Champfleury-Baudelaire-Toubin - Le Salut public, 1970.djvu/1

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Le Salut public (p. 1-4).

LE SALUT PUBLIC.


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1er NUMÉRO


VIVE LA RÉPUBLIQUE !
AU PEUPLE.


On disait au Peuple : défie-toi.

Aujourd’hui il faut dire au Peuple : aie confiance dans le gouvernement.

Peuple ! Tu es là, toujours présent, et ton gouvernement ne peut pas commettre de faute. Surveille-le, mais enveloppe-le de ton amour. Ton gouvernement est ton fils.

On dit au Peuple : gare les conspirateurs, les modérés, les rétrogrades ! Sans doute il faut veiller, les temps sont chargés de nuages, quoique laurore ait été resplendissante. Mais que le Peuple sache bien ceci, que le meilleur remède aux conspirations de tout genre est la foi absolue dans la République, et que toute intention hostile est inévitablement étouffée dans une atmosphere d’amour universel.


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AUX CHEFS DU GOUVERNEMENT PROVISOIRE.

Honneur à vous qui avez pris l’initiative et l’embarras des premiers jours.

Le peuple a confiance en vous. Ayez confiance en lui !

La confiance réciproque sauvera tout. Honte à qui n’est pas bon républicain ! il n’est pas de ce siècle ! Honte à qui se défie. Il est donc faible !

Soyez grands, soyez forts dans le gouvernement, et ne doutez jamais de l’intelligence du peuple qui vous suit.

Il aime ceux qui l’aiment. Ne craignez donc rien.

Ne faites jamais un pas en arrière. Marchez plutôt comme le vent. Nous savons maintenant que les heures sont des années.

Honneur donc à vous qui avez pris sur vos épaules le rude poids des premières journées ! Vous tenez l’Europe entre vos mains. Nous savons que vous serez dignes de votre tâche. Car une commune expérience qui nous a été léguée par nos pères, nous enseigne que hors de l’assemblée nationale, il n’y a point de salut !

Et enfin, ce grand remède une fois appliqué par vos soins sur nos longues souffrances, déposant votre haute magistrature, vous emporterez le souvenir d’une grande action et la pieuse reconnaissance de tous, qui est l’unique décoration et l’unique récompense digne des grands citoyens.


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LES ÉTOILES FILENT, ET LES RÉPUTATIONS AUSSI.

Deux hommes sont bien bas à cette heure, les sieurs Thiers et Odilon Barrot.

Le premier a toujours été un singe plein de malice, riant, criant, gesticulant, sautant, ne croyant à rien, écrivant sur tout.

Ne croyant pas à la Révolution, il a écrit la Révolution.

Ne croyant pas à l’Empire, il a écrit l’Empire.

Savez-vous ce qu’il aimait ?

Les singes. Il leur a fait bâtir un palais.

Le second était son compère, un homme sérieux, une contrefaçon de tribun ; il avait toute la gravité d’un montreur d’ours, le sieur Barrot ; toute sa vie il l’a passée à montrer un singe. Pendant dix ans à France a cru à un grand orateur, au sieur Barrot.

Il est vrai qu’il entrait à l’ex-chambre des députés avec une provision de mots plein ses poches.

Dans la poche droite il mettait : Mon pays, mon patriotisme. Dans la poche gauche, honneur et vertu. (Sa famille touchait cent trente mille francs de place.)


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La Garde nationale est ivre de joie ; elle accueille partout avec enthousiasme les cris de : Vive la République ! C’est un fait accompli ; il n’y a plus que des républicains en France.


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LE 24 FÉVRIER.

Le 24 février est le plus grand jour de l’humanité ! C’est du 24 février que les générations futures dateront l’avènement définitif, irrévocable, du droit de la souveraineté populaire. Après trois mille ans d’esclavage, le droit vient enfin de faire son entrée dans le monde, et la rage des tyrans ne prévaudra pas contre lui. Peuple français, sois fier de toi-même ; tu es le rédempteur de l’humanité.

Ayez à vos ordres quatre-vingt mille baïonnettes et des caissons par milliers, et des canons mèche allumée, si vous avez contre vous le droit et la volonté du Peuple, vous êtes un gouvernement perdu, et je ne vous donne pas vingt-quatre heures pour décamper. Voilà ce que le 24 Février vient d’enseigner au monde. Désormais toute nation qui demeurera esclave, c’est qu’elle ne sera pas digne d’être libre : avis aux Peuples opprimés !


