Chantecler/Texte entier
PRÉLUDE
PRÉLUDE
À ce moment, un cri éclate dans la salle : « Pas encor ! » Et
jaillissant de son avant-scène, saute dans l’orchestre. C’est un homme important et en habit noir, qui court vers la scène en répétant :
Pas encor !
Le rideau, c’est un mur qui s’envole !
Et quand un mur va s’envoler, qu’on en est sûr,
On ne saurait avoir d’impatience folle ;
Et c’est charmant d’attendre en regardant ce mur !
C’est charmant d’être assis devant un grand mur rouge
Qui frissonne au-dessous d’un masque et d’un bandeau !
Ah ! le meilleur moment, c’est quand le rideau bouge
Et qu’on entend du bruit derrière le rideau !
Or, ce bruit, nous voulons que, ce soir, on l’écoute.
Et, pour se mettre un peu, déjà, dans le décor,
Qu’on rêve, en l’écoutant.
Un pas… est-ce une route ?
Une aile… est-ce un jardin ?
Ne levez pas encor !
Une pie, en jetant son cri, prend la volée,
Et l’on entend courir de gros sabots de bois :
C’est une cour… mais qui domine une vallée
Puisqu’on entend monter des chants et des abois.
Voici que peu à peu l’action se situe.
Rien ne crée aussi bien l’atmosphère qu’un son.
— Une vague clarine a tinté, puis s’est tue :
Puisqu’une chèvre broute, il y a du buisson.
Il doit même y avoir un arbre dans la brise
Puisqu’un bouvreuil dit l’air qu’il a dans le gosier.
Et puisqu’un merle siffle une chanson apprise,
Il faut bien qu’il y ait une cage d’osier.
Le bruit qu’en remuant fait une carriole…
Le bruit pesant d’un seau qui remonte trop plein…
Le bruit léger d’un toit qui joue à pigeon-vole…
Oui, c’est bien une cour de ferme ou de moulin.
De la paille s’agite ; un loquet se déclenche :
On est près d’une étable ou d’un grenier à foin.
La cigale : il fait beau. Des cloches : c’est dimanche.
Deux geais ont ricané : la forêt n’est pas loin.
Chut ! Avec tous les bruits d’un beau jour, la Nature
Fait une rumeur vaste et compose en rêvant
Le plus mystérieux des morceaux d’ouverture,
Orchestré par le soir, la distance et le vent !
Et tous ces bruits — chanson d’une fille qui passe, —
Rires d’enfants scandés au trot des bourriquots, —
Coups de fusil lointains, — notes de cor de chasse, —
Oui, tous ces bruits sont bien des bruits dominicaux.
Une fenêtre s’ouvre. Une porte se ferme.
On entend les grelots du vieux harnais frémir.
N’est-ce pas qu’on la voit, la vieille cour de ferme ?
Le chien dort, et le chat fait semblant de dormir.
Dimanche ! Les fermiers vont partir pour la fête.
Le vieux cheval piétine.
Ho ! la Grise !
Viens-tu ?
On rentrera très tard cette nuit.
Es-tu prête ?
Mets la barre aux volets.
Oui.
Mon ombrelle !…
Hu !
La carriole, au bruit du vieux harnais qui sonne,
S’éloigne en secouant des chansons… Un tournant
Casse en deux le refrain… Il n’y a plus personne.
Nous pouvons commencer la pièce maintenant.
Malebranche dirait qu’il n’y a plus une âme :
Nous pensons humblement qu’il reste encor des cœurs.
Les hommes avec eux n’emportent pas le drame :
On peut rire et souffrir pendant qu’ils sont ailleurs.
Un gros bourdon velu qui de bruit s’enveloppe
Tourne… et plus rien : il vient d’entrer dans une fleur.
Nous pouvons commencer. C’est la bosse d’Ésope
Qui remplace ce soir la boîte du souffleur.
Nos personnages sont petits, mais…
Criant vers les frises.
Alexandre !
C’est mon chef machiniste…
Envoyez !
Ça descend !
Entre la scène et vous nous avons fait descendre
L’invisible rideau d’un verre grossissant.
Mais voici que déjà s’accordent dans la brume
Des stradivarius aux archets de cristal :
Chut ! Il faut maintenant que la rampe s’allume,
Car les petits grillons sont partis au signal
D’un chef d’orchestre brun qui se lisse une antenne !
— Frrrt ! Le bourdon ressort, secouant du pollen.
Une poule survient, comme dans La Fontaine.
Un coucou chante au loin, comme dans Beethoven.
Chut ! Il faut maintenant que le lustre pâlisse,
Car le mystérieux avertisseur des bois
Dont l’appel semble fuir de coulisse en coulisse
A, pour nous avertir, chanté trois fois deux fois !
Et puisque la Nature entre dans notre rêve,
Puisque pour régisseurs nous avons les coucous,
Chut !… il faut maintenant que le rideau se lève,
Car le bec d’un pivert a frappé les trois coups !
ACTE PREMIER
Les bruits nous l’ont décrit d’une façon exacte.
Portail croulant. Mur bas fleuri d’ombelles. Foin.
Fumier. Meule de paille. Et la campagne au loin.
Les détails vont se préciser au cours de l’acte.
Sur la maison, glycine en mauve cataracte.
La niche du vieux chien de garde, dans un coin.
Épars, tous les outils dont la Terre a besoin.
Des poules vont, levant un pied qui se contracte.
Un merle dans sa cage. Une charrette. Un puits.
Canards. Soleil. Parfois une aile bat, et puis
Une plume, un instant, vole, toute petite.
Des poussins, pour un ver, se disputent entre eux.
Le dindon porte au bec sa rouge stalactite.
— Silence chaud, rempli de gloussements heureux.
Scène PREMIÈRE
Ah ! c’est exquis !
Que croquez-vous ?
Que croque-t-elle ?
C’est ce petit insecte appelé cicindèle
Qui parfume le bec de rose et de jasmin !
Vraiment, ce Merle siffle avec l’art…
D’un gamin !
D’un gamin qui serait un pâtre de Sicile !
Il ne finit jamais son air…
C’est trop facile,
Finir ! Il chantonne l’air que siffle le Merle.
« Qu’il fait donc bon cueillir… cueillir… » Canard,
Sache qu’il faut savoir ne pas finir, en art !
« Cueillir… » Bravo !
Le Merle sort, et, pose sur une branche de glycine, salue.
Oui, quand le public vibre.
Je suis apprivoisé !
Mais sa cage ?
Il est libre
D’en sortir brusquement et d’y rentrer soudain,
Car la porte n’a pas de ressort à boudin.
« …Cueillir ! » …Ce n’est plus rien si l’on dit ce qu’on cueille !
qui au fond, dépassent le mur.
Oh ! le beau papillon !
Où ?
Sur le chèvrefeuille !
Ce papillon s’appelle un Mars.
Ah ! sur l’œillet !
Un Mars ! Pourquoi ?
Mais parce qu’il vient en juillet !
Ce Merle… il est roulant !
Mieux que roulant, ma chère !
C’est chic, un papillon !
C’est très facile à faire :
On prend un W qu’on met sur un Y.
Il dessine une charge en quatre coups de bec !
Il fait mieux que charger, il schématise ! Poule,
Ce Merle veut qu’on pense au moment qu’on se roule :
C’est un Maître qui se déguise en basochien !
Maman, pourquoi le Chat déteste-t-il le Chien ?
Mais parce qu’il lui prend son fauteuil au théâtre !
Ils ont un théâtre ?
Oui. De féerie.
Hein ?
C’est l’âtre,
Où tous deux veulent voir la Bûche-au-Bois-Dormant
Rougir de s’éveiller près du Prince Sarment !
Comme il sait indiquer que les haines de races
Ne sont jamais, au fond, que des haines de places !
Il est très fort !
Tu prends du piment ?
Oui, beaucoup.
Pourquoi ?
Ça fait rosir le plumage.
Ah ?…
…Coucou !
Tiens !
Coucou !
Le Coucou !
Lequel ? Celui qui loge
Dans les bois, ou celui qui loge dans l’horloge ?
Coucou !
Celui des bois.
Ah ! je craignais d’avoir
Manqué l’autre !
C’est vrai, tu l’aimes ?
Sans le voir !
Il habite un chalet pendu dans la cuisine
Au-dessus du fusil et de la limousine.
Dès qu’il chante, j’accours… mais je n’arrive, hélas !
Que pour le voir fermer son petit vasistas !
Ce soir, je vais rester sur le seuil.
Poule Blanche !
Scène II
par mouvements de tête saccadés.
Qui m’appelle ?
Un pigeon !
Où ?
Sur le toit qui penche !
