Chansons posthumes de Pierre-Jean de Béranger/La Guerre

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LA GUERRE


À UN AMI



Mon vieil ami, dans ma retraite,
Près des bois, demain je t’attends.
Viens faire un dîner de chambrette,
Comme aux jours de notre printemps.
Nous jaserons de mainte chose :
Des gens de cour, de l’émeutier ;
Des vers et surtout de la prose,
Reine aujourd’hui du monde entier.

Puis nous parlerons de la guerre :
L’aurons-nous ? ne l’aurons-nous-point ?
Sur le journal, je ne vois guère
Que des rois nous montrant le poing.
Tout en prévoyant des batailles,
De pitié pourtant je souris
Quand je pense aux tristes murailles
Qui vont emprisonner Paris.

Ah ! pour sauver la ville sainte,
Fiez-vous au peuple d’en bas ;
Que, bien armé, dans son enceinte,
Il veille et reste l’arme au bras.
Quel traître devant ses cohortes,
Paris bien ou mal retranché,
Oserait en livrer les portes,
Fût-il Talleyrand ou Fouché ?

Guerroyer fut notre manie ;
Mais aujourd’hui je reconnais
Qu’on doit mater la félonie
De l’oppresseur des Polonais.
Non moins félon, l’Anglais si rogue
Voudrait bien, encor cette fois,
Nous endormir avec la drogue
Qu’il ne peut plus vendre aux Chinois.

Anglais, bien que nous tromper serve
À désennuyer ton orgueil,
Mieux vaudrait voguer de conserve :
Tu dois craindre plus d’un écueil.
Tes possessions, que sont-elles ?
Des cerfs-volants que tient ta main.
L’aquilon rompra leurs ficelles.
Prends garde : il peut souffler demain.

Qu’avec honneur nous berce encore
La Paix, mère de tous les biens.
Dans les camps pourraient nous éclore
De trop redoutables soutiens.
La Gloire est là si despotique !
Nul éclat au sien n’est pareil.
Ô Liberté ! ton arbre antique
Croît mieux à l’ombre qu’au soleil.

Ami, qu’en dit-on à la ville ?
Réponds, écho digne de foi.
Dans les bois que l’automne épile,
Viens en deviser avec moi.
Viens, tandis qu’un peu de feuillage
Du froid cache encor le retour.
Ah ! qu’il est loin, cet heureux âge
Où nous ne parlions que d’amour !