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Cent Proverbes/81

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H. Fournier Éditeur (p. 328-335).

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RIEN N’EST BON
COMME LE FRUIT DÉFENDU


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Le comte de G. a près de soixante ans, et sa femme n’en a pas vingt-cinq. Cette disproportion d’âge n’a nullement nui au bonheur du ménage, attendu que M. de G., en considérant sa femme comme sa fille, lui épargne autant que possible les remontrances et les gronderies qui marchent trop souvent à la suite des vieux maris.

Cependant, il est des cas où un époux même à cheveux blancs ne peut guère se dispenser d’adresser à sa femme quelques réprimandes. Comment souffrir, par exemple, qu’une femme jeune, riche, et qui n’a guère à s’occuper que de ses plaisirs, abandonne, par un pur caprice, des arts d’agrément qui doublent la beauté d’une jolie femme et rendent presque jolies celles qui n’ont qu’une figure médiocre ?

— Vous savez, Juliette, disait un jour à sa femme le comte de G., qu’en vous épousant j’ai reçu de vous la promesse que vous cultiveriez vos talents avec autant d’assiduité qu’autrefois. Vous avez une voix charmante, il est des morceaux que vous rendez mieux que des cantatrices de profession ; pourquoi votre piano reste-t-il fermé quelquefois des mois entiers ?

— Mon ami, j’ai depuis quelque temps la musique en horreur ; la vue seule de mon piano m’agace horriblement les nerfs.

— Sacrifions donc la musique ; mais la peinture, que vous a-t-elle fait ? Je me souviens que dans votre pension vous faisiez des bouquets de roses presque aussi bien que Redouté, et si vos aquarelles eussent été signées Decamps ou Delacroix, je suis persuadé que Susse les eût couvertes d’or. Cependant, votre boîte à couleurs reste fermée et votre king Charles est couché toute la journée sur votre palette.

— Est-ce ma faute, si tout ce que je fais en dessin ou en peinture me semble au-dessous du médiocre ? Si vous voulez, mon ami, ne pas me désoler, ne me forcez pas à reprendre ces pinceaux auxquels je voudrais n’avoir jamais touché de ma vie.

— Je me souviens aussi que, dans les premiers temps de notre mariage, vous paraissiez vous plaire à un exercice qui ne peut, je crois, qu’être utile à votre santé ; vous montiez à cheval, et tout le monde admirait votre grâce et votre dextérité. À présent, je suis obligé d’aller galoper seul au Bois, et j’ai la douleur de penser qu’il me faudra bientôt vendre Thecla, cette jument arabe que j’avais achetée pour vous et qui reste quelquefois huit jours sans sortir de son écurie.

— Que voulez-vous ? l’équitation me déplaît comme tout le reste : j’aime mieux demeurer oisive que de m’abandonner à des exercices qui ne sont plus des distractions pour moi. Exigez-vous donc que je chante, que je peigne ou que je monte à cheval avec une âme chargée d’ennuis et de tristesse ?

— Non, sans doute, ma chère Juliette, reprit M. de G. en souriant, et mon vœu le plus cher aujourd’hui, comme au premier jour de notre union, est qu’avant toutes choses vous ne subordonniez vos actions qu’à votre seule volonté.

Peu de jours après cet entretien, la comtesse de G. se sentit atteinte de vapeurs, de frissons et de maux de nerfs qui lui donnèrent quelques inquiétudes sur sa santé. À peine avait-elle commencé à se plaindre, que le célèbre docteur L., en qui le comte avait pleine confiance, était déjà à ses côtés et l’interrogeait avec anxiété sur le genre de malaise qu’elle éprouvait.

Quand elle eut achevé de dérouler aux yeux du docteur le chapitre de ses souffrances, celui-ci lui dit du ton grave d’un homme sérieusement inquiété :

— J’espère, Madame, que vous ne chantez jamais : je remarque que vous devez avoir le larynx très-susceptible, et la musique vocale aurait pour vous des conséquences fâcheuses.

— J’ai chanté autrefois, mais depuis longtemps j’ai mis de côté les cavatines et les duos. Mes instincts me disaient que je serais forcée tôt ou tard de renoncer au chant par raison de santé.

— Avez-vous également renoncé à la peinture ? — Entièrement.

— À merveille. La position courbée que cet art exige fatiguerait votre poitrine, et augmenterait bientôt cette langueur mélancolique où vous êtes habituellement plongée. Vous ne faites jamais d’exercices de corps ?

— Depuis une semaine, je ne quitte pas cette causeuse.

— C’est Hippocrate lui-même qui vous a inspirée ; avec une complexion aussi frêle que la vôtre, vous devez vous interdire tout ce qui vous imposerait du mouvement, de la fatigue. Ainsi, point de danse, point de valse, jamais d’équitation surtout ; suivez mes prescriptions à la lettre, et je puis vous garantir une prompte convalescence.

Le comte de G. prit congé du médecin en lui assurant qu’il n’avait pas à redouter la moindre infraction à son ordonnance, attendu que, par une coïncidence heureuse, elle se trouvait entièrement d’accord avec les goûts de la malade.

Le lendemain de cette consultation, M. de G. fut obligé de quitter Paris pour quelques jours. Il revint plus tôt qu’on n’aurait cru ; et comme il traversait la cour de l’hôtel, il fut étonné d’entendre au premier étage une voix énergique et vibrante qui chantait la grande cavatine de Norma : Cas diva.