Ah !
Bien que d’un billet pressé je sois porteur,
Je m’arrête. Bonjour, poule.
Bonjour, facteur.
Oui, puisque mon service aux Postes de l’Espace
Fait qu’en ce soir d’été par votre ciel je passe,
Je serais bien heureux de pouvoir…
Un moment !
Que croquez-vous ?
Que croque-t-elle ?
Du froment.
Donc, ce soir, sur le seuil il faut que je demeure…
Elle montre la porte de la maison.
La porte est close !
Oui, mais j’entendrai sonner l’heure,
Et pour voir le Coucou je passerai le cou…
Poule Blanche !
Un moment !
Et pour voir le Coucou
Tu passeras le cou par où ?…
qui est au bas de la porte.
Par la chatière !
Vous me laissez le bec dans l’eau de la gouttière !
Hé ! la plus blanche des poules !
Tu me disais ?
Que je serais…
Quoi donc, le plus bleu des bisets ?
Bien heureux si… — mais non, l’audace est indiscrète… —
Je pouvais voir…
Quoi ?
Rien qu’un instant…
Quoi ?
Sa crête !
Ah ! il veut voir…
Mais oui, je veux voir…
Calme-toi !
J’attends en trépignant !
Il abîme le toit !
C’est que nous l’admirons !
Tout le monde l’admire !
Et j’ai promis à ma pigeonne de lui dire
Comment il est.
Superbe, on ne peut le nier.
Nous l’entendons chanter de notre pigeonnier !
C’est Celui dont le chant tient plus au paysage
Qu’à la pente d’un mont la blancheur d’un village,
Car toujours au lointain sa voix se mêle un peu ;
C’est Celui dont le cri perce l’horizon bleu
Comme une aiguille d’or qui toujours enfilée
Coudrait au bord du ciel le bord de la vallée.
C’est le Coq !
Pour lequel tous les cœurs font toc-toc !
Notre Coq !
Mon, ton, son, notre, votre et leur Coq !
Il va bientôt rentrer de sa ronde champêtre.
Ah ! vous le connaissez. Monsieur ?
Je l’ai vu naître.
Ce poussin — car pour moi c’est toujours un poussin ! —
Venait prendre chez moi sa leçon de buccin.
Ah ! vraiment, vous donnez des leçons de ?…
Sans doute.
Je peux apprendre à coqueriquer : je glougloute !
Où donc est-il né ?
Dans ce vieux panier.
Et la
Poule qui l’a couvé vit encore ?
Elle est là.
Où ?
Dans ce vieux panier.
De quelle race est-elle ?
Poule gasconne, née aux environs de Pau.
C’est celle qu’Henri Quatre a voulu mettre au pot.
Avoir couvé ce Coq… qu’elle doit être fière !
Oui, d’une humble fierté de maman nourricière.
Son cher poussin — c’est là tout ce qu’elle comprend —
Devient grand !… et quand on lui dit qu’il devient grand,
Sa raison presque éteinte un instant se réveille.
Hé ! la vieille, il grandit !
Il grandit !
une vieille tête ébouriffée.
Hé ! la vieille,
Ça vous fait donc plaisir qu’il grandisse ?
Pardi !
Le blé de mercredi fuit honneur à mardi !
De temps en temps, elle ouvre, et, crac ! avant de clore,
Elle laisse tomber une fleur de folk-lore,
Un dicton qu’elle invente et qui sent le patois…
Poule Blanche !
… Et qui tombe assez bien quelquefois !
Quand le paon n’est pas là, le dindon fait la roue.
Est-ce vrai que jamais Chantecler ne s’enroue ?
C’est vrai !
Vous êtes fiers d’avoir sous ces ormeaux
Un coq qui comptera parmi les Animaux
Illustres, dont le nom vivra dans plusieurs lustres !
Très fiers ! très fiers !
Quels sont les Animaux Illustres ?
Le pigeon de Noé, le barbet de Saint-Roch,
Le cheval de Cali…
Cali ?…
Cali…
Ce coq.
Est-ce vrai que son chant rythme, active, guerroie,
Fait rire le travail et fuir l’oiseau de proie ?
C’est vrai !
Cali… Cali…
Poule Blanche, est-ce vrai
Que son chant, défenseur de l’œuf tiède et sacré,
Empêcha bien souvent l’onduleuse belette
D’avoir à son plastron des taches…
D’omelette ?
C’est vrai !
Cali…
Gu ?…
Gu…
Poule, est ce vrai…
Gula !
…Que, pour chanter si bien, on suppose qu’il a
Un secret… un secret qui rend sa voix si rouge
Qu’à son cocorico le coquelicot bouge
Comme s’il s’entendait appeler par son nom ?
C’est vrai !
Ce grand secret, nul ne le connaît ?
Non !
Il ne le dit pas même à sa poule ?
À ses poules !
Ah ! il en a plusieurs ?
Il chante. Tu roucoules !
Même à sa favorite, alors, il ne dit rien ?
Oh ! rien !
Rien !
Rien !
Silence ! un drame aérien !
Le Papillon, piaffant comme un petit Pégase,
N’a pas vu…
Qu’est cela ?
C’est le Destin !
En gaze !
Oh !… un filet !… au bout d’un bambou…
Ce bambou
Se termine par un bambin à l’autre bout !
Muscadin qui toujours vers d’autres roses cingles.
Tu vas être tiré ce soir à quatre épingles !
Palpitant ! — Ça s’approche ! — Oui ! — Poco a poco !
— Chut ! — Prendra ! — Prendra pas ! — Prendra !…
Hein ? — Quoi ? — Qu’est-ce ?
Il est loin déjà dans la prairie !
C’est Chantecler qui fait de la chevalerie !
Chantecler !
Sur le mur… il vient !
Il est tout près !
Oh ! tu vas voir, c’est un beau coq !
D’ailleurs, c’est très
Facile à faire, un coq !
Ce Merle est d’une force !
Vous prenez un melon, de Honfleur, pour le torse.
Pour les deux jambes, deux asperges, d’Argenteuil.
Pour la tête, un piment, de Bayonne. Pour l’œil,
Une groseille, de Bar-le-Duc. Pour la queue,
Un poireau, de Rouen, tordant sa gerbe bleue.
Pour l’oreille, ô Soissons ! un petit haricot.
Ça y est. C’est un coq !
Moins le cocorico !
Oui. Mais sauf ce détail tu vois que ça ressemble ?
Pas du tout !
Moi, je vois, sous un cimier qui tremble,
Venir le Chevalier superbe de l’Été,
Qui pour se draper d’or semble avoir emprunté
À quelque char du soir où la moisson vacille
Sa cape, qu’il retrousse avec une faucille !
Cô…
Quand il fait ce bruit dans sa gorge, en marchant,
C’est qu’il aime une poule ou qu’il médite un chant.
Flambe !… Illumine !…
Il dit des mots sans suite !
Embrase !
Il s’arrête, une patte en l’air…
Cô…
C’est l’extase !
Ton or est le seul or qui soit de bon conseil !
— Je t’adore !
À qui donc parle-t-il ?
Au soleil !
Toi qui sèches les pleurs des moindres graminées,
Qui fais d’une fleur morte un vivant papillon,
Lorsqu’on voit, s’effeuillant comme des destinées,
Trembler au vent des Pyrénées
Les amandiers du Roussillon,
Je t’adore, Soleil ! ô toi dont la lumière,
Pour bénir chaque front et mûrir chaque miel,
Entrant dans chaque fleur et dans chaque chaumière,
Se divise et demeure entière
Ainsi que l’amour maternel !
Je te chante, et tu peux m’accepter pour ton prêtre,
Toi qui viens dans la cuve où trempe un savon bleu,
Et qui choisis souvent, quand tu vas disparaître,
L’humble vitre d’une fenêtre
Pour lancer ton dernier adieu !
Nous n’y couperons pas, mes enfants : c’est une ode
descend du mur.
Il avance, plus fier…
Tiens ! l’abreuvoir !
Commode.
…Plus fier qu’un Toulousain qui chante : « O moun Païs ! »
Tu fais tourner…
Que croque-t-elle ?
Du maïs.
Tu fais tourner les tournesols du presbytère,
Luire le frère d’or que j’ai sur le clocher,
Et quand, par les tilleuls, tu viens avec mystère,
Tu fais bouger des ronds par terre
Si beaux qu’on n’ose plus marcher !
Tu changes en émail le vernis de la cruche ;
Tu fais un étendard en séchant un torchon ;
La meule a, grâce à toi, de l’or sur sa capuche,
Et sa petite sœur la ruche
A de l’or sur son capuchon !
