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Chant pour l’amante

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Jean Réande (p. 7-11).




Chant pour l’Amante


Ô toi que je vénère à l’égal des Chimères
Qui ont armé tes doigts de leurs griffes d’acier,
Ô femme aux flancs flétris par l’œuvre de la mère
Je dépose humblement ma louange à tes pieds.

Au fond d’un bouge aveugle à la lumière d’or,
Parmi la double horreur de l’ivresse et des rides,
Un jour tu m’as tendu l’embûche de ton corps
Lové comme un serpent dans les ronces perfides.

Un jour j’ai recueilli la volupté divine
Au putride relent de ta bouche édentée ;
La vieillesse et la mort qui griffaient ta poitrine
Ont veillé mon sommeil au verger dévasté.

Et quand le désir fauve élargissant ses ondes
M’a grisé de son vin et souillé de sa lie,
Chaque fois j’ai senti de la minute immonde
Me remonter aux dents l’écume de la vie.


*


Femme ! j’allais vers toi, pèlerin de ton ombre.
Mes vingt ans sonnaient clairs sur le monde aux écoutes ;
Je cherchais dans le rêve aux fumantes décombres
Les yeux vers qui l’on va pour prétexter sa route.


J’adulais chastement un idéal rageur
Et je priais les Dieux qui savaient mon amour
D’accorder la Très Chère et la Pure à mon cœur
Avant qu’il descendît le versant de mes jours.

Ma vie abandonnée aux mains blanches d’Elvire,
L’hymen eût pu m’offrir sa froide majesté,
Et, coquebin féru d’un spécieux délire,
J’aurais voué mon rêve à la fécondité.

Ô toi qui n’étais pas encore dans ma couche,
Ô toi qui m’apportas les fruits clairs de tes seins
Et qui devais plus tard faire saigner ma bouche
Lutée à la blancheur perverse de tes reins.

Tu devais m’enseigner qu’il n’est pas de dictame
Plus amer et plus doux que l’ardente blessure
Ouverte dans la chair fragile de la Femme
Quand l’orage des sens fait tonner sa luxure.

Beaux yeux embus de pleurs, doigts annelés de bagues,
Corps ivre de vin noir des pampres enchantés,
Vous deviez m’entraîner, roulé de vague en vague,
Vers le rivage en feu d’une autre éternité !

Capturé tout entier aux multiples liens
Que tresse sur mon cou ta chevelure torse,
Toi seule as su dompter en des jours anciens
Les fauves qui peuplaient les jungles de ma force.

Sur tes seins divergents qui fleurissaient ma bouche,
Maîtresse ! j’ai trouvé le refuge et l’asile,
Et je t’ai enlacée en un élan farouche,
Comme un python s’enlace au torse nu d’un psylle.

Par les aubes d’étain et les midis de plomb,
Ma poitrine ajustée à ton ventre convexe
Que semble couronner la mousse d’un vin blond,
Avidement, j’ai bu la coupe de ton sexe.


*


Souviens-toi ! le grand lit s’ouvrait dans l’ombre large
Ainsi qu’un livre austère et souvent médité
Où ton corps fastueux semblait inscrire, en marge,
Le poème du sang et de la volupté.


Sous les pans des rideaux passaient les mauvais anges
Qu’attirait le péché de tes boucles nocturnes
Et ton parfum, semblable à ceux des fleurs étranges
Macérées dans le lait fluide de la lune.

Souviens-toi ! j’ai crié dans la nuit de l’abîme
Comme un damné perdu dans l’enfer braséant
Qui regarde mourir sous l’éclatante cime
Le soleil glorieux qui caressa ses flancs.

Et des soirs j’ai voué ma joie à la tristesse
Alors que mon désir sonnait de l’olifant,
L’astre d’un diamant scintillait sur tes tresses
Et ta main dans ma main tremblait comme un enfant.

Souviens-toi ! l’univers nous entr’ouvrait l’histoire
Où nous allions rejoindre en leurs cercles ignés
Pour défier l’enfer et revêtir leur gloire,
Tous ceux que la luxure autrefois a damnés.

Et des pans d’azur noir croulaient sur nos chemins,
Et de la profondeur de l’ombre pathétique
Les Triomphes montaient, des palmes à la main,
Et les jours effarés fuyaient sous leurs portiques.


*


Aussi, puisque viendra l’archange de la mort
Arracher à l’amour nos êtres confondus,
Avant que la vieillesse où toute âme s’endort
Nous défende l’accès du paradis perdu.

Ô toi que je vénère à l’égal des Chimères
Qui ont armé tes doigts de leurs griffes d’acier,
Ô femme aux flancs flétris par l’œuvre de la mère,
Je dépose humblement mon orgueil à tes pieds.

Et je pousse vers toi du fond de ma détresse
L’hymne de ma ferveur dévote à la beauté,
Corps gracile, vassal de ma fière caresse
Par qui j’inscris ma force et mon éternité.

1904-1907-1912



cette édition hors-commerce du « chant pour l’amante », de léon deubel, achevée d’imprimer en juin 1937, a été tirée à 15 exemplaires, sur papier hollande pannekoek heelsum, aux dépens de jean réande.


EXEMPLAIRE N° 14