Cent ans d’indépendance - L’Amérique latine depuis 1810

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Cent ans d’indépendance - L’Amérique latine depuis 1810
Revue des Deux Mondes5e période, tome 58 (p. 419-445).
Cent ans d’indépendance – L’Amérique depuis 1810


Le 23 mai 1810, à Buenos-Ayres, une assemblée extraordinaire de notables habitans exigeait la démission de Cisneros, vice-roi récemment arrivé d’Espagne, et constituait une sorte de comité de salut public ; pour la première fois, dans l’histoire des colonies espagnoles d’Amérique, un pouvoir local se substitue à l’autorité métropolitaine, après l’avoir proclamée déchue. Dès 1809, Quito, qui revendique le titre de première née de l’indépendance, avait esquissé un mouvement d’émancipation, mais Jeux patriotes avaient payé de leur vie cet effort prématuré, et Buenos-Ayres, qui ne se borna pas à des intentions, a vraiment inauguré 1ère nouvelle ; c’est à bon droit qu’elle célèbre comme fête nationale l’anniversaire du 25 mai.

La Junta devant laquelle dut s’incliner Cisneros avait été convoquée par lui-même. La situation était grave, en effet, pour l’Espagne alors occupée par les troupes françaises ; le vice-roi représentait le gouvernement précaire des Cortès protestataires, qui se réclamaient encore de leur fidélité à la dynastie de Bourbon. Les coloniaux suivraient-ils la même bannière ? Il n’eût fallu sans doute, pour les y décider, qu’un peu de diplomatie et de complaisance, niais les Cortès n’étaient guère mieux instruites des réalités américaines que les ministres de Charles IV ; en échange du loyalisme qu’il réclamait d’eux, Cisneros ne pouvait offrir aux citoyens de Buenos-Ayres qu’une représentation dérisoire dans les assemblées métropolitaines, et pas même une retouche des pratiques administratives qui réservaient aux Espagnols nés tous les emplois coloniaux. Le succès de la Junta marque une revanche des créoles contre ces abus, contre la tutelle inintelligente et tracassière de la métropole ; il est vrai que, par esprit d’opposition, les colons de l’intérieur se gardèrent d’associer immédiatement leurs doléances à celles de Buenos-Ayres ; dès ce premier jour, le manque d’union retarde le triomphe décisif de la liberté.

L’année 1810 a vu, d’un bout à l’autre de l’Amérique, des incidens analogues à ceux de Buenos-Ayres. A Caracas, capitale de la vice-royauté de Nouvelle-Grenade, le Conseil municipal s’érige en gouvernement provisoire ; on ne laisse pas débarquer les agens du roi français, Joseph Bonaparte, mais on n’est pas plus sympathique à ceux des Cortès et, si l’on acclame Ferdinand VII, peut-être est-ce parce qu’on le sait réduit à l’impuissance. Au Chili, le général O’Higgins lève des troupes pour commencer la guérilla, et noue des intelligences, par-delà les Andes, avec les révolutionnaires argentins. Au Mexique, le curé Michel Hidalgo soulève les paysans et les Indiens ; ses bandes, parties de Guanajuato, menacent la capitale et plusieurs officiers des troupes régulières lui amènent leurs régimens. Ce sont partout lézardes et craquemens, qui annoncent la chute prochaine du vieil édifice hispanique. Quant au Brésil, possession portugaise, il est depuis deux ans le royaume de Portugal lui-même, puisque la famille de Bragance et toute l’aristocratie lusitanienne, fuyant devant les soldats de Junot, sont venues se fixer à Rio en mars 1808 ; cet exode même indique assez que, pour le Brésil aussi, nous touchons au terme de l’âge colonial. Qu’était donc, à ce moment critique de son histoire, l’Amérique latine ?


I

Le Brésil était resté longtemps une dépendance négligée du royaume de Portugal ; colonie tropicale, il vivait de cultures semblables à celles des Antilles, et, comme ces îles, ne connaissait du travail de la terre que celui des esclaves importés d’Afrique ; sa capitale fut Bahia jusqu’au milieu du XVIIIe siècle ; en 1762, le transfert du gouvernement général à Rio, qui comptait alors près de 30000 habitans, rapproche la colonisation des plateaux tempérés, où s’ouvrent ses plus belles chances d’avenir. Seuls encore des aventuriers, métis d’Européens et d’Indiens, se sont lancés dans l’intérieur ; petit à petit, ces Mamelucos forment des sociétés organisées ; à la fin du siècle, singulièrement développés et renforcés, ils revendiquent des droits civiques, se rassemblent à la voix d’orateurs et de poètes issus de leurs rangs ; mais la conjuration de 1792, dans le futur Etat de Minas Geraes, est vite étouffée ; José da Silva Xavier, dit Tiradentes, est pendu sur l’emplacement de sa maison rasée.

L’Espagne, au commencement du XVIIIe siècle, possédait en Amérique quatre vice-royautés, Mexique, Nouvelle-Grenade, Pérou et Buenos-Ayres, et huit capitaineries générales qui s’étendaient du Chili à Cuba et à la Floride ; nominalement, l’empire espagnol touchait aux limites occidentales du Canada d’aujourd’hui, et n’avait d’autre frontière au Sud que celle même du continent américain, la mer Australe. L’Espagne commandait le passage entre les deux Océans par l’Amérique Centrale et, souvenir des premières découvertes, ne communiqua longtemps avec le Pérou, le Chili, voire avec l’estuaire de la Plata, que par l’isthme de Panama et la côte du Pacifique ; jusqu’en 1776, Buenos-Ayres ne fut pas une vice-royauté distincte ; cette colonie, qui n’avait pas d’or, n’intéres9ait pas le gouvernement de Madrid : il en laissait l’accès libre à des fils de Maures ou de Juifs, persécutés ailleurs. En revanche, la nomenclature géographique rappelle les titres de navigateurs espagnols à la découverte des côtes de la Californie et de la Colombie britannique actuelle : los Angeles, San Francisco, le rio Sacramento, le détroit Juan de Fuca.

Ce vaste domaine demeurait espagnol, mais parce que, ni de l’intérieur ni du dehors, aucune puissance politique ne s’attaquait au régime établi ; la couronne était représentée par une administration routinière, campée encore après trois siècles. Or, sous ce décor gouvernemental médiocre, la race espagnole a fondé quelque chose de durable ; cette œuvre lui confère d’incontestables droits d’auteur sur la fortune aujourd’hui grandissante des nations latines d’Amérique. Si raide qu’elle fût, importée de toutes pièces de la métropole, l’administration royale avait dû s’assouplir aux exigences géographiques du nouveau continent : le monde des Antilles, du littoral du golfe du Mexique (et aussi du Brésil septentrional) était plus cosmopolite que celui du Mexique intérieur ou du Pérou ; région des alizés, de la canne à sucre, des esclaves noirs, ouverte aux flottes des puissances atlantiques, la première rencontrée en arrivant d’Europe, elle était vouée aux rivalités de la concurrence commerciale, aux surprises des flibustiers. L’Espagne ne s’en est guère préoccupée qu’au XIXe siècle, après l’émancipation de ses colonies continentales ; mais elle n’a pas su longtemps y conserver une prépondérance que les épreuves antérieures n’avaient pas suffisamment affinée.

Le Mexique, au Nord, le Pérou, plus bas, étaient les centres de l’empire colonial espagnol ; ces plateaux, où l’altitude compense la latitude, convenaient à la résidence des Européens, beaucoup plutôt que les plages du littoral Atlantique ; si peu encouragée que fût l’immigration, une société créole s’y est de bonne heure développée et même une société de métis, croisés d’Espagnols et d’indigènes, qui forment aujourd’hui le fond de la population. Les vice-royautés de Mexico et de Lima étaient les plus recherchées, parce qu’elles s’étendaient sur des districts miniers, fournisseurs d’or et d’argent pour la flotte annuelle des galions ; c’étaient celles où le besoin de main-d’œuvre avait déterminé les Espagnols, après les barbaries de la conquête, à instituer une sorte de recrutement minier, point trop exigeant, parmi les indigènes. Quant au Chili et à la Plata, on les considérait comme des marches lointaines, abandonnées à l’ardeur aventureuse des pionniers, ou bien au zèle apostolique des missionnaires. Nul ne s’avisait alors que ces pays tempérés, où l’Européen ne se sent pas étranger, étaient particulièrement propices à l’essor de nouvelles nationalités.