Gloire à toi sur les prés ! Gloire à toi dans les vignes !
Sois béni parmi l’herbe et contre les portails !
Dans les yeux des lézards et sur l’aile des cygnes !
Ô toi qui fais les grandes lignes
Et qui fais les petits détails !
C’est toi qui, découpant la sœur jumelle et sombre
Qui se couche et s’allonge au pied de ce qui luit,
De tout ce qui nous charme as su doubler le nombre,
À chaque objet donnant une ombre
Souvent plus charmante que lui !
Je t’adore, Soleil ! Tu mets dans l’air des roses,
Des flammes dans la source, un dieu dans le buisson !
Tu prends un arbre obscur et tu l’apothéoses !
Ô Soleil ! toi sans qui les choses
Ne seraient que ce qu’elles sont !
Bravo ! J’en parlerai longtemps à ma pigeonne !
Jeune inconnu bleuâtre et dont le bec bourgeonne,
Merci ! — Vous me mettrez à ses pieds de corail !
Il faut soigner les admirateurs !
Au travail,
Tous, gaîment !
Mouche active et sonore, je t’aime !
Regardez-la : son vol n’est qu’un don d’elle-même.
Oui, mais dans mon estime elle a beaucoup perdu
Depuis l’histoire de…
De ?…
De la Mouche du…
Mais cette histoire-là m’a toujours paru louche !
Et qui sait si le coche eût monté sans la mouche ?
Tu crois qu’il valut moins qu’un « hue ! » ou qu’un « dia ! »
Le psaume de soleil qu’elle psalmodia ?
Tu crois à la vertu d’un juron qu’on décoche
Et que c’est le cocher qui fit monter le coche ?
Non, non ! elle a plus fait que le gros fouet claqueur,
La petite musique où bourdonnait un cœur !
Oui… mais…
De nos travaux, tous, faisons-nous des joies !
C’est l’heure de conduire au bord de l’eau vos oies,
Messieurs les Jars !
Vraiment, vous croyez ?
Donc, les Jars,
Trêve aux cacardements oisifs et pateaugeards !
Toi, vieux Poulet, tu sais qu’il faut que tu ramasses
Avant ce soir au moins tes trente-deux limaces !
— Toi, futur Coq, va-t’en chanter « Cocorico »
Quatre cents fois devant l’écho !
Devant l’écho ?
C’est ainsi que j’appris à m’assouplir la glotte
Quand ma coquille encor me servait de culotte !
Tout ça n’a pas beaucoup d’intérêt…
Tout en a !
Veuillez aller couver les œufs qu’on vous donna !
Toi, va sous la verveine et sous la potentille
Gober tout ce qui ronge ! Ah ! ah ! si la chenille
Croit qu’on va de nos fleurs lui faire des cadeaux,
Elle peut se brosser le ventre… avec son dos !
Toi, va sauver les choux qu’en de vieux coins incultes
La sauterelle assiège avec ses catapultes !
Vous…
Tiens ! bonjour, nounou !…
J’ai grandi ?
Tôt ou tard
Il faut que la grenouille émerge du têtard !
Oui.
Vous, alignez-vous ! Vous irez, d’un pas preste,
Picorer dans les prés.
Viens-tu ?
Tais-toi ! Je reste,
Moi, pour voir le Coucou !
La petite Houdan !
Vous avez l’air de vous aligner en boudant ?
Coq…
Quoi ?
Moi que vous préférez…
Chut !
Ça m’irrite
De ne pas savoir…
Coq…
Quoi ?
Moi, la favorite…
Chut !
Je voudrais savoir…
Coq…
Quoi ?
Votre penchant
Pour moi…
Chut !
Dis-le-moi…
…Le secret.
…De ton chant ?
Je crois que vous devez avoir dans la trachée
Une petite chose en cuivre.
Oui, bien cachée.
Vous devez, comme on dit que font les grands ténors,
Avaler des œufs frais.
Fichtre ! Ugolin, alors ?
Peut-être que, vidant leurs coques en spirales,
Tu mets les escargots en pâtes…
Pectorales ?
Oui.
Coq !
Allez !
Deux mots !
Quand vos crêtes de sang,
Apparaissant, disparaissant, reparaissant,
Auront, là-bas, parmi la sauge et la bourrache,
L’air de coquelicots jouant à cache-cache,
Ne faites pas de mal aux vrais coquelicots !
Les bergères, comptant les mailles des tricots,
Marchent sur l’herbe, sans savoir qu’il est infâme
D’écraser une fleur même avec une femme :
Vous, mes Poules, soyez pleines de soins touchants
Pour ces fleurs dont le crime est de pousser aux champs
La carotte sauvage a le droit d’être belle.
Si sur la plate-forme exquise d’une ombelle
Marche un insecte rouge et pointillé de noir,
Cueillez le promeneur, mais non le promenoir !
Les fleurs d’un même champ sont des sœurs, il me semble,
Qui doivent sous la faulx tomber toutes ensemble.
Allez !
Et, vous savez, quand les poules vont aux…
Champs…
La première…
Va devant !
Allez !
Deux mots
Jamais en traversant la route on ne picore !
— Vous pouvez traverser !
Pouh ! pouh ! pouh !
Pas encore !
Pouh ! pouh ! pouh !
Attendez !
Pouh ! pouh ! pouh !
À présent !
On n’a pas pu me voir !
Comme c’est amusant !
Tout ce qu’on va manger va sentir le pétrole !
Scène III
Non, je n’appuierai pas sur une âme frivole
Ce secret dont la gloire est plus lourde qu’un roc.
Moi-même, oublions-le !
Soyons gai d’être Coq !
Je suis beau. Je suis fier. Je marche. Je m’arrête.
J’esquisse une gambade ou de brusques écarts !
Et parfois il advient que par quelque amourette
Je scandalise la charrette
Qui lève au ciel ses deux brancards !
À demain les soucis ! Mâchonnons un brin d’orge !
Soyons gai ! Ce que j’ai sur la tête et sous l’œil
Est plus rouge, lorsqu’en marchant je me rengorge,
Que le foulard d’un rouge-gorge
Ou que le gilet d’un bouvreuil !
Il fait beau. Tout va bien. Je fanfare et je fringue.
Ayant fait mon devoir, je peux prendre cet air
Que mon ami le Merle appelle « à la Mélingue » ;
Et, mousquetaire et camerlingue,
Je peux…
Prends garde, Chantecler !
Quel est donc l’animal qui m’a crié : « Prends garde ? »
Scène IV
Moi ! moi !
C’est toi, Patou, bonne tête hagarde
Qui sors de l’ombre avec des pailles dans les yeux ?
Oui ! pour voir dans les tiens des poutrrrres !
Furieux ?
Rrrr…
Quand il roule l’R, il est très en colère !
C’est par amour pour toi que je la roule, l’Rrrr…
Gardien de la maison, du jardin et du champ,
Ce que je dois surtout protéger, c’est ton chant !
Et je grogne au danger. C’est mon humeur.
De dogue !
Tu fais des mots ? Ça va très mal ! Le psychologue
Que je suis sent le mal s’accroître.
Et j’ai le flair
D’un ratier !
Tu n’es pas un ratier.
Chantecler,
Qu’en savons-nous ?
C’est vrai que ta race est étrange.
Au fait, qu’es-tu ?
Je suis un horrible mélange !
Je suis le chien total, fils de tous les passants !
J’entends japper en moi la voix de tous les sangs :
Griffons, mastiffs, briquets d’Artois ou de Saintonge,
Mon âme est une meute assise en rond, qui songe !
Coq, je suis tous les chiens, je les ai tous été.
Ça doit faire une somme énorme de bonté !
Vois-tu, nous sommes faits pour nous entendre, frère !
Tu chantes le soleil et tu grattes la terre :
Moi, quand je veux m’offrir un instant sans pareil…
Tu te couches par terre et tu dors au soleil !
Oui !
Cette double amour nous fut toujours commune !
Et j’adore à ce point le sol que, tout le temps,
Je fais des trous pour y fourrer mon nez dedans !
Je sais ! Cela désole assez la jardinière !
— Mais quels dangers vois-tu ? Tout est calme et lumière,
Mon règne humble et doré n’a pas l’air menacé.
L’œuf a l’air d’être en marbre avant d’être cassé !
Quels dangers ?
Ils sont deux. D’abord, dans cette cage…
Eh bien ?
Ce sifflotis.
Que fait-il ?
Il saccage !
Quoi ?
Tout !
Ah ! diable !
É…on !
Et puis ce cri.
É…on !
… Plus faux à lui tout seul que tout un orphéon !
Que t’ont fait ce siffleur et ce preneur de poses ?
