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Champollion inconnu/Champollion étudiant

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II


CHAMPOLLION ÉTUDIANT


Dans une précédente étude, Champollion enfant nous était représenté, par sa propre correspondance, comme un prodigieux exemple de précocité laborieuse, d’intensité intellectuelle. Cet égyptologue de treize ans, cet hébraïsant de collège, nous était révélé par ses billets journaliers adressés à son frère aîné, qui fut son tuteur et son guide.

À la suite de ces lettres intimes se trouve parmi les archives de la famille Champollion, conservées à Vif, dans le département de l’Isère, une autre liasse de papiers inédits : les lettres de l’illustre savant alors qu’il a quitté le lycée de Grenoble, et que seul, sans famille, à dix-sept ans, il mène à Paris la vie d’étudiant.

L’adolescent poursuit avec obstination le but que s’était marqué l’enfant. Son instinct d’égyptologue devient plus âpre et plus impérieux encore. Les séductions de Paris, la magie des pompes impériales, les grâces courtoises d’une société qui renaît après vingt ans de révolution, tout cela détourne à peine le regard de l’obstiné chercheur. Pauvre, ignoré, perdu, mal nourri, mal vêtu, cet étudiant bizarre étudie avec rage. Le tableau de sa vie obscure, de ses privations, de son travail de forçat, emprunte à la lointaine époque de 1808 un intérêt, qui s’exhale, vivace et attachant, de ces pages jaunies.

Les luttes et les difficultés de cet ardent noviciat qui précéda la grande découverte et sa gloire se présenteront ici simplement et familièrement. Il ne s’agit encore que vaguement des tâtonnements, des comparaisons, des efforts, qui mettront plus tard Champollion sur la voie définitive de la lumière, qui lui ouvriront les yeux, et avec les siens, ceux de la postérité, sur le sens de l’écriture égyptienne. Cet enfantement du vrai a eu ses historiens compétents. Champollion lui-même a raconté la crise technique, la consommation gigantesque du travail suprême qui lui livra un jour la clé d’un monde enseveli. Mais déjà ses années d’étudiant, comme l’avaient fait ses années d’enfance, le préparent au résultat final. On va voir comment se continue après le collège cette ardente initiation.

Au sortir du lycée de Grenoble, son frère, cette bonne Providence que Dieu lui donna, l’amène à Paris, pourvoit à son installation, puis retourne à Grenoble, le livrant à lui-même. De loin, Champollion demeure tendrement attaché et reconnaissant à ce vigilant mentor.


Il y a longtemps que tu me prouves que moi c’est toi. Je serai trop heureux de prouver l’inverse. Mon cœur m’assure que nous ne ferons jamais deux personnes. Maudit soit le jour qui amènerait cette distinction ! Elle est impossible, puisqu’elle ne pourrait naître qu’à l’instant où je serais un ingrat ! Le présent, le passé, ce que j’étais, ce que je suis, et ce que je serai, tout m’empêchera de l’être !


L’impression du jeune homme sur Paris est d’abord fâcheuse : le pauvre petit provincial transplanté souffre de son exil.


L’air de Paris me mine, je crache comme un enragé et je perds ma vigueur. Ce pays-ci est horrible, on a toujours les pieds mouillés. Des fleuves de boue (sans exagération), courent dans les rues, et sur ce je m’ennuie à mourir. Pour me distraire je vais me promener Dieu sait comment, et je baille tout le long : sic status rerum !

Je suis seul. Dans l’état où je me trouve, quoiqu’environné de personnes d’un commerce agréable, d’objets relatifs à mes goûts, je ressens un vide affreux. L’étude et le travail seuls absorbent mon esprit et mes pensées, portent un peu de calme dans mon âme. Ce sera là mon unique remède et ma seule occupation…

C’est surtout le soir, quand je suis seul chez moi et que je me repose un instant, que mes pensées viennent m’assaillir. Il m’arrive quelquefois que les larmes me viennent aux yeux : mais je me mets à travailler tout de suite et m’absorbant tout entier dans mon occupation je parviens à être plus tranquille…


D’ailleurs Paris, ses rivalités, ses jalousies professionnelles, ses intrigues ne l’attirèrent jamais.