Les vice-rois gouvernaient, en fait, sans aucun contrôle ; le Conseil des Indes, siégeant dans la métropole, n’exerçait de pouvoir réel que lorsqu’il fallait préparer des lois, telle, en 1680 ; la Recopilación qui est un code de politique indigène ; mais l’application restait subordonnée à l’arbitraire des directions locales. La justice était rendue, dans des audiencias, par des magistrats nés en Espagne, et presque toujours ignorans des coutumes coloniales. On cite des gouverneurs qui furent des hommes remarquables, désintéressés, tout dévoués au bien public : le drainage de la plaine de Mexico, terminé seulement en 1900, fut commencé, en 1607, par un fonctionnaire espagnol, l’ingénieur Enrico Martin ; le vice-roi de Mexico Revillagigedo, en 1790, donna le signal des fouilles archéologiques qui ont fait depuis du Mexique une sorte d’Egypte américaine. Vertiz fît dresser un recensement sérieux de Buenos-Ayres (1778), et divisa sagement la ville en districts, pour la police et la voirie. Mais ce sont là des exceptions personnelles ; jamais un de ces vice-rois bienfaisans n’a fondé une tradition.

En face des fonctionnaires civils, le clergé disposait d’une autorité compacte, et s’était assuré la possession de biens fonciers vraiment démesurés. A plusieurs reprises, si catholiques que fussent les rois d’Espagne, ils furent obligés d’atténuer ces exagérations ; au Chili, les disputes de préséance sont continuelles entre les gouverneurs et les évêques, cependant que les Jésuites fondent des colonies armées, dès le milieu du XVIIe siècle, sur la frontière du pays araucan. A Buenos-Ayres, l’évêque Bernardino de Gardeñas conteste aux Jésuites le droit de s’avancer vers le Paraguay, où ils installent leurs célèbres Réductions ; plus tard, Vertiz soutient contre l’austérité de certains prêtres la liberté de la danse et du théâtre, tel jadis, dans le Canada français, le gouverneur Frontenac luttant pour Tartuffe. Aussi bien, dans la société coloniale où les distractions étaient rares, le culte était-il plus populaire que la religion elle-même n’était strictement suivie, et le clergé, surtout le clergé des moines, n’était véritablement souverain que dans les pays de missions ; il en défendait jalousement l’accès aux « laïques. »

Ceux-ci n’avaient, dans la pratique, aucune part au gouvernement. A l’origine, l’esprit égalitaire du moyen âge espagnol avait passé l’Atlantique avec Colomb, Cortez et Pizarre ; tous les conquistadores, en créant des villes, les dotèrent d’une assemblée municipale ou cabildo, contrepoids utile à la tyrannie de chefs trop indépendans. Mais la monarchie de Charles-Quint, celle qui, en 1521, écrasa les Comuneros de Castille, a tout centralisé, tout nivelé en Amérique aussi bien que dans la péninsule : là où les cabildos ont survécu, les places en étaient données d’office, ou vendues aux enchères, si bien qu’à Buenos-Ayres au XVIIIe siècle, on ne trouvait plus que des comparses pour y figurer ; le premier cabildo qui ait fait acte d’initiative, en Argentine, est celui de 1810, qui déposa Cisneros. L’asservissement économique ne le cédait pas à la sujétion administrative : les Mexicains ne pouvaient planter de la vigne, par égard pour les paysans de la métropole ; toutes manufactures étaient interdites. Le commerce appartenait à quelques maisons privilégiées de Mexico, de Lima d’une part, de Séville, Cadix et Barcelone, de l’autre ; jamais les colonies n’étaient intégralement fournies de ce qui leur eût été nécessaire ; de la sorte, la demande était toujours active, et les prix restaient hauts. La contrebande était le seul remède à ces excès ; les coloniaux se réjouissaient lorsque l’Espagne était engagée dans une guerre, parce que ses croisières n’inquiétaient guère alors le commerce prohibé.

Quelle pouvait être la valeur, politique ou économique, de sociétés ainsi tenues en tutelle ? Evidemment très faible ; la métropole elle-même ne tirait aucun profit réel de la possession de cet immense empire, « sur lequel le soleil ne se couchait point. » Elle n’attachait d’importance qu’à l’exploitation des mines ; mais l’or et l’argent ne faisaient que traverser son territoire, attirés par tes pays manufacturiers. Tout le régime de ses relations coloniales était subordonné à la production des métaux précieux et à leur transport eu Europe ; le commerce régulier de toute l’Amérique espagnole, au XVIIIe siècle, ne dépassait pas 25 ou 26 000 tonneaux, à peine le chargement de cinq paquebots modernes de taille moyenne. Ces transactions n’intéressaient qu’un petit nombre de résidens coloniaux et laissaient tous les autres indifférens à la métropole, sauf pour frauder plus ou moins ouvertement ses lois. Dans l’Amérique hispanisée, des villes sont éparses, où se concentre la vie officielle et ce qui en dépend de vie mondaine ; le gouvernement a organisé, tant bien que mal, le travail des indigènes dans les mines, il borne là son ambition, ne se proposant ni d’aménager le sol, ni d’instruire les hommes ; il voudrait maintenir, dans toute leur rigueur, les compartimens sociaux qu’il a inventés, comprenant que cette armature fragile et toute superficielle est, en somme, son seul point d’appui. La division civile, le morcellement des classes, tel fut, dans l’histoire américaine, le mot d’ordre opiniâtre et malheureux de l’administration espagnole.

Il n’est pas vraisemblable que le nombre des Espagnols passés en Amérique, de la découverte à l’émancipation, ait jamais été considérable ; lors de son second voyage, Colomb emmenait avec lui environ quinze cents hommes, répartis entre trois vaisseaux et quatorze caravelles (1493), la plus grande flotte dont il ait jamais disposé. Cortez conquit le Mexique avec moins de mille compagnons espagnols et, lorsque Pizarre descendit au Pérou, il était à la tête de cent quatre-vingts Européens. Au commencement du XIXe siècle, le départ de la famille de Bragance pour le Brésil, avec huit mille Portugais, mobilisa seize vaisseaux de guerre et plusieurs bâtimens marchands ; beaucoup de ces immigrans, plus ou moins volontaires, sont demeurés en Amérique, où jamais encore pareil contingent n’avait débarqué d’un seul coup ; si Ton songe aux effectifs que réclame le peuplement, il est clair que même ces afflux exceptionnels n’étaient que de « petits paquets. » Espagnols et Portugais n’ont constitué, dans l’Amérique, que quelques groupes ; Lima, au milieu du XVIIIe siècle, ne comptait que 18000 blancs ; Mexico, en 1790, avait 50 000 créoles à côté de 23 000 Espagnols nés ; dans les campagnes, il eût été difficile de rencontrer des métropolitains de pur sang européen.

Aussi cette minorité, qui se considérait comme une élite, tenait-elle obstinément à ses privilèges. Les hauts fonctionnaires touchaient de forts appointemens, grossis par des supplémens traditionnels, sinon légaux, et ne s’attachaient pas au pays ; il leur était défendu de s’y marier : en 1605, l’un des gouverneurs du Chili, Rivera, fut déplacé pour avoir épousé une créole. Le clergé veillait à l’observation de ces prescriptions surannées ; relevant directement du Roi, riche des dîmes qu’il percevait et du revenu de ses immeubles, il exerçait son contrôle sur les livres et sur l’enseignement et, s’il a compté dans ses rangs des prêtres charitables et des explorateurs avisés, on doit avouer qu’il n’a jamais rien fait pour encourager l’instruction, ni surtout pour pousser à la concorde civique entre les divers élémens de la société coloniale. « Apprenez à lire, à écrire et à réciter vos prières, disait un Père à des élèves créoles ; c’est là tout ce qu’un Américain doit savoir. » Et comme, malgré tout, les créoles ne s’en tenaient pas là, comme ils réclamaient de plus en plus vivement contre les exclusions dont ils étaient frappés, c’étaient des luttes perpétuelles entre eux et leurs tuteurs.

