue politique dont vous aimeriez mieux certainement ne rien savoir.

— Bien, très bien, monsieur David, répondit-il, je vois avec plaisir que vous êtes tel que M. Rankeillor me l’annonce, et pour ce qui est des intrigues politiques, vous me rendez pleine justice : je m’applique à être au-dessus de tout soupçon et à me tenir en dehors de la lutte. Je me demande seulement comment il me sera possible de vous être utile si je ne suis pas au courant de l’affaire ?

— Voici, monsieur : je vous propose d’écrire à lord Prestongrange que je suis un jeune homme de bonne famille, et de certaine fortune. Je crois pouvoir dire que les deux choses sont vraies.

— J’ai la parole de Rankeillor qui me l’affirme et cela vaut toutes les garanties.

— À quoi vous pourrez ajouter dans votre lettre (si vous voulez bien en croire ma parole) que j’ai été élevé dans le respect de l’Église et du roi Georges.

— Ni l’une ni l’autre ne songera à vous inquiéter, monsieur Balfour.

— Puis vous pourrez dire, repris-je, que je demande à voir l’avocat général pour l’entretenir d’une affaire importante qui concerne le service de Sa Majesté et l’administration de la justice.

— Si je ne dois pas connaître la question, je ne prendrai pas sur moi de la qualifier. Une affaire d’une certaine importance fera aussi bien que de grande importance. Pour le reste, je pourrai m’exprimer à peu près comme vous le dites.

— Et puis, monsieur, dis-je, en passant la main sur mon cou, je serais bien désireux que vous glissiez un petit mot pour ma sauvegarde.

— Sauvegarde ! s’écria-t-il, pour votre sauvegarde ? Voilà un mot qui me déconcerte ; si l’affaire est aussi dangereuse que cela, j’avoue que j’hésite à m’en occuper en aveugle.

— Je crois que je pourrais en deux mots vous dire le gros de l’affaire, répondis-je.

— Ce serait certainement ce que vous feriez de mieux, fit-il.

— Eh bien, il s’agit du meurtre d’Appin. »

Il joignit les mains avec une exclamation ! À voir l’expression de sa figure, je crus que j’avais déjà perdu mon protecteur.

« Laissez-moi vous expliquer,… commençai-je.

— Je vous suis bien obligé : je n’en veux rien entendre, s’écria-t-il, je refuse formellement d’en entendre davantage. Pour votre famille, pour Rankeillor, et peut-être aussi un peu pour vous-même, je ferai ce qui dépend de moi pour vous aider, mais je ne veux rien entendre de plus sur l’affaire en question. Puis il est de mon devoir strict de vous avertir : ce sont là des eaux profondes, monsieur David, et vous n’êtes qu’un tout jeune homme. Soyez prudent et regardez-y à deux fois.

— J’y ai déjà pensé souvent, monsieur Balfour, et je tiens à appeler votre attention sur la lettre de Rankeillor, car, je l’espère, il y a consigné son approbation.

— C’est bien, c’est bien, dit-il, je ferai ce que je pourrai pour vous. » Alors, il prit une plume et de l’encre, réfléchit un moment et commença à écrire avec lenteur, puis il leva la tête.

« Je dois comprendre, demanda-t-il, que Rankeillor approuve ce que vous comptez faire ?

— Après quelque réflexion, il m’a commandé, Monsieur, d’aller de l’avant au nom de Dieu.

— C’est le meilleur mobile qui puisse nous faire agir », répondit-il simplement, et il se remit à écrire. Puis il signa, relut ce qu’il avait écrit et reprit :

« Voici donc, monsieur David, une lettre d’introduction que je vais marquer de mon cachet et remettre ouverte entre vos mains comme il est d’usage en pareil cas. Mais, puisque je suis dans l’ignorance de l’affaire, je vais vous la lire, afin que vous puissiez juger si elle remplit votre but.

« Pilrig, le 26 août 1751.
« Milord,

« La présente servira d’introductrice auprès de vous à mon cousin David Balfour, esq., de Sharos, jeune gentilhomme de bonne souche et de solide fortune. Il a reçu une pieuse éducation et ses principes politiques sont tout ce que peut désirer Votre Excellence. Sans être dans les confidences de M. Balfour, je sais qu’il a quelque chose à déclarer touchant le service de Sa Majesté et l’administration de la justice, sujets pour lesquels le zèle de Votre Excellence est connu. Je dois ajouter que l’intention du jeune homme est approuvée par quelques-uns de ses amis, qui vont attendre avec anxiété le résultat de sa démarche. »

« Là-dessus, j’ai signé avec les compliments d’usage.

« Vous remarquerez que j’ai dit : « quelques-uns de ses amis. » J’espère que vous pouvez justifier le pluriel ?

— Parfaitement, monsieur, mon projet est connu et approuvé par plus d’un, et votre lettre, dont j’ai le plaisir de vous remercier, est tout ce que je pouvais désirer.

— C’est tout ce qu’il est en mon pouvoir de faire pour vous et, d’après ce que je sais de l’affaire de laquelle vous allez vous mêler, je n’ai plus qu’à prier Dieu de rendre ma recommandation suffisante. »


IV

L’AVOCAT GÉNÉRAL PRESTONGRANGE


Mon parent voulut me faire partager son repas, pour l’honneur de la maison, me dit-il, et je le quittai dès que cela me fut possible. J’avais hâte de m’engager complètement, afin de m’enlever jusqu’à l’apparence d’une hésitation ; aussi fus-je très désappointé quand, ayant sonné chez l’avocat général, on me dit qu’il était absent. Je crois qu’il était vraiment sorti à ce moment-là et pendant les quelques heures suivantes, mais je sus bientôt qu’il était rentré en l’entendant causer dans la pièce voisine. Je vis qu’on m’oubliait et je serais parti cent fois si je n’avais été retenu par le désir d’en finir avec ma déclaration et de pouvoir me coucher et dormir en paix. D’abord, je me mis à lire, car le petit cabinet où j’attendais contenait une foule de livres variés, mais je lisais sans grand profit. Puis le temps devenant nuageux, la nuit vint plus tôt que d’habitude et comme le cabinet n’était éclairé que par une meurtrière, je fus bientôt forcé de renoncer à cette distraction, et je passai le reste du temps à attendre dans une oisiveté un peu lourde. Le bruit des conversations dans la pièce à côté, les sons agréables d’une harpe, ainsi qu’une voix de femme me tenaient un peu compagnie.

Je ne sais quelle heure il était, mais la nuit était venue depuis longtemps, quand la porte s’ouvrit et j’aperçus, éclairée par derrière, une haute silhouette d’homme sur le seuil : je me levai aussitôt.

« Y a-t-il quelqu’un là ? Qui est-ce ? dit une voix.

— Je suis porteur d’une lettre du seigneur de Pilrig pour l’avocat général, répondis-je.

— Êtes-vous ici depuis longtemps ?

— Je ne puis vous le dire au juste.

— C’est la première nouvelle que j’en ai, les garçons vous auront oublié. Mais vous voilà dans la place, car je suis Prestongrange. »

Tout en parlant, il passa devant moi, et me fit entrer dans sa bibliothèque, alluma une bougie et s’assit devant sa table de travail. C’était une longue salle entièrement garnie de livres. Le petit foyer de lumière dans un coin faisait ressortir la belle taille de l’homme et son air énergique ; il était rouge, ses yeux brillaient et se mouillaient par instants et, avant de s’asseoir, je le vis tituber légèrement. Pas de doute qu’il n’eût largement soupé, mais son esprit et sa langue étaient parfaitement libres.

« Eh bien, monsieur, me dit-il, asseyez-vous et voyons la lettre de Pilrig. »

Il la lut d’un air distrait jusqu’à la fin, mais s’arrêta visiblement à la dernière phrase et je vis qu’il la relisait. Mon cœur battait à se rompre, car j’avais passé le Rubicon et j’étais sur le champ de bataille.

« Je suis heureux de faire votre connaissance, monsieur Balfour, dit-il quand il eut fini. Laissez-moi vous offrir un verre de claret ?

— Si vous voulez bien le permettre, milord, j’aime mieux vous refuser. Je suis venu ici, ainsi que cette lettre vous l’annonce, pour une affaire de quelque gravité, et comme je suis peu habitué au vin, je pourrais m’en ressentir.

— Vous êtes meilleur juge, dit-il, mais avec votre permission je vais en demander pour moi. »

Il toucha un timbre et un valet de pied parut apportant, comme sur un signal, du vin et des verres.

« Vous ne voulez donc pas me tenir compagnie ? demanda l’avocat. Eh bien, à la santé de vos futures relations. En quoi puis-je vous être utile ?

— Je dois d’abord vous dire, milord, que je suis ici pour répondre à votre pressante convocation.

— Alors vous avez un avantage sur moi, car je vous déclare que je n’ai jamais entendu parler de vous.

— Il est vrai, milord, que mon nom vous est totalement inconnu, et cependant, vous avez été pendant quelque temps extrêmement désireux de faire ma connaissance, vous l’avez même déclaré en public.

— Je ne devine pas les énigmes, je ne suis pas Daniel.

— Si j’étais en joyeuse humeur je pourrais, pour mettre Votre Excellence sur la voie, lui dire qu’elle m’est redevable de la somme de deux cents livres.

— Comment cela ? fit-il.

— Comme récompense offerte pour ma personne. »

Il repoussa aussitôt son verre et se redressa sur sa chaise.

« Que dois-je comprendre ? demanda-t-il.

Un grand garçon vigoureux, dix-huit ans environ, à l’accent d’un lowlander, pas de barbe.

— Je reconnais ces paroles, dit-il, et si c’est pour les tourner en dérision que vous êtes venu ici : il pourrait vous en cuire, je vous en avertis.

— Mon but, milord, est aussi sérieux que la vie et la mort, et vous allez me comprendre facilement. Je suis le jeune homme qui causait avec Glenure quand il fut tué.

— En ce cas, je ne puis que supposer, en vous voyant ici, que vous venez établir votre innocence ?

— La déduction est claire, en effet ; je suis un très loyal sujet du roi Georges et, si j’avais quelque chose à me reprocher, je ne commettrais pas l’imprudence de venir me jeter dans la gueule du loup.

— Je suis bien aise qu’il en soit ainsi, dit-il : cet horrible crime, monsieur Balfour, est d’une telle noirceur qu’il ne peut permettre aucune clémence. Le sang a été répandu, il a été répandu en opposition directe à Sa Majesté et aux lois du pays, par ceux qui en sont les adversaires connus et publics. Mon sentiment de ces choses est très vif. J’avoue que je considère ce crime comme ayant été commis directement contre Sa Majesté.

— Et directement aussi, milord, contre une haute personnalité que je n’ai pas besoin de nommer. »

Il me toisa et me dit :

« Si vous avez quelque arrière-pensée en parlant ainsi, je dois vous dire que je considère vos paroles comme inconvenantes dans la bouche d’un loyal sujet ; si vous les aviez prononcées en public, il m’aurait appartenu de les enregistrer. Vous ne paraissez pas vous rendre compte de la gravité de votre situation, ou alors, vous seriez plus attentif à ne pas employer des expressions qui sont des critiques portées à l’intégrité de la justice. La justice, monsieur, en ce pays et entre mes mains indignes ne fait pas acception de personnes.

— Vous donnez à mes paroles une importance trop personnelle, répondis-je avec calme ; je n’ai fait que répéter des propos que j’ai entendus sortir un peu de toutes les bouches pendant mon voyage.

— Quand vous aurez acquis plus d’expérience, vous apprendrez que de tels propos ne sont pas faits pour être écoutés et encore moins répétés, mais je vous excuse à cause de votre naïveté. Ce gentilhomme qui a été frappé avec une si basse cruauté est au-dessus de tous les bavardages de ce genre. Le duc d’Argyle, vous voyez que je vous parle franchement, prend cette affaire à cœur comme moi, ainsi que le service de Sa Majesté et nos fonctions judiciaires nous y obligent ; il serait à désirer, dans ces tristes temps, que toutes les mains fussent également pures de rancunes familiales. Mais comme il est arrivé que c’est un Campbell qui est tombé martyr de son devoir (et je puis bien dire, moi qui ne suis pas Campbell, qu’ils ont toujours donné l’exemple en face du danger), donc comme il est arrivé que c’est un Campbell qui a été assassiné et que le hasard fait que c’est aussi un Campbell qui est le chef de la Cour de justice, les petits esprits et les mauvaises langues ont beau jeu. Voilà même qu’un jeune gentilhomme comme monsieur Balfour est assez mal avisé pour se faire l’écho de pareils bruits. »

Il avait dit tout cela sur un ton majestueux comme s’il parlait devant la Cour. Il changea brusquement et ajouta d’un bon naturel :

« Ceci à part, il me reste à savoir ce que je dois faire de vous ?

— J’aurais cru, répondis-je, que c’était plutôt à moi de l’apprendre de Votre Excellence.

— C’est vrai, vous avez raison. Mais vous venez bien recommandé ; cette lettre est signée du nom d’un fidèle Pilrig. Et puis, monsieur Balfour, vous n’ignorez pas qu’il y a toujours moyen de s’arranger extra-judiciairement. Je vous dis (et je vous le dis d’avance), tenez-vous sur vos gardes : votre sort dépend de moi seul. En de telles matières, soit dit avec tout le respect voulu, je suis plus puissant que le roi. Si vous me plaisez (tout en satisfaisant ma conscience, bien entendu) dans ce qui me reste à entendre de votre déposition, je vous le dis, elle pourra rester entre nous.

— Que voulez-vous dire par là ?

— Je veux dire que si vous me donnez satisfaction, personne ne saura que vous avez franchi le seuil de ma porte, et vous pouvez remarquer que je n’ai pas appelé mon clerc. »

Je vis dans quelle voie il voulait m’engager.

« Je ne crois pas que personne ait intérêt à être informé de ma démarche, dis-je, mais je ne devine pas davantage quel profit je puis retirer du secret. Je ne suis nullement honteux d’être venu ici.

— Et vous n’avez aucune raison de l’être, fit-il d’un air encourageant, et pas plus de raison, si vous êtes prudent, d’en craindre les conséquences.

— Milord, dis-je, avec tout le respect que je vous dois, permettez-moi de vous apprendre que je ne suis pas facile à intimider.

— Je ne cherche pas à vous intimider. Mais revenons à notre interrogatoire, et laissez-moi encore vous conseiller de ne rien dire en dehors des questions que je vais vous poser. Cela pourrait avoir de graves conséquences pour vous. Je suis très discret, il est vrai, mais tout a des bornes.

— J’essaierai de suivre le conseil de Votre Excellence. »

Il prit une feuille de papier sur la table et traça quelques mots.

« Il paraît donc, reprit-il, que vous étiez présent sur le chemin, dans le bois, au moment où le coup fut tiré ? Était-ce par hasard ?

— Par pur hasard, répondis-je.

— Pourquoi causiez-vous avec Colin Campbell ?

— Je lui demandais la route d’Aucharn. »

Je m’aperçus qu’il n’écrivait pas cette dernière réponse et le lui fis remarquer.

« Ah ! c’est vrai, fit-il, j’allais l’oublier. Mais vous savez, monsieur Balfour, si j’étais à votre place je n’insisterais pas tant sur mes relations avec ces Stewart. Cela pourrait compliquer votre affaire et je ne vois là rien d’essentiel.

— Je pensais, Milord, que tout était également essentiel dans ces sortes de choses.

— Vous oubliez que nous instruisons juste en ce moment le procès de ces Stewart, dit-il avec un coup d’œil très significatif ; si jamais vous étiez traduit devant nous, ce serait tout à fait différent, et je vous presserais sur ces questions autant que maintenant je glisse sur elles. Mais, pour résumer, je trouve dans l’enquête de M. Mungo Campbell que vous avez disparu aussitôt, grimpant la colline à toutes jambes. Pourquoi ?

— Pas tout aussitôt, Milord, et mon but était de poursuivre le meurtrier.

— Vous l’avez vu alors ?

— Aussi bien que je vois maintenant Votre Excellence, quoique pas d’aussi près.

— Vous le connaissez ?

— Je le reconnaîtrais.

— Dans votre poursuite, vous n’avez donc pas été assez heureux pour l’atteindre ?

— Non.

— Était-il seul ?

— Il était seul.

— Il n’y avait personne dans le voisinage ?

— Alan Breck Stewart n’était pas loin de là, dans un petit bois. »

L’avocat général laissa tomber sa plume.

« Je crois que nous jouons aux propos interrompus, dit-il, ce qui pourrait devenir pour vous un jeu dangereux.

— Je me contente de suivre à la lettre les prescriptions de Votre Excellence et je réponds à ce qui m’est demandé.

— Soyez assez sage pour vous raviser à temps : je vous traite avec la plus paternelle indulgence, vous semblez ne pas vous en apercevoir, et si vous n’êtes pas plus prudent, ma patience pourra se lasser.

— J’apprécie votre bienveillance, mais je la crois inutile », répondis-je avec un semblant d’hésitation, car je voyais que nous jouions un jeu serré. « Je suis venu ici pour vous apporter certaines informations par lesquelles vous serez convaincu qu’Alan n’est pour rien dans le crime de Glenure. »

L’avocat général parut un instant plongé dans ses réflexions, pinçant les lèvres et me dévisageant avec des yeux de chat en colère.

« Monsieur Balfour, dit-il, je vous assure que vous prenez la route contraire à vos intérêts.

— Milord, répondis-je, pas plus que celui de Votre Excellence, mon intérêt n’est à considérer dans cette affaire. Aussi vrai que Dieu me jugera, je n’ai qu’un seul but, c’est de voir la Justice rendue et les innocents acquittés. Dans la poursuite de ce but, s’il m’arrive de déplaire à Votre Excellence, je n’ai qu’à m’y résigner. »

Il se leva, alluma une autre bougie, et, pendant un instant, me regarda dans les yeux attentivement. Je fus surpris de voir comme une certaine gravité se répandre sur ses traits et je crois qu’il pâlit un peu.

« Vous êtes, dit-il, ou très naïf, ou exactement le contraire, et je vois que je dois traiter avec vous plus confidentiellement. Ceci est une affaire politique. Oui, monsieur Balfour, que nous le voulions ou non, c’est une affaire politique et je frémis quand je songe quelle issue elle peut avoir. Les affaires politiques, nous les traitons, je n’ai pas à vous l’apprendre, d’une manière totalement différente des affaires ordinaires. Salus populi suprema lex, on a bien abusé de cette maxime, mais elle a une force que nous ne trouverions nulle part, sauf dans les lois de la nature : c’est la force de la nécessité. Je vous expliquerai cela plus à loisir ; mais vous voudriez me faire croire…

— Je vous demande pardon, Milord, je ne veux rien vous faire croire, rien que je ne puisse prouver.

— Ta, ta, ta, jeune homme, ne soyez pas si ardent, et souffrez qu’un homme qui pourrait être votre père emploie son langage imparfait et exprime ses pauvres idées même quand elles ont l’infortune de ne pas s’accorder avec les vôtres. Vous voudriez me faire croire, dis-je, que Breck est innocent ; c’est, d’ailleurs, de peu d’importance tant que nous n’aurons pas mis la main sur lui. Mais le fait de l’innocence de Breck a une plus longue portée : une fois admis, il détruirait toutes les présomptions de notre procès contre un homme bien autrement criminel, vieilli dans la trahison, deux fois pris les armes à la main contre son roi et deux fois gracié, un fomentateur de révolte et indubitablement l’instigateur du crime, quel qu’en soit l’auteur.

— J’ai seulement à répondre que je ne suis ici que pour établir l’innocence d’Alan et celle de James Stewart, et que je suis prêt à en témoigner en audience publique.

— À cela je puis répondre avec la même franchise : votre témoignage ne sera pas requis par moi et je vous prie de le retirer entièrement.

— Vous êtes le Chef de la justice de ce pays, et vous me proposez un crime !

— Je défends des deux mains les intérêts de ce pays, répliqua-t-il, et je poursuis auprès de vous une nécessité politique. Le patriotisme n’est pas toujours moral dans le sens banal du mot, vous devriez vous contenter de sauvegarder votre liberté et votre sécurité ; les apparences sont contre vous, et si j’essaie encore de vous sauver, c’est, d’une part, parce que je ne suis pas insensible à votre droiture et, d’autre part, à cause de la lettre que vous venez de me remettre, mais surtout, parce que je fais passer en cette matière mon devoir politique avant mon devoir judiciaire. C’est pour cette raison, je vous le répète, que je n’ai pas besoin de votre témoignage.

— Je ne voudrais pas que vous prissiez la réponse que je vais vous faire pour une simple riposte, mais si Votre Excellence ne veut pas invoquer mon témoignage je crois que la partie adverse sera très heureuse de le retenir. »

Prestongrange se leva et se mit à arpenter la chambre.

« Vous n’êtes pas si jeune, dit-il, que vous ne puissiez vous souvenir de l’année 1745 et de l’effroi qui se répandit sur tout le pays. Je lis dans la lettre de Pilrig que vous êtes loyal envers l’Église et l’État. Eh bien, qui a sauvé ces deux grandes causes ? Je ne fais allusion ni à son Altesse Royale, ni à ses soldats qui furent extrêmement utiles à un moment donné, mais le pays a été sauvé et la bataille gagnée avant même que Cumberland fût arrivé sur Drummossie. Qui a sauvé l’Église ? Je le répète, qui a sauvé la religion protestante et tout l’ensemble de nos institutions civiles ? Nul plus que le défunt Lord Président Culloden. Son rôle fut celui d’un homme de cœur : sa récompense, nulle ; de même, vous me voyez devant vous, remuant ciel et terre pour la même cause sans chercher de récompense en dehors de ma conscience et de l’accomplissement de mon devoir. Après le Président, qui encore ? Vous le savez aussi bien que moi, vous avez appelé cela une trahison et je vous l’ai reproché tout à l’heure ? Ce furent le duc et le grand clan rallié des Campbell. Maintenant, voici un Campbell assassiné et, cela, au service du roi. Le duc et moi sommes des Highlanders, mais des Highlanders civilisés, et il n’en est pas de même de la grande masse de nos clans et de nos familles. Ils sont encore barbares comme ces Stewart. La différence est seulement que les Campbell étaient barbares du bon côté et les Stewart du mauvais. Maintenant, soyez juge ; les Campbell comptent sur la répression ; s’ils ne l’obtiennent pas, si ce James Stewart échappe, ce sera la guerre avec les Campbell. Cela veut dire des troubles dans les Highlands où l’on est toujours agité et très loin d’être désarmé. Le désarmement n’est qu’une comédie.

— Je suis de votre avis en cela, dis-je.

— Or, des troubles dans les Highlands, cela fait l’affaire de notre vieil ennemi qui guette toujours, poursuivit Son Excellence en levant un doigt tout en marchant, et je vous donne ma parole que nous pouvons avoir un nouveau 1745 avec les Campbell contre nous. Pour sauver la vie de ce Stewart, qui est compromis déjà dans beaucoup de méfaits, sinon dans celui-ci peut-être, voulez-vous plonger votre pays dans la guerre, risquer la foi de nos pères et exposer la vie et les biens de milliers d’innocents ? Telles sont les considérations qui pèsent sur mon esprit et qui, je l’espère, ne pèseront pas moins sur le vôtre, monsieur Balfour, comme patriote, soucieux d’un bon gouvernement et de la vérité religieuse.

— Vous agissez très franchement avec moi et je vous en remercie, répondis-je. J’essaierai de mon côté de n’être pas moins honnête. Je crois votre politique saine, je crois que ces considérations graves doivent peser sur Votre Excellence, je crois que vous avez dû en accepter la charge quand vous avez prêté serment pour la situation que vous occupez. Mais, quant à moi qui ne suis qu’un homme ordinaire — et bien jeune encore, — les devoirs ordinaires me suffisent. Je ne puis songer qu’à deux choses : au pauvre diable qui est dans le danger immédiat et injuste d’une mort honteuse, et aux cris et aux larmes de sa femme qui résonnent encore à mes oreilles. Je ne peux rien voir au delà, Milord. Telle est la manière dont je suis fait. Si le pays doit tomber, il tombera. Et je prie Dieu, si ceci est un aveuglement opiniâtre, de m’éclairer avant qu’il soit trop tard. »

Il m’avait écouté sans bouger et après un silence :

« Voici un obstacle inattendu », dit-il tout haut, mais comme se parlant à lui-même.

— Et comment Votre Excellence va-t-elle disposer de moi ? demandai-je.

— Si je voulais, vous savez que vous pourriez aller dormir en prison ?

— Milord, j’ai dormi dans de pires endroits.

— Eh bien, mon garçon, une chose ressort de notre entrevue, c’est que je puis compter sur votre parole. Jurez-moi que vous garderez le secret, non seulement sur ce qui s’est passé ce soir, mais sur tous les faits du meurtre d’Appin, et je vous laisse libre.

— Je vous le jure jusqu’à demain ou un jour prochain qu’il vous plaira d’indiquer, répondis-je ; je ne voudrais pas paraître trop entêté, mais si je vous donnais ma parole sans conditions, Votre Excellence aurait atteint son but en me fermant la bouche.

— Je n’ai pas l’intention de vous tromper, dit-il.

— J’en suis sûr, repris-je.

— Voyons, demain est dimanche : venez ici lundi à huit heures du matin et donnez-moi votre parole jusque-là.

— J’y consens volontiers, Milord, et quant aux paroles qui sont tombées de votre bouche, je vous jure de n’en rien répéter aussi longtemps qu’il plaira à Dieu d’épargner vos jours.

— Vous remarquerez que je n’ai pas employé les menaces ?

— J’ai reconnu là la noblesse de Votre Excellence, mais je ne suis pas si entièrement sot que je n’aie pas compris la portée de celles que vous n’avez pas prononcées.

— Eh bien, bonsoir, dit-il, puissiez-vous bien dormir, car pour moi, je n’y compte guère. »

Là-dessus, il soupira, prit une bougie et m’accompagna jusqu’à la porte de la rue.


V

CHEZ L’AVOCAT GÉNÉRAL


Le jour suivant, dimanche 27 août, j’eus l’occasion longtemps désirée d’entendre quelques-uns des fameux prédicateurs d’Édimbourg que m’avaient déjà fait connaître les récits de M. Campbell. Hélas ! il m’aurait servi tout autant d’être à Essendean écoutant le digne homme ; j’étais distrait par le tumulte de mes pensées qui me ramenaient toujours à l’entrevue de la veille. J’étais bien moins frappé des paroles du prêtre que du spectacle de la foule qui se pressait dans les églises et qui me représentait, vu mes dispositions d’esprit, le public d’un tribunal le jour des assises. J’eus surtout cette impression à West Kirk, à cause des trois rangs de galeries qu’on voit dans cette église. J’allai là dans le vain espoir d’y découvrir miss Drummond.

Le lundi matin, j’entrai pour la première fois de ma vie chez un barbier et je fus satisfait du résultat. De là, je me rendis chez lord Prestongrange, je trouvai à la porte le piquet de soldats attendant le prisonnier ; les armes brillant au soleil marquaient la rue d’une tache claire. Je cherchai du regard la demoiselle et ses montagnards, mais elle ne parut pas. J’entrai, et je ne fus pas plus tôt dans l’antichambre où j’avais attendu la première fois, que j’aperçus dans un coin James More. Il semblait en proie à une pénible inquiétude, agitant ses pieds et ses mains, fixant les yeux çà et là sur les murs de la petite chambre. Tout cela me rappela la détresse de ce misérable ; je pense que ce fut la pitié et aussi l’intérêt que je ressentais pour sa fille qui me porta à lui adresser la parole.

« Je vous souhaite le bonjour, lui dis-je.

— Et moi de même, monsieur, répondit-il.

— Vous avez un rendez-vous avec Prestongrange ?

— Oui, monsieur, et je souhaite que votre affaire avec ce gentleman soit plus agréable que la mienne.

— J’espère au moins que la vôtre sera courte, car je suppose que vous passez avant moi.

— Tous passent au contraire avant moi, dit-il, avec un haussement d’épaule. Il n’en a pas toujours été ainsi, monsieur, mais les temps sont changés. Il n’en était pas ainsi quand l’épée pesait dans la balance, et quand la vertu militaire était estimée à sa valeur. »

Il parlait du nez, ce qui me rappelait vivement les Highlanders.

« Eh bien, monsieur Mac Gregor, lui dis-je, comprenez que, pour un soldat, la chose la plus nécessaire est de savoir garder le silence et que la principale vertu est la patience.

— Vous savez mon nom à ce que je vois (il me salua les bras croisés) ; bien que moi-même j’aie défense de le prononcer, il est cependant parvenu jusqu’à vous ? Rien d’étonnant : assez souvent, j’ai regardé l’ennemi en face et lui ai jeté mon nom en défi ; nom et visage peuvent être connus de gens que je ne connais pas.

— Que vous ne connaissez pas du tout, en effet, monsieur, et que peu connaissent. Mais si cela peut vous intéresser, je m’appelle Balfour.

— C’est un joli nom, répondit-il poliment, il y a beaucoup de personnes honorables qui le portent. Et maintenant, je me souviens d’un jeune homme de ce nom qui marchait comme sergent dans mon bataillon en 1745.

— Je pense que ce devait être un frère de Balfour de Baith, répondis-je.

— Justement, monsieur ; et puisque j’ai eu pour camarade un de vos parents, permettez-moi de vous serrer la main. »

Il la prit longuement et tendrement, me jetant des regards affectueux comme s’il avait retrouvé un frère.

« Ah ! oui, reprit-il, les temps sont bien changés depuis que votre cousin et moi nous entendions les balles siffler à nos oreilles.

— Ce devait être un cousin très éloigné, dis-je sèchement, et je dois vous dire que je n’ai jamais vu ce personnage.

— Bien, bien, monsieur, peu importe, je ne crois pas vous avoir jamais vu non plus, car votre figure n’est pas de celles que l’on oublie.

— À l’époque dont vous parlez, j’étais sur les bancs de l’école.

— Si jeune ! s’écria-t-il, alors, vous ne comprendrez jamais ce que cette rencontre est pour moi ! À l’heure de l’adversité et ici dans la maison de mon ennemi, rencontrer le sang d’un de mes anciens frères d’armes ! Cela me rend du courage, monsieur Balfour, comme le son des cornemuses des Highlands. Monsieur, nous sommes plusieurs qui pouvons faire de tristes réflexions sur le passé et jusqu’à en pleurer parfois ! J’ai vécu dans mon pays comme un petit roi ; mon épée, mes montagnes et la fidélité de mes amis me suffisaient. Aujourd’hui, je suis enfermé dans un donjon sordide ! Et savez-vous, monsieur Balfour, savez-vous, monsieur, que je manque du nécessaire ! La malice de mes ennemis m’a dépouillé de tous mes biens. Je souffre, comme vous voyez, pour une accusation forgée de toutes pièces et je suis aussi innocent que vous. Ils n’osent pas me citer à l’audience et, en attendant, ils me retiennent en prison. Je souhaiterais seulement que ce fût votre cousin que j’aie rencontré, ou son frère Baith… Tous les deux, je le sais, se seraient fait un plaisir de m’aider… tandis que vous, presque un étranger… »

Je serais honteux de répéter tous les moyens qu’il employa pour m’apitoyer et les courtes réponses qu’il obtint. J’étais tenté parfois de lui fermer la bouche avec quelque menue monnaie ; mais, soit timidité pour mon compte personnel ou orgueil pour celui de Catriona ; soit parce que je ne le trouvais pas digne d’une telle fille, ou que je devinais la grossièreté de son hypocrisie, la chose me fut impossible et je subissais encore ses discours sans l’avoir complètement découragé, quand Prestongrange apparut sur le seuil de la porte et me fit entrer avec empressement dans son grand cabinet.

« Je suis occupé en ce moment, me dit-il, mais pour vous faire patienter, je vais vous présenter à mes filles dont vous avez peut-être entendu parler, car je crois qu’elles sont plus célèbres à Édimbourg que leur papa. Suivez-moi. »

Il m’introduisit dans une autre longue pièce. Je vis d’abord une vieille dame assise à un métier à broder et dans le coin de la fenêtre, trois jeunes filles, certainement les plus belles de l’Écosse.

« Voici mon nouvel ami M. Balfour », dit-il en me présentant, puis s’adressant à moi : Ma sœur miss Grant, monsieur David, qui a la bonté de tenir ma maison et sera heureuse si elle peut vous être utile ; et voici mes trois Beautés. On pourrait vous demander quelle est la plus belle des trois, et je gage que vous n’aurez jamais l’impudence de répondre comme l’honnête Alan Ramsay ! »

Toutes éclatèrent de rire à cette saillie étonnante de la part d’un père, la vieille miss Grant comme les autres. Quant à moi, connaissant la poésie à laquelle il faisait allusion, je sentis la rougeur monter à mes joues et je restai abasourdi de les voir rire tout en prenant de petits airs scandalisés.

Prestongrange profita de cet accès d’hilarité pour disparaître et je restai là comme un poisson hors de l’eau dans cette société si nouvelle pour moi. Je me rendis compte par la suite que j’étais alors terriblement rustre et je reconnais que ces demoiselles devaient être bien stylées pour avoir eu tant de patience avec moi. La tante, il est vrai, s’était remise à sa broderie et se contentait de jeter de temps en temps un regard sur nous en souriant, mais les jeunes filles et surtout l’aînée, qui était d’ailleurs la plus belle, me firent toutes les politesses possibles, auxquelles j’étais incapable de répondre. J’avais beau me dire que j’étais un jeune homme riche et bien né, que ma timidité n’avait pas de raison d’être devant ces fillettes dont la plus âgée n’était pas plus âgée que moi, et dont pas une n’était probablement aussi instruite. Mais le raisonnement n’y faisait rien et je rougissais en pensant que j’avais été rasé le matin pour la première fois.

La conversation traînait malgré tous leurs efforts, et, de guerre lasse, l’aînée s’assit à son clavecin et se mit à jouer avec talent, puis à chanter en écossais et en italien ; cela me mit plus à l’aise et me rappela l’air qu’Alan m’avait appris dans le trou où nous étions cachés près de Carriden ; j’eus la hardiesse de le chanter après m’être assuré qu’elles ne le connaissaient pas. À peine l’eus-je fini, qu’elle le chercha sur le clavier et chanta, tout en jouant avec une drôle d’expression et un accent montagnard :

Voyez, j’ai juste saisi l’air,
N’est-ce pas celui que vous avez sifflé ?

« Vous entendez, dit-elle, je compose aussi la poésie, seulement elle ne rime pas. » Et elle continua :

Je suis miss Grant, fille de l’avocat,
Vous êtes je crois David Balfour.

Je ne lui cachai pas combien son talent me charmait.

« Quel est le titre de votre chanson ? me dit-elle.

— Je ne sais pas le titre, je l’appelle la chanson d’Alan. »

Elle me regarda en face.

« Je l’appellerai la chanson de David, dit-elle, quoiqu’elle ne ressemble pas à celle que votre homonyme d’Israël jouait devant Saül, et je doute fort que ce roi l’eût appréciée, car ce n’est que de la piètre musique. Je n’aime pas l’autre nom. Ainsi, si vous désirez entendre de nouveau ce chant, il faudra me demander « la chanson de David ».

Cela fut dit avec une intonation qui me donna une secousse au cœur. Je lui posai cette question :

« Pourquoi cela, miss Grant ?

— Parce que si jamais vous veniez à être pendu je mettrais en vers vos dernières paroles et je les chanterais sur cet air. »

Cela me fit voir qu’elle était — en partie du moins — au courant de mon histoire et de mon péril. Que savait-elle au juste ? il m’était difficile de le deviner. Elle savait, en tout cas, que le nom d’Alan était dangereux et elle avait pris ce moyen pour m’avertir de ne pas le prononcer. Il était clair aussi qu’elle me croyait accusé de quelque crime. Je devinai que ses derniers mots (qu’elle avait fait suivre d’ailleurs d’une musique bruyante) lui avaient servi à arrêter la conversation, et je demeurai près d’elle, affectant d’écouter et d’admirer, mais en réalité absorbé dans mes réflexions. Cette jeune fille aimait le mystère et il y en avait certainement dans cette première entrevue que je ne pouvais discerner. Plus tard, j’appris pourtant quelque chose : les heures du samedi avaient été mises à profit, on avait interrogé mon commissionnaire, et ma visite à Charles Stewart était connue. On en avait conclu que j’étais lié avec James Stewart et Alan et qu’il y avait lieu de soupçonner une correspondance entre ce dernier et moi. De là, cette claire insinuation qui m’avait été donnée par le moyen du clavecin.

Au milieu du morceau de musique, une des jeunes misses, qui était à la fenêtre donnant sur l’impasse, appela ses sœurs en disant : « Les yeux gris sont là ! ».

Toute la famille courut aussitôt à la fenêtre et se pressa pour mieux voir.

« Venez, monsieur Balfour, me crièrent-elles, venez voir, c’est la plus belle des créatures ! Elle rôde dans la rue depuis quelques jours avec quelques misérables montagnards et pourtant elle a l’air d’une dame. »

Je n’avais pas besoin de regarder et je ne regardai ni longtemps ni deux fois. J’avais peur d’être vu par elle à la fenêtre de ce salon, pendant que son père implorait peut-être la grâce de sa vie et lorsque je venais de rejeter ses demandes de secours. Ce seul regard cependant m’avait donné meilleure opinion de moi-même et je me sentis tout à coup moins timide en face de ces demoiselles. Elles étaient belles à coup sûr, mais Catriona était belle aussi et avait du feu dans le regard. Autant la beauté des unes me glaçait, autant celle de l’autre semblait m’attirer. Je me souvenais avec quelle facilité nous avions causé ensemble ; si je ne trouvais pas maintenant un mot à dire à ces belles filles, ce devait être leur faute. Mon embarras commençait à être mêlé d’un certain degré d’amusement. En voyant la tante me sourire et les trois nièces (qui semblaient avoir les ordres de « Papa » écrits sur le front) m’entourer comme un enfant, j’aurais presque trouvé le courage de rire.

Mais bientôt « Papa » revint, toujours le même homme à l’air heureux et jovial.

« Maintenant, mes enfants, dit-il, je vais vous reprendre M. Balfour, mais j’espère que vous avez su lui persuader de revenir chez nous où je serai toujours heureux de le voir. »

Alors, chacune me fit une dernière petite phrase de politesse et je suivis Son Excellence.

Si cette visite à sa famille avait été inventée pour vaincre ma résistance, le résultat fut nul. Je n’étais pas assez simple pour n’avoir pas compris quelle piteuse mine j’avais faite et combien les jeunes filles avaient dû bâiller d’aise dès que j’avais eu le dos tourné. Je leur avais montré que je manquais de grâce et d’amabilité, il me tardait de prouver que je possédais des qualités d’un autre genre : le courage et l’énergie.

Mes souhaits allaient être largement exaucés et la scène où je devais figurer était aussi tout autre.


VI

LE CI-DEVANT COMTE DE LOVAT


Dans le cabinet de Prestongrange, un homme attendait. À première vue, je le détestai d’instinct comme on déteste une bête puante. Il était affreusement laid, mais avait l’air d’un gentleman ; ses manières étaient polies, mais on voyait qu’il pouvait être violent à l’occasion ; avec cela, une petite voix qui avait par moments des inflexions perçantes.

L’avocat général nous présenta l’un à l’autre d’une manière aimable et familière.

« Fraser, dit-il, voilà M. Balfour dont nous avons causé ensemble. Monsieur David, je vous présente M. Simon Fraser, qui a porté jadis un autre titre, mais c’est de l’histoire ancienne. M. Fraser a besoin de vous parler. »

Là-dessus, il alla s’asseoir à l’autre bout de la pièce, prit un livre dans la bibliothèque et eut l’air de le consulter.

Je me trouvai ainsi livré à un personnage auquel j’étais bien loin de penser ; car d’après les termes de la présentation, le doute ne m’était pas permis : il n’était autre que le lord dépossédé de Lovat, le chef du Grand Clan des Frasers. Je savais qu’il avait lui-même conduit ses hommes à la révolte, je savais que la tête de son père (le renard gris des Highlands)[6] était tombée pour ce fait, que les terres de famille avaient été saisies et les titres de noblesse abolis. Je ne pouvais donc concevoir ce qu’il venait faire dans la maison de Grant, je ne pouvais imaginer que, nommé magistrat, il avait fait litière de ses anciennes convictions, et s’efforçait maintenant de gagner les faveurs du gouvernement en acceptant le rôle de substitut de l’avocat général pour le crime d’Appin.

« Eh bien monsieur Balfour, qu’est-ce que j’apprends de vous ? dit-il.

— Je n’ai pas d’explications à vous donner, répondis-je ; lord Prestongrange pourra vous renseigner, il est au courant de mon affaire.

— C’est moi qui m’occupe du meurtre d’Appin, continua-t-il ; je dois siéger comme substitut de Prestongrange et d’après les pièces du procès, je peux vous assurer que vos idées sont fausses. La culpabilité de Breck est manifeste et le témoignage par lequel vous reconnaissez l’avoir vu sur la colline au moment du crime, ne fera que hâter sa condamnation à la potence.

— Il sera difficile de le pendre avant de l’avoir pris, répondis-je, et pour ce qui est du reste, je n’ai pas à discuter avec vous.

— Le duc est informé de tout ceci, reprit-il ; je viens de le voir et il s’est exprimé devant moi avec une noble liberté, comme il convient à un homme de sa valeur. Il parle de vous par votre nom, monsieur Balfour, et vous assure de sa reconnaissance si vous voulez bien vous laisser conduire par ceux qui comprennent mieux que vous vos intérêts et ceux du pays. Or, la reconnaissance n’est pas un vain mot dans cette bouche, experto crede. Je suis sûr que vous savez quelque chose de mon nom et de mon clan, du mauvais exemple donné par mon père et de sa fin lamentable, pour ne rien dire de mes propres erreurs. Eh bien, j’ai fait ma paix avec le bon duc, il est intervenu pour moi auprès de notre ami Prestongrange, et me voici de nouveau le pied à l’étrier avec de grosses responsabilités entre les mains, poursuivant les ennemis du roi Georges et prêt à venger la dernière insulte faite à Sa Majesté.

— C’est évidemment une belle situation pour le fils de votre père ! » répliquai-je.

Il fronça les sourcils et me regarda, furieux.

« Il vous plaît d’essayer de l’ironie, je crois, dit-il, mais je suis ici pour remplir mon devoir, pour m’acquitter de ma charge en conscience, et c’est en vain que vous pensez me donner le change. Laissez-moi vous le dire, pour un jeune homme d’énergie et d’ambition, un bon coup d’épaule au début vaut mieux que dix ans de travail. Le coup d’épaule est en ce moment à votre disposition ; choisissez de quel côté vous voulez être poussé, le duc s’occupera de vous avec la sollicitude d’un père.

— C’est moi qui manquerais de la docilité d’un fils, répondis-je.

— Alors, s’écria-t-il, vous supposez vraiment, monsieur, que la politique de ce pays devra céder, et être renversée par un gamin comme vous ? On a donné à cette affaire la valeur d’une épreuve. Tous ceux qui voudront prospérer dans l’avenir doivent pousser à la roue. Regardez-moi ; supposez-vous que c’est pour mon plaisir que je me suis mis dans l’odieuse situation de persécuter un homme à côté de qui j’ai tiré l’épée ? Le choix ne m’est pas laissé.

— En effet, je pense, monsieur, que vous vous êtes interdit le choix en vous mêlant à cette rébellion dénaturée, remarquai-je ; mon cas est heureusement très différent ; je suis un homme loyal et je peux regarder en face le roi ou le duc d’Argyle sans arrière-pensée.

— Ah ! c’est là que vous en venez ? Eh bien, moi, je proteste que vous êtes dans la pire des erreurs. Prestongrange a été assez poli, à ce qu’il paraît, pour ne pas mettre en doute vos allégations, mais vous devez penser que ce ne sont pas là paroles d’Évangile : vous dites que vous êtes innocent, mon cher monsieur, mais les faits vous déclarent coupable.

— Je m’attendais à cela, dis-je.

— Le rapport de Mungo Campbell, votre fuite après l’accomplissement du meurtre, votre long silence, mon bon ami, en voilà assez pour pendre un jeune taureau, fût-il David Balfour ! Je serai là ; ma voix sera entendue, je parlerai bien autrement que je ne le fais maintenant et pas à votre satisfaction, bien que cela puisse vous déplaire. Ah ! vous pâlissez, votre regard perd son assurance monsieur David ! Vous voyez la tombe et la potence plus près que vous ne pensiez.

— Je ne nie pas une faiblesse bien naturelle, dis-je, je n’en suis pas honteux ; la honte…

— La honte vous attend sur le gibet ! interrompit-il.

— Où j’aurai été devancé par le lord votre père, répliquai-je.

— Oh ! mais pas ainsi ! cria-t-il, et vous ne voyez pas encore le fond de l’affaire ! Mon père a souffert dans une grande cause et pour s’être mêlé des affaires des rois. Vous, vous serez pendu pour un vulgaire meurtre, votre part dans le crime sera d’avoir retenu la victime par une conversation ; vos complices, une bande de Highlanders. Et il peut être démontré, mon grand monsieur Balfour, il peut être démontré, et il sera démontré, que vous étiez payé pour faire le coup. Il est facile d’imaginer les regards qui courront dans la salle quand je ferai mon réquisitoire et que l’on verra que vous, un jeune homme d’éducation, vous êtes laissé corrompre jusqu’à accomplir cet acte dégradant, pour un costume neuf, une bouteille d’eau-de-vie des Highlands, et quelques pièces de cuivre.

L’apparence de vérité qu’il y avait dans ces mots tomba sur moi comme un coup de massue : des habits, une bouteille de « usquebaugh » et quelque menue monnaie, c’était bien tout ce qu’Alan et moi avions emporté d’Aucharn, et je vis que quelques-uns des compagnons de James avaient dû bavarder en prison.

« Vous voyez ? j’en sais plus long que vous ne pensiez, continua-t-il triomphant. Et quant à donner cette tournure à l’affaire, mon grand monsieur Balfour, vous ne devez pas supposer que le gouvernement de Grande-Bretagne et d’Irlande sera jamais à court de témoins. Nous avons des hommes en prison qui jureront ce que nous voudrons pour sauver leur vie, ce que je voudrai, si vous préférez l’expression. Vous pouvez maintenant deviner quelle sera votre gloire si vous choisissez de mourir ! D’un côté, la vie, le vin, les femmes et un duc pour protecteur. De l’autre, un gibet et la plus honteuse histoire à laisser à vos neveux dans l’avenir. Voyez ! s’écria-t-il d’une voix perçante, voyez ce papier que je retire de ma poche. Lisez ce nom : c’est le nom du grand David, je crois ; l’encre est à peine sèche. Devinez-vous la nature de ce document ? C’est un mandat d’arrêt et je n’ai qu’à toucher ce timbre pour le faire exécuter sur-le-champ. Une fois incarcéré à l’aide de ce papier, Dieu vous garde, car la mort est certaine. »

Je me sentais terrifié à la vue de tant de bassesse et amolli par l’horreur et l’imminence du danger. M. Simon s’était déjà félicité de mon changement de couleur ; je devais maintenant être pâle comme un linge, ma voix tremblait malgré l’effort de ma volonté.

« Il y a un gentilhomme dans cette chambre ! m’écriai-je, c’est à lui que j’en appelle ! Je remets ma vie et mon honneur entre ses mains ! »

Prestongrange aussitôt ferma son livre avec bruit.

« Je vous avais prévenu, Simon, dit-il, vous avez joué votre partie et vous l’avez perdue. Monsieur David, continua-t-il, je vous prie de croire que ce n’est pas à mon instigation que vous avez été soumis à cette épreuve. Je désire que vous sachiez que je suis heureux de vous en voir sortir avec tant d’honneur. Vous ne pouvez vous en douter, mais vous venez de me rendre un grand service. Si notre ami avait eu plus de succès que je n’en ai eu auprès de vous hier soir, on aurait pu dire qu’il connaissait mieux les hommes que moi et qu’il devrait occuper ma situation et moi la sienne ;… or, je sais que notre ami Simon est ambitieux, dit-il, en frappant légèrement sur l’épaule de Fraser. Quant à cette comédie, elle est finie, ma sympathie vous est acquise et, quelle que soit l’issue de cette malheureuse affaire, je me charge de veiller à ce qu’elle soit conduite en ce qui vous concerne avec tous les égards possibles. »

C’étaient là de bonnes paroles et je voyais d’ailleurs qu’il n’existait pas de lien entre ces deux hommes qui tous les deux étaient contre moi. Il était indéniable cependant que cette entrevue avait été conçue et peut-être préparée de concert. Mes adversaires avaient essayé d’agir sur moi par toutes sortes de moyens ; maintenant que la persuasion, la flatterie et les menaces avaient été employées en vain, je me demandais quel serait le prochain expédient ? Mes yeux du reste étaient encore troubles et mes genoux tremblaient sous moi après ce qui venait de se passer. Je ne pus que répéter la même phrase : « Je mets ma vie et mon honneur entre vos mains.

— C’est bon, c’est bon, dit Prestongrange, nous essaierons de les sauvegarder. Et, en attendant, revenons à de plus doux procédés. Vous ne garderez pas rancune à mon ami M. Simon qui a parlé selon ses fonctions. Puis, si vous aviez conçu quelque malice contre moi qui ai assisté au dialogue et eu l’air de tenir la chandelle, il ne faut pas que cette malice s’étende aux membres innocents de ma famille, qui ont grande envie de vous revoir et de faire plus ample connaissance avec vous. Je ne veux pas que les désirs de mes jolies fillettes soient déçus par ma faute. Demain, elles iront à Hope Park, où il sera très convenable que vous alliez les saluer. Venez d’abord me voir ici en cas que j’aie quelque chose à vous communiquer ; puis vous accompagnerez ces dames. »

J’aurais dû refuser du premier coup, mais j’étais hors d’état de raisonner ; j’acquiesçai donc et je pris congé sans savoir comment. Quand je me trouvai dans la rue et la porte fermée derrière moi, je m’appuyai à la muraille et fus heureux de pouvoir m’éponger le visage.

Cette horrible apparition de M. Simon demeurait dans ma mémoire comme un son persiste dans la tête quand l’oreille ne le perçoit plus. Il me venait à l’esprit toutes sortes de récits sur le père de cet homme, et sur sa fausseté ; ses innombrables et diverses perfidies me revenaient en mémoire et tout ce que j’avais entendu et lu de lui se joignait à ce que je venais d’éprouver moi-même. Chaque fois qu’elle se présentait à mon esprit, l’indigne calomnie qu’il avait essayé de clouer sur moi me stupéfiait de nouveau. Le cas de l’homme suspendu à la potence sur le chemin m’apparaissait comme à peine distinct de celui que je pouvais considérer comme le mien.

Voler un enfant de si peu que ce fût était certainement une chose méprisable pour deux hommes faits, mais telle qu’elle devait être présentée devant la Cour par Simon Fraser, ma propre histoire ne le cédait que de peu à celle-là en vilenie et en lâcheté.

La conversation de deux valets de Prestongrange sur le seuil de sa porte me rendit à moi-même.

« Joe, dit l’un, portez ce billet aussi vite que vous pourrez au capitaine.

— Est-ce pour faire revenir le « Cateran »[7] ? répondit l’autre.

— Je crois que oui ; lui et Simon le demandent.

— Prestongrange devient fou, je crois ! il ne peut plus se passer de James More.

— Ce ne sont pas nos affaires, en tout cas. »

Et ils se quittèrent, l’un pour aller faire sa commission, et l’autre pour rentrer dans l’appartement.

Cela me parut aussi mauvais que possible. J’étais à peine sorti, qu’ils envoyaient déjà chercher James More, à qui sans doute M. Simon avait fait allusion en parlant d’hommes en prison prêts à racheter leur vie par toutes sortes d’énormités. Je frémis de la tête aux pieds ; puis je me souvins de Catriona. Pauvre petite ! son père risquait d’être pendu pour faits indéniables de mauvaise conduite, et, ce qui est plus terrible encore, il paraissait disposé à sauver sa tête par la pire des hontes et le plus perfide des meurtres : le faux serment. Pour compléter nos infortunes il semblait que j’étais moi-même choisi pour être sa victime.

Je me mis à marcher lentement au hasard dominé par un besoin d’air, de mouvement et de campagne.


VII

UNE FAUTE CONTRE L’HONNEUR


J’arrivai je ne sais comment à la rue du Prince ; c’est un chemin rural qui s’avance vers le nord et domine la ville. De là, je pouvais contempler la ligne noire que formait la vieille cité se prolongeant depuis le château fort. À la vue de cette lugubre prison perchée sur son rocher au-dessus du lac et entourée d’une forêt de clochers, de pignons, de cheminées fumantes, mon cœur se gonfla dans ma poitrine. Tout jeune, je l’ai dit, j’avais été endurci au danger, mais le péril que j’avais vu de près ce matin même, au milieu de ce qu’on est convenu d’appeler la sécurité d’une grande ville, me troublait au delà de toute expression. Danger d’esclavage et de naufrage, risque de l’épée ou du coup de feu, j’avais tout affronté à mon honneur, mais ce péril concentré dans la voix perçante et la figure grasse de Simon Fraser domptait toute mon énergie.

Je m’assis à côté du lac, à un endroit où les joncs plongeaient dans l’eau, et là, je trempai mes mains et baignai mes tempes. Je sentais que si j’avais pu le faire en conservant quelque estime pour moi-même, j’aurais renoncé sur l’heure à ma téméraire entreprise, mais courage ou poltronnerie — il y avait des deux, — je me décidai à poursuivre l’aventure, j’étais trop avancé pour reculer. J’avais bravé ces hommes et je voulais continuer à les braver ; quoi qu’il pût en arriver, je tiendrais ma parole.

La conscience de ma fermeté me redonna du cœur, mais pas l’ombre d’enthousiasme. Je me sentais glacé et la vie me semblait trop triste pour être désirable. Deux personnes seulement excitaient ma pitié : moi d’abord, si seul et si perdu dans le monde, et, en second lieu, Catriona, la fille de James More. Je l’avais à peine entrevue et, pourtant, je croyais la connaître à fond. Je la savais capable de mourir d’une infamie et peut-être, à ce moment même, son père était en train de racheter sa vilaine vie en livrant la mienne. Cela formait dans ma pensée comme un lien entre la jeune fille et moi ; jusque-là j’avais pensé à elle comme à une agréable rencontre, maintenant, je lui découvrais une lugubre parenté : elle était la fille de mon ennemi et peut-être de mon futur assassin. Je me disais qu’il était dur de me voir poursuivi et persécuté depuis si longtemps pour le compte des autres et sans aucune jouissance ou compensation personnelle. En dehors de la nourriture et d’un lit pour dormir quand j’en avais le temps, à quoi me servait ma fortune ! Si je devais mourir, mes jours étaient comptés ; si je devais échapper à la potence, ils pourraient me paraître trop longs dans mon isolement.

Tout à coup, l’image de Catriona s’offrit à mon esprit avec l’expression que je lui avais vue la première fois, les lèvres entr’ouvertes. Cette pensée suffit à m’émouvoir et une force soudaine me saisit, je me levai et pris résolument le chemin de Dean. Si je devais être pendu le lendemain (et je risquais fort de passer la nuit prochaine en prison), je voulais du moins revoir Catriona et lui parler une fois encore.

L’exercice de la marche et le but de ma promenade augmentèrent mon courage, et mes idées prirent une meilleure tournure. Arrivé au village de Dean, qui occupe le fond de la vallée à côté de la rivière, je n’eus qu’à gravir la colline par un simple sentier et j’arrivai en face d’une petite maison entourée d’un jardin avec des pelouses et des arbres fruitiers. C’était là : mon cœur battait fort quand je franchis la grille, mais il s’arrêta presque de dépit quand je me trouvai face à face avec une vieille dame à la figure grimaçante et fière qui venait au-devant de moi, un fichu blanc sur la tête et un chapeau d’homme par-dessus.

« Que venez-vous faire ici ? » demanda-t-elle.

Je lui dis que je désirais voir miss Drummond.

« Que lui voulez-vous ? »

Je lui racontai notre rencontre du samedi précédent, j’ajoutai que j’avais été assez heureux pour lui rendre un léger service, ce qui m’avait valu une invitation de sa part.

« Alors, vous êtes Six pence ! s’écria-t-elle en ricanant ; quel grand cadeau ! quel brave gentilhomme ! Avez-vous quelque autre nom ou bien avez-vous été baptisé sous celui de Six pence ? »

Je lui indiquai mon nom.

« Dieu vous bénisse ! Ebenezer a donc eu un fils ?

— Non, madame ; je suis le fils d’Alexandre. C’est moi qui suis l’héritier de Sharos.

— Vous aurez de la peine à faire valoir vos droits.

— Je vois que vous connaissez mon oncle, et je suis heureux de vous faire savoir que mes affaires sont en règle.

— Mais, pourquoi venez-vous voir miss Drummond ? reprit-elle.

— Je suis venu chercher mes « six pence », madame : étant le neveu de mon oncle, il n’est pas étonnant que je sois économe.

— Allons, vous n’êtes pas encore trop niais, dit-elle avec une sorte d’approbation ; je pensais que vous n’étiez qu’un imbécile, avec vos six pence et toutes vos belles phrases. »

Je fus charmé de voir que la dame était au courant de notre conversation, ce qui me prouvait que je n’avais pas été oublié.

« Enfin, tout cela n’est qu’un prétexte, dit-elle ; dois-je comprendre que vous êtes amoureux ?

— Voilà certainement une question prématurée, répondis-je : il s’agit d’une enfant ou presque ; je suis jeune aussi, ce qui est pire, et je ne l’ai vue qu’une fois. Je ne veux pas nier, ajoutai-je en me décidant à user de franchise, que son souvenir a trotté dans ma tête depuis l’autre jour, mais je crois que j’aurais l’air d’un imbécile si je venais m’engager si tôt.

— Vous avez la langue bien pendue, à ce que je vois. Moi aussi, du reste… J’ai été assez bête pour prendre la charge de la fille de ce coquin ! une belle charge que j’ai acceptée ! mais c’est mon affaire et je saurai la remplir à ma façon. Allez-vous me dire, monsieur Balfour de Sharos, que vous épouseriez la fille de James More si son père doit finir par la potence ? Non, n’est-ce pas ? Donc, quand il n’y a pas de mariage possible, il n’y a pas à faire la cour, tenez-vous-le pour dit. Les jeunes filles sont drôles tout de même ! ajouta-t-elle en branlant la tête, et quoique vous ne puissiez pas vous en douter aujourd’hui, j’ai été jeune, moi aussi, et jolie !

— Lady Allardyce, répliquai-je (car je sais que c’est votre nom), vous faites les demandes et les réponses, et ce n’est pas un bon moyen d’arriver à être d’accord. Vous êtes cruelle quand vous me demandez si je suis disposé à épouser, au pied de la potence, une jeune fille que je n’ai vue qu’une fois. Je vous ai déjà dit que je ne serai jamais assez fou pour m’engager de sitôt ; cependant, nous ne sommes pas si loin de nous entendre ; car si je continue à aimer la jeune fille, comme tout me porte à le croire, il faudra plus que la potence pour nous séparer. Ce n’est pas ma famille qui me gênera, elle n’existe plus. Je ne dois rien à mon oncle, et si jamais je me marie, ce sera pour plaire à une seule personne : à moi-même.

