Chansons posthumes de Pierre-Jean de Béranger/Le Dieu Jean

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche


LE DIEU JEAN


Air : Toto, Carabo.


Tout homme à caractère
Est dieu de loin en loin,
            Dans son coin.
Jean, qui croit à Voltaire,
Fut dieu pendant six mois,
            Le grivois !

    Ah ! bon Dieu ! quel dieu !
    Ah ! bon Dieu ! quel dieu !
Quel pauvre dieu, bon Dieu !
        Quel pauvre dieu,
        Quel pauvre dieu,
Né dans un mauvais lieu !


Chez de joyeuses filles,
Jean, qui loge à l’étroit
            Sous le toit,
Pèlerin sans coquilles,
Se fait dieu pour payer
            Son loyer.

    Ah ! bon Dieu ! quel dieu !
    Ah ! bon Dieu ! quel dieu !
Quel pauvre dieu, bon Dieu !
        Quel pauvre dieu,
        Quel pauvre dieu,
Né dans un mauvais lieu !

Jean, quelque temps prophète,
Dit : « Le traiteur en moi
            « N’a plus foi.
« Gratis pour qu’on me fête,
« Je sors de mon cerveau
            « Dieu nouveau. »

    Ah ! bon Dieu ! quel dieu !
    Ah ! bon Dieu ! quel dieu !
Quel pauvre dieu, bon Dieu !
        Quel pauvre dieu,
        Quel pauvre dieu,
Né dans un mauvais lieu !

« Respectons pour l’exemple
« Les dieux plus ou moins nés
            « Mes aînés,
« Tributs, autel et temple,
« Sont un assez bon lot
            « De culot. »

    Ah ! bon Dieu ! quel dieu !
    Ah ! bon Dieu ! quel dieu !
Quel pauvre dieu, bon Dieu !
        Quel pauvre dieu,
        Quel pauvre dieu,
Né dans un mauvais lieu !

« Pour le salut de l’âme
« Comme on n’a que trop fait
            « Sans effet,
« Des corps je me proclame
« Par goût et par ferveur
            « Le sauveur. »

    Ah ! bon Dieu ! quel dieu !
    Ah ! bon Dieu ! quel dieu !
Quel pauvre dieu, bon Dieu !
        Quel pauvre dieu,
        Quel pauvre dieu,
Né dans un mauvais lieu !

« Le paradis, vieux conte,
« Je le mets sous ta main,
            « Genre humain,
« De la terre, à mon compte,
« Je referai soudain
            « Un Éden. »

    Ah ! bon Dieu ! quel dieu !
    Ah ! bon Dieu ! quel dieu !
Quel pauvre dieu, bon Dieu !
        Quel pauvre dieu,
        Quel pauvre dieu,
Né dans un mauvais lieu !

« Femmes, trêve au martyre !
« Supprimons à tout prix
            « Les maris.
« Au sort je veux qu’on tire,
« Pour vos poupons en tas,
            « Des papas. »


    Ah ! bon Dieu ! quel dieu !
    Ah ! bon Dieu ! quel dieu !
Quel pauvre dieu, bon Dieu !
        Quel pauvre dieu,
        Quel pauvre dieu,
Né dans un mauvais lieu !

Saint Ignace en prières
Vend ses brides à veaux
            Aux dévots.
Ce siècle de lumières
Est pour les charlatans
            Un bon temps.

    Ah ! bon Dieu ! quel dieu !
    Ah ! bon Dieu ! quel dieu !
Quel pauvre dieu, bon Dieu !
        Quel pauvre dieu,
        Quel pauvre dieu,
Né dans un mauvais lieu !

Jean se fait des oracles.
Bientôt dans plus d’un rang
            Le dieu prend ;
S’il cache ses miracles,
C’est qu’il doit des égards
            Aux mouchards.

    Ah ! bon Dieu ! quel dieu !
    Ah ! bon Dieu ! quel dieu !
Quel pauvre dieu, bon Dieu !
        Quel pauvre dieu,
        Quel pauvre dieu,
Né dans un mauvais lieu !

La foule accourt : Victoire !
Que d’or les sots mettront
            Dans son tronc !
Mais quoi ! tout l’auditoire
Trouve ce dieu de chair
            Un peu cher.

    Ah ! bon Dieu ! quel dieu !
    Ah ! bon Dieu ! quel dieu !
Quel pauvre dieu, bon Dieu !
        Quel pauvre dieu,
        Quel pauvre dieu,
Né dans un mauvais lieu !

Il parcourt la province,
Toujours déménageant
            Sans argent.
À la foire, en bon prince,
Le dieu, dit-on, un soir
            S’est fait voir.

    Ah ! bon Dieu ! quel dieu !
    Ah ! bon Dieu ! quel dieu !
Quel pauvre dieu, bon Dieu !
        Quel pauvre dieu,
        Quel pauvre dieu,
Né dans un mauvais lieu !

Il dit, presque en syncope :
« Pour un dieu quelle fin
            « Que la faim ! »
Dieu, fais-toi philanthrope,
Avocat, perruquier
            Ou banquier.

    Ah ! bon Dieu ! quel dieu !
    Ah ! bon Dieu ! quel dieu !
Quel pauvre dieu, bon Dieu !
        Quel pauvre dieu,
        Quel pauvre dieu,
Né dans un mauvais lieu !


Enfin, à bout d’angoisse,
Jean, qui rêvait d’autel,
            S’est fait tel,
Qu’hier notre paroisse
L’a pris, sur son Credo,
            Pour bedeau.

    Ah ! bon Dieu ! quel dieu !
    Ah ! bon Dieu ! quel dieu !
Quel pauvre dieu, bon Dieu !
        Quel pauvre dieu,
        Quel pauvre dieu,
Né dans un mauvais lieu !