Les métis étaient encore plus suspects aux blancs ; cependant cette division était surtout marquée dans les colonies qui pratiquaient le travail servile, par des noirs d’Afrique. Le « préjugé de couleur » n’existait pas contre les Indiens et les sang-mêlé d’Indiens et d’Européens, soit que les Indiens, réfractaires à l’esclavage, aient souvent fait figure d’alliés ou d’adversaires respectables à côté des Européens, soit que la moindre différence des physiologies ait fait tolérer les unions des blancs plus volontiers avec les Indiens qu’avec les nègres. Mais, entre les anciens habitans et les nouveaux maîtres, le clergé s’efforçait d’élever des barrières infranchissables. Les Jésuites ont certainement fait beaucoup pour conserver la race des Guaranis ; ils avaient, dans leurs Réductions du Paraguay, trouvé le secret d’amener ces indigènes au travail de la terre ; nous ne discuterons pas ici sur les avantages matériels, commerciaux, que cette direction des Guaranis assurait à l’ordre de Saint-Ignace ; reconnaissons que, les Jésuites expulsés, personne n’a su les remplacer comme éducateurs de ces indigènes ; tant qu’ils avaient été les maîtres, leur zèle s’employait surtout à détourner de leurs catéchumènes les gauchos de la Pampa argentine, et les bandeirantes du Brésil méridional ; ils se refusaient aussi à les placer sous l’obédience de l’évêque de Buenos-Ayres.

Et pourtant, si morcelée que fût cette société coloniale, entre des élémens rivaux, entre des coteries assidûment avivées, un mouvement irrésistible de fusion, d’amalgame, préparait obscurément l’avenir des nationalités futures. On a beaucoup reproché aux Espagnols d’avoir détruit des races ; il serait plus juste de prétendre qu’ils en ont transformé plusieurs et que, sauf dans les premières années de la conquête, ils ne pratiquèrent jamais la politique d’extermination, qui fut celle des pionniers anglo-saxons, en Australie et dans l’Amérique du Nord. La religion des Aztèques, qu’abolit la conquête de Cortez, était extrêmement sanguinaire ; celle qui a dressé, sur les ruines du temple de Montézuma, la cathédrale de Mexico, n’a jamais, malgré les cruautés de l’Inquisition, érigé en rite familier les sacrifices humains. Il vaudrait la peine, mais ce n’est pas le sujet du présent article, d’étudier de près le régime des encomiendas ou assignations d’indigènes et celui de la mita, ou corvée d’exploitation des mines ; on corrigerait alors des exagérations qui reposent évidemment sur une critique insuffisante des faits et des textes. Ni l’immigration, ni l’accroissement végétatif de la population n’expliqueraient que l’Amérique méridionale ait compté, vers 1810, plus de dix millions d’habitans, si les natifs avaient été systématiquement détruits.

L’administration espagnole a ainsi légué à l’avenir un moule latin fortement cimenté ; par elle-même, elle fut peu de chose, mais elle n’a pas empêché un puissant travail en sous-œuvre dont nous devinons aujourd’hui les fondations ; l’Amérique Latine nous en fait voir les assises supérieures, montant vaillamment à l’air libre. Les mariages mixtes, entre Européens et femmes indigènes, furent de pratique constante dès l’époque de la conquête : Pizarre, Valdivia eurent des enfans d’Indiennes ; au XVIIIe siècle, les chefs Paulistes se vantaient de descendre du Portugais Joaó Ramalho et de la fille du cacique Tibiriça. Les sociétés qui apparaissent de nos jours les plus résistantes, les mieux trempées pour la lutte vitale, sont celles où l’union s’est, de bonne heure, faite plus intime entre natifs et immigrans ; le Chilien doit à ses ancêtres araucans quelque chose de sa vigueur réfléchie, l’Argentin tient du gaucho le sens de l’existence active à travers la Pampa, le Brésilien puise dans des hérédités paulistes certaines de ses qualités de défricheur et de pionnier. Mais, et c’est là le fait capital, tous ces atavismes américains sont latinisés ; ils l’étaient déjà, largement, au début du XIXe siècle, ils le sont plus profondément, plus décidément aujourd’hui, après l’épreuve de cent ans d’émancipation et de contacts avec des étrangers non latins, qui ne les ont pas adultérés.

Déjà donc, un peu avant la Révolution française, s’estompaient là-bas des races, sinon encore des nations ; La contrebande avait ouvert à quelques négocians, plus hardis ou plus heureux, des relations avec le dehors ; il s’était fait des fortunes, là surtout où l’administration métropolitaine atténuait ses tracasseries, au Brésil, à Buenos-Ayres. Un marchand de cette dernière ville, enrichi par le commerce interlope, Juan de Narbona, donnait, en 1717, 20 000 piastres pour la fondation d’un couvent de Récollets. De la Plata, l’esprit libéral montait peu à peu jusqu’au Pérou, colonie plus vieille, où les traditions monarchistes avaient plus de force ; il pénétrait dans le clergé ; le chanoine Maziel, que Vertiz mit à la tête de la jeune Université de Buenos-Ayres, demandait, dès 1772, la liberté de l’enseignement ; on comptait alors plus de 200 étudians dans cette capitale, d’autres groupes s’étaient réunis à Cordoba, dans le centre argentin, au Chili, au Pérou, au Mexique. Les savans qui dirigeaient leurs recherches surlo continent Sud-Américain n’étaient pas tous des étrangers, comme La Condamine ou Alexandre de Humboldt ; Juan de la Piedra, les frères Viedma exploraient les côtes de Patagonie, Azara parcourait les pays du moyen Parana, membre d’une commission de délimitation entre les domaines espagnol et portugais ; en 1760, les Jésuites avaient publié une carte du Paraguay.

Tous ces indices concordent ; le régime espagnol et portugais, tel qu’il a végété pendant plus de trois cents ans, est devenu un anachronisme. Les inégalités sociales et politiques blessent des sujets en passe de devenir des citoyens. Créoles, métis, indigènes se plaignent de toutes parts qu’il y ait incompatibilité entre ces institutions surannées et des libertés dont ils réclament la jouissance, avant même d’avoir formulé leurs droits. Un vice-roi même, Bernardo Galvez, préparait la sécession du Mexique, lorsqu’il meurt prématurément (1786). Le cacique Codorcanqui, descendant des Incas, fait pendre un jour un employé du fisc qui avait imposé trop lourdement des tribus indigènes ; il périt dans les supplices (1740), mais sa mort est le signal d’une guerre atroce, qui rapproche pour quelques années les créoles des Espagnols nés. A Ouro Preto, capitale de Minas Geraes, les habitans refusent de payer les taxes que des favoris de la Cour, concessionnaires des mines de diamant, prétendent exiger d’eux. L’expulsion des Jésuites (1767), qui bouleversa les seules institutions de politique indigène ayant jusque-là montré quelque vitalité, est une satisfaction donnée aux Paulistes en même temps qu’à l’esprit philosophique des « despotes éclairés. »

Charles III appartient à la série des princes réformateurs qu’animent, une trentaine d’années avant la Révolution, les idées de Voltaire et de l’Encyclopédie. Il a compris tout ce qu’il y a de vermoulu, de dangereux par conséquent, dans l’administration coloniale de l’Amérique espagnole : il dédouble le pouvoir des vice-rois, en plaçant auprès d’eux des intendans, chargés des services de finances, de police et de contrôle des groupemens locaux ; il fait tracer des routes, ouvrir des collèges, développe l’élevage et les plantations ; il inaugure un service postal entre l’Espagne, Cuba, le Mexique et Buenos-Ayres ; il autorise petit à petit tous les Espagnols, par tous les ports d’Espagne, à faire du commerce avec l’Amérique ; innovation plus hardie encore, il permet aux Américains de commercer librement entre eux. Le ministre portugais Pombal, moins bien inspiré, déclare l’égalité civile des indigènes du Brésil et des blancs, générosité prématurée, qui demeure toute théorique ; pour briser un prétendu monopole commercial des Jésuites, il fonde dans le Nord du Brésil deux compagnies à privilège, dont l’existence est courte ; ses réformes ont certainement moins valu que ses intentions ; mais lui aussi, comme Charles III, était persuadé qu’il fallait innover, si l’on voulait sauver les domaines américains des monarchies d’Europe : tous deux arrivent trop tard.