Ils m’ont fait que je sais qu’ils te feront des choses !
Ils m’ont fait que chez nous, bons et purs animaux,
Le Paon fait de l’esbroufe et le Merle des mots !
Que l’un, avec les goûts grotesques et postiches
Qu’il prit en paradant sur des perrons trop riches,
L’autre, avec le jargon nonchalamment voyou
Qu’il dut prendre en allant traîner je ne sais où,
L’un, commis voyageur du rire qui corrode,
Et l’autre, ambassadeur stupide de la Mode,
Chargés d’éteindre ici l’amour et le travail,
L’un à coups de sifflet, l’autre à coups d’éventail,
Ils nous ont apporté dans la lumière blonde
Ces deux fléaux, qui sont les plus tristes du monde :
Le mot qui veut toujours être le mot d’esprit,
Le cri qui veut toujours être le dernier cri !
— Toi qui sus préférer le vrai grain à la perle,
Comment te laisses-tu prendre à ce… vilain Merle ?
Un oiseau qui travaille un air !
Enfin… enfin…
Il siffle un air !
Ou…i. Mais pas jusqu’à la fin !
Il est léger !
Ou…i. Mais sur notre âme il pèse !
Un oiseau qui consent à faire du trapèze !
Et puis, voyons, il est intelligent
Ou…i.
Mais pas très : car son œil n’est jamais ébloui.
Il a, devant la fleur, dont il voit trop la tige,
Le regard qui restreint et le mot qui mitige.
Mon cher, il a du goût.
Ou…i. Mais pas beaucoup !
Être noir, c’est avoir à coup trop sûr du goût :
Il faut savoir risquer des couleurs sur son aile !
Enfin… sa fantaisie est assez personnelle.
Il est très drôle.
Ou… non ! Drôle, parce qu’il prit
Quelques locutions qui remplacent l’esprit ?
Qu’il croit inaugurer des syntaxes alertes,
Et qu’il dit : « On est des » pour : « Je suis un » ? Non, certes !
Il a de l’imprévu.
Facile, mais grossier.
Je ne crois pas qu’il soit extrêmement sorcier
De dire, lorsqu’on voit une vache qui broute :
« La vache la connaît dans les foins » ; et je doute
Que d’un particulier génie on ait besoin
Pour répondre au canard : « Ça t’en bouche un coin-coin ! »
La blague de ce Merle à qui je suis hostile
N’est pas plus de l’esprit que son argot du style !
Il n’est pas tout à fait responsable. Il subit
Son costume moderne.
Ah ?
Il est en habit !
Il a l’air, dans son frac d’une coupe gentille…
Du petit croque-mort de la Foi, qui sautille.
Là ! tu le fais plus noir qu’il n’est.
J’ai remarqué
Que le merle siffleur n’est qu’un corbeau manqué.
Oui, mais sa petitesse…
Ah ! méfions-nous d’elle !
Le mal, pour commencer, crée un petit modèle.
Ne prends pas des essais pour des diminutifs :
L’âme des coutelas rêve dans les canifs ;
Le merle et le corbeau sont faits du même crêpe,
Et, jaune et noir, le tigre est déjà dans la guêpe !
Bref, le Merle est méchant, il est bête, il est laid…
Il est surtout… que l’on ne sait pas ce qu’il est.
Pense-t-il un instant ? Sent-il une minute ?
Tu ! tu ! tu !
Mais quel mal fait-il ?
Il tututute !
Et rien n’est plus fatal, pour qui pense et qui sent,
Que ce vil tu tu tu complexe et réticent !
Oui, chaque jour — voilà pourquoi je roule l’Rrrr —
J’entends baisser les cœurs et le vocabulaire
Ah ! c’est à devenir enragé !
Mais, Patou !…
Selon leur mot ignoble, on rigole de tout ;
Et moi, qui ne suis pas cependant un king Charles,
Quand je dis quelque chose on me répond : « Tu parles ! »
Oh ! fuir ! suivre un berger qui n’a rien dans son sac !
Mais, du moins, quand la nuit on lape l’eau du lac,
Avoir — ce qui vaut mieux que tous les os à moelles —
La fraîche illusion de boire les étoiles !
a baissé la voix.
Pourquoi parles-tu bas ?
Oui, maintenant, tu vois,
Quand on parle d’étoile il faut baisser la voix.
Voyons !
Mais c’est trop bête et c’est trop lâche, en somme
Je crierai si je veux.
Étoiles !…
Nom d’un homme !
Étoile ! — À nous l’azur ! — Étoile !
Écoute-les !
On entendra bientôt siffloter les poulets !
Que m’importe ! Je chante ! et j’ai pour moi les poules !
Tu cueilles trop le prix de tes cocoricos
Sur des becs !
Mais l’amour, c’est la gloire en bécots !
Moi, je fus jeune aussi. J’eus ma beauté du diable…
Un œil incendiaire, un cœur incendiable.
Eh bien, je fus trompé. Pour un autre plus beau ?
Non ! elles m’ont trompé pour un sale cabot !
Trompé pour qui ? pour qui ? Le sais tu ?
Tu m’effrayes !
Pour un basset qui se marchait sur les oreilles !
à travers les barreaux de sa cage.
Comment ! il crie encore à propos du basset ?
Eh bien, quoi ? tu le fus ! L’être, qu’est-ce que c’est ?
On l’est tous ! C’est la négligeable contingence !
Et moi-même, malgré ma vive intelligence,
Tout en noir, mais trahi par mon bec jaune d’œuf,
Je ne suis qu’un cocu qui veut passer pour veuf !
Cette plaisanterie est au moins singulière.
Il est certains sujets, pourtant…
La muselière !
Mais toi qui te permets là-haut de tout railler,
Qu’es-tu donc ?
Je suis le titi du poulailler.
Et tu lui porteras malheur !
Tu vaticines ?
Je descends !
il descend de sa cage.
On se tord, n’est-ce pas, les glycines ?
Rrrr…
Chut ! c’est un ami !
… Qui t’arrange en dessous !
On apprend du joli quand on parle de vous !
Qui touche un bois pourri voit sortir des cloportes !
Il fait des mots sur toi.
Ah ! bon chien, tu rapportes ?
Il dit, lorsque ton cœur s’épuise en cris ardents,
Que c’est pour nous scier que ta crête a des dents !
Tu dis ça ?
Que veux-tu ? ça ne peut pas te nuire,
Et les mots que l’on fait sur toi font toujours rire !
Enfin, admirez-vous ou raillez-vous le Coq ?
Je le blague en détail, mais je l’admire en bloc.
Tu picores toujours deux grains.
J’ai deux soucoupes !
Moi, je suis plus tranchant !
Tiens, parbleu ! toi, tu coupes !
Tu n’es qu’un vieux barbet de Quarante-Huit ! — Moi,
Je suis, dame ! un oiseau très averti.
De quoi ?
— File ! ou ton croupion de noir deviendra rose.
Maintenant il est averti de quelque chose !
Calme-toi ! C’est un air qu’il prend ! La vérité,
C’est que, s’il était mis devant de la beauté,
Ce Merle applaudirait !
Pas des deux ailes, certes !
Qu’attendre d’un oiseau dont la cage est ouverte,
Qui voit le chèvrefeuille et le sempervirens,
Et rentre pour manger un vieux biscuit de Reims !
Il n’a pas l’air de s’en douter une minute :
Le pâle braconnier n’est qu’une sombre brute !
Je sais que les sous-bois sont pleins d’un or léger !
Oui : mais en un plomb vil cet or peut se changer.
La grive est un oiseau si grivois qu’il s’esbigne
De peur d’être rôti dans des feuilles de vigne ;
Alors, faute de grive… Hé !… Il serait fâcheux
Que je fusse fauché par un vieux Lefaucheux !
Le grand cerf trouve-t-il sa forêt moins superbe
Parce que son sabot rencontre un soir dans l’herbe
Un débris de cartouche en train de se rouiller ?
Non, mon vieux… mais le cerf n’est qu’un grand andouiller !
Oh !… Mais la liberté, sous l’œil des violettes !
L’amour !
Tout ça, c’est des vieilles escarpolettes,
Et qui ne valent pas mon trapèze en bois neuf !
Ô ma cage ! signons le joyeux ; trois-six-neuf.
On est des ducs ; on a de l’eau filtrée à boire ;
Et tu peux m’envoyer au bain : j’ai ma baignoire !
Ah ! pourquoi donc toujours descendre à des argots ?
C’est pour vous faire un peu grimper sur des ergots.
Rrrr… De cette présence il est urgent qu’on purge…
On ne dit pas : « Il est urgent » ; on dit : « Il urge ! »
Qu’est-ce que tous ces mots ?