J’ai un mépris mêlé d’horreur pour la sale capitale de la France. Que faire au milieu de ces vampires littéraires ? au milieu de ces tripots dégoûtants où l’esprit de parti suffit pour avoir de l’esprit et arriver à la chaise curule ? Plus j’y réfléchis, plus je m’attache à nos montagnes. On y trouve des jaloux, des ennemis même, cela est vrai, mais du moins l’opinion éclairée en fait justice ; et à Paris il n’y a d’autre opinion que celle des partis. Vous êtes un sot si le parti succombe, un Newton s’il triomphe. Point de terme moyen parce que l’impartialité ne peut exister là où l’on ne juge que la couleur des habits : mais assez sur toutes ces ordures…

Je suis convaincu, par le sentiment que j’ai de mon caractère que la capitale ne me convient pas. Né dans l’Inde, j’aurais certainement été un derviche contemplatif. Je hais le mouvement et n’aime à me trouver que dans un cercle extrêmement restreint


Cette jeune et militante existence de l’arrivant comment s’organise-t-elle matériellement à Paris ?

Son frère lui ouvre tendrement le plus large crédit :


Tu sais que je ne compte pas avec toi, parce que je pense que tu comptes toi-même, et suis bien sûr qu’en aucune circonstance tes intérêts ne seront séparés des miens, et que nous serons toujours à moitié, m’arrivât-il dix enfants l’un après l’autre, même tous à la fois.


Moyennant le loyer mensuel de dix-huit francs, l’étudiant occupe une modeste chambre meublée chez Mme Mécran, 8, rue de l’Échelle-Saint-Honoré. Son ménage y est d’abord fait par une servante qui coûte quatre francs par mois ; ce criant abus appelle une réclamation du grand frère.


Brosse et bat tes habits, abonne-toi avec un décrotteur pour tes bottes et souliers, il t’en coûtera moins. C’est une dérision qu’un article de quarante-huit francs par an pour battre les habits et nettoyer les souliers. Qu’il n’en soit plus question.


À quoi le docile étudiant répond aussitôt :


Je renverrai la bonne à la fin du mois.


Quant à la pension de table, Champollion la prend d’abord chez M. et Mme Faujat, ménage nécessiteux. Plus tard, il mange à la gargotte, dans ces modestes conditions.


Il faut s’accommoder du dîner de quarante sous des Frères Provençaux, qui d’ailleurs est très bon. Je te passe dix sous pour le déjeuner : ce qui revient à cinquante sous par jour, ou soixante-quinze francs par mois.


L’étudiant établit ainsi son budget général :


Mes données à peu près ; d’abord quatre-vingt-treize francs pour ma chambre et ma nourriture ; neuf à dix francs de blanchissage ou autres menus détails, soit cent trois francs ; deux bains à trente-six sols, trois francs douze sols, soit cent quinze francs ; le reste, pour la chandelle, l’huile, les lettres, et pour faire le garçon économiquement ; à bien prendre, le tout ne passera guère cent trente francs ; le nec plus ultra sera cent quarante francs. Cependant, quand il y aura souliers, bottes, façon d’habits, etc., tu seras assez raisonnable pour les déduire.


Malheureusement, ces sages prévisions sont souvent dépassées, et le jeune homme crie famine. Il a, chez sa logeuse, des termes arriérés ; c’est l’ancienne, l’actuelle, et la future histoire de beaucoup d’étudiants.


Nous avons un besoin extrême d’argent. Pour moi je n’ai pas le sol. À peine puis-je me faire décrotter et payer le port des lettres que je reçois…

Envoie vite de l’argent si tu ne l’as pas fait…

Mme Mécran me tourmente, touchant le paiement du loyer de la chambre…

Mme Mécran me harcèle chaque jour pour le loyer de la chambre et M. Faujat ne peut m’en donner puisqu’il n’en a pas pour me faire vivre. Je suis ici, pauvre comme un poète, c’est-à-dire un peu plus que beaucoup. Je te prie d’envoyer de l’argent au reçu de ma lettre…

Je suis aux abois, je n’ai pas le sou. Envoie-moi de suite le mois prochain afin que je ne sois pas obligé de supporter mille vexations de la part de Mme Mécran à cause du loyer de la chambre…

Je te prie en grâce de m’expédier de l’argent pour payer les quatre mois que nous devons à Mme Mécran, car je commence à m’apercevoir que je suis devenu véritablement Parisien à la manière aisée dont je l’ai éconduite les cent mille fois qu’elle est venue m’inviter à lui lâcher mes dix-huit francs. Je crains saisie, procès, prise de corps, etc…

Enfin on a cru devoir me mettre hors de chez moi un beau soir parce que je ne payais pas. Cela était juste. Adieu, Tibi salus et nobis argentum !


La pension de table est bientôt en souffrance, comme le loyer.