II

Les dernières années du XVIIIe siècle sont vraiment dramatiques : les Etats-Unis s’affranchissent de l’Angleterre et Washington fonde la première république américaine ; la Révolution française renverse la plus vieille dynastie de l’Europe, ébranle tous les trônes autour d’elle et se mue en une irrésistible dictature militaire ; l’Amérique latine était prête à répéter les échos de ce fracas de guerre et d’émancipation. Elle est, pendant la Révolution française, surprise par la tyrannie maladroite du gouvernement de Charles IV ; sous ce prince dont l’autorité n’est pas mieux établie sur ses ministres que sur sa propre famille, les innovations libérales de Charles III sont répudiées ; la métropole refuse d’ouvrir, pour les Indiens, des écoles élémentaires, pour les créoles, quelques universités et une école navale ; l’évêque de Santa-Fé déchire qu’à tous ces sujets de la Couronne, le christianisme seul suffit. Les Cortès de Cadix, pendant l’occupation française de l’Espagne, ne comprennent pas, mieux que Charles IV, les aspirations coloniales, et quant à Joseph Bonaparte, dont l’entourage afrancesado eût montré sûrement plus d’intelligence, il n’eut pas le loisir de s’occuper de l’Amérique, sinon pour y députer quelques fonctionnaires qui ne furent même pas acceptés par les habitans.

Les Américains furent donc, dès lors, livrés à eux-mêmes et le gouvernement espagnol ne les avait nullement préparés à faire, immédiatement, un usage judicieux de leur liberté. Les hommes qui ont pris, parmi eux, la direction du mouvement de l’indépendance, avaient tous reçu une instruction européenne : originaires d’Amérique, ils étaient venus chercher de l’autre côté de l’Atlantique ce que le régime colonial n’était pas capable de leur offrir, des maîtres intellectuels, des livres et aussi des banquiers. Simon Bolivar, né à Caracas en 1783, était issu d’une famille de riches propriétaires ; suivant la coutume ordinaire dans ces milieux, il fut envoyé à Madrid pour compléter son éducation ; marié avant vingt ans, il était revenu à Caracas pour gérer les domaines patrimoniaux, lorsque la perte de sa jeune femme, enlevée par la fièvre jaune, le lança, par besoin presque fou de diversion, d’abord, dans l’ardeur des luttes politiques où il devait user sa vie ; il voyagea aux Etats-Unis, en Angleterre, en Italie, en France ; il eut maille à partir avec la police napoléonienne, car il s’exprimait librement sur le fait du régime impérial, se réclamant de la Révolution. Au cours de ses tournéesj il ne cessait de parler de l’émancipation américaine et, quand il rentra enfin au Venezuela (1811), il ramenait un de ses compatriotes, le vieux général Miranda, qui avait servi sous Dumouriez. Simon Bolivar était, d’instinct et de culture, un organisateur ; mais ses compatriotes, dont l’enfance et la jeunesse n’avaient pas été formées sous les mêmes disciplines, n’étaient pas capables encore de se laisser longtemps guider par lui.

José de San Martin, le libérateur du Chili et du Pérou, était lui aussi un créole, né dans le territoire argentin des missions, non loin d’une ancienne Réduction des Jésuites. Sa carrière, moins les tristesses intimes, ressemble à celle de Bolivar ; il fit ses études à Madrid, au collège des Nobles et, sorti avec le grade d’officier, il prit part à la campagne loyaliste contre les armées de Napoléon ; il assistait à la capitulation de Dupont à Baylen (20 juillet 1808) et passait peu après à Buenos-Ayres. Là, pour donner une armée à la révolution, qui déjà grondait, il fit œuvre de méthode et de patience en formant le fameux régiment des grenadiers à cheval, c’est-à-dire la première troupe régulière qui ait été levée et entretenue en Argentine. Au Mexique, on en dirait autant des débuts du colonel Iturbide, Basque d’origine, créole de naissance, et l’on ne peut se défendre de rappeler que George Washington lui-même n’avait jugé jadis son succès assuré que lorsque des bataillons de France étaient venus associer leur force hiérarchisée à la fougue mal réglée des miliciens d’Amérique.

Ainsi tous les fondateurs de la liberté avaient passé par l’Europe ; leurs triomphes ne furent pas décisifs dès les premiers jours, mais du moins ont-ils tracé les voies du progrès à venir. Au contraire, les chefs qui se sont inspirés de passions locales, qui s’appuyèrent seulement sur des élémens indigènes, ont fait œuvre essentiellement éphémère ; leurs exploits ont nettement le caractère d’accidens : au Venezuela, Boves promena, de parti en parti, ses terribles llaneros, pasteurs indiens et métis, qu’il lançait au pillage plutôt qu’à la guerre, en parvenu qui avait naguère fait métier de pirate, puis d’épicier. Au Mexique, le curé Michel Hidalgo se perdit parce qu’il s’entoura seulement d’Indiens, dont les cruautés révoltèrent même les créoles gagnés à la cause de l’indépendance. Mais comment des hommes ignorans, n’ayant jamais connu sans doute du régime espagnol qu’un collecteur d’impôts ou un moine prêcheur, auraient-ils mis des idées plus larges au service de passions moins localisées ?

La guérilla de ces francs-tireurs ne devait pas d’ailleurs ruiner l’administration coloniale espagnole moins sûrement que la guerre proprement dite, menée par les libérateurs instruits ; cette administration était extérieure au pays, une simple poussée la renverserait, sans grands efforts. Après le rétablissement de Ferdinand VII en Espagne (1813), les troupes royalistes ont repris l’avantage, particulièrement au Mexique et au Pérou, mais pour quelques mois seulement ; Ferdinand VII, que Napoléon qualifiait, sans indulgence et sans erreur, « très faux, très bête et très méchant, » était de ces hommes auxquels la vie n’apprend rien ; féru de « restaurer, » en Amérique aussi bien qu’en Espagne, il ne méritait même pas les succès temporaires que lui valurent, sur la désunion des coloniaux, la vaillance et la réelle habileté tactique de quelques généraux. A partir de 1817, l’autorité métropolitaine est en recul partout, et cette fois sans espoir de revanche ; le Chili est évacué au lendemain de la bataille de Maypu (5 avril 1818), les vice-royautés du Nord sont entièrement occupées par les patriotes en 1821 ; Victoria organise en 1824 la République mexicaine ; en 1826, Callao, port de Lima, tombe aux mains des républicains et les derniers soldats espagnols repartent pour l’Europe.

Victoire, assurément, mais qui n’avait abattu que le frêle édifice de l’administration espagnole ; elle laissait apparaître le chaos profond de sociétés en enfance, hispanisées assez solidement pour n’évoluer plus que dans un cadre latin, mais sans unités nationales, sans institutions politiques, débarrassées d’une tutelle qui n’avait pas su prévoir leur majorité, mais plus gênées peut-être de se réveiller sans tuteurs qu’habiles à profiter de leur émancipation. On vit alors des Etats reconnus diplomatiquement avant même d’exister autrement que par une fiction de pure complaisance ; l’Angleterre et les Etats-Unis étaient les premières puissances intéressées à la destruction du régime espagnol, puisque leur commerce maritime bénéficierait sans délai, et encore sans concurrens, du retrait des anciennes prohibitions douanières ; de là leur empressement à encourager ces « insurgés. » L’amiral Cochrane transporte des troupes américaines du Chili au Pérou ; plus tard, lorsque le Brésil se sépare du Portugal, tout en demeurant un Empire de la maison de Bragance (1822), il facilite cette sécession et devient commandant de la Hotte impériale. Rivadavia obtient, dès 1823, la reconnaissance par l’Angleterre et les Etats-Unis de la « République des Provinces-Unies de la Plata, » alors qu’il n’a pu mettre d’accord Buenos-Ayres et les capitales de l’intérieur. En 1822, les Etats-Unis accueillent la déclaration d’indépendance de la République Colombienne et cependant Bolivar, retenu au Pérou, va en revenir quelques mois plus tard pour imposer par la dictature une constitution autour de laquelle on se bat.