Le comte monta aussitôt dans le boudoir où se tenait habituellement la comtesse, et fit semblant de ne point s’apercevoir que le piano était ouvert et que plusieurs morceaux étaient accumulés sur le pupitre.

— Est-ce que vous chantiez ? dit-il d’un ton d’indifférence en s’adressant à sa femme.

— Point du tout ; je regardais cette musique, mais des yeux seulement, sans chanter.

— Songez à la défense du médecin.

— Je ne l’ai point oubliée, et si jamais je chantais à l’avenir, ce serait si bas, si bas, qu’à moins d’avoir l’oreille contre mon piano, personne ne pourrait m’entendre.

M. de G. avait quelques affaires à terminer, il revenait de visiter une terre considérable qu’il avait dans la Brie : du moins, tel fut le prétexte qu’il donna à sa femme pour s’absenter. Mais, au lieu de sortir, il se retira dans son cabinet et prêta de nouveau l’oreille.

Au bout de quelques instants, l’air de Casta diva recommença de plus belle, puis le beau finale du premier acte Ah ! se tu sei la vittima, puis le duo entre Norma et Adalgisa. Après Norma vint Parisina, puis Semirarmide, puis Maria di Rohan ; tout le répertoire de mademoiselle Grisi y passa.

M. de G. sortit de son cabinet, enchanté de voir si bien réussir l’idée que lui avait suggérée son médecin.

Il descendit dans la cour et donna l’ordre de seller un cheval, ayant l’habitude de faire tous les jours une promenade d’une heure ou deux avant le dîner.

Il alla rejoindre la comtesse, et feignit d’avoir employé à conférer avec son notaire et des hommes d’affaires les trois heures qu’il venait de passer dans son cabinet, applaudissant mentalement les sons de sa charmante voix.

— Vous sortez ? lui dit-elle dès qu’elle le vit.

— Oui, ma chère Juliette, j’essaie aujourd’hui le cheval que m’a vendu sir John A. Je vais au Bois, mais avec ennui, avec tristesse ; l’idée d’être seul à la promenade gâte d’avance tout le plaisir que je pourrais avoir.

— Si je vous accompagnais ?

— Y pensez-vous ? Et le médecin ?

— Il n’en saura rien, il visite ses malades en ce moment et nous ne le rencontrerons certainement pas au bois de Boulogne.

— Non, ce serait compromettre votre santé, je ne consentirai jamais…

— Vous voulez donc que je meure de tristesse et de dépit. Autant vaut, ce me semble, mourir en me divertissant. D’ailleurs, le docteur m’a défendu de galoper, et je vous promets d’aller si doucement, si doucement, que je ne serai certainement pas plus fatiguée que si je restais dans mon fauteuil.

M. de G. se laissa vaincre, et fit seller la jument Thecla que la comtesse montait ordinairement. À peine avait-elle fait quelques pas, que sa figure depuis longtemps froide et attristée rayonnait de plaisir. Son mari lui avait recommandé de n’aller qu’au petit pas ; mais dès qu’elle fut dans l’avenue de Neuilly, elle se mit à galoper si bien que le comte avait peine à la suivre.

En rentrant, elle était animée, joyeuse ; son front était couvert de ces teintes de la santé qu’un exercice salutaire ramène sur les visages les plus pâles.

— Que dirait le docteur s’il vous voyait dans cet état ? dit M. de G. en rentrant.

— Il dirait, répondit-elle, que j’ai un peu enfreint son ordonnance. Mais que nous importe ? nous ne le verrons pas ; ne partons-nous pas demain pour la campagne ?

On était alors au commencement du printemps, et le comte de G. avait l’habitude à cette époque-là d’aller s’établir dans un magnifique château qu’il possédait dans les environs de Compiègne.

Madame de G. parut plus heureuse encore que de coutume de quitter Paris. Mais elle était installée au château depuis deux jours à peine, qu’elle avait déjà pris l’habitude de ne descendre de sa chambre que vers deux heures de l’après-midi. Chaque matin, le jardinier lui montait en cachette un bouquet de fleurs les plus belles et les plus variées. Le comte ne tarda pas à découvrir que sa femme employait toutes ses matinées à peindre ; il rendit des actions de grâces au docteur.

La fête de M. de G. se trouvait être à la fin du mois de juillet. La veille de cet anniversaire, il vit paraître devant lui madame de G., qui lui offrit d’un air embarrassé un magnifique album qu’elle venait d’achever. M. de G. se mit aussitôt à le parcourir, et quel fut son bonheur en remarquant qu’il était rempli de fleurs peintes avec un goût charmant !

— Vous allez me gronder, dit-elle ; j’ai voulu remplir cet album malgré les ordres du médecin.

— Non, ma chère Juliette, s’écria M. de G. en l’embrassant au front, car vous saurez que cette prétendue défense de mon ami L. n’était qu’une ruse de sa part destinée à vous rendre à vos anciens passe-temps. Il a pensé que vous y reviendriez de vous-même du jour où on vous les interdirait. Pardonnez-moi de grâce en faveur de cette vérité, qui s’applique si bien aux goûts des jeunes femmes, et souvent aussi, hélas ! à la position des vieux maris :

Rien n’est bon comme le fruit défendu.
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