— Je connais depuis longtemps ce langage, dit madame Ogilvy, c’est pourquoi sans doute j’en fais peu de cas. Il y a bien des choses à considérer. Ce James More est de mes parents (je n’ai pas à en tirer vanité), mais plus la famille est noble, plus elle compte de pendus, c’est toujours l’histoire de la pauvre Écosse ;… et si ce n’était que ça ! Pour ma part, je crois que j’aimerais mieux voir James à la potence… Ce serait du moins une fin honorable pour lui. Catriona est une bonne fille, et qui a du cœur,… qui se laisse ennuyer tout le jour par une vieille comme moi. Mais, voyez-vous, elle a son côté faible : elle est absurde quand il s’agit de son hypocrite de père ! et puis elle est folle sur la question politique, sur les Gregara, les clans des Highlands et le roi Jacques : personne sur ce point n’a d’empire sur elle… Vous dites que vous ne l’avez vue qu’une fois ?

— Je me suis mal exprimé ; je ne lui ai parlé qu’une fois, mais je l’ai vue ce matin encore d’une fenêtre de la maison de Prestongrange. »

Je dis cela un peu par ostentation et j’en fus vite puni.

« Expliquez-vous ! je croyais que c’était à la porte de l’avocat général que vous l’aviez rencontrée d’abord ? »

Je répondis qu’il en était ainsi en effet.

« Hum ! » fit-elle, puis elle ajouta d’un ton de reproche : « Je n’ai que votre parole pour savoir qui vous êtes et ce que vous êtes ! Vous assurez que vous êtes Balfour de Sharos : pour ce que je suis à même d’en juger, vous pouvez être aussi bien Balfour du diable ! il est possible que vous disiez la vérité et possible que vous mentiez. Je suis assez whig pour me tenir en paix et pour voir tous mes parents avec la tête sur les épaules, mais je ne le suis pas assez pour qu’on se moque de moi. Et, je vous le déclare sans détour, vous parlez trop des portes et des fenêtres de l’avocat général pour un homme qui vient ici courir après la fille de Mac Gregor ! Vous pourrez dire cela à lord Prestongrange, avec tous mes compliments. Et je vous souhaite le bonjour, monsieur Balfour, et bon voyage.

— Si vous me prenez pour un espion, répondis-je la gorge serrée,… si vous me prenez pour un espion !… » Je me tus, lui lançant de furieux regards, puis je la saluai et lui tournai le dos.

« Voyons, voyons, dit-elle, pour qui donc pourrais-je vous prendre, moi qui ne sais rien de vous ? Mais je vois que je me trompe et, comme je ne peux pas me battre en duel, je vous fais mes excuses. Me voyez-vous le sabre en main ! Allons, vous ne devez pas être un mauvais drôle tout de même, vous devez avoir quelques qualités. Mais, ô David Balfour, vous êtes trop campagnard ! Il faudra vous corriger de cela, assouplir votre échine et penser un peu moins de bien de vous-même. Vous aurez à apprendre que les femmes ne sont pas des grenadiers ;… mais je suis sûre que vous ne vous corrigerez pas ; jusqu’à votre dernier jour, vous ne saurez pas plus ce que sont les femmes que moi je ne sais comment on s’y prend pour vouer les truies uniquement à l’engraissement ! »

Je n’avais pas été habitué à un pareil langage dans la bouche d’une femme, les deux seules que j’eusse connues, Mme Campbell et ma mère, étaient les plus dévotes et les plus décentes personnes du monde. Je suppose que mon étonnement parut sur mon visage, car Mrs. Ogilvy partit d’un éclat de rire.

« Dieu me garde ! s’écria-t-elle, vous avez une figure angélique ! et c’est vous qui voulez épouser la fille d’un farouche Highlander ! David, mon ami, je crois que nous ferons bien de faire ce mariage, ne serait-ce que pour voir ce que seraient les rejetons ! Et maintenant, continua-t-elle, vous ne gagnerez rien à rester ici, car la donzelle est absente et je crains fort que la vieille femme ne soit pas une compagnie suffisante pour vous. D’autant plus que je n’ai personne pour défendre ma réputation et que je suis restée assez longtemps avec un séduisant jeune homme ! Vous reviendrez un autre jour pour vos « six pence », me cria-t-elle quand j’eus fait quelques pas.

Mon escarmouche avec cette dame déconcertante m’avait donné une hardiesse que je n’avais point eue encore. Depuis deux jours, l’image de Catriona était restée mêlée à toutes mes méditations, elle en faisait le fond à tel point, que je ne pouvais descendre en moi-même sans la découvrir dans un coin ; elle prenait place maintenant au premier rang, il me semblait la toucher, elle que je n’avais jamais touchée qu’une seule fois. Mon être entier s’élançait vers elle avec un élan indicible, le monde me semblait un vaste désert où les hommes marchent et se croisent comme des soldats en campagne, remplissant leur devoir chacun avec la dose de vaillance dont il est capable. Dans ce vide, Catriona était seule à m’offrir un peu de bonheur. Je me demandais cependant comment il m’était possible, dans un moment de si grand péril, de penser à une jeune fille, et d’un autre côté, en songeant à mon jeune âge, j’étais confus. J’avais en effet bien autre chose à faire ; mes études à compléter, une carrière à choisir, une place à prendre dans le monde. J’avais tout à apprendre avant de prouver à moi-même et aux autres que j’étais un homme, et je me rendais compte qu’il était malsain pour moi d’être déjà tenté par les futurs et saints devoirs du mariage. Mon éducation m’avait préparé aux choses sérieuses, j’avais été nourri du pain dur de la vérité : je savais qu’il est indigne d’être époux, celui qui n’est pas prêt aussi à être père, et pour un adolescent comme moi, le rôle de père avait l’air d’une dérision.

Arrivé à moitié chemin de la ville, j’en étais là de mes réflexions, quand je vis s’avancer vers moi une chère silhouette dont la vue doubla le trouble de mon cœur. En me rappelant combien ma langue avait eu peine à se délier le jour de notre première rencontre, j’étais sûr que j’allais maintenant être muet comme une carpe. Mais, dès qu’elle fut près de moi, mes craintes s’évanouirent, l’idée des réflexions que je venais de faire ne me déconcerta même pas, et je m’aperçus que je pouvais causer avec elle sans aucune gêne et tout aussi librement qu’avec Alan.

« Oh ! s’écria-t-elle en me voyant, vous veniez chercher vos « six pence » ? Vous les a-t-on rendus ? »

Je lui dis que non, mais que ma course ne serait pas perdue puisqu’elle était là.

« Bien que je vous aie déjà vue aujourd’hui, ajoutai-je, et je lui dis où et quand.

— Moi, je ne vous ai pas vu, dit-elle, mes yeux sont grands, mais il y en a de meilleurs quand il s’agit de voir de loin. J’ai seulement entendu chanter dans la maison.

— C’était miss Grant, l’aînée et la plus jolie des trois sœurs.

— On assure qu’elles sont toutes très belles.

— Elles pensent la même chose de vous, miss Drummond, et elles se pressaient toutes à la fenêtre pour vous voir.

— C’est dommage que je sois si aveugle, car je les aurais vues aussi. Vous étiez donc dans la maison ? Vous avez dû bien passer votre temps avec de la belle musique et de jolies demoiselles ?

— C’est justement ce qui vous trompe, car j’étais aussi malheureux qu’un poisson sur le flanc d’une montagne. La vérité est que je suis plus qualifié pour aller avec de rudes paysans qu’avec de belles dames.

— Eh bien, je le croirais aussi, dit-elle, et nous nous mîmes à rire tous les deux.

— Une chose étonnante cependant, repris-je, c’est que vous ne m’intimidez pas du tout, tandis que si je l’avais pu, je me serais sauvé quand j’étais avec miss Grant. Votre cousine me fait peur, elle aussi.

— Oh ! je pense qu’elle doit faire peur à tout le monde ! mon père lui-même la craint. »

Le nom de son père me fit tressaillir, je la regardai marchant à mes côtés, je me rappelai cet homme, le peu que je savais de lui, tout ce que j’en devinais et, le comparant à elle, je me sentis lâche de me taire.

« À propos, je l’ai rencontré, votre père, dis-je, et pas plus tard que ce matin.

— Vraiment ? s’écria-t-elle avec un accent joyeux qui sonna faux à mes oreilles, vous avez vu James More ? Vous lui avez parlé alors ?

— Certainement, je lui ai parlé. »

Je pensai que les choses allaient mal tourner, car elle me regarda avec reconnaissance.

« Oh ! merci ! dit-elle.

— Vous me remerciez pour peu », répondis-je, puis je m’arrêtai. Mais il me sembla que puisque j’étais obligé de lui taire tant de choses à ce sujet, quelques mots au moins devaient être dits.

« Nous n’avons pas causé très cordialement, repris-je : il ne me plaît guère, je vous l’avoue, je lui ai assez mal répondu et je crois qu’il est fâché contre moi.

— Je ne vois pas alors ce que vous avez à faire avec sa fille, et moins encore ce que vous avez à lui dire ! s’écria-t-elle ; je ne veux pas connaître ceux qui sont contre lui !

— Je prendrai cependant la liberté de vous dire un mot, répliquai-je commençant à trembler : peut-être que ni votre père, ni moi n’étions de bonne humeur chez Prestongrange ; je crois que tous les deux, nous y allons pour d’ennuyeuses affaires, car c’est une maison dangereuse. J’ai d’ailleurs compati à ses peines et je lui ai parlé le premier (puissé-je avoir parlé le plus sagement des deux !) ; du reste, ses affaires sont, je crois, en train de s’arranger.

— Votre amitié n’y sera pour rien, je suppose, dit-elle, et il vous sera bien obligé de votre compassion !

— Miss Drummond, m’écriai-je, je suis seul en ce monde !

— Cela ne m’étonne pas ! fit-elle.

— Oh ! laissez-moi parler ! je ne parlerai que cette fois et puis je vous quitterai, si vous voulez, pour toujours. Je suis venu aujourd’hui dans l’espoir de recueillir un mot affectueux, dont j’ai très grand besoin. Je sais que ce que je vous ai dit doit vous blesser et je le savais avant de parler. Il m’aurait été facile de vous débiter des douceurs, de vous mentir ; ne pouvez-vous concevoir combien j’ai été tenté de le faire ? Ne pouvez-vous deviner la droiture de mon cœur ?

— C’est une tâche difficile que vous me donnez là, monsieur Balfour. Je crois que nous étant rencontrés une fois, nous pouvons nous séparer bons amis comme des gens bien élevés.

— Oh ! il faut que quelqu’un croie en moi ! m’écriai-je, sans cela, je ne pourrai supporter ma peine. Le monde entier est ligué contre moi. Comment aurai-je la force de marcher vers ma terrible destinée si personne ne veut croire en moi ? C’est impossible, cet homme mourra, car le sauver sera au-dessus de mes forces. »

Elle était restée les yeux vagues, la tête en l’air, mais à ma parole et au son de ma voix, elle changea de visage.

« Que dites-vous ? demanda-t-elle ; de qui parlez-vous ?

— De mon témoignage qui peut sauver la vie d’un innocent et qu’on refuse d’entendre. Que feriez-vous à ma place ? Vous devez le savoir, vous, dont le père est en danger ? Abandonneriez-vous le malheureux ? Ils ont cherché à me corrompre et m’ont offert des montagnes et des vallées. Aujourd’hui même, un lâche m’a dit ce qu’allait être ma situation et comme quoi il irait jusqu’à me tuer et me déshonorer. On me fera passer pour complice d’un crime, on dira que j’ai retenu et fait causer Glenure pour de l’argent et de vieux habits. Ils me tueront et saliront ma mémoire. Si c’est ainsi que je dois mourir — moi à peine un homme encore, — si telle est l’histoire qui doit être contée dans toute l’Écosse ; si vous devez la croire vous aussi et si mon nom ne doit être à vos yeux qu’un objet de mépris,… Catriona ! comment aurai-je la force de faire mon devoir ? Ce n’est pas possible, c’est plus qu’on ne peut demander à un homme. »

J’avais parlé avec violence, les paroles s’échappaient de mes lèvres sans me permettre de respirer. Quand je m’arrêtai, je vis qu’elle me regardait en face avec un visage ému.

« Glenure ! C’est le meurtre d’Appin ? » dit-elle avec douceur, mais avec un accent de profonde surprise.

J’étais revenu sur mes pas pour l’accompagner et nous étions maintenant à la hauteur du village de Dean. Je m’arrêtai comme subitement foudroyé.

« Dieu puissant, criai-je, que vient-il de m’arriver ? » et je portai mes mains à mes tempes. « Qui a pu m’amener à cela ? Je suis donc ensorcelé pour avoir dévoilé une telle chose ?

— Au nom du ciel, qu’avez-vous ? s’écria-t-elle. »

— J’avais donné ma parole d’honneur ! fis-je avec un gémissement. J’avais donné ma parole d’honneur et je viens d’y manquer ! Oh, Catriona !…

— Quelles sont donc ces choses que vous n’auriez pas dû dire ? Pensez-vous que je n’aie pas d’honneur, moi, ou que je sois capable de trahir un ami ? Voici ma main droite, je jure.

— Ah ! je savais que vous êtes loyale, c’est ma faute,… Encore ce matin, j’ai tenu tête à ces hommes, j’ai affronté la mort plutôt que de mal agir et quelques heures après, je manque à ma parole en causant avec vous. « Une chose ressort de notre entrevue, m’avait-il dit, c’est que je puis compter sur votre honneur. » Où est mon honneur maintenant ? Qui me croira désormais ? Vous-même ne pourrez plus avoir foi en moi. Quelle misérable faiblesse ! mieux vaudrait la mort. »

Je débitai tout cela sur un ton lamentable, mais sans larmes ; je ne pouvais pas pleurer.

« J’en suis fâchée pour vous, dit-elle, mais vous montrez par trop de délicatesse ; je ne vous croirai plus, dites-vous ? Mais, au contraire, sachez que je me fierai à vous en tout dorénavant. Et ces hommes qui vous ont tendu des pièges ? je ne veux pas en parler ! Mais ce n’est pas le moment d’affaiblir votre courage ; ne voyez-vous pas que je vous admire comme un héros ? Vous, un garçon à peine plus âgé que moi ! Et parce que vous avez dit un mot de trop dans l’oreille d’une amie qui mourrait plutôt que de vous trahir, pouvez-vous être si désolé ? N’en parlons plus et que tout soit oublié.

— Catriona ! m’écriai-je en la regardant avec bonheur, serait-ce vrai ? Vous auriez encore confiance en moi ?

— N’en croirez-vous pas les larmes qui coulent sur mon visage ? dit-elle. Le bien que je pense de vous est vaste comme le monde, monsieur David ; ils peuvent vous pendre, je ne vous oublierai jamais ; je pourrai vieillir, mais je me souviendrai toujours de vous ! Je trouve qu’il est beau de mourir ainsi, je vous envierai ce gibet.

— Qui sait cependant ? Je ne suis peut-être qu’un enfant effrayé par des chimères ? Ils ne font peut-être que se moquer de moi ?

— C’est ce que je voudrais savoir ; dites-moi toute l’histoire. Le mal est fait maintenant, et je veux tout entendre. »

Je m’assis sur le talus et elle prit place à côté de moi, et je lui racontai tout ce qui était arrivé, sauf ce que je pensais de la conduite de son père.

« Eh bien, dit-elle quand j’eus fini, vous êtes un vrai héros et je ne l’aurais jamais deviné. Oui, je crois que vous êtes en danger. Oh ! ce Simon Fraser ! Quel homme ! Pour sa vie et un peu de sale argent, faire un tel marché !… Mais, mon Dieu, regardez le soleil ! »

Il disparaissait derrière les montagnes. Elle me pria de revenir bientôt, me serra la main et s’éloigna, me laissant dans un bien-être délicieux. Je n’étais pas pressé de réintégrer mon domicile, car j’avais la terreur d’être arrêté. Je pris quelque nourriture dans une auberge, et pendant la moitié de la nuit, j’errai dans les champs avec un tel sens de la présence de Catriona, qu’il me semblait la tenir dans mes bras.


VIII

UN DUEL


Le jour suivant, 29 août, je fus fidèle au rendez-vous chez l’avocat général ; j’avais endossé des vêtements neufs que j’avais commandés et qui venaient seulement de m’être livrés.

« Oh ! dit Prestongrange en me voyant, vous êtes bien beau aujourd’hui ; mes filles vont avoir un superbe cavalier. Allons, je vous en sais gré, monsieur David, je vous en sais gré. Je crois que nous finirons par nous entendre et que nos peines touchent à leur fin.

— Vous avez donc des nouvelles de mon affaire ? m’écriai-je.

— Au delà de vos espérances, répliqua-t-il. Votre témoignage va être accepté ; et vous pourrez, si cela vous plaît, venir en ma compagnie à l’audience qui doit être tenue à Inverary le 21 du mois prochain. »

La surprise me coupa la parole.

« En attendant, continua-t-il, je ne veux pas vous demander de renouveler votre promesse, mais je vous conseille cependant d’être très discret. Demain, votre déposition sera reçue et en dehors de cette circonstance, moins vous parlerez, plus tôt l’affaire s’arrangera.

— Je tâcherai d’être discret, dis-je ; mais je dois vous remercier pour cette heureuse solution et je le fais avec reconnaissance. Après la journée de hier, milord, cela me produit l’effet du paradis. Je peux à peine y croire !

— Vous pouvez y croire, dit-il avec douceur, et je suis très content de vous entendre me remercier, car je pense que vous pourrez sous peu me prouver votre gratitude ; — il toussa — ou même dès maintenant. — Votre déposition (quoique je ne veuille pas vous ennuyer de cela maintenant) changera sans nul doute le fond du procès pour toutes les personnes dont il s’agit, et cela me permet d’entrer avec vous dans des considérations accessoires.

— Milord, m’écriai-je, excusez-moi de vous interrompre, mais comment tout cela est-il devenu possible ? Les obstacles dont vous me parliez samedi semblaient, même à moi, tout à fait insurmontables. Comment a-t-on pu les écarter ?

— Mon cher monsieur David, répliqua-t-il, vous comprenez que même à vous, comme vous dites, il ne me siérait pas de divulguer les desseins du gouvernement ; vous devez vous contenter, s’il vous plaît, de savoir le fait lui-même. »

Il me sourit d’un air paternel tout en jouant avec sa plume, il semblait qu’il fût impossible de soupçonner cet homme d’une ombre de fausseté ; cependant, quand il prit une feuille de papier, trempa sa plume dans l’encrier, et recommença à m’adresser la parole, je ne me sentis plus aussi certain de sa sincérité et je me tins sur mes gardes.

« Il y a un point que je voudrais aborder, dit-il ; je l’ai laissé dans l’ombre avec intention, mais ce n’est plus nécessaire maintenant. Cela ne fait pas partie, bien entendu, de votre interrogatoire dont je n’ai pas à m’occuper ; ce que je vous demande est d’un ordre privé et me touche personnellement : vous dites que vous avez rencontré Alan Breck sur la colline ?

— C’est vrai, milord.

— Immédiatement après le meurtre ?

— Immédiatement.

— Lui avez-vous parlé ?

— Je lui ai parlé.

— Vous le connaissiez déjà ? dit-il négligemment.

— Je ne puis deviner quelles raisons vous avez de le supposer, Milord, mais cela est exact.

— Et quand l’avez-vous quitté de nouveau ?

— Je réserve ma réponse, répondis-je, cette question me sera posée aux Assises.

— Monsieur Balfour, dit-il, vous ne voulez pas comprendre que mes questions ne peuvent vous nuire. Je vous ai promis la vie et l’honneur ; croyez-moi, je suis un homme de parole. Vous pouvez par conséquent me répondre en toute sécurité. Vous supposez, à ce que je vois, que vous pouvez protéger Alan ; et vous me parlez de votre gratitude qui, j’ose le dire, est assez bien justifiée. Il y a là-dedans bien des considérations diverses, toutes visant le même but, et je ne croirai jamais que vous ne puissiez pas nous aider à mettre la main sur Alan si vous le vouliez.

— Milord, je vous donne ma parole que je ne puis même pas deviner où est Alan. »

Il attendit une seconde.

« Ni comment on pourrait le trouver ? » demanda-t-il.

Je demeurai devant lui muet comme un soliveau.

« Voilà la preuve de votre reconnaissance, — et il laissa passer encore un moment de silence. Eh bien, je n’ai pas de chance, reprit-il enfin en se levant, je n’ai pas de chance et nous jouons toujours aux propos interrompus. Mais c’est assez. Vous serez prévenu du jour, du lieu et du personnage qui doit vous interroger. En attendant, mes filles comptent sur vous, elles ne me pardonneraient pas de retenir leur cavalier. »

Je fus aussitôt livré aux mains de ces Grâces et je les trouvai délicieusement habillées et belles comme des fleurs.

Au moment où nous passâmes le seuil de la porte, il arriva un petit incident qui, plus tard, eut de grosses conséquences : j’entendis un fort coup de sifflet, bref comme un signal, et, regardant autour de moi, j’aperçus la tête rouge de Niel, le fils de Duncan (celui qui avait perdu la pièce de six pence destinée au tabac de James More). Une minute après, il avait disparu sans que j’eusse pu reconnaître le cotillon de Catriona, auprès de qui je le supposais être de service.

Mes trois gardiennes me conduisirent par Bristo et Bruntsfield Links, d’où un chemin menait à Hope Park, un magnifique jardin coupé d’allées sablées, avec des bancs et des tentes et gardé par un factionnaire. Le temps m’avait paru long pendant cette promenade ; les deux plus jeunes misses affectaient un air de lassitude qui me refroidissait singulièrement. La plus âgée me regardait parfois d’un air un peu moqueur et, bien que je fusse plus sûr de moi que le jour précédent, j’avais des efforts à faire pour résister à ma timidité. Arrivés dans le Park, nous nous trouvâmes aussitôt entourés d’une bande de huit ou dix jeunes gens (dont quelques-uns étaient des officiers et les autres des avocats) qui se pressaient pour saluer les jeunes beautés ; je fus présenté à tous en bonne et due forme et tous parurent très vite oublier ma présence.

Les mondains en société sont comme des animaux sauvages, ils méprisent ou ils attaquent un étranger sans la moindre civilité ou, pour mieux dire, sans la moindre humanité ; je suis sûr que si j’avais été au milieu de babouins, ils m’auraient témoigné tout autant d’égards. Quelques-uns des avocats s’érigeaient en hommes d’esprit et plusieurs des officiers en querelleurs ; il m’aurait été difficile de dire lequel de ces deux extrêmes m’était le plus antipathique. Tous avaient une manière de tenir leurs épées et les basques de leur habit qui, par jalousie, m’aurait rendu capable de tomber sur eux à coups de poing et de les chasser du Park. Je pense que, de leur côté, ils m’en voulaient beaucoup de la jolie société avec laquelle je venais d’arriver ; aussi, peu à peu, ils me devancèrent et je dus me contenter de marcher à l’arrière-garde, seul avec mes pensées. Tout à coup, cependant, je fus tiré de ma rêverie par un des officiers, le lieutenant Hector Duncansby qui, d’un air ironique, me demanda si mon nom était bien « Palfour ».

Je lui répondis que oui, mais pas très aimablement, car ses manières étaient à peine polies.

« Ah ! Palfour ! dit-il, et il répéta : Palfour ! Palfour !

— Je vois que mon nom ne vous plaît pas monsieur, lui dis-je, vexé de me laisser troubler par ce rustaud.

— Non, répondit-il, je réfléchissais seulement.

— Je ne vous conseille pas de recommencer, monsieur, je crois que vous pourriez vous en repentir.

— Avez-vous jamais entendu raconter, fit-il, où Alan Grigor trouva les pincettes ? »

Je lui demandai ce qu’il pouvait vouloir dire et il me répondit en éclatant de rire que je devais avoir trouvé le tisonnier à la même place et que je l’avais sans doute avalé.

Il n’y avait pas d’erreur et mes joues s’empourprèrent.

« Avant d’injurier les autres, dis-je, je crois que je tâcherais d’abord d’apprendre à parler correctement. »

Il me prit par la manche et, me faisant un signe de tête, me conduisit tranquillement vers la grille du Park. Mais nous ne fûmes pas plus tôt hors de vue que ses manières changèrent.

« Voilà pour vous, stupide habitant des Basses Terres », s’écria-t-il en m’envoyant un coup de poing dans la mâchoire.

Je le payai de retour ; alors il s’éloigna de quelques pas et me saluant cérémonieusement :

« Assez de coups, dit-il, je serai l’offensé, car qui oserait dire à un gentilhomme, officier du roi, qu’il ne parle pas correctement l’anglais ? Nous avons des épées dans nos fourreaux et voici King’s Park tout près. Voulez-vous marcher devant ou préférez-vous que je vous indique la route ? »

Je lui rendis son salut, je lui dis de passer devant et je le suivis. Tout en marchant, je l’entendais grommeler entre ses dents de sorte que je pouvais supposer que je l’avais vraiment offensé. Mais le commencement de la querelle était là pour démentir cette prétention ; il était manifeste qu’il était venu avec le projet de me provoquer, manifeste que je venais de tomber dans un nouveau piège de mes ennemis, manifeste enfin que, vu mon peu d’expérience, j’allais succomber dans cette rencontre.

Quand nous fûmes dans ce désert de King’s Park, je fus tenté une demi-douzaine de fois de m’enfuir à toutes jambes, tellement il m’en coûtait de montrer mon ignorance en fait d’escrime et étant tout aussi peu désireux de mourir ou même d’être blessé. Cependant, je me dis que puisque la malice de mes ennemis prenait de telles proportions, il ne me servirait à rien de me sauver ; je pensai aussi que mourir par l’épée était un progrès et valait mieux que la potence ; d’ailleurs, mon émotion et le coup que j’avais reçu m’avait mis hors d’état de courir, mon adversaire me poursuivrait et n’aurait pas de peine à m’atteindre, ce qui ajouterait la honte à mon malheur. Je continuai donc à marcher derrière lui comme un homme qui suit le bourreau et sans beaucoup plus d’espérance.

Nous atteignîmes les rochers abrupts que l’on voit dans ces parages et arrivâmes à Hunter’s Bog. Là, sur une pièce de beau gazon, mon adversaire dégaina. Nous n’avions que les oiseaux pour témoins : ma seule ressource fut de l’intimider et je fis aussi bonne figure que possible, mais sans réussir à manier mon épée, car M. Duncansby, surprenant mes fautes, s’arrêta, me regarda durement et se mit à gesticuler avec violence. Je n’avais rien vu faire de semblable à Alan et, très troublé par la pensée de la mort, je perdis tout sang-froid ; je me résignai à ma situation actuelle, mais j’aurais donné beaucoup pour pouvoir me sauver.

« Que le diable vous emporte ! » cria-t-il. Et engageant le combat, du premier coup, il fit voler mon épée et l’envoya tomber au loin dans les joncs.

Deux fois, cette manœuvre fut répétée et la troisième, quand je rapportai mon arme humiliée, je m’aperçus qu’il avait remis la sienne au fourreau et m’attendait le visage contracté et les mains croisées derrière le dos.

« Soyez damné si je vous touche ! » s’écria-t-il, et il me demanda avec violence de quel droit je me battais avec un gentilhomme du moment que je ne savais pas distinguer l’endroit de l’envers d’une épée.

Je répondis que la faute en était à ceux qui m’avaient élevé, mais qu’il devait me rendre la justice de dire que je lui avais donné satisfaction autant qu’il était en mon pouvoir et que je m’étais conduit comme un gentilhomme.

« C’est la vérité, dit-il. Je suis brave et hardi comme un lion, mais combattre sans savoir un mot d’escrime comme vous l’avez fait, je le déclare, cela me dépasse, et je regrette le coup de poing que je vous ai donné, bien que je croie que le vôtre a été plus fort, car je le sens encore. Je vous assure que si j’avais su de quoi il s’agissait, je ne me serais pas mêlé de cette affaire.

— Voilà qui est bien dit, répliquai-je, et je suppose que vous ne consentirez plus une autre fois à servir d’instrument à mes ennemis.

— Non, en vérité, Balfour, et je trouve que l’on a mal agi avec moi, c’est comme si on m’avait donné une vieille femme pour adversaire. Je le déclarerai au comte et je le provoquerai lui-même.

— Si vous saviez le motif de ma querelle avec M. Simon, vous seriez plus offensé encore d’avoir trempé dans l’affaire. »

Il jura qu’il en croyait ma parole, que tous les Lovat étaient faits de même farine et qu’ils sortaient de la meule du diable. Tout à coup, me prenant la main, il proclama que j’étais un bon garçon, qu’il était grand dommage que mon éducation eût été négligée au point de vue des armes, et que, s’il en avait le temps, il s’en occuperait lui-même avec plaisir.

« Vous pouvez me rendre un bien plus grand service, lui dis-je alors, c’est de venir avec moi chez un de mes ennemis pour attester comment je me suis conduit aujourd’hui ; voilà le vrai service, car quoiqu’il m’ait envoyé un galant homme pour adversaire, c’était certainement ma mort que désirait M. Simon. Il en enverra un second, puis un troisième, et vous pouvez juger par ce que vous avez vu de mon habileté quel sera le résultat.

— Je n’aimerais pas plus que vous cette perspective si j’avais votre âge. Mais je veux vous faire réparation et justice, Balfour, conduisez-moi. »

Nous nous mîmes aussitôt en route ; si le matin j’avais marché lentement, mes pieds au contraire étaient légers quand nous sortîmes du Park. C’était comme dans la vieille chanson : « Sûrement, l’amertume de la mort est passée. » Je me souviens que j’étais extrêmement altéré et en passant, je bus au puits de Sainte-Marguerite ; la douceur de cette gorgée d’eau me parut délicieuse. Nous allâmes à travers l’Asile, puis par Canongate et fûmes bientôt à la porte de Prestongrange. Tout en marchant, nous avions arrangé entre nous les détails de ce qui allait se passer. Le valet de pied nous apprit que son maître était chez lui, mais qu’il était occupé et que sa porte était défendue.

« Mon affaire ne durera pas plus de trois minutes et elle ne souffre point de retard, dis-je, elle n’a rien de secret et je serai même content d’avoir des témoins. »

Pendant que le domestique s’éloignait, non sans répugnance, pour s’acquitter de sa commission, nous osâmes le suivre dans l’antichambre, où l’on entendait le murmure confus de plusieurs voix dans la pièce voisine. Le fait est qu’ils étaient trois à la même table, Prestongrange, Simon Fraser et M. Erskine, shérif de Perth, et tous justement en consultation sur le crime d’Appin ; ils parurent un peu troublés par les paroles du valet, mais décidèrent de me recevoir.

« Eh bien, monsieur Balfour, qu’est-ce qui vous ramène ? et qui est cet officier qui vous accompagne ? » demanda l’avocat général.

Quant à Fraser, il se borna à regarder la table devant lui.

« Cet officier est ici pour apporter un petit témoignage en ma faveur, milord, et j’espère que vous voudrez bien l’entendre, dis-je en me tournant vers Duncansby.

— J’ai seulement ceci à déclarer, dit le lieutenant : je me suis battu aujourd’hui avec Balfour à Hunters’Bog — je le regrette maintenant, d’ailleurs ; — il s’est conduit aussi noblement que peut le souhaiter un gentilhomme. Et j’ai un grand respect pour Balfour, ajouta-t-il.

— Je vous remercie, lui dis-je, de votre honnête langage. »

Là-dessus, Duncansby fit un grand salut et se retira comme nous en étions convenus.

« En quoi cela me regarde-t-il ? demanda Prestongrange.

— Je vais en deux mots l’expliquer à Votre Excellence, répondis-je. J’ai amené ici ce gentilhomme, un officier du roi, pour me rendre justice. Maintenant que ma réputation est faite, et jusqu’à une certaine date que Votre Excellence peut deviner, il sera tout à fait inutile de dépêcher contre moi d’autres officiers, car je ne suis pas disposé à me battre contre toute la garnison du château. »

Les veines se gonflaient sur le front de Prestongrange et il me regardait avec fureur.

« Je crois que le diable a lâché ce chien de garçon dans mes jambes, s’écria-t-il, puis se tournant avec colère vers son voisin :

« Ceci est un de vos coups, Simon, s’écria-t-il, je reconnais votre main dans l’affaire et, laissez-moi vous le dire, je m’en souviendrai. Il est déloyal, quand nous étions d’accord sur un moyen, d’en employer un autre à mon insu. Comment ! vous me laissez envoyer ce garçon avec mes propres filles ! Et parce qu’il m’est échappé un mot avec vous… Fi, monsieur ! Gardez vos stratagèmes ! »

Simon était pâle comme la mort.

« Je ne veux plus servir de balle élastique entre vous et le duc, s’exclama-t-il. Arrivez à vous entendre, ou bien brouillez-vous tout à fait, mais faites-le tout seuls ! Je n’entends plus transmettre vos instructions contradictoires et être blâmé des deux côtés. Car si je voulais vous dire ce que je pense de vos affaires du Hanovre, cela vous ferait chanter. »

Le shérif Erskine avait gardé son sang-froid et il intervint doucement.

« En attendant, dit-il, je crois que nous devrions assurer à M. Balfour que sa réputation de courage est bien établie. Il peut dormir en paix. Jusqu’à la date à laquelle il a bien voulu faire allusion, il ne sera plus mis à l’épreuve. »

Sa présence d’esprit ramena les autres à la prudence et ils se hâtèrent de me congédier avec quelques vagues formules de politesse.


IX

AGITATION DANS LE PAYS DE LA BRUYÈRE


Quand je quittai Prestongrange ce jour-là, j’étais vraiment en colère. L’avocat général s’était joué de moi, il m’avait promis que ma déposition serait reçue et qu’il veillerait à ma sûreté ; or, je venais d’être la victime d’un guet-apens inventé par Simon, mais auquel, d’après ses propres paroles, lui-même n’était pas tout à fait étranger. Je comptai mes ennemis : Prestongrange, avec toute l’autorité du roi pour le couvrir, le duc si puissant dans les Highlands, enfin, Lovat qui voulait étayer sa situation par des preuves de zèle et qui tenait dans le Nord toute la caste des Vieux Jacobites découragés.

Si je me remémorais James More et la tête rouge de Neil, je pensais que j’avais peut-être un quatrième ennemi : les « Caterans » de Rob Roy qui pouvaient bien s’être ligués avec les autres. Dans de telles conjonctures, rien ne pouvait m’être plus utile qu’un bon ami ou un conseiller prudent, mais où le trouver ? Il ne manquait certainement pas de gens disposés à prendre en main mes intérêts, sans quoi Lovat, le duc et Prestongrange n’auraient pas eu besoin de chercher des expédients pour se défaire de moi ; mais comment les découvrir ? J’enrageais de penser que je coudoyais peut-être à chaque instant dans la rue des amis ignorés, sans en être plus avancé pour cela.

J’en étais là de mes réflexions, quand un monsieur m’effleura au passage, me jeta un regard significatif et tourna aussitôt dans une impasse ; c’était Stewart l’avoué. Bénissant ma bonne fortune et la réponse que me donnait la Providence, je le suivis avec empressement. Je le vis à l’entrée d’un escalier, de là, il me fit signe de nouveau et disparut à l’intérieur. Je montai après lui jusqu’au septième et je le trouvai au seuil d’une porte dont il poussa le verrou quand nous fûmes entrés. Cette maison était entièrement vide ; c’était un immeuble dont Stewart était le gérant.

« Nous allons nous asseoir par terre, dit-il, mais nous sommes ici en sûreté tout le temps nécessaire, et j’avais hâte de vous revoir, monsieur Balfour.

— Comment va Alan ? demandai-je.

— Très bien. Andie doit le prendre mercredi prochain sur la plage de Gillane. Il aurait bien voulu vous dire adieu, mais, par le temps qui court, j’ai pensé qu’il valait mieux s’abstenir de cette rencontre. Cela m’amène au point important : où en sont vos affaires ?

— On m’a annoncé ce matin que mon témoignage sera accepté et que je devrai me rendre à Inverary avec l’avocat général.

— Ouais ! s’écria Stewart, je n’en crois pas un mot !

— Moi aussi j’ai des doutes, répondis-je, mais j’aimerais à connaître les raisons des vôtres.

— Eh bien, je vous le dis sans phrases : je suis fou de colère ! Si de mes mains je pouvais renverser leur gouvernement, je le déracinerais comme un pommier mort. Je suis le conseil du comté d’Appin et celui de James Stewart, et il est de mon devoir de défendre la vie de mon parent. Écoutez ce qui se passe et je vous ferai juge. Ce qui leur importe le plus, n’est-ce pas ? c’est de vider la question d’Alan ; il ne peuvent pas poursuivre James comme complice avant d’avoir traduit Alan en justice comme principal auteur du crime ; c’est la loi stricte, on ne peut mettre la charrue devant les bœufs.

— Mais comment pourront-ils assigner Alan sans l’avoir pris ?

— Ah ! voilà ! il y a un moyen ; encore la loi stricte : il ne faudrait pas que par suite de l’évasion d’un criminel un autre pût demeurer impuni ; le moyen est alors de poursuivre l’auteur principal et de le condamner par contumace. Maintenant, suivez-moi bien : il y a quatre endroits où on peut valablement assigner un prévenu : à son domicile, dans un lieu où il a résidé quarante jours, au chef-lieu du comté où il fréquente habituellement et enfin (s’il y a des raisons de supposer qu’il a quitté l’Écosse), à la Croix d’Édimbourg et au port de Leith pendant soixante jours. Le but de cette dernière disposition est évident : c’est que les bateaux qui partent puissent porter à l’étranger la nouvelle de l’affaire et que la citation soit autre chose qu’une simple formalité. Or, prenez le cas d’Alan : d’abord, il n’a pas de domicile connu, je serais bien obligé à celui qui pourrait m’indiquer le lieu où il a vécu quarante jours de suite depuis l’année 1745 ; il n’existe pas de comté où il fréquente autrement que par occasion ; s’il a un domicile quelconque, c’est en France, à son régiment, et s’il n’a pas encore quitté l’Écosse (comme nous le savons et comme eux le devinent), il est clair qu’il ne cherche qu’à passer l’eau. Où, alors, pensez-vous qu’il doive être assigné ? Je vous le demande, vous qui ne connaissez pas la loi ?

— Mais vous venez de le dire, ici, à la Croix d’Édimbourg ou au port de Leith pendant soixante jours.

— Eh bien, vous êtes meilleur homme de loi que Prestongrange, alors, s’écria Stewart ; il a assigné Alan une fois le 25 de ce mois, le jour que vous êtes venu me voir ; une fois et c’est tout, et où ? Pas ailleurs qu’à la Croix d’Inverary, le chef-lieu des Campbell, c’est-à-dire au dernier endroit où on ait chance de le trouver. Un mot à votre oreille, monsieur Balfour : ils ne cherchent pas Alan.

— Comment ! ils ne le cherchent pas ?

— Ils ne tiennent pas à le trouver, en tout cas ! Ils ont peur qu’il ne fasse une belle défense sur laquelle l’innocence de James serait établie ; or, ils veulent la tête de James. Ce n’est pas un procès, comme vous voyez, c’est un complot.

— Cependant, Prestongrange m’a bien interrogé sur Alan, quoique, maintenant que j’y pense, il ait été assez facilement satisfait.

— Voyez-vous ! dit-il, mais ce n’est pas tout ; laissez-moi revenir au fait : on m’a rapporté que James et les témoins, les témoins, monsieur Balfour ! étaient au secret et enchaînés dans la prison du Fort William ; nul n’est admis auprès d’eux et ils ne peuvent écrire. Les témoins ! monsieur Balfour ! Avez-vous jamais vu chose pareille ? Je vous assure que le plus roué des Stewart vieilli dans la basoche n’a jamais violé la Loi avec plus d’impudence ! C’est écrit en toutes lettres dans l’Acte du Parlement de 1700 relatif aux arrestations illégales. Dès que je fus informé de cette chose inconcevable, j’envoyai une pétition au greffier du Grand Juge. J’ai eu sa réponse aujourd’hui ; la voici, voici la Justice ! »

Il me tendit un papier, le même honteux document qui fut depuis inséré dans une brochure « écrite par un témoin » et vendue au profit (ainsi qu’on le lisait sur la première page) de la pauvre veuve de James et de ses cinq enfants.

« Vous voyez, continua Stewart, il ne pouvait me refuser accès auprès de mon client, mais il se borne à recommander à l’officier de service de me laisser entrer. Recommander ! Le Grand Juge d’Écosse « recommande » ! Ne voit-on pas le but de ce langage ? Ils espèrent que l’officier sera assez bête (ou assez avisé) pour me refuser l’entrée de la prison ; j’aurai donc à revenir du Fort William ici, puis il s’écoulera un certain temps avant que je puisse obtenir une permission plus explicite et qu’on ait désavoué l’officier, « un militaire ignorant de la loi, etc. ». Je connais la chanson. Alors, le temps de retourner au Fort William et nous voilà à la veille du procès sans que j’aie pu avoir mes premiers renseignements. N’ai-je pas raison d’appeler cela un complot ?

— Cela en a tout l’air, répondis-je.

— Je vais vous le prouver mieux encore ; ils ont le droit de retenir James en prison, mais ils ne peuvent pas m’empêcher de le voir. Ils n’ont pas le droit d’enfermer les témoins, mais je devrais au moins avoir toute liberté de communiquer avec eux. Or, lisez : « Quant au reste, il refuse de donner aucun ordre aux gardiens de la prison qui n’ont en aucune manière manqué à leur devoir. » Bon sang ! Et l’Acte de 1700 ! Monsieur Balfour, cela me fait bondir !

— En bon anglais, ce papier signifie que les témoins vont rester en prison et que vous ne les verrez pas ?

— Justement ! que je ne les verrai pas jusqu’aux Assises ! s’écria-t-il, et là, j’entendrai Prestongrange parler « des responsabilités si terribles de ses fonctions et des grandes facilités accordées à la défense ». Mais c’est là que je l’attends, monsieur David ; j’ai un plan pour lui tendre un piège avec l’histoire des témoins sur le bord de la route. Nous verrons si je ne puis obtenir un semblant de justice à propos d’un militaire ignorant de la loi qui commandera le piquet de service.

C’était effectivement par la connivence d’un officier que M. Stewart avait pu voir les témoins sur le bord de la route près de Tynedrum.

« Il ne faut s’étonner de rien dans cette affaire, dis-je.

— Je n’ai pas fini pourtant ! Voyez ceci (et il me tendit un imprimé tout fraîchement sorti de la presse). C’est l’acte d’accusation ; voici la signature de Prestongrange au bas de la liste des témoins et je n’y découvre pas le nom de Balfour. Mais ce n’est pas la question. Qui, pensez-vous, a dû payer l’impression de ce papier ?

— Je suppose que c’est le roi ?

— Eh bien, c’est moi ; il a bien été imprimé par et pour les Grant, les Erskine et cette canaille de Simon Fraser, mais devais-je, moi, en avoir une copie ? Pas le moins du monde. Il fallait d’après eux que j’arrivasse devant la Cour sans avoir connu les charges.

— N’est-ce pas contraire à la loi ?

— Non, mais c’est une faveur si naturelle et si constamment accordée que, jusqu’à cette affaire sans nom, personne n’aurait songé à la contester. Maintenant, admirez la main de la Providence ! Un étranger entre par hasard dans l’imprimerie de Fleming, aperçoit une épreuve sur le parquet, la ramasse et me l’apporte. C’était justement l’acte d’accusation. Je l’ai fait imprimer aux frais de la défense : sumptibus mœsti rei. Vit-on jamais chose pareille ! Voilà le secret dévoilé maintenant ! Mais pensez-vous que j’aie le cœur de me réjouir, quand il y va de la vie de mon parent ?

— Je crois, en effet, que vous n’en avez guère envie, répliquai-je.

— Et maintenant que vous savez tout, vous comprenez pourquoi je vous ris au nez quand vous me dites que votre témoignage sera accepté ? »

C’était mon tour. Je lui racontai en abrégé les offres de Simon et sa manière d’agir avec moi, l’incident du duel et la scène qui avait eu lieu chez Prestongrange au retour du Park. Je ne lui dis rien de ma première conversation avec l’avocat général, à cause de ma promesse.

Tout le temps que dura mon récit, Stewart m’écouta en branlant la tête comme un automate. À peine eus-je terminé, qu’il me donna son opinion d’un mot qu’il accentua.

« Dis-pa-rais-sez, dit-il.

— Je ne puis prendre ce conseil au sérieux, répondis-je.

— Je vous y forcerai bien ! D’après ce que je vois, vous disparaîtrez d’une façon ou de l’autre. Et cela en dehors du procès. L’avocat général, qui n’est pas sans un reste de conscience, a réussi à sauver votre tête. Il a refusé de vous inculper dans l’affaire et aussi de vous faire assassiner, voilà l’explication de leur querelle, car Simon et le duc n’ont pas plus de parole pour leurs amis que pour leurs ennemis. Vous ne serez donc ni accusé ni tué, mais je me trompe fort, ou vous serez enlevé et emmené au loin comme lady Grange. Je suis prêt à le parier ! Voilà leur expédient.

— Vous m’y faites penser ! m’écriai-je, et je lui racontai le coup de sifflet et l’apparition de la tête rouge de Neil.

— En quelque lieu que soit James More, rappelez-vous qu’il a toujours près de lui un fripon. Son père n’était pas si mauvais que lui, quoique souvent en contravention, et pas assez ami de ma famille pour que je perde mon temps à le défendre. Mais quant à James, c’est un animal et un goujat. Je n’aime pas plus que vous l’apparition de cette tête rouge, c’est un danger ; fi ! cela sent mauvais ! C’était le père Lovat qui s’était chargé de l’affaire de lady Grange ; si c’est le fils qui s’occupe de la vôtre, cela ne sortira pas de la famille. Pourquoi James More est-il en prison ? Le même délit : enlèvement. Ses hommes doivent avoir la pratique de la chose ; il les prêtera à Simon, et la première nouvelle que nous apprendrons un de ces jours, sera que James aura été acquitté ou bien qu’il aura réussi à tromper la surveillance de ses gardiens et se sera échappé ; quant à vous, vous serez à Benbecula ou à Applecross.

— Vous mettez les choses au pire…

— Ce que je veux, continua-t-il, c’est que vous disparaissiez avant qu’ils aient le temps de mettre la main sur vous. Cachez-vous jusqu’au moment du procès et alors, tombez sur eux au moment où ils ne penseront plus à vous. En admettant, bien entendu, que votre témoignage ait assez d’importance pour qu’il vaille la peine de courir les risques.

— Je puis vous dire une chose, monsieur Stewart, j’ai vu l’assassin et ce n’était pas Alan.

— Alors, grâces à Dieu, mon cousin est sauvé ! s’écria-t-il. Vous avez sa vie au bout de votre langue ; rien ne doit être épargné pour vous amener à l’audience ! — Il se mit à vider ses poches sur le plancher. — Voilà tout ce que j’ai sur moi, continua-t-il, prenez-le, vous pourrez en avoir besoin avant la fin. Partez ! descendez tout droit cette impasse, vous trouverez à son extrémité un sentier qui mène à Lang Dykes, et pour l’amour de Dieu, qu’on ne vous voie plus à Édimbourg jusqu’à ce que l’instruction de la cause soit finie.

— Où puis-je aller, alors ?

— C’est ce que je ne saurais vous dire malheureusement ! tous les endroits que je pourrais vous indiquer seraient justement peut-être ceux où on vous chercherait… Suivez donc votre inspiration et que Dieu vous conduise ! Quatre jours avant l’ouverture des Assises, c’est-à-dire le 17 septembre, nous nous rencontrerons à King’s Arms dans le comté de Stirling ; et si vous avez réussi à vous cacher jusque-là, je trouverai un moyen pour vous faire arriver à Inverary.

— Une question encore : ne puis-je revoir Alan ? »

Il sembla hésiter. « Hum ! dit-il enfin, j’aimerais mieux vous répondre que non, mais je ne puis vous taire qu’Alan le désire autant que vous, et qu’il sera caché cette nuit, comme il le fait depuis quelque temps, dans les environs de Silvermills, dans l’espoir que vous irez. Si vous êtes bien sûr de n’être pas suivi, monsieur Balfour (mais assurez-vous-en !), cachez-vous dans un bon endroit et observez le chemin pendant une heure entière avant de vous y risquer. Ce serait une terrible affaire si tous les deux vous veniez à être pris ! »


X

L’HOMME À LA TÊTE ROUGE


Il était à peu près trois heures et demie quand j’arrivai à Lang Dykes, mais je n’avais pas d’autre idée en tête que d’aller à Dean. J’aurais dû pourtant m’en garder comme de la dernière imprudence ; la demeure de Catriona, alors que je soupçonnais ses parents, les Mac Gregor, d’être employés contre moi, était un lieu dangereux pour le moment. Mais j’étais jeune, je commençais à être très amoureux, aussi je sacrifiai rapidement la raison à mon désir. Je pris cependant une précaution. Arrivé au haut d’une côte, je me jetai dans un champ d’orge et j’attendis. Au bout d’un moment, un homme passa sur le chemin. Il avait la tournure d’un Highlander, mais je ne l’avais jamais vu. Un moment après, parut Neil à la tête rouge. Puis une charrette de meunier et après cela, plus rien que des paysans. J’en avais assez vu pour changer mes projets, mais mon cœur m’entraînait vers Catriona. Je me persuadai que si Neil se trouvait sur cette route, c’est qu’elle conduisait à la maison de la fille de son chef ; quant à l’autre Highlander, si je devais me troubler à la vue de tous ceux que je rencontrerais, je ne pourrais jamais aller nulle part. Ayant tranché la question, je me hâtai et j’arrivai un peu avant quatre heures chez Mrs Drummond Ogilvy.

Les deux femmes étaient dans la maison ; la porte était ouverte ; en les voyant, j’ôtai mon chapeau :

« Voici un jeune homme qui vient chercher six pence », m’écriai-je, pensant plaire ainsi à la veuve. Catriona accourut au-devant de moi et, à ma grande surprise, la vieille dame fut tout aussi aimable. J’appris plus tard qu’après ma première visite, elle avait dépêché un homme à Rankeillor qu’elle savait voisin de Shaws, et qu’elle avait reçu en réponse une lettre de mon ami pleine d’éloges sur mon compte.

Mais eussé-je lu cette lettre, je n’aurais pas compris davantage les secrets desseins de la dame.

« Il est possible, me dit-elle, que vous ayez été élevé à la campagne, mais vous êtes bien moins campagnard que je ne l’avais cru d’abord. Vous avez les manières du monde. »

Sa façon d’être avec moi était entièrement différente, elle me témoignait presque de l’amitié. Enfin, je compris qu’elle avait envie de me marier à sa cousine, moi, un jeune homme imberbe, mais qui étais quelque chose comme un laird[8], à Lothian !

« Monsieur Six pence soupera avec nous, Catriona, dit-elle, courez le dire aux servantes. »

Lorsque nous fûmes seuls, elle se donna toute la peine possible pour me plaire, s’y prenant habilement et, sous le couvert de la plaisanterie, m’appelant Six pence, mais d’un ton flatteur et aimable.

Quand Catriona revint, son but fut encore plus évident et elle se mit à me vanter les qualités de la jeune fille comme un maquignon ferait pour un cheval. J’étais vexé de voir qu’elle me croyait si nigaud ; je voyais bien que Catriona n’était pour rien dans ce manège, et par moments, je me demandais pourtant si toutes les deux ne seraient pas d’accord pour mettre le grappin sur moi. Je restai sombre et grincheux entre elles.

Enfin, mistress Ogilvy eut la bonne idée de nous laisser seuls ; mes soupçons étaient éveillés et j’avoue qu’il est difficile parfois de les calmer, mais je ne pus jamais regarder Catriona en face sans être certain de sa sincérité.

« Je ne dois pas vous interroger ? demanda-t-elle vivement, dès que sa cousine fut sortie.

— Oh si ! aujourd’hui, je peux parler sans scrupules, je suis délié de ma promesse et après ce qui s’est passé ce matin, je me serais bien gardé de la renouveler.

— Dites vite alors, ma cousine ne sera pas longtemps absente. »

Je lui contai l’histoire du lieutenant depuis le premier mot jusqu’au dernier, la rendant aussi drôle que possible et, vraiment, il y avait matière à plaisanter dans cette sotte aventure.

« Je vois, dit-elle, que vous n’avez pas plus de succès avec les hommes qu’avec les belles dames ! Mais à quoi pensait votre père de ne pas vous avoir appris à manier l’épée ? Je n’ai jamais rien vu de pareil, c’est on ne peut plus roturier !

— C’est on ne peut plus gênant pour moi, en tout cas, et je regrette que mon père, le brave homme ! ait eu l’idée de m’apprendre le latin au lieu de l’escrime. Mais, vous voyez, je fais ce que je peux, je ne bouge pas plus que la femme de Loth et je laisse tirer sur moi.

— Savez-vous ce qui me fait sourire ? dit-elle. Eh bien, voici : telle que je suis faite, je crois que j’aurais dû être un garçon. Dans le secret de mes pensées, c’est toujours ce que je suis. Quand je rêve, je me vois sur le champ de bataille et là, forcément, je m’aperçois que je ne suis qu’une fille et que je ne sais pas tenir une épée, ni m’en servir ; alors, mon rêve est tout à refaire : la bataille est finie et j’ai gagné tout de même, comme vous avec le lieutenant, et je redeviens un beau parleur, toujours comme monsieur David Balfour !

— Vous êtes une jeune fille sanguinaire, dis-je en riant.

— Non ; je sais qu’il faut filer, coudre et broder, mais s’il n’y avait que cela à faire dans le monde, vous conviendrez, je pense, que ce serait peu récréatif ? Ce n’est pas que j’aie envie de tuer, je suppose ! Avez-vous jamais tué quelqu’un, monsieur David ?

— Oui, j’ai tué par force ; deux fois, pas moins ; et je ne suis qu’un enfant, et je devrais être encore sur les bancs de l’école. Pourtant, je n’ai pas eu de remords d’avoir versé le sang.

— Mais qu’avez-vous éprouvé… après ?

— Je me suis assis et j’ai pleuré.

— Cela ne m’étonne pas, s’écria-t-elle, je sais d’où venaient vos larmes. Certes, je ne voudrais pas tuer, mais je voudrais être Catherine Douglas qui passa elle-même son bras dans les tenons du verrou qui devait le briser. N’aimeriez-vous pas à mourir ainsi pour votre roi, monsieur David ?

— Je vous avouerai franchement que mon affection pour mon roi ne va pas jusque-là, et j’ai vu la mort d’assez près déjà pour apprécier un peu la vie.

— Voilà bien le caractère des hommes ! Seulement, il faut apprendre l’escrime, je n’aimerais pas avoir un ami qui ne saurait pas se battre. Ce n’était donc pas avec une épée que vous avez tué ces deux hommes ?

— Non, en vérité, mais avec une paire de pistolets et encore parce que j’étais tout près d’eux, car je ne suis pas plus fort au pistolet qu’à l’épée. »

Elle me fit alors raconter notre bataille sur le brick que j’avais omise dans mon premier récit.

« Oui, dit-elle, vous êtes brave, et quant à votre ami, je l’admire et je l’aime.

— Personne ne peut s’empêcher de l’aimer, m’écriai-je : il a ses défauts comme les autres, mais il est brave et il est bon ; Dieu le bénisse ! Ce serait un triste jour que celui où j’oublierais Alan ! » Son souvenir et la pensée qu’il ne dépendait que de moi de le revoir cette nuit même, m’avait ému.

« Mais je perds la tête ! J’oublie de vous apprendre les nouvelles ! Et elle me parla d’une lettre de son père qui avait obtenu la permission de la voir et lui donnait rendez-vous pour le lendemain au Château, où il avait été transféré ; ses affaires étaient en bonne voie. Cela vous est indifférent, je le vois, ajouta-t-elle, vous avez des préjugés contre mon père sans le connaître.

— J’en suis à mille lieues, et je vous donne ma parole que je me réjouis de vous voir rassurée sur son compte. Si ma figure s’est quelque peu assombrie quand vous avez annoncé que ses affaires s’arrangeaient, c’est que nous sommes plutôt à une époque peu propice aux arrangements. Les personnages au pouvoir sont de trop vilaines gens pour qu’on puisse désirer traiter avec eux. J’ai encore Simon Fraser sur le cœur, vous savez.

— Oh ! s’écria-t-elle, vous n’allez pas comparer ces deux individus ! et vous devez savoir que Prestongrange et mon père sont du même sang.

— Je ne l’ai jamais su.

— Comme vous êtes ignorant ! On appelle les uns Grant et les autres Mac Gregor, mais ils appartiennent au même clan. Ils sont tous descendants d’Appin, dont notre pays tire son nom.

— Quel pays ?

— Mais, le vôtre et le mien, monsieur David.

— C’est le jour des découvertes, à ce qu’il paraît : j’avais toujours cru que mon pays s’appelait « l’Écosse ».

— Écosse est le nom en usage aujourd’hui pour désigner ce pays, répondit-elle, mais le vrai, l’ancien nom de cette terre que nous foulons de nos pieds et dont nos os sont formés, c’est Alban. C’est Alban que nos pères la nommaient quand ils combattaient pour elle contre Rome ; et c’est ainsi qu’on l’appelle encore dans votre propre langue que vous ne parlez plus.

— C’est vrai, dis-je, et que je n’ai jamais parlée et, vraiment, je manque de courage pour l’apprendre.

— Mais vos grands-pères l’ont parlée ! toutes les générations les unes après les autres ; elle était chantée auprès des berceaux alors qu’il n’était question ni de vous ni de moi ! Votre nom la rappelle encore ! Ah ! si vous la saviez, cette langue, vous me trouveriez tout autre pour vous, le cœur parle dans cette langue ! »

Peu après, on se mit à table, le repas fut excellent, servi dans de vieille argenterie et arrosé de bon vin, car Mrs Ogilvy était riche. Nous causâmes gaiement, mais dès que je vis le soleil baisser à l’horizon et les ombres s’allonger de droite et de gauche, je me levai pour prendre congé.

J’étais décidé à revoir Alan et il m’était utile de reconnaître le bois à la lumière du jour. Catriona m’accompagna jusqu’à la grille du jardin.

« Serai-je longtemps sans vous revoir ? demanda-t-elle.

— Je ne puis vous le dire ; je le crains. Jamais peut-être !

— Cela se pourrait,… dit-elle ; le regretteriez-vous ? »

J’inclinai la tête en la regardant.

« Moi aussi, reprit-elle, je ne vous ai pas vu souvent, mais je vous estime ; vous êtes loyal, vous êtes brave ; je suis sûre que vous deviendrez un homme de cœur. Je serai fière d’apprendre vos belles actions. Si vous ne réussissez pas, si ce que vous craignez arrive, oh ! alors, songez que vous avez une amie. Longtemps après votre mort, quand je serai une vieille femme, je raconterai à mes petits-enfants l’histoire de David Balfour et je pleurerai sur vous. Je raconterai comment nous nous sommes séparés ce soir, ce que je vous ai dit,… ce que je vous ai fait… Dieu soit avec vous et vous guide, monsieur Balfour, telle est la prière de votre petite amie. « Oui, voilà ce que je lui ai dit, leur raconterai-je, et voilà ce que je lui ai fait ». En même temps, elle me prit la main et la baisa.

Je fus tellement surpris, que je poussai un cri, comme si elle m’avait brûlé.

La rougeur envahit aussitôt son visage, elle me regarda et fit un signe de tête.

« Oui, monsieur David, dit-elle, voilà ce que je pense de vous, le cœur accompagne les lèvres. »

Je pus lire sur ses traits le courage chevaleresque qui sied aux enfants des braves, mais pas d’autre sentiment ; elle avait baisé ma main comme elle avait baisé celle du prince Charles, avec plus de passion peut-être.

