Ces Dames de Lesbos/3

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Le Roi des Rois est enfin revenu dans sa capitale. Il a conquis le monde jusqu’aux rives de la mer Rouge, jusqu’aux monts arides du Caucase, jusqu’aux terres inviolées où la neige tombe même en été. Les richesses qu’il rapporte sont immenses et des troupeaux d’esclaves enchaînés suivent ses armées, dans le tumulte et la poussière, sous un soleil accablant.
Pourtant, le Roi des Rois n’est pas heureux. De la tour de son palais, à sept étages, tandis que la nuit tombe, il regarde avec colère la liesse de Babylone, la capitale du monde. Que manque-t-il donc au monarque tout-puissant ?
Rien, moins que rien, mais c’est tout à ses yeux. Debel-Ar-Ipel, la fille de ce roi des Lybiens, qu’il vainquit et tua de sa main, reste toujours insensible à ses caresses. Il a été doux ou brutal. Ce fut également en vain. Or, il aime. Il a même juré de sacrifier sa couronne s’il ne peut émouvoir la jolie fille blonde aux yeux violets, qui le regarde toujours avec un sourire de raillerie lorsqu’il veut lui prouver son amour.
Le Roi appelle Djemil-Rach, son ministre et conseiller :
— Debel-Ar-Ipel, étendue à deux pas, rit de ses lèvres écarlates et se moque des deux hommes attentifs.
— Fais-la violer par un nègre.
— Imbécile ! Pourquoi un nègre ferait-il mieux que moi ? Trouve autre chose ou je te fais couper la tête !
— Donne-la à un de tes eunuques, pour qu’il la réjouisse. L’impuissance donne à ces hommes un étrange pouvoir.
— Soit !
On fait venir dix eunuques et on prie Debel-Ar-Ipel de choisir celui qu’elle préfère.
Elle répond :
— Tous me dégoûtent.
On renvoie les émasculés, non sans en pendre deux pour l’amusement et parce qu’ils n’ont pas manifesté avec rigueur le respect humilié dû par tous au Roi des Rois.
Le ministre parle maintenant à l’oreille du monarque :
— Sais-tu qu’au Temple de la Divine elles ont des secrets pour émouvoir les vierges rebelles ? Certaines qui ont goûté aux délices de l’amour ainsi préparé, d’insensibles qu’elles étaient, sont devenues insatiables et d’une lubricité extrême.
— Va vite chercher au Temple deux des plus expertes courtisanes sacrées !

Les deux prêtresses sont là. La chevelure de l’une est d’un noir brutal et bleuâtre, l’autre s’orne d’une couleur fauve et chaude qui rappelle le pelage des félins du Sud. Belles toutes deux, elles portent des ceintures ocellées et leur quasi-nudité, parfumée violemment, exhale un parfum aphrodisiaque.
Le Roi ordonne :
— Je veux vous voir attendrir celle-ci sans la faire souffrir.
— Pas devant toi, répond la prêtresse au poil sombre.
— Je suis maître et souverain de tout l’univers.
— Nos secrets d’amour doivent rester inconnus aux hommes, répond l’autre.
Furieux, le Roi des Rois regarde les audacieuses et hésite à les faire empaler sur-le-champ. Puis il tourne la tête vers Debel-Ar-Ipel, qui n’a jamais vibré devant son désir, qui n’a jamais palpité sous ses caresses, qui ne l’a jamais étreint dans un spasme de volupté.
Il dit :
— Qu’il soit fait selon votre attente ! Que devrai-je reparaître ?
— Nous t’appellerons.
Il sort, suivi de ses gardes et du ministre.
Alors, la femme semblable à une tigresse étreint Debel-Ar-Ipel dans ses bras ardents, souples et voluptueux.
L’étrangère veut se défendre, mais que fait-on devant deux fille de la Divine, dans Babylone, lorsque votre corps, tous les lieux où l’émotion amoureuse se cache sont possédés en même temps par une incroyable et presque magique emprise d’amour ?
La rebelle se tend, résiste, serre les dents, mord ses belles lèvres, puis capitule, renonce, s’abandonne.
Et bientôt le délire de la possession l’angoisse voluptueusement, la joie lui secoue les nerfs, l’écartèle, la fait crier.
Le Roi entre.
— Il ne tient qu’à toi, dit la prêtresse sombre, de la voir toujours émue comme en ce moment.
— Que me faut-il faire ?
— Devenir femme comme nous. N’es-tu pas le Roi des Rois, qui peut tout ?
— Hélas ! dit le monarque, je préfère renoncer à elle et l’offrir au Temple où elle priera avec son corps, comme vous faites. D’ailleurs, depuis que je l’ai vue si passionnée, j’ai cessé de l’aimer.