Mais c’est des mots très bien !
J’ai connu dans le temps un moineau parisien :
On parle comme ça rue Auber ou Saint-George !
Moi, j’ai beaucoup connu le petit rouge-gorge
Qui fut pendant longtemps l’ami de Michelet :
Ce n’était pas du tout comme ça qu’il parlait !
Que veux-tu ? j’ai l’esprit que mon siècle m’insuffle,
Et tout bec un peu chic se doit d’être un peu mufle !
Les voilà, leurs deux mots ! J’écume ! Ce loustic
Apporta le mot « mufle » et le Paon le mot « chic » !
Oh ! le Paon !
Oui, le Paon !
Les vois-tu, les écumes ?
Le Paon, qu’est-ce qu’il fait ?
De l’œil avec ses plumes !
Son dandysme a troublé d’humbles cœurs plébéiens !
À quoi vois-tu son influence ?
À mille riens !
La bulle de savon qui descend les rivières
Nous apprend qu’il y a, plus haut, des lavandières.
Je n’ai pas encor vu la moindre bulle qui…
Tiens, vois ce cochon d’Inde.
Il est jaune.
Kaki !
Ka ?…
Une bulle !…
Et ce canard qui déambule…
Il va prendre son bain.
Mon tub !
Son ?…
Une bulle !
Coucou !
vers la chatière.
Lui !… Par la porte à Raminagrobis,
Enfin, je vais le voir !
Hélas ! c’est trop tard !
Bis !
Hein ?
Il ne sonne plus !
C’était une demie !
Vous n’êtes pas aux champs ?
Dieu !
Que fait-on, ma mie.
Là, dans cette chatière ?
Oh ! j’allongeais le cou…
Pour voir qui ?
Oh !
Qui ?
Oh !
Avouez !
Le Coucou !
Vous l’aimez ? Pourquoi donc ?
Il est Suisse !
Une bulle
C’est un penseur ! Il sort…
Elle aime une pendule !
Il sort toujours à la même heure, comme Kant !
Comme quoi ?
Comme Kant !
Ça, c’est estomaquant !
Allez-vous-en !
Fichez le Kant !
Quelle toquade !
Où donc a-t-elle appris que Kant ?…
Chez la Pintade.
Cette vieille Pintade aux cris hurluberlus
Qui se plâtre le bec…
A pris un jour !
De plus ?
Non, de réception.
De réc ?… Où reçoit-elle ?
Mais dans un coin du potager
Sous la tutelle
De cet homme de paille au vieux gibus infect.
L’Épouvantail ?
Oui. Grâce à lui, c’est plus sélect !
Comment ?
Oui, tu comprends, il maintient à distance
Tous les petits oiseaux dénués d’importance.
Les parents pauvres, ça fait mal dans un salon.
Le jour de la Pintade !
Une bulle !
Un ballon !
Le lundi !
Que fait-on chez cette folle ?
On glousse.
Le Dindonneau se lance et le Poussin se pousse.
De cinq à six.
Le soir ?
Non, le matin.
Comment ?
Tu comprends, il fallait profiter d’un moment
Où le jardin est vide, et que ce fût quand même
Un five o’clock. Alors, on a pris l’heure blême
Où le vieux jardinier va chez le mastroquet
Et pour tuer un ver étouffe un perroquet.
C’est fou !
Totalement.
Toi, tu n’as rien à dire,
Tu y vas !
Il y va ?
J’y vais. On m’y admire.
Et je crains…
Que dis-tu dans ton faux col de clous ?
… Que quelque poule un jour t’y fasse aller.
Moi ?
Vous !
Moi ?
Par le bout du bec !
Moi ?
Quand passe une poule
Nouvelle, c’est plus fort que toi, tu perds la boule !
Tu te mets à tourner.
« Oui, c’est moi… me voilà ! »
Et tu fais : « Cô… »
Est-il bête, cet oiseau-là !
Ton aile pend… Ton pied dessine une chaconne…
Ah ! je n’aime pas ça !
Le grand Jules braconne.
Chien, ça t’excite ?
Oui… ça me…
Non !
Tu t’attendris ?
Oh ! c’est affreux ! Peut-être une pauvre perdrix !…
Tiens ! l’âge a mis de l’eau…
Dans mes yeux !
Rhumatisme,
Tu donnes des accès d’animalitarisme !
Non, mais j’ai plusieurs chiens en moi. Je lutte un peu.
Ma truffe d’épagneul se dresse aux coups de feu.
Mais alors, avec ma mémoire de caniche,
J’évoque une aile en sang, un œil mourant de biche,
Ce que met un lapin dans son dernier regard…
Et je sens s’éveiller mon cœur de Saint-Bernard !
Encor !
Scène V
et tombant, affolé, dans la cour.
Cachez-moi !
Ciel !
Un faisan doré !
N’est-ce
Pas le grand Chantecler ?
Faut-il qu’on le connaisse !
Sauvez-moi, si c’est vous !
C’est moi. Fiez-vous-en…
Ah ! mon Dieu !
Mais c’est très nerveux, un coq faisan !
Je n’en peux plus ! J’ai trop couru !
V’lan ! la syncope !
De l’eau ! C’est qu’on a peur de l’abimer !
De l’eau !
On me poursuit ! Ah ! cachez-moi !
C’est du mélo !
Comment diable a-t-on pu vous manquer ?
Par surprise |
Le chasseur n’attendait qu’une alouette grise.
En me voyant partir, il a dit : « Sacrebleu ! »
Il n’a vu que de l’or. Je n’ai vu que du feu !
Mais le chien me poursuit, un affreux chien…
… de chasse !
Cachez-moi !
C’est qu’il est voyant. Ça m’embarrasse.
Où le cacher ? — Monsieur… Seigneur… Noble étranger…
— Où cacher l’arc-en-ciel s’il était en danger ?
Là, près du petit banc qui supporte deux ruches,
J’habite un chalet vert qu’on cale avec des bûches :
Entrez !
Ces manteaux d’or sont vraiment trop cossus !
Un bout dépasse encor, là… Je m’assois dessus !
Bonjour !
Hum ! bonne odeur !
Soupe à la paysanne !
Dis donc, tu n’as pas vu passer une faisane ?
Une faisane ?
Est-il féroce, ce Briffaut,
Avec son air de vieil Anglais très comme il faut !
Non. Mais j’ai vu passer un faisan.
C’était elle !
La faisane a toujours une robe isabelle.
C’était un faisan d’or. Il a pris par le pré.
C’est elle !
Une faisane à plumage doré ?
Ah ! vous ne savez pas ce qui parfois se passe ?
Non.
Il va raconter une histoire de chasse !
Il arrive parfois… — C’est exceptionnel :
Mon maître dit qu’il a lu ça dans Toussenel. —
Il advient… — C’est un fait très extraordinaire
Que l’on remarque aussi chez les coqs de bruyère. —
Il advient…
Quoi ?
Que la faisane… ah ! mes amis.
Mais quoi donc ?
… Trouve un jour le faisan trop bien mis.
Quand le mâle au printemps met ses habits de fête,
Elle voit qu’il est plus beau qu’elle…
Ça l’embête !
Elle cesse de pondre et de couver. Alors,
La Nature lui rend les pourpres et les ors,
Et la faisane, libre et superbe amazone,
Fuit, préférant avoir du bleu, du vert, du jaune,
Et toutes les couleurs du prisme sur son dos,
Que, sous une aile grise, avoir des faisandeaux.
Dame ! elle s’affranchit des vertus de son sexe !
Elle vit !…
Qu’en sais-tu, d’abord ?
Quoi ?… ça le vexe ?
Déjà ?
Bref, ce faisan que ton patron rata ?
C’était une faisane !
Oh ! mais…
C’est mon rata !
Il sent très bon.
Je n’aime pas quand il renifle.
Figurez-vous qu’un jour…
Encore une !
On te siffle !
Diable ! Bonsoir.
Bonsoir !
Enfin, parti !
Briffaut !
Dieu ! que fais-tu ?
Je veux te dire un mot.
Un mot ?
Oui. Prends garde, Briffaut !
De nos peurs tu te joues !
Car tu vas perdre quelque chose.
Quoi ?
Tes joues !
Hon !…
Scène VI
LE CHAT, toujours endormi sur le mur,
LA VIEILLE POULE dans son panier.
où il est remonté, voit par-dessus le mur.
Il est loin ?
Très loin !
Sortez, Madame !
Eh bien !
Révoltée, affranchie, oui… comme a dit ce chien !
Mais de très grande race, et fière autant que franche,
Et faisane des bois !
Fichtre ! elle a de la branche !
