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Cent Proverbes/21

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H. Fournier Éditeur (p. 87-94).
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MOINE QUI DEMANDE POUR DIEU
DEMANDE POUR DEUX.


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Trois personnes étaient réunies un matin, autour d’une petite table, dans un élégant appartement de la Chaussée-d’Antin : un monsieur d’âge mûr, le front chauve, une cravate blanche autour du cou et vêtu d’une robe de chambre à ramages ; une dame qui pouvait avoir de vingt-sept à trente-cinq ans, l’un ou l’autre, selon l’heure à laquelle on la voyait ; et un jeune homme mis avec une simplicité pleine de distinction. Ces trois personnes déjeunaient ; les tièdes rayons d’un soleil du mois de mai étincelaient sur les cristaux, qui renvoyaient des gerbes diamantées. Dans une chambre voisine, on entendait une voix claire et vibrante qui chantait sur divers tons :

Oh ! oh ! oh ! qu’il était beau,
Le postillon de Lonjumeau !

— Ce cher enfant ! il s’amuse, dit la dame en tournant vers la porte entre-bâillée un regard plein de sollicitude maternelle.

— Eh ! notre Alfred court sur ses onze ans, s’écria le monsieur. Tandis qu’il s’amuse, nous devons penser à son avenir ; il est temps d’y songer. Qu’en ferons-nous ?

— Faites-en un philanthrope, répondit le jeune homme.

— Un philanthrope ? dit la dame en lançant un regard interrogateur.

— Eh ! ne voyez-vous pas, ma chère Hortense, que Georges en veut toujours à ce digne M. de Suriac, dont je lui citais tout à l’heure les admirables traits de charité.

— Une charité qui ne l’empêche pas de vivre en un fort bel hôtel.

— Ne voulez-vous pas que, par bonté d’âme, il se loge dans un grenier ? Mais tenez, j’ai justement à parler à M. de Suriac pour affaire qui concerne le bureau de bienfaisance de son arrondissement ; accompagnez-moi dans ma visite ; vous verrez cet honnête homme, vous l’entendrez et le jugerez mieux.

— Soit, dit Georges, je ne serai pas fâché de voir la philanthropie dans son intérieur.

M. et madame de Plantade se levèrent de table, la dame en souriant, le monsieur en grommelant ; et bientôt tous les trois se dirigèrent, par les Tuileries, vers la rue de Verneuil, où demeuraient M. et madame de Suriac.

M. de Plantade laissa sa femme au salon chez madame de Suriac, et pénétra, avec son neveu, dans le cabinet du mari.

Ce cabinet, grand et bien aéré, avait vue sur un jardin planté d’arbustes exotiques et de magnifiques tilleuls. Tout autour de l’appartement s’élevaient des casiers remplis de cartons, et sur les murs, tapissés d’une étoffe brune, on voyait divers plans d’édifices et des vues de monuments d’un aspect sévère. M. de Suriac se tenait assis derrière un bureau à cylindre surchargé de paperasses et de dossiers. C’était un homme encore vert, portant lunettes ; sur son habit noir brillait la rosette d’officier de la Légion d’Honneur.

— Toujours occupé ! dit M. de Plantade en entrant.

— Eh ! mon Dieu ! il le faut bien ; la misère est si grande cette année que toutes mes heures sont dues à nos pauvres. Je rédigeais un mémoire au ministre pour solliciter l’établissement d’une maison de secours en faveur des femmes de chambre sans emploi. À quels dangers ne sont pas exposées ces infortunées dans une ville où la corruption fait chaque jour de nouveaux progrès !

— Ce sera une bien sage institution, dit Georges gravement.

— M. de Plantade, à qui j’en ai parlé, pourra vous en faire apprécier l’importance. Mais puisque vous vous intéressez à ces matières, permettez-moi, Monsieur, de vous faire hommage d’un volume que j’ai naguère publié sur l’utilité d’une maison de refuge pour les postillons mis à la réforme par les chemins de fer.

— Je le lirai avec d’autant plus d’intérêt que le ministre, jugeant de son mérite par votre réputation, en a fait prendre, je crois, pour toutes les bibliothèques du royaume.

— Oui, Monsieur, le garde-des-sceaux, M. le ministre de l’Intérieur et celui des Travaux Publics en ont pris deux mille exemplaires. S. M. elle-même a bien voulu souscrire pour les châteaux royaux.

— En vous donnant quinze mille francs on n’a pas même payé le premier chapitre de cet excellent travail, dit Georges toujours sérieusement.

M. de Suriac sourit et s’inclina.

— C’est à peine si j’aurai le temps de terminer le travail dont je vous parlais tout à l’heure, reprit M. de Suriac ; le gouvernement vient justement de me charger d’une mission en Hollande pour étudier le système pénitentiaire de ce royaume, et à mon retour je devrai me rendre dans le Périgord, où s’élève en ce moment une maison de détention dont j’ai fourni les plans. J’en surveillerai les travaux.

— N’avez-vous pas par là un beau domaine ? demanda Georges d’un petit air innocent.

— Un modeste manoir qui avait jadis appartenu à ma famille, et que j’ai racheté avec mes économies ; c’est la dette du souvenir.

