Cent Proverbes/95

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H. Fournier Éditeur (p. 383-389).
Grandville - Cent Proverbes, 1845 (page 387 crop).jpg


LA PELLE
NE DOIT PAS SE MOQUER DU FOURGON


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Je sentais que cette mission était délicate ; mais enfin je l’avais acceptée, et il fallait m’exécuter de bonne grâce. Je fis donc atteler, l’autre matin, et je commençai mon voyage dans le domaine de la critique.

Le début de ce voyage fut marqué par un accès d’impatience, lorsque, tiré tout à coup d’une distraction profonde, je m’aperçus que nous faisions fausse route. Mon cocher, que je dirigeais vers la rue de la Victoire, n’avait pas voulu paraître ignorer le gisement topographique de cette rue, et, du quartier de la Madeleine, m’avait déjà égaré jusqu’à la place de la Bourse.

Une explication s’ensuivit, que ma brusquerie rendit sans doute fort désagréable pour mon vieux Thibaut ; car il se renferma aussitôt dans cette stupidité obstinée qui est la dernière ressource des domestiques poussés à bout, l'ultima ratio de la servitude humiliée.

— Comment pouvais-je savoir, me demanda-t-il en ouvrant de grands yeux, que Monsieur voulait aller rue Chantereine ?

— Vous l’auriez su, nigaud, si vous saviez…

… J’allais ajouter : l’histoire de France, — pensant à Napoléon, à son retour d’Égypte et au 18 brumaire ; mais je me repris à temps pour ne pas lâcher la bévue qui, déjà commise dans mon esprit, errait au bord de mes lèvres :

— Si vous saviez, repris-je… tout ce que vous devez savoir.

Thibaut ne répliqua rien, tourna bride, et nous arrêtâmes bientôt devant la porte que j’avais désignée. Une fois là, au lieu d’ouvrir la portière de droite qui donnait sur le trottoir, j’ouvris celle de gauche, donnant sur la rue, et le résultat de cette fausse manœuvre fut assez déplorable. Un cabriolet, qui arrivait au grand trot derrière nous, vint donner en plein dans le battant poussé si mal à propos, et du choc, le mit en capilotade. Fort heureusement pour moi, je n’étais point encore sorti du coupé, ce qui m’épargna une assez triste aventure. En revanche, il fallut subir une bordée de reproches et d’injures que m’envoya le conduc teur du cabriolet en question, pour prévenir sans doute les plaintes qu’il redoutait de ma part. Il attestait les dieux et les hommes qu’il n’avait en rien violé les règles de son art, et démontrait aux passants, à grand renfort d’explications techniques, mon insigne et inqualifiable maladresse.

La destinée a ses retours. Lorsque cet Automédon malencontreux, la discussion épuisée, voulut reprendre sa route du même train qu’auparavant, son cheval vint à manquer des pieds de devant, et s’agenouilla brusquement sur le pavé. Le cocher fut lancé, comme une bombe, par-dessus sa bête, et s’il n’avait rencontré fort heureusement, à l’extrémité de sa périlleuse parabole, deux ou trois bottes de paille, placées là par une divinité favorable, il se fût infailliblement brisé les membres.

En le relevant, je ne résistai pas à la tentation de lui restituer la semonce qu’il m’adressait trois minutes auparavant, et je pérorai fort longuement sur l’imprudence qu’on met à ne pas fermer les crochets qui retiennent le tablier d’un cabriolet, quand on n’est pas sûr du cheval qui le mène.

Tandis que je développais ce texte avec une remarquable éloquence, je crus surprendre un sourire sur les lèvres de mon cocher, lequel, en ce moment, se livrait, je le soupçonne, à des rapprochements satiriques. Il lui semblait plaisant que j’eusse commis une grave étourderie, immédiatement après l’avoir si vertement tancé sur son ignorance, et qu’à mon tour, vivement repris par un orgueilleux censeur, j’eusse pu rendre à ce dernier, séance tenante, son aigre homélie.

Si je devinai juste en interprétant ainsi le sourire narquois de mon vieux Thibaut, c’est ce que mes lecteurs décideront dans leur sagesse. Quant à moi, sans m’en informer autrement, je montai chez le magistrat littéraire à qui j’allais rendre visite.

En attendant qu’il congédiât un visiteur matinal, qui, me dit-on, m’avait prévenu, son valet de chambre me remit un faix de journaux dont machinalement je rompis les bandes. L’un d’eux renfermait une critique des plus excessives, justement dirigée contre l’aristarque dont j’attendais le loisir. À propos d’un roman qu’il venait de mettre au jour, certain auteur rancunier, jadis fustigé par lui, s’évertuait à démontrer — la critique de nos jours est passablement envahissante — que mon ami n’avait ni invention, ni style, ni esprit, ni bon sens, ni cœur, ni conscience. Bref, l’attaque était de telle nature que je me promis bien de ne l’avoir jamais lue, et par un sentiment de charité irréfléchie, je la glissai lestement dans la poche de mon paletot.