Mais rien auparavant ne m’avait fait sentir à quel point j’étais amoureux, ni combien il me serait difficile de le lui faire comprendre ! Je pouvais me dire pourtant que j’avais avancé mes affaires : son cœur avait battu un instant à l’unisson du mien.

Après l’honneur qu’elle venait de me faire, je ne pouvais plus me contenter de quelques mots de banale politesse, mais j’avais peine à parler, ma voix tremblait et les larmes étaient près de jaillir.

« Je remercie Dieu de votre bonté, ma chérie, lui dis-je à voix basse. Adieu ma petite amie », ajoutai-je, lui donnant le nom qu’elle-même s’était donnée. Puis je saluai et je la laissai.

Le chemin que je devais suivre descendait la vallée de Leith River vers Scotbridge et Silvermills : un sentier conduisait au bas de la colline, le ruisseau chantait dans le fond. Les rayons du soleil couchant frappaient parmi les grandes ombres ; et comme la vallée tournait souvent, c’était comme un nouveau spectacle et un nouveau monde à chaque détour. Le souvenir de Catriona et l’espoir de retrouver Alan me donnaient des ailes ; le paysage, d’ailleurs, l’heure si poétique du soir, le murmure de l’eau, tout me semblait délicieux ; je ralentis à dessein le pas pour avoir le temps de promener mes regards sur tout ce qui m’entourait. La Providence le permit sans doute ainsi, car tout à coup, j’aperçus un peu en arrière de moi une tête rouge parmi les buissons.

La colère me saisit et je revins sur mes pas aussitôt.

Le buisson touchait le chemin, de sorte que je me préparai à une attaque. Rien de pareil n’arriva, personne ne parut et cela me fit craindre pis encore. Il faisait jour, mais l’endroit était extrêmement solitaire ; puisque mes ennemis laissaient passer cette belle occasion de s’emparer de moi, il était clair qu’ils cherchaient un autre gibier que David Balfour. Les vies de James et d’Alan me semblèrent à ce moment peser lourdement sur moi.

Je continuai ma marche et trouvai Catriona encore seule dans le jardin.

« Catriona, dis-je, vous me voyez de retour.

— Et avec un autre visage, fit-elle étonnée.

— Je réponds de la vie de deux hommes en plus de la mienne. Ce serait un péché et une honte de ne pas agir avec prudence. J’avais hésité à venir ici ; il ne faudrait pas que ma visite devînt funeste à mes amis.

— Je sais quelqu’un qui en serait plus désolé que vous, s’écria-t-elle, et qui n’aime guère vous entendre parler ainsi. Qu’ai-je fait pour vous en donner le droit ?

— Oh ! vous, rien ; mais vous n’êtes pas seule, répliquai-je, je viens d’être suivi et je peux vous dire le nom de celui qui me suit ; c’est Neil, fils de Duncan, votre homme ou celui de votre père.

— Vous devez vous tromper ! s’écria-t-elle en pâlissant. Neil est à Édimbourg occupé pour le service de mon père.

— Je ne le sais que trop, mais quant à être à Édimbourg en ce moment, je puis vous prouver le contraire. Vous avez sûrement quelque signal, un signal d’appel pour le faire venir en cas de danger s’il est à portée des yeux ou des oreilles ?

— Comment savez-vous cela ? demanda-t-elle.

— Par un talisman magique que Dieu m’a donné à ma naissance et qui s’appelle le bon sens. Ayez la bonté de faire votre signal et je vous montrerai la tête rouge de Neil. »

Je parlais avec amertume et vivacité, car j’avais le cœur gros ; je me blâmais, je la blâmais aussi et je nous détestais tous les deux : elle, pour la vile troupe dont elle dépendait, moi, pour ma folie d’avoir risqué ma tête dans ce guêpier.

Catriona mit deux doigts à ses lèvres et siffla : une belle note claire aussi pleine que celle qu’aurait pu donner un rude laboureur.

Un moment, nous attendîmes en silence, j’allais lui demander de répéter le signal quand j’entendis du bruit dans le fourré. Je montrai la direction en souriant et presque aussitôt Neil sauta dans le jardin. Ses yeux brillaient et il avait un « couteau noir » (comme on dit dans les Highlands) ouvert à la main. Me voyant à côté de sa maîtresse, il s’arrêta comme foudroyé.

« Il est venu à votre appel, dis-je ; jugez s’il était à Édimbourg et quelle était la nature de son service près de votre père. Demandez-le-lui, du reste. Si nous devons, mes amis et moi, périr de la main d’un homme de votre clan, au moins, que je sache à quoi m’en tenir. »

Elle se mit à lui parler avec émotion, mais en gaélique. En me souvenant de la politesse d’Alan dans les mêmes circonstances, j’étais près de rire tout haut de dépit. Voyant mes soupçons et à un tel moment, elle aurait dû parler anglais.

Ils discutèrent à plusieurs reprises, et je pus voir que, malgré son obséquiosité, Neil était en colère.

Enfin, elle se retourna vers moi.

« Il jure qu’il n’y a pas de complot, dit-elle enfin.

— Catriona, répondis-je, croyez-vous à la parole de cet homme ? »

Elle fit un geste de désespoir, se tordant les mains.

« Comment puis-je savoir ? s’écria-t-elle.

— Mais moi, je dois savoir ! je ne peux continuer à errer dans la nuit avec la responsabilité de la vie de deux hommes. Catriona, essayez de vous mettre à ma place comme j’essaie de me mettre à la vôtre, j’en prends Dieu à témoin ! Voilà des paroles qui n’auraient jamais dû être échangées entre nous, j’en ai le cœur navré ! Voyons, retenez cet homme ici jusqu’à deux heures du matin et je me charge du reste ; nous allons l’éprouver de cette façon. »

Elle se remit à lui parler en gaélique.

« Il assure qu’il a une commission à faire pour mon père », dit-elle.

Elle était plus pâle que jamais et sa voix tremblait malgré elle.

« Tout est clair alors, m’écriai-je, et que Dieu pardonne aux méchants ! »

Elle ne répondit rien et continua à me regarder avec la même figure blême.

« Voilà une belle affaire, repris-je ; suis-je donc destiné à tomber dans ce piège et les deux autres avec moi ?

— Oh ! que dois-je faire ? s’écria-t-elle, puis-je aller contre les ordres de mon père, lui qui est en prison et en péril de la vie ?

— Nous pouvons exagérer, lui dis-je ; c’est aussi un mensonge peut-être, il se peut qu’il n’ait pas d’ordres, tout peut être arrangé par Simon, et votre père n’en rien savoir. »

Elle fondit en larmes entre nous deux et mon cœur battait fort, car je voyais que cette pauvre fille était dans une terrible situation.

« Écoutez, dis-je enfin, gardez-le une heure seulement, et je vais courir la chance, en vous remerciant, encore ! »

Elle me tendit la main.

« Laissez-moi une bonne parole, implora-t-elle avec un sanglot.

— Une heure entière alors ? répondis-je en gardant sa main dans la mienne ; trois vies en dépendent, ma chère !

— Une heure entière », dit-elle, priant Dieu tout haut de lui pardonner.

Je trouvai qu’il n’était que temps de partir et je disparus.


XI

LE BOIS DE SILVERMILLS


Je pris ma course à travers la vallée jusqu’à Stockbridge et Silvermills. Voici quelles indications m’avaient été données pour rencontrer Alan : « Chaque nuit, de minuit à deux heures, dans un petit bois à l’est de Silvermills et au sud de la prise d’eau du moulin. » Je trouvai facilement le bois sur une pente escarpée, avec le ruisseau rapide et profond dans le bas ; là, je commençai à marcher moins vite et à réfléchir sur ce que j’allais faire. Je m’aperçus que je n’avais conclu qu’un sot marché avec Catriona ; il n’était pas probable que Neil eût été envoyé seul pour accomplir sa mission, il pouvait seulement être le seul homme de la troupe appartenant au personnel de James More ; dans ce cas, il était possible que j’eusse contribué à la perte du père de Catriona sans me sauver moi-même.

À dire vrai, aucune des deux hypothèses ne me plaisait : si, en retenant Neil, la jeune fille avait nui à son père, je savais qu’elle ne se le pardonnerait jamais ; si, d’autre part, j’étais poursuivi par les camarades de Neil, n’allais-je pas causer la perte d’Alan ?

J’étais arrivé à la lisière ouest du petit bois quand ces réflexions me frappèrent comme d’un coup de massue. Mes pieds s’arrêtèrent d’eux-mêmes et mon cœur cessa de battre.

Quelle folle partie suis-je en train de jouer ? pensai-je, et je tournai sur mes talons avec l’idée d’aller me cacher n’importe où !

Je me trouvais alors en face du village de Silvermills ; le sentier passait tout auprès en faisant un crochet, mais je le dominais d’un bout à l’autre, et, Highlander ou Lowlander, personne n’était en vue. C’était là une chance dont Stewart m’avait recommandé de profiter ; je me mis à courir le long du ruisseau jusqu’au delà du bois, du côté est, puis, le traversant par le milieu, je retournai à la lisière ouest d’où je pouvais avoir l’œil sur le sentier sans risquer d’être aperçu ; il était toujours désert et l’espoir me revint.

Pendant plus d’une heure, je demeurai caché sur la lisière du bois et ni lièvre ni aigle n’aurait pu surveiller les environs mieux que moi ! Le soleil était couché, mais le ciel était encore lumineux ; bientôt, l’obscurité augmenta, les distances et les formes des objets commencèrent à se confondre et le guet devint difficile. Tout ce temps, je n’avais pas entendu le moindre bruit de pas venant de l’est de Silvermills, et les rares individus qui étaient passés dans la direction ouest étaient d’honnêtes paysans revenant des champs avec leurs femmes. En admettant que je fusse traqué par les plus fins limiers d’Europe, il leur était impossible de deviner où je me trouvais. Alors, m’enfonçant un peu plus dans le bois je m’étendis pour attendre Alan.

J’avais pris de grandes précautions, j’avais observé non seulement le chemin, mais tous les buissons et les champs des environs ; cela n’était plus possible maintenant, car la nuit était tout à fait tombée. La lune luisait à peine dans le bois ; partout, régnait le silence absolu de la campagne, et une fois couché sur le dos, j’eus tout le temps d’examiner ma conduite.

Deux choses me vinrent d’abord à l’esprit, en premier lieu, que je n’aurais pas dû me rendre à Dean ; puis, qu’y étant allé, je ne devrais pas en ce moment être couché en cet endroit. Ce lieu où Alan viendrait était justement celui que la raison aurait dû m’interdire : je le reconnaissais et, cependant, je ne bougeais pas. Je pensais à l’épreuve à laquelle j’avais soumis Catriona il y avait à peine une heure, et comme quoi j’avais un peu abusé du danger d’Alan pour la décider à retenir Neil au risque d’exposer son père à la colère de Simon. J’étais donc doublement coupable maintenant en demeurant à cette place, puisque je risquais de faire prendre mon ami. Jusque-là, le témoignage de ma conscience avait soutenu mon courage. Mais ce n’était plus le cas, et je me sentis livré aux plus folles terreurs. Tout à coup, je me levai en proie à une forte tentation : Si, de ce pas, j’allais trouver Prestongrange ? Je pourrais sans doute le rejoindre encore malgré l’heure avancée, je lui ferais une soumission complète. Qui donc pourrait m’en blâmer ? Ce ne serait pas Stewart l’avoué, je n’aurais qu’à lui dire que j’avais été suivi et, voyant l’impossibilité de me tirer d’affaire, que j’avais abandonné la partie. Ce ne serait pas Catriona ; pour elle, j’avais une réponse toute prête : Je n’avais pu supporter l’idée qu’elle eût fait courir un danger à son père à cause de moi. Je pouvais donc ainsi vaincre comme en me jouant toutes les difficultés qui m’avaient assailli ; je pouvais me délivrer de tout soupçon injurieux au sujet du meurtre d’Appin ; ne plus avoir rien à démêler avec tous ces Stewart, ces Campbell et tous les whigs et tories de la terre ! Vivre dès lors à ma guise, jouir en paix de ma fortune et employer quelques heures de ma jeunesse à courtiser Catriona : ce serait en tout cas une occupation plus agréable que de courir les bois, d’être poursuivi comme un malfaiteur et de recommencer la vie de misère que j’avais menée pendant ma fuite avec Alan[9].

Cette capitulation me parut honorable et possible et je m’étonnai de ne pas en avoir eu l’idée plus tôt. Cela m’amena à rechercher la cause de ce brusque changement dans ma manière de voir. Je n’eus pas de peine à la trouver dans mon découragement actuel, et ce dernier lui-même venait de l’imprudence que j’avais commise en allant voir Catriona. Quant au motif de cette visite, il était facile à découvrir et n’était autre que la vieille concupiscence : l’amour de soi, l’égoïsme.

Tout aussitôt, le texte de la Bible s’offrit à ma mémoire : « Comment Satan pourrait-il chasser Satan ? »

Voyons ! pensai-je, par égoïsme, et pour l’amour de deux beaux yeux, je venais d’exposer la vie d’Alan et celle de James ? Et je voulais revenir à la saine raison en prenant le chemin qui m’en avait éloigné ? Non ! le mal qui avait été fait par l’égoïsme, l’abnégation devait le guérir, la chair que j’avais choyée devait être crucifiée. Je n’avais plus qu’à voir quel était le parti qui me plaisait le moins et à le prendre. C’était évidemment de quitter ce bois sans attendre Alan et de suivre ma destinée dans la solitude.

J’ai voulu narrer en détail cette heure de trouble, afin qu’elle pût être de quelque utilité à la jeunesse et lui servir d’exemple. Mais si « on a des raisons même pour planter des choux », dit un proverbe du comté de Fife, de même, en morale et en religion, il y a place pour le bon sens. Je réfléchis donc que l’heure du rendez-vous approchait et qu’on n’y voyait plus. Si je m’en allais (ne pouvant siffler de peur d’attirer l’attention), les gens qui étaient à mes trousses pouvaient me manquer dans l’obscurité et tomber sur Alan. Si je restais, je pouvais du moins mettre mon ami sur ses gardes et assurer ainsi son salut. J’avais compromis la sécurité d’autrui par égoïsme, la risquer de nouveau par le désir de faire pénitence n’était pas plus raisonnable. Je ne fus pas plutôt debout, que je me rassis, mais je me sentais fort maintenant ; je m’étonnais de ma précédente faiblesse et je me réjouissais de voir mon courage revenu.

Presque aussitôt, il se produisit un bruissement dans le fourré. Mettant ma bouche contre terre, je sifflai deux ou trois notes de l’air d’Alan ; la réponse tout aussi discrète ne se fit pas attendre et bientôt, nous nous heurtâmes dans l’obscurité.

« C’est bien vous, David ? murmura-t-il.

— C’est moi-même, répondis-je.

— Ah ! mon garçon, j’ai assez peiné pour vous revoir ! Comme le temps m’a paru long ! tout le jour caché dans une meule de foin où je ne pouvais distinguer mes dix doigts ! puis deux heures chaque nuit à vous attendre ici, et vous ne veniez pas ! Ce n’est pas trop tôt que vous soyez là, j’embarque demain pour la France. Que dis-je ? demain ! c’est aujourd’hui qu’il faudrait dire !

— Oui, Alan, c’est aujourd’hui, il est plus de minuit et vous avez une longue route à faire.

— Nous allons d’abord causer, dit-il.

— Assurément ; j’ai beaucoup à vous raconter. »

Je lui retraçai de mon mieux tout ce qui s’était passé. Ce fut un récit un peu confus, mais assez clair pour lui. Il m’écouta sans me questionner, riant de temps en temps comme un homme que ce qu’il entend réjouit. Son rire dans la nuit sans que nous puissions nous voir était extrêmement doux à mes oreilles et à mon cœur.

« David, vous êtes un beau caractère, dit-il, quand j’eus terminé, un rude lapin après tout, et je ne voudrais pas avoir affaire à vos pareils ! Quant à votre histoire, Prestongrange est un whig comme vous, aussi je n’en dirai rien ; je crois d’ailleurs qu’il est moins mauvais que les autres, si du moins on peut avoir confiance en lui ! Mais Simon Fraser et James More sont des nôtres et je leur donnerai le nom qu’ils méritent : le diable le plus noir fut le père de Fraser, tout le monde sait cela, et quant aux Gregara (Mac Gregor), je n’ai jamais pu les voir en peinture ! Je fis un jour saigner le nez à l’un d’eux alors que je me tenais tout juste sur mes jambes. Mon père fut fier de moi ce jour-là (Dieu l’ait en sa sainte garde), et il y avait de quoi ! Je ne nie pas que Robin soit un bon joueur de cornemuse, mais quant à James, le diable est son conseil.

— Il faut réfléchir, dis-je : Charles Stewart a-t-il raison ? est-ce moi seulement qu’ils cherchent ou nous deux ?

— Ah !… quelle est votre opinion, vous qui êtes un homme d’expérience ?

— Cela me dépasse, répondis-je, je n’ai pas d’opinion.

— Moi non plus ! Pensez-vous que cette fille vous tiendra parole ?

— Cela, j’en suis sûr.

— Il ne faut jurer de rien ! en tout cas, c’est fini, il y a longtemps que l’heure de sursis est écoulée et que Neil a rejoint ses compères.

— Combien pensez-vous qu’ils doivent être ?

— Cela dépend ! S’il ne s’agit que de vous, ils auront probablement envoyé deux ou trois hommes décidés, mais s’ils comptent sur moi, on peut bien dire dix ou douze. »

Cette fanfaronnade m’arracha un sourire.

— « Je crois que de vos deux yeux, vous m’en avez vu battre autant et même davantage, s’écria-t-il.

— Peu importe ; ils ne sont pas à nos trousses pour le moment.

— C’est votre opinion ? Moi, je ne serais pas surpris qu’ils fussent en train de battre ce bois. Ce doivent être des Highlanders, des hommes de Fraser, je suppose, et quelques-uns de ceux de Gregara ; or, je sais que tous, et surtout les Gregara, sont des gaillards expérimentés et habiles. Un homme, voyez-vous, ne sait rien avant d’avoir conduit un troupeau de bétail avec des habits rouges à sa poursuite. C’est ainsi que j’ai acquis pas mal de mon expérience. C’est une meilleure école que la guerre, qui est une drôle d’affaire, par exemple ! Les hommes de Gregara, donc, ont beaucoup de pratique.

— Je reconnais que c’est là une branche d’éducation qui a été négligée chez moi.

— On s’en aperçoit ! Mais l’étonnant avec vous, gens instruits, c’est que vous êtes ignorants sans vous en douter ; moi, au contraire, pour le grec et l’hébreu, je ne puis oublier ma nullité ; voilà la différence entre nous. Maintenant, vous voilà couché dans ce bois et vous croyez être débarrassé de ces Fraser et de ces Mac Gregor. Pourquoi ? Parce que je ne les vois pas, dites-vous ; mais, nigaud, c’est là leur force !

— Mettez les choses au pire si vous voulez : que faut-il faire ?

— C’est ce que je me demande. Nous pouvons nous séparer, d’abord, ce qui ne serait guère de mon goût, et du reste, j’y vois des inconvénients : il fait bien noir, et il nous sera de toute façon bien difficile de leur échapper ; si nous demeurons ensemble, nous ne formons qu’une ligne, mais si nous nous séparons, nous en formons deux, c’est-à-dire que nous leur donnons une chance de plus. Ma seconde raison est celle-ci : s’ils nous cherchent, il se peut qu’ils nous trouvent, n’est-ce pas ? et alors, je ne serais pas fâché de vous avoir pour second ; je pense aussi que vous ne vous trouverez pas mal de m’avoir à vos côtés. Je crois donc que nous devons immédiatement quitter ce bois et prendre à l’Est, vers Gillane, où je trouverai mon bateau. Cela va nous rappeler notre fuite dans la bruyère et nous aurons le temps de penser à ce que vous allez devenir ; je n’aime pas à vous laisser seul derrière moi.

— Allons ensemble alors, dis-je ; retournez-vous par le même chemin ?

— Je n’y tiens pas ; ce sont de bonnes gens, mais je crois qu’ils seraient plutôt désappointés de me revoir ; par le temps qui court, je ne puis être le bienvenu, évidemment. C’est pourquoi j’apprécie d’autant plus votre société, David, car, sauf avec Charles Stewart, j’ai à peine ouvert la bouche depuis le jour où nous nous sommes quittés à Corstorphine. »

Là-dessus, il se leva et nous commençâmes à marcher vers l’Est, à travers bois.


XII

NOUVELLE EXPÉDITION AVEC ALAN


Il était environ deux heures du matin ; il n’y avait pas de lune, un fort vent d’ouest chassait les nuages et nous commençâmes notre voyage par une nuit aussi noire que celle que pourrait souhaiter un fugitif ou un assassin. La blancheur du chemin nous guida dans la ville endormie de Broughton, puis, de là, à travers le village de Picardy, à côté de mon ancienne connaissance, le gibet des deux voleurs. Un peu plus loin, nous eûmes pour phare une lueur qui éclairait une des hautes fenêtres de Lechend. Nous guidant d’après cette indication, mais bien au hasard pourtant, nous poursuivîmes notre route à travers le pays, non sans fouler les moissons ou trébucher contre les arbres. Nous arrivâmes enfin à la région marécageuse de Figgate Whins ; là, sous un buisson de genêts, nous nous étendîmes pour sommeiller le reste de la nuit.

Vers cinq heures, le jour nous éveilla, la matinée était superbe, le vent soufflait toujours, mais les nuages avaient tous fui vers l’Europe. Quand j’ouvris les yeux, Alan était déjà levé et se souriait à lui-même. Je pus le regarder la première fois à cet instant depuis notre séparation et je le contemplai avec joie. Il portait le même grand pardessus, mais, chose nouvelle, il avait mis de longues guêtres tricotées qui lui venaient au-dessus du genou. C’était sans aucun doute un déguisement prudent, mais le jour promettant d’être chaud : cela paraissait un peu hors de saison.

« Eh bien, David, dit-il, voici une belle matinée, une journée qui s’annonce bien. C’est un fameux changement depuis ma meule de foin ! Aussi, pendant que vous dormiez, j’ai fait quelque chose qui ne m’arrive pas souvent.

— Et quoi donc ?

— J’ai récité ma prière, répondit-il. À propos, et nos gens, comme vous dites, où sont-ils ? ajouta-t-il.

— Dieu le sait ! ce qu’il y a de sûr c’est qu’il nous faut courir la chance de les rencontrer.

— Allons, debout, David, encore une fois, tentons la fortune ! c’est une bonne promenade que nous avons devant nous. »

Nous nous dirigeâmes vers l’Est par le bord de la mer où les marais salants fument à l’embouchure de l’Esk. Le temps était vraiment magnifique, le soleil dorait le Siège d’Arthur[10] et les vertes Pentlands ; la beauté du paysage sembla assombrir l’humeur d’Alan.

« Je me trouve nigaud de quitter l’Écosse par une belle journée comme celle-ci, dit-il, j’aurais envie de rester, quitte à être pendu !

— Vous plaisantez, Alan.

— Ce n’est pas que la France soit un vilain pays, s’écria-t-il, mais ce n’est pas la même chose. C’est peut-être plus beau, mais ce n’est pas l’Écosse ! Je l’aime bien quand j’y suis, mais il me manque les dévots Écossais et la fumée de charbon.

— S’il ne vous manque pas autre chose, Alan, ce n’est pas une affaire !

— Il me sied mal de me plaindre, d’ailleurs, reprit-il, moi qui suis à peine sorti de ma meule de foin.

— Vous en étiez donc bien las de votre meule ?

— Las n’est pas le mot, je ne suis pas homme à me laisser aisément démoraliser, mais j’aime mieux être à l’air libre et voir le ciel au-dessus de ma tête. Je suis comme le vieux Black Douglas, qui aimait mieux entendre chanter l’alouette que la souris. Et cet endroit, voyez-vous, David, quoique ce fût une place excellente pour se cacher, était sombre du matin au soir. Il y avait des jours (ou des nuits, car comment les distinguer !) qui me semblaient durer autant que tout un hiver.

— Comment saviez-vous l’heure du rendez-vous ?

— Le brave homme m’apportait chaque soir de la viande et une goutte d’eau-de-vie ; comme il venait à onze heures, je savais que, quand j’avais mangé, il était temps d’aller dans le bois. Là, je me couchais et je vous attendais, David, ajouta-t-il en me tapant sur l’épaule ;… puis je devinais de mon mieux quand les deux heures étaient écoulées, alors, je revenais à ma meule de foin. Ce n’était pas un métier agréable, et je remercie Dieu d’avoir pu le supporter.

— Que faisiez-vous dans cette solitude ?

— Mon Dieu, pas grand’chose : quelquefois, je jouais aux osselets, je suis un passionné joueur d’osselets ; mais il n’y a pas grand intérêt à jouer quand personne ne vous applaudit. D’autres fois, je composais des chansons…

— Sur quels sujets ?

— Oh ! sur les cerfs… et sur la bruyère, et sur nos anciens chefs qui sont tous disparus depuis longtemps ;… enfin, sur les sujets ordinaires des chansons. Puis je faisais semblant d’avoir des cornemuses et de jouer. Je jouais quelques grands exploits,… il semblait que j’en étais spectateur. Mais l’important, c’est que c’est fini. »

Cela l’amena à me faire conter mes aventures plus en détail et il me combla d’éloges, jurant par moments que j’étais un rude lapin !

« Ainsi Simon Fraser vous a effrayé ? demanda-t-il.

— Oui, je l’avoue.

— J’aurais été comme vous, David, c’est vraiment un homme terrible. Mais il faut lui rendre justice tout de même, et je dois vous dire que sur un champ de bataille il n’y a rien à lui reprocher.

— Est-il donc brave ? demandai-je.

— Brave ! il l’est autant que mon épée ! »

Et cela lui rappela l’histoire de mon duel.

« Quand je pense à ce duel ! s’écria-t-il, je vous avais pourtant donné une leçon à Corrynakiegh. Et trois fois, trois fois désarmé ! C’est une tache à ma réputation, moi qui vous avais donné quelques principes ! Voyons, en place, tirez l’épée ; vous ne bougerez plus d’ici tant que vous ne pourrez pas me faire plus d’honneur !

— Alan, dis-je, c’est une folie, le moment est mal choisi pour une leçon d’escrime.

— Vous avez peut-être raison, répondit-il, mais trois fois désarmé, malheureux ! Et vous, ne bougeant pas plus qu’une statue, sauf pour aller ramasser votre épée comme un chien va ramasser un mouchoir ! David, ce Duncansby doit être un homme extraordinaire, il doit être très adroit… Si j’avais le temps de retourner, j’irais essayer quelques coups avec lui… C’est sans doute un prévôt ?

— Mais, mon pauvre ami, vous oubliez que c’est moi qu’il avait pour adversaire !

— Bon, dit-il ; mais trois fois !

— Vous savez bien que je ne suis qu’un ignorant en fait d’escrime ! m’écriai-je.

— C’est possible, mais je n’ai jamais rien vu de pareil.

— Je vous jure une chose, Alan : la prochaine fois que nous nous reverrons, j’aurai acquis l’adresse qui me manque. Vous n’aurez plus honte de votre ami.

— Ah ! oui, la prochaine fois ! et quand viendra-t-elle, cette prochaine fois ? J’aimerais bien à le savoir !

— Eh bien, Alan, j’y pense aussi, et voici mon projet : j’ai envie d’être avocat.

— C’est un métier très fastidieux, David, et pas très bien vu d’ailleurs ; vous seriez mieux sous l’uniforme que dans la robe d’un avocat.

— Il est certain que ce serait le vrai moyen de nous retrouver, dis-je ; mais comme vous porteriez l’uniforme du roi Louis et moi celui du roi Georges, la rencontre serait un peu délicate.

— Il y a du vrai là dedans.

— Je veux donc être avocat et je trouve que c’est un métier convenable pour un gentilhomme qui a été trois fois désarmé. Mais voici le plus beau de l’affaire : Une des meilleures écoles de droit, celle où mon parent de Pilrig a fait ses études, c’est l’université de Leyde en Hollande. Qu’en dites-vous, Alan ? Un cadet du Royal-Écossais ne peut-il pas devancer les étapes et venir voir un étudiant de Leyde ?

— Certes, la chose est possible, s’écria-t-il ; je suis justement dans les meilleurs termes avec mon colonel le comte de Drummond Melfort, et, mieux encore, j’ai un cousin qui est lieutenant-colonel dans le régiment des Écossais-Hollandais. Rien ne sera plus facile que d’obtenir un congé pour aller voir le lieutenant-colonel Stewart de Halketts. Et lord Melfort, qui est un vrai savant et qui écrit des livres comme César, sera sans doute très heureux de connaître mes impressions de voyage.

— Lord Melfort est auteur ? » demandai-je, car, malgré tout l’enthousiasme que professait Alan pour le métier militaire, j’avais encore plus d’estime pour les gentilshommes qui écrivaient des livres.

« Auteur, David, répondit-il. On croirait, n’est-ce pas, qu’un colonel a quelque chose de mieux à faire ? mais je n’ai rien à dire, moi qui compose des chansons.

— Eh bien alors, il vous reste à me donner votre adresse en France et, sitôt arrivé à Leyde, je vous enverrai la mienne.

— Voici l’adresse de mon capitaine, elle suffira : Charles Stewart of Ardshell esq., à Melun (Île-de-France). Votre lettre arrivera plus ou moins vite, mais elle me parviendra sûrement. »

Nous déjeunâmes à Musselburgh avec de bons merlans et je m’amusai beaucoup des discours d’Alan ; son pardessus et ses guêtres attiraient un peu l’attention par cette chaude matinée et une explication devenait utile ; Alan s’en acquitta à merveille, il engagea la conversation avec notre hôtesse par quelques compliments sur la cuisson des merlans ; le reste du temps, il l’entretint d’un froid qu’il avait eu sur l’estomac, relatant gravement tous les symptômes et écoutant avec le plus vif intérêt les conseils que la brave femme s’empressait de lui donner.

Nous quittâmes Musselburgh avant l’arrivée de la première voiture d’Édimbourg, car, comme le fit remarquer Alan, c’était là une rencontre inutile. Le vent n’était pas frais, le soleil chauffait dur et Alan commençait à souffrir en proportion.

De Prestonpans au champ de bataille de Gladsmuir, il se mit à me raconter les péripéties de ce combat et se fatigua ainsi plus qu’il n’était nécessaire. De là, nous marchâmes jusqu’à Cockenzie.

Bien que l’on y construisît alors des bateaux pour la pêche des harengs, cet endroit ressemblait à une ville déserte et abandonnée, on ne voyait que des maisons en ruine. Mais l’auberge était propre, et Alan, qui n’en pouvait plus, ne résista pas à la tentation d’une bouteille de bière. Il recommença aussitôt l’histoire du coup d’air sur l’estomac, se permettant seulement de varier les symptômes de la maladie. J’écoutais tranquillement en pensant que je ne lui avais jamais entendu dire trois mots sérieux à une femme ; il avait une manière de plaisanter et de se moquer des filles qui n’appartenait qu’à lui. Je lui en fis l’observation pendant une absence de notre hôtesse.

« Que voulez-vous ? dit-il, un homme doit faire de son mieux avec les femmes, il faut leur conter un petit bout d’histoire pour les amuser, les pauvres êtres ! C’est ce que vous devriez apprendre, David, vous devriez savoir les principes, c’est comme un métier cela ; par exemple, si celle-ci avait été une jeune fille ou une jolie fille, elle n’aurait pas eu la patience d’écouter le récit de ma maladie. Mais quand elles sont vieilles, elles n’aiment plus la plaisanterie et font leurs délices de la médecine. Pourquoi ? est-ce que je sais ? Elles sont ce que Dieu les a faites, je suppose. Mais un homme ne serait qu’un manant s’il manquait d’égards pour elles. »

Et comme la femme rentrait, il se tourna vers elle comme s’il était très impatient de renouer la conversation. La dame avait greffé sur l’histoire de l’estomac d’Alan celle d’un de ses beaux-frères d’Aberlady et elle décrivait la maladie avec la plus évidente satisfaction.

Par moments, son récit était triste ; parfois, il devenait terrible, et il en résulta que je tombai dans une sorte de somnolence et que, sans plus rien écouter, je regardais vaguement par la fenêtre ouverte, sachant à peine ce que je voyais. Tout à coup, je tressaillis.

« Nous lui fîmes une fomentation aux pieds, disait la femme, et on lui mit une brique chaude sur l’estomac ; nous lui donnâmes de l’hysope et de l’eau de Royal Penny, puis du baume de soufre pour la toux…

— Monsieur, dis-je, l’interrompant avec calme, un de mes amis vient de passer à côté de la maison.

— Vraiment ? » répondit Alan, comme s’il s’agissait d’une chose de peu d’importance. Et il continua : « Vous disiez, madame ? » L’ennuyeuse femme reprit aussitôt son discours.

Cependant, il la paya avec une demi-couronne et elle dut sortir pour chercher de la monnaie.

« Était-ce la tête rouge ? demanda Alan.

— Vous y êtes, répondis-je.

— Que vous disais-je dans le bois ? s’écria-t-il, et cependant, c’est tout de même étrange qu’il soit là : était-il dans le chemin ?

— Oui, il suivait le chemin.

— Il a dépassé la maison ?

— Tout droit, sans regarder à droite ni à gauche.

— C’est encore plus étrange ! Il faut nous sauver, David, et vite,… mais où ? Le diable s’en mêle, c’est comme autrefois !

— Il y a une chose différente, c’est que, maintenant, nous avons de l’argent dans nos poches.

— Et une chose encore plus différente, monsieur Balfour, c’est que, maintenant, nous avons des chiens à nos trousses ; ils sont sur la voie, ils sont à l’hallali, mon David ! C’est une mauvaise affaire ! » et il s’arrêta pour réfléchir, avec un regard que je connaissais bien.

« Dites donc, la mère, fit-il quand la femme revint, avez-vous un chemin de traverse derrière cette maison ? »

Elle lui répondit que oui et indiqua la direction.

« Alors monsieur, me dit-il, je crois que c’est notre plus court. Adieu, ma bonne dame ; je n’oublierai pas l’eau de cannelle. »

Nous sortîmes par la cour de la maison et fûmes bientôt en pleins champs. Alan regardait soigneusement de tous côtés et, voyant que nous étions dans un endroit isolé et hors de vue, il s’assit.

« Tenons conseil, dit-il, mais avant tout, profitez de cette leçon que je viens de vous donner. Supposez que j’aie agi comme vous, qu’aurait pensé de nous la vieille femme ? Et que pense-t-elle maintenant ? Elle pense à un beau et aimable voyageur qui a une maladie d’estomac et qui s’est intéressé aux souffrances de son beau-frère, David ! essayez donc d’avoir un peu d’intelligence !

— J’essaierai, Alan, dis-je.

— Et maintenant, que faire de cette tête rouge ? Allait-il vite ou lentement ?

— Entre les deux.

— Pas signe de hâte ?

— Pas le moindre.

— Hum ! C’est étrange,… nous n’avons rien vu ce matin, ils nous ont dépassés ; il n’a pas l’air de nous chercher et, pourtant, il est sur notre chemin. Attendez, David, je commence à avoir une idée. Je suppose que ce n’est pas vous qu’ils cherchent, mais moi ; et je crois qu’ils savent bien où ils vont.

— Ils savent ?… demandai-je.

— André Scongal m’a peut-être vendu, lui ou sa famille, qui connaissait quelque chose de l’affaire, ou bien le clerc de Charles, ce qui serait dommage aussi ; enfin, si vous me demandez quelle est ma conviction intime, je vous dirai qu’il y aura des têtes fendues sur le sable de Gillane.

— Alan ! m’écriai-je, si vous ne vous trompez pas, ils seront en nombre là-bas, et cela ne servira pas à grand’chose de fendre des têtes.

— C’est tout de même une satisfaction, mais attendez,… attendez,… je pense… Grâce à ce bon vent d’ouest, je pense que nous avons une dernière chance ! Prenons ce chemin, David. Je n’ai rendez-vous avec Scongal qu’à la nuit. « Mais, a-t-il dit, si je peux avoir un peu de vent d’ouest je serai là longtemps avant la nuit et je vous attendrai derrière l’île de Fidra. » Par conséquent, si nos hommes savent l’endroit, ils doivent aussi savoir l’heure désignée pour mon embarquement ; vous devinez où je veux en venir, David ? Grâce à Johnie Cope et autres compères, je connais ce pays comme le dos de ma main et si vous êtes prêt à faire une autre petite course avec Alan Breck, nous allons rentrer dans les terres et revenir au bord de la mer par Dirleton. Si le bateau est là, nous tâcherons d’aller à bord ; s’il n’y est pas encore, j’aurai juste le temps de revenir à ma meule de foin. Mais, dans les deux cas, je crois que nos gens resteront à se tourner les pouces en nous attendant.

— J’estime, en effet, que nous avons encore quelques chances, dis-je. Allons, Alan, je vous suis. »


XIII

LA PLAGE DE GILLANE


Je ne fus pas aussi avisé qu’Alan et ne profitai pas de ses connaissances topographiques comme il avait profité de celles du général Cope ; à peine puis-je dire par où nous avons passé. Mon excuse est dans la rapidité de notre marche : tantôt courant, tantôt trottant, tantôt au pas accéléré. À deux reprises, lancés à toute vitesse, nous nous heurtâmes à des paysans au détour du chemin. Alan, comme toujours, fut à la hauteur de la circonstance.

« Avez-vous vu mon cheval ? cria-t-il, hors d’haleine.

— Mon ami, je n’ai pas vu de cheval de la journée », répondit le paysan.

Alors Alan prit le temps de lui expliquer que nous voyagions avec un seul cheval, montant l’un après l’autre, que notre monture nous avait échappé et qu’il craignait qu’elle n’eût repris la route de Lutow d’où nous venions ; il employa ce qui lui restait de souffle à maudire sa mauvaise chance, et ma stupidité qu’il prétendait être la cause du malheur.

« Ceux-là ne pourront rien dire, fit-il en poursuivant son chemin ; il faut avoir soin de donner aux gens une explication convenable de ses faits et gestes, souvenez-vous-en, David ; s’ils ne comprennent pas ce que vous faites ils se méfieront, mais dès qu’ils croiront le savoir ils n’y feront plus attention. »

La route nous ramenait vers le Nord en laissant le vieux donjon d’Aberlady à gauche, et ce fut ainsi que nous atteignîmes le bord de la mer, non loin de Dirleton.

Depuis North Berwick vers l’Ouest jusqu’à Gillane Ness, on voit un chapelet de quatre petites îles : Craiglieth, Lamb, Fidra et Eyeborough, remarquables par leur différence de grandeur et de forme. Fidra est la plus originale : c’est une étrange petite île grise avec deux monticules que souligne une vieille ruine. Je me souviens qu’à mesure que nous approchions, la mer apparaissait à travers les portes ou les fenêtres de ces ruines et faisait penser à des yeux humains.

Sous le vent de Fidra, il y a un bon ancrage par les vents d’ouest, et là, nous pûmes apercevoir le Thistle mouillé à une petite distance.

La côte en face des îles est complètement déserte ; on ne voit nulle habitation et presque pas de chemin. Gillane est une petite ville sur la partie la plus éloignée de la Ness, les habitants de Dirleton vont pour leurs affaires dans les terres et ceux de North Berwick ne s’occupent que de la pêche, aussi les deux rivages sont déserts.

Une fois là et malgré les inégalités du terrain, nous nous mîmes à ramper à plat ventre en regardant de tous côtés ; la mer et le ciel étaient lumineux, un vent très doux courbait les herbes, des bandes de lapins s’enfuyaient dans leurs terriers et d’innombrables mouettes augmentaient encore l’animation du paysage. Nul doute que cet endroit eût été bien choisi pour favoriser un embarquement secret, si le complot n’avait pas été éventé. Nous réussîmes peu à peu à nous glisser jusqu’au bout des dunes qui, à cet endroit, dominaient d’assez près la mer. Là, Alan s’arrêta.

« David, nous voici arrivés à un moment décisif : tant que nous resterons couchés ici, nous n’avons rien à craindre, mais je ne suis pas plus près de mon bateau ni de la côte de France ; d’autre part, si nous nous redressons pour faire signe au brick nous risquons de voir du nouveau. Où pensez-vous que soient nos hommes ?

— Peut-être ne sont-ils pas encore arrivés, dis-je, et, même s’ils sont là, il y a quelque chose en notre faveur : ils croient que c’est par l’Est que nous viendrons, tandis que c’est le contraire.

— Ah oui ! si nous étions en force et si nous devions nous battre, nous les aurions bien trompés par cette manœuvre, mais il ne s’agit pas de bataille, David, et ce que nous avons en perspective ne me réjouit pas du tout.

— Le temps passe, Alan !

— Je le sais ; et « je ne sais rien d’autre », comme disent les Français, mais de quelque côté qu’on l’envisage, cela est une mauvaise affaire. Si seulement je pouvais deviner où ils sont !

— Alan, lui dis-je, je ne vous reconnais pas ; il faut agir maintenant ou jamais.

— « Ce n’est plus moi, chanta Alan avec un drôle de visage, partagé entre la honte et la plaisanterie.

« Ni vous ni moi, continua-t-il, ni vous ni moi.

« Jurez, Johnie mon ami, ni vous ni moi ! »

Puis tout à coup, se redressant, il agita son mouchoir et s’avança vers la grève. Je le suivis lentement tout en examinant les dunes vers l’Est ; d’abord, ses signaux ne furent pas remarqués, car Scongal ne l’attendait pas si tôt et nos ennemis guettaient de l’autre côté ; peu à peu, cependant, on s’agita à bord du Thistle, et tout semblait prêt, car en deux secondes, nous vîmes une chaloupe se détacher du vaisseau et filer vers la terre.

Presque au même instant, à un mille environ du côté de Gillane Ness, j’aperçus une silhouette d’homme agitant les bras au sommet de la dune, mais il disparut presque aussitôt et les mouettes effrayées s’envolèrent en désordre.

Alan n’avait pas vu cette apparition, car il ne quittait pas des yeux la chaloupe et le navire.

« À la grâce de Dieu ! s’écria-t-il, quand je lui dis ce que je venais de voir ; que les hommes nagent fort ou mon cou aura à subir une rude étreinte ! »

Cette partie de la côte était longue et plate ; c’était, à marée basse, une facile promenade ; un petit ruisseau coulait vers la mer et la ligne des dunes semblait être les remparts d’une ville. Nous ne pouvions deviner ce qui se passait derrière. Nous ne pouvions pas davantage hâter la vitesse du canot ; le temps paraissait s’arrêter comme nous pendant cet instant d’attente et d’angoisse.

« Je voudrais savoir quels ordres ils ont reçus, s’écria Alan ; nous valons quatre cents livres à nous deux. Qui sait, David, s’ils n’ont pas des fusils ? Ils auraient beau jeu du haut de ces dunes !

— C’est moralement impossible, dis-je, ils ne peuvent avoir de fusils : cette poursuite a dû être organisée dans le plus grand secret, tout au plus ont-ils des pistolets.

— Vous avez sans doute raison… Malgré tout, il me tarde fort de voir approcher le canot. »

Et il se mordait les doigts, sifflant d’impatience.

L’embarcation était environ au tiers de la distance à parcourir et nous, déjà au bord de l’eau, nous enfoncions dans le sable mouillé. Il n’y avait plus qu’à attendre, à guetter les progrès du canot, essayant d’oublier les dunes impénétrables couvertes de mouettes et derrière lesquelles nos ennemis tenaient sans doute conseil.

« Voilà en vérité une belle occasion de recevoir des balles, dit Alan, et je voudrais, mon ami, avoir votre sang-froid.

— Alan ! m’écriai-je, que dites-vous ? Vous êtes pétri de courage ! C’est votre nature même, comme je pourrais le prouver s’il en était besoin !

— Et vous seriez dans l’erreur. Ce qui fait illusion, c’est mon expérience et ma perspicacité, mais quant au courage, au sang-froid devant la mort, je ne suis pas digne de vous tenir la chandelle. Voyez : me voici ne pensant qu’à partir, et vous voilà (pour ce que j’en sais) décidé à rester. Croyez-vous que j’en serais capable ? Non : d’abord parce que je n’ai pas le courage qu’il faut, et puis parce que je suis un homme d’expérience et que je voudrais vous voir au diable plutôt qu’aux mains de ces gens-là.

— C’est là que vous en venez, m’écriai-je ; oh ! Alan, vous pouvez en imposer à de vieilles femmes, mais pas à moi ! »

Le souvenir de ma tentation dans le bois me rendait ferme comme un roc.

« J’ai promis à votre cousin Charles de revenir, continuai-je, j’ai donné ma parole.

— On tient sa parole quand on le peut ; vous allez y manquer tout de même à votre parole, et pour tout de bon, avec les gens qui vous guettent par là ! Et pour quoi faire ? continua-t-il avec une gravité menaçante, pouvez-vous le dire ? Va-t-on vous enlever comme lady Grange ? ou vous passer une lame dans le corps et vous enterrer dans le sable ? Ou bien, vont-ils vous enfermer comme James ? Peut-on se fier à ces gens-là ? Vous voulez donc vous jeter dans la gueule de Simon Fraser et des autres whigs ?…

— Alan ! criai-je, ce sont tous des fripons et des bandits, et là, je suis d’accord avec vous ; mais raison de plus pour qu’il se trouve un honnête homme dans le pays. Ma parole est donnée et je la tiendrai. Je l’ai dit à votre parente, je ne reculerai devant aucun risque ; vous le rappelez-vous ? C’était la nuit où fut tué Red Colin. Je ferai ce à quoi je me suis engagé. Prestongrange m’a promis la vie sauve, s’il est parjure, c’est ici que je dois mourir.

— Fort bien, fort bien ! » dit Alan.

Pendant ce temps, nous n’avions plus rien vu ni entendu. La vérité était que nous les avions pris au dépourvu ; le gros de la troupe — je l’appris plus tard — n’était pas encore arrivé ; — ceux qui étaient là s’étaient disséminés dans la plaine vers Gillane, il fallait du temps pour les avertir et le canot approchait ; — c’était d’ailleurs une bande d’aventuriers des Highlands pris dans plusieurs clans, sans chef, et plus ils nous regardaient, Alan et moi, moins ils avaient envie de nous attaquer ; c’est du moins ce que je supposais.

Ce n’était pas, en tout cas, le capitaine du brick qui avait trahi Alan ; il était dans la chaloupe, ramant lui-même de toutes ses forces,… ils approchaient ; Alan, rouge d’excitation, touchait à la délivrance, quand nos amis des dunes, voyant leur proie leur échapper, se mirent à crier subitement tous à la fois.

Les hommes dans le canot aussitôt s’arrêtèrent.

« Qu’est ceci ? demanda le capitaine, car ils étaient à portée de la voix.

— Des amis à moi », répondit Alan, et il entra dans l’eau pour rejoindre l’embarcation. « David, me cria-t-il en s’arrêtant, David, ne venez-vous pas ? Je suis désolé de vous laisser.

— Je ne ferai pas un pas », répondis-je.

Il resta une seconde hésitant, déjà dans la mer jusqu’aux genoux.

« Celui qui veut aller à Cupar va à Cupar »[11], dit-il, et, enfonçant jusqu’à la ceinture, il fut hissé dans le canot qui se dirigea aussitôt vers le brick.

Je demeurai où il m’avait laissé ; les mains derrière le dos, je le regardais s’éloigner ; lui, de son côté, ne me quittait pas des yeux. Tout à coup, je me sentis près de verser des larmes et il me sembla que j’étais l’être le plus abandonné, le plus seul au monde. Me hâtant de tourner le dos à la mer, je me mis à regarder les dunes ; il n’y avait plus trace d’homme ; le soleil brillait sur le sable humide, le vent sifflait dans la plaine, les mouettes encombraient le ciel ; je commençai à remonter vers la dune, observant d’un œil distrait les poux de mer qui sautillaient sur les câbles échoués. Je ne voyais, je n’entendais plus rien sur cette plage maudite, et cependant, je savais que j’étais surveillé, épié par des coquins à gages, non pas des soldats sans doute, car ils nous auraient attaqués de prime abord, mais des hommes loués pour exécuter une consigne. Laquelle ? Allais-je être enlevé ou assassiné sur l’heure ? La première hypothèse me paraissait la plus probable ; la seconde était cependant possible aussi, et je sentais mon sang se glacer dans mes veines.

Je tourmentais la poignée de mon épée ; quoique très inhabile à m’en servir, je pouvais toujours me défendre et frapper au hasard. Mais je réfléchis bientôt que toute résistance serait inutile. Ce guet-apens était sans doute l’expédient auquel Prestongrange avait fait allusion devant moi et sur lequel lui et Fraser étaient tombés d’accord ; je croyais bien que l’avocat général avait l’intention de sauver ma vie, mais Fraser était capable d’avoir glissé quelques instructions supplémentaires dans l’oreille de Neil et de ses compagnons. Si donc je montrais la lame de mon épée, je pouvais tomber aux mains de mon pire ennemi et décider moi-même de mon sort.

J’étais arrivé au pied de la berge, je me retournai, le canot approchait du brick et Alan agitait son mouchoir en signe d’adieu ; je répondis avec mon chapeau ; mon ami ne m’apparaissait plus que comme un point dans l’espace, je serrai les dents et je marchai droit devant moi pour escalader la dune. La côte était raide et le sable glissait sous les pieds, je parvins pourtant assez vite au sommet par un sentier herbeux.

Je n’eus pas à attendre ; plusieurs hommes se montrèrent aussitôt, six ou sept environ, chacun un sabre à la main.

À cette vue, je fermai les yeux et fis ma prière. Quand je les rouvris, ils étaient près de moi, silencieux, m’examinant de tous leurs yeux, ce qui me donna une étrange sensation de l’éclat de leurs regards et de la méfiance avec laquelle ils m’approchaient.

Je levai les mains en l’air ; alors, ils me demandèrent avec un fort accent des Highlands si je me rendais.

« Oui, répondis-je, mais en protestant, si vous savez ce que cela veut dire, ce dont je doute. »

À ces mots, ils se précipitèrent tous sur moi comme une volée d’oiseaux sur une bête morte, me saisirent, prirent mon épée et tout l’argent que j’avais, m’attachèrent les mains et les pieds avec des liens solides et me jetèrent sur une touffe d’herbes. Puis ils s’assirent autour de moi et me contemplèrent comme un être dangereux, un lion ou un tigre. Peu à peu cependant, cette attention silencieuse cessa, ils se rapprochèrent les uns des autres, se mirent à causer en gaélique et, très cyniquement, se partagèrent mes dépouilles. Pour me distraire pendant ce temps, je pouvais suivre de l’œil la fuite de mon ami. Je vis la chaloupe accoster le bateau, les voiles se gonfler et le brick disparaître derrière les îles par le North Berwick.

Pendant deux heures environ, il arriva d’autres Highlanders ; bientôt, ils furent une vingtaine et Neil avait paru des premiers.

À chaque nouvel arrivant, on recommençait le même petit récit qui se terminait par des plaintes et des explications, mais j’observai qu’aucun des retardataires n’eut de part au butin. La dernière discussion fut très violente et je crus qu’ils allaient se battre, mais bientôt, ils se divisèrent, la plupart d’entre eux repartirent et prirent le chemin de l’Ouest ; trois seulement, Neil et deux autres, restèrent à la garde de leur prisonnier.

« Je connais quelqu’un qui ne sera pas satisfait de votre travail d’aujourd’hui, Neil Duncanson », lui dis-je quand les autres se furent éloignés.

Il m’assura pour toute réponse que je serais bien traité, car il savait que « la dame me connaissait ».

Ce fut là toute notre conversation et nul autre être ne parut tant que le soleil brilla à l’horizon. La nuit venue, j’eus conscience de l’arrivée d’un cavalier qui vint vers nous monté sur un cheval de ferme.

« Amis, cria-t-il, avez-vous un papier pareil à celui-ci ? »

Il en déploya un, Neil en produisit un second que le nouveau venu examina avec des lunettes de corne en disant que c’était bien nous qu’il cherchait ; il descendit alors et me hissa à sa place, mes pieds attachés sous le ventre de la bête. Nous partîmes aussitôt sous sa conduite. Il avait dû prendre ses mesures pour voyager sans risquer d’ennuyeuses rencontres, car le pays était absolument désert, à peine vîmes-nous deux êtres humains, un couple d’amoureux qui, nous prenant pour des contrebandiers, s’enfuirent en toute hâte.

Nous passâmes au pied de Berwick Law du côté sud ; puis nous traversâmes quelques collines dénudées et je vis la lumière d’un hameau et la vieille tour d’une église parmi les arbres, tout cela trop loin pour appeler au secours, en admettant que j’en eusse la pensée. Enfin, nous entendîmes de nouveau le bruit de la mer ; la lune éclairait un peu, je pus distinguer les trois tours et les bâtiments de Tantallon, cette vieille forteresse des Douglas rouges. Là, on s’arrêta, le cheval fut attaché au fond des fosses et je fus conduit dans la cour et, de là, dans le vestibule pavé de pierre du château. Mes gardiens firent du feu, car le froid était vif. On me rendit la liberté de mes mains et notre guide inconnu (un Lowlander) me donna du pain d’avoine et un verre d’eau-de-vie de France. Puis il me laissa seul avec mes trois gardiens qui se tinrent près du feu buvant et causant. Le vent soufflait par les brèches de la muraille, chassait les flammes et la fumée et sifflait dans le haut des tours ; j’entendais la mer battre les rochers. Rassuré sur ma vie, le corps brisé de fatigue, je me tournai sur le côté et m’endormis profondément.

Je ne sais à quelle heure je m’éveillai, la lune avait disparu et le feu était presque éteint. Je sentis que mes pieds étaient libres, deux hommes m’enlevèrent aussitôt et me portèrent à travers les ruines jusqu’à un bateau de pêche amarré dans la petite crique formée par le roc. Là, je fus embarqué et le canot s’éloigna de la rive à la lueur des étoiles.


XIV

LE BASS


Je n’avais pas la moindre idée de l’endroit où l’on me conduisait. Je regardais la mer pour voir s’il n’y avait pas quelque navire en vue, car le souvenir de Ransome et des vingt livres de récompense me trottait dans la tête[12]. Si je devais une seconde fois être envoyé aux colonies, je ne pouvais compter sur le même hasard pour me délivrer. Il n’y aurait pas un second Alan, ni un second naufrage, ni une autre vergue où me raccrocher ; je me voyais déjà hersant des tabacs sous le fouet ! Cette seule pensée me glaçait le sang dans les veines ; l’air était frais, du reste, une froide rosée mouillait le canot et je frissonnais à côté du pilote qui n’était autre que celui que j’ai nommé jusqu’ici le Lowlander. Son nom était Dale, mais on l’appelait Black Andie. Me voyant transi, il me donna une veste grossière luisante d’écailles de poisson, et je fus heureux de m’en revêtir.

« Merci, lui dis-je, je vais en retour vous donner un avis. Savez-vous quelle responsabilité vous prenez dans cette affaire ? Vous n’êtes pas ignorant comme ces sauvages Highlanders, vous connaissez la loi, vous n’ignorez pas à quoi s’exposent ceux qui l’enfreignent.

— Je n’ai jamais été intransigeant sur cette matière, je l’avoue, répondit-il, mais cette fois, je n’agis qu’avec de bonnes garanties.

— Qu’allez-vous faire de moi ?

— Je ne vous ferai aucun mal, pas le moindre mal. Vous devez avoir de puissants amis. Vous êtes riche, ce qui ne gâte rien. »

La mer devint sombre, des taches roses et rouges comme des charbons ardents parurent dans le ciel, en même temps, des « fous »[13] s’éveillèrent et commencèrent leur vacarme au sommet du Bass, l’îlot de rocher que tout le monde connaît, isolé dans la mer, mais assez grand pour qu’on eût pu y tailler une ville.

Le temps était calme, une étroite couronne de brisants entourait pourtant l’immense roche ; le jour commençait à poindre ; les « fous » semblaient collés aux parois du roc et la blancheur de leurs plumes tranchait sur les noirs bâtiments de la prison que baignait la mer.

La vérité alors se fit jour en moi.

« C’est là que vous m’emmenez ! m’écriai-je.

— Justement, mon ami, là où les vieux saints ont vécu avant vous et je doute fort qu’ils y aient été transportés d’une aussi douce manière.

— Mais personne n’habite l’îlot maintenant, tout est en ruine ! »

Le jour devenant de plus en plus clair, j’observai dans le fond du bateau, parmi les grosses pierres qui servent de lest, plusieurs caques ou barils, et une provision de combustible. Tout fut débarqué en même temps que nous, car Andie et les trois Highlanders allaient être mes gardiens. Le soleil n’était pas encore haut sur l’horizon quand le bateau s’éloigna et nous restâmes à écouter le bruit des avirons, répété par les échos du rocher.

Andie Dale (le préfet du Bass, comme je le baptisai plaisamment) était à la fois le berger et le garde-chasse de ce riche domaine. Une douzaine de moutons s’engraissaient sur les pentes gazonnées et avaient l’air de bêtes paissant sur le toit d’une cathédrale. Il avait aussi la libre disposition des « fous » qui couvrent perpétuellement le roc et qui lui valaient de beaux bénéfices ; les jeunes sont un manger délicat, dont le prix atteint deux shillings, les plumes et la graisse de ces palmipèdes sont aussi une source de revenu. De nos jours encore, une partie des appointements du ministre de North Berwick est fournie de la sorte et c’est une paroisse très enviée. Pour s’occuper de ces différents commerces aussi bien que pour sauver les « fous » des tentatives de braconnage, Andie passait souvent plusieurs jours dans l’île, et nous le trouvâmes installé comme le serait un fermier ordinaire.

Il nous pria de l’aider à transporter les bagages, ce que je m’empressai de faire, et nous fit entrer par une petite barrière qui conduisait à l’ancienne habitation du gouverneur. Un lit de camp dans la principale pièce et des cendres dans la cheminée indiquaient que c’était là qu’il avait élu son domicile. Il m’offrit ce lit, ajoutant qu’il voyait bien que j’étais de noble origine.

« Mon origine n’a pas de rapport avec l’endroit où je couche, répondis-je ; avant ce jour, j’ai, Dieu merci, couché sur la dure et je puis faire de même ; tant que je serai ici, monsieur Andie, si tel est votre nom, j’entends assumer ma part du service et prendre place au milieu de vous, et je vous demanderai en retour de m’épargner vos plaisanteries, qui, je l’avoue, ne me plairaient guère. »

Il grommela quelque chose en réponse à ce discours, mais, après réflexion, sembla pourtant l’approuver. C’était un homme de bon sens, un bon whig presbytérien, il lisait chaque jour sa Bible et aimait à converser sur la religion avec une tendance aux exagérations caméroniennes. Sa morale était plus douteuse, je m’aperçus qu’il faisait de la contrebande et se servait des ruines de Tantallon comme d’un magasin pour ses marchandises. Quant aux « jaugeurs », je ne crois pas qu’il évaluât leur vie à plus d’un demi-liard. Il est vrai que cette partie de la côte de Lothian est encore de nos jours une des plus sauvages de l’Écosse et les rares individus qui l’habitent sont les pires brutes.