C’est aujourd’hui le 29, et depuis le 12 nous jeûnons. Mme Faujat a été malade pendant une quinzaine ; tu vois donc par là que ses finances ne sont pas dans un état extrêmement brillant…

Nous avons peine à vivre, M. Faujat n’est pas trop à son aise pour soutenir tout son ménage…

Nous n’avons plus d’argent. M. Faujat ne peut plus fournir car il a assez de peine, en travaillant du matin au soir comme un forçat pour soutenir son ménage ; encore a-t-il beaucoup de peine. J’attends de l’argent avec impatience car M. Faujat est en avant, ce qui le fatigue beaucoup, vu la gêne où il se trouve, ce dont je suis témoin journalier…

La manière vraiment paternelle dont on me traite dans cette maison me paraît mériter beaucoup d’égard et d’exactitude de ta part. J’aimerais mieux mendier mon pain ou vivre dans la dernière gargotte du faubourg Saint-Marceau que de voir dans la peine, à cause de moi, des personnes qui ont pour moi toutes sortes de bontés.


Ces appels trop répétés à la bourse fraternelle sont parfois assez sévèrement accueillis à Grenoble :


Impose-toi pour limites cent trente francs par mois au plus, y compris bien entendu les menues dépenses telles que le blanchissage, l’huile, les lettres, etc…

Je ne dis rien lorsque le compte de chaque mois ne va qu’à cent trente ou cent quarante francs, et c’est très raisonnable. Mais lorsqu’il va à cent francs de plus, j’ai raison d’y regarder…


À la suite de ces représentations, l’étudiant promet plus d’économie :


Je vais épargner autant que possible pour ne pas t’être à charge. Je ne prétends point te causer la moindre privation. Les sacrifices que ton amour fraternel fait pour moi ne doivent point t’être payés en te causant du désagrément. J’aimerais mieux aller finir ma vie dans le lieu obscur dont tu m’as tiré…

Si ma correspondance avec mes amis m’a fait beaucoup dépenser je vais restreindre désormais cette correspondance qui se bornera désormais à quatre ou cinq lettres par mois, sans les tiennes. Je prie M. Faujat de te donner quelques détails sur la manière dont j’ai dépensé les cinquante-deux francs que tu crois que j’ai jetés au vent. D’ailleurs si tu trouves que la pension soit trop chère, ainsi que la chambre, j’ai des condisciples du lycée, qui logent près du Panthéon à bien meilleur marché, d’autant plus que je pourrais m’entendre avec l’un d’eux, un de mes amis et un excellent sujet, pour loger ensemble, ce qui ferait que nous n’aurions à supporter chacun que la moitié du loyer. La nourriture est bonne et coûte moins que chez M. Faujat. Si cela te convient, je le veux bien, tu n’as qu’à parler. Il n’y aura d’autre inconvénient pour moi que celui d’avoir de grandes courses à faire pour voir les personnes que je fréquente ordinairement, mais il suffit que cela puisse t’épargner des dépenses pour moi pour que je le fasse avec plaisir.


Autre sujet de cuisantes difficultés, pour le pauvre étudiant : le chapitre de la toilette !


Les culottes de reps sont importables, celles de nankin je les ai usées depuis l’été ; ainsi me voilà un franc sans-culotte, sans cependant en avoir les principes ni les intentions…

Mes culottes ne peuvent plus me servir ; elles sont râpées à force de les brosser et surtout trop étroites pour ce que j’ai grandi et grossi : envoie-moi du drap et du nankin…

Comme on ne peut se passer de bottes, je te prie de me dire s’il en faut commander…

J’ai bien besoin d’un frac et d’une anglaise pour l’hiver. En vérité je n’ose aller chez personne ; aussi je reste chez moi…

Qui veux-tu que je fréquente ? Quand on veut habiter Paris et vivre avec les Parisiens, il faut faire comme eux. Je ne dis point qu’il faille dépenser pour les spectacles, les bals, et autres choses de cette force : mais il faut avoir une tenue et je n’en ai pas. Ce n’est pas avec des gros bas de coton aux jambes, un gilet noir et toujours un vieux habit à la provinciale qu’on va en société. Voilà pourquoi je ne vois ni ne peux voir personne…

J’ai grand besoin d’un frac et d’une anglaise ou redingote. Envoie-moi de suite le drap pour les deux parce que j’espère que ce ne sera point à Grenoble que tu me les feras faire ; car vraiment j’ai l’air d’un lourdaud avec mes habits amples à longue taille et d’une forme détestable : et je t’avouerai que c’est là la cause que je ne vois personne, car tu n’ignores pas qu’à Paris il faut être habillé avant tout. Tu sais que je n’ai qu’une culotte noire pour l’hiver : je n’ai qu’un gilet de portable !