J’habite la forêt où braconne…
Ce fou
Qui voulait enchâsser du plomb dans un bijou !
Sous le feuillage épais que le soleil transperce,
Je vis ! Mais c’est d’ailleurs que je viens. D’où ? De Perse ?
De Chine ? On ne sait pas ! Mais on peut être sûr
Que j’étais faite pour chatoyer dans l’azur
Parmi les thuyas verts gonflés de sandaraque,
Et non pour fuir sous des ronciers, devant un braque !
Suis-je l’ancien Phénix ou la poule Kin-Ky ?
D’où fus-je rapportée ? et comment ? et par qui ?
La Fable tergiverse et m’offre un choix splendide.
C’est pourquoi je choisis d’être née en Colchide
D’où j’ai dû revenir sur le poing de Jason !
Je suis en or. C’est moi, peut-être, la Toison !
Qui, vous ?
Moi, le Faisan !
La Faisane.
Ma race !
Car je la représente, ayant pris la cuirasse
De pourpre. Oui, ce destin que longtemps je subis
D’être une feuille morte à côté d’un rubis
M’ayant un jour semblé décidément trop pâle,
J’ai volé son plumage éblouissant au mâle.
Et j’ai bien fait, car je le porte mieux que lui !
La palatine d’or sur moi se gonfle et luit ;
J’ai donné plus de grâce à la verte épaulette,
Et d’un simple uniforme ai fait une toilette !
Mais c’est qu’elle est étourdissante !
Sapristi !
Il ne va pourtant pas aimer un travesti !
Il faut absolument prévenir la Pintade
Qu’il passe un oiseau d’or ! Elle en sera malade !
Elle va l’inviter !
Je m’en vais faire un tour.
Vous venez d’Orient, alors, comme le Jour ?
Ma vie a le désordre amusant d’un poème.
Si je vins d’Orient, ce fut par la Bohème !
Bohémienne !
Avez-vous remarqué ces deux tons ?
Il n’y a que l’Aurore et moi qui les portons !
Princesse des sous-bois et Reine des clairières,
J’ai le jaune chignon qu’ont les aventurières.
Nostalgique, j’ai pris pour palais palpitants
Les iris desséchés qui bordent les étangs.
J’adore la forêt, et lorsque, septembrale,
Elle sent le bois mort…
C’est une cérébrale !
… Folle comme une branche un jour de siroco,
Je m’agite, je vibre et je m’énerve.
CHANTECLER, qui depuis un instant commence à laisser traîner son aile,
se met à tourner (comme faisait tout à l’heure le Merle en l’imitant),
et fait son bruit de gorge, très doux.
Cô…
Cô…
Monsieur, j’aime mieux vous dire tout de suite
Que si c’est pour moi…
Quoi ?
L’œil, la courbe décrite,
L’aile qui pend, le « Cô… »
Mais je…
C’est très bien fait :
Seulement, ça ne me fait pas le moindre effet.
Madame…
Oh ! je comprends. On est le Coq illustre.
Il n’est pas une poule au monde qui ne lustre
Ses plumes dans l’espoir — certes, des plus touchants, —
De pouvoir vous distraire, un jour, entre deux chants !
On est si sûr de soi que jamais on n’hésite,
Même quand la personne est chez vous en visite
Et n’est pas tout à fait la poule en jupon court
À laquelle on peut faire un doigt… de basse-cour.
Mais…
Je ne m’éprends pas avec autant de hâte !
Puis, pour moi, comme coq, vous êtes trop… en pâte.
En pâte ?
Trop gâté. Le seul coq de mon goût
Serait un coq sans gloire à qui je serais tout.
Mais…
Aimer un grand Coq, — je ne suis pas si femme !
Mais… nous pouvons au moins nous promener, Madame !
Oui, comme deux amis.
Deux amis.
Deux poulets.
Très vieux.
Oh ! non, pas vieux !… Très laids !
Oh ! non, pas laid
Voulez-vous visiter la cour ?… Prenez mon aile.
Voyons !
Ça, c’est affreux. C’est l’abreuvoir modèle,
L’abreuvoir siphoïde en fer galvanisé.
Mais tout le reste est beau, noble, charmant, usé
Le toit du poulailler, la porte de l’étable…
La Pintade est dans un état épouvantable !
Vous vivez là tranquille et sans rien craindre ?
Rien.
Car le propriétaire est un végétarien.
C’est un homme étonnant. Il adore les bêtes.
Il leur donne des noms qu’il prend dans les poètes :
Ça, c’est l’âne, Midas ; ça, la génisse, Io.
C’est ce que nous nommons le tour du proprio.
Et ça ?
L’oiseau d’esprit.
Que fait-il ?
Il s’occupe.
À quoi donc ?
À ne pas avoir l’air d’être dupe.
C’est un très gros travail.
Peut-être, mais bien laid.
Eh ! va donc, romantique !… Elle l’a, le gilet !
La meule. Le vieux mur. Le mur, lorsque je chante,
En bave des lézards ; la meule est plus penchante.
Je chante à cette place où j’ai gratté le sol,
Et, lorsque j’ai chanté, je bois dans ce vieux bol.
Mais votre chant a donc une importance ?
Grande.
Pourquoi ?
C’est mon secret.
Si je vous le demande ?
un tas de branches liées dans un coin.
Mes amis les fagots !
Volés dans ma forêt !
— C’est donc vrai, ce qu’on dit ? Vous avez un secret ?
Oui, Madame.
Je sens que l’insistance est vaine.
Et, d’ici, vous verrez le reste du domaine
Jusques au potager où l’on traîne le soir
Un serpent qui finit en pomme d’arrosoir.
Comment ! c’est tout ?
C’est tout.
Alors, tu t’imagines
Que le monde a pour borne un carré d’aubergines ?
Non.
Tu ne rêves pas des horizons plus grands
Quand passe un vol triangulaire d’émigrants ?
Non.
Mais tous ces objets sont pauvres et moroses !
Moi, je n’en reviens pas du luxe de ces choses !
Tout est toujours pareil, pourtant !
Rien n’est pareil,
Jamais, sous le soleil, à cause du soleil !
Car Elle change tout !
Elle !… Qui ?
La Lumière !
Mais ce géranium planté par la fermière
N’a pas deux fois le même rouge ! Et ce sabot,
Ce vieux sabot crachant de la paille, est-ce beau !
Et le peigne de bois pendu parmi les blouses
Qui garde entre ses dents les cheveux des pelouses !
La vieille fourche en pénitence dans un coin,
Mais qui, dormant debout, fait des rêves de foin !
Les quilles au corset sanglé, ces belles filles
Dont Patou, mal reçu, dérange les quadrilles !
L’énorme boule en bois, vermoulue à demi,
Sur laquelle toujours voyage une fourmi
Qui fait, avec l’orgueil des parcoureurs de mondes,
Son petit tour de boule en quatre-vingts secondes !
Aucun de ces objets n’est pareil deux instants !
Et quant à moi, Madame, il y a bien longtemps
Qu’un râteau dans un coin, une fleur dans un vase
M’ont fait tomber dans une inguérissable extase,
Et que j’ai contracté devant un liseron
Cet émerveillement dont mon œil reste rond !
On sent que vous avez une âme !… Mais une âme
Se forme donc loin de la vie et de son drame,
Derrière un mur de ferme où sommeille un matou ?
Quand on sait regarder et souffrir, on sait tout.
Dans une mort d’insecte on voit tous les désastres.
Un rond d’azur suffit pour voir passer les astres…
Ce qui connaît le mieux le ciel, c’est l’eau du puits !
Ma nourrice.
Ah ! vraiment ?
C’est un beau coq !
Et puis,
C’est un coq pour lequel il existe… autre chose !
Mon cher, c’est une poule avec laquelle on cause !
Scène VII
Ah !…
Nous allons avoir de la Pintade !…
Ah ! Dieu !
Qu’elle est belle ! On accourt pour vous connaître un peu !
Ah !
Qu’elle marche bien !
Poules !
Vous marchez comme si vous aviez des ampoules !
Vous marchez comme si vous marchiez sur vos œufs !
Allons, décidément, il est très amoureux !
Le Pintadeau, mon fils !
Elle est d’un blond !…
De beurre !
Rentrez !
Déjà ?
Elles se couchent de bonne heure.
Oui, nous rentrons chez nous.
Tiens ! par un escalier ?
Ma chère, n’est-ce pas, nous allons nous lier ?
Sa toilette de cour la rehausse et l’isole.
Les autres n’ont plus l’air que d’être en camisole !
Je regagne ce soir mes abris forestiers.
Vraiment ?
On chasse encore !
Il faut que vous restiez.