Partout, en somme, le morcellement et l’anarchie : aussitôt que le régime espagnol s’est effacé, les divisions sociales qu’il avait exaspérées s’épanouissent et paralysent l’énergie plus politique de quelques hommes supérieurs. Il n’y a alors, en Amérique latine, aucun principe national autour duquel des Etats puissent s’agréger ; les vice-royautés d’antan étaient bien modelées sur les traits essentiels de la géographie, et c’est pourquoi petit à petit elles se transformeront en nations modernes ; mais, au lendemain de la crise de l’indépendance, ce ne sont plus que des cadres vides. Du dehors, aucune intervention persévérante ne jettera non plus, sur la terre sud-américaine, la semence de la vie politique moderne ; seul le Brésil, par la transition de l’Empire des Bragance, double plusieurs étapes ; partout ailleurs, il s’accomplit un travail spontané, tout intérieur et qui n’est pas entièrement achevé aujourd’hui, après cent ans passés ; il y a là certainement un des phénomènes les plus attachans de l’humanité contemporaine.

Pendant des années, les anciennes colonies espagnoles d’Amérique vont être ballottées, au hasard des succès rivaux de chefs sans envergure ; elles seront la proie des agitateurs provinciaux, des caudillos, tandis que les hommes vraiment éminens, les Bolivar, les San Martin, finiront méconnus, dans le découragement ou dans l’exil. Chassé du Venezuela, puis de la Nouvelle-Grenade par le général espagnol Morillo, Bolivar s’était réfugié dans l’île d’Haïti ; là, des commerçans hollandais lui fournissent des fonds pour l’équipement d’une escadre et beaucoup de volontaires anglais se groupent autour de lui. La flotte espagnole, dispersée devant l’île Margarita, ne peut s’opposer au débarquement des patriotes (mai 1816) ; l’année suivante, un Congrès national est réuni qui, parmi des négociations confuses, des marchandages, des intrigues où plus d’une fois Bolivar est près de perdre patience, finit par proclamer l’indépendance du Venezuela (1819). En 1820, la République Colombienne est constituée par l’union du Venezuela, de la Nouvelle-Grenade, et de l’Equateur ; mais le nouvel Etat, victime de coteries centrifuges, se dissoudra dès 1831.

Au Pérou, l’administration espagnole, mieux organisée, résista plus longtemps ; San Martin, qui avait refusé le pouvoir suprême dans le Chili émancipé, se laisse gagner par l’ambition de fonder un empire péruvien ; il ne réussit qu’à surexciter des jalousies rivales, et les Espagnols rentrent dans Lima (1822), tandis que lui-même part pour l’Europe, qu’il ne quittera plus désormais. Bolivar, appelé de la République Colombienne, envoie d’abord son lieutenant Sucre, qui ne peut rétablir la concorde entre les chefs ; il arrive alors en personne, bat les généraux espagnols Canterac et Valdez et reçoit de la reconnaissance des Péruviens le titre de dictateur à vie ; mais, dès 1825, les provinces du Haut-Pérou font sécession et s’érigent en une république distincte, la Bolivie. Au Mexique, Iturbide, empereur provisoire sous le nom d’Augustin Ier (1822-1823) succombe dans une guerre civile ; il n’a pas pu maintenir l’union avec le Mexique de l’ancienne capitainerie générale du Guatemala et celle-ci, d’abord confédération de petites sociétés concurrentes, se morcelle (1832) en ces cinq républiques qui n’ont pas su jusqu’à nos jours fonder les Etats-Unis de l’Amérique Centrale. En Argentine, les dissensions s’avivent, malgré les résolutions du Congrès de Tucuman, entre unitaires et fédéralistes ; les Brésiliens s’emparent de la Banda Oriental (Uruguay), le docteur Rodriguez Francia s’instaure dictateur au Paraguay.

Vainement Bolivar a convoqué, en 1826, un congrès panaméricain du Sud à Panama ; il y expose ses projets d’union, ses rêves d’une fraternité latine d’Amérique ; il est débordé par les caudiilos, accusé d’aspirer à la tyrannie ; un général politicien se substitue à lui comme président du Pérou ; à Caracas même, où il était entré naguère sous une ovation frénétique, acclamé comme libérateur, promené par les rues sur un char traîné par les jeunes filles des premières familles, il n’est plus qu’un chef de parti dont l’heure a passé ; il abdiqué ses dernières dignités (1830), et meurt quelques semaines après. Cependant Sucre, président de la Bolivie, a été renversé par un concurrent, emprisonné, exécuté comme traître. Au Brésil même, malgré l’armature plus forte d’une monarchie constituée, des explosions éclatent : Pernambouc proclame la République, Bahia et Para rédigent une constitution, tout en déclarant rester fidèles à Jean VI ; Rio réclame pour les Brésiliens des garanties parlementaires ; le roi, incertain entre l’absolutisme que représente sa femme et les ardeurs libérales de son fils dom Pedro, entre les Reinoes, ou Portugais-nés, et les créoles, hésite, s’affole et finalement s’embarque pour Lisbonne, laissant la régence à son fils (avril 1821).

Ce départ marque une date dans l’histoire sud-américaine : dom Pedro est, en effet, plus Brésilien déjà que Portugais ; il n’est que régent encore, mais il travaille sans délai à fonder l’empire brésilien dont il sera le premier titulaire ; c’est Jean VI lui-même, dit-on, plus clairvoyant qu’il n’était énergique, qui lui aurait secrètement conseillé de conserver ainsi le Brésil, sinon au Portugal, du moins à la maison portugaise de Bragance. Malgré les instructions officielles qui lui arrivent de Lisbonne, dom Pedro maintient ses ports ouverts au commerce étranger, il déclare sa sanction nécessaire pour la mise en vigueur, au Brésil, des lois portugaises ; puis il refuse de laisser débarquer des soldats portugais, il va visiter les provinces de Minas et de Saint-Paul, où certaines oppositions locales se masquent sous l’apparence d’un zèle loyaliste, il s’entoure d’un ministère véritablement brésilien, que préside Bonifacio de Andrade ; acclamé d’abord « défenseur perpétuel du Brésil, » il change bientôt ce titre pour celui d’empereur constitutionnel (octobre 1882) ; cette fois, — c’est la première, — un État moderne, viable, est né en Amérique du Sud sur les ruines de l’administration coloniale.

L’histoire du Brésil, au XIXe siècle, sera relativement calme, tandis que celle des Républiques encore imprécises, issues des anciennes colonies espagnoles, sera longtemps agitée par les convulsions d’une enfance indisciplinée. Quelques faits suffiront à le montrer, choisis parmi beaucoup d’autres, parce qu’ils semblent plus caractéristiques de l’ambiance. L’Uruguay devient indépendant, en 1828-29, par un véritable coup de surprise : conquise par les Brésiliens, qui la dénommèrent province cisplatine, la Banda Oriental leur est ensuite disputée par des patriotes, que soutiennent des concours argentins ; les troupes brésiliennes sont battues (1827) ; mais le plénipotentiaire argentin envoyé à Rio pour traiter, mal informé, déclare céder au Brésil toute la Banda Oriental ; grand émoi à Buenos-Ayres et à Montevideo, réunions, protestations. Le Brésil ni l’Argentine n’avaient désir de s’engager à fond, il est donc convenu que les habitans de la Banda se prononceront eux-mêmes sur leur sort ; ils n’étaient pas alors 80000, par groupes dispersés entre des Indiens belliqueux ; à l’étonnement général, ils s’émancipent de leurs deux voisins et proclament leur indépendance ; la Constitution jurée par eux le 15 juillet 1830 est destinée à rester bien des années théorique ; ils l’avaient hardiment copiée sur celle des Etats-Unis…

