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Cent Proverbes/85

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H. Fournier Éditeur (p. 345-354).

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MURAILLE BLANCHE
PAPIER DE FOU


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(La scène se passe à Lisbonne et dans ses environs.)


JOURNÉE PREMIÈRE.


— Le jardin de don Manrique d’Almeïda. —


Don Manrique, seul. — Dans quel temps vivons-nous, grand Dieu ! Jamais on n’a vu tant d’impôts et tant de supplices ! Non seulement le bas peuple, mais aussi la noblesse est appelée à porter le fardeau. Un roi cruel ne se contente plus de notre sang ; il a soif de nos trésors ; et me voilà forcé de dissimuler ma richesse, comme je cacherais un vice honteux. Glorieux ancêtres, me pardonnerez-vous ce mensonge nécessaire pour sauver l’héritage de ma famille ? Mais quel est ce bruit ?

(Entre don Alvar de Benavidès.)

— Oui êtes-vous ?

Don Alvar. — Un malheureux qui n’a d’espoir qu’en vous.

Don Manrique. — Est-il courtois de s’introduire chez les gens par-dessus les murailles ?

Don Alvar. — Pardonnez-moi, noble seigneur, j’étais poursuivi… Mais d’abord, personne ne nous écoute ?

Don Manrique. — Personne. Vous pouvez parler.

Don Alvar. — Vous savez quelle est la rigueur des édits portés contre le duel ; et vous savez aussi ce que veulent les lois de l’honneur. L’honneur est un diamant, mais un souffle peut le consumer ; un souffle, c’est-à-dire un mot, peut ternir son éclat, plus pur que celui du soleil. Or, jugez de ma disgrâce. Je rendais quelques soins à une noble dame, qu’il est inutile de nommer ; j’eus bientôt la joie d’être distingué par elle. Cependant j’avais un rival présomptueux dans sa conduite et téméraire dans ses paroles. Tout à l’heure, sur le port où nous étions tous deux dans un groupe d’officiers, cette dame vint à passer. Sa démarche gracieuse attirant tous les regards et lui gagnant tous les cœurs, un capitaine dit :

— Voilà une belle femme.

— À quoi mon rival ajouta :

— Le caractère est à l’avenant.

— Serait-elle cruelle ? demanda l’autre.

— Non, répliqua-t-il ; mais les belles manquent en général de jugement, et celleci, plus belle que les autres, s’est montrée aussi plus mal avisée. Alors moi, saisissant l’allusion :

— Personne, dis-je, n’a obtenu ses faveurs, parce que personne ne les mérite ; mais si quelqu’un les méritait, à coup sûr ce serait moi.

— Vous mentez, dit-il.

À peine mon rival eut-il prononcé ce démenti que mon épée rapide passa du fourreau dans sa poitrine. On n’eut pas le temps de m’arrêter. Le châtiment suivit l’insulte, comme la foudre suit l’éclair. Commis en public et à la face du jour, ce crime, si c’en est un, ne pouvait un seul instant rester ignoré. J’avais pris la fuite aussitôt après ce coup fatal ; mais déjà les alguazils couraient sur mes traces. Après plusieurs détours, épuisé de fatigue, j’allais me rendre à eux, lorsque, la muraille de votre jardin m’offrant un endroit propice à l’escalade, je m’y suis jeté sans réflexion. Maintenant, Seigneur, vous savez tout ; ma vie est en vos mains. Vous pouvez, si vous craignez d’attirer sur vous la colère du roi, livrer don Alvar de Benavidès à ses bourreaux.

Don Manrique. — Vous ne pensez pas que je le fasse, don Alvar, et si vous le pensiez, ce serait pour moi une mortelle injure. Comment s’appelait votre rival ?

Don Alvar. — Don Manuel de Souza ; c’est le fils aîné du gouverneur de Lisbonne.

Don Manrique. — Son père est puissant, et je crains pour vous sa colère ; mais nous essaierons de vous y dérober. Vous n’êtes pas le seul proscrit que j’aie depuis un an soustrait à la rigueur des lois. Venez, s’il vous plaît, par ici.

(Ils sortent.)


JOURNÉE DEUXIÈME
Chez dona Séraphine. —


Dona Séraphine. — Ainsi vous n’irez pas ce soir au sarao.

Don Manrique. — Vous y serez, astre de ma vie ?

Dona Séraphine. — Je n’y saurais manquer ; je l’ai promis à quelqu’un.

Don Manrique. — À quelqu’un ? malgré moi je tremble, et mon cœur souffre. À quelqu’un, dites-vous, dona Séraphine ? Et quelle est, s’il vous plaît, cette personne ?