Enfin, le voici à peu près nippé !


J’ai reçu le paquet d’habits. L’anglaise est très jolie, les culottes encore plus. Le gilet vaut trente sols sur les boulevards, ce qui aurait pu t’épargner trois francs dix sols de port. Je ne te dis rien sur tes bas de soie noire, ils sont passables pour porter le soir chez M. Millin, où personne ne vous regarde les jambes, ou bien à mettre le jour en allant faire visite aux Quinze-Vingts. Voilà les grandes occasions auxquelles je les réserve, à moins que tu n’en aies besoin pour raccommoder ceux qui te restent. Car enfin avoue que tu ne les porterais pas. Je te dirai aussi que j’ai fait faire une jolie culotte de casimir ventre de biche, et un gilet passable de Pentecôte : J’ai pris cela chez Martin, il t’enverra le compte. Quand je serai habillé, botté, je ferai toutes tes commissions quelles qu’elles soient car alors je pourrai paraître devant le public. J’irais même voir l’empereur si cela te fait plaisir !


L’étudiant ne fait jamais allusion à des dépenses féminines. On va voir que ses travaux lui laissaient peu de loisir pour la bagatelle. Aussi peut-on croire à sa sincérité quand il écrit :


Ne crains rien pour ma conduite. J’ose me flatter que jusqu’ici elle est irréprochable. Mes amis viennent me voir : ils connaissent ma façon de penser et se gardent bien de me faire des propositions qu’ils savent bien d’avance que je refuserais. D’ailleurs je ne sors guères de chez moi que pour prendre l’air au jardin des Tuileries ou au musée, ou bien pour aller faire des visites.


Les distractions presque uniques du jeune Champollion sont quelques soirées fort sérieuses.


Je vais quelquefois passer la soirée chez M. Roquefort qui me régale de plusieurs cantates italiennes que Madame chante à ravir. Cela fait passer le temps…

Les mercredis, je vais chez M. Millin assister aux soirées. Il y a beaucoup de monde, entre lequel se trouvent cinq à six princes allemands, espagnols, français, etc., des ducs, etc., et beaucoup de têtes un peu montées. On s’assied, on lit, bientôt une conversation sur un point de science, d’antiquité, ou de beaux-arts s’engage. Chacun prend un parti, et l’on est à se débattre jusqu’à onze heures du soir et même plus tard…

Je vais demain aux soirées de M. Millin comme à mon ordinaire. Voici l’ordre. On entre à huit heures après avoir été annoncé. On salue, on va dire un mot au maître de la maison. Ensuite on se groupe avec les autres, ou bien on lit les ouvrages nouveaux. À onze heures et demie on sert le thé, le punch, etc. ; et je vois que la plupart de nos savants ont aussi bon gosier que bonne langue. À minuit et demie ou une heure on est libre de se retirer. Ce qu’il y a de drôle et ce qui prouve que la science nous rend égaux entre nous, hommes, c’est qu’on y voit cinq à six princes, des ambassadeurs, ducs, etc., qui font une assez triste figure dans un coin du salon où Leurs Excellences baillent tout à leur aise. Le jeune prince de Wurtsbourg se mêle de parler et le fait avec beaucoup de retenue et de justesse d’esprit. C’est la seule Éminence qui soit passable. Pour les autres, chargés de cordons d’Ordres, etc., Elles attendent le thé, boivent, et filent.

On le voit, le monde charme peu Champollion, qui avait cependant une jolie figure, de l’entrain, le tour plaisant et une très solide conversation. Son attrait est tout entier pour l’étude. Il travaille d’arrache-pied, sans cesse. Voici l’horaire de sa laborieuse journée :


Les lundis, mardis et samedis, je vais au Collège de France à onze heures et demie pour y arriver à midi. Je prends demi-heure de leçon d’hébreu. Et à midi et demie je cours à la bibliothèque impériale au cours de M. de Sacy. Les mardis, jeudis et vendredis je vais le matin à neuf heures à son cours de persan au Collège de France, et à trois heures à celui de M. Langlès, et à cinq heures à celui de Dom Raphaël…


Dom Raphaël de Monachis dont il est ici question était un ancien religieux, laïcisé par la Révolution et devenu professeur d’arabe à l’École spéciale des langues orientales. Ce maître s’attacha beaucoup au jeune Champollion :


Il me dit toujours Ebni (mon fils).