Au même instant, l’aristarque apparut, dans toute la sérénité de sa puissance :

— Ah ! vous voilà, très-cher ! Je devine ce qui vous amène. Vous venez m’implorer pour vos Trois Tètes et pour leurs Proverbes… À merveille ; vous savez que je suis bon prince… Mais, entre nous, convenez que c’est là une plaisante idée… Des proverbes ?… qui se soucie maintenant de proverbes ?… Cent Proverbes… pourquoi cent Proverbes ? Cent et un, je ne dis pas… Et ces Trois Têtes… on dira qu’elles n’ont pas de l’esprit comme quatre… Quant à Grandville, à la bonne heure… Encore nos Athéniens se lassent-ils de ses succès, comme cet autre se lassait de la probité d’Aristide… Allons, soyons francs… Nous n’en dirons rien mais le livre est manqué… Les auteurs, gens d’esprit, prendront leur revanche… Embrassons-nous et qu’il n’en soit plus question… si ce n’est pour les accabler d’éloges…

Ce flux de paroles dédaigneuses ne m’avait pas laissé le temps de placer un seul mot. Tout à coup, vers la fin de la désobligeante apostrophe, il me vint une idée lumineuse : je tirai de ma poche la critique dont j’ai parlé ; puis, sans autre explication, je la plaçai sous les yeux de l’aristarque.

Dès les premières lignes, son visage changea d’expression : sa bouche souriait encore, il est vrai ; mais son regard démentait ce sourire sardonique, et, bien que décochés par une main malveillante, tous les traits de cette boutade injuste arrivaient droit à leur but. Il avait commencé par saluer d’un bravo désintéressé les épigrammes les plus mordantes, les plus amères attaques : mais peu à peu ce faux sang-froid disparut, et fut remplacé par un dépit plus sincère. Mon homme balbutia quelques plaintes inintelligibles contre l’injustice des hommes, la malveillance de parti pris, etc… mais s’apercevant qu’il frisait le ridicule :

— N’en parlons plus, s’écria-t-il, et revenons à vos Proverbes. Je vous promets de les lire…

— Vous ne les avez donc pas lus ?

— Non vraiment. Cela vous étonne ?

— Votre opinion si bien arrêtée me faisait croire…

— Ah bah !… Propos en l’air. Pures fadaises. N’y faites pas attention.

Bref, l’aristarque se montra tout à coup plus modeste et plus consolant. Je le quittai, très-certain qu’il apporterait à sa besogne beaucoup plus de modération et d’équité qu’il ne l’aurait fait sans la mortification imméritée qu’on lui avait infligée.

Le soir même, au théâtre de ***, on jouait un vaudeville de l’écrivain rancunier. Je le rencontrai sur le boulevard, tout rayonnant encore de sa malice du matin. Il jouissait de son triomphe, il chantait son article aux échos, il dansait en idée sur le corps de sa victime, avec une férocité de cannibale. On aurait perdu sa peine à lui prêcher en ce moment la concorde et la charité chrétienne : aussi me gardai-je bien de lui adresser le plus léger reproche.

Mais deux heures après, sur ce même boulevard, ce cannibale était devenu la plus douce brebis de l’univers. Il était tout oreilles à mes conseils, tout humilité devant mes reproches. Si je l’eusse exigé de lui, j’aurais obtenu telle amende honorable qu’il m’eût plu de prescrire… Le vaudeville nouveau venait d’être sifflé à plate couture.

Je me contentai d’un petit sermon, aussi indulgent que possible, dans lequel je m’efforçai de faire comprendre à l’auteur sifflé, combien, dans ce monde où chacun tombe à son tour, la morale évangélique est salutaire et bonne. À ce sujet je lui racontai les divers incidents de ma course du matin, tels à peu près qu’on vient de les lire.

Il sourit autant que son malheur lui permettait de sourire, et avec sa sagacité de littérateur à l’affût :

— Ne pensez-vous pas, me dit-il, que notre journée a pour moralité un de ces Proverbes dont vous parlez ?

— Bah ! m’écriai-je ; en ce cas, vous le ferez, n’est-il pas vrai ?

— Merci, répondit-il. Faites-le vous-même, donnez-lui pour titre :


La pelle ne doit pas se moquer du fourgon.


Et puissent tous vos lecteurs tenir compte de cette recommandation bénigne.

Son conseil me parut bon ; il a été mis à profit. Avis à toutes les pelles du royaume.

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