Il arriva bientôt un incident qui eut plus tard de graves conséquences : Un vaisseau de guerre stationnait à cette époque dans le Firth, le Cheval Marin, capitaine Palliser ; il croisait pendant le mois de septembre entre Fife et Lothian pour sonder les récifs. Un beau matin, nous l’aperçûmes à environ deux milles de nous vers l’Est ; on avait mis une chaloupe à la mer pour examiner les rochers de Wildfire et de Satan’s Busch, les principaux récifs de la côte. Un peu plus tard, ayant repris la chaloupe à bord, le vaisseau s’avança vent arrière et gouverna droit sur le Bass. Cette manœuvre ne plut nullement à Andie et aux Highlanders ; ma séquestration devait rester secrète et si un officier de marine venait à débarquer dans l’île, elle pouvait rapidement devenir publique. Quant à moi, je ne voyais pas trop comment la venue d’un navire de guerre pourrait améliorer ma situation, je ne me sentais pas, comme Alan, des dispositions pour me battre malgré tout et un contre trois. Aussi, tout considéré, je promis obéissance et fidélité à Andie et nous montâmes tous au sommet du roc, pour observer ce qui allait se passer. Le Cheval Marin mit le cap sur nous comme s’il voulait toucher l’îlot et nous pûmes voir l’équipage à son poste et écouter les chants du pilote. Tout à coup, le bateau envoya une bordée de coups de canon, le rocher en parut ébranlé, la fumée passa sur nos têtes et les « fous » s’élevèrent en tel nombre qu’il était impossible d’en évaluer la quantité ; leurs cris, leurs battements d’ailes furent un spectacle inoubliable. C’était sans doute pour se donner ce plaisir un peu enfantin que le capitaine vint si près du Bass ; il devait plus tard regretter sa curiosité ; j’eus en effet le loisir d’observer tout à mon aise les agrès de son navire, ce qui me permit de le reconnaître à une grande distance. Cela me servit à sauver un ami et le capitaine Palliser dut en éprouver une sensible déception, comme on le verra par la suite de ce récit.

Je n’eus pas à me plaindre de mon régime pendant tout mon séjour sur l’îlot : la nourriture était suffisante, nous faisions de la bouillie d’avoine et, pour boire, nous avions de l’eau-de-vie et de la petite bière. De temps en temps, un bateau venait de Castleton, et nous apportait un quartier de mouton, car ceux qui étaient dans l’île étaient destinés à la vente et nous n’y touchions pas. Ce n’était malheureusement pas la saison de la chasse aux oiseaux de mer, et les « fous » nous servaient seulement à la pêche : quand l’un d’eux avait saisi un poisson, nous réussissions généralement à lui enlever sa proie.

La situation si originale de ce roc délaissé, ses souvenirs anciens et ses curiosités naturelles m’intéressaient et m’empêchaient de trouver le temps trop long. Toute évasion étant impossible, je jouissais d’une liberté complète, et, partout où le sol pouvait porter le poids d’un homme, j’explorais la surface de l’îlot. Le vieux jardin de la prison, fouillis de plantes abandonnées et en désordre, méritait d’être visité. Un peu plus bas, était la chapelle ou bien, peut-être, une cellule d’ermite. Nul ne savait qui l’avait construite ou habitée. Son antiquité suggérait de sérieuses méditations. De même, la prison où je bivouaquais maintenant en compagnie de voleurs highlanders était un monument précieux pour l’histoire des religions et pour l’histoire de l’Écosse. Tout cela m’inspirait de vagues réflexions, je m’étonnais que tant de saints et de martyrs eussent pu vivre là, si récemment encore, sans laisser de traces d’aucune sorte, pas même quelques pages de leurs Bibles ou quelque nom gravé sur les murs ; au contraire, les soldats grossiers qui montaient la garde auprès d’eux avaient rempli le voisinage de leurs souvenirs : pipes brisées, boutons d’habits en métal et autres menus objets hors de service. Je croyais, par moments, entendre le son grave des psaumes dans le donjon des martyrs, et voir les soldats, arpentant les remparts la pipe à la bouche, tandis que le soleil se levait derrière eux sur la mer du Nord.

C’était sans doute les contes d’Andie qui me mettaient toutes ces idées en tête. Il connaissait très bien l’histoire du Bass, jusqu’aux noms des simples soldats, son père ayant fait partie de la garnison. Il avait, d’ailleurs, le don de conter, et savait merveilleusement faire parler et agir ses personnages. Ce talent et l’intérêt que je prenais à ses récits nous avaient rapprochés. J’éprouvais pour lui une certaine sympathie et je m’aperçus vite que j’étais payé de retour ; dès le principe, d’ailleurs, j’avais fait de mon mieux pour gagner ses bonnes grâces. Une conversation que je raconterai plus loin ne fit qu’accroître ses bonnes dispositions à mon égard, mais, du premier jour, nos rapports avaient été faciles, étant donné qu’il s’agissait d’un prisonnier et de son gardien.

Je ne serais pas sincère si je prétendais que mon séjour dans l’îlot de Bass me fut entièrement désagréable.

Cette solitude, en effet, me paraissait un refuge après tant de soucis et de dangers ; là, au moins, j’étais en sûreté, les rochers et la mer me défendaient contre de nouveaux pièges, ma vie et mon honneur étaient saufs et il y avait des heures où j’en venais à éprouver pour cette mer qui me retenait prisonnier, une sorte de reconnaissance. Mes pensées et mes sentiments ne laissaient pas, cependant, de varier selon les moments et les différentes impressions qui m’affectaient : tantôt, me rappelant à quel point je m’étais engagé avec Rankeillor et Stewart, je réfléchissais que ma captivité sur le Bass, en vue des côtes de Fife et de Lothian, était à peine vraisemblable et que j’aurais plutôt l’air de l’avoir inventée que de l’avoir subie ; aux yeux de ces deux gentlemen, je pouvais évidemment passer pour un fanfaron et un poltron. Je me disais alors que, tant qu’il me resterait l’estime de Catriona Drummond, l’opinion du reste des hommes me serait indifférente et je me laissais emporter par mes doux rêves d’amoureux. Mais parfois, je voyais autrement les choses : ces faux jugements me paraissaient insupportables et je ne pouvais m’y résigner. Puis ces pensées en amenaient d’autres moins égoïstes et j’étais hanté par l’image de James dans sa prison et par les pleurs de sa femme. La colère alors me prenait et je ne pouvais me pardonner de rester dans l’inaction. Il me semblait bientôt que si j’étais vraiment un homme, je devais m’enfuir à la nage pour être fidèle au rendez-vous. C’était, mû par ces sentiments, et aussi pour endormir mes remords, que j’avais pris la peine de gagner l’amitié d’Andie Dale.

Un beau matin donc, nous étions seuls au haut du pic ; je m’aventurai à lui dire quelques mots de mes désirs lui laissant entrevoir une belle récompense.

Il me regarda, baissa la tête et se mit à rire aux éclats.

« Vous plaisantez, master Dale, dis-je, mais si vous vouliez jeter les yeux sur ce papier, vous ne ririez peut-être pas si fort. »

Les Highlanders heureusement ne m’avaient pris que mon argent, et le papier que je montrais maintenant à Andie était un chèque sur la Banque pour une forte somme.

Il le prit, puis, le lut.

« C’est vrai, vous êtes riche, vous avez du foin dans vos bottes. » Et il me rendit le papier.

« Je pensais que cela pourrait modifier vos opinions, dis-je.

— Heu ! cela prouve que vous pouvez acheter, mais je ne suis pas de ceux qui se vendent.

— Nous verrons ; et d’abord, je vais vous prouver que je sais ce qu’il en est : vous avez ordre de me garder ici jusqu’après le jeudi 21 septembre. »

Je ne pouvais m’empêcher de voir la perfidie de cette combinaison, car le seul fait de ma réapparition juste le lendemain du procès jetterait un complet discrédit sur mon récit. Cette réflexion me poussait à la bataille.

« Voyons, Andie, lui dis-je, vous qui connaissez le monde, prêtez-moi attention et réfléchissez tout en écoutant. Je sais qu’il y a de grands personnages dans mon affaire et je ne mets pas en doute que vous ne connaissiez leurs noms. J’ai vu quelques-uns d’entre eux et j’ai pu leur dire la vérité en face. Mais quel est donc le crime que j’ai commis ? Et pourquoi ne me traduit-on pas légalement devant la justice ? Au lieu de cela, on me fait tomber, le 30 août, dans un guet-apens : trois aventuriers s’emparent de moi et me voilà transporté sur ce vieux rocher qui n’est plus une prison habitable et qui sert simplement d’abri au garde-chasse de Bass Rock. Je serai relâché le 23 septembre, tout aussi secrètement que j’ai été enlevé : pensez-vous que tout cela soit légal ? Ne s’agit-il pas plutôt d’une basse intrigue à laquelle on est honteux d’être mêlé ?

— Je ne puis vous contredire, Sharos, cela a l’air en effet d’une affaire un peu louche, et si les chefs n’avaient pas été de vrais whigs et de véritables presbytériens, j’aurais voulu les voir plus loin que le Jourdain et Jérusalem avant de leur prêter la main.

— Le maître de Lovat est un brave whig, dis-je avec ironie, et un grand presbytérien !

— Je ne sais rien de lui, répondit-il, je n’ai pas eu affaire à lui.

— Non, c’est avec Prestongrange que vous avez eu affaire.

— Ah, c’est ce que je ne dévoilerai pas, dit Andie.

— Inutile, puisque je le sais, fut ma réponse.

— Il y a toujours une chose dont vous pouvez être sûr, Sharos, c’est que je n’ai pas affaire à vous, quoique vous tentiez pour me séduire.

— Allons, Andie, je vois qu’il faut vous parler franchement », répondis-je. Et je lui narrai mon histoire, du moins les événements que je jugeais nécessaire de lui apprendre.

Il m’écouta avec un vif intérêt et, quand j’eus fini, il parut réfléchir.

« Sharos, me dit-il enfin, je veux jouer cartes sur table avec vous. Vos aventures sont étranges et à peine croyables telles que vous les contez, vous devez être dans l’erreur sur bien des points. Vous êtes, j’en suis sûr, un homme honorable, mais je suis vieux, moi, et je vois plus loin que vous dans une affaire ; une chose est claire pour vous comme pour moi, c’est qu’aucun mal ne vous arrivera si je vous garde ici, au contraire, je sais que vous en éprouverez du bien. Il n’y aura point de mal non plus pour la société — à peine un Highlander de pendu, — Dieu sait que c’est un bon débarras ! Mais si je consentais à vous laisser aller, cela me causerait un dommage considérable. Voyez, je vous parle en ami, et aussi comme un chef des whigs : il y a une chose certaine, c’est qu’il faut que vous restiez ici en compagnie d’Andie et des « fous ».

— Andie, dis-je, lui posant la main sur le bras, cet Highlander est innocent.

— Oui, c’est dommage certainement, répliqua-t-il, mais voyez-vous, en ce monde, nous ne pouvons pas toujours avoir ce que nous voulons. »


XV

LE RÉCIT DE BLACK ANDIE AU SUJET DE TOD LAPRAIK


J’ai peu parlé jusqu’ici de mes trois compagnons les Highlanders ; c’étaient des hommes de James More, ce qui ne me laissait aucun doute sur le rôle qu’avait joué leur maître dans mon affaire. Tous les trois comprenaient quelques mots d’anglais, mais Neil était le seul qui crût en savoir assez pour se lancer dans la conversation usuelle, bien que ses interlocuteurs ne fussent pas toujours de la même opinion sur son talent. Ils étaient simples et sociables, ils montraient plus de courtoisie qu’on n’aurait pu s’y attendre et s’étaient spontanément chargés des soins du ménage.

Je ne tardai pas à m’apercevoir que le séjour sur l’îlot agissait sur leur imagination et que cette vieille prison en ruine, le bruit de la mer et les cris des oiseaux sauvages, les plongeaient dans des frayeurs superstitieuses.

Quand il n’y avait rien à faire, ils se couchaient et dormaient ; leur appétit paraissait insatiable. Parfois, Neil les entretenait de récits terrifiants. Si aucune de ces distractions n’était possible, si, par exemple, deux d’entre eux dormaient et que le troisième restât éveillé, je le voyais troublé, inquiet, aux aguets, jetant autour de lui des regards anxieux, ou bien tressaillant et pâlissant tout à coup comme un homme saisi de crainte. Je ne me rendais pas compte du motif de ces frayeurs, mais j’en étais témoin, et c’était déjà intéressant. Le Bass, du reste, était un lieu de nature à inspirer la peur. Je ne trouve pas de mot anglais pour exprimer la sensation que l’on y éprouvait, mais Andie avait une expression écossaise qui ne variait jamais.

« Ah ! disait-il, c’est un endroit étrange, le Bass ! »

Ce mot m’est toujours resté dans la mémoire. C’était en effet un lieu « étrange », aussi bien la nuit que le jour, et c’étaient des bruits « étranges » que les appels des « fous » et les échos des coups de mer sur les rochers qui, continuellement, frappaient nos oreilles. Quand les vagues étaient fortes, elles éclataient sur les rocs comme le bruit du tonnerre ou le son du tambour, mais par les temps calmes surtout, il y avait du charme à écouter, j’en avais fait l’expérience : on entendait alors des plaintes et des voix mystérieuses qui se répercutaient dans les cavernes du rocher.

Cela m’amène à une histoire d’Andie et à une scène à laquelle je pris part, laquelle changea notre manière de vivre et contribua beaucoup à mon départ.

Un soir, devant le feu, au cours d’une vague rêverie, la chanson d’Alan me revint à l’esprit et je me mis à siffler l’air. Tout aussitôt, une main tomba sur moi et Neil me pria de me taire, disant que c’était une dangereuse musique.

« Dangereuse ? demandai-je, pourquoi donc ?

— Parce qu’elle a été faite par un revenant qui désirait rejoindre son corps.

— Eh bien, il n’y a pas de revenants, ici, Neil.

— Ah ! vous croyez cela ? fit Andie ; même, je puis vous dire qu’il y a eu ici plus à craindre que des revenants.

— Que peut-il y avoir de plus à craindre que des revenants ?

— Des sorciers. Or, il y en a eu ici au moins un, c’est une curieuse histoire ; si vous voulez, je vous la dirai. »

Nous le priâmes aussitôt de nous la raconter, et même l’Highlander qui, des trois, savait le moins d’anglais, se mit à écouter de toutes ses oreilles.

LE CONTE DE TOD LAPRAIK

Mon père Tam Dale (paix à ses cendres !) fut un garçon hardi, indépendant, peu sage, et encore moins aimable.

Il aimait le vin, les femmes, les aventures, et je n’ai jamais ouï dire qu’il fût très ardent au travail.

Il finit par s’engager et on l’envoya en garnison ici, ce fut ainsi que les Dale mirent le pied sur le rocher de Bass. Triste garnison ! Le gouverneur brassait lui-même sa bière, cela semble à peine croyable. Les approvisionnements venaient de terre, mais le service étant mal organisé, il y avait des moments où l’on n’avait pour ressources que la pêche et la chasse des oiseaux de mer. De plus, c’était le temps des persécutions. Toutes les cellules glaciales furent occupées par des saints et des martyrs, le sel de la terre, dont elle n’était pas digne. Et quoique Tam Dale ne fût qu’un simple soldat et malgré son goût pour le vin et les femmes, il n’était que tout juste content de sa position. Il lui venait des lueurs de justice ; il y avait des heures où il ne pouvait contenir son indignation en voyant maltraiter les saints de Dieu et il était honteux d’y prêter la main en portant le mousquet du soldat ; il y avait des nuits où il était de garde en plein hiver, alors que le froid faisait fendre les murailles et il entendait l’un des prisonniers entonner un psaume aussitôt répété par tous les autres. Ces chants pieux l’impressionnaient vivement, il lui semblait que le vieux rocher était devenu un coin du ciel ; la honte emplissait son âme, ses péchés apparaissaient devant lui pour le condamner et, en particulier, le plus grand, celui de participer à la persécution des serviteurs du Christ. Malheureusement, ces bonnes dispositions s’évanouissaient au lever du soleil, il retrouvait ses joyeux camarades et résistait à la grâce.

Il y avait à cette époque parmi les prisonniers un homme de Dieu que l’on appelait Peden le Prophète. Vous avez certainement entendu parler du prophète Peden ? On n’a jamais vu son pareil, il était sauvage comme une sorcière, terrible à voir, terrible à entendre, son visage faisait penser au jugement dernier, sa voix avait le même timbre que celle des oiseaux de mer et vous pénétrait jusqu’à la moelle des os, sa parole était de feu.

Or, il y avait une femme sur le Bass qui, je crois, n’avait pas grand’chose de bon à faire, car ce n’était guère la place d’une honnête femme ; mais elle était jolie et elle et Tam Dale s’entendaient très bien ensemble. Un jour que Peden était au jardin en train de prier, Tam vint à passer avec la fille et elle se mit à rire et à se moquer du saint. Il se leva, les regarda tous les deux, et les genoux de Tam claquèrent sous ce regard. Puis, quand il parla, ce fut d’un ton chagrin plutôt qu’irrité. « Pauvre petite ! Pauvre petite ! dit-il en la regardant, je vous entends rire et bavarder, mais le Seigneur prépare pour vous un coup mortel, et à ce jugement terrible, vous ne pousserez qu’un cri. »

Quelque temps après, elle flânait sur les rochers en compagnie de deux ou trois soldats et c’était un jour de tempête. Il arriva tout à coup une telle rafale, que le vent s’engouffra sous ses jupes et l’entraîna dans la mer. Les soldats remarquèrent qu’elle n’avait poussé qu’un seul cri.

Sans doute, cette aventure eut quelque influence sur Tam Dale, mais l’impression passa vite et il n’en devint pas meilleur. Un jour, il se disputait avec des camarades. « Que le diable m’emporte ! » s’écria-t-il, car il jurait comme un païen. Peden était là, le regardant, calme et triste, Peden enroulé dans son manteau, la main tendue avec les ongles noirs, car il dédaignait les soins du corps.

« Fi ! fi ! pauvre homme, dit-il, pauvre fou ! Que le diable m’emporte, dit-il, et je vois le diable à côté de lui. »

Tam, cette fois, fut touché par la grâce, il jeta le mousquet qu’il avait à la main.

« Je ne porterai plus jamais les armes contre le Christ ! » s’écria-t-il. Et il fut fidèle à sa parole. Il eut une belle lutte à soutenir d’abord, mais le gouverneur, le voyant résolu, lui accorda son congé. Il s’en fut habiter North Berwick, il s’y maria et, à dater de ce jour, ne cessa pas de se conduire en honnête homme.

Ce fut dans l’année 1706 que le Bass devint la propriété des Darymples, et deux hommes en sollicitaient la garde. Tous les deux étaient bien qualifiés pour cela, car ils avaient été soldats dans la garnison et savaient la manière de s’emparer des « fous », les saisons favorables à la chasse, la valeur de ces palmipèdes, etc. Ils étaient d’ailleurs également covenantaires, bons presbytériens et d’instruction suffisante. L’un était Tam Dale, mon père ; l’autre était un certain Lapraik, qu’on appelait Tod Lapraik, je n’ai jamais su pourquoi. Quand Tam alla voir Lapraik au sujet de cette affaire, il m’emmena ; j’étais alors un petit garçon à qui l’on donnait encore la main. Tod habitait sur le long chemin en dessous du cimetière. C’est une ruelle sombre et triste qui avait toujours eu un mauvais renom depuis le temps de Jacques VI, car le diable y exerçait ses charmes quand la reine était en mer ; quant à la maison de Tod, elle était dans la partie la plus obscure et personne ne la fréquentait sans nécessité. La porte était ouverte ce jour-là et mon père entra sans attendre. Tod était tisserand de profession ; son métier était dans la chambre et il était assis, tenant encore la navette, mais les yeux fermés et sur son visage blême, on voyait un sourire qui m’inspira un dégoût instinctif. Nous l’appelâmes par son nom, nous criâmes dans son oreille, tout fut inutile : il demeura sur son siège, la navette entre les mains, sans donner signe de vie.

« Dieu nous ait en sa sainte garde, dit Tam Dale, cela ne veut rien dire de bon ! »

Il avait à peine fini de parler, que Tod Lapraik revint à lui.

« C’est vous, Tam ? dit-il. Attendez, l’ami. Je suis content de vous voir. Je suis sujet à des évanouissements comme celui-ci, cela vient de l’estomac. »

Alors, ils se mirent à causer du Bass et agitèrent la question de savoir lequel des deux en obtiendrait la garde. Peu à peu, ils commencèrent à se quereller et en vinrent à échanger des injures. Je me rappelle parfaitement qu’en revenant à la maison, mon père me répéta à plusieurs reprises qu’il n’aimait pas les allures de Tod Lapraik, ni ses évanouissements.

« Des évanouissements ! assurait-il, peu de gens en ont de cette espèce. »

Cependant, mon père obtint la garde du Bass et Tod dut y renoncer. On s’est toujours rappelé depuis comment il avait pris sa déconvenue. « Tam, avait-il dit, vous l’avez emporté sur moi une fois de plus, et j’espère que vous trouverez dans l’îlot tout ce que vous attendez. » Ces paroles furent très remarquées plus tard.

Le moment vint bientôt de s’emparer des jeunes oiseaux (fous de Bassan). C’était là une besogne que Tam connaissait bien, car dès sa jeunesse, il avait été sur les roches et il ne s’en rapportait qu’à lui pour la conduite de l’opération. Le voilà donc suspendu par une corde le long de la paroi du roc, à l’endroit le plus haut et le plus abrupt ; au sommet, une vingtaine de gaillards tenaient la corde et attendaient les signaux convenus. Les « fous » piaillaient et voletaient en désordre ; en bas, la mer battait l’îlot coupé à pic.

Il faisait beau et Tam sifflait quand il saisissait les jeunes oiseaux. (Maintes fois je l’ai entendu conter cette aventure et chaque fois, la sueur perlait sur son front à ce souvenir.) Voici le fait.

Par hasard, Tam leva la tête et fut stupéfait de voir un des oiseaux qui déchirait la corde avec son bec. Il trouva la chose peu ordinaire et tout à fait en dehors des habitudes de ces volatiles. Il savait que les cordes, si solides qu’elles soient, ne résistent pas longtemps à de tels efforts, et que la chute qu’il pouvait faire était de deux cents pieds.

« Chut, cria-t-il, va-t’en, animal, va-t’en ! »

Le « fou » regarda Tam et celui-ci vit quelque chose d’étrange dans le regard de cette bête. Ce ne fut qu’un coup d’œil rapide qu’il en reçut, car elle se remit aussitôt à sa besogne. Or, jamais « fou » n’avait si bien travaillé, et il semblait conscient de ce qu’il faisait, s’employant à user la corde entre son bec et une aspérité du rocher.

Tam sentit le froid de la mort entrer dans son cœur. « Cela n’est pas d’un oiseau », pensait-il ; ses yeux s’obscurcirent et le jour lui parut noir. « Si je m’évanouis ici, se dit-il, je suis perdu », et il donna le signal qui devait le faire remonter.

Mais le « fou » semblait comprendre les signaux, car tout aussitôt, il lâcha la corde, fit entendre un cri aigu, étendit les ailes, tourna une seconde dans l’espace et s’élança vers les yeux de Tam. Celui-ci prit un couteau pour se défendre. Et il parut bien que l’oiseau savait aussi ce que c’était qu’un couteau, car dès que brilla l’acier au soleil, il poussa un nouveau cri, mais moins aigu, comme s’il eût été désappointé, s’envola et disparut derrière le rocher.

Tam, alors, laissa sa tête tomber sur ses épaules et on le remonta comme à l’état de cadavre.

Une goutte d’eau-de-vie, cependant, lui rendit un peu de force, et il s’assit.

« Vite, cria-t-il, vite, Georgie, courez au bateau, mettez-le en sûreté, sans quoi, cet animal va le faire disparaître ! »

Ses compagnons le regardaient abasourdis, et essayaient de le calmer. Mais il ne voulut rien entendre tant que l’un d’eux ne fut pas parti pour veiller sur le canot.

Les autres lui demandèrent s’il ne voulait pas redescendre pour continuer la chasse.

« Non, dit-il, ni moi ni personne de vous ! Dès que je pourrai me tenir sur mes pieds, nous quitterons ce rocher de Satan ! »

Ils ne perdirent pas de temps en effet, et ils eurent raison, car avant qu’ils fussent de retour à North Berwick, Tam était pris de fièvre chaude. Il fut malade pendant tout l’été, et imaginez-vous qui eut la bonté de l’aller voir ? Tod Lapraik ! Chaque fois qu’il venait, on croyait s’apercevoir que la fièvre avait augmenté. Je ne sais pas si c’était vrai, mais ce que je sais bien, c’est comment se termina cette aventure :

Nous étions à la même époque que maintenant ; mon grand-père allait en mer pour la pêche des harengs, et il m’avait emmené un jour avec lui. Nous fîmes une belle pêche et le poisson nous entraîna jusque dans les environs du Bass, où nous rencontrâmes un autre bateau qui appartenait à un ami, Sandie Fletcher, de Castleton. Il est mort depuis longtemps, sans quoi, il pourrait vous en parler lui-même. Sandie nous héla.

« Qu’y a-t-il sur le Bass ? demanda-t-il.

— Sur le Bass ? dit mon grand-père.

— Oui ; sur le côté qui est gazonné ?

— De quoi voulez-vous parler ? reprit mon grand-père, il ne peut rien y avoir que les moutons sur le Bass.

— Cela ressemble à une forme humaine », observa Sandie qui était plus à portée que nous.

Une forme humaine ! et nous n’entendîmes pas cela avec plaisir, car nul bateau n’avait débarqué quelqu’un, et la clef de la prison était sous l’oreiller de mon père à la maison.

Les deux bateaux côte à côte, nous approchâmes un peu plus de l’îlot. Mon grand-père avait une lunette, car il avait été marin et capitaine d’un bateau de pêche qui s’était perdu sur les sables de la Tay. Quand, chacun à notre tour, nous eûmes pris les lunettes, nous vîmes un homme ; il était parmi les herbes un peu plus bas que la chapelle, et il sautait et dansait comme aux noces dansent les jeunes filles.

« C’est Tod, dit grand-père, et il passa la lunette à Sandie.

— Oui, c’est lui.

— Ou du moins quelqu’un qui lui ressemble.

— La différence n’est pas grande en tout cas, si elle existe, reprit Sandie. Mais, diable ou sorcier, je vais essayer d’un coup de fusil sur lui », et il saisit un mousquet qu’il avait toujours, car il était fin tireur.

« Attends, Sandie, il faut y voir plus clair ou cela pourrait nous coûter cher.

— Bah ! répondit Sandie, ce sera le jugement de Dieu ! et qu’il aille au diable !

— Peut-être oui et peut-être non, dit mon grand-père, le digne homme ! Mais pensez donc un peu au procureur fiscal auquel vous avez eu déjà affaire, sans doute. »

Cela était vrai et Sandie se trouvait un peu déconcerté.

« Eh bien, Edie, demanda-t-il, que prétendez-vous faire ?

— Simplement ceci : mon bateau allant plus vite, je vais revenir à North Berwick et vous laisser ici surveiller le fantôme. Si je ne trouve pas Lapraik chez lui, je vous rejoindrai et tous les deux nous aurons une conversation avec lui. Mais si Lapraik est à la maison, je hisserai un pavillon à mon bateau, dans le port et vous pourrez essayer votre fusil sur le fantôme. »

Ainsi fut-il convenu. Je n’étais qu’un enfant et j’obtins de rester avec Sandie, car je croyais ainsi mieux voir ce qui se passerait. Mon grand-père donna à Sandie un projectile en argent pour ajouter aux balles de plomb, comme ayant plus d’action sur les revenants. Et alors, l’un des bateaux prit la route de North Berwick, tandis que l’autre restait mouillé et observait le malencontreux personnage qui dansait sur la pelouse.

Tout le temps que nous fûmes là, il ne cessa de s’agiter, de sauter, de tourner comme un toton et nous entendions le tapage qu’il faisait. J’avais vu des jeunes filles danser des nuits entières, mais elles étaient en compagnie et ce corps étrange était tout seul ; les danseuses avaient un joueur de violon au coin de la cheminée pour les exciter, mais ici, pour musique, il n’y avait que les cris des oiseaux. Les filles étaient jeunes et la vie circulait dans leurs membres et dans leurs veines ; au contraire, ce corps était celui d’un homme âgé déjà et obèse. Vous me jugerez mal si vous voulez, mais je dirai ce que je pense : C’était de la joie qu’éprouvait cette créature ; la joie de l’enfer, je le veux bien, mais enfin, de la joie. Bien souvent, je me suis demandé pourquoi les sorciers et les sorcières vendent leur âme (ce qu’elles ont de plus précieux ?), tout en étant de vieilles femmes cassées et des hommes infirmes, aux portes du tombeau. Alors, je me souviens de Tod Lapraik dansant sur l’herbe avec une si visible volupté. Nul doute que pour cette volupté, ils brûlent après dans l’enfer, mais ils en ont joui du moins ! — et puis quelquefois, Dieu pardonne !

Cependant, nous aperçûmes tout à coup le pavillon au grand mât de notre barque. Sandie n’attendait que ce signal ; il ajusta de son mieux le fantôme et tira. En même temps que la détonation, un cri strident se fit entendre, le coup avait porté : nous eûmes beau nous écarquiller les yeux et nous demander si nous étions bien éveillés, nous ne vîmes plus rien que la pelouse vide où une minute auparavant dansait encore le sorcier !

Nous restâmes abasourdis de cette subite disparition, et en revenant à la maison, nous échangeâmes à peine quelques mots. Lorsque nous arrivâmes, le quai était couvert de la foule qui nous attendait.

Quand mon grand-père était revenu, il avait trouvé Lapraik en proie à un de ses évanouissements, la navette à la main, dans sa chambre. Les voisins s’étaient réunis, on avait envoyé un enfant au port pour hisser le pavillon et on était resté auprès de Tod pour voir ce qui allait se passer. Personne n’était très à son aise, comme vous pensez, mais Dieu se servit de cet événement pour toucher le cœur de plusieurs qui se mirent à prier et à regretter leurs fautes.

À un certain moment (peu après que le signal eut été donné), Lapraik avait poussé un grand cri et, devant tous les spectateurs, était tombé comme une masse, le corps ensanglanté.

Après examen, on reconnut que les balles de plomb n’avaient pas pénétré dans le corps du sorcier, mais le projectile d’argent de mon grand-père était resté en plein cœur.

Andie avait à peine terminé son récit que Neil prit la parole. Grand conteur lui-même, il connaissait toutes les légendes des Highlands et était très jaloux de sa science qui lui valait une certaine considération parmi ses camarades. Le conte d’Andie lui en rappela un autre qu’il avait entendu raconter.

« Cette histoire est connue, dit-il, c’est celle de Uistean More M’Gillie Phadrig et Gavar Vore.

— Ce n’est pas vrai ! s’écria Andie, c’est celle de mon père et de Tod Lapraik ! Je vous donne un démenti et je vous prie de vous taire ! »

Quand on a vécu avec les Highlanders, on sait combien ils ont déjà de la peine à rester en bonne intelligence avec des Lowlanders nobles, mais leur haine dépasse toute mesure quand ils ont affaire à des gens du peuple. J’avais remarqué qu’ils étaient toujours sur le point de se quereller et j’allais maintenant assister à la dispute et y prendre part.

« Vos paroles, dit Neil, ne sont pas celles que l’on emploie avec des gentlemen !

— Gentlemen ! s’écria Andie, des gentlemen ! Vous Highlanders ! si Dieu vous accordait la grâce de vous connaître vous-mêmes tels que vous êtes, vous abandonneriez vite cette prétention ! »

On n’entendit qu’un juron et Neil brandit le « couteau noir ».

Voyant qu’il n’y avait pas une minute à perdre pour éviter un malheur, je saisis le farouche Highlander par la jambe ; il tomba et je m’emparai de sa main armée avant de savoir au juste ce que je faisais. Ses camarades aussitôt vinrent à son secours ; Andie et moi n’ayant pas d’armes et n’étant que deux contre trois, nous pouvions tout craindre quand, subitement, Neil s’arrêta, ordonna aux autres de se retirer et me fit sa soumission de la manière la plus humble, allant même jusqu’à me livrer son couteau, que je lui rendis le lendemain sur ses protestations réitérées.

Deux choses m’apparurent alors clairement :

D’abord, que je ne devais pas compter sur le courage d’Andie ; il s’était sauvé contre la muraille et, pâle comme un mort, n’avait pas bougé de là jusqu’à la fin de l’affaire.

En second lieu, je savais maintenant que ma personne était sacrée pour les Highlanders et qu’ils avaient dû recevoir les ordres les plus sévères pour mon bien-être et ma sûreté. Andie, de son côté, ne se lassait pas de me témoigner sa reconnaissance, et, désormais, timide vis-à-vis de nos compagnons, ses rapports avec moi devinrent fréquents et plus familiers.


XVI

LE TÉMOIN ABSENT


Le 17 septembre, jour que j’avais rendez-vous avec Stewart l’avoué, je me sentis en révolte contre le sort. La pensée qu’il m’attendait à Fink’s Arms, ce qu’il allait supposer en ne me voyant pas, et ce qu’il me dirait à notre première rencontre, tout cela m’accablait. J’étais forcé de m’avouer que la réalité lui paraîtrait invraisemblable ; je trouvais cruel de passer pour un menteur et un poltron, alors que je n’avais rien négligé pour tenir ma parole. J’avais beau examiner ma conduite, j’avais agi comme un frère envers James et j’avais le droit, sans vanité, d’être fier du passé. Quant au présent, il ne dépendait plus de ma volonté ; je ne pouvais traverser la mer à la nage, ni m’enlever dans les airs. Andie seul était en mesure de me procurer un dernier moyen d’arriver à temps. Je lui avais rendu service et il m’avait pris en affection ; une fois encore, il fallait essayer de le persuader. Je me mis aussitôt à sa recherche. L’après-midi s’achevait, le silence régnait sur le Bass, interrompu seulement par le clapotis d’une mer tranquille ; les trois Highlanders avaient gravi les rochers, Andie était seul, assis parmi les ruines, sa Bible à la main. En m’approchant, je le trouvai endormi, et j’attendis son réveil. Je commençai alors à plaider ma cause.

« Si je croyais que ce fût pour votre bien, Sharos ! fit-il en me regardant par-dessus ses lunettes.

— C’est pour sauver quelqu’un et pour tenir ma parole, que voulez-vous de mieux ? Oubliez-vous les paroles de l’Écriture, vous qui avez la Bible sur les genoux : « Que sert à l’homme de gagner l’univers ?… »

— C’est très bien pour vous, mais moi aussi, j’ai donné ma parole, et vous me demandez tout simplement d’y manquer pour de l’argent.

— Andie ! Vous ai-je dit ce mot-là ?

— Le mot importe peu ; voici la chose : si je faisais ce que vous voulez, je perdrais ma place et vous m’en procureriez une autre, naturellement, même avec un petit bénéfice pour votre propre satisfaction, n’est-ce pas là un pot-de-vin ? un marché ? Si encore j’étais certain de ce pot-de-vin ! Mais d’après ce que je vois, ce n’est pas si sûr… Si vous êtes pendu, vous ! qu’en sera-t-il de moi ? Non, c’est impossible ; ainsi allez-vous-en, s’il vous plaît, et laissez-moi lire mon chapitre. »

Je ne fus pas mécontent de cette conversation, je reconnaissais que je devais à Prestongrange une certaine gratitude pour m’avoir sauvé par un stratagème violent et illégal, mais qui m’avait délivré de tous mes scrupules et perplexités. Cela ne m’empêchait pas de sentir lourdement le poids de ma chaîne, et à mesure que la date avançait, je pensais de plus en plus à James. Le 21 septembre, jour du procès, je me trouvai si malheureux de mon inaction, que je ne me souviens pas de l’avoir été davantage, sauf peut-être sur l’île d’Earraid[14]. La moitié de la journée, je restai couché non loin de la mer, le corps immobile, l’esprit plein de pensées pénibles ; parfois, je m’endormais, mais la cour d’assises d’Inverary, l’accusé regardant de tous côtés pour chercher son témoin absent, ce tableau m’obsédait dans le sommeil et je m’éveillai en sursaut, baigné de sueur, et avec une sensation de douleur intense. J’avais bien vu qu’Andie me regardait de loin, mais je n’y avais pas fait attention ; à ce moment-là, vraiment, la vie m’était à charge et le pain me semblait amer.

De bonne heure, le lendemain matin (vendredi 22), un bateau arriva avec des provisions et Andie me remit un paquet. Il n’y avait pas d’adresse, mais seulement le sceau du gouvernement. Dans le paquet, je trouvai deux billets. Le premier que j’ouvris était conçu en ces termes :

« Monsieur Balfour doit voir maintenant qu’il est trop tard pour intervenir. Sa conduite sera appréciée et sa discrétion récompensée. »

Cela paraissait avoir été écrit maladroitement et de la main gauche. L’auteur avait pris toutes les précautions pour ne pas se compromettre ; le cachet qui servait de signature était apposé sur une feuille distincte où il n’y avait pas trace d’écriture. Je dus reconnaître l’habileté de mes adversaires et je digérai tant bien que mal la menace cachée sous la promesse.

Le second billet était bien plus surprenant encore, il était écrit de la main d’une femme. Le voici textuellement :

« Monsieur David Balfour est informé qu’une amie a veillé sur lui et cette amie a les yeux gris. »

Je demeurai stupéfait ; un billet si étrangement conçu et tombant entre mes mains à un tel moment et avec le sceau du gouvernement ! Les yeux gris de Catriona me revinrent en mémoire. Avec un élan de joie, je pensai que c’était elle qui devait être « l’amie » en question. Mais qui pouvait bien avoir écrit ces lignes et les avoir jointes à la missive de Prestongrange ? Ce qu’il y avait de plus étonnant, c’est qu’on eût jugé utile de me donner cette agréable nouvelle pendant que j’étais encore sur le Bass. Miss Grant était la seule que je pusse soupçonner d’être l’auteur du billet. Je n’avais pas oublié qu’elle et ses sœurs avaient baptisé Catriona « les yeux gris » ; puis, en manière de plaisanterie, elle avait employé avec moi cet accent rustique que je retrouvais dans l’orthographe de la lettre.

J’avais peine à croire que Prestongrange lui eût confié une affaire si secrète, à moins qu’elle n’eût su prendre sur lui plus d’ascendant que je ne l’avais cru. Je me rappelais aussi le caractère conciliant de l’avocat général, qui ne se départait jamais de ses manières douces et cauteleuses. Supposant que ma réclusion m’avait blessé, il avait inventé ce baume et avait laissé passer ce message amical. Ne savais-je pas comment il s’entendait à mêler les caresses aux menaces ?

Si telle avait été son intention, j’avoue que son but fut atteint. Ma colère ne résista pas à l’évocation des « yeux gris », je me sentis repris par les sentiments les plus égoïstes ; j’escomptais déjà la récompense offerte pour ma discrétion et qui ne pouvait être autre que la présence et l’amitié de Catriona. « En vain, dit l’Écriture, le filet est-il tendu sous les yeux des oiseaux ? »

L’homme n’est pas plus sage que l’oiseau ! je voyais le piège et j’allais m’y laisser prendre.

J’en étais là, mon cœur battait d’émotion, les yeux gris de Catriona brillaient devant moi comme deux étoiles, quand Andie vint tout à coup rompre le charme.

« Je vois que vous avez eu de bonnes nouvelles ? » dit-il. Tout en parlant, il me dévisageait avec curiosité. À l’instant, la vision de James Stewart et de la Cour d’assises envahit mon esprit, et ma volonté se retourna comme une porte sur ses gonds. Les procès, pensai-je, se prolongent parfois au delà des prévisions. Si même j’arrivais trop tard à Inverary pour déposer devant la cour, je pourrais peut-être encore tenter de sauver James et je n’aurais pas failli à mon devoir. En un clin d’œil, mon plan fut fait.

« Andie, lui demandai-je, c’est toujours demain que je serai libre ? »

Il me répondit qu’il n’y avait rien de changé dans ses instructions.

« A-t-on désigné l’heure ? »

Il me répondit que l’ordre portait deux heures après midi.

« Et le lieu ?

— Quel lieu ? fit-il.

— Le lieu où je dois débarquer ? »

Il m’avoua n’avoir là-dessus aucune consigne.

« Alors, dis-je, le ciel est pour moi ! Le vent est d’est, ma direction est ouest. Gardez le bateau qui vient d’arriver, je le loue ; nous remonterons le Forth toute la journée et à deux heures, demain, vous me débarquerez aussi loin que nous aurons pu parvenir.

— Comment, mon gaillard ! vous voulez encore essayer d’aller à Inverary ?

— Bien sûr, Andie.

— Eh bien, vous êtes difficile à battre, répondit-il ; j’ai eu pitié de vous hier toute la journée, et jusque-là, je ne savais vraiment pas ce que vous désiriez au fond du cœur ! »

Cela était un coup d’éperon donné à un cheval boiteux.

« Un mot pour vous, Andie, fis-je aussitôt. Mon plan a un autre avantage. Nous laisserons les Highlanders ici, et un bateau de Castleton viendra les chercher demain, Neil a un drôle d’air quand il vous regarde et ces têtes rouges ont toujours de la rancune ; moi parti, on verrait peut-être des couteaux en l’air. Puis, si on vous faisait quelque question à mon sujet, vous auriez une excuse toute prête. « Nos vies étaient en danger avec ces sauvages ; répondant de ma sûreté, vous avez pris le parti de me soustraire à leur voisinage et de me garder sur le bateau jusqu’à l’heure prescrite. » Et savez-vous, Andie, je crois que ce parti est le meilleur pour vous ?

— Il est certain que je n’ai aucune envie d’en venir aux mains avec Neil, dit-il ; Tam Anster, que nous enverrons les chercher, s’en tirera mieux que moi, car il est de Fife, où le gaélique se parle encore. Oui, oui, Tam s’en tirera très bien, et plus j’y pense, plus il me semble que nous ne serons pas inquiétés. Le lieu du débarquement ? en effet, ils ont oublié de le désigner ! Vous êtes un habile compagnon, Sharos, quand vous vous y mettez ! Sans compter que je vous dois la vie », ajouta-t-il en me tendant la main pour conclure le marché.

Là-dessus et sans plus de paroles, nous sautâmes dans le bateau et hissâmes les voiles aussitôt. Les Highlanders étaient occupés à faire la cuisine, mais l’un d’eux étant sorti du bâtiment, surprit notre fuite avant que nous fussions à vingt brasses de l’îlot ; tous les trois se mirent à courir dans les ruines et sur les rochers, comme des fourmis sur une fourmilière éventrée, nous criant de revenir de toute la force de leurs poumons. Nous étions encore à l’abri et à l’ombre du rocher, mais bientôt, la brise enfla les voiles et, en même temps, nous fûmes au soleil et poussés par un bon vent. Les cris des Highlanders ne nous parvenaient plus et nous pûmes nous imaginer à quelles folles terreurs nous les avions abandonnés, sans l’appui d’un être vivant et sans même la protection d’une Bible, ni la consolation d’une bouteille d’eau-de-vie !

Notre premier soin fut de débarquer Anster, qui avait amené le bateau, afin d’assurer pour le lendemain la délivrance de nos trois captifs. Nous remontâmes alors le golfe de Forth ; la brise, quoique moins forte, ne nous manqua jamais complètement ; le soir, nous arrivâmes à la hauteur de Queensferry. Pour ne pas rompre son engagement ou du moins ce qui en restait, Andie ne me permit pas d’aller à terre, mais il me laissa écrire ; sous le couvert de Prestongrange et avec le sceau de l’État qui dut bien étonner mon correspondant ; je traçai quelques lignes qu’Andie se chargea de porter à leur adresse, c’est-à-dire à Rankeillor. Une heure après, il revint avec une bourse d’argent et la promesse qu’un bon cheval m’attendrait le lendemain à deux heures sur le rivage de Clackmannan Pool. Cela fait, et le bateau se balançant sur son ancre, nous nous endormîmes à l’abri de la voile.

Le lendemain, bien avant deux heures, nous étions à Pool et je ne pus qu’attendre et patienter. C’était assurément sans enthousiasme que je me préparais à accomplir ma mission, j’aurais même été content d’un prétexte pour l’abandonner ; mais, comme il ne s’en présentait pas, mon impatience d’arriver n’était pas moindre que s’il se fût agi de courir à un plaisir longtemps convoité. Un peu avant deux heures, nous aperçûmes le cheval, un homme le promenait, et cette vue excita encore mon ardeur.

Andie attendit l’heure de ma libération avec scrupule, mais il ne fit pas bonne mesure à ses patrons et quelques secondes après que deux heures eurent sonné, j’étais en selle et déjà au galop vers Stirling. Je mis une heure environ à dépasser cette ville et j’approchais déjà d’Alan Water quand, subitement, le temps changea et je me vis aux prises avec une véritable tempête : la pluie m’aveuglait, le vent m’enlevait presque de la selle et le crépuscule me surprit dans un lieu désert un peu à l’est de Balderridder. Je n’étais pas très sûr de ma direction et mon cheval commençait à se fatiguer.

Dans la hâte de ma course et pour ne pas avoir l’ennui d’un guide, j’avais suivi de mon mieux l’itinéraire de mon voyage avec Alan. J’avais pris cette décision de sang-froid, sans me bercer d’illusions sur les risques à courir, dont la tempête avait fait une réalité. Vers six heures du soir je me trouvai près de Nam Var, puis il m’est impossible de dire où j’ai passé : en tout cas, je fus heureux d’arriver vers onze heures à ma destination, qui n’était autre que la maison de Duncan Dhu. Pendant les dernières heures, j’avais été deux fois désarçonné et mon cheval s’était embourbé jusqu’au ventre.

Par Duncan, j’eus des nouvelles du procès ; dans toute la région, on en suivait les péripéties avec un intérêt palpitant, les bulletins arrivaient d’Inverary aussi vite qu’un homme pouvait les porter. Je fus heureux d’apprendre que jusqu’à une heure avancée ce jour-là, samedi, rien n’était terminé ; on croyait même que le jugement ne pourrait être rendu que le lundi. Sous l’éperon de cette nouvelle, je ne voulus pas m’asseoir pour manger et Duncan ayant consenti à me servir de guide, je me mis aussitôt en chemin à pied, dévorant quelques provisions tout en marchant. Duncan portait un mousquet et une lanterne, qui nous éclairait juste assez longtemps pour nous permettre de la rallumer dans quelque maison ; l’huile suintait outrageusement, et elle s’éteignait à chaque bouffée de vent. La moitié de la nuit, nous marchâmes à tâtons sous des averses glacées, une chaumière isolée nous servit d’abri, et ses habitants nous remirent dans la bonne route. Nous arrivâmes à Inverary et, avant la fin du sermon, nous nous arrêtâmes à la porte de l’église.

J’étais si fatigué, que je pouvais à peine me tenir sur mes jambes ; la pluie avait quelque peu lavé le haut de ma personne, mais l’eau ruisselait de mes vêtements trempés, j’étais couvert de boue jusqu’aux genoux et je devais avoir l’air d’un spectre. J’aurais eu certainement plus grand besoin d’un lit et de vêtements secs que de tous les biens de la chrétienté ! Cependant, persuadé que la première chose à faire était de me montrer en public, j’ouvris la porte de l’église suivi de Duncan tout aussi crotté que moi, et avisant une place vide, je me laissai tomber sur un banc.

Le sermon était en anglais à cause des Assises ; les juges, en effet, étaient présents avec les gens de leur suite, les hallebardes brillaient dans un coin près de la porte et les sièges étaient encombrés par les hommes de loi et les magistrats de tout ordre.

« Treizièmement, mes frères, et par parenthèse, la loi elle-même doit être regardée comme un moyen de salut », disait le ministre, comme un homme enchanté de poursuivre son argumentation. Le texte était tiré de l’Épître aux Romains, chapitre cinquième, verset treizième.

Toute cette savante assemblée, depuis Argyle et les lords Elchies et Kilkerran jusqu’aux hommes d’armes qui les accompagnaient, était plongée dans une profonde attention.

Le ministre et ceux qui étaient près de la porte remarquèrent notre entrée, mais l’oublièrent aussitôt ; les autres ne virent rien ou feignirent de ne s’apercevoir de rien, ce qui fait que je restai entre mes amis et mes ennemis, également ignoré des uns et des autres.

La première personne que je distinguai fut Prestongrange : il était en avant, se tenant droit sur sa chaise comme un cavalier bien en selle et remuant ses lèvres avec satisfaction ; ses yeux ne quittaient pas le ministre, dont la doctrine était visiblement de son goût. Charles Stewart, de l’autre côté, s’était endormi ; il avait l’air pâle et fatigué. Quant à Simon Fraser, il faisait tache au milieu de cet auditoire attentif : les mains dans les poches, les jambes croisées, il clignait des yeux de côté et d’autre, se raclait la gorge, ébauchait tantôt un bâillement, tantôt un sourire mystérieux. Parfois aussi, il prenait sa Bible, la parcourait, semblait lire quelques lignes et s’arrêtait pour bâiller de nouveau.

Au cours de ces différents exercices, tout à coup, son œil se porta sur moi ; il demeura une seconde comme pétrifié, puis, déchirant une feuille de son livre, il y traça quelques mots et la passa à son voisin.

Le billet parvint à Prestongrange, qui ne me lança qu’un regard, puis il fut envoyé vers Erskine et le duc d’Argyle, qui étaient assis entre les deux juges. Le duc se retourna et me jeta un coup d’œil arrogant. Le dernier à remarquer ma présence fut Charles Stewart et, dès qu’il me vit, il se mit aussi à envoyer des messages dans toutes les directions.

Le passage de tous ces billets avait fini par attirer l’attention ; tous ceux qui étaient dans le secret ou qui se croyaient bien informés, donnaient des explications à leurs voisins, les autres questionnaient de leur mieux, et le ministre lui-même, décontenancé par les chuchotements, se troubla, se mit à bégayer sans pouvoir retrouver le fil de son discours et revenir aux belles périodes du commencement. Jusqu’à son dernier jour, il se demanda comment un sermon qui avait paru, au début, lui attirer tant de gloire avait fini si piteusement.

Quant à moi, je demeurai à ma place mouillé, éreinté, anxieux de ce qui allait se passer, mais, en somme, très satisfait de l’effet produit par mon arrivée.


XVII

LE MÉMOIRE


Le dernier mot de la « Bénédiction » était à peine achevé, que déjà Stewart m’avait saisi par le bras. Nous sortîmes les premiers de l’église, et il m’entraîna tellement vite, que nous nous trouvâmes à l’abri, entre les quatre murs d’une maison, avant que la foule eût envahi la rue.

« Est-il encore temps ? demandai-je haletant.

— Oui et non, répondit-il, les débats sont terminés, le jury délibère et voudra bien nous annoncer sa décision demain matin, décision connue d’avance et que j’aurais pu vous indiquer trois jours avant le commencement de cette comédie : l’affaire, dès le début, a été du domaine public. Le prévenu nous l’a dit : « Vous pouvez faire ce que vous voudrez pour moi, je connais mon sort et je l’ai appris par les paroles du duc d’Argyle à M. Macintosh ». Oh ! c’est un vrai scandale !

Le Grand Argyle marche en avant.
Il fait gronder les canons et les fusils.

« Même les massiers, qui ont crié « Cruachan ![15] » Mais puisque vous voilà, je ne veux pas désespérer ! le chêne l’emportera sur le myrte encore une fois, nous allons battre les Campbell dans leur propre ville. Que Dieu m’accorde de voir luire ce jour ! »

Il bondissait de joie à cette pensée, tout en défaisant ses malles pour me donner des vêtements de rechange. Ce qui nous restait à faire, ce que je devais tenter, il ne m’en soufflait pas un mot, je crois même qu’il n’y pensait pas. « Nous écraserons les Campbell », c’était tout ce qu’il savait dire. J’étais écœuré de voir comment une cause criminelle pouvait devenir ainsi une simple lutte entre deux clans sauvages. Et mon ami l’avoué n’était pas moins ardent que les autres. Ceux qui l’avaient vu dans ses modestes fonctions d’homme d’affaires, ou bien figurant dans une partie de football, auraient eu peine à reconnaître en lui le fanatique partisan qu’il était maintenant.

Le conseil de James Stewart se composait de quatre personnages ; MM. Robert Macintosh et Stewart junior de Stewart Hall, et les shérifs Brown de Colstoun et Miller. Tous étaient invités à déjeuner avec l’avoué, après le sermon, et on voulut bien m’admettre à ces agapes. La nappe ne fut pas plutôt enlevée et les premiers verres préparés par le shérif Miller, que l’on entama le sujet brûlant.

Je fis une courte narration du guet-apens et de ma captivité dans l’île de Bass et tous voulurent m’interroger sur les circonstances du meurtre d’Appin.

C’était la première fois qu’il m’était donné de parler franchement devant les hommes de loi ; mon récit fut une déception pour eux et même pour moi.

« En somme, dit Colstoun, vous apportez la preuve qu’Alan était sur les lieux au moment du crime ; vous l’avez entendu proférer des menaces contre Glenure, et tout en nous affirmant que ce n’est pas lui qui a tiré, vous nous laissez une forte impression qu’il était au courant du complot ; vous le montrez, d’ailleurs, au risque de sa propre liberté, favorisant la fuite de l’assassin. Quant au reste de votre déposition, jusqu’aux plus petits détails, elle repose uniquement sur la parole d’Alan et de James, les deux accusés ; de tout cela, il résulte que vous allongez seulement, sans la briser, la chaîne qui relie notre client au meurtrier. Je n’ai pas besoin de dire que l’introduction d’un troisième complice dans l’affaire aggrave singulièrement cette apparence de complot, qui a été dès le début notre pierre d’achoppement.

— Je partage votre opinion, dit le shérif Miller, nous devons être obligés à lord Prestongrange d’avoir ôté de notre chemin un témoin gênant ; je pense surtout que M. Balfour doit lui en être reconnaissant ; vous parliez d’un troisième complice ? mais, à mon point de vue, M. Balfour pourrait être inculpé comme un quatrième !

— Permettez, messieurs, s’écria l’avoué, on peut envisager la chose d’une autre façon. M. Balfour est un témoin digne de foi, il a été enlevé et séquestré pendant près d’un mois sur un vieux roc désert, le Bass ; sa déposition était donc redoutée ? Si vous creusez le fait, vous verrez quelle boue vous jetez sur la réputation de ceux qui ont commis cette violence et cette illégalité. Messieurs, c’est une histoire qui peut courir le monde, il serait étrange qu’avec un pareil secours nous ne parvenions pas à sauver la tête de mon client !

— Bon, mais si, demain, M. Balfour était traduit devant la justice ? objecta Stewart Hall. Je me trompe fort, ou nous rencontrerons tant d’obstacles sur notre route, que James sera pendu avant que nous ayons trouvé des juges pour nous entendre.

« C’est, il est vrai, un grand scandale, mais je suppose qu’aucun de nous n’en a oublié un plus grand encore je veux parler du procès de lady Grange ; alors qu’elle était encore en prison, mon ami, M. Hope de Rankeillor, fit tout ce qui était humainement possible, et ne perdit pas de temps ; il ne put jamais obtenir la justification ! Ce sera la même chose aujourd’hui, les mêmes moyens seront employés. Il s’agit, messieurs, d’une haine de clan : la haine du nom que j’ai l’honneur de porter règne en haut lieu ; il n’y a rien à considérer dans cette affaire que le dépit des Campbell et une basse intrigue des Campbell. »

Ce discours fut naturellement bien accueilli et pendant un moment, je restai au milieu de ces hommes habiles, assourdi de leurs diatribes et pas plus instruit pour cela de ce qu’il convenait de faire. L’avoué se laissa aller à de violentes paroles ; Colstoun dut le prendre à part pour le calmer ; le reste de la société continua à discourir bruyamment ; le roi Georges reçut en passant quelques épigrammes et aussi quelques mots de maladroite défense. Quant au duc d’Argyle, il fut battu à plate couture, bien entendu ; la seule personne qu’on parut oublier fut James Stewart des Glens, le prévenu.

Pendant ce conflit, cependant, M. Miller n’avait pas bougé. C’était un vieux gentleman rubicond et au regard clignotant ; sa voix était douce, bien timbrée et il accentuait chaque mot comme les acteurs pour obtenir le plus d’effet possible. Même silencieux, sa perruque posée à côté de lui, son verre entre les mains, les lèvres finement pincées et le menton en avant, il personnifiait la ruse et la politique. Il était évident qu’il avait quelque chose à dire et qu’il n’attendait que l’occasion.

Colstoun venait de terminer son discours par une allusion à leur devoir envers James ; son collègue sembla profiter de cette transition et, d’un geste, obtint le silence.

« Voilà qui me suggère une idée que nous avons négligée, commença-t-il ; sans doute, l’intérêt de notre client doit certainement passer avant tout à nos yeux, et pourtant, le monde ne finira point avec un James Stewart. (Ici il cligna de l’œil.) Je ne dis pas que je parlerais de même s’il s’agissait d’un Georges Brown, d’un Thomas Miller ou d’un David Balfour ! M. David a de bonnes raisons de se plaindre, et je crois, messieurs, que si son histoire était convenablement présentée, il y aurait bon nombre de perruques sur le tapis. »

D’un commun accord, l’assemblée entière se tourna vers lui.

« Convenablement présentée et soigneusement colorée, cette aventure ne peut manquer d’avoir des conséquences graves, continua Miller : tout le personnel de la Justice, depuis les plus hauts jusqu’aux plus infimes magistrats, en serait totalement discrédité et peut-être serait-il révoqué. Je n’ai pas besoin d’ajouter que ce procès de M. Balfour deviendrait une cause célèbre dont tireraient gloire ceux qui la soutiendraient. »

Tous, aussitôt, partirent sur cette nouvelle piste : « le procès de M. Balfour » ; ils spécifièrent quels discours on pourrait prononcer, quels juges on pourrait faire révoquer, et quels seraient leurs successeurs. On proposa même de solliciter le témoignage de Simon Fraser qui serait fatal au duc d’Argyle et à lord Prestongrange. Miller approuva hautement cette idée.

« Nous avons là, dit-il, une bonne revanche à prendre, une vengeance qui me met l’eau à la bouche. »

L’enthousiasme fut général à ces mots, l’avoué Stewart était hors d’état de maîtriser sa joie et criait vengeance contre son grand ennemi le duc.

« Messieurs, s’écria-t-il en remplissant son verre, à la santé du shérif Miller ! Sa science des lois nous est connue ; quant à ses talents culinaires, cette boisson en fait foi ; mais quand il s’agit de politique, ajouta-t-il en vidant son verre, alors, il est merveilleux !

— Cela peut à peine s’appeler de la politique, mon ami, dit Miller très flatté, tout au plus une petite révolution, et je crois bien pouvoir vous promettre que les historiens prendront plus tard pour date « l’affaire Balfour ». Mais si elle est conduite avec prudence, monsieur Stewart, ce sera une révolution pacifique.

— Ah ! quand même les Campbell recevraient quelques horions, je serais loin d’être fâché », s’exclama Stewart en montrant le poing.

Je n’étais pas très satisfait de la tournure que prenaient les choses, bien que je ne pusse m’empêcher de sourire de la naïve inconscience de ces vieux intrigants. Mais ce n’était pas pour aider à l’avancement du shérif Miller, ni pour susciter une révolution dans le Parlement, que j’avais enduré tant de misères et de peines ; aussi pris-je la parole aussi modestement qu’il me fut possible.

« Je dois vous remercier, messieurs, pour vos bons avis, dis-je ; mais j’aurais, avec votre permission, quelques questions à vous poser. Il y a une chose, par exemple, qui a été laissée de côté : Ce procès aurait-il un bon résultat pour James Stewart ? »

Ils parurent un peu déconcertés et me firent des réponses variées, mais qui revenaient au même point, c’est-à-dire que James, maintenant, n’avait plus d’espoir que dans la grâce du roi.