Un peu plus tard, les heures de cours ayant changé, voici le nouvel arrangement :


Le lundi, à huit heures et quart, je pars pour le Collège de France, où j’arrive à neuf heures : tu sais qu’il y a beaucoup de chemin : c’est place Cambrai près le Panthéon. À neuf heures, je suis le cours de persan de M. de Sacy, jusqu’à dix. En sortant du cours de persan, comme celui d’hébreu, de syriaque et de chaldéen se fait à midi, je vais de suite chez M. Audran, qui m’a proposé de me garder chez lui les lundis, mercredis et vendredis, depuis dix heures jusqu’à midi. Il reste dans l’intérieur du Collège de France. Nous passons ces deux heures à causer langues orientales, à traduire de l’hébreu, du syriaque, du chaldéen ou de l’arabe. Nous consacrons toujours une demi-heure à travailler à sa Grammaire chaldéenne et syriaque. À midi, nous descendons et il fait son cours d’hébreu. Il m’appelle le patriarche de la classe, parce que je suis le plus fort. En sortant de ce cours, à une heure, je traverse tout Paris, et je vais à l’École spéciale suivre à deux heures le cours de M. Langlès, qui me donne des soins particuliers.

Le mardi je vais au cours de M. de Sacy à une heure à l’École spéciale.

Le mercredi je vais au Collège de France à neuf heures. À dix heures je monte chez M. Audran. À midi je vais à son cours. À une heure je vais à l’École spéciale pour (deux heures) le cours de M. Langlès ; et le soir, à cinq heures je suis celui de Dom Raphaël, qui nous fait traduire les fables de La Fontaine en arabe.

Le jeudi à une heure, le cours de M. de Sacy.

Le vendredi je vais comme le lundi au Collège de France, et chez M. Audran.

Le samedi, chez M. Langlès à deux heures.

Je voulais aussi suivre le cours de turc chez M. Jaubert qui est excellent ; mais comme cela me fatiguait trop de courir tant, j’ai remis cette fatigue à l’année prochaine.


Que de matières bouillonnent à la fois dans ce cerveau de 18 ans ! l’occupant, le consolant, remplissant son esprit, on pourrait même dire son cœur !


Fais-moi passer la grammaire chinoise ; cela me distraira un peu : j’en ai bien besoin…

Je sais ma grammaire persane sur le bout du doigt…

L’étude du zend et du pchéleri me procure d’heureux moments. J’ai la satisfaction de pouvoir lire des choses que personne ne connaît, pas même de nom. Et qui plus est je suis le seul qui comprenne quelque chose à cela, si ce n’est que mon docte maître M. de Sacy sait le lire et voilà tout…

Les Étrusques m’occupent en ce moment ; langue, médailles, pierres gravées, monuments, sarcophages, tout se grave dans ma tête ; et pourquoi ? parce que les Étrusques viennent de l’Égypte. Voilà une conclusion qui ferait sauter au plancher tous vos érudits enfarinés de grec et de latin ! Cependant j’ai des preuves monumentales !…

Je suis le cours de syriaque, d’hébreu et de chaldéen au collége de France. J’ai déjà gagné les bonnes grâces de M. Audran notre professeur ; « Vous êtes jeune, vous avez du courage, nous pourrons faire quelque chose d’utile. » Ce sont ses paroles. Je suis le plus fort de son cours, presque tout composé d’abbés et de curés à la tête dure. Ils sont tous âgés…

Je travaille beaucoup avec Dom Raphaël et je raque déjà très joliment l’arabe ; je fais des verbes, je traduis des dialogues, je fais des thèmes…

Comme c’est moi qui suis le plus fort, je fais la leçon lorsque M. Audran ne le peut pas…

Je n’ai pas un moment à moi. Je travaille fort avant dans la nuit. Je suis régulièrement les cours de M. de Sacy et Langlès.

M. Audran me témoigne beaucoup d’amitié. Le but de notre travail est la confection de la grammaire syriaque qu’il a entrepris de faire. Nous nous entendrons ensuite pour faire une grammaire comparative des langues arabe et hébraïque qui ne sont évidemment qu’un seul et même idiome à quelques différences de dialectes près…

Le cours d’antiquités de M. Millin commence aujourd’hui à deux heures. Tu sais que je vais en être une des colonnes. Il nous parlera de la mythologie.