De l’autre côté de l’estuaire, l’opiniâtre Rosas, fils de famille élevé en gaucho, conquiert pièce à pièce, de 1829 à 1835, la « suma del poder publico, » qu’une assemblée lui décerne, après une série de victoires sur des caudillos rivaux et des Indiens. Véritable tyran, il règne par la terreur, servi par des bandes de mazorcas, qui traquent partout les suspects, fédéraliste acharné contre les « sauvages unitaires, » qui voudraient un Etat compact, constitutionnel, lié de commerce et d’amitié avec les étrangers ; l’insolent dictateur maltraite des sujets anglais. et français, il brave les flottes de ces deux puissances ; ses adversaires politiques, indignés de voir qu’il contraint lus Argentins à vénérer son image, se groupent à Montevideo, avec un régiment basque, une légion italienne où sert Garibaldi ; la « nouvelle Troie » subit alors, de janvier 1843 à octobre 1851, un siège intermittent, période de vie intense, tumultueuse, traversée de tragédies sanglantes et d’incidens burlesques, faite de journées triomphantes quand arrivent des vaisseaux d’Europe chargés de contrebande, et de semaines d’indigence lorsque la ville, bloquée du dedans par les caudillos amis de Rosas, doit subsister sur ses réserves et sur les pêcheries du littoral…

C’est une histoire riche de couleurs, aussi, que celle de Gamarra et du coloDel Vivanco au Pérou (1830 à 1844). Le premier, créole de basse origine, avait d’abord servi contre Bolivar les ambitions d’un rival, puis s’était adroitement substitué à ce dernier pour atteindre au pouvoir suprême : sa femme, merveilleuse écuyère, passait les revues casque en tête, au galop de son cheval ; Lima, la capitale américaine de tous les lyrismes, fut, pendant cinq ans, enthousiaste de la belle amazone ; puis des rancunes féminines se coalisèrent en faveur d’un brillant officier, dom Luis Orbegoso et ce fut une guerre meurtrière, où intervinrent des troupes boliviennes et chiliennes, où Gamarra finit par mourir sur le champ de bataille, au cours d’une marche audacieuse contre La Paz, capitale de la Bolivie (1841). Dans l’anarchie que déchaîna cette mort, Vivanco dut à sa femme, lui aussi, de se hisser à la dictature ; il était préfet dans le Sud, à Aréquipa, lorsque doña Cypriana, magicienne irrésistible, le fait acclamer par deux régimens et l’entraîne à Lima, qui l’accueille sous une pluie de fleurs (1842) ; ce furent deux années de réceptions et de fêtes puis, un jour de 1844, comme Vivanco poursuivait dans la campagne son ennemi Castilla, ancien chef d’état-major de Gamarra, un peloton de soldats s’emparait du palais et proclamait président de la République le préfet de Lima, dom Domingo Elias.

« Nous sommes guettés par l’opérette, » pouvaient dire la plupart des auteurs de ces révolutions : mais l’opérette tournait souvent au drame ; aussi bien cet âge du théâtre ne s’est prolongé longtemps que sur les scènes de nos capitales occidentales où des types conventionnels d’Américains paraissaient encore, alors qu’en leur pays d’origine, ils passaient au rang des formes archaïques. L’ordre, petit à petit, se dégageait du chaos et, de même que les organisateurs de la victoire, les fondateurs des républiques constitutionnelles tiennent par leur éducation, par leurs méthodes à des filiations intellectuelles parties d’Europe : au Chili, les pelucones (perruques) l’emportent dès 1833, avec Joaquim Prieto, président de la République, et Diego Portalès, premier ministre ; celui-ci, traditionnel et moderne tout ensemble, organise l’armée, le clergé, les tribunaux. Francia, dictateur du Paraguay, se réclamait de sa culture française et, s’il a gouverné par des procédés arbitraires, on ne saurait contester ni son instruction, ni son désintéressement personnel ; il a préparé le Paraguay à jouer, sous ses neveux Lopez, un rôle de nation vigoureuse, amenée à l’idée du progrès après s’être recueillie sur elle-même et que seule écrasera, au prix de cinq ans de luttes sanglantes, une coalition de l’Uruguay, de l’Argentine et du Brésil (1866-1870). Castilla, qui administre le Pérou après la défaite de Vivanco (1845), fait venir des ingénieurs d’Europe pour construire le chemin de fer de Callao à Lima. Enfin, la chute de Rosas, en 1852, exprime la victoire des idées nouvelles qui triomphent avec Urquiza, le promoteur des premiers chemins de fer argentins, de la libre navigation des fleuves, de la diffusion de l’enseignement et de l’agriculture scientifique, l’ami de l’éducateur Amédée Jacques et du naturaliste Martin de Moussy.


III

Des nouveautés fécondes se dessinent, dans l’Amérique Latine, vers le milieu du XIXe siècle ; en même temps, le progrès territorial des Etats-Unis, la guerre de Sécession et l’affranchissement total des noirs de la Méditerranée américaine achèvent de définir les zones du nouveau continent, qui seront désormais partagées entre les influences latines et anglo-saxonnes, avec interposition d’une région intermédiaire, où l’orientation politique, comme la formation démographique, demeurent encore incertaines.

Les Etats-Unis, agrandis en 1803 de la Louisiane, vendue par Napoléon, avaient acquis de même en 1819 la Floride, cédée par l’Espagne ; leurs pionniers avaient commencé la marche vers l’Ouest ; Fremont, en 1843, atteignait, par les plateaux d’Utah et les Montagnes Rocheuses, la côte de Californie. La domination mexicaine, sur ce littoral, n’était pas plus effective que jadis colle de l’Espagne ; aussi les Etats-Unis, après avoir encouragé la sécession du Texas mexicain, dont l’annexion ajoute une étoile à leur drapeau national, s’adjugent-ils, au prix d’une guerre victorieuse, tout le Mexique du Nord-Ouest, c’est-à-dire la Californie ; bien leur en prit, car l’année suivante (1848), des mines d’or y étaient découvertes ; cette province évoluera désormais dans l’orbite de la grande république du Nord ; sa dépendance est consacrée par l’ouverture, en mai 1869, du premier chemin de fer transcontinental. Quant à la République du Mexique, qui s’est si vaillamment développée et organisée depuis lors, elle reste un peu à l’écart des autres Etats latins de l’Amérique et, sans rien abdiquer de son indépendance, a resserré ses relations économiques et politiques avec ses voisins anglo-saxons.

La guerre de Sécession (1861-1865) se termine par la victoire des Fédéraux anti-esclavagistes, mais on ne peut dire que’lle ait résolu la « question de couleur » aux Etats-Unis et dans le monde des Antilles ; il semble seulement qu’elle ait consolidé la prépondérance politique des élémens blancs, qui sont la force de l’Union, non seulement sur les Etats méridionaux, peuplés en majorité de nègres, mais aussi sur les Antilles et sur les rivages méridionaux de la Méditerranée américaine. L’Espagne, qui avait gardé, jusqu’à l’extrême fin du XIXe siècle, des colonies antillaises, a été contrainte de s’en retirer ; la grande île d’Haïti, divisée en deux républiques noires, ne connaîtra sans doute de paix qu’au prix d’une alliance déférente avec les États-Unis ; ceux-ci ont provoqué la séparation d’une province colombienne, devenue la République de Panama (1903), pour s’arroger un contrôle souverain sur le canal isthmique dont ils poursuivent les travaux. L’Angleterre, la France, la Hollande possèdent encore des colonies dans la mer des Antilles, mais ce sont de relativement petits territoires, et sur lesquels il est improbable que grandissent jamais des races capables de poursuivre des destinées indépendantes de l’Union du Nord.