Dona Séraphine. — Que vous importe ?… c’est mon secret.

Don Manrique. — Si je vous demande de me la nommer, me refuserez-vous donc, Séraphine ?

Dona Séraphine. — Me direz-vous, si je vous le demande, pourquoi vous n’allez pas ce soir au sarao ?

Don Manrique. — Je ne le puis sans manquer à l’honneur : c’est un secret qui n’est pas le mien.

Dona Séraphine. — À votre aise, Manrique ; ce n’est pas non plus mon secret que le nom de vos rivaux.

Don Manrique. — Vous l’avouez donc… Il serait vrai ?… Séraphine, je veux savoir le nom de cet homme.

Dona Séraphine. — Je veux, Manrique, savoir qui vous occupe cette nuit ?

Don Manrique. — Ô tyrannie sans bornes ! ô lâcheté d’un cœur esclave !… Eh bien ! sachez-le donc, despotique arbitre de mon sort. Ma nuit est consacrée à faire sortir de Lisbonne deux proscrits dont je veux sauver la vie. N’exigez pas que je les nomme ; non que je doute de vous, Madame, mais pour que ma conscience ne me reproche point une trop complète faiblesse. Qu’il vous suffise de savoir ceci : l’un de ces hommes a coupé l’unique branche d’un tronc illustre ; le second a porté ses regards sur un astre dont les rayons donnent la mort. Tous deux sont destinés à périr, si l’on sait que je leur ai donné asile. Et déjà, si je ne me trompe, le lieu de leur retraite est soupçonné. Vous le voyez, il faut qu’ils partent, et qu’ils partent sans retard.

Dona Séïuphine. — Je vois, mon noble cavalier, que vous êtes toujours le plus généreux des hommes.

Don Manrique. — Maintenant, Séraphine, à votre tour, dites-moi…

Dona Séraphine. — Je n’ai rien à vous dire, Manrique ; vous n’avez pas de rival, et je n’ai promis à personne d’aller au sarao. Dites un mot, je renonce à ce bal.

Don Manrique. — À Dieu ne plaise que j’exige un tel sacrifice ! Je le devrais pourtant… car vous m’avez fait bien du mal. Maintenant, ma belle idole, prouvez-moi que vous me regardez toujours comme votre futur époux en obéissant à mes ordres.

Dona Séraphine. — Parlez, ils seront exécutés.

Don Manrique. — Je veux d’abord qu’à ce bal vous soyez la plus belle.

Dona Séraphine. — Je ne désobéirai pas, si je le puis.

Don Manrique. — Je veux aussi que vous ayez la plus riche parure, et je vous ordonne, — écoutez bien ce mot, — je vous ordonne de placer sur votre front cet insigne de royauté.

Dona Séraphine. — Un diadème !… Quels magnifiques diamants ! Mais, Manrique, n’est-ce point une folie ? On dit partout, vous dites vous-même, que la fortune des Almeïda n’est plus ce qu’elle était jadis. Les terres que vous avez vendues, cette vie retirée que vous menez…

Don Manrique. — Rassurez-vous, Séraphine, l’étoile des Almeïda ne pâlit que pour un temps ; viennent des jours meilleurs, et vous verrez s’écarter les nuages dont elle s’entoure à présent. Jusqu’alors, n’ayez aucun scrupule à recevoir les présents dont j’ai tant de bonheur à vous combler. Et maintenant je pars. Adieu, ma reine et ma vie.

Dona Séraphine. — Adieu, mon amour et mon seigneur.


JOURNÉE TROISIÈME.
Un chemin dans une forêt. —


Don Luis De Souza. — Par ici, Garces : Tristan, par ici ! Carlos et Lisardo feront le guet dans l’autre hallier. Par Notre-Dame d’Atocha, ces hommes ne nous échapperont pas ! — Qu’on appelle le fiscal.

(Surviennent le fiscal et son escorte.)

Mes ordres sont-ils exécutés ?

Le Fiscal. — Toutes les issues de la forêt sont occupées à l’heure qu’il est. Les gardiens des ponts ont été avertis. Fussent-ils changés en lièvres, les fugitifs trouveraient fermées toutes les routes d’Espagne. Maintenant Votre Excellence daignera-t-elle me dire comment elle a su ?… Don Luis. — La chose est simple, Monsieur ; si vous aviez l’œil à tout, comme moi, les lois seraient mieux exécutées. Croiriez-vous bien qu’une couronne de diamants m’a mis sur la voie de tout ceci ? Cette couronne ornait le front de dona Séraphine Tellez. Lui voyant une parure si fort au-dessus de sa condition, je me mis en tête de savoir ce qui en était. Quelques louanges adroites, mêlées d’insinuations qu’elle devait avoir à cœur de repousser, me livrèrent bientôt ce secret… À propos, fiscal, je vous dénonce Almeïda comme un des plus riches gentilshommes du Portugal.