Quand l’affaire du bureau de bienfaisance fut terminée. M. de Plantade fit demander sa femme.

— Eh bien ? ma tante, dit Georges, que vous a donc appris madame de Suriac ? Si elle partage les goûts de son mari, j’imagine que vous devez être édifiée.

— Elle m’a proposé des billets pour un bal par souscription qu’elle organise au profit des réfugiés Monténégrins. J’en ai pris trois.

— Et vous avez bien fait, Hortense ; ah ! si toutes les familles suivaient l’exemple de ce digne ménage, il n’y aurait plus ni pauvres ni criminels en France !

— Mais, mon oncle, s’il n’y avait plus de pauvres et plus de criminels, il n’y aurait plus ni maisons de refuge, ni prisons. Que deviendraient les inspecteurs ? Ceci ne ferait pas le compte de M. de Suriac.

— Quoi ! ce que vous avez vu ne vous a pas converti ?

— Ma foi, j’ai vu une foule de cartons et de tiroirs tout cousus d’étiquettes : Mémoires sur les inondés Des Deux-sèvres… Maisons cellulaires… Système de Pensylvanie… Suppression de la gélatine… Quêtes à domicile… Hospice pour les orphelines de la Sarthe… Réforme dans le régime alimentaire… Souscriptions diverses… Plan d’un pénitencier modèle… Recherches sur l’emploi du navet et de la carotte substitués au riz… Préau d’aliénés… Pétitions à examiner… distributions de comestibles… Mémoires sur l’établissement d’un chauffoir public… J’ai vu bien d’autres choses encore ; mais j’ai vu aussi que M. de Suriac ne marche qu’en coupé, qu’il a vingt-quatre mille francs sur le budget à divers titres, qu’il achète par-ci par-là une ou deux terres, et qu’il mange, le pauvre homme, dans de la porcelaine de Chine. Quant à sa femme, elle ne saurait porter une robe si elle n’était de velours ou tout au moins de satin ; c’est apparemment pour faire en plus galant équipage les honneurs de ses bals charitables.

M. de Plantade ne répondit rien ; mais, prenant le bras de sa femme, il l’entraîna vivement après avoir lancé un regard furibond à son jeune parent.

La plupart des personnes qui auraient entendu Georges auraient fait comme M. de Plantade. En vingt endroits la réputation de M. de Suriac était solidement établie ; on en parlait comme d’un homme austère, grave, voué dès sa jeunesse à l’étude des plus sérieuses questions sociales, qu’on était sûr de rencontrer à la tête des fondations utiles et des comités philanthropiques. Cependant, quelques personnes gangrenées par l’incrédulité du siècle hochaient la tête à cette renommée de vertu ; l’association du dévouement et du luxe, de la richesse et du désintéressement, leur paraissait tout au moins douteuse.

À quelque temps de là, on apprit que madame de Suriac, en l’absence de son mari, avait fait renouveler le mobilier de son hôtel.

— Un bienfait n’est jamais perdu, dit Georges. Voilà ce que c’est que d’organiser des concerts au profit des vignerons grelés.

— C’est bien la peine de médire, s’écria M. de Plantade ; ne sait-on pas que M. de Suriac s’est intéressé dans une entreprise de fers galvanisés qui rapporte de beaux bénéfices ?

— Vraiment, je suis heureux d’apprendre que M. de Suriac possède une de ces charités qui ne vont pas jusqu’à proscrire la spéculation.

M. de Plantade lui tourna le dos.

Un peu plus tard, M. de Suriac se rendit acquéreur d’une ferme en Beauce. Cette acquisition suivit de près la fondation d’un comité central pour les secours envoyés à de certains incendiés du Languedoc.

— Il est avec la philanthropie des accommodements, dit Georges tout bas.

— La belle affaire ! Ignorez-vous qu’une partie des fonds de M. de Suriac était placée sur les actions du chemin de fer d’Orléans ? Faut-il que lui seul ne profite pas d’une hausse ?

— Sans doute ; charité bien ordonnée commence par soi. M. de Plantade donna un furieux coup de canne contre un meuble, et sortit.

Un peu plus tard encore, après l’adoption par le ministère d’un système de réforme philanthropique applicable aux maisons de détention, et imaginé par M. de Suriac, on vit l’ingénieux réformateur acheter un hôtel dans la Chaussée-d’Antin. Pour le coup, M. de Plantade ne chercha point à dissimuler son étonnement.

— Je ne le savais engagé dans aucune spéculation, dit-il.

— Bah ! répondit Georges ; de l’aisance à la fortune le plus court chemin est la charité.

— Ne raillez pas, mon cher ; cet achat me surprend surtout dans les circonstances actuelles ; M. de Suriac se plaignait à moi dernièrement de n’avoir plus même un billet de cinq cents francs disponible pour les besoins du bureau de bienfaisance dont il est un des administrateurs. Je sais encore que tout son temps était pris par les conférences auxquelles a donné lieu son projet de réforme pour lequel il a sollicité une allocation de huit cent mille francs à un million.

— Qu’il a obtenus ?

— Sans doute. Mais pourquoi riez-vous ?

— Oh ! pour peu de chose. Cette sollicitation charitable me rappelle un vieux proverbe espagnol que voici :


Moine qui demande pour Dieu demande pour deux.
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