Les amitiés mêmes de l’étudiant sont exclusivement scientifiques ; voici son commerce avec un intime, le jeune Dubois :


Nous jabotons monuments, nous nous communiquons nos observations et nous avons toujours quelques bonnes choses à dire et à apprendre l’un de l’autre.


C’est à cette époque que le jeune orientaliste adopta le surnom de Saghir, qui signifie, en langue arabe, le cadet, le puîné ; ses amis le désignent souvent ainsi, et quelquefois lui-même signe ses lettres intimes : Saghir.

Mais, comme on le pense bien, il est une étude qui tient le premier rang aux yeux de Champollion. Nous l’avons vu amoureux à douze ans de l’Égyptologie. Devenu élève orientaliste il s’y adonne avec une passion pénétrante. Il est épris de l’Égypte. Il ne faut comparer l’Égypte à aucun autre pays ! Ainsi le jeune homme montre-t-il peu d’empressement pour aller occuper un poste dans un Consulat oriental dont on lui avait vaguement parlé : Ah s’il se fut agi de la chère Égypte !


Elle est dans un état bien plus déplorable que les champs de Constantinople, de Troie et de Persépolis : elle m’offrirait cependant d’assez puissants attraits pour me faire braver bien des dangers. C’est l’Égypte !


Champollion est hypnotisé, comme diraient nos temps. Il est possédé par sa future découverte : il se sent destiné, par fatalité, par vocation, à toucher le but, il y court sans se faire, sur les obstacles, sur les difficultés, aucune illusion :


Je suis poussé irrésistiblement par ma tête, mes goûts et mon cœur dans des chemins difficiles et hérissés d’aspérités qui se renouvellent sans cesse. Tel est mon destin, il faudra le subir quoiqu’il en coûte.


Mais dans cette marche automatique, un espoir assuré soutient l’opiniâtre investigateur. Il a pressenti la gloire : il sait qu’elle l’attend :


Les papyrus sont toujours présents à mes yeux. C’est une palme si belle à cueillir ! J’espère qu’elle m’est destinée !…

En m’encourageant à continuer mes recherches sur les papyrus tu ne fais que m’exhorter à persévérer dans les bonnes résolutions où je suis de savoir enfin à quoi m’en tenir. J’en viendrai à bout.


Il constate, il déclare qu’il a approfondi tous les essais tentés par d’autres chercheurs pour déchiffrer les hiéroglyphes ; mais que toutes ces tentatives ont été vaines.

Ainsi, un savant anglais, le docteur Young a cherché sans succès :


L’anglais ne se connaît pas plus en égyptien qu’en malais ou en mantchou dont il est professeur !…

Les déchiffreurs d’hiéroglyphes de Londres et de Paris ont-ils enfin reconnu l’absurdité de leurs prétentions ? Renoncent-ils à cette fameuse clé du docteur Young ? Je crains bien que les voyageurs en Égypte soient encore dans la dure nécessité de copier péniblement les hiéroglyphes au lieu de les traduire la clé à la main, ce qui eût été infiniment commode…

Les découvertes du docteur Young annoncées avec tant de faste ne sont qu’une ridicule forfanterie. La découverte si vantée de la prétendue clé me fait pitié. Je plains en conscience les malheureux voyageurs anglais en Égypte obligés de traduire les inscriptions de Thèbes, le passe-partout du docteur Young à la main !


Un savant suédois, Akerblad, a cru lui aussi saisir la clé mystérieuse : mais, écrit Champollion :


Il a avoué lui-même à l’abbé de Tersan de qui je le tiens que malgré son alphabet et ses belles découvertes il ne pouvait point lire trois mots de suite dans une inscription égyptienne.


Un savant allemand, Günther Wahl, s’est également mépris :


J’ai encore examiné les découvertes de Günther Wahl ; son alphabet égyptien, et la lecture prétendue de l’inscription n’ont pas le sens commun, c’est une rêverie tudesque…


Un savant danois, Zoéga, a collectionné les inscriptions, mais sans pouvoir les lire :


Zoéga a rassemblé une quantité extraordinaire de matériaux pour un vaste édifice… et n’a point mis pierre sur pierre !…

M. le chevalier Zoéga qui a produit un grossissime in-folio sur cette matière a avoué à quelqu’un que je connais qu’il n’avait pas fait un seul pas dans cette étude malgré des recherches immenses. Il est aisé de s’en convaincre à la lecture de son ouvrage.