Le Fiscal. — Y pensez-vous, Monseigneur ? la ruine de cette famille…

Don Luis. — Est un conte forgé à plaisir pour éviter les confiscations et les taxes. Dès demain vous ferez fouiller la maison du marquis, et si vous n’y trouvez pas de quoi défrayer nos troupes pendant un mois, je consens à passer pour un visionnaire… Mais revenons : cet incident me fit remarquer l’absence du prodigue amoureux, et je m’étonnai qu’il ne vint pas jouir du triomphe de sa maîtresse. Mes questions d’ailleurs alarmèrent tellement dona Séraphine, que j’entrevis là dessous un mystère quelconque ; et, sans insister maladroitement, je m’arrangeai pour la faire interroger par quelques-unes de ses amies les plus intimes. À l’une, elle parla d’un homme qui avait « coupé l’unique branche d’un tronc illustre. » — Or, mon cousin, le fils unique du chef de ma maison avait été tué ce matin même, en duel, par don Alvar de Benavidès. Avec l’autre, il fut question d’un audacieux qui avait « porté ses regards sur un astre dont les rayons donnent la mort. » — Il ne fallait pas une rare pénétration pour deviner qu’il s’agissait de Fernand de Valor, l’imprudent amoureux de notre reine. Un demi-mot suffit au sage, et l’absence de don Manrique, la frayeur de dona Séraphine, les préoccupations qui la poursuivaient m’indiquèrent assez ce que j’avais à faire. Ce fut alors, que, sortant du sarao, je vous fis prévenir, pendant que par mon ordre on allait s’enquérir de don Manrique. Il était parti depuis un quart d’heure ; mais, grâce aux détours qu’il a dû faire pour éviter les chemins royaux, nous avions encore le temps de prendre l’avance. Je ne doute pas que nous ne mettions bientôt la main sur les deux criminels d’état, et sur leur imprudent complice… Pied à terre, Garcès, et l’oreille sur le sol N’entends-tu pas quelque bruit lointain ?

Le SOLDAT, après un silence. — J’entends au pied des rochers le trot des mules.

Don Luis. — À merveille !… préparez vos escopettes.


JOURNÉE QUATRIÈME.
Une prison de Lisbonne. —


Don Alvar. — Taisez-vous, Manrique. N’ajoutez pas le mensonge à la trahison.

Don Fernand. — Un Ahneïda, vendre ses hôtes ! Qui aurait pu s’y attendre ?

Don Manrique. — Nobles seigneurs, écoutez-moi : par tout ce qu’il y a de plus saint et de plus sacré au monde, je n’ai point fait ce dont vous m’accusez. Je vous ai gardé en bon et fidèle gentilhomme ; j’ai veillé sur vous, comme sur le trésor de ma maison. Une seule personne au monde savait que j’étais riche : une seule, que je vous avais recueillis chez moi.

Don Alvar. — Et cette personne…

Don Manrique. — Cette personne est la plus tendre, la plus loyale et la plus candide des femmes, celle que je devais épouser, une âme pure et droite comme il n’en fut jamais.

Don Alvar. — Et par elle nous allons périr.

Don Fernand. — Par elle, nous sommes livrés à nos bourreaux.

Don Alvar. — Son innocence même et sa simplicité nous ont perdus.

Don Fernand. — Sa loyauté nous coûte la vie.

Don Alvar. — Fiez-vous donc à la candeur d’une femme.

Don Fernand. — Celles-là qui ne vous trompent pas à dessein, vous trahissent sans le vouloir.

Don Alvar. — Dans un cœur de boue, nos secrets sont à la merci des serpents.

Don Fernand. — Dans une âme de cristal sans tache, ils sont à la merci des espions.

Don Luis, paraissant au fond du cachot. — Sans doute, sans doute ; mais pourquoi tant de belles métaphores ? Dites plutôt avec le proverbe :


Muraille blanche, papier de fou.


Et maintenant, Seigneurs, debout, s’il vous plaît ! Secouez vos chaînes, et saluons gracieusement la noble assemblée. Elle voudra bien, en faveur de ce beau dicton, excuser les fautes de l’auteur.


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