Il en est tout autrement des Latins de l’Amérique méridionale, parmi lesquels des nations grandissent sous nos yeux. Toutes s’étudient elles-mêmes, se définissent et se différencient, tout en progressant vers une plus intime solidarité. Une consultation rapide de la série des cartes politiques de l’Amérique du Sud montre comment, petit à petit, les « territoires contestés » disparaissent, les limites se font plus précises, comment la science géographique, marchant de pair avec l’extension d’administrations régulières, s’empare des derniers recoins de l’intérieur sud-américain. Et c’est là une révélation pour l’Europe, voire pour les Etats-Unis : des milliers d’immigrans vont chercher fortune sur ces terres neuves ; les plus privilégiées sont alors non pas celles où les gouvernemens coloniaux exploitaient l’or naguère, mais celles dont le climat se prête le plus complaisamment au succès des immigrans blancs ; l’antique route des galions est déclassée, ce sont maintenant des traversées directes, de plus en plus rapides, de l’Europe vers les contrées tempérées du Brésil, de la République Argentine, de l’Uruguay, du Chili.

Là-bas, le moule latin est fait, et solidement trempé ; tous les apports nouveaux viennent s’y fondre et s’y amalgamer. On n’en sera pas surpris pour ce qui est des Italiens, des Espagnols, des Français même ; mais peut-être aurait-on cru plus résistans les Anglo-Saxons, les Germains, les Slaves ? Or tous, sans exception, sont peu à peu absorbés. Le Chili du Sud, celui de Valdivia, de Puerto Montt, d’Osorno, a reçu, depuis 1850, quelques milliers de colons allemands, de Saxe, Silésie et Bohême ; la langue allemande s’est maintenue pendant la première génération, elle cède aujourd’hui sur tous les points, plus vite parmi les, paysans, plus lentement dans les groupes commerçans des villes ; le chemin de fer qui s’avance du Chili central vers Puerto Montt hâte et raffermit la conquête d’une démographie à base latine. Le fait est plus frappant encore dans ces provinces méridionales du Brésil, où le peuplement allemand est si compact que les apôtres du pangermanisme les ont souvent revendiquées comme des colonies libres du Deutschthum : les colons s’y assouplissent à la vie locale, et bientôt parlent la langue du pays comme ils en consomment les alimens ; les rouliers slaves du Paranâ, les paysans polonais de Santa Catarina subissent les mêmes influences, vite dénaturés par les mariages mixtes, par l’usure des transactions et des contacts quotidiens ; l’Etat de Saint-Paul, rendez-vous principal des immigrans, encourage Renseignement primaire par tous les maîtres de bonne volonté, dans toutes les écoles, même étrangères ; instruits par l’expérience, ses dirigeans savent bien que toutes ces diversités initiales tendent irrésistiblement à s’harmoniser en un organisme brésilien ; un fils d’un des colons allemands de Santa Catarina, M. Lauro Müller, a été l’un des ministres des Travaux publics les plus « nationaux » du Brésil.

Il n’y a, dans l’Amérique du Sud, presque plus d’Indiens qui vivent en dehors d’une administration moderne : le Pérou apprivoise et instruit ses Quichuas, l’Argentine a soumis, avec le général Roca (1875-1880), les derniers nomades de la pampa septentrionale ; le Brésil investit des chefs indigènes parmi les Botocudos des serras atlantiques, tandis que les Céarenses, récolleurs de caoutchouc, pénètrent le long des affluens de l’Amazone chez les sauvages retranchés au cœur de la selva. Et ces Indiens aussi, se métissant, se latinisent. Bien mieux, les noirs eux-mêmes ne résistent pas : alors qu’aux États-Unis, en face des Anglo-Saxons étanches, ils multiplient entre eux et demeurent une race d’importés, au Brésil où jamais ne commande le préjugé de couleur, ils se croisent et disparaissent comme type exclusif d’humanité ; dans le coupage final, c’est le sang des blancs, le sang latin qui l’emporte. Une liste de noms de famille, empruntée à un journal quelconque, accuse encore la diversité des origines ; mais, que l’on ne s’y trompe pas, la terre sud-américaine forge, de tous ces élémens associés, la variété humaine que réclame son avenir, et c’est une variété néo-latine.

La croissance des Etats sud-américains les conduit à rechercher, mais sous des formes de mieux en mieux équilibrées, des collaborations et des amitiés au dehors. Tant que le morcellement du candilismo a prévalu, toute l’activité des notables citoyens, à de rares exceptions près, se concentrait sur les compétitions stériles de la politique pure ; les hommes d’Etat se révélaient, en ce qu’ils paraissaient animés d’autres et plus hautes préoccupations, les Mitre, les Montt, les Nabuco et, parmi eux, ce très moderne et vraiment libéral Pedro II, qui fut le dernier empereur brésilien avant la proclamation de la République (1889). Les tâches économiques ou intellectuelles étaient abandonnées à des résidens étrangers ; des ingénieurs anglais traçaient les premiers chemins de fer, le Français Amédée Jacques rédigeait pour l’Argentine un programme admirablement prophétique d’enseignement civique ; l’argent venait du dehors pour toutes les grandes entreprises, comme pour les emprunts publics. Aujourd’hui, beaucoup de natifs, hommes de parole et de plume, sont devenus des hommes d’affaires ; un capital indigène est né, qui intervient dans toutes les innovations intéressantes ; on observerait même, à Rio par exemple, une certaine méfiance contre telle grande compagnie canadienne et américaine du Nord, dont on dit qu’elle reste trop rigoureusement étrangère.

De là une réaction générale, et de plus en plus agressive, contre les abus de la politique ; le gouvernement fédératif, en multipliant les assemblées délibérantes et les fonctionnaires, accapare trop de personnes ; il perpétue, si l’on y regarde de près, les traditions des coteries d’antan, des chapelles provinciales, de ce caudilismo qui a été longtemps la plaie profonde des jeunes sociétés sud-américaines. Or beaucoup de bons esprits condamnent ce système du gobierno dual, qui énerve la vitalité nationale ; tel distingué professeur argentin le flétrit en une brochure énergique ; tel président d’une autre république n’hésite pas à blâmer publiquement, pour des hardiesses fiscales qu’il juge aventureuses, le ministère local d’un des Etats provinciaux. Certes les compétitions politiques ne sont pas dégagées des rivalités personnelles mais, en cette année 1910, qui est une année d’élections présidentielles pour l’Argentine et pour le Brésil, il est visible que les « plates-formes » sont de plus en plus larges ; on discute devant les électeurs des questions économiques, des questions de diplomatie sud-américaine et internationale, sur lesquelles il se fait une opinion publique, après des années de générale indifférence.

Tous les États posent aujourd’hui le problème de l’éducation nationale. Amédée Jacques avait, dès 1804, préparé, sur la demande de Mitre, tout un plan, que des événemens extérieurs, surtout la guerre du Paraguay, empêchèrent de réaliser immédiatement. Mais les écrivains les plus « compréhensifs » de l’Argentine contemporaine, M. Ricardo Rojas, par exemple, dans sa Restauracion nationalista, ont adopté les idées de. Jacques : quo Ton s’inspire de l’Europe, c’est nécessaire, mais que l’on n’importe pas servilement des méthodes et des livres ; l’effort principal doit être de donner à la culture générale une forme nationale, de la fonder sur une connaissance solide de la langue, puis de la littérature espagnoles, sur l’histoire et la géographie, particulièrement de l’Amérique du Sud et de ses anciennes métropoles. On ne saurait trop insister sur ce que représentait d’intelligence claire et pratique la rédaction d’un programme si sagement réaliste par un étranger, républicain de 1848, proscrit du 2 décembre et qui avait découvert, sur un sol néo-latin, l’art d’être mieux qu’un doctrinaire. Les directions tracées par Jacques s’imposent aux réformes de l’enseignement au Brésil, en Argentine, au Chili et, de proche en proche, dans toutes les républiques sud-américaines. Combien ne serait-il pas vain, en effet, de prétendre régir par des formules européennes ces sociétés, issues de l’Europe, mais grandies sous des influences locales prépondérantes ? On observe chaque jour, en ces pays adolescens, des manifestations discordantes d’une vie qui cherche son équilibre ; le rude gaucho des estancias, venu en ville pour « tirer une bordée, » coudoie le sportsman élégant, qui devance les modes de Paris et de Londres ; les premiers acteurs du boulevard sont applaudis, dans les capitales, par des auditoires de connaisseurs, tandis qu’à quelques lieues, pour passer une rivière dans la pampa déserte, un conducteur de bétail saigne une de ses bêtes, et s’en fait un radeau ; ici chatoient tous les raffinemens de la parure féminine et là, dans les colonies à l’avancement, les pionniers métisses cachent encore leurs femmes à l’étranger, suivant les coutumes indiennes ; au Venezuela, le blanchissage était récemment encore, un monopole d’Etat. L’ascension rapide des fortunes comportant le risque de chutes non moins soudaines, les mêmes personnes passeront, pour ainsi dire sans effort, de l’opulence à la pauvreté, changeront de profession à l’âge où, dans notre vieille Europe, les habitudes sont invinciblement cristallisées ; et toujours, chez tous, transparaît une superbe vigueur de confiance en l’avenir ; c’est l’optimisme non pas des digestions heureuses, mais tout au contraire des jeunes appétits.

