Ceux qui restent

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Le Fer rouge : nouveaux châtiments[Poulet-Malassis] (p. 62-67).

Approchez-vous. Ceci c’est le tas des dévots. Victor Hugo, Châtiments..

 

I


Les hauteurs du ciel pur et clair
Sont lugubrement enfumées ;
La Marseillaise embrase l’air,
Comme au temps des quatorze armées ;

Sa voix dit : « L’étranger est là ! »
Et voici que la France entière,
À cette voix qui l’appela,
Court purifier la frontière.

Au premier et vibrant appel,
L’étudiant quitte son livre,
L’étude austère, le scalpel ;
Le pays veut qu’on le délivre !

L’ouvrier railleur qui chantait
Comme un moineau franc à l’aurore,
À senti son cœur qui battait
Au rhythme du tambour sonore.

Aujourd’hui nul recul bâtard,
La campagne est avec la rue ;
Le sillon s’ouvrira plus tard
Aux morsures de la charrue.

Adieu, famille ! Adieu, foyer !
Ardents, pleins d’une mâle joie,
Ils vont où l’on voit flamboyer
Les yeux du noir oiseau de proie.

Ils portent tous au front le sceau
Des vaillants sans peur ni reproche ;
Ils ont ta jeunesse, ô Marceau !
Ils ont le dévoûment de Hoche !

Ceux que l’on croyait engloutis
Dans l’imbécillité des filles,
Criant : « Liberté ! » Sont partis
Avec les preneurs de bastilles.


On voit, plein de fraternité,
L’habit marcher avec la blouse,
Sous ta lumineuse clarté,

O soleil de quatre-vingt-douze !
Rangs confondus, tous citoyens,
Un cœur pour tous, rien qu’une fibre,
Qu’une voix pour dire aux anciens :
« Nous vous rendrons votre sol libre ! »


II


Regardez ces maisons hautes, aux sombres murs,
Si calmes au milieu du fracas des tonnerres,
Pleines de beaux jardins où pendent des fruits mûrs,
Tout est silencieux : ce sont les séminaires.

Là, pendant que la femme, acceptant le devoir,
Reste au logis pleurant, attendant des nouvelles,
Et fait de la charpie, et regarde sans voir
Le pavé qu’en volant rasent les hirondelles ;

Pendant que le vieillard dit à l’enfant : « Grandis ! »
Et lui conte comment jadis les volontaires
Entraient, tambour battant, chez les rois interdits,
En sabots, et brisaient les jougs héréditaires ;


Oui, pendant que brisés et mordant leurs chevets,
Les malades, songeant à la sainte patrie,
Disent en agitant leurs bras : « Si je pouvais ! »
Et retombent vaincus sur leur couche meurtrie ;

Quand le glas du tocsin emplit l’air frissonnant,
Quand la France à nos cœurs jette le cri d’alarme ;
Pour chasser l’ennemi trop vite rayonnant,
Quand on se sert partout de n’importe quelle arme ;

Derrière ces grands murs, roses, gaillards, dispos,
Des hommes de vingt ans, vêtus de robes noires,
Reprennent doucement de ravissants propos
Interrompus pendant l’heure des offertoires.

Oh ! Les chastes discours ! « Dimanche, monseigneur
Officiait avec d’admirables dentelles.
— Il dîne ici jeudi. — Vraiment ! — Ah ! Quel honneur ! »
C’est comme un gazouillis de jeunes demoiselles.

Leur oreille est fermée aux clameurs du dehors.
On leur crie au secours : ils chantent des cantiques.
On meurt à leurs côtés : ils restent, sages, forts,
Cloîtrés dévotement dans leurs ardeurs mystiques.

Ils n’ont donc pas de cœur, ils n’ont donc pas de sang,
Ces êtres patelins aux figures placides,
Et la dévotion, cet agent tout-puissant,
Les a donc tous fondus en ses mielleux acides !


Le seigneur leur défend d’ensanglanter leurs mains,
Disent-ils, en baissant les yeux vers les guipures
De leur surplis. ô vous ! Martyrs des droits romains,
Croient-ils que Mentana leur fasse les mains pures ?

Ils ont horreur du sang ! Pourquoi donc, quand il faut
Protéger les chiffons dont leur orgueil s’affuble,
Les temples, les trésors qu’ils gardent en dépôt,
Leur dais et son panache et leur lourde chasuble,

Sont-ils donc les premiers à crier : « Guerre ! Mort ! »
Ils ont horreur du sang qui coule de leurs veines,
Mais font verser celui des autres sans remord,
O bûcher de Jean Huss ! ô gorges des Cévennes !

Quoi donc ! Ils resteront priant, croisant les bras,
Sans vouloir secouer leur torpeur animale !
Tartufe ne saurait imiter, n’est-ce pas ?
L’exemple fier donné par l’école normale.

Restez donc, prolongez vos pieux nonchaloirs,
Capucins, cordeliers, jésuites, lazaristes !
Qu’on puisse voir mêlés les uniformes noirs
Des agents de police et des séminaristes.

Et plus tard, n’est-ce pas ? Quand nos loyaux enfants,
Ayant fait devant eux évanouir la horde
Des esclaves du nord, reviendront triomphants,
Ramenant parmi nous l’éternelle concorde,


O fuyards de la lutte ! ô fuyards du forum !
Dans votre église alors, superbe de lumières,
Vous direz, en chantant un hardi te Deum :
« Si vous avez vaincu, c’est grâce à nos prières ! »


15 août