C’est ça ! Jusqu’à demain gardons-la prisonnière !
Mais où passer la nuit ?
Là, dans ma garçonnière.
Moi, dormir sous un toit !
Entrez !
Mais vous, alors !
Oh ! Patou, c’est un nom fait pour coucher dehors !
Restons jusqu’à demain !
Dieu !… Mais demain, ma chère !
Demain !…
Quoi donc ?
Demain, c’est le jour de ma mère !
Ne voudriez-vous pas, tout à fait sans façon,
Venir prendre chez nous un petit limaçon ?
Le Paon…
Plus bas ! Le soir a soufflé sa fumée…
Chacun a-t-il repris sa place accoutumée ?
Le Paon viendra. Nous nous tiendrons dans les cassis !
Les Dindons sont-ils sur leur juc ?
De cinq à six !
Les Canards sont-ils tous dans leur maison pointue ?
Je crois que nous aurons peut-être la Tortue !
Ah ! vraiment ?
Tout le monde est-il bien à l’abri ?
Mais à chaque échelon vous poussez donc un cri ?
Oui, Monsieur. Car il faut…
… Faire tout ce qu’on peut sur la plus humble échelle.
pour qu’elle vienne le lendemain.
La Houdan m’a promis le Coq !
Nous serions fous…
Mais…
Tu viendras !
Non.
Si.
Pourquoi ?
Parce que vous
Avez dit non à l’autre.
Ah ?…
Hom !… Je t’en supplie !
Je…
Hom !… Il plie ! On le fera chanter s’il plie !
C’est avec les roseaux qu’on fait les mirlitons !
Je…
Dormons.
Quandoque dormitat…
Dormitons !
Je n’irai pas. Bonsoir.
Bonsoir.
Faisons un somme
Jusqu’à ce que le ciel soit rose comme… comme…
Un ventre de petit chien…
Cinq à six…
Tu… tu…
Tu…
Tout dort !
Un poussin qui découche ?
Veux-tu !
Faisane ?
Quoi ?
Rien…
Rien !
Vais-je dormir…
Un ventrrre…
… Sous un toit ?… J’ai des goûts plus bohé… mi…
Je rentre.
C’est l’heure de fermer mes… mes…
…Bohémi-ens…
…Mes yeux.
D’ouvrir les miens !
Les miens !
Les miens !
Les miens
Scène VIII
Trois CHATS-HUANTS, puis LA TAUPE
et LA VOIX DU COUCOU.
Deux yeux verts ?…
Six yeux d’or ?…
Sur le mur ?…
Hiboux !
Matou !
Chats !…
Chat !…
…huants !
…miaulant !
Qu’entends-je ?
Grand complot contre lui !
Ce soir ?
Oui ! oui ! oui !
Pffitt !
Où ?
Dans les houx ! houx ! houx !
Quelle heure ?
Huit ! huit ! huit !
Chauves-Souris avec lesquelles la nuit jongle !…
Elles sont pour nous ?
Oui.
Taupe dont j’entends l’ongle !…
Elle est pour nous ?
Oui.
Toi, sonne bien les huit coups,
Coucou de la petite horloge !
Il est pour nous ?
Oui. — Et même il y a, noirs veilleurs taciturnes,
Quelques oiseaux du jour qui sont pour les Nocturnes !
qui feignait seulement de dormir dans la basse-cour.
C’est ce soir, chers yeux ronds ? Vous irez ?
Nous irons !
Il y aura tous les yeux ronds des environs !
Je voudrais bien voir ça !
Rrrrr…
Le Chien rêve… il gronde !
Cô…
Lui ! lui ! lui !
Fuyez !
Mais non : l’ombre est profonde,
Et nous disparaîtrons rien qu’en fermant les yeux !
Tu n’as rien entendu, Merle noir ?
Si, mon vieux !
Hein ?
Le sombre complot !
Ah ?
Contre toi… Frissonne !
Blagueur !
Il est rentré !
Je n’ai trahi personne !
Ce Merle est donc pour nous ?…
Non… mais puis-je aller voir ?
Jamais l’oiseau de nuit ne mange un oiseau noir.
Tu peux venir !
Le mot de passe ?
Ombre et Rapace !
J’étouffe sous le toit de cette maison basse,
Et…
Oh !
Chut !
Rien… Partons !
Bonne chance, Hiboux !
Merci. Mais pourquoi donc êtes-vous tous pour nous ?
Ah ! la nuit fait sortir ce qu’on cache à soi-même !
Je n’aime pas le Coq parce que le Chien l’aime.
Je n’aime pas le Coq, moi, Dindon, propter hoc
Que, l’ayant vu poussin, je ne l’admets pas coq !
Moi, Canard, parce que, comme il n’a pas de toiles
Entre les doigts, il trace en marchant des étoiles !
Je n’aime pas le Coq parce que je suis laid !
Je n’aime pas le Coq parce qu’en violet
Il a son portrait peint dans toutes les assiettes !
Je n’aime pas le Coq parce qu’aux girouettes
Il a sur tous les toits une statue en toc !
Eh bien, et toi, Chapon ?
Je n’aime pas le Coq !
à l’intérieur de la maison.
Coucou !
L’heure !
Coucou !
Partons !
Coucou !
La lune !
Coucou !
Fendons l’air bleu !…
Coucou !
… La terre brune !…
Tiens ! la Taupe !
Coucou !
Toi, pourquoi le hais-tu ?
Je le hais parce que je ne l’ai jamais vu !
Coucou !
Et toi, Coucou, pourquoi, t’en rends-tu compte ?
Parce qu’il n’a jamais besoin qu’on le remonte !
— Coucou !
Et nous n’aimons…
On doit nous réclamer…
… Pas le Coq parce que…
Je commence à l’aimer !
ACTE DEUXIÈME
Bouquet de houx. Jardin qui n’est plus cultivé.
Lieu triste quand, la nuit, l’ortie et l’épervière
Tremblent sur le sentier frayé par la bouvière…
Mais ce qu’on voit de là, quand le jour est levé,
C’est le Vallon. C’est le Vallon par un grand V,
Qui n’est pas en Tyrol, qui n’est pas en Bavière,
Qu’on ne trouve qu’en France avec cette rivière
Et ce je ne sais quoi de noble et d’achevé.
Calme horizon, bornant les vœux, mais pas le songe !
Fins peupliers. Belle colline qui s’allonge
Comme une bête ayant un village au garrot.
Le ciel est de chez nous. Et lorsque illuminée
Fumera dans un coin quelque humble cheminée,
On croira voir fumer la pipe de Corot.
Scène PREMIÈRE
Stirx !
Scops !
Grand-Duc !
Moyen !
Petit !
Le Grand préside.
Chouette de l’If ! du Mur ! du Cloître ! de l’Abside !
C’est l’appel nominal.
Oui, je sais. Il n’y a
Qu’à rouvrir l’œil quand on vous nomme.
Surnia !
Hibou ! Nyctale !
Brachyote !
Brachyote ?
Il vient. Il est allé manger une linotte.
Voilà.
Ils sont tous là quand il s’agit du Coq !
Tous !
Hulotte !
Caparacoch !
Ca-pa-ra-coch ?
— Eh bien ! voyons !
J’habite loin.
On se dépêche !
Je crois qu’ils sont tous là…
Chevêchette ! et Chevêche !
Avant de commencer, poussons, mais à bas bruit,
Le cri qui nous met tous d’accord.
Vive la Nuit !
Vive la Nuit souple et benoîte
Où nous volons d’une aile en ouate,
Où, quand tout dort,
Grâce au mutisme de notre aile
La perdrix n’entend pas sur elle
Venir la mort !
Vive la Nuit commode et molle
Où l’on peut, lorsque l’on immole
Des lapereaux,
Ensanglanter la marjolaine
Sans avoir à prendre la peine
D’être un héros !
Vivent les ombres qui sont nostres !
Le silence où dans tous nos rostres
Craquent des os !
La fraîcheur où, tiède, tu gicles
Sur les verres de nos besicles,
Sang des oiseaux !
Vive le roc d’où la peur suinte !
Le carrefour où, lorsqu’on chuinte…
Hue…
Et huit…
Hôle et miaule…
Stride et stridule…
On fait se signer l’incrédule !
Vive la Nuit !
Vive la tendeuse de toiles,
La grande Nuit dont les étoiles
Sont le seul tort !
Car des regards sont inutiles
Lorsqu’en nos ongles rétractiles
Un col se tord !
Vive la Nuit où l’on se venge
De la grâce de la mésange !
Car la Beauté,
Quand l’ombre a repris l’avantage,
Reste à la Nuit comme un otage
Épouvanté !