Ces Américains viennent au monde avec le bénéfice acquis de toutes nos expériences ; ils sont latins par leurs enthousiasmes pour les personnes et leur passion pour les idées, souvent (particulièrement au Pérou, et dans certaines provinces du Brésil) par leurs goûts pour l’art et la poésie, par leur amour des spectacles et des couleurs. Mais ils sont, par l’ambiance américaine, vaccinés en naissant contre la malfaisance des théoriciens et des utopies. Nulle part plus qu’au Brésil, Auguste Comte n’est honoré, n’est cité et, qui mieux est, n’est lu de tous les intellectuels ; la révolution de 1889 a choisi pour devise celle du père du positivisme, « ordre et progrès. » Naturellement séparées de l’Etat, les Eglises sont absolument libres, mais n’exercent aucune autorité politique, les pouvoirs publics voisinent avec elles sans prétendre les entraver ni les servir, ils les traitent en forces sociales et ne les combattraient que si elles tentaient d’empiéter sur un domaine qui n’est pas le leur ; l’an dernier, les Chartreux du Brésil émettaient sur le marché de Londres un emprunt public, comme auraient pu le faire un État ou une Société commerciale. Les Républiques sud-américaines ont leurs armées, leurs flottes ; plusieurs renforcent, non sans frais, leurs institutions militaires ; les grandes usines d’Europe et du Nord-Amérique se disputent leurs commandes. Et cependant la procédure d’arbitrage intervient presque automatiquement pour régler leurs différends ; leurs représentans à La Haye ont formulé, sur le droit international, des idées neuves et ne s’en tiennent pas aux mots.

Voici maintenant que ces néo-latins entrent dans l’âge des recherches scientifiques ; les missions de délimitation, qui ont fixé leurs frontières, ont dû parfois procéder à de véritables explorations ; des étrangers en avaient enseigné la méthode, Allemands au Chili, Français ou Italiens en Argentine, Américains du Nord au Mexique ; ce sont aujourd’hui des savans indigènes qui se révèlent, qui fouillent les mines archéologiques des villes aztèques et des nécropoles de la pampa, qui détaillent la flore de l’Acre et la progression des glaciers andins, qui assouplissent à l’assainissement de leurs villes les procédés les plus délicats de la chimie microbienne. Rio et Santos leur doivent d’être aujourd’hui les portiques hospitaliers de la nation brésilienne, Mexico et Puebla détendre leurs cultures sur des plateaux drainés où l’eau jadis stagnante se mue en énergie génératrice. Le musée de Caracas rassemble et fait étudier une collection de momies indiennes ; les naturalistes de l’observatoire de Lima, perché plus haut que le Mont Blanc, publient leurs recherches sur le soroche, ou mal des montagnes ; la bibliothèque Bartolomé Mitre, à Buenos-Ayres, est une galerie spécialement américaniste, grossie autour de la collection et suivant les vues du glorieux initiateur dont elle porte le nom.

Il n’entre pas dans le cadre de cet article d’insister sur l’art et la littérature des Sud-Américains ; rappelons seulement que ces Républiques ne se contentent plus aujourd’hui d’orateurs de réunions publiques et de scribes sans culture, habillant les télégrammes des agences pour les journaux. Dans la multiplicité et l’inégalité des œuvres, d’ailleurs très peu connues en Europe, on a quelque peine à discerner les noms qui s’imposent et à dégager les idées qui dominent ; cependant les jeunes littérateurs, de toutes les écoles, se tournent volontiers vers la France, qui exerce encore et se doit de développer largement parmi eux sa primauté intellectuelle. C’est à l’Institut de France, en 1816, que Jean VI s’adressa, par l’intermédiaire de son ambassadeur à Paris, pour déléguer à Rio une sorte d’Académie des Lettres et Arts ; plusieurs de nos poètes contemporains sont populaires là-bas et les gens instruits ont depuis longtemps fait justice de la légende que la littérature française se réduit à de grossiers romans. L’Argentin Léopold Diaz dédie à J.-M. de Heredia son Atlantide conquise, où il chante la floraison américaine du noble sang latin ; le Vénézuélien R. Blanco-Fombona est le poète de la vie nouvelle qui monte, de Bolivar et des gloires nationales, de toute l’ardeur de races vibrantes vers l’avenir.

Et ce mouvement est comme un reflux vers les sources de l’Europe latine. La lutte inaugurée contre les métropoles n’est qu’un épisode qui a interrompu, mais pour un temps seulement, la sympathie de filiations désormais indélébiles. L’Argentine a rayé officiellement de son hymne national un couplet que les Espagnols ne pouvaient entendre sans rancune ; des conférenciers venant de France, d’Italie, d’Espagne sont recherchés dans toutes les grandes villes, dans les cercles, dans les Universités, et jamais plus volontiers acclamés que lorsqu’ils découvrent, devant leurs auditoires studieux ou mondains, les affinités latines des races sud-américaines. Buenos-Ayres va célébrer le centenaire de l’émancipation par une Exposition Universelle et par un congrès international des Américanistes, dont la session s’achèvera en une tenue complémentaire à Mexico ; d’ores et déjà, nous avons l’assurance que les spécialistes des Républiques du Sud ne s’y montreront pas inférieurs aux plus qualifiés de leurs confrères étrangers ; ce sera, de leur part, coquetterie nationale autant que professionnelle.

Cette Exposition doit être le motif de réunions plus politiques ; servies par le chemin de fer transandin, tout récemment achevé (mai 1910), des délégations chiliennes, conduites par le président de la République, viendront visiter l’Argentine ; les présidens de l’Uruguay et du Brésil probablement aussi, se rencontreront à Buenos-Ayres ; et ces manifestations seront hautement symboliques. A mesure, en effet, que les nationalités sud-américaines se déterminent, chacun des Etats prend une conscience plus nette en même temps de ce qui le distingue des autres et de ce qui l’en rapproche ; nous allons, sous la direction prévoyante des gouvernemens, vers l’entente cordiale sud-américaine, qui respectera les individualités, mais multipliera, par l’union, les forces communes ; c’est là un progrès d’avenir dont nous ne percevons encore que des symptômes, mais l’aurore en est déjà levée, et nous en saluons de grand cœur les promesses. Dans cette évolution, l’exemple doit venir, — il est venu, — des républiques les plus avancées qui sont, sans qu’il soit besoin d’en nommer aucune, celles où la modération du climat aie mieux protégé la croissance des greffes européennes ; devant la montée de ces sentimens de concorde féconde et pacifique, il nous plaît de considérer comme négligeables quelques soubresauts du caudilismo d’antan.

Un chef Inca, bien des années avant Pizarre, avait annoncé à ses enfans l’arrivée d’étrangers, venant d’au-delà de la mer. « Accueillez-les sans violence, avait-il ajouté, car leur sang et le nôtre doivent se mêler pour la gloire future de nos pays… » Et c’est pourquoi, descendant respectueux de l’ancêtre, l’Inca Huayna Capac se soumit volontairement à Pizarre. Plus heureuse que le gouverneur Ponce de Léon qui ne put trouver en Floride la source dispensatrice de la jeunesse, la vieille Europe latine connaît aujourd’hui l’orgueil de se sentir revivre, acclimatée au temps et à l’espace, dans les nations de sa race qui grandissent sous le ciel de l’Amérique du Sud.


HENRI LORIN.