« En second lieu, repris-je, ce procès sera-t-il un bien pour l’Écosse ? Vous connaissez le proverbe qui dit : « Celui-là est un mauvais oiseau qui détruit son propre nid. » Je me souviens d’une émeute qu’il y eut à Édimbourg dans mon enfance et qui donna occasion à la reine d’appeler l’Écosse « un pays barbare » ; j’ai toujours cru que nous y avions plus perdu que gagné. Plus tard, vint l’année 1745. Et maintenant, nous aurions « l’affaire Balfour », comme vous l’appelez. Le shérif Miller pense que les historiens l’adopteraient comme une date mémorable ; ne pourrait-on craindre que ce fût comme l’époque d’une calamité publique ? »

M. Miller, voyant où j’allais en venir, se hâta de m’approuver.

« Très bien, votre argument est juste, monsieur, dit-il.

— Nous devons encore nous demander, ajoutai-je, si ce procès serait dans l’intérêt du roi Georges. Le shérif Miller n’a pas l’air de s’en préoccuper, mais je doute qu’il vous soit possible d’ébranler les fondements du trône sans que le roi en reçoive le contre-coup, et cela pourrait être funeste. »

Je leur laissai le temps de répondre, mais personne n’ouvrit la bouche. Je continuai :

« Quant à ceux pour qui ce procès serait profitable, le shérif Miller nous a donné le nom de plusieurs personnes, parmi lesquelles il a bien voulu me mentionner. J’espère qu’il me pardonnera de ne pas être de son avis sur ce point. Tant qu’il s’est agi d’une vie à sauver, je puis dire que je n’ai reculé devant aucun sacrifice ; je dois reconnaître pourtant que je me trouvais par trop hardi, et je crois qu’il serait mauvais pour un jeune homme qui se destine au barreau de commencer par se faire la réputation d’un fâcheux et d’un turbulent avant d’avoir atteint la vingtième année. Quant à James, puisque, au point où en est l’affaire, il n’a d’autre espoir que dans la pitié du roi, ne pourrait-on pas avoir recours directement à Sa Majesté tout en sauvegardant la réputation des hauts fonctionnaires publics et tout en m’évitant une situation susceptible de causer la ruine de mon avenir ? »

Ils demeurèrent tous le nez dans leurs verres ; il était facile de voir que ma manière d’envisager les choses n’était pas de leur goût. Mais Miller était prêt à tout événement.

« S’il m’est permis de donner une forme à l’idée de notre jeune ami, dit-il, je crois qu’il conviendrait de réunir le fait de sa séquestration et les principaux points de sa déposition dans un Mémoire que l’on ferait parvenir à Sa Majesté. Ce plan a des chances de succès ; il peut servir notre client, et, d’autre part, le roi pourra savoir gré à ceux qui l’auront rédigé et signé. »

Ils se consultèrent de la tête et, tout en soupirant, consentirent à la rédaction d’un Mémoire.

« Veuillez écrire, monsieur Stewart, dit Miller ; je pense qu’il convient que ce document porte nos cinq signatures comme défenseurs du condamné.

— Cela ne saurait nuire, répondit Colstoun en soupirant, car il s’était cru avocat général pendant environ cinq minutes. »

Ils se mirent alors à composer le Mémoire, ce qui ne tarda pas à les passionner et je n’eus rien de mieux à faire que de les regarder et de répondre à quelques rares questions. Le document fut rédigé avec soin ; il commençait par le récit des circonstances du crime, puis relatait la récompense offerte pour ma personne, ma reddition volontaire, la pression exercée sur moi, mon enlèvement et ma séquestration, enfin, mon arrivée à Inverary trop tard pour déposer. Ensuite, on expliquait les raisons de patriotisme et d’intérêt public pour lesquelles on avait renoncé à tout moyen d’action, et le Mémoire se terminait par un appel suppliant à la bonté du roi en faveur de James Stewart.

Dans tout cela je me voyais plutôt sacrifié et représenté comme un jeune écervelé prêt à adopter les moyens extrêmes, qu’un groupe d’hommes sérieux avait ramené à la raison. Mais je ne fis pas d’observation à ce sujet ; je me bornai à demander deux choses ; d’abord, qu’il fût consigné dans le Mémoire que j’étais encore prêt à faire ma déposition devant tel tribunal ou telle commission d’enquête qu’on voudrait désigner ; en second lieu, je demandai une copie du document.

Colstoun toussa et hésita un instant.

« C’est une pièce confidentielle, objecta-t-il.

— Ma situation vis-à-vis de lord Prestongrange est assez délicate, repris-je, il m’a, dès le début, montré de la sympathie ; sans lui, messieurs, je serais un homme mort, ou bien j’attendrais maintenant ma sentence à côté du pauvre James. C’est pour ces raisons que je veux lui communiquer ce Mémoire. Vous devez aussi comprendre que cette démarche me sera une sauvegarde. J’ai des ennemis qui ont l’habitude de ne pas perdre de temps ; Sa Grâce est ici dans son propre pays, Lovat est près de lui et s’il y avait quelque équivoque dans ma conduite, je pourrais très bien me réveiller en prison. »

N’ayant rien à répondre à de tels arguments, le conseil se résigna à me donner une copie et mit seulement pour condition que je transmettrais en même temps à lord Prestongrange leurs plus respectueux compliments.

L’avocat général, pendant ce temps, déjeunait au château, chez Sa Grâce le duc d’Argyle. Je lui envoyai par un des domestiques de Colstoun quelques lignes pour lui demander une entrevue et je reçus en réponse l’ordre de le rejoindre de suite dans une maison privée, en ville. Je le trouvai seul ; son visage ne laissait rien deviner, mais j’avais vu quelques hallebardiers dans le vestibule et je savais qu’il était prêt à me faire arrêter si cela lui paraissait bon.

« Ainsi donc vous voilà, monsieur David ? dit-il.

— Oui, milord, et je ne crois pas être le bienvenu, mais je désire avant tout exprimer à Votre Excellence toute ma gratitude pour ses bons offices même dans le cas où ils devraient cesser.

— Je sais à quoi m’en tenir sur vos sentiments de reconnaissance, répondit-il sèchement, et je ne pense pas que ce soit pour me les répéter que vous m’avez fait quitter la table. Si j’étais à votre place, je n’oublierais pas que je marche sur un terrain mouvant.

— Pas actuellement, milord, j’espère, et si Votre Altesse veut bien jeter un coup d’œil sur ce papier, elle sera peut-être de mon avis. »

Il lut attentivement d’un bout à l’autre en fronçant violemment les sourcils, puis il relut certains passages qu’il parut comparer entre eux. Sa figure s’éclaircit.

« Ce n’est pas si mauvais que cela pourrait être, dit-il enfin ; c’est égal, je suis encore exposé à payer cher mes relations avec M. David Balfour.

— Vous voulez dire, milord, que vous pourriez payer cher votre bienveillance pour ce malheureux jeune homme ? »

Il parcourut encore le Mémoire et ses traits se détendirent tout à fait.

« À qui suis-je redevable de cela ? demanda-t-il ; on a dû discuter d’autres projets, je suppose ; qui a proposé ce moyen discret ? Est-ce Miller ?

— Milord, c’est moi-même ; ces messieurs n’ont pas eu pour moi tant d’égards que je ne sois en droit de m’attribuer ce qui me revient, et de ne pas les décharger des responsabilités qu’ils ont encourues. Voici la vérité : ils étaient tous partisans d’un procès sensationnel qui aurait pu avoir de graves conséquences au Parlement et aurait été pour eux (d’après leurs propres expressions) une bonne aubaine. Avant que j’aie pu intervenir, ils étaient en train de se partager les différentes charges de la Justice. Notre ami M. Simon figurait dans leur programme. »

Prestongrange sourit.

« Voilà nos amis ! dit-il ; et pourquoi n’avez-vous pas consenti, monsieur David ? »

Je lui énonçai mes raisons avec franchise, en appuyant sur celles qui le concernaient.

« Vous me rendrez justice, dit-il, j’ai travaillé dans votre intérêt autant que vous avez agi pour moi. Mais comment êtes-vous ici ? À peine le procès engagé, j’ai regretté d’avoir fixé une date si rapprochée et je vous attendais presque demain… Mais aujourd’hui ! je n’y aurais jamais pensé ! »

Je ne voulais pas, bien entendu, trahir Andie.

« J’ai lieu de croire, dis-je, qu’il y a quelques chevaux fourbus sur la paille.

— Si j’avais su que vous fussiez un tel bandit, vous auriez tâté plus longtemps du Bass.

— À ce propos, milord, je vous rends votre lettre, — et je lui donnai la missive à l’écriture contrefaite.

— Il y avait aussi l’autre feuille avec le cachet ? fit-il.

— Je ne l’ai pas gardée, elle ne portait que l’adresse et ne pouvait compromettre personne. J’ai le second billet et, avec votre permission, je désire le garder. »

Il fit une grimace, mais n’objecta pas un mot.

« Demain, dit-il, nous n’aurons plus rien à faire ici et je vais à Glasgow ; je serai très heureux de vous avoir avec moi, monsieur David.

— Milord,… commençai-je, très embarrassé.

— Je ne nierai pas que c’est un service que je vous demande, interrompit-il. Je désire même qu’à Édimbourg vous descendiez chez moi. Vous avez en mes filles de sincères amies, qui seront ravies d’avoir votre société. Si vous reconnaissez que je vous ai été utile, vous aurez ainsi le moyen de vous acquitter envers moi et, loin d’y perdre, vous pourrez même y trouver quelque avantage. Tous les jeunes gens ne sont pas présentés dans les salons par l’Avocat du Roi. »

Déjà, dans nos courtes relations, cet homme avait failli me tourner la tête et il était encore près de recommencer.

Il revenait à la vieille comédie de la sympathie, que j’avais inspirée à ses filles, dont l’une s’était moquée de moi, tandis que les autres n’avaient même pas paru remarquer ma présence. Il me demandait maintenant de l’accompagner à Glasgow, de loger chez lui à Édimbourg et de faire mes débuts dans le monde sous son patronage. Je trouvais déjà surprenant qu’il eût assez bon caractère pour me pardonner, mais le voir désirer ma compagnie et m’offrir sa protection en échange, me paraissait extraordinaire, aussi je me mis à flairer quelque nouveau piège. Une chose était certaine, c’est que si j’acceptais d’être son invité, tout retour en arrière me serait interdit, je ne pourrais jamais me raviser et intenter un procès. D’ailleurs, ma présence chez lui ne suffirait-elle pas à détruire l’effet du Mémoire ? Comment cette plainte serait-elle prise au sérieux, si la personne offensée était l’hôte du magistrat le plus incriminé dans l’affaire ? En songeant à tout cela, je ne pus m’empêcher de sourire.

« Vous me demandez là une sorte de désaveu du Mémoire, dis-je.

— Vous devinez juste, monsieur David, votre présence me sera d’une grande utilité. Peut-être, cependant, vous méprenez-vous sur mon amitié, qui est sincère ? J’ai beaucoup d’estime pour vous, monsieur David, et même un certain respect, ajouta-t-il en souriant.

— Je ne demanderais pas mieux que d’accepter vos offres, milord ; je suis désireux de vous témoigner ma gratitude et touché de votre bienveillance ; je sais que, me destinant au barreau, l’appui de Votre Altesse me serait précieux, mais voici la difficulté : ici, nos chemins se séparent ; vous poursuivez la perte de James, et moi, j’essaie de le sauver. Si mon voyage avec vous peut servir à votre défense, je suis aux ordres de Votre Excellence ; mais si cela devait nuire à James, je refuse. »

Il me sembla qu’il jurait entre ses dents.

« Vous avez raison de vouloir être avocat, dit-il, vous avez certainement la vocation ! Je vais vous répondre, reprit-il, après un moment de silence. James est hors de question, James n’a rien à attendre ;… sa vie est donnée et acceptée, achetée même si vous voulez, et payée, aucun Mémoire n’y peut rien, ni aucun argument d’un fidèle, monsieur David ! Faites ce que vous voudrez, il n’y aura pas de grâce pour James Stewart, tenez-vous-le pour dit. La question ne regarde donc que vous et moi.

« Vais-je tomber ? Vais-je rester en place ? Nul ne le sait, je ne vous cache pas que je suis en danger. Voulez-vous savoir pourquoi ? Ce n’est pas pour avoir poursuivi indûment le procès de James ; pour cela, je suis sûr du pardon. Ce n’est pas non plus pour avoir séquestré M. David sur un rocher, quoique cela puisse servir de prétexte ; non, ce serait simplement parce que je n’ai pas pris le plus court chemin, qui était d’envoyer M. David à la potence, d’où le scandale, d’où ce damné Mémoire ! — et il froissa le papier dans sa main. Voilà au bord de quel précipice m’a conduit mon amitié pour vous ; je voudrais savoir si vos scrupules de conscience vous empêcheront de m’aider à en sortir. »

Il y avait du vrai dans tout cela. Si James était perdu, pourquoi ne pas venir en aide à celui qui s’était compromis pour me sauver ? Je me sentais du reste fatigué de corps et d’esprit, la lutte me devenait presque impossible.

« Indiquez-moi à quelle heure et où je dois vous attendre, dis-je, je suis prêt à vous accompagner. »

Il me serra la main.

« Je crois que mes filles auront des nouvelles pour vous », me confia-t-il, en me reconduisant.

Je m’en fus très content d’avoir fait ma paix et, pourtant, avec la conscience un peu troublée. Je ne pouvais m’empêcher de me demander si je n’avais pas été trop bon. Mon excuse était que j’avais été aux prises avec un homme qui aurait pu être mon père, un homme de haute capacité, un grand dignitaire qui n’avait pas craint de me sauver la vie. Comment résister à tout cela ?

J’achevai la soirée avec les avocats, en excellente compagnie, sans doute, mais peut-être absorbai-je un peu trop de punch, car, bien que je fusse au lit de bonne heure, je ne sus jamais comment j’y étais arrivé.


XVIII

UNE BALLE BIEN PLACÉE


Le lendemain, placé dans la Chambre du Conseil où le public ne pouvait me voir, j’entendis le jugement et le verdict. Les paroles du duc me sont restées dans la mémoire et, puisque ce fameux document a été le sujet de violentes discussions, je puis le rapporter ici. Ayant fait allusion à l’année 1745, le chef des Campbell, comme président des Assises, s’adressa ainsi à l’infortuné Stewart : « Si vous aviez réussi dans cette révolte, vous seriez maintenant à ma place et je pourrais être à la vôtre. Nous, qui sommes aujourd’hui vos juges, nous aurions pu être traduits devant une de vos ridicules Cours de justice ; alors, vous auriez pu vous saouler du sang de l’ennemi héréditaire. »

C’était laisser voir le bout de l’oreille ; aussi l’impression fut générale ; l’audience était à peine finie, que les jeunes avocats s’étaient déjà emparés de ce discours pour le tourner en ridicule ; il n’y eut plus un repas sans que quelqu’un s’écriât : « Alors, vous auriez pu vous saouler ? » Des chansons circulèrent partout qui sont bien oubliées maintenant. L’une d’elles commençait ainsi :

Quel sang voulez-vous ? Quel sang ?
Celui d’un homme ou celui d’un clan ?
Ou bien est-ce d’un chef de Hieland,
Qu’il vous faut le sang, le sang ?

Une autre se chantait sur mon air favori : « La maison d’Airlie » :

Un jour le duc d’Argyle siégeant au tribunal,
Commande qu’on lui serve un Stewart à dîner.

On y trouvait ces vers :

Le duc ayant alors mandé son cuisinier :
« Je ne puis, lui dit-il, souffrir que l’on me pense
Capable de vouloir jamais nourrir ma panse
Du sang de cette race et de m’en saouler ! »

Quoi qu’il en soit, James était condamné à mort et on pouvait le tenir pour aussi bien perdu que si le duc avait pris un canon et l’avait braqué sur lui. Pour moi, qui savais d’avance le dénouement, les détails du procès avaient moins d’intérêt ; mais le public, qui n’était pas dans les confidences, fut vivement choqué des scandales qui se déroulèrent au cours de la procédure. D’abord, cette exclamation d’un juré interrompant la plaidoirie de Colstoun : « Je vous en prie, monsieur, soyez bref, nous sommes tous fatigués,… » qui sembla le comble de la naïveté et du cynisme.

Mais les hommes de loi furent encore plus choqués d’une innovation qui avait discrédité et vicié les débats : l’un des témoins n’avait pas été cité. Son nom figurait pourtant sur la liste, on pouvait le voir à la quatrième page : « James Drummond, alias Mac Gregor, alias James More, ancien fermier à Inveronachile » ; sa déposition avait été prise, selon l’usage, par écrit, « il s’était souvenu de faits » (on les avait inventés, Dieu lui pardonne !) qui ne pouvaient qu’augmenter les charges contre James Stewart et qui, je le devinais, allaient grandement diminuer celles qui existaient contre lui-même. Il était donc très avantageux de porter son témoignage à la connaissance de la Cour, sans pour cela exposer l’homme lui-même à des contradictions publiques.

D’une manière aussi nouvelle qu’habile, ce fut atteint. La déposition de James More fut passée à la Cour en pleine séance, de là, aux mains du jury, où elle fit son œuvre et elle disparut alors comme par hasard avant d’être arrivée à la défense. On jugea cet expédient comme il le méritait et j’eus honte pour Catriona que le nom de son père fût mêlé à cette infamie.

Le jour suivant, de bonne heure, lord Prestongrange monta à cheval et je le suivis avec une nombreuse escorte. Une fois à Glasgow, nous y séjournâmes quelque temps à ma grande impatience et j’y passai de longues journées partagées entre les affaires et les plaisirs. Je logeai dans la maison du lord, qui ne cherchait qu’à me faire entrer davantage dans son intimité ; j’avais ma place dans toutes les parties de plaisir, j’étais présenté à tous les personnages et on me faisait plus d’honneur que n’en méritaient mon âge et ma situation. J’en étais même honteux pour Prestongrange et ce que j’avais vu du monde pendant ces derniers mois, avait jeté une ombre sur mon humeur. J’avais fréquenté bien des gens, quelques-uns étaient chefs en Israël, et combien parmi eux avaient les mains nettes ? Quant aux Brown, aux Miller et compagnie, je connaissais maintenant leurs mobiles secrets, je ne pouvais plus avoir d’estime pour eux. Lord Prestongrange était parmi les meilleurs, il m’avait sauvé ou plutôt épargné, quand les autres lui demandaient ma vie ; mais le sang de James pesait sur lui et je ne pouvais lui pardonner son hypocrisie actuelle avec moi. Il affectait, en effet, de prendre un plaisir infini à ma société et à ma conversation. Je l’observais souvent avec un mépris à peine contenu. « Ah ! mon ami, mon ami ! pensais-je, si vous étiez délivré de cette affaire du Mémoire, comme vous me chasseriez à coups de pied jusque dans la rue ! »

En cela, j’étais injuste, l’avenir l’a prouvé, et je crois qu’il était alors plus sincère, mais aussi encore plus comédien que je ne le supposais.

Le spectacle de la duplicité générale me rendait sceptique. L’entourage de Prestongrange, composé surtout de jeunes avocats, m’avait inspiré d’abord une grande méfiance. J’excitais leur jalousie à cause des attentions dont j’étais l’objet. Mais deux jours n’étaient pas passés, que leur tactique avait changé et ils m’accablaient d’éloges et de flatteries. J’étais pourtant le même jeune homme qu’ils avaient dédaigné un mois auparavant, et maintenant, il n’y avait pas de civilités assez grandes pour moi, il n’était pas jusqu’au surnom qu’ils me donnèrent qui ne me fît juger de leurs vues intéressées. Me voyant en si bonne posture auprès de l’avocat général, et persuadés que je devais aller loin et haut, ils avaient emprunté un terme de golf et m’appelaient : « La balle bien placée »[16].

« Vous êtes maintenant des nôtres, » me disaient-ils ; leur assurance égalait leur dissimulation et l’un d’eux ne craignit pas de me rappeler, un jour, qu’il m’avait rencontré à Hope Park. Je lui répondis que je n’avais pas l’heur de m’en souvenir.

« Comment ! c’est miss Grant elle-même qui nous avait présentés l’un à l’autre, je suis un tel.

— Cela est fort possible, monsieur, lui répliquai-je, mais je n’en ai pas gardé le moindre souvenir. »

Cette période de ma vie ne vaut pas la peine qu’on s’y attarde. J’étais écœuré de toute cette politique et je préférais encore la société de lord Prestongrange. Avec lui, je me départais quelque peu de ma raideur et j’adoucissais ma rudesse. Il s’apercevait de la différence et me conseillait d’être plus de mon âge et plus sociable avec mes camarades.

Je lui répondis que, par caractère, j’étais lent à me faire des amis.

« Je vous renvoie la balle, dit-il, mais il y a ce proverbe : « Belle soirée prépare beau lendemain. » Monsieur David, vous êtes destiné à retrouver ces jeunes gens dans la vie ; si vous persévérez dans vos manières arrogantes, je crains que vous ne vous attiriez bien des difficultés.

— À quoi bon faire une bourse de soie avec une oreille de truie ? »

Un matin, le 1er octobre, je fus réveillé par l’arrivée d’un courrier dans la cour ; de ma fenêtre, je le vis descendre de cheval et je constatai qu’il avait dû aller vite. Un moment après, Prestongrange m’envoya chercher et je le trouvai en robe de chambre et bonnet de nuit, ses lettres étalées devant lui.

« Monsieur David, dit-il, j’ai des nouvelles pour vous ; elles concernent des amis dont je vous soupçonne de n’être pas fier, car vous ne faites jamais allusion à leur existence. »

Je dus rougir en entendant ces paroles.

« Je vois que vous comprenez, continua-t-il, vos joues l’attestent, et je vous fais mon compliment sur votre bon goût en matière de beauté. Mais savez-vous, monsieur David, que celle dont nous parlons est une fille très entreprenante ? elle arrive à tout ce qu’elle veut. Le gouvernement de l’Écosse paraît impuissant à l’arrêter, comme cela a été le cas dernièrement pour un certain M. David Balfour. Ne feraient-ils pas tous deux une bonne paire ? La première fois que cette jeune personne se mêle de la politique… Mais je ne dois pas vous raconter l’histoire, les autorités ont décidé que vous l’apprendriez autrement et par un narrateur plus amusant. Ce fait nouveau est sérieux cependant et il faut bien que je vous dise que cette demoiselle est pour le moment en prison. »

Je poussai un cri.

« Oui, reprit-il, la gentille dame est en prison. Mais je ne veux pas vous désespérer : À moins que vous et vos amis vous n’obteniez ma retraite, il ne lui sera fait aucun mal.

— Mais de quoi est-elle coupable ? criai-je, quel est son crime ?

— On pourrait le qualifier de « haute trahison », car elle s’est frayé un passage dans le château du roi à Édimbourg.

— Vous parlez de mon amie, dis-je ; je sais que vous ne plaisanteriez pas ainsi si la chose était sérieuse.

— Elle est sérieuse dans un sens, car cette coquine de Katrine a renvoyé à l’aventure dans le monde cet homme taré qu’est son père. »

Une de mes prévisions se réalisait donc. James More était libre. Il avait prêté ses gens pour me faire enlever, il avait vendu son témoignage dans l’affaire d’Appin, et sa déposition avait servi (peu importe par quel moyen) à influencer le jury. Il venait d’obtenir sa récompense : il était libre. Les autorités pourraient bien parler d’une évasion, mais je ne m’y trompais pas, je savais que sa liberté était le prix d’un marché. Cette pensée m’enleva toute alarme pour Catriona. On pouvait dire qu’elle avait aidé son père à s’évader, elle pouvait même le croire elle-même, mais je distinguais facilement dans tout cela la main de Prestongrange et j’étais sûr qu’il ne la laisserait pas même passer en jugement. Alors cette exclamation imprudente m’échappa :

« Ah ! je m’y attendais !

— C’est étrange, comme vous êtes discret par moments ! dit Prestongrange.

— Que veut insinuer par là Votre Excellence ?

— Je m’émerveille qu’étant assez habile pour tirer de pareilles conclusions, vous ne le soyez pas assez pour les garder pour vous. Mais je pense que vous êtes curieux de savoir les détails de l’affaire. J’ai reçu deux récits, le moins officiel et le plus complet et de beaucoup le plus intéressant étant de la plume de ma fille aînée. Voici sa lettre :

« … Toute la ville est en l’air à cause d’un événement à sensation. Ce qui rendrait la chose plus intéressante (si seulement le public le savait), c’est que le malfaiteur est une « protégée » de Son Excellence mon papa ! Je suis sûre que vos occupations vous ont amené à oublier « les yeux gris ». Eh bien, quel est son méfait ? elle s’est coiffée d’un chapeau à larges bords, elle a endossé un long manteau d’homme et une large cravate ; elle a retroussé ses jupes et enfilé une paire de bottes énormes ; elle a pris de vieux souliers rapiécés et s’est acheminée dans ce costume vers le château. Là, elle s’est présentée comme étant un savetier employé par James More, et a obtenu d’entrer dans sa cellule. Le lieutenant (qui semble un joyeux compère) riait avec les soldats de l’accoutrement du savetier, puis ils entendirent du bruit dans la cellule et des coups donnés et reçus, alors ils virent le savetier s’élancer au dehors, le manteau au vent, le chapeau enfoncé sur le visage et ils continuèrent à se moquer de lui. Ils n’ont pas ri d’aussi bon cœur quand, une fois entré dans la cellule de James More, ils se sont trouvés en face d’une grande et belle jeune fille aux yeux gris qui avait repris son costume féminin ; pour ce qui est du savetier il court encore et l’on croit que le pauvre pays d’Écosse devra se consoler de sa perte. Ce soir, en société, j’ai bu à la santé de Catriona, la ville entière l’admire et tous les beaux messieurs désireraient pour leur boutonnière un morceau de ses jarretières, s’ils pouvaient s’en procurer. J’aurais voulu aller la voir dans sa prison, seulement, je me suis souvenue à temps que je suis votre fille ; aussi je vous ai seulement écrit ce billet que j’ai confié au fidèle Doig et j’espère que vous reconnaîtrez que je puis être diplomate quand il me plaît. Le même fidèle gaillard va vous apporter ma lettre avec celles des « sages », ainsi vous aurez ensemble Tom Kool et Salomon. À propos de gaillards, racontez tout cela à David Balfour. Je voudrais voir sa figure quand il se représentera une demoiselle à longues jambes dans un tel attirail ! — Votre fille affectueuse et sa fidèle amie. » Voilà la signature de mon lutin.

« Vous voyez, monsieur David, que je vous dis la vérité, et que mes filles ont pour vous une véritable amitié.

— Le « gaillard » leur en est très obligé, répondis-je.

— N’est-ce pas là une jolie aventure ? continua-t-il, et cette fille des Montagnes n’est-elle pas une sorte d’héroïne ?

— Je sais qu’elle a un grand cœur, et je gage qu’elle n’a rien deviné ; mais, pardon ! je m’aventure sur le terrain défendu.

— Je suis de votre avis, je le garantis pour elle, dit-il avec franchise ; je jurerais qu’elle croyait être amenée tout droit devant le roi Georges pour répondre de son entreprise. »

Le souvenir de Catriona et la pensée de sa captivité me secouèrent étrangement, Prestongrange lui-même l’admirait et ne pouvait s’empêcher de sourire en songeant à elle.

Quant à miss Grant, malgré son habitude de plaisanter, elle ne dissimulait pas son enthousiasme. Je me sentis plus de chaleur au cœur.

« Je ne suis pas la fille de Votre Excellence, commençai-je…

— Je le sais ! répondit-il en souriant.

— Je parle comme un sot, repris-je, ou, du moins, je m’exprime mal,… je veux dire qu’il n’eût pas été convenable que miss Grant allât voir Catriona en prison, mais je n’ai pas les mêmes raisons de m’abstenir et je serais le plus indigne de ses amis si je ne volais pas près d’elle maintenant…

— Oh ! oh ! monsieur David ! et notre convention ?

— Milord, quand j’ai consenti à cette convention, à ce traité, si vous voulez, c’était dans un moment où j’étais touché de l’extrême bonté de Votre Excellence ; mais je ne saurais nier que j’y aie été poussé également par mon intérêt, je suis honteux maintenant de mon égoïsme et de ma faiblesse. Si cela peut vous être utile et agréable de dire que David Balfour est votre ami et votre convive, dites-le, et je ne vous contredirai jamais. Mais, quant aux avantages que je devais en retirer, à votre protection en particulier, j’y renonce. Je ne vous demande qu’une seule chose : laissez-moi partir et donnez-moi un sauf-conduit pour la prison. »

Il me jeta un regard dur.

« Vous mettez la charrette avant les bœufs et vous êtes dans l’erreur sur mon compte ; vous ne me paraissez pas avoir remarqué que j’ai pour vous une amitié sincère. Quant à ma protection, elle ne vous a pas été promise et même ne vous a pas encore été offerte. (Il s’arrêta une seconde.) Je cherche à vous mettre en garde contre vous-même ; la jeunesse est bouillante, avant qu’il soit longtemps, vous jugerez autrement des choses.

— Eh bien, je veux être cette jeunesse bouillante ! m’écriai-je, j’ai trop vu les calculs, l’intérêt égoïste dans l’esprit de ces jeunes avocats qui vous entourent, qui vous flattent et qui prennent même la peine de me cajoler moi-même ! J’ai vu les mêmes ambitions chez les hommes mûrs ! ils ont tous des motifs intéressés ; il en est ainsi dans tous les clans ! C’est cela qui me fait douter de l’amitié de Votre Excellence ! Pourquoi m’aimeriez-vous vraiment, en effet ? Ne m’avez-vous pas dit vous-même que vous aviez intérêt à ce que l’on crût qu’il existait entre nous un lien d’amitié ? »

Je m’arrêtai tout à coup, confondu d’avoir été si loin. Il me regardait avec un visage impénétrable.

« Milord, repris-je, veuillez me pardonner, je ne dispose que du grossier langage d’un campagnard. Je trouve qu’il serait bien à moi d’aller voir mon amie dans sa prison ; mais je vous dois la vie, je ne l’oublierai jamais, et si l’intérêt de Votre Excellence est en jeu, je ne bougerai pas d’ici. C’est de la simple gratitude.

— Vous auriez pu me dire cela sans tant de paroles, fit-il avec une grimace. Un simple « oui » écossais eût été plus aimable.

— Ah ! mais milord, vous ne me tenez pas encore, m’écriai-je ; je reste, je ne m’en vais pas d’ici, par égard pour vous, par reconnaissance pour la vie que vous m’avez conservée, et pour l’amitié que vous me témoignez ; c’est seulement pour cela que je reste, mais je n’accepte aucun avantage qui pourrait en découler. Si je suis obligé de demeurer ici et loin d’elle pendant son procès, je ne veux que cela me profite en rien ; je consens bien à y perdre, mais je n’entends pas y gagner. J’aime mieux faire un plongeon complet que de rien édifier sur cette base. »

Il demeura sérieux une minute, puis sourit.

« On dirait que vous tombez de la lune ! dit-il, mais vous serez satisfait cette fois. Je vais seulement vous demander un petit service et après, vous serez libre. Mes clercs sont débordés de travail en ce moment, soyez assez bon pour me copier ces quelques pages, et, quand ce sera fait, je vous souhaiterai bon voyage. Ce n’est pas moi qui me chargerai jamais de la conscience de monsieur Balfour ! et s’il vous arrive d’en laisser quelque morceau aux buissons du chemin, croyez-moi, vous n’en marcherez que plus à votre aise.

— Mais peut-être pas dans la même direction, milord.

— Allons ! Vous voulez encore avoir le dernier mot ! » s’écria-t-il gaiement.

Il avait en vérité des raisons d’être gai, il venait de me donner une liasse de papiers à copier et il avait fini par trouver une solution à son goût pour le petit problème que je venais de lui poser.

Pour amoindrir l’effet du Mémoire, il tenait à m’avoir à ses côtés en public, comme un ami intime ; mais si, en cette qualité, on me voyait visiter Catriona en prison, on aurait vite fait d’en déduire le vrai motif de l’évasion de James. Il était donc arrivé à ses fins en me retenant quelques jours de plus à Glasgow, ce qui lui donnerait le temps de se débarrasser de Catriona. Je suis confus d’avoir à parler de cet homme, qui m’accablait de ses bontés et que, cependant, je savais faux comme une vieille cloche fêlée.


XIX

EN COMPAGNIE DES DAMES


La copie de ces paperasses fut une ennuyeuse besogne, surtout quand je m’aperçus qu’il n’y avait rien d’urgent dans ce travail et que ce n’était qu’un prétexte pour me retenir. Dès que j’eus fini, je sautai à cheval et je mis à profit les dernières lueurs du jour. Je couchai dans une maison près d’Almond Water et je fus de nouveau en route le lendemain avant le jour. Les volets s’ouvraient à peine, quand j’entrai dans la ville d’Édimbourg par West Bow et j’arrêtai mon cheval fumant à la porte de l’avocat général. J’avais une dépêche cachetée pour Doig, le bras droit de Prestongrange, qui était au courant de toutes les intrigues secrètes. C’était un petit homme plein de suffisance et bourré de tabac. Je le trouvai déjà à son bureau dans la même antichambre où j’avais rencontré James More la première fois. Il lut avec attention la lettre que je lui remis.

« Eh bien, dit-il, vous arrivez trop tard, monsieur Balfour ! L’oiseau est envolé. Nous l’avons laissé partir.

— Miss Drummond est libre ! m’écriai-je.

— Vraiment oui ! pourquoi l’aurions-nous gardée ! il était bien inutile de risquer un esclandre pour cette demoiselle !

— Et où est-elle alors ? »

Il haussa les épaules.

« Dieu le sait, fit-il.

— Elle sera allée rejoindre lady Allardyen ?

— Peut-être.

— J’y vais de ce pas.

— Mais vous consentirez bien à vous reposer un peu avant de repartir ?

— Non, je n’ai besoin de rien, j’ai pris une bonne tasse de lait à Ratho.

— Bien, bien ; vous pouvez laisser votre cheval ici avec vos bagages, car vous êtes, paraît-il, notre hôte.

— Non, dis-je encore, aller à pied ne fait pas mon affaire, aujourd’hui moins que jamais. »

Doig avait de l’accent et j’avais, malgré moi, imité ses intonations provinciales, quand tout à coup, un rire clair me fit lever la tête et une voix moqueuse chanta derrière moi :

Çà ! qu’on cherche mon poney gris
Au plus vite, et qu’on me le selle,
Je veux descendre au val d’Espoir
Au champ où m’attend ma belle.

Je me retournai et j’aperçus devant moi une jeune fille en déshabillé du matin, les mains cachées dans ses manches, comme pour me tenir à distance. Mais elle me regardait avec douceur.

« Mes hommages, miss Grant, dis-je en la saluant.

— Je vous salue, monsieur David, répondit-elle, avec une profonde révérence, et je vous prie de vous rappeler ce vieux dicton : « Le dîner, ni la messe n’ont jamais retardé personne. » La messe, je ne peux pas vous la procurer, car nous sommes tous bons protestants, mais je vous recommande le déjeuner, et je crois bien avoir quelque chose d’intéressant à vous apprendre.

— Miss Grant, j’ai déjà à vous remercier de quelques lignes, gaies et charmantes, sur un morceau de papier sans signature.

— Sans signature ? répéta-t-elle en prenant une figure drôle et ravissante à la fois, comme quelqu’un qui cherche à se souvenir.

« À moins que je ne me sois trompé, repris-je, mais nous aurons le temps d’en causer puisque votre père a été assez bon pour faire de moi votre invité, et « le gaillard » vous prie de lui accorder la liberté pour cette fois.

— Vous vous donnez de singuliers noms, fit-elle.

— Monsieur Doig et moi serions encore contents d’en recevoir de plus durs de votre plume.

— Voilà qui fait une fois de plus admirer la discrétion des hommes, répondit-elle ; mais puisque vous ne voulez rien manger, partez vite, vous serez plus tôt revenu, car c’est une course d’imbécile que vous allez entreprendre. Partez, monsieur David. »

Il enfourche son poney gris,
Il galope à travers pays ;
Barrières, fossés, haies, rien ne l’arrête,
Quand de voir sa belle, il s’est mis en tête.

Je ne me le fis pas dire deux fois et je donnai raison à la citation de miss Grant sur la route de Dean.

Je trouvai Mrs Allardyce seule dans le jardin, le chapeau sur la tête et une canne à pomme d’argent à la main.

À peine descendu de cheval, en m’avançant vers elle, je vis le sang affluer à ses joues et elle prit l’expression d’une reine offensée.

« Comment, osez-vous entrer chez moi ? s’écria-t-elle, d’une voix nasillarde, tous les hommes de ma famille sont morts et enterrés. Je n’ai ni fils, ni mari, pour me défendre, le premier passant venu peut venir me tirer par la barbe, et le pis, c’est que j’en ai de la barbe », ajouta-t-elle se parlant à elle-même.

Je fus extrêmement surpris et troublé de cette réception et cette dernière phrase, qui ressemblait aux paroles d’un dément, me laissa d’abord silencieux.

« Je vois que j’ai eu le malheur de vous déplaire, madame, dis-je enfin ; j’ose cependant vous demander des nouvelles de miss Drummond ? »

Elle me regarda avec des yeux flamboyants, les lèvres pressées l’une contre l’autre, secouant sa canne de toutes ses forces.

« C’est un comble ! s’écria-t-elle ; vous venez m’interroger à son sujet ! Plût à Dieu que je susse où elle est !

— Elle n’est pas ici ? » m’écriai-je.

Elle s’avança d’un bond, et poussa un cri qui me fit reculer.

« Taisez-vous, cria-t-elle ; comment ! vous venez me demander où elle est ? elle est en prison où vous l’avez fait enfermer, je n’ai rien de plus à vous dire ! s’il existait encore un homme de mon sang il vous châtierait ! »

Voyant que sa colère ne cessait d’augmenter, je ne jugeai pas à propos de rester plus longtemps. Comme je retournais à l’écurie, elle me suivit et je n’ai pas de honte à avouer que je partis avec un seul étrier et cherchant à rattraper l’autre.

Ne voyant pas comment poursuivre mes recherches, je n’avais d’autre ressource que de retourner chez l’avocat général. Je fus très bien accueilli par les quatre dames de céans ; je dus donner des nouvelles de lord Prestongrange et de ce qui se passait dans l’Ouest, tandis que la jeune fille avec qui je désirais tant causer m’observait d’un air moqueur et semblait jouir de mon impatience. Enfin, après avoir enduré un repas avec ces dames et comme j’étais sur le point de demander une entrevue à miss Grant devant sa tante, elle se leva, choisit un morceau de musique et se mit à chanter : « Celui qui n’a pas voulu quand il pouvait, quand il voudrait ne peut plus. » Mais c’était la fin de ses rigueurs et un instant après, prenant un prétexte quelconque, elle m’emmena dans la bibliothèque de son père ; je ne pus m’empêcher de noter qu’elle était tirée à quatre épingles et paraissait extraordinairement belle.

« Maintenant, monsieur David, dit-elle, asseyez-vous et causons, car j’ai beaucoup à causer avec vous, il paraît d’ailleurs que je me suis méprise sur votre bon goût.

— Comment cela, miss Grant ? J’espère n’avoir jamais manqué aux bienséances.

— J’en suis bon témoin ; votre respect pour vous-même et pour les autres a toujours été absolu. Mais nous sommes à côté de la question : Vous avez reçu un billet de moi ?

— J’ai été assez hardi pour le croire et je vous en ai été très reconnaissant.

— Cela a dû prodigieusement vous étonner, mais commençons par le commencement. Vous n’avez pas oublié le jour où vous avez escorté à Hope Parck trois ennuyeuses misses ? J’ai plus de raison que vous de m’en souvenir, car vous aviez bien voulu m’inculquer quelques principes de grammaire latine qui se sont incrustés dans ma mémoire.

— Je crains d’avoir été ce jour-là affreusement pédant, dis-je, confus à ce souvenir, mais vous m’excuserez en pensant que je suis si peu habitué à la société des dames.

— Nous ne parlerons plus de grammaire, répondit-elle, mais comment en étiez-vous venu à déserter ce jour-là ? Elle se mit à fredonner : « Il l’a abandonnée, jetée par-dessus bord, sa douce amie. » Et sa douce amie ainsi que ses deux sœurs furent obligées de rentrer seules comme une troupe de jeunes oisons ! Il paraît que vous êtes revenu chez mon papa où vous vous êtes montré très martial, puis vous avez disparu dans des royaumes inconnus, dans les environs du Bass Rock, « les fous » vous semblant peut-être plus agréables que les belles demoiselles. »

Malgré son ton railleur, la bonté brillait dans ses yeux et j’espérais qu’elle allait me donner des nouvelles de Catriona.

« Vous vous moquez de moi, dis-je, et je n’en vaux pas la peine ; soyez plutôt bonne, je vous en prie ; il n’y a qu’une chose dont je me soucie maintenant, c’est de savoir où est Catriona ?

— Lui donnez-vous ce nom-là en face, monsieur David, demanda-t-elle ?

— Je n’en suis pas très sûr, dis-je, en hésitant. C’est ce que je ne ferais pas avec un étranger, en tout cas.

— Et pourquoi vous intéressez-vous tant à cette jeune fille ?

— Je la croyais en prison.

— Bien ; mais vous savez maintenant qu’elle n’y est plus, que vous faut-il davantage ? Elle n’a pas besoin d’un cavalier.

— C’est moi qui ai besoin d’elle, madame.

— Allons, voilà qui est mieux ; mais regardez-moi bien, ne suis-je pas plus jolie qu’elle ?

— Je le reconnais bien volontiers, vous n’avez pas de rivale en Écosse.

— Et, c’est à moi que vous venez demander l’adresse de Catriona ! Vous ne savez pas faire la cour aux dames, monsieur Balfour !

— Mais, mademoiselle, dis-je, vous avouez qu’il y a autre chose en ce monde que la beauté ?

— D’où je dois conclure que si je suis la plus belle, je ne suis peut-être pas la plus aimable ?

— D’où vous devez conclure que je suis comme le coq de la fable : je vois la perle — et j’aime à la contempler — mais le moindre grain de mil ferait bien mieux mon affaire.

— Bravissimo ! cria-t-elle, voilà qui est bien dit, et vous allez être récompensé par le récit que je vais vous faire. Le soir même de votre désertion, je revenais tard d’une maison amie (où j’avais été très admirée, ne vous en déplaise), on m’annonça qu’une jeune fille en tartan écossais m’avait attendue et désirait me parler. Elle était là depuis plus d’une heure me dit le domestique et elle pleurait tout bas en attendant. J’allai aussitôt la trouver et au premier regard, je la reconnus, c’était « les yeux gris ». — Vous êtes bien miss Grant », demanda-t-elle en se levant et en me regardant d’un air suppliant, puis elle s’interrompit : « Il avait dit vrai : vous êtes belle, très belle en tout cas. — Je suis telle que Dieu m’a faite, ma chère ; mais je voudrais bien savoir ce qui vous amène à une heure si avancée ? — Madame, me répondit-elle, nous sommes parentes, nous avons toutes les deux dans les veines le sang des fils d’Appin. — Ma chère, je ne me soucie ni d’Appin, ni de ses fils, les larmes que je vois sur votre visage plaident mieux en votre faveur. » Et je fus assez faible pour l’embrasser (ce que vous voudriez tant pouvoir faire, mais vous n’oserez pas, je gage !). J’ai dit que c’était là une faiblesse de ma part, car je ne savais rien d’elle, mais il se trouva que j’avais bien fait ; elle doit être peu habituée à la tendresse, car, à ce baiser, bien léger, je l’avoue, elle m’ouvrit tout son cœur. Je ne trahirai jamais les secrets de mon sexe, monsieur David, je ne vous dévoilerai jamais comment elle me retourna le cœur, parce qu’elle s’y prendra de la même manière avec vous. Oui, elle est belle, et elle est pure comme l’eau de roche !

— Oh ! pour cela, oui ! m’écriai-je.

— Donc, elle me conta tous ses malheurs et dans quelle inquiétude elle était pour son père, et aussi pour vous (quoique bien inutilement). Elle me confia dans quelle perplexité elle s’était trouvée après votre départ. « Alors, ajouta-t-elle, je me suis rappelée que nous sommes du même sang et que monsieur David vous avait appelée « Belle entre les Belles », et je me suis dit : Si elle est belle, elle sera bonne, et c’est ce qui m’a décidée à venir… » Je vous ai pardonné alors, monsieur Balfour : près de moi, vous paraissiez sur des charbons ardents, vous étiez pressé de nous quitter, mes sœurs et moi ; cependant, j’apprenais enfin que vous aviez daigné remarquer mes faibles charmes. De cette heure, vous pourrez dater mon amitié pour vous.

— Ne me tourmentez pas trop ! Vous ne vous rendez pas justice d’ailleurs ; je suis sûr que c’est Catriona qui vous a bien disposée pour moi, elle est trop naïve pour s’apercevoir de la gaucherie de son ami.

— Je n’en crois rien, monsieur David, elle a de bons yeux !… Mais enfin, elle est réellement « votre amie », ainsi que j’ai pu le voir. Je la conduisis donc chez mon père et comme son vin clairet l’avait bien disposé, il fut assez bon pour nous recevoir. « Voici « les yeux gris » dont vous avez eu les oreilles rebattues tous ces jours-ci, lui dis-je, elle est venue nous prouver que nous avions raison de vous parler de sa beauté, je remets entre vos mains la plus jolie fille des trois royaumes de Lothian (inutile de spécifier que je faisais exception pour moi-même). » Elle s’agenouilla devant lui. Je ne voudrais pas jurer qu’il ne vît deux personnes en elle, car vous n’êtes tous, vous autres hommes, qu’un tas de mahométans ; enfin, elle fut irrésistible : elle lui dit ce qui venait de se passer ce soir-là, et comment elle avait empêché le serviteur de son père de vous suivre, dans quelle situation cela la mettait vis-à-vis de lui et combien elle craignait pour vous-même ! Elle me supplia en pleurant pour obtenir ces deux vies, qui, ni l’une ni l’autre n’étaient en danger. J’étais fière pour mon sexe de la voir implorer si gentiment. L’Avocat général ne tarda pas à s’apercevoir que sa politique la plus secrète avait été éventée par une jeune fille et dévoilée à la plus indépendante de ses filles, mais nous réunîmes nos efforts et obtînmes ce que nous voulions. Quand on s’y prend bien, on obtient ce qu’on veut de mon papa ; or, je sais m’y prendre !

— Il a été très bon pour moi.

— Eh bien, il a aussi été très bon pour Catriona et j’étais là pour y veiller, du reste.

— Ainsi elle a demandé ma grâce ?

— Parfaitement, et de la façon la plus touchante ; je ne veux pas vous répéter ce qu’elle a dit, vous êtes déjà bien assez vaniteux.

— Que Dieu la récompense pour son bon cœur ! m’écriai-je.

— Et que monsieur Balfour la récompense aussi, n’est-ce pas ?

— Vous êtes trop injuste à la fin ! Je ne souhaiterais pas de la voir en votre puissance ! Croyez-vous que je me permettrais certaines libertés, parce qu’elle a voulu me sauver la vie ? Elle en aurait fait autant pour un petit chien nouveau-né ! Puisqu’il faut vous le dire, elle m’a donné d’autres gages, si je voulais m’en prévaloir : elle m’a baisé la main. Oui, comme je vous le dis. Et pourquoi ? Parce qu’elle trouvait que j’avais un beau rôle et que j’étais en danger de mort. Ce n’est pas par amour pour moi qu’elle l’a fait (mais à quoi bon vous conter ces choses, à vous qui ne pouvez me regarder sans rire). C’était un hommage rendu à ce qu’elle considérait comme un acte de bravoure. Je crois qu’il n’y a que deux personnes au monde qui auront eu un pareil honneur : le prince Charlie et moi. Ne serait-ce pas suffisant pour m’inspirer l’idée que je suis un dieu ? Et ne voyez-vous pas que mon cœur frémit rien qu’à ce souvenir ?

— Je me moque de vous, c’est vrai, et plus peut-être que ne le permet la politesse, mais je tiens à vous dire une chose : Si vous lui parlez sur ce ton, vous aurez des chances.

— Moi ? criai-je, je n’oserai jamais ! Je peux vous parler ainsi, miss Grant, parce que ce que vous pensez de moi m’est indifférent, mais elle ?… C’est impossible !

— Je crois que vous avez le plus grand pied de toute l’Écosse !

— C’est vrai, ils ne sont pas précisément petits, fis-je en jetant les yeux dessus.

— Ah ! pauvre Catriona, s’écria-t-elle. »

Je la regardai sans comprendre ; j’ai saisi plus tard le sens de ce qu’elle voulait dire, bien que je ne sois jamais prompt à saisir le sens de ce genre de discours.

« Eh bien, monsieur David, reprit-elle, ce sera contre ma conscience, mais je vois que je serai obligée d’être votre porte-parole. Elle saura que vous avez couru pour la voir à la nouvelle de sa captivité ; que vous n’avez pas pris le temps de manger, pour arriver plus vite ; et de notre conversation actuelle, elle apprendra ce que je jugerai convenable de dire à une fille de son âge et de son expérience. Croyez-moi, vous serez ainsi mieux servi que par vous-même. Car j’empêcherai le grand pied de se poser dans les plats.

— Vous savez donc où elle est ? m’écriai-je.

— Oui, monsieur David, et je ne vous le dévoilerai pas.

— Pourquoi ?

— Eh bien, dit-elle, vous avez pu vous apercevoir que je suis une amie fidèle ; et la personne à laquelle je suis le plus fidèle, c’est mon père. Je vous assure que vous ne gagnerez jamais rien sur moi là-dessus ; ainsi vous pouvez m’épargner vos yeux suppliants ; adieu, pour l’instant, à sa Seigneurie David Balfour !

— Encore un mot ! implorai-je, il y a une chose qui doit être expliquée, parce qu’elle fait du tort à Catriona comme à moi.

— Eh bien, soyez bref, j’ai déjà perdu la moitié de la journée avec vous.

— Lady Allardyce… commençai-je, suppose… elle croit que j’ai enlevé Catriona. »

Miss Grant rougit, et je fus surpris de voir que sa pudeur était si grande et son oreille si délicate, mais je m’aperçus bientôt qu’elle luttait contre l’envie de rire et, à sa voix chevrotante, je vis que je ne me trompais pas.

« Je défendrai votre bonne réputation, dit-elle, vous pouvez vous en rapporter à moi. »

À ces mots, elle quitta la bibliothèque.


XX

JE CONTINUE À VIVRE DANS LA BONNE SOCIÉTÉ


Je fus l’hôte de la famille Prestongrange pendant deux mois, et je fis connaissance avec le barreau, la Cour et la fleur de la société d’Édimbourg. Mon éducation ne fut pas négligée, loin de là ; j’étudiai le français pour me préparer à aller à Leyde ; je me mis à l’escrime ; je travaillai jusqu’à trois heures par jour, et je fis de rapides progrès. D’après le conseil de mon cousin Pilrig, qui était bon musicien, je pris des leçons de chant, et par ordre de miss Grant, je suivis un cours de danse où je dois avouer que je ne fus pas brillant. Tout cela servit surtout à me donner le vernis de la bonne société ; je ne fus plus si gauche avec mes basques d’habit et mon épée, et je sus me comporter dans un salon comme si j’y eusse été habitué dès l’enfance. Ma toilette fut revisée avec le plus grand soin, et les petits détails tels que la hauteur à laquelle mes cheveux devaient être attachés, ou la couleur de mon ruban, furent l’objet de longues discussions entre les trois sœurs.

J’acquis donc très vite un air à la mode, qui n’aurait pas peu surpris les braves gens d’Essendean si j’étais allé leur faire visite. Les deux plus jeunes demoiselles ne demandaient pas mieux que de discuter tel détail de mon habillement, car cela rentrait dans le cadre de leurs pensées habituelles ; mais, quoique polies et même cordiales, souvent, elle n’avaient pas l’air de remarquer ma présence, ou ne savaient pas toujours dissimuler que je les ennuyais. Quant à leur tante, c’était une personne originale et je pense qu’elle m’accordait autant d’attention qu’au reste de la famille, ce qui n’est pas beaucoup dire ! Miss Grant et l’avocat général étaient donc mes seuls amis et notre familiarité s’accrut bientôt d’un plaisir commun : l’équitation. Pendant une vacance des tribunaux, nous étions allés tous les trois passer quelques jours au château de Grange, et là, nous avions commencé à monter à cheval à travers champs. De retour à Édimbourg, nous continuâmes autant que le permettaient les continuelles occupations de l’avocat général. Quand nous étions bien mis en train par l’ardeur de la course à cheval, par les obstacles à vaincre ou par les intempéries, ma timidité était entièrement vaincue ; la différence de rang s’oubliait et les phrases n’étant pas de commande, venaient tout naturellement sur les lèvres ; c’est ainsi, au cours de ces agréables promenades, qu’on me fit raconter ma vie, depuis le jour où j’avais quitté Essendean, jusqu’à mon voyage à bord du Covenant et la bataille sur le carré, le naufrage, ma fuite dans les bruyères, etc.

L’intérêt qu’ils prirent à mon histoire leur inspira le désir de voir Shaws et, un jour de congé du tribunal, nous montâmes à cheval de bon matin et prîmes cette direction.

Bientôt, nous fûmes à portée de mon patrimoine ; la maison s’élevait au milieu d’une plaine givrée par un froid intense ; tout semblait désert et les cheminées sans fumée donnaient l’impression de la solitude et de la désolation. Là, lord Prestongrange mit pied à terre, me donna son cheval et alla seul rendre visite à mon oncle, tandis que mon cœur se gonflait d’amertume à la vue de cette demeure et à la pensée du vieil avare qui grelottait sans doute à la cuisine.

« Voilà ma maison et ma famille ! dis-je.

— Pauvre monsieur Balfour ! répondit miss Grant. »

Je ne sus jamais ce qui se passa pendant cette visite, mais à voir le visage de lord Prestongrange quand il nous rejoignit, elle ne dut pas être agréable à mon oncle.

« Vous serez bientôt le maître ici, me dit l’avocat général, en se retournant vers moi, le pied déjà dans l’étrier.

— Je ne désire que ce qui m’est dû, répondis-je, et ne voudrais faire de tort à personne. »

Je dois noter cependant que, pendant son absence, nous nous étions livrés, miss Grant et moi, à des projets d’embellissement, que j’ai du reste exécutés plus tard.

De là, nous allâmes jusqu’à Queensferry, car lord Prestongrange voulut lui-même s’occuper de mes affaires et voir Rankeillor. Celui-ci nous souhaita une chaude bienvenue et parut ravi de recevoir un si grand personnage. L’avocat général resta plus de deux heures enfermé avec lui et je sus plus tard qu’il avait témoigné pour moi d’une grande estime et d’un sincère intérêt. Pendant cette longue conférence, miss Grant, le jeune Rankeillor et moi résolûmes de nous promener aux environs et, prenant un bateau, nous passâmes la Hope de Limekilns. Rankeillor fit la cour d’une façon ridicule à miss Grant et celle-ci, ne voulant sans doute pas renier son sexe, s’en montra flattée. Mais cela eut un avantage, car lorsque nous fûmes sur l’autre rive, elle lui demanda de garder le bateau tandis que nous allions un peu plus loin jusqu’à l’auberge. Elle avait imaginé cette promenade pour voir Alison Hastie, car, s’étant vivement intéressée à mon récit, elle voulait faire la connaissance de cette jeune fille qui avait contribué à me sauver la vie[17].

Cette fois encore, nous la trouvâmes seule ; son père passait toutes ses journées dans les champs. Elle nous fit de très respectueuses révérences, comme il convenait vis-à-vis de personnes de qualité et d’une si jolie demoiselle en amazone.

« Est-ce ainsi que vous reconnaissez vos amis ? lui demandai-je en lui tendant la main.

— Bonté du ciel ! Je ne vous reconnais pas… Mais me regardant mieux elle s’écria : Le garçon déguenillé ? est-ce bien vous ?

— C’est moi-même, dis-je en riant.

— Bien souvent, j’ai pensé à vous et à votre ami ! et je suis heureuse de vous voir avec de si beaux habits, continua-t-elle ; je me doutais bien que vous aviez dû retrouver votre famille, car j’ai bien à vous remercier du beau cadeau que j’ai reçu de vous.

— Voyons, me dit alors miss Grant, allez faire un tour dehors comme un bon garçon que vous êtes, c’est elle et moi qui avons à causer. »

Je la laissai aussitôt et elle demeura un quart d’heure dans la maison. Quand elle en sortit, j’observai deux choses : elle avait les yeux rouges et une broche d’argent qu’elle portait ce jour-là avait disparu de son cou.

« Je ne vous ai jamais vue si belle, lui dis-je.

— Oh ! David, ne faites pas le nigaud ! répondit-elle, et elle fut plus taquine que jamais tout le reste du jour. »

Nous rentrâmes tard de cette excursion, une des plus agréables de ma vie.

Cependant, je n’avais plus entendu prononcer le nom de Catriona ; miss Grant était impénétrable et me fermait la bouche par des plaisanteries. Un jour enfin, elle entra dans le salon au retour d’une promenade et je lui trouvai quelque chose d’anormal dans la physionomie, son teint était coloré, ses yeux brillaient et elle esquissait un petit sourire dès que son regard s’arrêtait sur moi. On aurait dit qu’elle incarnait la malice et, tout en se promenant dans la pièce, elle me chercha querelle et déclara à la fin, avec beaucoup de colère, qu’elle n’accepterait aucune excuse, que je l’avais gravement offensée et que je devais lui demander pardon à genoux.

Devant une attaque aussi injuste, je finis par m’irriter à mon tour.

« Je ne vous ai rien dit d’offensant, je ne sais ce que vous voulez dire, et quant à me mettre à genoux, c’est une posture que je réserve pour Dieu.

— Eh bien, je veux être servie comme une déesse, s’écria-t-elle en secouant ses boucles brunes, et tout homme qui approche de mon cotillon doit en passer par là.

— J’irai jusqu’à vous demander pardon et encore, ce sera pour sacrifier à l’usage, car je jure que je ne sais pas pour quelle faute, mais si vous aimez les situations de comédie, vous pouvez chercher ailleurs.

— Oh ! David ! s’écria-t-elle, même si je vous en priais. Je réfléchis que je luttais contre une femme, c’est-à-dire contre un enfant, et sur un point de pure convention.

— C’est un enfantillage, indigne de vous et de moi ; cependant, je ne veux pas vous refuser et le ridicule en retombera sur vous. »

Et je mis un genou en terre.

« Là ! s’écria-t-elle, ravie, voilà la vraie position ! Voilà où j’ai réussi à vous amener. Maintenant, attrapez ! »

Et me jetant un billet plié, elle s’enfuit de la chambre en riant.