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LES PRESSES MÉCANIQUES.

Quelques frères égarés ont brisé des presses mécaniques. Vous cassez les outils de la Révolution. Avec la liberté de presse, il y aurait vingt fois plus de presses mécaniques qu’il n’y aurait peut-être pas encore assez de bras pour les faire fonctionner.

Toute mécanique est sacrée comme objet d’art.

L’intelligence nous a été donnée pour nous sauver.

Toute mécanique ou tout produit de l’intelligence ne fait du mal qu’administré par un gouvernement infâme.

Les autres ouvriers ont protesté, entre autres les rédacteurs du journal l’Atelier. Nous attendions cela d’eux.


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LA REINE D’ESPAGNE A LA COLIQUE.

On dit même qu’à cette heure elle ne l’a plus.

Si quelques soupçons disaient juste, ce ne serait qu’une preuve nouvelle que le crime lui-même sert les bonnes causes.

Allons, Espagne ! vite à l’œuvre !


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TROIS MOTS SUR TROIS GOUVERNEMENTS.

Depuis soixante ans, la France allait en fait de gouvernements de mal en pis. Napoléon lui avait donné un despotisme oint de suie de poudre, mais scintillant de gloire ; la France lui pardonna. La Restauration lui avait ramené le privilège et les coups de cravache des gentilshommes ; mais elle était franche d’allures et sans hypocrisie ; quelques domestiques fidèles la suivirent sur la terre d’exil. L’infâme gouvernement qui vient de tomber voulut tenter sur la nation l’astuce, l’hypocrisie, la cupidité et toutes les basses passions ; un croc-en-jambe du Peuple a suffi pour le jeter dans la boue.


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UN MOT DE L’EX-ROI.

Quand ça commençait à chauffer, l’ex-roi riait en sournois et disait en se frottant les mains : « moi aussi j’aurai ma journée des dupes ! » — Quand on démolissait Charles X, il chassait gaiment à Saint-Cloud. Toujours le même esprit de vertige et d’erreur ! Sont-ils si décrépits, ces pauvres rois, que l’aveuglement soit chez eux maladie héréditaire ?


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LA RÉPUBLIQUE FRANÇAISE ET L’EUROPE.

Les traités de 1815 viennent pour la seconde fois depuis dix-sept ans d’être lacérés par l’épée du Peuple français. Proclamons haut, bien haut, ces trois grands principes de politique républicaine.

Plus de conquêtes ! Les conquêtes sont un attentat contre les droits des peuples, et tôt ou tard les nations soumises réagissent contre leurs conquérants.

La République française s’assimilera dans la limite de ses frontières naturelles les provinces qui se donneront à elle librement et spontanément. En dehors de ses frontières naturelles, qui sont le Rhin et les Alpes, elle renonce solennellement à posséder jamais un pouce de terrain.

La France prend sous sa protection tous les peuples opprimés par un gouvernement tyrannique, étranger ou indigène, mais elle ne tirera son épée que pour défendre les principes et les institutions révolutionnaires.

Au dedans, la devise de la République française est : Tout par le peuple ! Tout pour le peuple !

Au dehors : Tout par les peuples ! Tout pour les peuples !


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BON SENS DU PEUPLE.

Il y a des hommes qui sont pleins de phrases toutes faites, de mots convenus et d’épithètes creuses comme leur tête. — Le sieur Odilon-Barrot, par exemple.

Quand en leur parle de 89, ces gens vous disent, c’est Voltaire qui a fait la Révolution ; ou bien c’est Rousseau qui a fait la Révolution ; ou bien c’est Beaumarchais qui a fait la Révolution.

Imbéciles ! Niais ! Doubles sots !

Michelet l’a dit : « La Révolution de 89 a été faite par le peuple. » Là, Michelet avait raison.

Le peuple n’aime pas les gens d’esprit ! Et il donnerait tous les Voltaire et les Beaumarchais du monde pour une vieille culotte.

Ce qui le prouve, aux Tuileries rien n’a été saccagé comme sculpture et peinture que l’image de l’ex-roi et celle de Bugeaud ; un seul buste a été jeté par les fenêtres !… Le buste de Voltaire !


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RESPECT AUX ARTS ET À L’INDUSTRIE.