Enfin les Français de la Commission d’Égypte, c’est-à-dire les savants autrefois emmenés par Bonaparte, et qui ont rapporté d’Afrique de précieux documents, pierres, papyrus, médailles, ont eux-même entrepris de les déchiffrer.

Champollion n’est pas injuste pour la publication scientifique de ces illustres voyageurs : Description de l’Égypte.


Ce sont, dit-il, les nombreux manuscrits Égyptiens, gravés avec une étonnante fidélité dans ce magnifique recueil, ainsi que les empreintes, les dessins et les gravures, qui seuls ont pu servir de fondement solide aux recherches des archéologues.


Mais les savants visiteurs de l’Égypte n’ont fourni que d’utiles documents : ils ne les ont pu lire :


Je n’ai pas un grand respect pour eux, ils pourront nous donner de fort bons dessins, mais leurs explications ne sont justement que de l’eau de boudin.


En un mot l’Égypte est vierge encore, sa langue n’est pas découverte.


Tout ce qu’ont dit sur les obélisques les Kircher, Jablonski, Warburton, etc., ne sert qu’à prouver qu’on y entend rien.


Bien plus, l’étudiant butté avoue lui-même ses premiers désappointements personnels.


Quant au papyrus, j’ai lu une ligne et demie ; j’ai fait un alphabet basé sur un monument très connu, j’ai trouvé un sens clair, analogue à la circonstance et dans un style convenable… Et je n’en suis pas plus avancé pour cela ! Je ne puis aller plus loin ! Des groupes m’arrêtent. Je les ai étudiés, médités des journées entières… et je n’ai rien compris !


Mais Champollion a la foi : les désillusions, les achoppements ne découragent pas l’étudiant en fièvre, il travaillera plus et mieux. Pour commencer, il se plonge dans l’étude des langues actuellement parlées au bord du Nil, le copte et l’éthiopien, ce sont sûrement les filles plus ou moins dégénérées de l’ancienne langue, peut-être ramèneront-elles à leur mère disparue le patient investigateur.


J’ai sué sang et eau à débrouiller l’éthiopien et j’y suis parvenu. J’ai étudié ses rapports avec l’hébreu et avec l’arabe et je suis à même de le traduire avec beaucoup d’aisance…

Je te prie de m’envoyer le dictionnaire éthiopien de Ludolph. Je ne doute point que je n’y trouve beaucoup de mots copto-égyptiens…

Mon copte va toujours son train et j’y trouve vraiment de grandes jouissances car tu dois bien penser que ce n’en est pas une petite que de parler la langue de mes chers Aménophis, Sethosis, Ramesès, Thoutmosis !…

Je vais aller voir à Saint-Roch rue Saint-Honoré un prêtre Copte qui y dit la messe et qui s’appelle Icaha Scheptichi ; ce dernier me donnera des renseignements sur les noms coptes et sur la prononciation des lettres…

Je me livre entièrement au copte. Je veux savoir l’égyptien comme mon français parce que sur cette langue sera basé mon grand travail sur les papyrus égyptiens.


Il paraît d’ailleurs que les amateurs de la langue copte n’étaient pas alors très nombreux, et qu’elle donnait lieu même dans les sphères savantes à d’étranges méprises.


J’ai vu les manuscrits coptes de la Bibliothèque de l’Arsenal et j’ai ri comme de juste. Il faut avouer qu’on est quelquefois bien bête dans la capitale. Mon cœur a palpité en ouvrant la caisse ; j’ai d’abord lu sur la feuille Manuscrit Copte et cela me charmait. Mais hélas c’est du slave ou du russe tout pur ! Qu’on est bête à Paris… quelquefois !…

Je ne rêve que copte et égyptien : J’ai fait 1° Une grammaire thébaine Sahïdique la seule qui existe. 2° Une Memphitique. 3° La concordance des deux dialectes. 4° J’ai transcrit la grammaire Sahïdique en arabe, d’un manuscrit copte. 5° J’ai copié des textes. 6° J’ai fait la lettre A d’un dictionnaire Sahïdique, il n’en existe pas. 7° J’ai parachevé sept lettres d’un dictionnaire memphitique par racines. Enfin je suis si Copte, que pour m’amuser je traduis en copte tout ce qui me vient à la tête ; je parle copte tout seul, vu que personne ne m’entendrait. C’est le vrai moyen de me mettre mon égyptien pur dans la tête. Après cela j’attaquerai les Papyrus et grâce à mon héroïque valeur, j’espère en venir à bout. J’ai déjà fait un grand pas !


