Cent Proverbes/75

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H. Fournier Éditeur (p. 303-310).

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MOINEAU EN MAIN
VAUT MIEUX QUE PIGEON QUI VOLE


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Il y a quinze ans environ, deux jeunes amis, Paul B. et Léon D prenaient congé l’un de l’autre sur la rive gauche de la Seine, en jurant, connue il arrive toujours lorsqu’on se sépare, de se revoir aussi souvent que possible. L’un deux, Léon, s’écriait en étendant la main avec un geste prophétique vers la rive droite de la Seine : — C’est là que ma vocation m’appelle ; là seulement je puis espérer de réaliser mes plans. À moi le monde, la gloire, l’éclat, tous les triomphes et les prestiges de la renommée !

Celui qui parlait ainsi était poète ; l’exaltation de ses gestes et de son langage l’indiquait assez.

L’autre, Paul, était poète aussi, mais d’un genre plus calme et plus modeste.

— Tu pars, disait-il à son ami d’une voix attendrie, tu quittes le quartier de nos études et de nos rêves ; puisses-tu ne le regretter jamais ! puisses-tu, dans la vie nouvelle où tu vas entrer, ne pas te reporter avec tristesse vers le temps où nous récitions ensemble des élégies, des sonnets et des ballades aux rossignols du Luxembourg !

— Pauvre esprit que tu es ! répondait l’autre, ne vois-tu pas que le pays où je vais entrer est celui de la fortune et de la célébrité : végète et rampe, si telle est ta volonté ; mais du moins n’empêche pas les aiglons de prendre leur essor.

L’aiglon qui parlait de la sorte franchit le Pont-des-Arts triomphalement, et laissa son ami regagner tristement le quartier Saint-Jacques qu’il habitait. Paul se trouvait ainsi logé dans le voisinage des institutions, où il exerçait les fonctions de répétiteur et employait ses loisirs à composer des vers et des travaux d’érudition, mêlant par une sage division de son temps l’utile du professorat au dulci des belles-lettres et des muses.

Paul resta près d’une année sans avoir de nouvelles de
Léon, qui était allé, suivant l’usage des étudiants émancipés, se loger sur les cimes de la Chaussée-d’Antin, le Mont-Parnasse des représentants des arts et de la littérature moderne.

Un jour, en jetant par hasard les yeux sur un journal de théâtre, Paul aperçut le nom de son ami Léon encadré avec le titre d’un drame nouveau dans une magnifique réclame qui promettait au jeune auteur la plus brillante réussite. Paul ne put retenir ses larmes en lisant cet article :

— Il est heureux, dit-il, et il m’a oublié ! Ne lui ai-je pas répété sans cesse que ses succès me seraient toujours plus chers que les miens ?

Cependant, la veille de la représentation du drame de son ami, Paul trouva chez lui deux stalles avec une lettre de Léon, qui s’excusait en quelques lignes d’avoir été si longtemps sans lui donner de ses nouvelles ; mais les travaux qui l’accablaient, les soins, les fatigues inséparables d’un drame nouveau, avaient absorbé tous ses instants ; enfin, il le reverrait le lendemain au foyer du théâtre, après la représentation.

Dans ce temps-là, tous les drames réussissaient, pourvu qu’ils eussent la couleur moyen-âge. La pièce de Léon se passait en plein quatorzième siècle, elle alla aux nues. Paul, tout classique qu’il était, avait applaudi les vers de son ami avec le fanatisme et l’exaltation d’un romantique. Ivre de bonheur, il se rendit au foyer après la représentation et trouva Léon entouré de toutes sortes de barbes et de chevelures qui voulaient le porter en triomphe et l’appelaient Goëthe, Shakspeare, Corneille et Calderon.

— Tu soupes avec nous, dit le dramaturge au citoyen de la rive gauche.

Léon avait résolu de réunir tous ses amis à table. Le rendez-vous était à minuit ; à huit heures du matin on entendait encore le bruit des toasts et les détonations du vin de Champagne. Le souper coûta douze cents francs. Léon traita ainsi huit jours de suite tous ses admirateurs.


Paul le rencontra six mois après son succès ; trois autres drames avaient pendant ce temps accaparé successivement l’enthousiasme du public.

— Combien t’a rapporté ta pièce ? dit Paul à son ami.

— Environ quinze mille francs.

— Il se pourrait ? Alors te voilà en fonds pour deux ou trois années au moins.

— Du tout ; avant ma pièce, je devais vingt-cinq mille francs, et j’en dois trente maintenant. Mais n’importe, j’ai deux autres drames en répétition ; puis j’ai plusieurs romans sous presse, des mémoires, des voyages… Et toi, mon pauvre Paul, toujours fidèle au quartier latin, que fais-tu maintenant ? où vas-tu de ce pas ?

— Je me rends dans la rue des Postes, où je dois donner une répétition de grec, et je passerai ensuite au Journal des Savants, où j’espère publier un article… J’ai sous presse plusieurs traductions, deux histoires à l’usage des classes, un programme pour les bacheliers…

— Et combien as-tu gagné avec ta plume depuis notre séparation ?

— Dix mille francs environ.

— Dix mille francs ! s’écria Léon en éclatant de rire.