Un brave citoyen s’est porté hier à Meudon pour avertir le commandant de la garde nationale Amanton de protéger les objets d’arts contre les envahissements de la garde qui devait, dit-on, se porter sur le château de l’ex-Roi. Le gouvernement provisoire a dû délivrer une sauvegarde.

Ne cessons pas de le répéter ; respect aux objets d’arts et d’industrie, et à tous les produits de l’intelligence !


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LA BEAUTÉ DU PEUPLE.

Depuis trois jours la population de Paris est admirable de beauté physique. Les veilles et la fatigue affaissent les corps ; mais le sentiment des droits reconquis les redresse et tait porter haut toutes les têtes. Les physionomies sont illuminées d’enthousiasme et de fierté républicaine. Ils voulaient, les infâmes, faire la bourgeoisie à leur image, — tout estomac et tout ventre, — pendant que le Peuple geignait la faim. Peuple et bourgeoisie ont secoué du corps de la France cette vermine de corruption et d’immoralité ! Qui veut voir des hommes beaux, des hommes de six pieds, qu’il vienne en France ! Un homme libre, quel qu’il soit, est plus beau que le marbre, et il n’y a pas de nain qui ne vaille un géant quand il porte le front haut et qu’il a le sentiment de ses droits de citoyen dans le cœur


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LE CONSTITUTIONNEL EST SCANDALISÉ !

Le Constitutionnel se résigne ; c’est bien de sa part ; c’est généreux. Le Constitutionnel promet d’être bon citoyen.

Odilon Barrot, la grosse poupée de carton, et Thiers, ce singe de foire, pardonnent au Peuple de n’avoir pas voulu se laisser voler. Que pense le Peuple de leur pardon ?


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LES ARTISTES RÉPUBLICAINS.

Les peintres se sont bravement jetés dans la révolution ; ils ont combattu dans les rangs du Peuple.

À l’Hôtel-de-Ville des artistes portaient sur leurs chapeaux, écrit en lettres de sang, le titre d’artistes républicains ; deux d’entre eux sont montés sur une table et ont harangué le Peuple.

On parlait d’une manifestation qui devait se produire au Louvre contre l’Académie de peinture qui, depuis dix-huit ans, a bu tant de larmes, a tué tant de jeunes talents par la faim et la misère. Mais les sots vieillards, architectes, musiciens, arpenteurs et géomètres sont à bas aujourd’hui.

Ne leur donnons pas le coup de pied de l’âne.


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RÉOUVERTURE DES THÉÂTRES.

Les théâtres rouvrent.

Nous avons assez des tragédies ; il ne faut pas croire que des vers de douze pieds constituent le patriotisme ; ce qui convenait à la première révolution ne nous suffit plus.

Les intelligences ont grandi. Plus de tragédies, plus d’histoire romaine. Ne sommes nous pas plus grands aujourd’hui que Brutus, etc. ?


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BONNES NOUVELLES !

L’ex-roi et sa famille voguent vers l’Angleterre. Ils y sont sans doute arrivés. Que le Peuple n’ait pas peur, l’Angleterre n’osera rien pour le dernier des Bourbons.

— Pour de bon, les rois s’en vont ! Léopold est en fuite. La Belgique s’est proclamée française.

— On voulait intimider le citoyen Rotschild et le faire fuir : comme si le Peuple souverain volait des écus. Il ne prend que ses droits. Rotschild a répondu : « J’ai confiance dans le nouveau Gouvernement et je reste. » Bravo !

= Une Assemblée nationale sera convoquée aussitôt que le Gouvernement provisoire aura réglé les mesures d’ordre et de police nécessaires pour le vote de tous les citoyens.

= La République française est proclamée à Dijon.

— Honneur a Pie IX ! Voici de grandes paroles qu’il a prononcées récemment : « Ce sont les édifices anciens qui ont besoin de fondements nouveaux. »

— Hier, deux prêtres enjambaient une barricade ; des hommes du Peuple les insultent ; un plus grand nombre les défend. Cette haute raison du Peuple est merveilleuse.

— Plus beau encore. On trouve dans la chapelle des Tuileries un remarquable Christ en bois. Quelqu’un s’écrie : C’est notre maître ! chapeau bas ! — Tout le monde se découvre et on porte le christ en procession à Saint-Roch.

Décidément la Révolution de 1848 sera plus grande que celle de 1789 ; d’ailleurs elle commence où l’autre a fini.

VIVE LA RÉPUBLIQUE !


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Les rédacteurs : Champfleury, Baudelaire et Toubin.