Ces Dames de Lesbos/22

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Los Angeles, la cité des anges gardiens, s’étale doucement dans sa verdure et sous son ciel mordoré. Il y a là-bas, à Holywood, des studios magnifiques et prodigieux où se font des films qui enthousiasment les cinq mondes. Là, des figurants par vingt mille, des rois de l’écran par douzaines, et des stars, toutes plus belles que les plus belle, recréent l’âme même que l’Amérique et de la civilisation moderne, sous des lampes éblouissantes qui ne laissent pourtant apparaître sur les bandes que l’essentiel de la perfection.
Ethel Ether n’est pas allée au studio ce matin. Elle est nerveuse. Elle désire un peu d’amour. Elle se souvient, avec une sorte de crispation interne, des baisers irritants comme des piqûres, que lui offrit, voici huit jours passés, la brune Lina Falerni. Où retrouver le calme sinon dans quelque enlacement semblable ? Mais Lina Falerni est partie à San-Francisco. Que faire, Seigneur mon Dieu, que faire ? Soudain, on toque à la porte.
— Entrez !
Ô joie ! c’est Ida Pestherly, la Hongroise.
— Ida, viens près de moi ! J’ai la fièvre.
Mais Ida montre la porte :
— Chérie, le garçon est là qui veille. Il nous surprendrait et nous irions en prison.
— Sortons donc ! Allons chez Lagougne, qui a reçu des alcools !
Voici la loggia chez Lagougne, une Parisienne qui tient un bar clandestin. On est bien. Il y a du champagne, on se serre les mains, on…
Lagougne, qui regarde par le trou de serrure, entre en hâte :
— Mes poulettes, pas de ça chez moi. Il y a quatre constables dissimulés dans des cachettes pour surprendre les amants. Et vous, c’est plus grave. On ne peut même pas vous marier…
Elles s’en vont, les nerfs à vif, la peau chaude, les doigts pleins de titillations.
Lagougne respire :
— Si, au moins, elles avaient donné les cent dollars au chef de police ! Car, sans ça… Ethel Ether et Ida Pestherly ont gagné la partie sauvage du jardin public. Peut-être ici ?...
Non ! Ida montre à Ethel un homme qui les guette : Josnah Plattsborough, du Ku-Klux-Klan. Il les ferait enduire de goudron et rouler dans les plumes, puis elles devraient courir ainsi dans la sierra jusqu’au Mexique, car Josnah Plattsborough, boss des élections californiennes, est un homme pur. Elles se sauvent, avec des envies féroces de se dénuder sur place et de s’offrir aux juges dans une crise d’impudicité.
Mais une idée leur vient :
— La voiture !
Voici la Buick d’Ethel Ether. Elles y sautent et on démarre.
Enfin, seules ! Elles iront loin pour trouver enfin à s’aimer.
Toutefois, sans qu’elles s’en doutent, un policier motocycliste a enfourché sa monture d’acier. Il suit de loin…
La route cimentée est admirable. On roule à soixante milles. Ethel, malgré le risque d’un coup de volent fâcheux, offre sa bouche à Ida qui s’y rue. Et, le pied sur l’accélérateur, Ethel, vibrante, croit entrer au Paradis.
Brusque, un bruit de moteur qu’elles n’entendent point monte au niveau du siège de direction, et exactement à la même vitesse que la Buick. Le policeman sort un carnet à souche de sa vareuse kaki, puis demande sèchement, mais d’une voix qui s’entend avec rigueur :
Si vous voulez payer l’amende tout de suite, c’est quarante dollars…
Cela dit, il tourne un peu la tête pour ne pas être tenté par le péché, et afin de ne plus voir l’intimité de ces deux femmes aux jupes courtes.
— Cent dollars si vous n’avez rien vu ! crie Ida, furieuse, en prenant ses seins tendus qui lui semblent de cuisants fardeaux.
All right ! répond l’homme de police, mais jusqu’à six heures seulement !
Et trois minutes après, Ethel Ether et Ida Pestherly, sur la route sèche et devant la sierra désertique, ont enfin la permission – pour trois heures juste – de s’aimer à merci…