Pauvre ami ! À peine le quart de ce que je gagne dans une année. À présent que me voilà tout à fait lancé, je puis avec le produit de mes pièces, de mes livres et de mes articles, me considérer comme ayant un revenu de quarante mille francs… À propos, as-tu cinq francs sur toi ? j’ai oublié ma bourse, et il faut absolument que je monte en voiture pour me trouver à la répétition.

Paul, heureux de rendre un si léger service à son poétique et brillant ami, s’empressa de lui remettre ce qu’il lui demandait. Leur conversation avait lieu devant le jardin des Tuileries ; Léon s’élança dans un cabriolet et lui cria : — Sois tranquille, je te lancerai, je ferai ta fortune malgré toi… Ah ! j’oubliais de te dire, je prends voiture le mois prochain ; tu verras mes chevaux, mon attelage est magnifique… À bientôt !

Paul regagna son quartier, le cœur moins serré que lorsque Léon avait pris congé de lui pour la première fois et mis la Seine entre leur affection. Il était d’ailleurs sur le point de conclure un mariage avec une jeune fille qu’il aimait depuis longtemps, et qui, sans être riche, devait cependant lui apporter une petite dot plus que suffisante pour faire face aux dépenses d’un jeune ménage habitué d’avance à vivre d’érudition et d’amour.

Léon adressa à Paul des reproches mêlés de railleries lorsqu’il apprit qu’il était déterminé à se marier : — T’enchaîner de la sorte, lui dit-il, toi qui pouvais aller si haut avec un peu plus de force et de confiance en toi-même ! J’aurais pu, si tu avais voulu, te faire conclure un mariage des plus brillants.

En dépit des observations de son ami, Paul se maria, et Léon continua à voyager dans les hautes régions de l’existence littéraire. Il avait pris voiture comme il l’avait annoncé, et habitait un appartement somptueux, réunissant autour de lui toutes les apparences de la richesse et du luxe.

Mais si le proverbe Ne vous fiez pas aux apparences a mérité de s’appliquer à quelqu’un, assurément c’était bien à lui. Le riche mobilier, la livrée, les chevaux de Léon, recouvraient un gouffre sans fond de papier timbré, de protêts, de saisies et de contraintes, que l’homme le plus intrépide n’eût pu entrevoir sans trembler. Chaque matin, la sonnette du poète, ébranlée par une suite de créanciers, formait une symphonie peu mélodieuse qui se prolongeait souvent jusqu’à l’heure du dîner.

Pendant un certain temps, son imagination infatigable fit face à tous. Les pièces qui se succédaient, les volumes qui s’accumulaient, lui permettaient d’amoindrir les dettes les plus menaçantes. Mais bientôt il fut, comme on dit, débordé de toutes parts. Tous ses manuscrits étaient saisis à l’avance, ses plans de pièces, ses ébauches de volumes, ses moindres velléités poétiques devenaient la proie des recors.

Alors, il n’y tint plus, sa tête se troubla, et un jour qu’il lui avait fallu donner audience à tous ses créanciers qu’il avait essayé d’amadouer avec plusieurs volumes inoctavo de promesses, d’excuses et de protestations, il s’avoua vaincu, et sortant précipitamment de son brillant intérieur qui était devenu pour lui un véritable enfer, il résolut de n’y plus rentrer.

Il se dirigea machinalement vers ce docte quartier Saint-Jacques qu’il avait dédaigné et dont la vue lui causa une impression de calme et de bonheur après tant d’émotions dramatiques et financières.

Au bout d’une heure de marche, il se trouva dans la rue de l’Ouest, devant une maison de modeste apparence, mais blanche, coquette, annonçant le bien-être. En ouvrant la porte d’entrée, il aperçut un jardin émaillé de roses ; les oiseaux chantaient autour des fenêtres, et les tilleuls du Luxembourg parfumaient le portique.

Cette maison était celle de Paul. Léon n’avait pas même vu l’habitation de son ami depuis qu’il avait traversé la Seine. Paul, sans lui faire un seul reproche, sans lui demander aucune explication, le promena dans tous les coins de sa maison, lui fit admirer le jardin, les fleurs, le salon, et le conduisit enfin dans un pavillon couvert de mousse, élégamment tapissé, et où l’on avait réuni tout ce qui peut faire le charme de l’intérieur : livres, tableaux, albums, vases chinois, précieuses futilités qui font partie du nécessaire pour les femmes et pour les poètes.

— Quelle ravissante habitation ! s’écriait Léon en examinant chaque détail. Que de goût et d’élégance ! Pour qui donc as-tu fait meubler cette adorable cellule ?…

— Pour toi, mon cher Léon, reprit Paul en lui serrant la main ; je savais bien, en voyant ton nouveau train de vie, que tu nous reviendrais tôt ou tard. Je t’ai fait préparer cette retraite ; tu y resteras deux ans, trois ans s’il le faut, occupé à travailler pour satisfaire tes créanciers que je me charge moi de recevoir ; tu n’auras plus à redouter ici les importunités, les poursuites, tu vivras avec nous. Mais permets-moi seulement, à moi qui n’ai jamais été que le plus humble des passereaux, de rappeler au plus poétique et au plus inconstant des ramiers, que :


Moineau en main vaut mieux que pigeon qui vole.
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