Ce billet n’avait ni date ni adresse. Le voici :

« Cher monsieur David, je reçois constamment de vos nouvelles par les soins de ma cousine miss Grant, et j’en ai un vif plaisir. Je me porte très bien et j’habite un endroit charmant parmi de braves gens, mais tout doit demeurer secret. J’espère cependant que nous pourrons nous revoir un jour. Tout ce qui a trait à votre amitié m’a été raconté par ma chère cousine, qui nous aime tous les deux. C’est elle qui me prie de vous écrire et se charge de ma lettre. Je vous demande de lui obéir en tout et je reste

Votre amie affectionnée.
« Catriona Mac Gregor Drummond »

« P.-S. — Ne me ferez-vous pas l’amitié d’aller voir ma cousine Allardyce ? »

Ce ne fut pas la moindre de mes « campagnes » (pour parler comme les militaires) que cette visite que je fis pour complaire à Catriona. Mais je fus récompensé par un accueil charmant ; la farouche cousine était complètement changée et je la trouvai souple comme un gant. Je ne sus jamais comment miss Grant s’y était prise pour arriver à ce résultat, mais elle n’avait pas dû paraître en personne, son père étant trop compromis dans toute l’affaire. C’était lui, en effet, qui avait empêché Catriona de retourner chez sa cousine ; il l’avait confiée à la famille Gregory, une société agréable pour elle, car ils étaient de son clan, bien que dévoués à l’avocat général. Ils l’avaient gardée secrètement, l’avaient aidée à opérer la délivrance de son père, et l’avaient reçue de nouveau à sa sortie de prison. C’est ainsi que lord Prestongrange put se servir de cet instrument sans que ses relations avec la fille de James More fussent ébruitées. Il y eut bien quelques murmures au moment de l’évasion de ce triste sire, mais le gouvernement avait répondu par des mesures de rigueur, les gardiens furent punis et mon pauvre ami le lieutenant Duncansby fut rayé de l’armée. Quant à Catriona, tout le monde fut satisfait qu’elle ne fût pas poursuivie.

Miss Grant ne voulut jamais se charger d’une réponse pour Catriona.

« Non, répondait-elle en riant quand j’insistais, je dois empêcher le grand pied d’entrer dans les plats. »

Ce silence forcé me parut très dur, je savais qu’elle voyait ma petite amie plusieurs fois par semaine et elle lui apportait de mes nouvelles « quand je le méritais », disait-elle.

Le jour vint pourtant où elle se relâcha de sa rigueur, mais je me demande si cet adoucissement ne fut pas plutôt un raffinement de cruauté. Voici le fait :

Elle m’emmenait souvent chez une vieille dame très aimable et infirme et me laissait quelquefois chez elle pour lui tenir compagnie et la distraire par le récit de mes aventures. Miss Tibbie Ramsay (c’était son nom) habitait le cinquième étage d’une grande maison située dans une ruelle très étroite ; elle était très bonne pour moi et me contait les choses les plus intéressantes sur l’histoire de l’Écosse. Je dois ici ouvrir une parenthèse pour dire que de la fenêtre de sa chambre, on voyait à travers la rue une meurtrière de la maison d’en face destinée à éclairer l’escalier. Cet après-midi-là, Miss Grant m’avait laissé chez sa vieille amie, qui me parut distraite et préoccupée ; moi-même, je ne me sentais pas très à l’aise, car sa fenêtre était ouverte et il faisait froid.

Tout à coup, j’entendis la voix de Miss Grant à une petite distance.

« Par ici, Shaws ! criait-elle, regardez bien par la fenêtre ce que je vais vous montrer. »

C’était assurément le plus beau spectacle que j’eusse jamais vu :

La rue était ensoleillée, on y voyait donc parfaitement. Derrière les barreaux de fer de la meurtrière, se détachant sur le mur noir, j’aperçus deux ravissants visages. Inutile de les nommer, c’étaient Miss Grant et Catriona.

« Voilà ! cria Miss Grant, je voulais qu’elle vous vît « dans vos beaux habits », comme a dit la fille de Limekilns, je tenais à lui montrer ce que j’ai su faire de vous. »

Il me revint alors à l’esprit qu’elle avait été, ce jour-là, plus méticuleuse que d’habitude sur ma toilette ; et je pense que les mêmes soins avaient dû être pris pour Catriona.

Quoique sérieuse et sensée, Miss Grant était étonnamment occupée de chiffons.

« Catriona ! » ce fut le seul mot qui put sortir de mes lèvres.

Elle ne répondit rien, mais elle sourit délicieusement et me fit un petit signe de la main.

Ce fut tout ; car aussitôt, on l’entraîna loin de la meurtrière.

Cette chère vision ne fut pas plutôt évanouie que je me précipitai dans les escaliers pour la suivre. En bas, je trouvai la porte de la maison fermée à clef ; je remontai chez Miss Ramsay et la suppliai de me faire ouvrir. Ce fut peine perdue, mon éloquence n’eut aucun résultat, elle avait donné sa parole, me dit-elle, et il fallait me résigner. Je n’avais pas d’autre parti à prendre, d’ailleurs, car je ne pouvais ni enfoncer la porte, ni sauter dans la rue. Je dus me borner à guetter leurs silhouettes dans l’escalier et ce fut une maigre consolation, car je n’aperçus que deux ombres encapuchonnées. Catriona ne me jeta même pas un regard d’adieu. Je sus plus tard que Miss Grant l’en avait empêchée en lui disant que « l’on n’est jamais à son avantage vue d’en haut ».

Aussitôt à la maison, je reprochai à Miss Grant sa cruauté.

« Je regrette que vous ne soyez pas satisfait, me dit-elle en affectant un air modeste ; pour ma part, j’ai trouvé cela tout à fait charmant. Vous étiez encore mieux que je n’espérais, vous aviez l’air (sans vouloir vous donner d’orgueil) d’un vrai prince, quand vous avez paru à la fenêtre ! Vous aurez sans doute remarqué qu’elle ne pouvait voir vos pieds.

— Oh ! criai-je, ne me parlez plus de mes pieds ! ils ne sont pas plus grands que ceux des autres !

— Ils sont même plus petits que d’autres, mais je parle en paraboles, comme un prophète hébreu.

— Je ne m’étonne plus qu’ils fussent parfois lapidés ! m’écriai-je, mais pourquoi avez-vous pris plaisir à me tenter ainsi ?

— L’amour est comme l’homme, dit-elle, il lui faut quelque aliment.

— Ô Barbara ! laissez-moi la revoir, suppliai-je, vous le pouvez… vous la voyez quand vous voulez ; permettez-moi de la voir une demi-heure seulement !

— Qu’est-ce qui s’est chargé de cette affaire d’amour ? est-ce vous ou moi ? » demanda-t-elle.

Et comme je continuais à insister, elle trouva un bon expédient, elle se mit à imiter les inflexions de ma voix quand je prononçais ce nom : Catriona. Elle me réduisit ainsi au silence.

Je n’avais plus entendu parler du Mémoire. Si lord Prestongrange et Sa Grâce le Lord Président en surent quelque chose, ils le gardèrent pour eux, et le 8 novembre, au milieu d’une rafale de vent et de pluie, le malheureux James fut bel et bien pendu à Lettermore près de Ballachulish.

Telle fut la conclusion de ma campagne politique. En dépit de tous les efforts, les innocents ont payé pour les coupables et il en sera probablement toujours ainsi. Et jusqu’à la fin des temps, la jeunesse (qui ne connaît pas la malice humaine) luttera comme j’ai lutté, tandis que le cours des événements la poussera de côté et continuera son chemin comme une armée en marche. James fut pendu et moi, pendant ce temps, j’étais l’hôte de lord Prestongrange, lui ayant même de la reconnaissance pour ses soins paternels. James fut pendu et quand je rencontrais M. Simon dans l’escalier, j’étais contraint de le saluer comme mon supérieur ; James fut pendu par fraude et par violence, le monde n’en marcha pas plus mal et les auteurs de cet horrible attentat étaient de respectables pères de famille qui allaient à l’église et recevaient les sacrements.

Mais j’étais guéri pour toujours de cette détestable chose qu’on appelle la politique ! J’en avais vu les dessous et les infâmes rouages. Une vie simple, calme, était toute mon ambition dès que j’aurais retiré ma tête du danger et ma conscience du chemin de la tentation. Je n’avais en effet guère à m’enorgueillir de mes exploits ; après les plus beaux discours et les plus sincères résolutions, je n’avais réussi à rien.

Le 25 de ce même mois, un bateau devait partir du port de Leith, et je fus tout à coup averti d’avoir à faire mes malles pour Leyde. Je n’osai rien dire à l’avocat général, naturellement ; il y avait assez longtemps qu’il me donnait l’hospitalité, mais avec Miss Grant, j’étais plus à l’aise et je me plaignis de cet exil forcé et soudain.

Je lui déclarai que si elle ne me permettait pas de dire adieu à Catriona, je ne partirais point.

« Ne vous ai-je pas bien conseillé jusqu’ici ? me demanda-t-elle.

— Oui, et je n’oublie pas ce que je vous dois ni qu’« on » m’a ordonné de vous obéir, mais vous êtes quelquefois si moqueuse que je ne sais s’il convient que je me fie absolument à vous.

— Eh bien, alors, écoutez-moi ; le bateau part à une heure, soyez à bord dès le matin à neuf heures. Vous garderez votre canot et si vous n’êtes pas satisfait de mes adieux quand je vous les enverrai, vous reviendrez et vous chercherez Catriona tant qu’il vous plaira. »

Je ne pus rien obtenir de plus et je pris le parti de me résigner à attendre.

Le jour de notre séparation arriva ; nous avions l’un pour l’autre une véritable amitié, je lui avais beaucoup de reconnaissance, et la manière dont nous devions nous quitter me tourmentait et m’empêchait de dormir, de même que le chiffre des étrennes à laisser au personnel de la maison. Je savais qu’elle me trouvait timide, j’aurais voulu me hausser dans son opinion, sous ce rapport. Après nos bonnes relations, d’ailleurs, la raideur ne me semblait pas de mise.

Je pris donc mon courage à deux mains, et, ayant préparé ma phrase depuis la veille, je lui demandai la permission de l’embrasser.

« Vous vous oubliez étrangement, monsieur Balfour, dit-elle en réponse, je ne me souviens pas de vous avoir donné le droit de me parler ainsi. »

Je restai devant elle comme une horloge arrêtée, je ne savais que penser, quand tout à coup, elle m’entoura de ses bras et m’embrassa de tout son cœur.

« Ô inimitable baby ! s’écria-t-elle, pensiez-vous que je vous laisserais partir comme un étranger ! Parce que je ne puis vous regarder sans rire, vous ne devez pas croire que je ne vous aime pas. Maintenant, il me reste un conseil à vous donner pour terminer votre éducation. Ne demandez jamais rien à une femme, elles sont obligées de dire non. Mais Dieu n’a pas encore créé une femme qui sache résister à la tentation. Vous n’ignorez pas que les théologiens estiment que c’est la malédiction d’Ève : elle n’a pas refusé la pomme, ses filles ne savent pas la refuser non plus.

— Puisque je vais si prochainement perdre mon joli professeur… dis-je.

— Voici qui est galant, fit-elle avec une révérence.

— … Je désirerais lui poser une question, continuai-je, puis-je demander à une jeune fille de m’épouser ?

— Croyez-vous pouvoir l’épouser sans cette précaution préliminaire, ou bien voudriez-vous que ce fût elle qui vous le demandât ?

— Vous voyez que vous ne pouvez pas être sérieuse cinq minutes !

— Je serai toujours sérieuse pour une chose, David, je serai toujours votre amie. »

Quand je partis le lendemain matin, les quatre dames étaient à la même fenêtre d’où nous avions regardé Catriona, elles crièrent adieu et agitèrent leurs mouchoirs lorsqu’elles me virent monter à cheval.

L’une d’elles avait des regrets ; et la pensée de son amitié, le souvenir du jour où je m’étais présenté pour la première fois à cette porte, le chagrin et la reconnaissance se mêlaient dans mon esprit.


DEUXIÈME PARTIE

PÈRE ET FILLE


XXI

LE VOYAGE EN HOLLANDE


En arrivant à Leith, je vis le bateau mouillé en dehors de la jetée, et les chaloupes chargées de passagers qui se rendaient à bord. Il n’y avait pas grand risque, car le temps était superbe : un beau jour d’hiver avec un brouillard flottant sur l’eau. La coque du navire était donc voilée par la brume, mais les mâts étincelaient dans un rayon de soleil et faisaient penser à un feu d’artifice. C’était un solide navire marchand chargé à fond, pour la Hollande, de sel, de saumon salé et de toile. Dès mon arrivée à bord, le capitaine (un M. Sang, de Lesmahago, je crois) me souhaita la bienvenue avec cordialité. C’était un solide marin, gai et sans gêne, qui pour le moment était dans le coup de feu du départ. Je ne tardai pas à me trouver seul sur le pont et je me mis à me promener, me demandant ce qu’allaient être ces « adieux » que l’on m’avait promis. Les collines d’Édimbourg et de Pentland s’étageaient au-dessus de nous, baignées d’une lumière blafarde et en partie cachées par les nuages ; de Leith, on ne voyait que le sommet des cheminées ; et sur la surface de la mer, le brouillard était si intense qu’on ne distinguait rien.

Je fus tiré de ma rêverie par le bruit des avirons et, un instant après, un canot émergea de la brume. À l’arrière, se tenait un homme brun vêtu de drap sombre, et à ses côtés, une belle jeune fille dont la vue arrêta les battements de mon cœur. J’avais eu à peine le temps de me remettre que, déjà, elle était sur le pont, souriant, tandis que je lui faisais mon plus beau salut, qui ne ressemblait guère sans doute au premier qu’elle avait reçu de moi. Tous les deux, assurément, nous avions changé pendant ces quelques mois ; elle avait encore grandi, comme un jeune arbre sain et vigoureux ; il y avait sur son visage une expression de timidité et de pudeur qui montrait qu’elle avait pris conscience de sa beauté féminine.

Enfin, la baguette de Miss Grant nous avait touchés, et tout en faisant ressortir la beauté de Catriona, elle nous avait donné à tous les deux les manières du monde. La même exclamation, presque dans les mêmes termes, s’échappa de nos lèvres. Nous crûmes réciproquement que l’ « autre » était venu pour prendre congé, puis nous nous aperçûmes tout à coup que nous allions voyager ensemble.

« Oh ! pourquoi Barbara ne m’a-t-elle pas avertie ? » s’écria-t-elle.

Alors, elle se souvint qu’elle avait une lettre avec l’injonction de ne l’ouvrir qu’une fois à bord ; dans l’enveloppe, elle en trouva une seconde pour moi, en voici le contenu :

« Cher David. Que pensez-vous de mon adieu ? et qu’allez-vous dire à votre compagne de voyage ? Allez-vous l’embrasser ou allez-vous lui demander la permission ?… »

« J’allais m’arrêter là, mais ce serait mettre en doute la réponse et pour ma part, je la connais. Je vais donc terminer par un bon conseil : Ne soyez pas trop timide, mais, pour l’amour de Dieu, n’essayez pas d’être trop hardi ; rien ne vous sied plus mal. Je reste

« Votre amie affectionnée.
« Barbara Grant. »

J’écrivis un mot en réponse sur une feuille de mon carnet, je le joignis à un billet de Catriona, je scellai le tout avec mon nouveau cachet aux armes des Balfour et je remis le paquet au domestique qui attendait dans le canot.

Alors, nous eûmes le temps de nous regarder à loisir, ce que nous n’avions pu faire encore. Instinctivement, nos mains se rejoignirent.

« Catriona ! dis-je à plusieurs reprises,… et il semblait que ce fût le seul mot que je pusse trouver.

— Vous êtes content de me revoir ? demanda-t-elle.

— Quelles vaines paroles, répondis-je, ne sommes-nous pas trop bons amis pour dire des banalités ?

— Barbara n’est-elle pas la meilleure personne du monde ? reprit-elle, je n’ai jamais rencontré de femme si belle et si bonne !

— Cependant, elle ne se soucie pas plus d’Appin que d’un trognon de chou.

— Elle le prétend, c’est vrai ; pourtant, c’est bien à cause de mon nom et de mon clan qu’elle a été si bonne pour moi.

— Vous le croyez ? Mais ce n’est pas la seule raison de sa bonté, je vais tâcher de vous expliquer cela. Voyez-vous, il y a toutes sortes de visages en ce monde ; il y a celui de Barbara que nul ne peut voir sans l’admirer ; puis il y a le vôtre qui est tout différent, — je ne m’en étais jamais aperçu aussi bien qu’aujourd’hui. — Vous ne pouvez pas en juger, et c’est pourquoi vous ne devinez pas, eh bien, c’est pour l’amour de votre beauté qu’elle vous a protégée ; tout le monde en eût fait autant !

— Tout le monde ? répéta-t-elle malicieusement.

— Oui, tout le monde, tout être sensible !

— Ah ! alors, c’est pour cela que les soldats m’ont laissée passer à la prison ?

— Barbara vous a appris à vous moquer de moi !

— Elle m’a aussi appris beaucoup d’autres choses sur monsieur David, ses défauts d’abord, puis quelques-unes de ses qualités, ajouta-t-elle en souriant. Elle m’a tout raconté sur son compte, sauf qu’il devait s’embarquer avec moi… Mais pourquoi partez-vous ? »

Je le lui dis.

« Nous allons passer quelques jours ensemble alors, reprit-elle, et puis nous nous dirons adieu pour tout de bon. Je vais rejoindre mon père dans une ville qui se nomme Helvoetsluys et de là, nous irons en France retrouver notre chef. »

Je ne répondis pas, le nom de James More me serrant la gorge. Elle s’en aperçut, devina une partie de ma pensée et m’adressa ces paroles.

« Avant tout, j’ai quelque chose à vous dire ; je sais que deux des miens ont eu des torts envers vous : l’un est James More, mon père, l’autre est lord Prestongrange ; ce dernier a pu se justifier, quant à mon père, j’ai à l’excuser ; il était enchaîné en prison, c’est un honnête soldat et un brave gentilhomme des Highlands ; il n’a pas deviné ce qu’on voulait de lui, mais s’il avait compris que ses paroles étaient susceptibles de vous nuire, il serait mort plutôt que d’ouvrir la bouche. Au nom de notre amitié, je vous demande pardon, pour mon père et ma famille, de cette erreur.

— Catriona, s’il y a eu erreur ou non, je veux l’ignorer. Je ne sais qu’une chose, c’est que vous avez été trouver Prestongrange et que vous lui avez demandé ma vie à genoux. Oh ! je sais bien que c’était surtout pour sauver votre père que vous avez fait cela, mais vous avez aussi imploré pour moi et je ne l’oublierai jamais. Il y a deux choses qui ne sortiront jamais de ma mémoire : vos paroles quand vous vous êtes appelée « ma petite amie » et votre démarche pour obtenir ma vie. Qu’il ne soit donc plus question entre nous ni d’offense ni de pardon. »

Elle ne répondit rien… nous demeurâmes en silence, Catriona regardant devant elle et moi la regardant… et avant que nous eussions repris l’entretien, le vent ayant soufflé du nord-est, on commença à lever l’ancre et les voiles se gonflèrent sur nos têtes.

Nous étions huit passagers à bord de la Rose : trois solides marchands de Leith, de Kirkcaldy et de Dundee, associés dans le même commerce avec l’Allemagne, un Hollandais qui retournait dans son pays, puis les dignes épouses de ces messieurs et, parmi elles, Mrs Gibbie, aux bons soins de qui Catriona avait été recommandée. Cette dame étant, par bonheur pour moi, très sensible au mal de mer, gisait nuit et jour sur son lit, ce qui nous laissait libres de causer tout à notre aise. Nous représentions seuls la jeunesse à bord, à l’exception du petit domestique qui servait à table ; aux repas, nous étions à côté l’un de l’autre et je m’occupais d’elle avec un plaisir infini ; sur le pont, je la faisais asseoir sur mon manteau. Le temps était superbe pour la saison, de belles gelées blanches la nuit et, le jour, une brise douce et continuelle qui ne faiblit pas durant la traversée de la mer du Nord. Aussi nos journées entières se passaient-elles sur le pont ; assis, ou nous promenant de long en large quand nous sentions le froid. Parfois, les passagers ou le capitaine nous regardaient en souriant et risquaient quelque plaisanterie innocente, mais la plupart du temps, ils s’absorbaient dans des discussions sur les harengs, les indiennes ou les toiles et nous laissaient à notre charmante intimité.

Nous eûmes d’abord beaucoup à nous dire et nous tenions à faire montre de notre belle éducation et à jouer le rôle de jeunes gens du monde. Peu à peu, le naturel reprit le dessus et nous en arrivâmes à une douce familiarité, vivant, comme deux membres du même cercle de famille, non sans une profonde émotion pour moi. Cependant, les sujets de causerie vinrent à nous manquer, mais nous n’en étions pas plus inquiets pour cela ; elle me contait de temps en temps des histoires de vieilles femmes dont elle savait toute une collection, les ayant entendu raconter à Neil. Elle les narrait bien, mais mon unique plaisir était d’être près d’elle et d’entendre le son de sa voix. D’autres fois, nous gardions le silence, n’échangeant même pas un regard et trouvant assez de plaisir dans la douceur du voisinage. Je parle, bien entendu, de moi-même. Je n’osais sonder les pensées de mon amie ; pour moi, j’étais tellement épris qu’à mes yeux elle faisait pâlir le soleil. Je l’admirais de plus en plus, tout en elle respirait la santé, la gaieté, la bonne humeur ; elle avait la taille élancée et la démarche allègre. Je ne demandais pas autre chose que sa présence ; il me suffisait d’être près d’elle sur le pont, pour n’avoir aucun souci de l’avenir. Je n’éprouvais aucun désir, sauf parfois celui de tenir sa main dans les miennes, mais j’étais si avare des joies qui m’étaient accordées que je ne voulais rien laisser au hasard.

Nous parlions le plus souvent de nous-mêmes ou bien l’un de l’autre. Si l’on avait pris la peine de nous écouter, on nous aurait jugés les gens les plus égoïstes du monde. Or, un jour que nous causions ainsi, nous en vînmes à des discours sur les amis et les amitiés, et je crois, qu’à ce moment, nous naviguions au plus près du vent. Nous dîmes quelle belle chose était l’amitié, combien peu nous l’avions soupçonné, et comment elle donnait à la vie un attrait tout nouveau ; enfin, mille autres douceurs pareilles, que se répètent les amoureux depuis la fondation du monde. L’un de nous fit une réflexion sur les hasards des rencontres et nous nous étonnâmes que des amis destinés à se rejoindre plus tard vécussent d’abord chacun de son côté, perdant du temps avec d’autres personnes.

« Ce n’est pas mon cas, dit-elle, et le récit de ma vie tiendrait en trois mots. Je ne suis qu’une enfant, il est vrai. Cependant, j’ai accompagné le clan en 45. Vous pensez que je n’ai pu oublier ces événements-là ? Tous les hommes étaient embrigadés selon la couleur des tartans, il leur tardait de marcher, je vous en réponds ! Il était venu des gentlemen des Basses-Terres avec leurs hommes pour se joindre à nous ; puis beaucoup de joueurs de cornemuses ; c’était un magnifique spectacle que ces troupes assemblées.

J’étais montée sur un petit poney montagnard, et je chevauchais à la droite de mon père et aux côtés de Glengyle lui-même. Voici un de mes bons souvenirs : Glengyle m’embrassa « parce que, dit-il, ma petite cousine, vous êtes la seule femme du clan qui soit partie avec nous ». J’avais douze ans à peine. J’ai vu aussi le prince Charles, il était si beau et avait de si jolis yeux bleus ! Je lui baisai la main devant toute l’armée. Oh ! c’était le bon temps alors, c’était un magnifique rêve, mais le réveil est venu. Vous savez comment tout cela a fini ? Quand les « habits rouges » envahirent le pays, mon père et mes oncles étaient cachés dans la montagne et je devais leur apporter à manger pendant la nuit, et mon cœur battait de frayeur dans l’obscurité ; je n’ai jamais aperçu de revenant. On assure, il est vrai, que les jeunes filles ne risquent rien en pareil cas. Plus tard, il y eut le mariage de mon oncle, et ce fut une terrible affaire. Jeanne Kay, c’était le nom de cette femme indigne. J’étais dans sa chambre, la nuit où ma famille vint la chercher, selon l’antique usage. Elle consentait et elle ne consentait pas ; tantôt, elle voulait épouser Rob, tantôt elle ne voulait plus entendre parler de lui. Je n’ai jamais vu une si frivole créature ! C’était une veuve et je n’ai jamais cru qu’une veuve pût être bonne.

— Catriona ! qu’en savez-vous ?

— Rien ; je vous communique seulement mon idée. Enfin, elle épousa mon oncle, elle l’accompagna à l’église, au marché, puis elle s’enfuit ; elle retourna dans sa famille et elle raconta une foule de mensonges sur notre compte. Puis, mon père fut arrêté, et vous connaissez le reste aussi bien que moi.

— Avez-vous eu des amies de votre âge ?

— Non, j’avais des relations avec quelques jeunes filles, mais je ne puis les appeler des amies.

— Mon histoire ressemble à la vôtre ; avant de vous rencontrer, je n’ai jamais eu d’amis non plus.

— Et ce brave M. Stewart ?

— Oui, je l’oubliais, mais c’est un homme, il n’est pas de mon âge, et c’est bien différent.

— En effet,… c’est tout autre chose.

— Cependant, j’ai cru avoir un ami pendant quelques temps, mais je me trompais. »

Elle me demanda qui c’était.

« C’était un élève de la classe de mon père. Nous étions persuadés que nous nous aimions beaucoup, puis il partit pour Glasgow, il m’écrivit deux ou trois fois, mais ce fut tout. Il trouva de nouveaux camarades et mes lettres restèrent sans réponse. Ce fut mon premier grief contre le genre humain. Vous ne vous figurez pas combien il est cruel de perdre un ami. »

Elle se mit à me questionner sur son caractère, car nous éprouvions un intérêt réciproque à parler du passé ; je me souvins alors des lettres de cet ami que j’avais gardées et, par une fâcheuse inspiration, j’allai les chercher dans ma cabine.

« Voici ses lettres, dis-je en les tendant à Catriona, et du reste, toutes celles que j’ai reçues dans ma vie sont là, quand vous les aurez lues, vous saurez tout ce qui me concerne.

— Vous voulez que je les lise alors ? » demanda-t-elle.

Je lui répondis affirmativement et elle me pria de la laisser seule pour qu’elle pût tranquillement en prendre connaissance. Or, dans le paquet, il y avait non seulement les lettres de mon ami inconstant, mais quelques-unes de M. Campbell quand il avait été en voyage, puis le petit mot de Catriona et les doux billets de miss Grant, l’un reçu à l’île de Bass, l’autre qu’elle m’avait envoyé à bord le jour du départ : en remettant la liasse à Catriona, j’avais oublié ce dernier.

La pensée de mon amie m’absorbait tellement, qu’il m’était indifférent de m’éloigner d’elle pour quelques instants, car sa chère personne était l’unique objet de mes réflexions, et dans cette espèce de recueillement, je jouissais presque de sa présence. Aussi quand je fus installé à l’avant du navire, là où l’on voit les grands bossoirs plonger dans les vagues, je me trouvai si heureux que je prolongeai mon absence, y goûtant comme une variété de plaisir. Je ne crois pas être un épicurien, mais, jusqu’ici, ma part de joies avait été si petite, que je me jugeais excusable de savourer mon bonheur actuel.

Lorsque je revins près d’elle, je fus presque cloué sur place en voyant l’expression dure de sa physionomie et son geste froid, quand elle me tendit le paquet de lettres.

« Vous les avez lues ? demandai-je, et le son de ma voix ne me parut pas naturel, car j’étais incapable de deviner ce qui avait pu la mécontenter.

— Aviez-vous l’intention de me les faire lire toutes ? dit-elle. »

Je lui répondis « oui », en hésitant.

« Même la dernière ? »

Je compris alors, mais je ne voulus pas lui mentir.

« Je vous les ai toutes données sans arrière-pensée, je supposais que vous les liriez de même, je ne vois de mal dans aucune.

— Je ne partage pas votre avis, répliqua-t-elle, vous ne deviez pas me faire lire cette lettre et elle ne devait pas l’écrire !

— C’est ainsi que vous parlez de votre amie Barbara Grant ?

— Rien n’est plus cruel que de perdre un ami supposé, répondit-elle, se servant de mes paroles de tout à l’heure.

— Je crois que c’est l’amitié qui parfois a été imaginaire, m’écriai-je, poussé à bout, vous trouvez juste de me rendre responsable de quelques lignes contenant des plaisanteries écrites par une amie étourdie. Vous savez avec quel respect je vous ai toujours traitée et que c’est ainsi que je vous traiterai toujours.

— Cependant, vous m’avez fait lire cette lettre ! Eh bien ! je n’ai pas besoin de semblables amies, je me tirerai bien d’affaire sans elle… et même sans vous.

— C’est toute votre reconnaissance !

— Je vous ai beaucoup d’obligations, je le sais, mais je vous prierai de reprendre vos lettres. » Ce mot sembla s’arrêter dans son gosier.

« Je ne me le ferai pas dire deux fois ! » répliquai-je, en ramassant le paquet que je jetai dans la mer avec dépit. Pour un peu, je m’y serais précipité moi-même.

Tout le reste du jour, j’arpentai le pont en dévorant ma colère et il n’y eut pas d’injures que je ne lui adressasse au fond du cœur. Ce que j’avais entendu raconter de l’orgueil de cette race des Highlands me paraissait dépassé par cette stupide querelle. Je trouvais invraisemblable qu’une jeune fille pût être froissée par une allusion aussi insignifiante et venant d’une amie intime. Peut-être, me disais-je, que si je l’avais embrassée, elle aurait bien pris la chose, et parce qu’elle avait vu cette hypothèse envisagée dans une lettre avec une pointe de gaieté elle se mettait dans une telle colère ! Il me semblait qu’en voyant un tel manque de jugement chez les femmes, les anges devaient pleurer sur le sort des pauvres hommes !

À souper, nous nous trouvâmes encore à côté l’un de l’autre, mais quel changement ! Son visage était celui d’une poupée de bois ; elle ne m’adressa pas la parole et me traita comme un étranger. J’aurais été capable ou de la frapper, ou de lui demander pardon à genoux, mais elle ne me donna l’occasion de faire ni l’un, ni l’autre. Dès que le repas fût fini, elle se rapprocha de M. Gibbie, qu’elle avait plutôt négligé jusque-là, et eut l’air de vouloir rattraper le temps perdu. Puis elle se mit à flirter avec le capitaine Sang : c’était un respectable père de famille, mais il m’était insupportable de la voir causer familièrement avec un autre que moi.

Les jours suivants, elle sut si bien s’y prendre pour m’éviter, que je dus attendre longtemps l’occasion de lui parler, et quand, enfin, cela me fut possible, je n’en fus pas plus avancé, comme vous allez voir.

« Catriona, lui dis-je, je ne puis croire que je vous aie offensée gravement. Sûrement, vous pouvez me pardonner.

— Je n’ai pas à vous pardonner, répondit-elle, parlant avec peine ; je vous suis très reconnaissante de vos bontés. »

Et elle ébaucha une révérence.

Mais je m’étais préparé à aller jusqu’au bout et je ne me troublai pas.

« Il y a une chose que vous devez entendre, dis-je. Si la lecture de cette lettre vous a blessée, cela ne regarde pas miss Grant, ce n’est pas à vous qu’elle a écrit, mais à un pauvre garçon, peu au courant des manières du monde, et qui aurait dû avoir le bon sens de ne pas laisser voir son billet.

— Ne me parlez plus d’elle, en tout cas, dit-elle, je ne veux plus entendre prononcer son nom ! »

Elle se détourna pour s’éloigner, puis se ravisant :

« Voulez-vous me jurer que vous n’aurez plus jamais de rapports avec elle ? demanda-t-elle.

— Non, je ne serai ni si injuste, ni si ingrat, répondis-je. »

Et alors, ce fut moi qui la quittai.


XXII

HELVOETSLUYS


Le temps avait changé, le vent sifflait dans les haubans, la mer grossissait et le navire commençait à lutter contre les vagues. Les cris de la vigie ne cessaient plus, car nous nous faufilions parmi les bancs de sable. Un matin, entre un rayon de pâle soleil et une averse de grêle, j’aperçus pour la première fois la Hollande, c’est-à-dire une ligne de moulins à vent, dont les ailes s’agitaient sur la côte. Je n’en avais jamais tant vu et cela me donna la sensation d’un voyage à l’étranger, d’un monde nouveau et d’une nouvelle vie. On jeta l’ancre vers onze heures, en face du port d’Helvoetsluys ; la mer était houleuse et le navire tanguait horriblement.

Nous étions tous sur le pont, sauf Mrs Gibbie, troussés dans des manteaux, nous retenant aux cordages et plaisantant d’autant mieux, comme les vieux matelots qui nous servaient de modèles.

Nous vîmes bientôt un canot se ranger le long du bord et le patron héla notre capitaine en hollandais. Celui-ci parut troublé, se tourna vers Catriona, et nous apprîmes en même temps quelle était la difficulté qui venait de surgir. La Rose allait jusqu’à Rotterdam où les passagers étaient pressés d’y parvenir pour profiter d’une correspondance, ce même soir, pour l’Allemagne. Il était possible d’arriver avec la brise qui soufflait alors, pourvu qu’on ne perdît pas de temps. Or, James More avait donné rendez-vous à sa fille à Helvoetsluys et le capitaine s’était engagé à stopper en face du port pour lui permettre de débarquer.

Le canot était là et Catriona était prête, mais la mer était si mauvaise qu’il y avait vraiment du danger ; et cependant, le capitaine n’était pas d’humeur à attendre.

« Votre père, dit-il, ne me pardonnerait pas de vous exposer ainsi. Venez avec nous jusqu’à Rotterdam, vous passerez la Meuse, vous gagnerez ensuite Brill et, de là, vous reviendrez à Helvoetsluys. »

Mais Catriona ne voulut rien entendre, elle pâlit un peu en voyant les cascades d’écume et les paquets de mer qui passaient par-dessus le gaillard d’avant, mais elle demeura ferme dans sa volonté de partir quand même. « Mon père, James More, l’a décidé ainsi », fit-elle, et ce fut son dernier mot. Je la trouvai absurde d’être si entêtée et de résister aux conseils des marins, mais elle avait une très bonne raison, si elle eût voulu nous la communiquer.

Les bateaux et les voitures sont d’excellentes choses, mais il faut les payer, et tout son avoir consistait en deux shillings et un demi-penny. C’est ainsi que le capitaine et les passagers, ne se doutant pas de son dénuement (elle était bien trop fière pour le leur faire connaître) épuisèrent en vain leur éloquence.

« Mais vous ne parlez ni français ni hollandais, lui dit l’un de nous.

— C’est vrai, mais depuis l’année 45, il y a tant d’honnêtes Écossais à l’étranger, que je suis sûre que je n’aurai pas de difficulté à me faire comprendre. »

Cette simplicité provinciale fit sourire les uns et frémir les autres. M. Gibbie se mit en colère. Il trouvait que son devoir était d’aller à terre avec Catriona puisque sa femme en avait accepté la charge, mais rien ne l’aurait décidé à affronter ce danger, car cela lui aurait fait manquer sa correspondance. Aussi prenait-il une grosse voix pour apaiser sa conscience. À la fin, il s’adressa au capitaine déclarant que c’était une infamie de livrer cette jeune fille à ces pêcheurs inconnus. Je faisais la même réflexion, et sans plus tarder, ma résolution fut arrêtée. Je pris le capitaine à part et je m’assurai qu’il enverrait nos bagages à une adresse que je lui donnai à Leyde ; puis je m’avançai, je fis signe au patron du canot, et m’adressant au capitaine :

« Je vais accompagner miss Drummond ; peu importe par quelle voie, j’arriverai à Leyde. » En même temps, je sautai dans le bateau, non sans bousculer deux des matelots dans le fond.

Une fois là, le danger paraissait plus grand encore, tellement le vaisseau se balançait au-dessus de nous, et le câble de l’ancre menaçait à chaque instant de nous faire chavirer. Je commençai à craindre d’être la victime de mon dévouement ; il me semblait impossible que Catriona pût venir me rejoindre et j’allais peut-être me trouver seul à Helvoetsluys, sans autre espoir de récompense que le plaisir d’embrasser James, ce qui était loin de me tenter. Mais je comptais sans le courage de Catriona ; elle m’avait vu sauter sans une apparence d’hésitation, bien que j’en eusse éprouvé beaucoup, avant de me décider ; elle n’était pas femme à se laisser battre, surtout par moi. Je la vis se dresser sur le roufle, se tenant à un étai, le vent soulevait ses jupes, ce qui rendait l’entreprise plus dangereuse et découvrait ses bas blancs un peu plus haut qu’on ne l’eût jugé convenable en ville. Il n’y avait pas une minute à perdre, je m’apprêtai à la recevoir et je tendis les bras ; le patron fit un effort pour approcher le canot plus qu’il n’était prudent peut-être… et Catriona s’élança dans le vide. Je fus assez heureux pour la saisir et les pêcheurs vinrent à mon aide tout en évitant de chavirer. Elle se retint à moi une seconde avec force, respirant vite et fort, et nous étions installés à nos places avant qu’elle eût lâché mes mains. Le capitaine Sang et les passagers nous crièrent un long adieu et nous voguâmes vers la côte.

Dès que Catriona fut un peu revenue à elle, elle me lâcha les mains, mais ne souffla plus un mot, pas plus que moi, du reste ; le bruit du vent et le roulement des vagues rendaient d’ailleurs la conversation difficile. Notre canot n’avançait qu’avec peine, et la Rose avait presque disparu à nos yeux, avant que nous fussions à l’entrée du port.

Dès que nous fûmes en eau calme, le patron, selon l’usage incourtois des Hollandais, arrêta son bateau et nous demanda le prix du passage ; deux « florins » (environ trois shillings et 3 pence). Catriona se récria avec vivacité et assura que le capitaine lui avait dit qu’elle n’aurait qu’un shilling à payer. « Croyez-vous, ajouta-t-elle, que je me serais embarquée sans m’être informée du prix auparavant ? » Le patron lui répondit grossièrement dans une langue où les jurons seuls étaient anglais, jusqu’à ce que, la voyant près de pleurer, je glissai six shillings dans la main du bonhomme et il voulut bien en accepter un autre d’elle. Cette petite scène m’avait étonné, je n’aime pas à voir les gens défendre leur bourse avec tant de passion : ce fut avec une certaine froideur que je demandai à Catriona où elle avait rendez-vous avec son père.

« On m’indiquera où il est, chez un brave marchand écossais du nom de Sprott, » dit-elle, puis, tout d’une haleine, elle ajouta : « Je voudrais vous remercier… vous vous êtes conduit en véritable ami à mon égard. »

— Vous me remercierez quand je vous aurai remise entre les mains de votre père, répondis-je, sans savoir à quel point je disais vrai, je pourrai lui certifier qu’il a une fille obéissante.

— Ah ! je ne sais pas si je mérite cet éloge… fit-elle d’un air peiné.

— Cependant, je crois que peu de jeunes filles auraient eu le courage de sauter dans le canot pour obéir aux ordres d’un père.

— Vous avez trop bonne opinion de moi ; pouvais-je rester quand vous aviez sauté à cause de moi ? et puis j’avais d’autres raisons. »

Alors, avec une rougeur subite, elle m’avoua sa pauvreté.

« Bonté divine ! m’écriai-je, est-il possible, seule sur le continent avec une bourse vide ! C’est fou ! C’est à peine croyable !

— Vous oubliez que James More mon père est un gentleman ruiné, un proscrit.

— Mais tous vos amis ne sont pas des proscrits ! Est-ce bien agir avec eux ? envers moi, envers Miss Grant qui vous a conseillé de partir et qui serait furieuse si elle savait ce qui arrive ? Était-ce même bien de cacher votre situation aux Grégorys, chez qui vous étiez et qui vous traitaient avec affection ? Vous êtes heureuse de tomber entre mes mains ! Supposez que votre père soit absent par hasard ; que deviendriez-vous, seule, en pays étranger ? La seule pensée me fait frémir.

— Il fallait bien que je leur mentisse à tous ; je leur ai dit à tous que j’avais de l’argent : je ne pouvais humilier mon père devant eux. »

Je sus plus tard que la dissimulation venait de lui et non pas d’elle, et qu’elle avait dû soutenir le mensonge pour ne pas le perdre de réputation. Mais, à ce moment-là, j’ignorais tout, et l’idée de son dénuement et des dangers qu’elle avait courus m’avait extraordinairement surexcité.

« Très bien, lui dis-je, cela vous apprendra, j’espère, à avoir une autre fois plus de bon sens. »

À l’hôtel, on me donna l’adresse de l’Écossais Sprott, et tout en nous y acheminant, nous regardions le pays avec curiosité.

Il y avait, en effet, bien des choses à admirer : les maisons étaient entourées d’arbres et de canaux, chacune était isolée et bâtie en jolies briques roses, avec un perron et un banc en marbre bleu auprès de la porte ; la ville entière était si propre, qu’on aurait pu dîner sur la chaussée.

Sprott était chez lui, penché sur ses livres de compte, dans une petite salle basse ornée de faïences et de tableaux avec un globe terrestre dans un cadre de cuivre. C’était un petit homme rubicond, un peu voûté. Il n’eut même pas la politesse de nous offrir un siège.

« James More Mac Grégor est-il ici, monsieur ? lui demandai-je.

— Je ne connais personne de ce nom, fit-il avec impatience.

— Je vais donc changer ma question et vous demander où nous pourrons trouver à Helvoetsluys James Drummond, alias Mac Gregor, alias James More, ancien maître d’Inveronachile ?

— Monsieur, dit-il, il n’est pas en enfer, que je sache ! et en vérité, je voudrais qu’il y fût !

— Voici sa fille, Monsieur, je suppose que vous trouverez comme moi que ce n’est pas devant elle qu’il convient de discuter la valeur de son père.

— Je n’ai affaire ni à lui, ni à elle ! s’écria-t-il avec une grosse voix.

— Permettez-moi de vous dire, monsieur Sprott, que cette jeune fille est venue d’Écosse pour le rejoindre, et je ne sais par quelle erreur on lui a donné votre nom pour adresse. Je ne suis que son compagnon de voyage, mais nous devons venir en aide, vous et moi, à notre compatriote.

— Voulez-vous me rendre fou ? cria-t-il, je vous répète que je ne sais rien et que je ne me soucie ni de lui, ni de ce qui peut lui arriver ! Je vous dis que cet homme me doit de l’argent.

— C’est possible, monsieur (et je sentais la colère me venir), mais moi, je ne suis pas votre débiteur, cette jeune fille est sous ma protection, et je ne suis pas habitué à de telles façons de parler, je vous en avertis. »

Et tout en parlant, j’avançai d’un pas ou deux vers la table, employant par hasard le seul argument qui pût toucher le bonhomme. Il pâlit aussitôt.

« Ne vous fâchez pas, Monsieur, s’écria-t-il, je n’avais pas l’intention de vous offenser ; je suis comme un vieux chien grognon, dont l’aboiement fait du bruit, mais qui n’a pas la dent mauvaise. Sandie Sprott est un bon garçon. Et si vous saviez combien cet homme m’a trompé !

— Très bien ! mais permettez-moi de vous demander quand vous avez eu de ses nouvelles pour la dernière fois ?

— Vous tombez bien ! Pour ce qui est de la jeune miss, il l’aura complètement oubliée. Je le connais, voyez-vous, il y a longtemps qu’il m’a fait perdre de l’argent. Quand il a ce qu’il lui faut, clan, roi ou famille, il envoie tout promener ! Oui, et son correspondant de même. Car nous sommes associés dans une affaire et cela coûtera cher à Sandie Sprott ! Il est mon associé, et je vous donne ma parole que j’ignore où il est. Il peut revenir demain… ou seulement dans un an, je ne m’étonnerai de rien, sauf d’une seule chose : qu’il me paye ce qu’il me doit. Vous voyez ma situation, je ne puis rien faire pour Miss Drummond, elle ne peut pas rester chez moi, je ne suis qu’un pauvre homme et si je la prenais, le rusé compère voudrait peut-être me forcer à l’épouser.

En voilà assez, dis-je, je conduirai Miss Drummond chez de meilleurs amis. Donnez-moi de quoi écrire, et je vais vous laisser pour James More l’adresse de mon correspondant à Leyde ; il pourra s’informer auprès de moi où trouver sa fille. »

J’écrivis un mot que je cachetai, Sprott m’offrit de faire porter la malle de Catriona à l’hôtel et je lui remis, pour la peine, un dollar dont il me donna quittance.

Là-dessus, j’offris le bras à ma compagne, et nous quittâmes la demeure de ce fripon. Pendant tout le dialogue, Catriona n’avait pas ouvert la bouche, me laissant parler et décider à sa place. De mon côté, j’avais eu soin, pour ne pas la gêner, de ne pas la regarder une seule fois ; même maintenant que mon cœur éclatait de colère et d’indignation, je réussissais à paraître gai et tranquille.

« Nous allons retourner à l’hôtel pour dîner, lui dis-je, et nous demanderons les heures de départ pour Rotterdam. Je ne serai satisfait que quand je vous aurai remise saine et sauve à Mrs Gibbie.

— S’il le faut, je n’ai rien à objecter, répondit-elle, mais Mrs Gibbie ne sera guère contente de me revoir, et je vous rappelle que je n’ai qu’un shilling et trois pence.

— Et encore une fois, je vous rappelle que c’est heureux pour vous que vous soyez avec moi.

— Je ne le sais que trop ! dit-elle, et je crus sentir qu’elle s’appuyait un peu plus sur mon bras. C’est vous qui vous montrez un bon ami pour moi. »


XXIII

LA HOLLANDE


Le Rattel wagon, qui est une sorte de char à bancs, nous transporta en quelques heures aux portes de la grande cité de Rotterdam. La nuit était venue, les rues bien éclairées étaient pleines d’une foule bigarrée, amusante à voir : des Juifs à longue barbe, des nègres, la horde des filles très indécemment parées de bijoux et de rubans et entourées par les matelots qui les serraient de près, tout cela avait un caractère de pays lointains, et le bruit des conversations nous tournait la tête. Ce qui n’était pas moins surprenant, c’est que notre curiosité vis-à-vis de ces étrangers n’était pas moindre que la leur à notre égard. Je m’efforçais de faire bonne contenance à cause de ma compagne, et aussi par amour-propre, mais à dire vrai, je me sentais dans cette foule comme une brebis perdue et mon cœur battait d’angoisse. Une fois ou deux, je tentai de m’informer où était le port pour y trouver la Rose, mais je tombai mal sans doute, car on ne comprit pas mon mauvais français. Je pris donc une rue au hasard et nous nous trouvâmes en un endroit où abondaient des maisons très éclairées, les portes et les fenêtres encombrées de femmes peintes et bruyantes qui se mirent à nous huer et à nous bousculer en riant. Je fus heureux que, ni l’un ni l’autre, nous ne puissions comprendre leur langage. Un instant après, nous arrivâmes sur une place donnant sur le port.

« Nous voilà sauvés ! m’écriai-je en apercevant les mâts, marchons le long du quai, nous rencontrerons bien quelqu’un parlant anglais et nous pourrons même reconnaître notre bateau. »

Une meilleure chance nous attendait : vers neuf heures, nous nous trouvâmes en face du capitaine Sang lui-même. Il nous dit qu’il avait achevé son voyage avec une vitesse inespérée et que ses passagers étaient déjà repartis. Il devenait donc impossible de rejoindre Mrs Gibbie en Allemagne et nous n’avions rien à attendre de personne, sauf du capitaine.

Aussi fûmes-nous d’autant plus heureux de remarquer qu’il était bien disposé. Il nous assura qu’il nous indiquerait une bonne famille de marchands où Catriona pourrait attendre que la Rose eût achevé son chargement. Il déclara qu’il la ramènerait pour rien à Leith et la remettrait aux mains de M. Gregory. Tout en causant, il nous mena à un restaurant pour souper, ce dont nous avions grand besoin. Il était très aimable, mais aussi très bruyant. Je m’aperçus, au nombre de bouteilles de vin du Rhin qu’il vidait, de la cause de sa surexcitation et il fut bientôt tout à fait ivre.

Alors, se produisit un phénomène fréquent chez les hommes de son métier, le vin lui fit perdre le peu de tenue qu’il avait d’ordinaire, il commença à être très inconvenant envers Catriona, plaisantant sur l’effet de ses jupes quand elle était sur la lisse du navire, prête à s’élancer pour me rejoindre. Je n’eus d’autre ressource que d’entraîner Catriona et de laisser le bonhomme cuver son vin.

Elle sortit de ce souper se cramponnant à moi.

« Emmenez-moi, David, supplia-t-elle, c’est vous qui êtes ma sauvegarde, je n’ai pas peur avec vous.

— Vous savez bien que vous n’avez rien à craindre, ma petite amie, m’écriai-je, ému jusqu’aux larmes.

— Où allez-vous me conduire ? reprit-elle, ne me quittez pas, en tout cas, ne me quittez jamais.

— Où vous conduire en effet ? dis-je en m’arrêtant (car j’avais marché droit devant moi en aveugle !). Il faut réfléchir, mais je ne vous quitterai pas Catriona, que Dieu m’abandonne moi-même si je vous abandonnais !

Elle se serra tout contre moi en guise de réponse.

« Voici, dis-je, l’endroit le plus tranquille que nous ayons rencontré dans cette cité affairée ; asseyons-nous sous cet arbre et avisons à ce que nous pourrions faire. »

L’arbre en question, qui est pour moi inoubliable, se trouvait tout près des quais ; la nuit était noire, mais les maisons étaient éclairées ainsi que les bateaux les plus rapprochés ; d’un côté, c’était la lumière et le bruit de la ville ; de l’autre, l’obscurité et la mer qui bouillonnait.

Je jetai mon manteau sur une pierre de taille et j’y fis asseoir Catriona ; elle aurait voulu ne pas me lâcher le bras, car elle était encore tout émue de la scène du restaurant ; mais j’avais besoin de toute ma présence d’esprit ; aussi je me dégageai, et je me mis à marcher de long en large devant elle à la manière des contrebandiers, me creusant la cervelle pour découvrir une solution.

Tout à coup, il me revint à l’esprit que, dans la hâte du départ, j’avais laissé la note à payer au capitaine Sang. Cela me fit rire, car je trouvais que c’était bien fait. En même temps, d’un mouvement instinctif, je portai la main à ma poche et je constatai qu’elle était vide !

Ce devait être dans la rue où les femmes nous avaient bousculés que je l’avais perdue ; quoi qu’il en fût, je n’avais plus de bourse.

« Avez-vous trouvé une idée ? me demanda Catriona en me voyant m’arrêter court. »

Devant la nécessité, je devins lucide et je vis que je n’avais pas le choix des moyens. Il ne me restait plus un sou, mais j’avais mon portefeuille et le chèque sur une banque de Leyde. Seulement, il n’y avait qu’une manière de nous rendre dans cette ville, c’était d’y aller à pied.

« Catriona, dis-je, je sais que vous êtes vaillante et je crois que vous êtes bonne marcheuse, pensez-vous pouvoir parcourir environ trente milles sur un chemin ordinaire ? (Cette distance est exagérée, mais tels étaient alors mes renseignements.)

— David, répondit-elle, si vous demeurez avec moi, j’irai où vous voudrez et je tenterai n’importe quoi, mon courage est à bout, ne me laissez pas seule dans cet horrible pays, je ferai tout au monde plutôt que d’y rester.

— Pouvez-vous partir maintenant et marcher toute la nuit ?

— Je vous obéirai avec joie, dit-elle, sans vous demander pourquoi ; j’ai été mauvaise et ingrate, faites de moi ce qu’il vous plaira… Et… ajouta-t-elle, j’avoue que miss Barbara est la meilleure personne du monde, je ne vois pas, par exemple, ce qu’elle pouvait vous reprocher. »

Cela était du grec et de l’hébreu pour moi, mais j’avais autre chose à faire que d’éclaircir ce mystère, il s’agissait d’abord de quitter la ville et de prendre la route de Leyde. Ce fut un problème assez difficile, il était bien deux heures du matin avant que nous l’eussions résolu.

Une fois au delà des maisons, nous ne trouvâmes plus que la blancheur de la route pour nous guider, il n’y avait pas de lune et la nuit était sombre. La marche était pénible car il gelait et on glissait à chaque pas.

« Eh bien, Catriona, dis-je, nous voilà comme les fils du roi et les filles des vieilles femmes dans votre conte des Highlands. Bientôt, nous arriverons aux sept montagnes, aux sept collines et aux sept landes de bruyère. »

C’était le refrain de son histoire qui m’était revenu à la mémoire.

« Oui, seulement, ici, il n’y a ni collines, ni montagnes, ni bruyère. Je conviens pourtant que les arbres et les prés sont très beaux ; mais notre pays est bien supérieur.

— Hélas ! si nous pouvions en dire autant de nos compatriotes, répondis-je, en pensant à Sprott, à Sang et peut-être aussi à James More.

— Je ne me plaindrai jamais du pays de mon ami, dit-elle avec un accent si doux qu’il me semblait voir son regard malgré l’obscurité. Aussi, retenant ma respiration, je me rapprochai d’elle et pour ma peine je faillis tomber sur la glace.

— Je ne sais ce que vous en pensez, Catriona, dis-je, dès que je fus revenu de mon émotion, mais cette journée est la meilleure de ma vie ! Je rougis de l’avouer alors que vous venez d’éprouver tant de déboires et d’ennuis, mais pour moi, il en est ainsi.

— C’est une bonne journée que celle où vous m’avez montré tant de dévouement.

— Cependant, je suis confus de mon bonheur en vous voyant sur cette route à cette heure-ci !

— Où pourrais-je être mieux dans le monde entier ? s’écria-t-elle ; c’est auprès de vous que je suis le plus en sûreté.

— Alors, suis-je tout à fait pardonné ?

— Pardonnez-moi vous-même et ne me parlez plus de cet incident, il n’y a pour vous dans mon cœur que de la reconnaissance. Mais, ajouta-t-elle subitement, je veux être franche aussi, je ne pourrai jamais pardonner à cette jeune fille.

— Est-ce de Miss Grant qu’il s’agit ? Vous avez dit, il n’y a qu’un instant, qu’elle était la meilleure personne du monde.

— Elle l’est certainement, mais je ne lui pardonnerai jamais, quand même ; je ne lui pardonnerai jamais ! Je ne veux plus entendre parler d’elle !

— Eh bien, cela dépasse mon entendement ! Je me demande comment vous pouvez vous laisser aller à de tels enfantillages. Miss Grant a été notre meilleure amie à tous les deux, elle nous a appris à nous bien habiller et à nous bien conduire dans le monde. »

Ici, Catriona s’arrêta court au milieu de la route.

« Ah ! c’est ainsi que vous l’entendez, fit-elle. Eh bien, de deux choses l’une : ou vous continuerez à me parler d’elle et alors, je retourne à l’instant à la ville et advienne que pourra, ou vous me ferez le plaisir de parler d’autre chose. »

J’étais tout à fait perplexe, mais réfléchissant qu’elle était sous ma garde et à peine plus âgée qu’un enfant, je pris le parti d’être sage pour deux.

— Ma chère enfant, lui dis-je, vos paroles n’ont ni queue ni tête, mais Dieu me garde de vous faire de la peine. Quant à Miss Grant, je n’y pensais pas et c’est vous qui avez commencé à son sujet. Mon seul but est de vous rendre plus raisonnable, car je déteste jusqu’à l’ombre d’une injustice. Ce n’est pas que je blâme la fierté et une certaine délicatesse chez une femme, mais vous les poussez à l’excès.

— Avez-vous fini votre sermon ?

— J’ai fini.

— À la bonne heure ! » Et nous continuâmes à marcher, mais en silence.

La promenade n’avait rien de gai par elle-même, nous avancions dans la nuit noire, ne voyant que des ombres et n’entendant que le bruit de nos pas ; le silence était à peine interrompu de temps à autre par le chant d’un coq ou l’aboiement d’un chien de ferme.

Nous étions tous les deux en colère, mais l’obscurité et le froid eurent bientôt raison de notre orgueil, et pour ma part, j’aurais saisi au vol l’occasion de placer un mot.

Avant le petit jour, une pluie tiède commença à tomber, et fondit la glace sous nos pieds ; je pris mon manteau et cherchai à en envelopper Catriona. Mais elle me repoussa avec impatience.

« Cette fois, je ne vous écouterai pas, lui dis-je ; moi, je suis un gros gaillard, aguerri à tous les temps, tandis que vous êtes une délicate et jolie demoiselle ! Ma chère, vous ne voudriez pas me faire honte ! »

Sans protester, elle se laissa alors envelopper et, comme je le faisais à tâtons, ma main resta sur son épaule un moment, comme si j’allais l’embrasser.

« Il faut essayer d’avoir plus de patience avec votre ami, » repris-je.

Il me sembla qu’elle s’appuyait sur moi pendant l’espace d’une seconde, mais peut-être n’était-ce qu’une idée.

« Votre bonté est sans bornes ! » dit-elle.

Et nous reprîmes notre marche, toujours en silence, mais la joie régnait de nouveau dans mon cœur.

La pluie cessa au petit jour, et ce fut par une matinée brumeuse que nous entrâmes dans la ville de Delft. Des maisons rouges bordaient le canal. Les servantes étaient déjà dehors, frottant et brossant le linge sur les pierres de la route ; la fumée s’élevait des cuisines et il parut qu’il était grand temps de déjeuner.

« Catriona, dis-je, je crois que vous avez un shilling et trois sous ?

— Les voulez-vous ? répondit-elle en me passant sa bourse, je souhaiterais que ce fût cinq livres ! Qu’allez-vous en faire ?

— Et pourquoi donc avons-nous marché toute la nuit comme un couple de bohémiens, sinon parce qu’on m’a volé ma bourse hier soir dans cette ville de malheur de Rotterdam. Je vous l’avoue maintenant parce que le plus dur est passé, mais nous avons encore une bonne trotte à faire pour arriver à Leyde où je trouverai de l’argent. Donc, si vous ne consentiez pas à m’acheter un morceau de pain, je pourrais mourir de faim. »

Elle me regarda avec de grands yeux ; elle était toute pâle de fatigue, ce qui me brisa le cœur, mais elle éclata de rire.

« Que dites-vous ? s’écria-t-elle, nous sommes des mendiants, alors ? Vous aussi ? C’est justement cela que j’aurais désiré si j’avais cru que ce fût possible ! Je suis heureuse de vous donner de quoi déjeuner. Ce serait drôle s’il me fallait danser pour vous procurer un repas ! On ne doit pas connaître nos danses écossaises, on paierait peut-être pour les voir. »

J’étais tenté de l’embrasser pour cette parole, non pas en amoureux, mais dans un élan d’admiration. Cela fait battre le cœur d’un homme de voir une femme vaillante !

Nous achetâmes une tasse de lait à une laitière qui arrivait à la ville et un petit pain chaud chez un boulanger ; du pain qui embaumait et que nous mangeâmes tout en marchant.

La distance de Leyde à La Haye est de cinq milles, et la route passe par une belle allée d’arbres avec le canal d’un côté et des prairies pleines de bestiaux de l’autre. La vue est charmante.

« Enfin, David, qu’allez-vous faire de moi ? demanda tout à coup Catriona.

— C’est ce que nous allons voir, répondis-je, et le plus tôt sera le mieux. J’aurai mon argent à Leyde ; là, pas de difficulté. Mais l’embarras est de savoir ce que vous deviendrez jusqu’à l’arrivée de votre père. Hier au soir, vous ne paraissiez pas avoir grande envie de me quitter.

— Je n’ai pas changé d’avis.

— Vous êtes une toute jeune fille et je suis à peine un homme, voilà la difficulté. Quel parti prendre ? À moins pourtant que vous ne passiez pour ma sœur…

— Pourquoi pas ? s’écria-t-elle, si vous le voulez bien ?

— Je désirerais que vous le fussiez réellement ! je serais un autre homme, si je vous avais pour sœur ! mais l’obstacle, c’est que vous êtes Catriona Drummond.

— Et maintenant, je vais être Catle Balfour, qui pourra dire le contraire ? Nous sommes étrangers ici.

