Chant de la grande vie de vache

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AnonymeHenry de Montherlant

Chant de la grande vie de vache


C’est l’honneur et le danger de l’art de donner à une seconde l’apparence de l’éternité. Pour une heure « dionysiaque », telle que chaque soldat de vingt ans en a vécue, ne semblé-je pas exalter toute la guerre ?

Acceptant le principe de la guerre, je serais indigne à n’en pas accepter toutes les conséquences. Mais je serais indigne, aussi, a les embellir. Les entrailles des peuples aiment la guerre. Je ne collabore pas à cet amour.

Je tiens à dire ici que, tel qu’il est, isolé, ce poème est un mensonge. Il faudrait pour l’encadrer cent poèmes de protestation et de détresse. Cette réserve est essentielle.

Les bienfaits de la guerre existent. Je ne voudrais pas avoir écrit un livre qui portât ce titre.

M.


Ma vie ! Ma vie ! Comme elle est belle ! Comme j’aime ma vie !

J’aime la poussière sur mes bottes, la poussière sur la force de mes jambes. Je puis marcher dans de l’eau, plonger dans de la terre éboulée ! J’aime mes mains moites, pas propres. Ma canne, sur la poignée où je m’appuie, est salie par ma sueur mâle.

Que la sueur noire coule sur mes joues ! Je veux être un objet de répulsion pour les femmes.

Malédiction sur leur faiblesse ! Malédiction sur tous les faibles ! Malédiction sur les choses de l’âme ! Mon casque qui me serre et me brûle me fait moins mal autour des tempes que ne me faisait mal la pensée bête. (Cher casque, cache mon front, mon esprit.)

Du jour où j’ai eu mon casque m’a envahi la joie de tuer.

Qu’il est doux, mon browning brillant ! Qu’il est doux, mon bras quand je vise, si mol, si souple, pas tendu ! Parfois, tandis que je marche, ma main se glisse dans l’étui, le touche avec un geste presque impur. Je veux tuer beaucoup d’ennemis, bien que je les estime. Demain, tuer sera défendu.

Mes bottes craquent quand je marche. Je frappe avec mon bâton sur mes bottes.

Je suis le fort, celui qu’on peut insulter sans qu’il réponde. Je suis le silencieux, celui qui dédaigne d’intervenir. Et l’on me permet tout, à cause de mon courage. Mes actes n’ont de limites que celles où vient buter ma force.

Demain, la guerre finira et de nouveau, esclave des Pâles.

Mon Dieu, si je dois rentrer parmi les Pâles, mon Dieu, donnez-moi la puissance. Tous les merveilleux passe-droits pour moi et pour ceux que j’aime. Toutes les injustices et l’arbitraire, pour moi, pour ceux qui me plaisent ou que j’aime,

comme aujourd’hui dans l’atmosphère d’infraction sur la terre de ma liberté et de ma vertu !

Malédiction, ridicule sur l’esprit ! Écrasement sur la connaissance ! Toute la connaissance des siècles ne vaut pas ce dur poignet imberbe. Si je suis tué, mon sage ami, mon ami irréprochable,

brise mon crâne et piétine mon cerveau sous le talon de ta jambe colossale !

Mon cerveau ? Mais je n’en ai plus. J’ai vomi mon cerveau mou. Sans cœur et sans cerveau, l’amphioxus humain ! Sans cœur et sans cerveau, mais dis un nom quand j’agonise et debout je me reconstitue ;

mort, je ferai sauter mon cercueil pour aller vers ce que je désire.

Malédiction, écume sur la tendresse ! Que nos cuirs sentent mauvais, que la terre colle dans nos oreilles, que rien ne soit plaisant sur la chair austère et drue. Nous voulons cela ! Malédiction sur ce qui plaît.

Mais si je rencontre une femme, je la terrasse et la rejette, car cela est bon pour ma force.

O bonheur lâché ! O bonheur crié dans sa chevelure ! Dieu, si j’ai jamais autant d’amour que j’aurai porté de bonheur,

éclatée sera ma poitrine, et ce qui sert de ciel autour du monde !

La force sort de moi comme la sueur, hors l’épaule de la femme baisée. Vent entre mes doigts sans bagues, et la sainte stérilité des paumes, et le libre sang natal, libre comme la libre mer,

et mes bottes qui craquent quand je marche sous ma vie et mon jarret garçonnier !

Je me moque de la Vérité ! Dérision sur la Vérité ! C’est pour ma patrie que je me bats. Si demain m’était démontré que ma patrie n’est pas la lumière, mais le boisseau qui cache la lumière, je ne m’en batterais pas moins pour ma patrie. Je me bats pour ma patrie et pour ma joie. Dérision sur ceux que choque ma joie !

Ma vie ! ma vie ! Comme elle est belle ! J’aime ma vie.


HENRY DE MONTHERLANT.


Oise, 1918, 360e R. I.