Ce rendu compte est confirmé par le témoignage du savant professeur Millin, adressé au frère aîné de Champollion.


M. votre frère vient souvent travailler chez moi ; il consulte avec application les différents ouvrages relatifs à l’Égypte. Il étudie et s’occupe utilement. MM. Langlès et de Sacy en sont fort contents.


Les préoccupations hiéroglyphiques suivaient l’étudiant jusque dans ses vacances. Il a dessiné sur les murs de sa chambrette dauphinoise, à Vif, de mystérieux cartouches égyptiens, dont il copiait amoureusement les reproductions, sans pouvoir encore en déchiffrer le sens. C’est assez récemment qu’un badigeon maladroit a fait disparaître ces curieux souvenirs.

L’étudiant fera plus tard le second pas, le pas définitif. Le voici maintenant armé pour la grande lutte. Il n’est plus un élève, il est passé maître. Sa vie d’homme commence.

À dix-neuf ans, il est nommé professeur d’histoire à la Faculté des Lettres de Grenoble et conservateur à la belle bibliothèque de cette ville. À trente ans, il regagne Paris où les documents plus nombreux servent mieux son travail ; et enfin, à trente-deux ans, le 17 septembre 1822, il lit devant l’Académie des Inscriptions, que présidait M. de Sacy, le résultat définitif, l’exposé de sa lumineuse découverte ; il fait connaître la clé des hiéroglyphes, il ouvre au monde futur les portes du vieux monde.

L’enfance et la jeunesse lui avaient mis en main les outils du gigantesque travail.


La lecture que l’Institut a bien voulu entendre a eu un succès complet. Mes découvertes sur les hiéroglyphes ont été jugées incontestables à l’unanimité ; et j’ai reçu des compliments plus haut comme les tours de Notre-Dame. Mais ce qui m’a flatté principalement, c’est que l’Académie des Belles-Lettres de l’Institut a arrêté que son bureau demanderait, en son nom, au gouvernement qu’il fit imprimer à ses frais tous mes travaux sur les écritures égyptiennes. C’est un témoignage précieux d’estime de la part du corps ; auquel comme tu le conçois bien j’ai été infiniment sensible. J’attends la décision de M. de Corbières pour les frais des gravures. Le Roi a déjà décidé que mes trois mémoires seraient imprimés gratis à l’Imprimerie Royale. Tout le monde me répète qu’une des premières places vacantes à l’Académie sera pour moi. Je commence à croire de bonne foi que cela pourrait bien être. Les obstacles et les préventions que j’avais à combattre viennent enfin d’être applanis par le grand coup que j’ai frappé !


En effet, le but était atteint ! Le 21 avril suivant, le duc d’Orléans, présidant, pour le roi, la séance générale de la Société Asiatique, et entouré de toutes les sommités scientifiques, Sacy, Rémusat, Humboldt, Dacier, Stanislas Julien, prenait solennellement au nom de la France possession de la grande découverte.


La brillante découverte de l’alphabet hiéroglyphique est honorable non seulement pour le savant qui l’a faite, mais pour la nation ! Elle doit s’enorgueillir qu’un Français ait commencé à pénétrer ces mystères que les anciens ne dévoilaient qu’à quelques adeptes bien éprouvés, et à déchiffrer ces emblèmes dont tous les peuples modernes désespéraient de découvrir la signification !


L’Académie des Inscriptions tarda trop à s’adjoindre Champollion. Il apprécia spirituellement son fauteuil « comme un buveur délicat goûte une bouteille de champagne éventée depuis six mois ! »

Les représentants du pays se montrèrent plus justes. Après la mort du jeune savant, M. Étienne prononça ces paroles à la tribune des Députés :


Sa patrie a presque reçu à la fois ses précieuses découvertes et son dernier soupir. Il a consumé sa vie dans de pénibles et longs travaux. Montrez-vous les véritables interprètes de la reconnaissance nationale.


Et le baron Thénard, à la tribune des Pairs :


Sa découverte est si importante qu’elle le place au premier rang. Champollion est une de nos gloires nationales : acquittons une dette nationale.


Le Parlement tout entier fut de cet avis et le 24 avril 1833 le roi sanctionnait la loi suivante :


Article I. –  Il est ouvert un crédit extraordinaire de cinquante mille francs destinés à acquérir pour le compte de l’État les manuscrits, dessins et livres annotés par feu Champollion jeune.

Article II. –  Il est accordé à Mme Rose Blanc, sa veuve, une pension de trois mille francs.

Contresigné : Guizot.