— Si vous croyez que ce soit possible, je ne demande pas mieux, cependant, je suis un peu inquiet, je ne voudrais pas vous donner un mauvais conseil.

— David, vous êtes mon seul ami.

— Je suis un trop jeune ami, hélas ! Je suis trop jeune pour être de bon conseil. Je ne vois pas cependant ce que nous pourrions faire de mieux… Mais je tiens à vous mettre en garde…

— Je n’ai pas le choix, répondit-elle avec fermeté. Mon père ne s’est pas très bien conduit à mon égard et ce n’est pas la première fois que cela lui arrive ; je n’ai que vous au monde et je ne dois songer qu’à votre bon plaisir. Si vous consentez à me garder, c’est bien ; si vous ne voulez pas… (elle se détourna et me toucha le bras de la main.) David, j’ai peur… murmura-t-elle.

— Mon devoir est de vous avertir, » commençai-je, puis me souvenant que c’était moi qui avais de l’argent, je ne voulus pas avoir l’air d’un avare et je m’arrêtai net.

« Catriona, repris-je, comprenez-moi bien, je vais essayer de remplir mon devoir envers vous ; je vais être étudiant et voici que vous allez habiter avec moi pendant quelque temps et être comme ma sœur, vous savez que j’en serai très heureux…

— Eh bien, je suis prête, c’est convenu. »

J’aurais dû lui parler d’une manière plus explicite, je me rends compte que j’ai eu tort de ne pas l’éclairer complètement. Mais je me souvenais combien sa pudeur s’alarmait aisément, le seul mot de « baiser » dans la lettre de Barbara avait suffi pour l’indisposer et maintenant qu’elle était à ma merci, comment oserais-je aborder un sujet si délicat ? D’ailleurs, je ne voyais pas d’autre moyen de me tirer d’affaire. Inutile de dire que mes sentiments pour Catriona me portaient aussi de ce côté.

Un peu après La Haye, elle commença à être très fatiguée et elle accomplit péniblement le reste de la route. Deux fois, elle fut obligée de s’arrêter pour se reposer et s’en excusa, assurant qu’elle faisait honte à sa race et qu’elle n’était qu’un embarras pour moi. Elle me dit aussi qu’elle n’était pas habituée à exécuter de longues marches avec des souliers.

Je voulus la persuader de se déchausser, mais elle me fit remarquer qu’en Hollande les femmes, même dans les chemins de traverse, étaient toutes chaussées.

« Je ne veux pas causer de honte à mon frère, dit-elle gaiement, bien que son visage exprimât toute sa fatigue. »

Nous arrivâmes enfin à Leyde et voyant un beau jardin public avec de grands arbres et des allées sablées, je fis asseoir Catriona et m’en allai à la recherche de mon correspondant. Là, j’usai de mon crédit et je lui demandai de m’indiquer un logement convenable.

Cependant, mon bagage n’étant pas arrivé, j’ajoutai que je croyais avoir besoin de sa caution pour louer un appartement. Puis je lui expliquai que ma sœur étant venue passer quelque temps avec moi, il me fallait deux chambres. Le malheur était que M. Balfour, dans sa lettre de recommandation, avait donné des détails sur moi et sans parler d’une sœur, naturellement.

Je pus m’apercevoir que mon Hollandais avait de grands soupçons et, me regardant par-dessus ses lunettes, il commença à m’interroger en détail.

Alors j’eus peur : en supposant qu’il accepte mon récit, pensai-je, et qu’il invite ma sœur, il se douterait du subterfuge et nous serions perdus tous les deux. Je me hâtai donc de présenter que ma sœur était d’un naturel timide et qu’elle avait tellement peur de faire de nouvelles connaissances, que je l’avais laissée assise dans un jardin public. Une fois lancé, il m’arriva ce qui arrive toujours en pareil cas, je m’embrouillai dans mon mensonge, ajoutant des détails inutiles sur la santé de miss Balfour et sa vie retirée pendant son enfance ; puis je fus pris de remords et je rougis.

Le vieux banquier ne fut pas ma dupe et il aurait bien voulu me le prouver, mais c’était avant tout un homme d’affaires ; et sachant que, tout au moins, mon argent était bon, si ma conduite n’avait pas l’air correcte, il me donna son fils pour cicerone et pour caution. Je dus donc présenter le jeune homme à Catriona. La pauvre enfant était un peu reposée ; elle se comporta à merveille, me prit le bras en m’appelant son frère avec une aisance dont je ne l’aurais pas crue capable ; afin de jouer son rôle, elle se montra très aimable pour le jeune Hollandais et il aurait dû s’apercevoir que, pour une personne si sauvage, elle avait fait de grands progrès en peu de temps. Ensuite, nous n’avions pas le même accent, j’avais celui des Basses-Terres, elle avait des intonations de son pays et un peu d’accent anglais, ce qui était délicieux ; enfin, elle parlait purement et aurait pu en remontrer à un maître d’école pour la grammaire anglaise. Comme frère et sœur nous formions un couple assez disparate, mais heureusement, ce jeune indigène n’était pas un aigle, il ne remarqua même pas la beauté de Catriona, ce qui lui attira tout mon mépris.

Dès qu’il nous eut trouvé un abri, il nous laissa et c’était le plus grand service qu’il pût nous rendre.


XXIV

HISTOIRE D’UN EXEMPLAIRE D’HEINECCIUS


L’appartement que ce jeune homme nous indiqua était au premier étage d’une maison adossée au canal. Nous avions deux chambres, la seconde ouvrait sur la première. Chacune avait une cheminée bâtie sur le plancher, à la mode hollandaise. Elles donnaient sur la même façade, de sorte que nous avions la même vue des fenêtres. Un arbre planté dans la petite cour en dessous, un bout du canal, des maisons et le clocher d’une église, tel était le spectacle que nous avions sous les yeux. Les cloches nous faisaient une délicieuse musique ; le moindre rayon de soleil pénétrait dans nos chambres et l’on nous envoyait de bons repas d’une auberge voisine.

Le premier soir, nous étions tous les deux si fatigués que nous ne causâmes guère, et Catriona se retira dès qu’elle eut soupé. Mon premier soin, le lendemain matin, fut d’écrire à Sprott d’envoyer la malle de Catriona, puis j’écrivis aussi à Alan à l’adresse qu’il m’avait donnée. Le tout fut expédié et le déjeuner apporté avant qu’elle sortît de sa chambre.

Je fus un peu désappointé en la voyant entrer dans son costume de la veille, avec la boue du chemin encore sur ses bas. Je m’étais informé et je savais que ses effets ne pourraient arriver à Leyde avant plusieurs jours, il paraissait très nécessaire de la fournir d’habits en attendant. Elle refusa d’abord, pour m’éviter cette dépense, mais je lui dis qu’étant la sœur d’un homme riche, elle devait être habillée selon son rang, et nous étions à peine entrés dans le second magasin que je la vis enchantée et les yeux brillants de plaisir. Je m’amusai de sa joie naïve, et, ce qui est plus extraordinaire, je me passionnai à mon tour, et je ne fus content qu’après lui avoir acheté de jolies choses ; je ne me lassais pas de la considérer dans ses différentes toilettes. Je commençai même à comprendre l’intérêt que prenait miss Grant à cette futile question ; le fait est que cela devient intéressant quand il s’agit d’une belle personne. Les indiennes hollandaises étaient jolies et peu chères, mais, en revanche, les bas étaient hors de prix. Enfin, je dépensai une telle somme que je n’osai de quelque temps faire d’autres achats et que nos chambres demeurèrent à peu près vides. Nos lits, de belles toilettes pour Catriona et de la lumière pour la voir, cela suffisait à mon bonheur. Je la laissai à notre porte avec toutes nos emplettes et je me livrai seul à une longue promenade afin de me sermonner moi-même. Les événements avaient marché si rapidement que j’avais besoin de réfléchir. J’avais pris sous mon toit une jeune fille, d’une extrême beauté, et le péril était dans son innocence même. Ma conversation avec le vieux Hollandais et les mensonges que j’avais dû lui faire m’avaient déjà donné une idée des soupçons que ma conduite devait éveiller, et la vive admiration que je venais de ressentir pour elle, le besoin que j’avais éprouvé de lui acheter plus que le nécessaire, tout cela me mettait sur mes gardes. J’avais conscience que je n’aurais pas agi ainsi pour une sœur, mais je sentais en même temps que je n’aurais confié Catriona à qui que ce fût au monde. Je fis donc de sages réflexions et je me dis que puisque nous étions engagés tous deux dans cette fausse situation, il fallait que ma manière d’être fût rigoureusement correcte. Cette jeune fille dépendait de moi, elle n’avait rien au monde et, dans le cas où sa vertu serait alarmée, elle n’avait point de refuge. Les circonstances m’avaient rendu son protecteur, et je serais sans excuse si j’abusais de la situation pour lui faire même la cour la plus honnête et la plus banale. J’aurais donc à me tenir sur la réserve, sans exagération pourtant, car si je n’avais aucun titre à jouer le rôle d’amoureux, j’avais le devoir de jouer celui d’hôte et de tâcher de m’y rendre agréable. Je devais donc déployer beaucoup de tact et de réserve, plus peut-être que mon âge n’en comporte d’ordinaire. Je m’étais jeté tête baissée dans une situation où un ange même aurait eu peur de se risquer, il me fallait des règles de conduite et je priai Dieu de me donner la force de les observer. Comme moyen pratique d’atteindre le même but, j’achetai un livre de droit afin de me mettre à l’étude. Ma conscience satisfaite par ces graves réflexions, les pensées joyeuses reprirent le dessus, et ce fut comme avec des ailes que je repris le chemin de mon logis ; l’image de celle qui m’attendait entre ces quatre murs faisait battre mon cœur à le rompre.

Dès mon retour, les difficultés commencèrent, elle courut au-devant de moi avec un plaisir évident et qui me charma ; elle avait revêtu le costume neuf qui lui allait à ravir ; elle se mit à marcher devant moi et à exécuter des révérences, pour que je l’admirasse. Je le fis sans doute avec mauvaise grâce, car les paroles s’arrêtaient dans ma gorge.

« Eh bien, dit-elle, si ma belle toilette vous laisse indifférent, voyez du moins comment j’ai arrangé nos chambres. » Et elle me montra tout bien balayé et en ordre, le feu brillant dans les deux cheminées.

Je saisis ce prétexte de me montrer plus sévère que je n’en avais envie.

« Catriona, dis-je, je suis très mécontent de vous, il faut que l’un de nous ait l’autorité pendant que nous serons ensemble ; il est plus naturel que ce soit moi, qui suis l’homme et le plus âgé ; eh bien, je ne veux pas que vous vous occupiez de ma chambre, voilà l’ordre que je vous donne. »

Elle me fit une de ses réflexions si séduisantes.

« Si vous êtes grognon, il faut que je fasse de belles manières avec vous, je serai donc obéissante puisqu’il n’y a pas un fil sur moi qui ne soit à vous ; seulement, tâchez de ne pas être toujours de mauvaise humeur, car je n’ai que vous au monde. »

Je fus profondément touché de ces paroles et je m’empressai, en guise de pénitence, de détruire le bon effet qu’avait pu produire ma semonce. Dans cette voie, les progrès ne furent que trop faciles ; elle m’entraîna en souriant vers la cheminée et en la voyant à la lueur du feu dans ses beaux atours, je la trouvai si belle que mon cœur se fondait d’amour. Notre repas fut délicieux, nous semblions ne plus faire qu’un seul être, même nos éclats de rire avaient un accent de tendresse.

Au milieu de cette joie, je me souvins tout à coup de mes résolutions et avec un simple mot d’excuse je pris le livre que j’avais acheté. C’était un ouvrage du célèbre jurisconsulte Heineccius et je devais y faire des lectures sérieuses les jours suivants, heureux pourtant de n’avoir pas à rendre compte de ce que j’avais lu ! Je crus m’apercevoir qu’en me voyant étudier, elle se mordit les lèvres avec un peu de dépit, je la laissai en effet dans la solitude, car elle n’aimait pas la lecture et n’ouvrait jamais un livre, mais qu’y faire ?

Le reste de la journée se passa ainsi dans le silence. J’aurais voulu me donner les coups, je ne pus m’endormir et me promenai dans la chambre, nu-pieds, jusqu’à être transi, car le feu s’était éteint et il gelait dur. La pensée qu’elle était dans la chambre à côté, qu’elle m’entendait marcher peut-être, le souvenir de ma rudesse et l’idée que je devais continuer ainsi sous peine de me déshonorer, tout cela me mettait hors de moi. J’étais entre deux écueils. « Que pensera-t-elle de moi ? » Telle était l’une des réflexions qui me tenaient éveillé. « Qu’allons-nous devenir ? » Telle était l’autre, et cette dernière affermissait mes résolutions. Ce fut ma première nuit de veille et de perplexités et j’en passai ainsi bien d’autres, parfois pleurant comme un enfant, parfois (j’aime à le croire) priant comme un chrétien. Mais prier n’est pas le plus malaisé, c’est dans la pratique que gît la difficulté. Si je me permettais le moindre signe de familiarité, je m’apercevais que je perdais tout empire sur moi-même, et que je ne pouvais plus répondre de ce qui s’ensuivrait. Mais demeurer tout le jour dans la même chambre qu’elle, plongé dans mon Heineccius, cela était au-dessus de mes forces, aussi pris-je le parti de sortir le plus possible, assistant régulièrement aux cours, quoique mon esprit fût ailleurs, comme j’en ai trouvé la preuve sur un carnet de ce temps-là, où j’avais écrit quelques mauvais vers latins. Les inconvénients de cette vie au dehors étaient malheureusement presque aussi grands que ses avantages. Je subissais moins longtemps l’épreuve, mais elle était plus dangereuse, pendant que j’y étais exposé. Cette pauvre Catriona était si souvent seule, qu’elle en était venue à fêter mon retour avec une ardeur croissante, qui était près d’avoir raison de ma sévérité ; je devais arrêter ses avances, et mes rebuffades lui faisaient quelquefois tant de peine que j’étais obligé de mettre bas les armes pour les réparer ; notre temps se passait dans des hauts et des bas, des boutades et des querelles qui me torturaient.

La principale cause de mes embarras était l’extrême innocence de Catriona, qui excitait ma surprise autant que mon admiration. Elle semblait ne pas se rendre compte de notre position réciproque et n’avait pas la moindre idée de mes luttes ; elle recevait avec joie les marques de ma faiblesse, et quand je revenais derrière mes retranchements, elle ne savait pas toujours dissimuler son chagrin. Par moments, je pensais que si elle m’eût aimé éperdument et qu’elle eût fait son possible pour se faire aimer, elle n’eût pas agi autrement. Alors, je retombais dans mes étonnements sur la naïveté de la femme.

Il y avait un point, en particulier, sur lequel nous étions toujours sur pied de guerre. Mes bagages et les siens étaient arrivés ; elle avait donc maintenant deux garde-robes ; tacitement, quand nous étions bons amis, elle portait les costumes que je lui avais donnés, et quand, au contraire, elle n’était pas contente de moi, elle mettait les siens. Elle prétendait se venger ainsi et renier sa reconnaissance ; je le ressentais profondément, bien que je fusse assez sage pour n’avoir pas l’air de m’apercevoir de ce manège. Une fois cependant, je me laissai aller à un enfantillage pire que le sien. J’avais remarqué à une vitrine une de ces belles plantes fleuries que les Hollandais savent si bien cultiver ; je cédai à la tentation et je l’achetai pour elle ; je ne sais pas le nom de cette fleur, mais elle était rose ; je pensais qu’elle l’admirerait et je l’emportai avec un cœur plein de tendresse. En arrivant, je trouvai Catriona vexée, avec un visage sec et froid. Sans en demander la raison je grinçai des dents et ouvrant la fenêtre, je jetai la plante dans la cour. Alors, moitié par colère, moitié par prudence, je quittai la chambre en faisant claquer la porte.

Sur la première marche de l’escalier, je crus tomber, cela me rappela à moi-même et je vis la folie de ma conduite. J’allai non pas dans la rue, mais dans la cour, qui était un endroit solitaire : j’aperçus ma fleur (qui m’avait coûté bien plus qu’elle ne valait) qui pendait dans les branches de l’arbre dénudé. Je m’approchai du canal et je regardai la glace, enviant ceux que je voyais patiner sans avoir l’air d’éprouver des soucis. Pour moi, je ne voyais nulle issue du mauvais pas où je m’étais engagé, sinon de remonter dans l’appartement. Je craignais d’avoir trahi le secret de mes sentiments, et ce qui était pis encore, je m’étais montré impoli pour ma protégée sans défense.

Je suppose qu’elle m’avait vu par la fenêtre ouverte, car quelques minutes à peine s’étant écoulées, j’entendis des pas sur la neige et me retournant, j’aperçus Catriona. Elle avait changé de toilette jusqu’à la chaussure et portait maintenant une de celles que je lui avais données.

« N’irons-nous pas faire notre promenade ? » fit-elle d’un ton naturel.

Je la regardai abasourdi.

« Où est votre broche ? » demandai-je.

Elle porta la main à son cou en rougissant.

« Je l’aurai oubliée, dit-elle, je vais courir la chercher et alors, sûrement, nous pourrons faire notre promenade ? »

Il y avait une note suppliante dans sa dernière phrase qui m’ébranla ; je ne trouvai pas de paroles et la voix me faisait défaut, j’inclinai la tête en manière de réponse ; aussitôt qu’elle m’eût quitté, je grimpai à l’arbre, je repris ma fleur et à son retour je la lui offris.

« Je l’avais achetée pour vous, Catriona », lui dis-je.

Elle la fixa à son corsage avec sa broche et me jeta un regard amical.

« Elle n’a pas gagné à ma façon de l’offrir…

— Je ne l’en aime pas moins, pour sûr. »

Nous ne parlâmes guère pendant la promenade, elle paraissait un peu sur la réserve, quoique sans humeur. Quant à moi, pendant la promenade et à notre retour, quand elle eut mis ma fleur dans l’eau, je me demandais « quelle énigme est-ce qu’une femme ? » Parfois, je me disais que c’était la chose la plus absurde du monde qu’elle ne se fût pas aperçue de mon amour ; parfois, je pensais qu’elle s’en était aperçue depuis longtemps, mais que, par un sentiment de pudeur, elle dissimulait sa découverte.

Nous sortions tous les jours ; dans les rues, à la campagne, je me sentais plus sûr de moi et je me relâchais un peu de ma prudence ; puis je n’avais pas Heineccius. Ces heures de récréation étaient un vrai repos pour moi et pour la pauvre enfant, un grand bonheur. Quand je rentrais à l’heure convenue, je la trouvais prête et heureuse de la perspective de la promenade, qu’elle tâchait de prolonger le plus possible, paraissant redouter (comme moi, du reste), l’heure du retour. Il n’y eut bientôt plus un champ dans les environs de Leyde, à peine une rue ou un sentier où nous n’eussions flâné.

En dehors de ces promenades, je lui avais défendu de quitter sa chambre, de peur qu’elle ne rencontrât quelqu’un de connaissance, ce qui aurait rendu notre situation plus difficile. Pour la même raison, je ne voulus pas la laisser aller à l’église et je n’y allai pas moi-même. Nous faisions nos prières chez nous, en particulier ; j’espère que c’était d’un cœur pur, mais, pour ma part, je sais bien que c’était avec un esprit distrait. Rien ne me troublait tant que de me voir agenouillé auprès d’elle, seuls devant Dieu, comme mari et femme.

Un jour qu’il neigeait très fort, je pensai qu’il était impossible de sortir et je fus étonné de la trouver prête.

« Je ne veux pas renoncer à notre promenade, s’écria-t-elle ; à la maison, David, vous n’êtes jamais aimable. Je ne vous aimerai jamais qu’en plein air. Je pense que nous devrions imiter les Bohémiens et vivre sur les routes. »

Ce fut notre plus délicieuse promenade ; elle se serrait contre moi, sous la neige abondante qui nous fouettait le visage et fondait sur nous, les gouttes d’eau brillaient comme des larmes et s’écoulaient autour de sa bouche souriante. Cette vue me communiquait une force de géant. Je me sentais de taille à l’enlever et à l’emporter en courant jusque dans les endroits les plus reculés du globe ! Et cependant, nous causions avec une douce liberté…

Il était nuit noire quand nous rentrâmes. À la porte de la maison, elle me pressa le bras contre sa poitrine.

« Merci pour ces bonnes heures », murmura-t-elle d’un ton profondément ému.

Le trouble que je ressentis à ces paroles me mit aussitôt sur mes gardes, et dès que nous fûmes dans l’appartement et les lumières allumées, elle put retrouver sur mon visage l’expression sévère que prenait le lecteur d’Heineccius. Elle dut en être plus peinée que d’habitude et il me fut plus difficile que jamais de garder cette froide contenance. À souper, je ne désarmai pas et je lui jetai à peine un regard ; le repas ne fut pas plus tôt achevé que je repris mon jurisconsulte avec la même ardeur apparente et encore moins d’attention. Tout en lisant, j’écoutais mon cœur battre comme une horloge. Mes regards, à la dérobée, par moments, quittaient mon livre pour se porter sur Catriona ; elle était assise sur le bord de ma grande malle. Le feu l’éclairait d’une façon intermittente, ce qui donnait à son visage de jolies teintes tantôt claires, tantôt sombres. Parfois, elle jetait les yeux sur moi ; alors, je me sentais saisi de terreur, et je tournais les pages de mon Heineccius comme un homme qui cherche le texte du sermon à l’église.

« Oh ! pourquoi mon père ne revient-il pas ? » s’écria-t-elle tout à coup, et elle fondit en larmes.

Je m’élançai vers elle, je l’entourai de mes bras et je jetai le livre au feu.

Mais elle me repoussa vivement.

« Vous n’aimez pas votre amie, dit-elle, je pourrais être si heureuse si seulement vous le vouliez !… Oh ! qu’ai-je donc fait pour que vous me détestiez ainsi ?

— Vous détester ! criai-je en la retenant malgré elle, oh ! aveugle que vous êtes ! ne lisez-vous donc pas un peu dans mon malheureux cœur ? Croyez-vous que ce livre stupide que je viens de brûler puisse m’empêcher de penser à vous ? Chaque soir, j’ai souffert de vous voir là, solitaire, mais que faire ? N’êtes-vous point ici sous la garde de mon honneur ? Allez-vous m’en punir ? Est-ce à cause de cela que vous mépriserez votre serviteur plein d’amour ! »

À ces mots, par un petit mouvement soudain, elle se rapprocha de moi. Je la pris dans mes bras et l’embrassai ; elle appuya son front contre ma poitrine et me serra très fort. Je demeurai étourdi, comme un homme ivre.

Tout à coup, j’entendis le son de sa voix, très basse et étouffée par mes vêtements.

« L’avez-vous vraiment embrassée ? » demanda-t-elle. Ces mots me secouèrent tout entier.

« Miss Grant ? criai-je, oui, j’ai sollicité la permission de l’embrasser pour nos adieux et elle me l’a accordée.

— Ah ! bien, dit-elle, vous m’avez embrassée, moi aussi, à tout hasard. » À l’étrangeté et à la douceur de ces paroles, je vis jusqu’où nous étions tombés. Je me levai et je la remis sur ses pieds.

« Cela ne peut pas continuer, m’écriai-je, cela ne peut pas durer ! Oh ! Catrine ! Catrine !… », et je m’arrêtai, dans l’impossibilité d’articuler un mot de plus ; puis je repris :

« Allez vous coucher, allez vous coucher, et laissez-moi. »

Elle m’obéit aussitôt comme un enfant et, avant que j’eusse eu le temps de m’en apercevoir, elle était déjà sur le pas de sa porte.

« Bonsoir, David, dit-elle.

— Bonsoir, mon amour », criai-je, et, la rappelant, il me semblait que j’allais la briser dans une étreinte ; une seconde après, je la jetai presque dans sa chambre et je fermai la porte avec violence.

J’étais seul avec mes remords… le mot était lâché maintenant, elle savait la vérité… Je m’étais faufilé dans le cœur de la pauvrette en abusant de sa confiance, elle était en mon pouvoir comme une innocente créature. Quelle arme me restait-il ? Et la destruction de mon vieil Heineccius était comme une image de mon naufrage ! Je me repentais certes… et pourtant, je ne pouvais trouver la force de me condamner pour cette grande faillite. Il me semblait impossible de résister plus longtemps à l’audace charmante de son innocence ou à la séduction de ses larmes.

Qu’allions-nous devenir maintenant ? Nous ne pouvions plus rester ensemble, mais où devais-je aller ? Sans aucune faute ni intention de notre part, les événements avaient conspiré contre nous et nous avaient acculés à cette impasse. L’idée me vint de nous marier sur-le-champ, mais je me révoltai à cette pensée ; c’était une enfant, elle ne pouvait pas encore connaître son cœur et ses sentiments. J’avais surpris son innocence, je n’avais pas le droit d’abuser de cette surprise, je devais la garder non seulement pure de tout reproche, mais encore libre comme je l’avais trouvée.

Je m’assis devant le feu pour réfléchir et je me creusai la cervelle pour découvrir un moyen de tout concilier. Vers deux heures du matin, dans le silence de la nuit, je crus entendre un sanglot dans la chambre à côté. Elle me croyait endormi, la pauvre âme, elle regrettait sa faiblesse, peut-être, et elle soulageait son cœur en versant des larmes.

« Oh ! essayez de me pardonner ! criai-je tout haut, essayez de me pardonner… oublions tout… efforçons-nous de tout oublier ! »

Il ne me vint aucune réponse, mais le bruit des sanglots cessa. Je demeurai un long temps les mains jointes, comme quand je lui avais parlé. Alors, le froid de la nuit me saisit, un frisson me rendit à la réalité.

« Tu ne peux te prévaloir de tout cela, David, pensai-je, sois raisonnable, couche-toi et essaye de dormir ; demain tu aviseras. »


XXV

LE RETOUR DE JAMES MORE.


Un coup frappé à ma porte, le lendemain, m’éveilla d’un lourd sommeil. Je courus ouvrir et je fus près de m’évanouir de douleur, car, sur le seuil, vêtu d’un ridicule pardessus et coiffé d’un immense chapeau, m’apparut James More !

J’aurais dû cependant remercier la Providence, cet homme arrivait comme une réponse à ma prière. Je m’étais répété toute la nuit que Catriona et moi ne pouvions plus rester ensemble et j’avais cherché tous les moyens de nous séparer.

Le moyen était là et, pourtant, la joie était loin de ma pensée. Il est vrai de dire que si le poids des soucis de l’avenir était allégé, le présent n’en paraissait que plus noir et plus menaçant. Aussi me trouvant, en costume sommaire, en face de James More, je crois que je fis un pas en arrière, comme un homme fusillé à bout portant.

« Ah ! je vous rencontre, à la fin, monsieur Balfour, dit-il, en m’offrant sa grande et belle main que je pris d’un air réservé.

— C’est curieux comme les événements nous rapprochent, n’est-ce pas ? fit-il ; je vous dois des excuses pour avoir été mêlé à vos affaires malgré moi ; j’ai été trompé par ce fripon de Prestongrange ; j’avais cru pouvoir accorder ma confiance à un magistrat, dit-il en haussant les épaules à la manière française, il avait l’air parfaitement honorable. Mais revenons au présent, il paraît que vous avez aimablement pris soin de ma fille, on m’a appris que vous me donneriez son adresse ?

— Je pense, Monsieur, répondis-je, que nous devons avoir une explication.

— Rien de fâcheux, j’espère ? Mon agent, M. Sprott…

— De grâce, modérez votre voix, il ne faut pas qu’elle vous entende avant que nous ayons eu le temps de causer.

— Elle est donc ici ? s’écria-t-il.

— Voici la porte de sa chambre.

— Vous habitez ici, seul avec elle ?

— Et qui aurais-je pu trouver pour nous tenir compagnie, s’il vous plaît ? »

Je dois lui rendre justice et avouer qu’il pâlit.

« C’est bizarre, dit-il, et même très insolite ; vous avez raison, cela mérite explication. »

Tout en parlant, il franchit la porte et je suis obligé de convenir que le grand coquin avait un air de dignité extraordinaire à ce moment-là.

Ma chambre lui apparut alors ce qu’elle était, c’est-à-dire vide et nue et, en même temps, je m’en rendis compte et je la vis par ses yeux ! Un rayon de soleil matinal glissait sur les carreaux ; mon lit, mes malles, ma toilette, la cheminée sans feu, formaient tout le mobilier ; il n’y avait pas d’erreur, c’était à peine convenable pour abriter une femme ; le contraste entre ce dénuement et les parures que je lui avais achetées, avait mauvaise apparence.

Il chercha un siège dans la chambre et, n’en trouvant pas, il s’assit sur mon lit où, après avoir fermé la porte je ne pus éviter de venir le rejoindre. De quelque façon que dût se terminer cette entrevue, il importait qu’elle eût lieu sans éveiller Catriona ; il était donc important d’être près l’un de l’autre et de parler bas. Il serait difficile de peindre le tableau que nous offrions, lui, serré dans son pardessus, que le froid de ma chambre rendait utile, et moi, à peine vêtu et grelottant. Lui avait l’air d’un juge, et moi, je l’avoue, l’attitude d’un homme qui entend la trompette du Jugement dernier.

« Eh bien ? fit-il. »

Je répétai « Eh bien… » sans pouvoir aller plus loin.

« Vous me dites qu’elle est ici ? reprit-il avec un accent d’impatience qui me rendit ma présence d’esprit.

— Elle est dans cette maison avec moi, répondis-je, et il est certain que la chose peut paraître insolite. Vous devez savoir combien tout a été extraordinaire depuis le commencement. Une jeune fille qui débarque sur le continent avec deux shillings et un penny ; elle a pour consigne de descendre chez un M. Sprott, à Helvoetsluys. Je vous entends appeler cet homme votre agent : tout ce que je puis dire c’est qu’il n’a fait que jurer à la seule mention de votre nom et que j’ai été dans la nécessité de le payer de ma poche pour qu’il voulût bien se charger des malles de votre fille. Cette déception, alors qu’elle croyait vous rencontrer là, lui a été cruelle !

— Mais c’est ce que je ne comprends pas le moins du monde ! Ma fille était confiée à des gens responsables dont j’oublie le nom.

— Ils s’appellent Gibbie, et il eût été convenable que M. Gibbie débarquât avec elle à Helvoet, mais il ne l’a pas fait, monsieur Drummond, et vous devriez remercier Dieu que je me sois trouvé là pour le faire à sa place.

— J’en dirai un mot à M. Gibbie avant qu’il soit longtemps, mais vous auriez dû penser que vous étiez trop jeune pour vous charger d’une jeune fille.

— Je n’avais pas le choix, répondis-je, personne ne s’est offert, et je pense que vous vous montrez peu reconnaissant.

— Pour vous témoigner ma reconnaissance, j’attendrai de savoir si vous la méritez, fit-il.

— En vérité, je ne sais que vous dire de plus ! Votre enfant était abandonnée, elle était à la merci du premier venu sur une terre étrangère et sans savoir le premier mot de la langue. Je l’ai appelée ma sœur et traitée avec tous les égards dus à une sœur. Tout cela n’a pas été sans frais, mais je ne veux pas insister là-dessus, ce n’était que mon devoir envers une jeune fille que je respecte de tout mon cœur… et dont je n’ai pas à faire l’éloge à son père.

— Vous êtes jeune…, commença-t-il.

— Je comprends ce que vous voulez dire, repris-je avec chaleur.

— Vous êtes très jeune, sans quoi, vous auriez compris la gravité de votre conduite.

— Vous en parlez bien à votre aise ! Que pouvais-je faire ? J’aurais pu, il est vrai, louer les services de quelque duègne pour être en tiers avec nous, et je vous avoue que l’idée ne m’en vient qu’à ce moment. D’ailleurs, en aurais-je trouvé une, moi qui suis étranger ici ? Puis, laissez-moi vous faire remarquer, monsieur Drummond, que j’aurais dû encore la payer, car tout revient à cela ; c’est moi qui ai payé pour votre négligence et la vérité, c’est que vous êtes un père si insouciant, que vous avez oublié votre fille.

— Celui qui habite une maison de verre, dit-il, ne doit pas jeter des pierres aux autres, et quand nous aurons fini d’examiner la conduite de Miss Drummond, nous mettrons son père en jugement.

— Mais je proteste contre un tel langage ! m’écriai-je. La conduite de Miss Drummond est au-dessus de tout soupçon, son père devrait le savoir, et il en est de même de la mienne, c’est moi qui vous l’affirme. Il nous reste, monsieur, deux alternatives ; l’une est que vous m’exprimiez vos remerciements comme un gentilhomme doit le faire à un autre, et qu’il ne soit plus question de rien ; l’autre (si vous êtes assez difficile pour ne pas vous déclarer satisfait), c’est de me payer ce que j’ai dépensé pour votre fille et que tout soit fini entre nous. »

Il fit un geste pour me calmer.

« Tout doux, tout doux, dit-il, vous allez trop vite, monsieur Balfour. Heureusement que je suis plus patient, je crois que vous oubliez que je n’ai pas encore vu ma fille.

Je fus soulagé par ces paroles et par le changement de ses manières au seul mot d’argent.

— Si vous me permettez de m’habiller devant vous, je sortirai et vous lui parlerez en tête-à-tête, répondis-je.

— J’attendais cela de votre délicatesse », fit-il poliment.

Je vis que les choses allaient de mieux en mieux, et, tout en attachant mes bretelles, me souvenant de son impudence quand il mendiait chez Prestongrange, je voulus poursuivre ma victoire.

« Si vous devez séjourner quelque temps à Leyde, lui dis-je, en m’habillant, cette chambre est à votre disposition, j’en trouverai facilement une autre, et de cette façon, il n’y aurait que moi qui déménagerais.

— Mon Dieu, monsieur, répondit-il en se rengorgeant, je n’ai pas à rougir de ma pauvreté, puisque je l’ai contractée au service de mon roi ; je ne vous cache pas que mes affaires sont en mauvais état et pour le moment, il me serait impossible d’entreprendre un voyage.

— Peut-être, alors, vous serait-il agréable de vous regarder comme mon hôte ?

— Monsieur, je ne peux que m’honorer en acceptant franchement une offre faite aussi cordialement. Votre main, monsieur David. Vous êtes un de ceux dont un gentilhomme peut accepter les services. Je suis un vieux soldat, continua-t-il en regardant d’un air dédaigneux tout autour de la chambre, et vous n’avez pas à craindre que je vous cause de l’embarras. Trop souvent, j’ai mangé sur le bord d’un fossé, et bu de l’eau de source sous la pluie.

— On nous apporte chaque jour le déjeuner vers cette heure-ci, je vais aller à l’auberge commander un couvert de plus, et retarder le repas d’une heure afin de vous donner le temps de causer avec votre fille. »

Je m’aperçus que ses narines se gonflaient à ces mots, et il s’écria :

« Oh ! une heure ! c’est peut-être beaucoup. Une demi-heure ou vingt minutes suffiront… et dites-moi, monsieur David, ajouta-t-il en me retenant par mon habit, que buvez-vous ? du vin ou de la bière ?

— Pour dire vrai, monsieur, nous ne buvons que de l’eau claire.

— Heu, heu ! fit-il, c’est mauvais pour l’estomac, croyez-en un vieux soldat ; notre eau-de-vie d’Écosse est certainement la plus saine des boissons, mais faute d’en avoir, le vin du Rhin, ou du Bourgogne blanc feraient bien l’affaire.

— Je verrai à ce que vous n’en manquiez pas.

— Bravo ! Nous ferons de vous un homme, monsieur David ! »

Pendant ce temps, j’avoue que je n’eus guère d’autre pensée, si ce n’est quel drôle de beau-père j’aurais là si jamais j’épousais Catriona. Avant de partir, je voulus pourtant avertir celle-ci de sa présence, et frappant à sa porte, je lui criai :

« Miss Drummond, voici votre père qui vient enfin d’arriver. »

Puis je m’en allai à mes courses sans me douter que, par ces deux mots, je venais de gâter mes affaires.


XXVI

LE TRIO


Si, dans ce qui va suivre, j’ai mérité le blâme ou plutôt la pitié, j’en laisse juge le lecteur, car ma sagacité (je me vante d’en avoir beaucoup) semble me faire défaut quand il s’agit des femmes.

Quand j’avais appelé Catriona à travers sa porte, je l’avais qualifiée de « Miss Drummond » et de même, pendant le déjeuner, j’avais cru devoir observer vis-à-vis d’elle une grande réserve, c’était de la vulgaire prudence : son père avait émis des doutes sur l’innocence de notre amitié, mon premier souci devait être de les dissiper. Mais Catriona fut excusable de ne pas comprendre les motifs de mon attitude. Nous avions eu la veille une scène de tendresse et de passion ; nous avions échangé des caresses, puis, brusquement, je l’avais repoussée et renvoyée dans sa chambre ; elle avait veillé et pleuré pendant la nuit et je ne pouvais pas douter que ce ne fût à cause de moi. Après cela, être éveillée sur un ton de froide politesse et être traitée avec réserve et cérémonie, tout cela la déconcerta et l’induisit en erreur sur la vraie nature de mes sentiments ; elle se méprit au point de s’imaginer que j’avais des regrets, et que je voulais revenir sur mes déclarations de la veille.

Un malentendu nous sépara désormais : tandis que je ne songeais qu’à James More et à ses soupçons, elle n’en tint aucun compte, n’y pensa même pas, et son trouble n’eut pas d’autre cause que ce qui s’était passé entre nous la nuit précédente. Une telle inconscience s’explique par la nature droite et la parfaite innocence de Catriona et aussi parce que James More, n’ayant pas eu le dessus avec moi, ou étant réduit au silence par mon invitation, ne lui avait pas soufflé mot de sa méfiance. Pendant le déjeuner, il devint évident que nous jouions aux propos interrompus. J’avais pensé qu’elle aurait mis ce matin-là une de ses anciennes robes, et je la trouvai (comme si elle eût oublié la présence de son père) parée de l’une des plus belles toilettes que je lui avais données et qu’elle savait me plaire davantage. Je ne doutais pas de la voir imiter ma réserve et, au contraire, elle était rouge et animée, les yeux extrêmement brillants, avec une expression anxieuse et changeante, m’appelant par mon nom avec une sorte de tendresse, cherchant à deviner mon opinion pour y soumettre la sienne, comme aurait fait une épouse inquiète ou soupçonneuse.

Mais cela ne dura pas longtemps. La voyant si indifférente pour sa réputation que j’avais compromise, et que je tenais à rétablir de mon mieux maintenant, je redoublai de froideur, espérant qu’elle comprendrait enfin ; plus elle avançait, plus je reculais ; plus elle trahissait notre intimité, plus je me renfermais dans une banale politesse, au risque d’attirer l’attention de son père sur ce contraste s’il n’eût été trop absorbé par son repas. Tout à coup, elle changea d’attitude, et je crus à la fin qu’elle m’avait compris.

Toute la journée, je fus absent de la maison pour suivre mes cours et chercher un nouveau logement. Quand vint l’heure de notre promenade habituelle, j’éprouvai un vif regret d’en être privé, mais je dois avouer que je me sentis soulagé et heureux à l’idée qu’elle était sous la garde de son père, que celui-ci paraissait satisfait, et que je pourrais maintenant la courtiser en toute liberté et honneur. À souper, comme à tous les repas qui suivirent, ce fut James More qui tint le dé de la conversation ; il s’exprimait très agréablement, mais il était difficile de savoir s’il disait la vérité. Le repas fini, il se levait, prenait son pardessus et, me regardant, il nous annonçait qu’il avait des affaires en ville. Je prenais cela pour un congé, et je jugeais sage de m’en aller aussitôt. Dès que Catriona me voyait près de sortir, elle me fixait avec de grands yeux comme pour me dire de rester ! mais je n’osais et demeurais un moment hésitant entre les deux. Un jour, ne sachant plus quel parti prendre, et voyant les yeux de Catriona s’enflammer de colère, je me tournai vers son père.

« Puis-je vous être utile à quelque chose, monsieur Drummond ? » demandai-je.

Il étouffa un bâillement hypocrite.

« Puisque vous voulez bien m’offrir votre compagnie, répondit-il, vous pourriez m’indiquer le chemin d’une taverne où j’espère rencontrer d’anciens camarades. »

Je pris mon chapeau et mon manteau pour l’accompagner.

« Quant à vous, dit-il à sa fille, ce que vous avez de mieux à faire c’est de vous coucher ; je rentrerai tard et « à se coucher et à se lever tôt, les filles gagnent de beaux yeux ».

Après cette citation, il l’embrassa avec beaucoup de tendresse et me fit passer devant lui pour sortir. Je remarquai qu’elle ne chercha pas à échanger un regard avec moi et je supposai que c’était par crainte de lui déplaire.

La taverne était à quelque distance de là ; il se mit à causer de choses insignifiantes, et, arrivé à la porte, il me congédia en me remerciant du bout des lèvres. Alors, je rentrai chez moi où je n’avais pas de feu pour me réchauffer et pas de société autre que mes pensées, qui, heureusement, n’étaient pas trop sombres. Je ne me doutais pas encore de l’erreur qui nous séparait, mon amie et moi ; je m’imaginais que nous étions fiancés et que notre froideur actuelle était le résultat d’un accord tacite pour ne pas indisposer James More. C’était lui qui était ma principale préoccupation et comme l’ombre au tableau. Il fallait tout mon amour pour me résigner à accepter un beau-père pareil ! Je me demandais aussi quand je devrais lui parler et en songeant à mon âge, je rougissais. D’un autre côté, si je les laissais partir sans explication et sans faire ma demande, j’étais exposé à la perdre pour toujours.

Je conclus qu’un délai ne pouvait rien gâter, mais que, cependant, il ne fallait pas qu’il fût trop long. Là-dessus, je me couchai plein d’espoir, malgré mon lit glacé.

Le jour suivant, comme James More geignait un peu sur la nudité de sa chambre, j’achetai quelques meubles, et, l’après-midi, venant avec des portefaix chargés de tables et de chaises, je trouvai Catriona seule. Elle me reçut poliment, mais se retira aussitôt dans sa chambre, dont elle ferma la porte. Je plaçai les meubles, je payai et je congédiai les hommes, de façon qu’elle pût les entendre partir, car je supposais qu’elle n’attendait que leur départ pour venir me trouver.

Après un instant, je cognai à sa porte.

« Catriona », dis-je doucement.

La porte s’ouvrit brusquement et elle resta sur le seuil sans bouger ; elle avait l’air de souffrir cruellement.

« Ne sortirons-nous pas ensemble, aujourd’hui ? murmurai-je.

— Je vous remercie, répondit-elle, je n’ai plus besoin de me promener, maintenant que mon père est de retour.

— Cependant, il est sorti et il vous a laissée…

— Ce n’est guère aimable à vous de me dire cela !

— Je n’ai pas eu l’intention de vous peiner, excusez-moi. Qu’avez-vous Catriona ? Que vous ai-je fait pour que vous me parliez ainsi ?

— Vous ne m’avez rien fait, répondit-elle, je serai toujours reconnaissante à l’ami qui a été si bon pour moi ; je ne l’oublierai jamais ; mais mon père est revenu, les circonstances ne sont plus les mêmes, et il y a bien des choses que nous devons oublier. Mais je serai toujours votre amie quoi qu’il arrive, et,… je ne voudrais pas que vous me jugiez trop mal, j’espère que vous vous souviendrez que je n’étais qu’une enfant,… en tout cas, je tiendrais à ne pas perdre votre amitié. »

Quand elle avait commencé à parler, elle était très pâle, mais avant de finir, elle était devenue cramoisie. Pour la première fois, je vis toute l’étendue de ma faute et combien j’avais eu tort de l’exposer à un moment de surprise qui la rendait malheureuse maintenant et dont elle croyait avoir à rougir.

« Miss Drummond, dis-je… Miss Drummond !… je souhaiterais que vous pussiez lire dans mon cœur !

« Vous y verriez que mon respect pour vous, loin d’avoir diminué, s’est même accru. Rien de ce qui est arrivé n’est de votre faute. Je n’ai pas besoin de vous assurer que personne ne saura rien de notre vie d’intimité ; je voudrais vous promettre de n’y plus penser moi-même, mais elle restera toujours comme mon plus cher souvenir.

« Quant à être votre ami, vous savez que je mourrais pour vous.

— Merci. »

Nous demeurâmes un instant silencieux ; je me sentais dominé par le chagrin, je voyais tous mes rêves s’évanouir et je me retrouvais seul dans le monde, comme au début de ma vie.

« Ce sont des adieux ? m’écriai-je, je verrai toujours Miss Drummond, mais ceci est un adieu à ma Catriona ! »

Je la regardai, elle me sembla plus grande et plus belle que jamais,… je perdis la tête, je l’appelai une fois encore par son nom et je fis un pas vers elle, les mains tendues.

Elle se recula, effrayée, et rougit ; mais le sang ne fut pas plus vite à ses joues qu’il ne reflua à mon cœur. À cette vue, saisi de remords, ne trouvant point d’excuse, je la saluai très bas et je la quittai la mort dans l’âme.

Je crois qu’après cette scène, cinq jours s’écoulèrent sans amener de changement. Je ne la vis qu’aux repas, et alors, en la présence de James More.

Si, par hasard, nous nous trouvions seuls quelques secondes, j’avais soin de me tenir à distance et de multiplier les marques de respect, ayant toujours à l’esprit l’embarras qu’elle m’avait laissé voir, et, dans le cœur, plus de compassion pour elle que je n’en eusse pu exprimer. Je souffrais autant pour elle que pour moi, ce qui m’empêchait de lui en vouloir.

Elle était souvent seule. Son père, constamment retenu au dehors par ses affaires ou ses plaisirs, la négligeait sans scrupule et sans lui donner d’explications. Il lui arrivait de passer la nuit à la taverne, et je me demandais comment il pouvait se procurer de l’argent. Un jour, il ne rentra pas à l’heure du dîner, que nous dûmes achever sans lui. Je me retirai sitôt après, et Catriona n’essaya pas de me retenir ; à tort ou à raison, je m’imaginais que ma présence lui était désagréable, en lui rappelant un moment d’abandon dont elle pensait avoir à rougir. Elle resta donc seule dans cette chambre où nous avions passé tant d’heures délicieuses, auprès de cette cheminée dont la flamme avait éclairé nos élans de tendresse elle resta seule, croyant avoir offert imprudemment son amour et se figurant que cet amour avait été repoussé.

Et pendant ce temps, j’étais seul de mon côté, faisant de tristes réflexions sur la fragilité humaine et sur la pruderie féminine. Jamais, deux pauvres êtres ne se sont rendus malheureux plus inutilement, et n’ont été victimes d’un pire malentendu !

Quant à James, il ne s’occupait point de nous, et s’absorbait dans ses affaires d’argent, sa gourmandise et ses bavardages, toujours les mêmes.

Vingt-quatre heures ne s’étaient pas écoulées, qu’il m’avait emprunté de l’argent : il m’en demanda une seconde fois et je lui refusai, sans le fâcher d’ailleurs ; il prenait tout avec un air de générosité bienveillante qui ne pouvait manquer d’en imposer à sa fille ; et la façon qu’il avait de parler de lui, jointe à ses manières distinguées, disposaient en sa faveur. Quelqu’un qui n’avait rien à démêler avec lui pouvait facilement s’y laisser prendre. Quant à moi, après deux ou trois entrevues, je le connus à fond, je le jugeai foncièrement égoïste, et j’écoutais ses discours sur « les pauvres gentlemen des Highlands » et sur « la puissance de son pays et de ses amis », avec l’attention que l’on prête au babil d’un perroquet.

Le plus curieux, c’est qu’il arrivait à croire lui-même une partie de ce qu’il racontait ; il était tellement habitué à mentir, qu’il savait à peine quand il disait ou non la vérité ; ses moments de chagrin seuls étaient sincères.

Il y avait des jours où il se montrait affectueux, discret, aimable, caressant la main de sa fille et me priant de leur tenir compagnie si j’avais la moindre amitié pour lui ; inutile de dire que je n’en éprouvais pas la moindre, mais j’en ressentais d’autant plus pour Catriona. Parfois, il nous pressait de causer et de le distraire par notre gaieté, ce qui était une tâche difficile, vu l’état de nos relations. Parfois, il retombait dans sa tristesse et se répandait en plaintes et en regrets sur sa patrie et ses amis, ou encore, il nous chantait des chansons écossaises.

« Voici, disait-il, un des chants mélancoliques de mon pays natal. Vous pourrez vous étonner de voir pleurer un vieux soldat, et vraiment je crois que cela resserre les liens de notre amitié, mais les notes de ces airs, je les ai dans le sang, et ces paroles viennent tout droit de mon cœur. Quand je pense à mes montagnes rougeâtres, aux oiseaux qui y font leurs nids, aux ruisseaux qui serpentent dans le fond des vallées, je sens que je ne rougirais pas de mes larmes devant un ennemi ! »

Il se mettait alors à chanter et me traduisait les paroles avec un visible mépris pour la langue anglaise. « Ce couplet signifie, m’expliquait-il, que le soleil est couché, la bataille finie, et les braves guerriers vaincus… » « Celui-ci veut dire que les étoiles les voient s’enfuir de toutes parts vers la terre étrangère, ou bien demeurer morts dans leurs montagnes, où ils ne pousseront plus jamais leur cri de guerre et ne baigneront plus leurs pieds dans les torrents de la vallée. » « Si vous compreniez seulement quelques mots de notre langue, vous pleureriez aussi, car nos chants sont incomparables et c’est de la dérision de les traduire en anglais. »

Je n’étais pas dupe de son hypocrisie ; cependant, je ne pouvais lui refuser une certaine dose de sensibilité et je ne l’en méprisais que davantage. Je m’irritais de voir Catriona si occupée de ce vieux coquin, les yeux pleins de larmes lorsqu’il pleurait, alors que sa tristesse venait surtout des nombreuses bouteilles qu’il avait vidées à la taverne. J’étais tenté parfois de m’en débarrasser en lui prêtant une forte somme d’argent ; mais il aurait emmené sa fille, et je ne pouvais me résigner à cette séparation. Je dois avouer, d’ailleurs, qu’il m’en aurait coûté de dépenser mon argent pour un pareil individu.


XXVII

LE DUO


Quelques jours après notre triste explication, je reçus trois lettres ; et ce fut à mon premier domicile que je les trouvai en arrivant pour dîner.

L’une était d’Alan, qui m’annonçait sa visite à Leyde. Les deux autres venaient d’Écosse et avaient trait à la même affaire : la mort de mon oncle et mon accession à son héritage. Celle signée Rankeillor était d’un bout à l’autre une lettre d’affaires ; l’autre émanait de miss Grant ; toujours plus spirituelle que sérieuse, elle me reprochait mon silence, puis elle me plaisantait sur Catriona, ce qui me parut bien dur à lire en sa présence.

Le hasard fit arriver ces trois lettres en même temps et ce fut une bonne diversion pour nous trois, car alors, personne n’aurait pu deviner les tristes conséquences qui s’ensuivirent. Les événements que j’aurais pu éviter en tenant ma langue ce jour-là, étaient sans doute écrits et prévus avant l’arrivée d’Agricola en Écosse, ou le départ d’Abraham pour ses pérégrinations !

J’ouvris d’abord la lettre d’Alan, et quand j’annonçai sa visite, je remarquai que James More avait tressailli et avait pris un air attentif.

« N’est-ce pas ce même Alan Breck qui a été soupçonné dans l’affaire d’Appin ? » demanda-t-il.

Je lui répondis affirmativement, et il se mit à me poser maintes questions sur mes relations avec Alan, sur sa manière de vivre en France, et sur sa prochaine visite.

« Je m’intéresse à tous les exilés, dit-il ensuite ; d’ailleurs, je le connais ; bien que sa naissance soit irrégulière, et qu’il n’ait pas le droit de porter le nom de Stewart, il fut très apprécié à la bataille de Drummossie ; il se conduisit en soldat ; si tous avaient fait comme lui, nous aurions été vainqueurs. Nous sommes deux qui avons accompli notre devoir ce jour-là, et c’est un lien entre nous. »

J’eus peine à m’empêcher de lui répondre et j’aurais donné beaucoup pour qu’Alan fût là pour le forcer à s’expliquer au sujet de sa naissance, même s’il était vrai qu’il y eût quelque chose à dire à ce sujet.

Je décachetai alors la lettre de miss Grant et je ne pus retenir une exclamation.

« Catriona ! m’écriai-je, oubliant pour la première fois, depuis l’arrivée de son père, de l’appeler Miss Drummond, mon oncle est mort ! me voilà seigneur de Shaws ! »

Elle battit des mains et sauta sur son siège. Mais, après une seconde, la pensée de ce qui nous séparait l’un de l’autre nous arrêta net, et nous restâmes silencieux et attristés.

James More, au contraire, ne perdit pas la tête.

« Ma fille, dit-il, est-ce ainsi qu’on vous a appris à vous conduire ? M. David a perdu un proche parent, nous lui devons d’abord des condoléances.

— En vérité, monsieur, m’écriai-je en me tournant vers lui avec impatience, car cette comédie m’était insupportable, en vérité, sa mort est la meilleure nouvelle que je puisse recevoir.

— Vous êtes philosophe comme un bon soldat ; du reste, c’est la loi de nature, que nous devons tous finir. Puisque le gentleman était si peu de vos amis, nous pouvons au moins vous féliciter de votre héritage.

— Je ne m’en soucie guère davantage, ce n’est que de l’argent, quelle importance cela a-t-il pour un homme sans famille qui en a déjà assez ?… Je ne vois pas en quoi mon sort sera amélioré par cette mort, qui me réjouit cependant, j’ai honte de l’avouer.

— Allons, allons, cela vous touche plus que vous ne voulez en convenir, sans quoi, vous ne vous plaindriez pas d’être seul. Voilà trois lettres, cela signifie que trois personnes vous veulent du bien, il me serait possible d’en nommer deux autres ici, dans cette pièce ; pour moi, je ne vous connais que depuis peu de jours, mais Catriona ne tarit pas d’éloges sur votre compte. »

Elle le regarda d’un air étonné et il glissa aussitôt sur un autre sujet ; il me demanda des détails sur mon nouveau domaine et parut y prendre le plus grand intérêt. Mais il avait touché la question d’une main trop lourde, et malgré sa diplomatie, je sus à quoi m’en tenir.

Il ne tarda pas à se démasquer tout à fait ; le dîner était à peine terminé, qu’il se rappela une commission qu’il avait donnée à sa fille et l’envoya s’en occuper.

« Vous rentrerez bientôt, dit-il, et l’ami David sera assez bon pour me tenir compagnie pendant votre absence. »

Elle se hâta de lui obéir sans mot dire. Je ne sais si elle devina ; en tous cas, j’étais fixé, et je m’assis tout préparé à ce qui allait suivre.

La porte était à peine fermée sur Catriona qu’il s’enfonça sur sa chaise avec un air de bien-être ; une chose le trahit seulement : son visage se couvrit de sueur.

« Je suis bien aise de pouvoir vous parler sans témoin, commença-t-il, car dans notre première entrevue, j’avais employé quelques expressions que vous aviez mal comprises et il me tardait de vous les expliquer. Ma fille est au-dessus de tout soupçon, vous de même, et je suis prêt à le soutenir à la pointe de l’épée. Mais, mon cher David, vous ne l’ignorez pas, le monde est sévère : qui le sait mieux que moi, hélas ? qui suis victime de la calomnie ! Nous ne devons pas oublier l’opinion du monde, il faut en tenir compte.

— À quoi voulez-vous en venir, monsieur Drummond ? demandai-je, en le regardant en face, je vous serais obligé de vous expliquer.

— Voilà bien l’impatience de la jeunesse ! Ne sentez-vous pas que ce que j’ai à vous dire est un peu délicat (il remplit son verre) ; voyons, entre amis, il n’y a pas à tergiverser. Vous devinez qu’il s’agit de ma fille, mais je me hâte d’ajouter que je n’ai nullement l’intention de blâmer votre conduite, les circonstances ont été telles que vous n’avez pas eu le choix.

— Je vous remercie.

— J’ai d’ailleurs étudié votre caractère, continua-t-il, vous êtes intelligent, instruit, vous avez de la fortune, ce qui ne gâte rien ; enfin, tout compté, je suis heureux de vous annoncer que je me suis décidé pour le plus doux des deux partis à prendre.

Je ne comprends pas, dis-je. »

Il fronça le sourcil et décroisa ses jambes.

« Comment ! Monsieur, fit-il, je pense que je n’ai pas besoin d’expliquer à un jeune homme de votre condition que deux solutions seulement peuvent me satisfaire : vous couper la gorge ou vous donner ma fille en mariage.

— Au moins, vous êtes clair maintenant.

— Je crois l’avoir été dès le commencement ; je suis un bon père, monsieur Balfour, mais je suis aussi un homme calme et réfléchi ; plus d’un père, monsieur, vous aurait déjà mené à l’autel ou au combat… Par égard pour vous…

— Monsieur Drummond, vous devriez modérer votre voix, il n’est pas d’usage de provoquer en duel un gentleman qui vous offre sa modeste hospitalité et qui ne vous a pas offensé.

— Vous avez raison, fit-il en changeant de ton, excusez l’anxiété d’un père…

— Je dois donc comprendre, repris-je, que vous m’encouragez dans le cas où je voudrais demander la main de votre fille ?… j’aime mieux ne rien dire de l’autre alternative, qu’il est peut-être dommage que vous ayez articulée.

— Il est impossible de mieux exprimer mes sentiments, je vois que nous allons nous entendre.

— C’est encore à voir. Je ne dois pas vous cacher que j’éprouve pour Catriona la plus tendre des affections, et mon seul désir, mon seul rêve, serait d’obtenir sa main.

— J’en étais sûr, je comptais sur vous, David, dit-il en me tendant la main. »

Je la repoussai doucement.

« Vous allez trop vite, monsieur Drummond, il y a des conditions à fixer ; je vous ai dit que, de mon côté, je n’ai pas d’objection à ce mariage, mais je crains qu’il n’en soit pas de même de Catriona.

— Cela dépasse les bornes. Je m’engage pour elle.

— Vous oubliez, monsieur Drummond, que, si, pour ma part, j’ai supporté de vous quelques expressions un peu dures, je ne serai pas si patient s’il s’agit de votre fille ; je dois ici parler pour nous deux, et je vous avertis que je ne voudrais ni me laisser imposer une femme, ni épouser une jeune fille malgré elle. »

Il me regarda avec une colère contenue.

« Ainsi donc, voici comment j’entends les choses continuai-je : si Miss Drummond y consent librement, je l’épouserai avec bonheur, mais si elle éprouve la moindre hésitation, comme j’ai lieu de le craindre, je ne l’épouserai jamais.

— Bien, bien, ce n’est pas une grosse affaire. Dès qu’elle sera rentrée, je la pressentirai adroitement et j’espère que vous serez satisfait. »

Mais je l’arrêtai aussitôt…

« Pas un doigt de votre main dans l’affaire, monsieur Drummond, ou je pars sur-le-champ et vous pourrez chercher un mari pour votre fille où il vous plaira ; c’est moi qui serai le seul acteur et le seul juge. Je me renseignerai moi-même et nul autre ne s’en mêlera, vous moins que personne.

— Sur ma parole, monsieur ! Quels droits avez-vous donc de me faire la loi ?

— Ne suis-je pas le premier intéressé ?

— Vous éludez la question ! s’écria-t-il. Vous ne voulez pas tenir compte des faits ! Ma fille n’a pas le choix, elle est compromise.

— Je vous demande pardon, le public n’a pas été au courant et aussi longtemps que la chose restera entre vous et moi, sa réputation n’a rien à craindre.

