Chanson sur la mort de l’illustre épouse d’Asan-aga

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche


Chanson sur la Mort de l’Illustre Épouse d’Asan-Aga


Asan, capitaine Turc, est blessé dans un combat, & sa blessure le met hors d’état de retourner dans sa maison. Sa mère & sa soeur vont le visiter dans le camp: mais sa femme, retenue par une pudeur qui nous paroîtra étrange, n’ose pas y aller aussi pour voir son mari. Asan prend cette délicatesse pour un défaut de sentiment de la part de sa femme, s’en fâche, & dans le premier mouvement de sa colère, il lui envoie une lettre de répudiation. On arrache cette tendre épouse & mère à cinq créatures touchantes, à ses enfans, dont le dernier est encore au berceau, & elle les quitte avec la douleur la plus amere. A peine revenue dans la maison de son père, les principaux seigneurs du voisinage demandent sa main. Son frère, le Begh Pintorovich, l’accorde au Cadi, ou au juge d’Imoski: malgré les prières de sa soeur désolée, qui aimoit toujours son premier époux & ses enfans avec la plus vive tendresse. Le cortège nuptial, pour aller à Imoski devoit passer devant la maison d’Asan, qui, guéri de ces blessures & revenu chez lui, se répent vivement de son divorce. Connoissant parfaitement le cœur de celle, qui avoit été son épouse, il envoie à sa rencontre deux de ses enfans, auxquels elle fait des présens, qu’elle avoit préparés pour eux. Alors Asan lui-même fait entendre sa voix en rappellant ses enfans, & en se plaignant de l’insensibilité de leur mère. Ce reproche, le départ de ses enfans, la perte d’un mari que, malgré ses manières rudes, elle aimoit autant qu’elle en étoit aimée, causent une si grande révolution dans l’ame de cette jeune épouse qu’elle tombe morte subitement, & sans proférer une parole.

Chanson sur la Mort de l’Illustre Epouse d’Asan-Aga.[modifier]

Quelle blancheur brille dans ces forêts vertes? Sont ce des neiges, ou des cygnes? Les neiges seroient fondues aujourd’hui, & les cygnes se seroient envolés. Ce ne sont ni des neiges ni des cygnes, mais les tentes du guerrier Asan-Aga. Il y demeure blessé & se plaignant amerement. Sa mère & sa soeur sont allées le visiter: son épouse seroit venue aussi, mais la pudeur la retient.

Quand la douleur de ses blessures s’appaisa, il manda à sa femme fidelle: « Ne m’attends pas ni dans ma maison blanche, ni dans ma cour, ni parmi mes parens » . En recevant ces dures paroles cette malheureuse reste triste & affligée. Dans la maison de son époux, elle entend les pas des chevaux, & désespérée elle court sur une tour pour finir ses jours en se jettant par les fenêtres. Ses deux filles épouvantées, suivent ses pas incertains, en lui criant: Ah, chere mere, ah! ne suis pas: ces chevaux, ne sont pas ceux de notre père Asan; c’est ton frère, le Beg Pintorovich qui vient te voir.

A ces voix l’épouse d’Asan tourne ses pas, & courant les bras étendus vers son frère, elle lui dit: « Ah mon frère! vois ma honte extrême! Il me répudie, moi qui lui ai donné cinq enfans » ! Le Beg se tait & ne répond rien: mais il tire d’une bourse de soye vermeille, une feuille de papier, qui permet à sa soeur de se couronner pour un nouveau mari, après qu’elle sera retournée dans la maison de ses pères. La dame affligée voyant ce triste écrit, baise le front de ses fils & les joues de rose de ses deux filles. Mais elle ne peut pas se séparer de l’enfant au berceau. Le sévére Beg l’en arrache, l’entraine avec force, la met à cheval, & la ramene dans la maison paternelle.

Peu de tems après son arrivée, le peu de tems de sept jours à peine écoulé, de toute part on demande en mariage la jeune & charmante veuve, issue d’un sang illustre. Parmi les nobles prétendans se distingue le Kadi d’Imoski. D’une voix plaintive elle dit alors à son frère: « ne me donne pas à un autre mari, mon cher frère: mon cœur se briseroit dans ma poitrine, si je revoyois mes enfans abandonnés » .

Le Beg ne fait point d’attention à ses prières, & s’obstine à la donner au Kadi d’Imoski. Alors elle le prie de nouveau: puisque tu veux absolument me marier, envois au moins une lettre en mon nom au Kadi, & dis-lui: la jeune veuve te salue & te prie par cet écrit, que quand tu viendras la chercher, accompagné des seigneurs Svati, de lui apporter un voile, avec lequel elle puisse se couvrir, afin qu’en passant devant la maison d’Asan, elle ne voie pas ses enfans orphelins.

Après avoir reçu la lettre, le Kadi assemble sur le champ les seigneurs Svati pour chercher son épouse, & pour lui porter le long voile qu’elle demande. Les Svati arrivent heureusement à la maison de l’épouse, & la conduisent avec le même bonheur vers la demeure de son époux.

Arrivée, chemin faisant, devant la maison d’Asan, ses deux filles la voyent d’un balcon, & ses deux fils courent à sa rencontre, en criant: « chère mère reste avec nous; prens chez nous des rafraichissemens » .

La triste veuve d’Asan, entendant les cris de ses enfans, se tourne vers le premier Svati: « Pour l’amour de Dieu, cher & vénérable arrête les chevaux près de cette maison, afin que je donne à ces orphelins quelque gage de ma tendresse » . Les chevaux s’arrêtent devant la porte, elle descend & offre des présens à ses enfans: elle donne aux fils des brodequins d’or, & de beaux voiles aux filles. Au petit inocent, qui couche dans le berceaux, elle envoit une Robe.

Asan voyant de loin cette scene, rappelle ses fils: « revenez à moi, mes enfans; laissez cette cruelle mère, qui a un cœur d’airain, & qui ne ressent plus pour vous aucune pitié » .

Entendant ces paroles, cette veuve affligée pâlit & tombe par terre. Son ame quitte son corps au moment qu’elle voit partir ses enfans.