Chansons posthumes de Pierre-Jean de Béranger/Les Gages

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LES GAGES


CONTE ARABE



Dans Bassora, séjour perfide,
De trop d’amis environné,
Ben-Issa, cœur bon et candide,
Un jour s’éveilla ruiné.
Le peu qui lui reste, il le donne.
Un vieil aveugle en son chemin
L’implore ; Issa lui fait l’aumône,
Qu’il ira demander demain.


C’était dans le temps des génies ;
Voilà bien trois cents ans de ça.
L’un d’eux, connu par ses manies,
Moch aux yeux verts, aimait Issa.
Pourtant, soit caprice ou système,
Issa n’en peut obtenir rien
Que pour obliger ceux qu’il aime ;
Même il y doit mettre du sien.

Qu’importe Moch et ses richesses !
Son seul espoir, Issa l’a mis
Dans ceux qu’il combla de largesses ;
Mais le temps passe, et plus d’amis.
Seul accouru, Maleck demande
Qu’à son aide Issa vienne encor :
Par le cadi mis à l’amende,
Il lui faudrait huit bourses d’or.

« Issa, dit-il, crains l’indigence ;
« Recours à Moch dans nos revers. »
Et Ben, toujours pris d’obligeance,
Crie : « À moi, génie aux yeux verts ! »
Moch apparaît, prend le langage
D’un juif et dit : « Ben, tu sauras
« Que je prête à qui m’offre en gage
« Œil ou dent, jambe, oreille ou bras.

« Sans douleur, sans fièvre ni plaie,
« D’un mot j’extrais mes répondants.
« Ton compte est fait d’avance ; paye.
« Huit bourses d’or valent huit dents.
« — Huit dents ! c’est tout ce qu’il m’en reste.
« — Qu’en peut faire un garçon rangé ?
« Ton menu devient fort modeste ;
« D’ailleurs, tu n’as que trop mangé.

« Allons ! viens, que je les arrache :
« C’est fait ! » Et le brave édenté
Donne à Maleck l’or, et lui cache
Les besoins de sa pauvreté.
De ce marché le bruit opère :
Près d’Issa les ingrats qu’il fit
Reviennent tous. Chacun espère
Le mettre en gage à son profit.

Moussa, qui trafiquait en Perse,
Perd son vaisseau sur un écueil.
Pour remettre à flot son commerce,
À Moch Ben-Issa livre un œil.
Hassan va marier sa fille ;
Sans dot comment la présenter ?
On flatte Issa dans la famille ;
Il donne un bras pour la doter.

Pour Husseim, qui veut d’esclavage
Racheter deux fils qu’il pleura,
Issa met une jambe en gage :
Sur ses amis il s’appuiera.
Mais laissera-t-on à cet homme
Rien de son corps ayant valeur ?
Sauvez de leurs mains quelque somme,
Les ingrats crieront au voleur.

Tous quatre on les entend se dire :
Que faire d’un borgne impotent ?
Voyez le dégoût qu’il inspire.
Il faut le saluer pourtant.
« Ah ! dit Maleck, j’ai l’espérance
« Que, grâce à moi, dès aujourd’hui,
« Sans lui faire la révérence,
« Nous pourrons passer devant lui. »

Il court, il crie : « Issa, mon père !
« Ma femme a d’horribles douleurs.
« Prières ni soins, rien n’opère ;
« Mes yeux s’éteignent dans les pleurs.

« Je sais un remède et la dose
« Qui sauva la vie au sultan ;
« Mais d’or potable il se compose
« Et de perles plein mon turban. »

Ben-Issa promet ses oreilles.
Moch aux yeux verts vient et prétend
Qu’un prêt de richesses pareilles
Veut un gage plus important.
« S’il vous donnait cet œil qui brille »,
Dit Maleck. Mais l’estropié
Refusa net : « Par ma béquille !
« Est-ce trop d’un œil pour un pied ?

« — Ah ! pour cet œil sauve ma femme !
« Près de toi ne m’auras-tu pas ?
« Jusqu’à la Mecque, oui, sur mon âme,
« Je jure de guider tes pas. »
L’œil est donné. Prenant la somme,
Tout chargé d’or Maleck s’enfuit,
S’enfuit et laisse le pauvre homme
À tâtons errer dans sa nuit.

« Tu vas tomber dans la rivière ! »
Crie un passant ; « j’en ai pâli,
« Issa privé de la lumière !
« Je te tiens ! Viens, je suis Ali,
« Ali, ton compagnon de classe ;
« Des jongleurs le plus gai, dit-on.
« Il t’offre part à sa besace ;
« Il te servira de bâton. »

Contre son cœur Issa le presse.
Dieu ! voilà son bras rétabli !
Sa jambe et ses dents ! quelle ivresse !
De ses deux yeux il voit Ali.
Même il voit les pâles visages
Des quatre amis au cœur affreux,
Privés chacun de l’un des gages
Que naguère il donnait pour eux.

Dans l’air apparaît le Génie :
« Mon fils, jouet de ces ingrats,
« Vois leur méchanceté punie :
« À toi l’or que tu leur livras,
« Qu’au bon Ali cet or profite ;
« Vous vieillirez ensemble. Adieu !
« Faire le bien à qui mérite,
« C’est mériter deux fois de Dieu. »

Le couple heureux, l’âme attendrie,
Des quatre infirmes demi-nus
S’éloigne, et Ben-Issa s’écrie :
« Ah ! que de pleurs j’ai retenus !
« Ali, porte-leur en cachette
« Du riz, du miel et des habits,
« Qu’ils s’amendent ! Par le Prophète
« Caillou touché devient rubis. »