— Dois-je donc livrer au hasard l’honneur de ma fille ?

— Vous auriez dû vous aviser de cela plus tôt, au lieu de l’abandonner ! Je ne suis pas responsable de ce qui est arrivé, et je ne me laisserai insulter par personne. Je ne changerai pas un mot à ce que je vous ai dit. Nous allons attendre ici le retour de Catriona ; alors, sans aucune parole ou signe de votre part, nous sortirons, elle et moi, pour que je puisse l’interroger. Si elle me répond qu’elle veut bien m’épouser, je serai le plus heureux des hommes ; si elle ne consent pas, ce sera une affaire réglée. »

Il se mit à marcher dans la chambre.

« Vous allez l’influencer pour qu’elle refuse ? dit-il.

— Peut-être… fis-je, et pourtant c’est à prendre ou à laisser.

— Et si je refuse, moi ?

— Eh bien, monsieur Drummond, si vous y tenez alors, nous nous battrons. »

Je ne risquai pas cela sans quelque frisson, car, sans parler du fait qu’il était le père de Catriona, l’issue du duel n’eût pas été douteuse avec un tel adversaire. Mais mes alarmes étaient vaines ; la médiocrité de mon logis l’avait amené à admettre que mes moyens étaient plutôt restreints ; mais la nouvelle de mon héritage lui avait montré son erreur ; il avait changé ses batteries aussitôt et s’était emparé de l’idée du mariage afin de jouir de ma fortune.

Il continua à discuter jusqu’à ce qu’un mot le réduisît au silence.

« Si je vois que vous craignez tant de laisser votre fille parler pour elle-même, je penserai que vous avez aussi de bonnes raisons pour craindre son refus. »

Il murmura une dénégation quelconque.

« Toute cette discussion m’énerve, ajoutai-je, et je crois que nous ferons mieux de garder le silence. »

Il s’y résigna jusqu’au retour de sa fille, et si quelqu’un avait pu nous voir, il eût trouvé notre tête-à-tête bien singulier.


XXVIII

JE RETOMBE DANS LA SOLITUDE


Ce fut moi qui ouvris la porte à Catriona, et je l’arrêtai sur le seuil.

« Votre père désire que nous fassions notre promenade habituelle », lui dis-je.

Elle regarda James More qui inclina la tête, et alors, comme un soldat discipliné, elle se retourna pour me suivre.

Nous prîmes un des sentiers connus où nous avions passé de si bonnes heures ; je marchais un peu en arrière pour pouvoir l’observer sans en avoir l’air. Il me semblait que le bruit de ses pas avait un son triste ; je trouvais étrange d’être si près du dénouement, et je me demandais si c’était la dernière fois que je percevais le bruit de ses pas, ou bien si leur douce musique devait me charmer jusqu’à la mort ?

Elle évitait de me regarder et marchait droit devant elle, comme quelqu’un qui devine ce qui va se passer. Je sentis que je devais me hâter de parler pour ne pas laisser s’évanouir mon courage ; mais par où commencer ? C’est ce que je ne savais pas ! Dans la situation actuelle, toute insistance de ma part était indigne et cependant, n’exprimer aucun désir, aucune passion, paraissait trop froid.

Entre ces deux extrêmes, j’hésitais à me décider, et je m’en désolais. Quand, à la fin, j’ouvris la bouche, ce fut au hasard.

« Catriona, je suis dans une situation pénible, je vous serais bien reconnaissant si vous vouliez me promettre de me laisser parler jusqu’à ce que j’aie fini. »

Elle me le promit.

« Eh bien, ce que j’ai à vous dire est difficile et je sais très bien que je n’ai aucun droit de le faire, après ce qui s’est passé entre nous vendredi dernier. Nous avons si bien embrouillé nos affaires que j’avais pris la résolution de me taire et rien n’était plus loin de ma pensée que de venir vous importuner. Mais c’est devenu nécessaire, je ne puis y échapper… l’héritage de mon oncle fait de moi un meilleur parti… il ne paraîtrait pas si ridicule de m’épouser… d’ailleurs, en admettant que nous ayons gâté nos affaires, comme je le rappelais tout à l’heure, si vous le vouliez, il serait facile de les arranger… seulement, je devais commencer par vous dire tout cela, car aux yeux de James More, c’est très important, et cela a pesé sur sa décision. Ne pensez-vous pas que nous avons été heureux dans cette ville, avant son arrivée ? Ne pourrions-nous pas l’être encore ? si vous consentiez seulement à jeter un regard en arrière…

— Je ne veux regarder ni en arrière, ni en avant, interrompit-elle, dites-moi une seule chose : cette démarche vous a-t-elle été suggérée par mon père ?

— J’ai son approbation, répondis-je. Il m’a donné la permission de vous demander votre main. »

J’allais faire appel à ses sentiments, mais elle ne m’en laissa pas le temps et s’écria brusquement.

« C’est lui qui vous a conseillé de chercher à m’épouser, vous l’avez avoué tout à l’heure : « rien n’était plus loin de votre pensée ! »

— C’est lui qui m’en a parlé le premier, c’est vrai ; mais, Catriona, croyez-vous que je n’y songeais pas ? »

Elle se mit à marcher de plus en plus vite, les yeux perdus dans le vide. Un instant, je crus qu’elle allait courir.

« Sans cela, continuai-je, après ce que vous m’aviez dit vendredi dernier, je n’aurais jamais osé vous faire cette demande ; mais puisqu’il voulait bien m’encourager, j’ai cru… »

Elle s’arrêta et se tourna vers moi.

« Eh bien ! en tout cas, je refuse, et qu’il n’en soit plus question !… » Et elle se remit à marcher.

« Je pensais que je n’aurais pas une meilleure réponse, dis-je ? Mais il me semble que vous auriez pu essayer d’être bonne pour moi en cette circonstance, je ne vois pas pourquoi vous seriez dure. Je vous ai beaucoup aimée, Catriona (vous permettez bien que je vous donne ce nom une fois encore ?). J’ai toujours agi dans votre intérêt, j’essaye de faire de même maintenant. Je ne comprends pas que vous puissiez prendre plaisir à me causer de la peine.

— Ce n’est pas à vous que je pense ! c’est à cet homme, qui est mon père !

— Soit, même à cet égard, je serais encore en mesure de vous être utile ; disposez de moi, il faut que nous nous entendions, car il va être furieux du résultat de notre entrevue. »

Elle s’arrêta encore.

« Parce que je suis compromise, d’après lui ?

— C’est là-dessus qu’il s’appuie, mais je vous ai déjà engagée à ne pas tenir compte de cela ! C’est absurde !

— Cela m’est égal, j’aime mieux être compromise ! s’écria-t-elle. »

Je ne sus comment répondre, et je restai silencieux.

Un travail parut se faire dans son esprit après cette exclamation, puis elle éclata.

« Que signifie tout cela, mon Dieu ? pourquoi toute cette honte retombe-t-elle sur moi ? Comment avez-vous pu agir ainsi, David Balfour ?

— Que pouvais-je faire, ma chère Catriona ; avais-je le choix ?

— Je vous défends de m’appeler ainsi !

— Je ne pèse pas mes mots, je souffre pour vous, Miss Drummond : soyez sûre que je donnerais tout au monde pour vous rendre heureuse. Mais il y a une chose dont il faut nous occuper maintenant, c’est de calmer votre père ; nous ne serons pas trop de deux pour cela, et pour obtenir que tout se termine bien…

— Ah ! dit-elle (et le rouge lui monta aux joues), voulait-il se battre avec vous ?

— Il en a parlé. »

Elle éclata de rire.

« Alors, c’est complet ! s’écria-t-elle, mon père et moi, nous formons une jolie paire, j’en conviens ; mais je remercie Dieu qu’il y ait quelqu’un de pire que nous. Je remercie Dieu qui m’a permis de vous connaître ! Vous ne trouveriez pas une femme qui ne vous méprise. »

J’avais tout supporté jusque-là, mais cela était trop pour ma patience.

« Vous n’avez pas le droit de me parler ainsi ! répliquai-je. Qu’ai-je fait, sinon vous aider et vous servir en tout ! et voilà ma récompense ! C’en est trop. »

Elle continua à me braver du regard et, enfin, acheva sa pensée.

« Lâche ! » dit-elle.

« Le mot rentrera dans votre gorge ou dans celle de votre père ! criai-je. Je l’ai provoqué ce matin même dans votre intérêt. Je le provoquerai encore ! Peu m’importe lequel des deux tombera… Allons ! Suivez-moi à la maison et que ce soit fini ! Que ce soit fini avec votre clan tout entier ! Vous aurez peut-être des regrets quand je serai mort. »

Elle secoua la tête avec un sourire moqueur.

« Souriez tant qu’il vous plaira. J’ai vu votre cher père rire jaune ce matin. Je ne veux pas insinuer qu’il eut peur de se battre, mais il préférait l’autre moyen.

— Que voulez-vous dire ?

— Quand je lui ai offert de nous battre…

— Vous avez proposé à James More de se battre.

— Certainement, et je l’y ai trouvé assez peu disposé. Sans cela, nous ne serions pas ici ?

— Expliquez-vous.

— Son idée était de vous obliger à devenir ma femme. Je lui ai répondu que le choix dépendait de vous et qu’il me fallait vous parler librement, avant tout. « Et si je refuse ? » m’a-t-il dit. « Si vous refusez, il faudra se couper la gorge, lui ai-je répliqué, car je ne veux pas d’une femme obtenue « par force. » Telles ont été mes paroles ; c’étaient celles d’un ami, j’en ai été bien récompensé ! Maintenant que vous m’avez repoussé de votre plein gré, il n’y a personne au monde qui puisse faire accomplir ce mariage ; soyez tranquille, je veillerai à ce que vos désirs soient respectés sur ce point. Mais je crois que vous auriez dû, ne fût-ce que par convenance, me témoigner quelque reconnaissance ! Si j’ai été trop hardi avec vous, c’était par faiblesse, par surprise ; mais me croire un lâche et un homme aussi lâche que cela ! Mieux vaudrait un coup de poignard, mademoiselle !

— David ! comment aurais-je pu me douter ? Oh ! c’est affreux ! Moi et les miens, nous ne sommes plus dignes de vous parler ! Oh ! je voudrais m’agenouiller devant vous, ici même ! Je voudrais baiser vos mains pour obtenir mon pardon !

— Je conserverai les baisers que j’ai eus de vous, criai-je, je garderai ceux qui m’étaient précieux et qui avaient de la valeur ! je n’accepterais pas des baisers donnés en signe de repentir !

— Pauvre fille que je suis ! Quelle opinion allez-vous avoir de moi !

— Je vous prie de m’écouter ; il ne s’agit plus de moi, car le voulussiez-vous, vous ne pourriez pas me rendre plus malheureux que je ne le suis. C’est de James More qu’il faut s’occuper.

— Oh ! dire que je suis destinée à vivre avec cet homme ! s’écria-t-elle en s’efforçant de se contenir. Ne vous inquiétez pas de cela, il ne sait pas de quelle nature est mon cœur ! Il me la paiera cher, cette journée ! »

Elle prit le chemin de la maison et je la suivis, mais elle s’arrêta aussitôt.

« Je désire rentrer seule, dit-elle, c’est en tête à tête que j’entends l’affronter. »

Je restai donc et j’errai par les rues, me livrant à mon chagrin. La colère m’étouffait, il semblait qu’il n’y eût plus assez d’air à Leyde pour mes poumons, je croyais que j’allais éclater comme un cadavre au fond de la mer. Puis je m’arrêtai pour rire de moi-même au coin d’une rue, si bien qu’un passant se détourna pour me regarder, ce qui me rappela à la réalité.

Eh bien, pensai-je, voilà une bonne leçon, qui m’apprendra à ne plus avoir affaire à ce sexe maudit qui a été la ruine de l’homme dès le commencement, et le sera jusqu’à la fin ! J’étais heureux avant d’avoir rencontré Catriona, je puis l’être encore, quand je serai à tout jamais séparé d’elle.

Les voir s’en aller, c’était maintenant mon idée fixe, et je me réjouissais à la pensée de leur vie misérable, quand je ne serais plus leur vache à lait. Mais après quelques minutes données ainsi à la colère, je sentis que je ne pourrais supporter de savoir Catriona exposée aux privations, et je me dis que je me devais à moi-même de veiller à ce qu’elle ne manquât de rien.

Je repris aussitôt le chemin de la maison où je trouvai les malles fermées devant la porte, et le père et la fille côte à côte, donnant des signes de colère et de mécontentement. Catriona semblait en proie à une froide irritation, James More respirait bruyamment, sa figure était marbrée et bouleversée ; dès que je parus, elle le regarda d’un air significatif et méprisant et je fus surpris de voir qu’il subissait ce traitement sans révolte. Il était visible qu’il avait trouvé son maître.

Il commença à me parler en m’appelant M. Balfour, sans doute d’après une consigne donnée, mais il n’alla pas loin, car à la première phrase pompeuse qu’il essaya, elle l’interrompit.

« Mon père veut vous dire, que nous sommes venus à vous comme des mendiants et que nous sommes honteux de notre ingratitude. Maintenant, nous sommes décidés à partir et nous faire oublier ; mais même pour cela, nous devons encore vous demander l’aumône, car voilà où nous en sommes réduits !

— Avec votre permission, Miss Drummond, répondis-je, j’aurais à échanger quelques mots avec votre père. »

Elle passa dans sa chambre, et en ferma la porte sans un mot, ni un regard.

« Excusez-la, monsieur Balfour, elle n’a pas d’éducation.

— Ce n’est pas ce que j’ai à discuter avec vous, dis-je ; mais il faut que je vous parle. Jusqu’ici, monsieur Drummond, j’ai gardé pour moi ce que je devinais de votre conduite : je sais que vous aviez de l’argent quand vous m’en avez emprunté, je sais que vous en avez eu davantage depuis votre arrivée à Leyde, et que vous l’avez caché à votre fille.

— Je vous serais reconnaissant de modérer vos paroles, je ne veux pas de nouvelles provocations ; j’en ai assez, d’elle et de vous ! J’ai dû essuyer des injures. J’ai le cœur d’un père et le cœur d’un soldat, monsieur ! J’ai été outragé des deux côtés et je vous prie de prendre garde !

— Si vous me laissiez parler, répondis-je, vous verriez que je pense encore à vos intérêts.

— Mon cher ami, je savais que je devais compter sur votre générosité !

— Le fait est que j’ignore si vous êtes riche ou pauvre ; ce que je sais, c’est que vos moyens ont une source mystérieuse et qu’ils ne sont pas toujours suffisants, ni réguliers. Or je ne veux pas que votre fille en souffre. Si je l’osais, c’est à elle que je m’adresserais et non à vous ; je crois cependant que vous aimez Catriona à votre façon, et il faut bien que je me contente d’avoir affaire à vous. »

Après ce préambule je lui dis que je désirais rester en relations avec lui et connaître ses moyens d’existence, à cette condition, je lui servirais une petite pension.

Il fut agréablement surpris, et quand tout fut convenu, il s’écria :

« Mon cher ami ! mon cher fils ! je ne puis assez vous remercier, je vous obéirai avec la fidélité d’un soldat.

— Ne me parlez plus de rien ! m’écriai-je, vous m’avez si bien poussé à bout que le mot seul de soldat me prend à la gorge ; voilà notre marché conclu, je m’en vais sortir et, dans une demi-heure, j’espère retrouver mes chambres vides. »

Je leur fis bonne mesure, je ne voulais pas revoir Catriona, car je craignais ma faiblesse, et la colère me semblait convenir à ma dignité. Une heure s’écoula, la nuit vint, et quand je rentrai dans mon logement tout était sombre. J’allumai une bougie et je passai la revue des chambres : dans la première, il ne restait rien qui pût éveiller le souvenir des absents ; mais, dans la seconde, j’aperçus un paquet dans un coin, ce qui me fit monter les larmes aux yeux. Elle avait laissé tout ce que je lui avais donné ! Ce fut le trait qui me causa le plus de peine peut-être, parce qu’il était le dernier. Je me jetai sur ce tas de vêtements, et mon chagrin n’eut plus de bornes. Au milieu de la nuit, je revins à moi et je me mis à réfléchir. La vue de ces pauvres jupes, de ces rubans m’empêchait de reprendre mon sang-froid, je sentis que je devais m’en défaire avant le retour du soleil. Ma première pensée fut de les brûler, mais cela me parut cruel. Il y avait un placard dans la chambre ; lentement, je pliai chaque objet, tout en l’arrosant de mes larmes. Quand j’arrivai à un fichu que je lui avais vu souvent, je remarquai qu’elle en avait coupé un des coins ; il était d’une jolie nuance, et une fois qu’elle l’avait mis à son cou, je lui avais dit en plaisantant qu’elle portait mes couleurs. Cette découverte me rendit un rayon d’espoir, mais un instant après, mon désespoir reprit de plus belle, car je découvris à l’autre bout de la chambre le coin manquant au fichu. Je n’eus pas de peine à reconstituer la scène. Elle l’avait coupé dans un retour de tendresse pour l’emporter en souvenir de notre amitié ; puis, cédant sans doute à la colère, elle l’avait rejeté loin d’elle. Peu à peu, je me complus à penser plutôt au premier mouvement qu’au second, et je me sentis heureux qu’elle eût eu l’idée de garder ce chiffon, quoique triste de ce qu’elle l’eût rejeté.


XXIX

NOUS NOUS RETROUVONS À DUNKERQUE


Grâce à ce faible rayon d’espérance, je ne fus pas aussi malheureux que je l’avais craint, et je repris mes études avec zèle, pour tuer le temps jusqu’au jour où il me viendrait des nouvelles de Catriona par la voie de son père. Puis je me préparai à recevoir Alan. Pendant notre séparation, je n’eus que trois lettres. La première m’annonça leur arrivée en France, dans la ville de Dunkerque. James More y laissa sa fille pour faire un voyage secret en Angleterre et y voir lord Holderness. J’ai toujours trouvé dur de penser que c’était avec mon argent qu’il avait accompli cette mission. Mais j’étais encore loin de le connaître à fond. Comme dit le proverbe : « Il faut une longue cuiller à celui qui soupe avec le diable ! »

Pendant cette absence, échut le terme d’une seconde lettre, et comme c’était la condition expresse de la pension que je lui servais, il avait eu soin de l’écrire à l’avance, et de la laisser à Catriona avec ordre de l’expédier au jour dit. Cette correspondance, cependant, n’avait pas été sans éveiller les soupçons de la jeune fille ; son père ne fut pas plutôt parti, qu’elle brisa le cachet et voici ce que je reçus ; les premières pages étaient naturellement de l’écriture de James More :

« Cher monsieur,

« Votre aimable envoi m’est heureusement parvenu et je vous en accuse réception. Tout sera scrupuleusement dépensé pour ma fille qui se porte bien, et me prie de la rappeler au souvenir de son ami. Je la trouve un peu mélancolique, mais j’espère avec l’aide de Dieu la voir se remettre. Notre vie est très solitaire, mais nous nous consolons en chantant les airs de nos chères montagnes et aussi par nos promenades au bord de la mer, de cette mer qui baigne les côtes d’Écosse ! Certes, j’aimerais mieux revenir au temps où je gisais avec cinq blessures sur le champ de bataille de Gladsmuir ! J’ai obtenu un emploi ici, dans le haras d’un gentilhomme français, et mon expérience y est très appréciée. Mais, mon cher monsieur, les appointements sont si minimes que je serais honteux de vous en dire le chiffre ; cela rend encore plus nécessaires vos généreux envois ; j’en suis bien reconnaissant pour ma fille et je suis persuadé que la vue d’anciens amis lui serait plus salutaire encore.

« Je suis, cher monsieur,
« Votre affectueux et dévoué serviteur,
« James Mac Gregor Drummond. »

Au-dessous, je trouvai une ligne de Catriona : « Ne croyez rien de ce qu’il dit : tout cela n’est qu’un tissu de mensonges ».

C. M. D.

Elle s’était décidée à ajouter ce post-scriptum sans doute après avoir été tentée de supprimer la lettre, car celle-ci arriva en retard, et une troisième la suivit de près. Entre les deux, j’avais eu la joie de revoir Alan qui égaya ma vie par sa joyeuse conversation. Il m’avait présenté à son cousin du régiment des Écossais-Hollandais, un gentilhomme qui buvait plus que personne et n’était pas autrement intéressant. J’avais été invité à des repas très gais, j’en avais offert à mon tour, tout cela, sans faire grande diversion à mon chagrin. Alan avait discuté avec moi sur mes relations avec James More et sa fille, mais je ne me souciais pas d’entrer dans les détails avec lui et ma répugnance ne fit que s’accroître en entendant ses commentaires sur le peu que je lui disais.

« Je n’y comprends rien ! s’écriait-il, mais ce dont je suis sûr, c’est que vous avez été un nigaud ! J’ai l’expérience de ces choses-là, et je n’ai jamais entendu raconter rien de pareil, je ne connais pas de femme qui eût agi ainsi, vous avez dû gâter vos affaires vous-même, David.

— Je commence à le croire.

— Le pis, c’est que vous paraissez avoir encore une certaine affection pour elle ?

— Un immense amour, Alan, et qui me suivra jusqu’à la tombe !

— Je renonce à comprendre alors ! »

Je lui montrai la dernière lettre que j’avais reçue avec le post-scriptum de Catriona.

« Parbleu ! s’écria-t-il, impossible de nier la loyauté de cette jeune fille ! et son bon sens aussi. Quant à James More, il sonne creux comme un tambour, bon seulement à produire des sons. Cependant, il s’est bien battu à Gladsmuir, je ne puis dire le contraire, et ce qu’il raconte de ses blessures est exact. Mais à part cela, il est vide comme un tambour, il n’est capable que de rendre de beaux sons.

— Si vous saviez, Alan, combien je souffre de savoir Catriona entre ses mains !

— Il est certain qu’on ne pourrait la voir plus mal placée ; mais, comment voulez-vous remédier à cela ? Les femmes ne savent pas se conduire elles-mêmes ; ou elles aiment, et alors, tout va bien ; ou elles n’aiment pas, et alors, il n’y a rien à faire. Voyez-vous, il y a deux sortes de femmes : celles qui vendraient leur chemise pour vous, et celles qui ne regardent seulement pas le chemin où vous marchez. Voilà ce que c’est que les femmes, et vous êtes un fameux imbécile si vous ne savez distinguer les unes des autres !

— C’est peut-être mon cas, en effet.

— Cependant, il n’y a rien de plus aisé ; il me serait facile de vous donner quelques leçons, mais vous me paraissez aveugle et par trop naïf !

— Vous ne pouvez donc me donner aucun conseil ?

— Le malheur, David, c’est que je n’étais pas là, je n’ai rien vu : je suis comme un général en campagne qui n’aurait que des aveugles pour espions et pour éclaireurs. Je suis sûr que vous avez fait quelque bêtise et si j’étais à votre place, je tenterais encore la chance.

— Vous le feriez vraiment ?

— Certainement oui. »

La troisième lettre de France interrompit cette conversation, et on va constater combien elle arriva à propos. James prétendait être inquiet de la santé de sa fille qui, je suppose, n’avait jamais été meilleure ; sa lettre était pleine de compliments et se terminait par une invitation à aller les voir à Dunkerque.

« Vous devez maintenant jouir de la visite de mon vieux camarade Alan Stewart ; pourquoi ne pas l’accompagner à son retour en France ? J’ai quelque chose de très particulier à lui dire et je serais heureux de revoir un ancien compagnon d’armes. Quant à vous, cher monsieur, ma fille et moi nous serons fiers de recevoir notre bienfaiteur, que nous aimons comme un frère et comme un fils. Le gentilhomme français n’est qu’un avare et j’ai dû quitter son service. Vous nous trouverez par conséquent assez mal logés dans l’auberge d’un brave homme, qui a nom Bazin, au milieu des dunes ; le paysage est superbe et je suis sûr que nous passerons de bonnes heures, M. Stewart et moi, à nous rappeler nos années de service, tandis qu’avec ma fille, vous pourrez vous distraire d’une manière plus conforme aux goûts de votre âge. Je demande au moins à M. Stewart de venir nous voir, l’affaire que j’ai à lui proposer lui ouvre d’assez belles perspectives. »

« Que peut-il me vouloir ? s’écria Alan, après la lecture de cette lettre ; ce qu’il veut de vous, c’est de l’argent, mais que peut-il avoir à dire à Alan Breck ?

— Ce n’est peut-être qu’un prétexte, il se propose de me faire épouser sa fille — (certes, je le désire plus que lui !) — et il vous invite parce qu’il suppose que je me déciderai à vous accompagner.

— J’aimerais tout de même à savoir ce qu’il me veut, je n’ai jamais eu confiance en lui. Il a quelque chose à me communiquer ? Moi, j’aurai peut-être un coup de pied à lui donner avant la fin. C’est égal, ce sera amusant d’aller voir ce qu’il a en tête ; en même temps, je verrai aussi votre bien-aimée. Qu’en pensez-vous, David ? Ne m’accompagnerez-vous pas ? »

Je ne me fis pas prier, et, le congé d’Alan touchant à sa fin, nous partîmes sans retard.

Par une sombre journée de janvier, nous entrâmes dans la ville de Dunkerque. Après avoir laissé nos chevaux à la poste, nous prîmes un guide pour nous rendre à l’auberge de Bazin, qui était en dehors des remparts. C’était à la nuit tombante, nous fûmes les derniers à sortir de la ville et nous entendîmes lever le pont-levis dès que nous fûmes passés. Au delà des murs, il y avait un petit faubourg qu’il nous fallut traverser ; bientôt, toute trace d’habitation disparut, nous sentîmes le sable craquer sous nos pas et le bruit de la mer se fit entendre. Nous marchions dans l’obscurité en suivant notre guide, seulement au son de sa voix, et je commençais à craindre que nous ne fussions égarés, quand nous arrivâmes au haut d’une petite pente d’où l’on apercevait une lumière dans une maison.

« Voilà l’auberge à Bazin », nous dit notre conducteur.

Alan se mordit les lèvres.

« C’est une drôle d’habitation ! » fit-il, et je vis que cela ne lui plaisait pas.

Une minute après, nous nous trouvâmes dans une salle basse qui formait tout le rez-de-chaussée de la maison ; des tables au milieu, des bancs le long des murs, et l’escalier qui conduisait aux chambres à coucher, formaient tout le mobilier ; il y avait du feu, et l’on voyait de nombreuses bouteilles rangées dans un coin. Le maître du logis, un petit homme de mine suspecte, nous dit que le gentilhomme écossais n’était pas rentré, mais qu’il allait prévenir sa fille.

Je tirai alors de ma poche ce fichu où il manquait un coin, et je le nouai autour de mon cou ; j’entendais les battements de mon cœur, et comme Alan me tapait sur l’épaule, en murmurant quelque plaisanterie, je ne pus m’empêcher de le repousser avec impatience.

Nous n’eûmes pas longtemps à attendre ; je reconnus ses pas au-dessus de nos têtes et, bientôt, je vis Catriona paraître dans l’escalier ; elle descendit posément, mais elle était toute pâle lorsqu’elle me souhaita le bonjour, et je fus navré de la gêne que trahissaient ses paroles et ses manières.

« Mon père sera bientôt rentré, dit-elle, il sera très content de vous voir. »

Tout à coup, elle s’arrêta, rougit jusqu’à la racine des cheveux et les mots expirèrent sur ses lèvres : je fus certain qu’elle avait remarqué le fichu ; — son émotion ne dura qu’une seconde, mais ce fut avec une autre expression de visage qu’elle se tourna vers Alan pour lui souhaiter la bienvenue.

« Vous êtes donc Alan Breck, son ami ? Il m’a souvent parlé de vous et je vous aime déjà pour votre bravoure et votre bonté.

— Merci, mademoiselle, répondit Alan en lui tendant la main ; en vérité, David, vous n’avez pas exagéré. »

Je ne l’avais jamais entendu parler ainsi, le son de sa voix était d’une douceur extrême.

« Comment ! s’écria-t-elle, il vous avait fait mon portrait ?

— Il ne m’a guère parlé d’autre chose, depuis que nous sommes ensemble, sauf quelques souvenirs que nous avons échangés sur une nuit passée à la belle étoile dans les bois de Silvermills. Mais, rassurez-vous, vous êtes cent fois plus jolie qu’il n’avait su me le dire ! Nous allons donc être une paire d’amis ; je suis le camarade de David, tout ce qu’il aime, je l’aime, — vous voilà fixée.

— Je vous remercie de ces bonnes paroles, répondit-elle, vous ne devez pas douter de l’estime que j’ai pour vous. »

Usant du privilège des voyageurs, nous nous mîmes à table sans attendre James More. Alan invita Catriona à s’asseoir près de lui, la fit boire avant lui dans son verre et l’entoura de mille soins sans me donner le moindre prétexte de jalousie. Ce fut lui qui soutint la conversation et d’un ton si gai que, tous les deux, nous en oubliâmes notre embarras.

Seulement, c’était Alan qui avait l’air d’avoir retrouvé une ancienne connaissance et moi, je semblais être l’étranger. Jamais je n’avais admiré davantage la beauté et la grâce de mon amie : quant à Alan, on voyait qu’il avait non seulement une grande expérience de la vie, mais aussi beaucoup d’amabilité naturelle. Catriona lui répondait en riant et son rire me paraissait délicieux à entendre. Je me sentais cependant un peu de tristesse, en comparant mes faibles moyens à ceux de mon brillant compagnon.

James More se montra tout à coup, et aussitôt, sa fille reprit son visage rigide, tout le reste de la soirée je ne pus la voir sourire une seule fois, elle parla à peine et ne tarda pas à se retirer.

De James More je n’ai pas grand’chose à dire ; il but beaucoup et ne parla guère, renvoyant au lendemain l’affaire qu’il prétendait avoir à traiter avec Alan.

Nous fûmes bientôt seuls dans notre chambre. Alan me regarda avec un sourire singulier.

« Nigaud ! fit-il.

— Pourquoi, s’il vous plaît ?

— Parce que vous êtes incapable de vous conduire ! »

Je le priai de s’expliquer.

« Eh bien, voilà, fit-il, je vous ai dit qu’il y a deux sortes de femmes : celles qui vendraient leur chemise pour vous, et les autres ; — la chance est pour vous, ne la laissez pas s’évanouir. — Mais qu’est-ce que ce chiffon à votre cou ? »

Je le lui expliquai.

« Je me doutais que cela avait une signification. »

Mais, malgré mes instances, il n’ajouta pas un mot de plus.


XXX

LA LETTRE VENUE DU VAISSEAU


À la lumière du jour, nous remarquâmes le complet isolement de l’auberge dans la campagne. La mer était proche, et cependant, elle était cachée par les dunes. On n’apercevait rien à l’horizon que les ailes d’un moulin à vent qui ressemblaient aux oreilles d’un âne dont le corps resterait invisible. Quand la brise se leva, ce fut un curieux spectacle de voir ces deux grandes voiles tourner et se poursuivre indéfiniment derrière la dune. Il n’y avait pas de chemin, mais de nombreux sentiers aboutissaient à la porte de l’auberge. Bazin était un homme qui faisait toutes sortes de métiers interlopes, et à la situation isolée de son auberge, il devait le plus clair de sa fortune. Elle était fréquentée par les contrebandiers ; les agents politiques et les proscrits venaient y attendre leur embarquement ; là, une famille entière pouvait disparaître sans que personne s’en doutât jamais.

Je dormis peu et mal. Longtemps avant l’aube, je me glissai hors du lit et j’allai me chauffer dans la salle, puis je me promenai devant la porte. La matinée était brumeuse, mais peu à peu, le vent balaya les nuages, et mit le moulin en mouvement ; on entendait de temps en temps les craquements de la machine. Vers huit heures et demie, Catriona commença à chanter dans la maison et, en l’entendant, j’aurais volontiers lancé mon chapeau en l’air ; il me sembla que ce coin de campagne triste et sauvage se changeait en un véritable paradis.

Peu à peu cependant, ne voyant venir personne, je fus pris d’une angoisse inexplicable ; j’avais le pressentiment d’un malheur ; les ailes de moulin me faisaient penser à des espions ; du reste, en dehors de toute fantaisie, tout me paraissait étrange et mystérieux en cet endroit.

Le déjeuner nous réunit assez tard ; James More y parut préoccupé de quelque danger ou difficulté, et, de son côté, Alan ne le quittait pas des yeux et le surveillait de près ; l’air hypocrite de l’un et la vigilance de l’autre me mirent sur des charbons ardents. À peine le repas fini, James se leva en disant qu’il avait un rendez-vous important à la ville et nous pria de l’excuser jusque vers midi. Puis il prit sa fille à part et lui parla avec animation, tandis qu’elle semblait l’écouter avec répugnance.

« Cet homme me plaît de moins en moins, me dit Alan dès que James fut sorti ; il y a anguille sous roche, et je vais tâcher de la découvrir aujourd’hui même. Vous, David, essayez de trouver une raison pour rester dans les environs, de façon à veiller sur Catriona et à avancer vos affaires d’amour. Parlez-lui tout simplement, dites-lui que vous avez été un âne !… puis, si j’étais à votre place, je ferais quelque allusion au danger que vous êtes peut-être exposé à courir ici,… toutes les femmes aiment cela.

— Je ne sais pas mentir, Alan, je ne pourrai jamais.

— Vous n’en êtes que plus nigaud ! Alors, vous lui direz que je vous ai conseillé cela, elle rira et ce sera encore mieux. Mais surveillez le père et la fille ; si je ne la savais honnête et si elle n’était pas si aimable pour moi, je me méfierais de quelque piège.

— Est-elle donc si aimable pour vous ?

— Elle m’admire beaucoup et je ne suis pas comme vous, je m’en aperçois,… Il est vrai que je l’admire aussi. Mais avec votre permission, David, je vais faire une reconnaissance pour voir de quel côté est allé ce coquin. »

Quelques minutes après, je me trouvais seul dans la salle : Alan filait James du côté de Dunkerque, Catriona était remontée dans sa chambre. Je voyais qu’elle voulait éviter un tête-à-tête avec moi et je n’en étais pas plus fier ; aussi je me décidai à rechercher une entrevue à tout prix. Après réflexion, je sortis, pensant que le beau temps l’attirerait dehors à son tour et une fois en plein air, j’en faisais mon affaire.

Je m’abritai derrière une petite dune et je ne fus pas longtemps sans la voir apparaître à la porte de l’auberge. Elle regarda de droite et de gauche et, ne voyant personne, elle prit un sentier qui conduisait directement à la mer. Je la suivis aussitôt sans me montrer, pensant que plus elle irait loin, plus j’aurais le temps de lui parler ; dans le sable, il m’était facile de marcher sans être entendu. Le sentier où elle cheminait montait dans les dunes, et, arrivé au sommet de l’une d’elles, je pus étudier ce pays désert où était située notre auberge. Nulle maison n’était visible, sauf celle de Bazin et le moulin à vent ; la mer s’étendait à perte de vue et deux ou trois navires se profilaient au soleil. L’un d’eux me parut bien grand pour s’approcher ainsi de la côte et je tressaillis en reconnaissant le Seahorse. Que venait faire là ce vaisseau anglais, si près des côtes de France ? Pourquoi Alan avait-il été attiré dans ce voisinage et cela dans un endroit si éloigné de tout secours ? Était-ce par hasard que la fille de James More se promenait dans ces parages ?

Toutes ces questions se pressaient à mon esprit.

Tout à coup, je vis une chaloupe venant du bâtiment et portant un officier à son bord, s’approcher du rivage, puis s’arrêter comme pour attendre. Je m’assis derrière un buisson pour me rendre compte de ce qui allait se passer. Catriona alla droit vers la chaloupe lorsque celle-ci aborda, l’officier la salua poliment et ils se dirent quelques mots : je vis une lettre passer d’une main dans l’autre et Catriona reprit le chemin qu’elle avait suivi. En même temps, comme s’il n’avait pas eu d’autre affaire sur le continent, le canot regagna le vaisseau, mais je remarquai que l’officier était resté à terre et il disparut derrière les dunes.

Cette scène rapide m’avait atterré. C’était bien un guet-apens que je venais de surprendre, mais de qui voulait-on s’emparer ? s’agissait-il d’Alan ou de Catriona ? Tous les doutes, tous les soupçons m’étaient permis. La jeune fille marchait maintenant, la tête basse, les yeux fixés sur le sable : elle me paraissait si belle, si pure que je ne pus admettre l’idée d’une trahison ou d’une complicité de sa part. Après quelques pas, elle leva la tête et me vit devant elle ; elle changea de couleur aussitôt, hésita, et reprit lentement sa course.

À sa vue, craintes, soupçons, tout s’évanouit dans mon cœur, je ne pensai plus qu’à elle et je l’attendis avec un frisson d’espérance.

« Me pardonnerez-vous de vous avoir suivie ? lui dis-je.

— Je sais que vos intentions sont toujours loyales, répondit-elle, mais pourquoi envoyez-vous de l’argent à cet homme ? ajouta-t-elle tout à coup. Cela ne devrait pas être !

— Je n’en ai jamais envoyé que pour vous, vous le savez bien.

— Mais vous n’avez aucun droit d’en envoyer soit à moi, soit à lui, David, ce n’est pas bien.

— Eh bien, mettons que j’aie eu tort, pardonnez-moi…, Catriona, la vie que vous menez n’est pas convenable pour une jeune fille ; je vous demande pardon de le dire, mais votre père n’est pas digne de prendre soin de vous.

— Ne me parlez pas de lui ! s’écria-t-elle.

— Je n’en parlerai plus. Oh ! soyez sûre que ce n’est pas de lui que je veux vous entretenir ! Vous savez bien que je ne pense qu’à vous ;… rien n’a pu me distraire, ni vous faire oublier ; je me suis plongé dans l’étude, puis Alan est arrivé et j’ai pris ma part de plaisir ; votre pensée, votre image ne m’ont pas quitté un seul instant ! Voyez-vous le fichu que j’ai au cou ? vous en avez coupé un coin pour le garder et puis vous l’avez rejeté loin de vous. Ce sont vos couleurs que je porte maintenant et je ne les quitterai plus. Oh ! Catriona, je ne puis vivre sans vous ! Essayez de me pardonner ! »

Je m’étais arrêté lui barrant le passage.

« Essayez de me pardonner, répétai-je, essayez de me supporter ! »

Elle garda quelque temps le silence et une angoisse m’étreignit comme une crainte de mort.

« Catriona ! m’écriai-je, y a-t-il encore un malentendu ? suis-je perdu à jamais ? »

Elle releva la tête, hors d’haleine.

« M’aimez-vous, David ? murmura-t-elle ; m’aimez-vous vraiment ?

— Si je vous aime ! oh ! sûrement, n’en doutez pas ! Je suis à vous pour la vie !

— Il ne me reste rien à donner ni à reprendre, dit-elle, j’ai été toute vôtre depuis le premier jour, si vous aviez voulu de moi. »

Nous étions sur le sommet de la dune, aveuglés par le sable que soulevait la brise et en vue du vaisseau anglais, mais tout cela nous importait peu ; je m’agenouillai, j’embrassai ses genoux en sanglotant de joie ;… toute pensée étrangère disparut de mon esprit dans ce moment d’extase. Je ne savais pas où j’étais, j’avais oublié la cause de mon bonheur, je savais seulement qu’elle s’était baissée, qu’elle avait pris ma tête et l’avait appuyée sur sa poitrine… Comme dans un songe j’entendis ses paroles :

« David ! oh ! David, c’est donc vrai que vous m’aimez ? oh ! David, David. »

Puis elle fondit en larmes à son tour…

Il pouvait être dix heures avant que je fusse revenu à une perception nette de mon bonheur ; la main dans la main, nous nous dévorions du regard et je riais aux éclats en lui donnant toutes sortes de noms doux et absurdes. J’ignore combien de temps se serait passé ainsi, si, enfin, une allusion à son père ne nous eût rendus à la réalité.

« Ma petite amie, lui dis-je, maintenant que vous êtes tout à fait à moi, cet homme n’existe plus. »

Elle devint toute pâle.

« David, ne me laissez pas avec lui, implora-t-elle, il n’est pas loyal ;… j’ai une horrible crainte dans le cœur ;… que peut-il avoir à démêler avec ce vaisseau ? Qu’y a-t-il là-dedans ? ajouta-t-elle en me montrant la lettre ; j’ai le pressentiment qu’il s’agit d’Alan. Ouvrez, David, ouvrez. »

Je pris la lettre et je secouai la tête.

« Non, dis-je, je n’ouvrirai pas la lettre d’un autre.

— Même pour sauver votre ami ?

— Je ne sais, la chose me répugne.

— Donnez-la-moi alors, je vais l’ouvrir moi-même.

— Non ; vous, moins que personne ; elle concerne votre père et son honneur que nous soupçonnons tous les deux ; le danger est certain, il est vrai, nous sommes peut-être espionnés, l’officier qui est descendu à terre ne doit pas être seul. Oui, il importe que cette lettre soit ouverte, mais elle ne saurait l’être par nous. »

J’en étais là, quand j’aperçus Alan qui venait vers nous ; il était très beau dans son uniforme français, mais je ne pus m’empêcher de penser combien cela lui servirait peu s’il était pris, jeté dans un cachot, amené à bord du Seahorse comme rebelle, déserteur et, à l’heure actuelle, comme meurtrier condamné.

« Ah ! dis-je, voici celui qui a le droit d’ouvrir la lettre s’il le juge à propos. »

Je lui fis signe et nous l’attendîmes.

« Si c’est l’infamie pour mon père, pourrez-vous la subir ? me demanda-t-elle avec un regard brûlant.

— Votre cousine m’avait fait la même question alors que je vous avais vue seulement une fois ; savez-vous ce que j’ai répondu ? Que si je venais à vous aimer comme je sentais que je pouvais vous aimer, je vous épouserais au pied de la potence, s’il le fallait ! »

Le sang revint à ses joues, elle se rapprocha et me reprit la main : ce fut ainsi que nous attendîmes Alan.

Il vint à nous avec un de ses meilleurs sourires.

« N’avais-je pas raison, David ? fit-il.

— Il y a temps pour tout, Alan, et l’heure présente est grave. Qu’avez-vous découvert ? vous pouvez parler devant cette amie ?

— J’ai suivi une fausse piste, dit-il.

— Alors nous avons été plus heureux que vous, en tout cas voici du nouveau. Voyez-vous cela ? C’est le Seahorse, capitaine Palliser.

— Je le reconnais, je l’ai assez vu pour cela quand il était en station dans le Forth. Qu’est-ce qui lui prend de venir si près de la côte ?

— C’était pour apporter cette lettre à James More. Pourquoi reste-t-il là après l’avoir remise ? Pourquoi un officier a-t-il débarqué et se cache-t-il dans les dunes ? Je vous le laisse à deviner.

— Une lettre pour James More ? répéta-t-il.

— Oui.

— Eh bien, je puis vous dire que, cette nuit, pendant que vous dormiez, James More a causé en français et la porte de l’auberge a été ouverte, puis refermée.

— Alan ! vous avez dormi toute la nuit ! m’écriai-je.

— On doit se méfier d’Alan même quand il dort ; mais voyons la lettre, — l’affaire paraît mauvaise ! »

Je la lui donnai.

« Catriona, il s’agit de ma vie, vous m’excuserez de briser ce cachet ?

— Je vous prie de le faire au plus vite », répondit-elle.

Il l’ouvrit, lut et leva les bras en l’air.

« Le traître ! cria-t-il en chiffonnant le papier dans sa poche ! Allons ! préparons-nous, c’est la mort pour moi. »

Et il commença à marcher vers l’auberge.

« Il vous a vendu ? demanda Catriona.

— Absolument, mais grâce à vous et à David je peux encore le jouer…

— Catriona doit nous suivre, dis-je, elle ne peut plus demeurer avec cet homme — nous sommes fiancés. »

À ce mot elle me pressa la main.

« C’est ce que vous aviez de mieux à faire, répondit Alan, et je puis vous assurer, mes amis, que vous ferez un beau couple ! »

Nous étions derrière le moulin et j’aperçus un matelot anglais qui semblait se cacher.

« Voyez, Alan, dis-je.

— Bon, j’en fais mon affaire. »

Assourdi sans doute par le bruit du moulin, le marin ne nous entendit pas et nous fûmes près de lui sans qu’il s’en fût douté.

« Je pense, monsieur, que vous parlez anglais ? lui dit Alan.

— Non, monsieur, répondit-il avec un accent qui ne pouvait tromper.

— Non, monsieur ! répéta Alan en le contrefaisant, est-ce ainsi qu’on vous apprend à parler sur le Seahorse ? Voici une botte écossaise pour votre vilaine face anglaise ! »

Et bondissant vers lui, il lui lança un coup de pied qui l’étendit sur le sol. Puis il le regarda avec mépris se relever et disparaître dans les dunes.

« Il est temps de quitter le pays ! » dit-il, et nous nous mîmes à courir de toutes nos forces jusqu’à l’entrée de l’auberge.

Nous entrâmes par une porte et James More par l’autre.

« Montez vite, dis-je à Catriona, et faites vos paquets, il n’est pas utile que vous restiez ici. »

Pendant ce temps, James et Alan s’étaient rejoints au milieu de la longue salle ; Catriona passa à côté d’eux pour gagner l’escalier et elle les regarda, mais sans s’arrêter. En vérité, ils valaient la peine d’être vus. Alan avait son air courtois des grands jours et James, flairant le danger, se tenait sur ses gardes. La situation d’Alan, entouré d’ennemis dans cette maison isolée, aurait troublé tout autre que lui, mais ce fut avec son ton railleur habituel qu’il commença l’entretien.

« Je vous souhaite le bonjour, monsieur Drummond, je ne serais pas fâché de connaître l’affaire dont vous avez désiré m’entretenir ?

— C’est une chose secrète et l’histoire en est longue, dit James More, vous attendrez bien jusqu’après dîner.

— Je ne crois pas ; j’ai dans l’idée que ce doit être maintenant ou jamais, car, M. Balfour et moi, nous songeons au départ. »

Je lus une certaine surprise dans les yeux de James.

« Je n’ai qu’un mot pour vous retenir, dit-il aussitôt, et ce mot c’est le nom de mon affaire.

— Dites-le alors ! eh, David, qu’en pensez-vous ?

— Il s’agit d’une fortune, continua James.

— Vraiment ?

— Oui, monsieur ; il s’agit du trésor de Cluny.

— Pas possible ! et vous savez où il est ?

— Je le sais, monsieur Stewart, et je puis vous y mener.

— Cela est un comble ! et je suis heureux d’être venu à Dunkerque ! Ainsi donc, voilà votre affaire ?

— Parfaitement, monsieur.

— Bien, bien…, et d’un air bon enfant, il ajouta : elle n’a pas de rapport avec le Seahorse, alors ?

— Comment ? fit James.

— Ou avec l’individu que j’ai envoyé rouler à vingt pas derrière le moulin ? poursuivit Alan. Assez de mensonges, mon ami ! J’ai là dans ma poche la lettre de Palliser. Vous êtes pris cette fois, James More, vous ne pouvez plus regarder en face un gentilhomme.

— Est-ce à moi que vous parlez ainsi, bâtard ? rugit-il.

— À vous, vil animal ! » s’écria Alan en lui donnant un coup de poing en pleine figure. Aussitôt, leurs épées se croisèrent.

Je vis James parer un coup de si près que je le crus mort, et je me précipitai pour les séparer.

« Allez-vous-en ! me cria Alan, êtes-vous fou ? Tant pis pour vous, alors. »

J’abattis deux fois leurs épées, je fus bloqué contre la muraille, je revins au milieu d’eux. Ils ne prenaient pas garde à moi, se battant avec furie. Je ne saurai jamais comment je ne fus pas tué ou comment je ne tuai pas l’un des deux ; toute cette affaire me fait maintenant l’effet d’un rêve. Tout à coup, j’entendis un cri et Catriona se dressa devant son père. Au même moment, la pointe de mon épée effleura la jeune fille, elle me revint rougie de sang, et je demeurai anéanti.

« Allez-vous le tuer devant moi qui suis sa fille, après tout ? s’écria-t-elle.

— Ma chère, j’ai fini », répondit Alan, et il alla s’asseoir sur une table les bras croisés sur son épée nue.

Elle resta devant son père, haletante, puis reprenant son courage :

« Allez ! fit-elle, partez avec votre déshonneur, laissez-moi avec des hommes loyaux ! Je suis une fille d’Appin ! Opprobre des fils d’Appin, allez-vous-en ! »

Elle parla avec une telle colère que j’en oubliai sa blessure : ils se dévisagèrent en silence, elle avec son fichu taché de sang, lui blanc comme un linge. Je le connaissais assez pour savoir qu’il était touché jusqu’au fond de l’âme, mais il prit un air de bravade.

« Comment donc ? m’en aller, mais je ne demande pas mieux, je ne fais que rassembler mes bagages.

— Pas un mouchoir de poche même, ne sortira d’ici qu’avec moi, dit Alan.

— Monsieur ! protesta James More.

— James More, reprit Alan, cette demoiselle, votre fille, va épouser mon ami David, et c’est à cause de cela que je vous laisse aller sain et sauf ; mais tenez-vous pour averti, et gardez votre carcasse hors de mon chemin, car ma patience a des limites.

— Le diable vous emporte, monsieur ! Je veux mon argent.

— Votre argent ! il est à moi maintenant ; et il ajouta avec une certaine bonhomie : Suivez mon conseil, James More, quittez cette maison. »

Il sembla réfléchir, puis il nous tira un coup de chapeau et disparut.

Alors, le charme fut rompu.

« Catriona ! criai-je, c’est moi qui vous ai blessée !

— Je le sais, David, je vous en aime davantage, c’était pour défendre ce triste personnage qui est mon père ! Voyez, fit-elle en me montrant une égratignure qui saignait sur sa poitrine, voyez, vous avez fait de moi un homme ! J’aurai une cicatrice comme un vieux soldat ! »

La joie et l’amour me transportaient,… je l’embrassai,… je baisai la blessure.

« Ne puis-je donc pas embrasser à mon tour, moi qui n’en ai jamais perdu l’occasion ? s’écria Alan. Vous êtes une vraie fille d’Appin ! David est très brave, mais il peut être fier de vous ; si jamais je me marie, c’est une femme comme vous qu’il me faut pour en faire la mère de mes fils. Or, je porte un nom royal et je dis la vérité. »

Ces paroles semblèrent nous purifier de toute la honte de James More.

Alan, le premier, revint bientôt à la réalité.

« Mes amis, tout cela est charmant, dit-il, mais Alan Breck est un peu plus près de la potence qu’il ne le désire. Je crois donc qu’il importe de partir. »

Ceci nous rappela à la raison, les paquets furent bientôt faits et nous quittions l’auberge quand de grands cris nous arrêtèrent. Bazin, qui s’était caché sous la table à la vue des épées, était maintenant hardi comme un lion : Sa note devait être payée, il y avait une chaise cassée, Alan s’était assis sur la vaisselle et James avait fui.

« Payez-vous », lui criai-je et je lui jetai quelques pièces d’or, trouvant que ce n’était pas l’heure de compter.

Autour de la maison, des matelots anglais étaient postés. James More, dans le lointain, agitait son chapeau comme pour les exciter à se presser, et juste derrière lui, comme les gestes d’un être privé de raison, les ailes du moulin s’agitaient.

Alan ne jeta qu’un coup d’œil et prit la course ; il portait le sac de James More, et je crois qu’il aurait plutôt perdu la vie que d’abandonner ce butin dont la capture était sa vengeance. Il courut si bien que j’avais peine à le suivre et que j’admirai Catriona bondissant à mes côtés.

Quand nos ennemis nous aperçurent, ils négligèrent toute prudence et se mirent à notre poursuite. Mais nous avions une avance de cent mètres et ils durent renoncer à nous rejoindre. Je suppose qu’ils étaient armés, mais ne se souciaient pas de tirer en terre française.

Dès que je pus me rendre compte que nous conservions notre distance et même que nous avions gagné du terrain, je commençai à me sentir à l’aise. N’empêche que ce fut une rude course, et quand, arrivés au bas d’une colline, nous trouvâmes une compagnie de la garnison en manœuvre, je compris le mot d’Alan.

Il s’arrêta net, s’essuya le front et s’écria :

« Ah ! quels braves gens que les Français ! »


CONCLUSION


Dès que nous fûmes en sûreté sous les murs de Dunkerque, nous tînmes conseil sur notre situation. Nous venions d’enlever une fille à son père et la loi était contre nous ; il s’agissait d’éviter la prison dans le cas où il plairait à James More de nous dénoncer. Il est vrai que nous avions entre les mains la lettre du capitaine Palliser, mais pas plus Catriona que moi n’aurions aimé à la produire en public. Tout compte fait, il était prudent d’aller à Paris remettre la jeune fille à la garde de son oncle Mac Gregor de Bohaldie, qui ne demanderait pas mieux que de lui donner asile et qui, d’autre part, ne serait pas désireux de déshonorer James. Le voyage fut long ; Catriona n’était plus habituée à monter à cheval et n’avait jamais essayé depuis 1745. Nous arrivâmes à Paris un samedi matin, nous cherchâmes aussitôt le domicile de Bohaldie, que nous découvrîmes facilement avec l’aide d’Alan.

Il était bien logé et vivait avec aisance, car il jouissait d’une pension sur les fonds écossais, outre ses ressources personnelles. Il reçut très bien Catriona et la traita en parente, mais sans manifester autre chose que de la politesse et en demeurant assez réservé.

Nous lui demandâmes des nouvelles de son cousin.

« Pauvre James ! » fit-il seulement, en secouant la tête, comme un homme qui en sait plus qu’il n’en dit.

Nous lui montrâmes la lettre du capitaine Palliser et sa figure s’allongea.

« Pauvre James ! répéta-t-il, il y a de pires individus que lui, mais cela est bien mal ! Vraiment, je ne l’en aurais pas cru capable ! Voilà une triste lettre et je ne vois pas en effet l’avantage que nous aurions à la rendre publique. « C’est un vilain oiseau que celui qui souille son propre nid. » Ne sommes-nous pas tous Écossais et Highlanders ? »

Sauf peut-être Alan, nous en fûmes d’accord et nous le fûmes encore plus sur la question de notre mariage, que Bohaldie prit en mains comme si James More n’eût pas existé. Il conduisit Catriona à l’autel avec de belles manières et d’aimables compliments en français. Ce ne fut qu’après la cérémonie et quand tous eurent bu à notre santé, qu’il nous confia que James était à Paris où il nous avait précédés de quelques jours ; il ajouta qu’il était malade et en danger de mort.

Je lus aussitôt sur le visage de ma femme quelle était sa pensée.

« Allons le voir, lui dis-je.

— Merci d’y consentir », répondit-elle.

Il était logé dans le même quartier que son cousin ; on nous indiqua une grande maison d’angle et le son de la cornemuse nous guida jusqu’au grenier où nous le trouvâmes : pour charmer son ennui, il avait emprunté à Bohaldie son cher instrument de musique et, bien qu’il fût loin d’avoir le talent de son frère Rob, il jouait bien et les Français s’arrêtaient dans l’escalier pour l’écouter. Il était couché sur un petit lit et au premier regard, je vis qu’il ne s’en relèverait pas ; triste lieu pour mourir assurément, mais malgré tout, je sentis que j’aurais de la peine à le supporter jusqu’à la fin. Sans aucun doute, Bohaldie l’avait informé de notre mariage ; il nous fit compliment et nous donna sa bénédiction, comme un patriarche.

« Je n’ai jamais été compris, nous dit-il, je vous pardonne tous les deux du fond du cœur. »

Après cela, il se mit à causer de diverses choses, fut assez bon pour nous jouer un air sur la cornemuse, et n’oublia pas de m’emprunter une petite somme avant de nous laisser partir. Je ne pus découvrir la moindre trace de honte dans sa manière d’être, mais il pardonna sincèrement et il semblait que cela fût pour lui un soulagement. À chaque entrevue, il répéta son pardon et quatre jours plus tard, il mourut comme eût fait un saint, ce qui mit le comble à mon exaspération. Nous prîmes soin de ses obsèques, mais quand il fut question de l’épitaphe, je ne pus me décider à en faire figurer une sur sa tombe et je trouvai que la date seule de sa mort était suffisante.

Nous renonçâmes à retourner à Leyde où nous avions passé pour frère et sœur, et quand j’eus recouvré tous nos bagages nous nous embarquâmes pour l’Écosse sur un bateau des Low Lands.

Et maintenant, miss Barbara Balfour, et master Alan Balfour, cadet de Shaws, voilà l’histoire finie ; il doit vous sembler que vous avez connu tous ceux qui y ont joué un rôle. Pour commencer par les dames, la bonne qui agitait vos berceaux afin de vous endormir n’était autre qu’Alison Nastie de Limekilns, qui vous accompagna plus tard dans vos promenades lorsque vous fûtes plus âgés. Cette belle dame, la marraine de miss Barbara, c’est miss Grant, qui se moquait si bien de David Balfour chez l’avocat général Prestongrange. Vous souvenez-vous aussi d’un gentilhomme qui vint à Shaws un soir, coiffé d’une vieille perruque ? On vous éveilla, on vous apporta au salon pour lui être présentés, et on vous dit qu’il se nommait M. Jamieson. Alan Balfour a-t-il oublié ce qu’il fit ce soir-là, à la prière de M. Jamieson ? C’était un acte compromettant pour lequel, d’après la loi, il méritait d’être pendu : il s’agissait de boire à la santé du roi exilé de l’autre côté de la Manche ! N’était-ce pas un drôle de procédé dans la maison d’un whig ? Mais M. Jamieson avait tous les privilèges et aurait mis impunément le feu à mes greniers. En France, on l’appelle le chevalier Stewart.

Et maintenant que l’histoire de David et de Catriona Balfour est terminée, je vais vous surveiller de près ces jours-ci, mes enfants, et je verrai si vous êtes assez hardis pour vous moquer de vos parents. Il est vrai qu’ils ne furent pas toujours aussi sages qu’ils eussent dû l’être et qu’ils se sont fait de la peine bien inutilement, mais vous vous apercevrez bientôt en grandissant que miss Barbara et master Alan auront de la peine à faire mieux que leurs père et mère. La vie est une vraie comédie. On parle des anges qui pleurent ; j’ai toujours pensé, au contraire, qu’ils se tiennent les côtes en voyant ce qui se passe sur notre globe ; mais je m’étais promis de dire toute la vérité, quand j’ai entrepris cette histoire, et j’ai tenu ma promesse.

  1. Voir la traduction de ce roman par Th. de Wyzewa, Paris, 1905, Hachette et Cie.
  2. Voir les Aventures de David Balfour (Kidnapped). Un vol. in-8, illustré (Hachette et Cie).
  3. A beggar on horseback : allusion à une ballade écossaise.
  4. Voir les Aventures de David Balfour, chap. xxv.
  5. Voir les Aventures de David Balfour.
  6. Voir les Aventures de David Balfour.
  7. Aventurier, voleur des Highlands.
  8. Laird, en écossais, signifie lord, seigneur, propriétaire.
  9. Voir les Aventures de David Balfour.
  10. Nom d’une montagne aux environs d’Édimbourg.
  11. Proverbe écossais dont l’origine est inconnue et qui signifie qu’on ne peut empêcher un homme de faire une sottise.
  12. Voir les Aventures de David Balfour.
  13. Oiseaux de mer qui abondent sur les rochers du Bass.
  14. Voir les Aventures de David Balfour.
  15. Mot de ralliement des Campbell.
  16. Une balle placée sur un petit monticule, ce qui facilite le coup.
  17. Voir les Aventures de David Balfour.