Car on choisit lorsqu’on trucide !
Et l’on prend, d’autant plus lucide
Qu’il fait plus noir,
Le geai le plus bleu sur la branche
Et la colombe la plus blanche
Sur le perchoir !
Vive l’heure où dans l’œuf qu’on casse
On boit l’avenir qu’une race
Crut immortel !
L’heure où nous chuchotons ensemble
Pour préparer tout ce qui semble
Accidentel !
Vive l’ombre où la peur accrue
Nous fait régner !
Où, quand on hue…
Et qu’on huit…
Lorsqu’on ulule…
Et qu’on houloule…
L’aigle même a la chair de poule !
Vive la Nuit !
Et maintenant, laissons, dans sa rousseur moirée,
Parler le Chat-huant
Chut !…
Charmante soirée !
Nocturnes !…
Le décor me semble bien choisi.
Oui, le coin le plus noir, l’arbre le plus moisi ;
À droite, des vieux pots de jardin hors d’usage ;
À gauche, entre les houx…
Houx ! houx !
… Le paysage !
Nocturnes !
Tiens ! la Taupe est là ?
Chut !
Sous le thym
Elle a pris pour venir…
Son Métropolitain.
C’est le Merle ?
Oui, mon Duc. — Et là, ces deux agates,
C’est le Chat.
Je l’entends qui se lèche les pattes.
Nocturnes ! puisqu’ici, ce soir, — c’est notre orgueil ! —
Nous sommes entre gens ayant le mauvais œil…
Ha ! ha !
Chut !
Moi, je n’ai que l’œil malin. J’assiste,
Mais sans prendre parti, vous savez, en artiste.
Ne pas prendre parti, c’est le prendre pour nous.
Et allez donc ! c’est très simpliste, les hiboux !
Exprimons-nous d’un bec franchement malévole :
Le Coq est un voleur !
Un voleur ! — Il nous vole !
Quoi ?
La santé ! La joie !
Et comment ?
En chantant !
Il nous donne, en chantant,
Des gonflements de fiel et des péricardites !
Car il annonce !
Ah ! oui, la lumière.
Ne dites
Pas ce mot ! Quand on dit ce mot, à l’horizon
La Nuit sent sous son aile une démangeaison !
La clarté…
Pas ce mot de consonance ingrate,
Ce mot qui fait un bruit d’allumette qu’on gratte !
Dites : « Le Coq annonce… un pli du sombre drap… »
Mais le jour…
Pas ce mot !
Dites : « Ce qui viendra » !
Qu’importe qu’il annonce…
Heu !
Puisque… ce qui viendra… viendra !
C’est un supplice
Que d’entendre toujours…
Tout nuit !
… Un chant cuivré
Vous rappeler ce qu’on sait être vrai…
Vrai ! — Vrai !
Il chante quand la nuit est encor bonne et fraîche !
C’est un voleur ! — C’est un voleur !
Il nous empêche
De profiter…
De profiter ! — De profiter !
… Du bon morceau de nuit qui reste !
Il fait quitter
L’affût près des clapiers !
Les fêtes carnassières !
Les sabbats où l’on va sur le poing des sorcières !
Quand il chante, on n’est plus dans son état normal !
On fait le mal en se pressant !
On le fait mal !
Quand il chante, on n’est plus que dans du provisoire !
Dans de la nuit qu’on sait qui deviendra moins noire !
Quand son chant de métal a partagé la nuit,
On se tord comme un ver dans la moitié d’un fruit !
Pourtant, les autres coqs…
Leur chant n’est pas à craindre !
C’est le sien qu’il faudrait éteindre !
Éteindre ! — Éteindre !
Comment faire ?
Ce Merle a pour nous travaillé…
Moi ?
Oui, tu l’as raillé.
Ha ! ha !
Chut !
Mais, raillé,
Son chant n’agit pas moins sur notre vésicule.
Il est plus fort depuis qu’on le croit ridicule !
Comment faire ?
Le Paon, ce grand dadais…
Ha ! ha !
Chut !
… Travaillant aussi pour nous, le démoda.
Mais, démodé, son chant n’est pas moins incommode :
Il est plus pur depuis qu’il n’est plus à la mode !
Comment faire ?
Égorger ce Coq !
Oui, mort au Coq !
Mort à cet aristo qui fait le démoc-soc !
Il a des éperons, mais porte un bonnet rouge !
Tous les oiseaux de nuit, debout !
il semble que la nuit augmente.
Le Minuit bouge !
L’égorger ? Mais nos yeux n’y voient plus quand il sort !
Las !
Comment égorger… de loin ?
Par quel ressort ?
Duc ! développerai-je un plan ?
Scops ! développe.
qui s’avance par menus bonds.
Le Scops ! le petit Scops !
Tu sais, ô Nyctalope !
Qu’en de tièdes jardins, là-bas, sur la hauteur,
Un éleveur d’oiseaux, qu’on nomme… aviculteur,
Nourrit, pour des concours qu’on appelle… agricoles,
Les plus splendides coqs des races les plus folles.
Or, le grand découvreur d’oiseaux rares, le Paon,
— Lequel, n’ayant qu’un cri qui perce le tympan,
Ne peut souffrir un chant qui perce la ténèbre, —
Le Paon, dont le système est de rendre célèbre
Tout animal étrange…
Et surtout étranger !
… Rêve de présenter, demain, au potager,
Ces coqs chez la…
Pintade !
… Et de lancer chez elle
Tous ces oiseaux dont la gloire sera pour celle
De Chantecler le dernier coup…
D’aplatissoir.
Mais ces coqs sont toujours enfermés !
Lorsqu’ouvrant leur volière une fille à la ronde
Leur lançait le maïs comme une grêle blonde,
Je surgis près du tronc velu d’un chamérops,
Et la fille…
Il est très malin, ce petit Scops !…
… En voyant cet oiseau de déplorable augure…
Ha ! ha !
Chut !
… Prit la fuite, un bras sur sa figure !
La cage reste ouverte, et toute la smala
Rencontrera demain le Chantecler chez la…
Pintade !
Il n’ira pas. Il a refusé.
Bigre !
Continue : il ira.
Qu’en sais-tu, petit tigre ?
J’ai vu qu’une Faisane excitait ses transports,
Et j’ai vu qu’il irait.
Tu vois tout quand tu dors !
Soit ! il y va, j’admets !
Chantecler, quoique illustre,
A gardé sa franchise implacable de rustre.
Quand il verra ce…
Five o’clock !
Et les états
Où se mettront les…
Snobs !
… Devant tous les…
Rastas !
… Il tiendra des propos qu’il faudra qu’on relève.
Et tu crois qu’un combat de coqs ?…
Duc, c’est mon rêve !
Mais, Scops, si c’était lui, le vainqueur ?
Angora !
Sache qu’entre ces coqs de luxe il y aura
Un vrai coq de combat, maigre, à l’aile orangée,
Celui…
Sensation profonde et prolongée !
… Qui creva l’œil aux plus célèbres champions,
Le Pile Blanc ! Et comme, à ses deux arpions,
Ce vainqueur des combats de Flandre et d’Angleterre
Porte, pour égorger ses ennemis à terre,
Deux rasoirs attachés par l’homme ingénieux,
Demain soir Chantecler sera mort, et sans yeux !
Nous irons regarder son cadavre !
Et sa crête,
Qui semblait sur son front de l’aurore concrète,
Nous la prendrons, joyeux d’avoir atteint le but,
Et nous la mangerons !
dandinant et féroce.
Man-ge-rons ! — Ha ! ha !
Chut !
Puis…
C’est déjà coquet !
Quoi ?
Ce que tu proposes.
Mon Dieu ! si je prenais au tragique les choses,
J’irais tout dire au Coq… Mais je n’en ferai rien,
— Car je sais — que, tout ça, — ça finira — très bien.
Très bien !
Puis, si les coqs de races singulières
N’ont pas réintégré demain soir leurs volières,
Nous mangerons tout ça, qui de plus rien ne sert !
Et puis, nous mangerons le Merle pour dessert !
Que dit-il ?
Rien !
Et puis…
Cocorico !
Quoi ? Qu’est-ce ?
Grand-Duc ! — Moyen ! — Petit !
Vous partez ? Rien ne presse !
Hibou !…
L’aurore est loin, vous avez tout le temps !
Non ! dès qu’il a chanté nos yeux sont clignotants !
Surnia, venez-vous ?
Nyctale !
Oui, mon amie…
Ils trébuchent !
de douleur.
Je souffre ! Ay !… ay !
C’est l’ophtalmie !
Mais comment fait-il donc, ce Coq pernicieux,
pour avoir une voix qui vous fait mal aux yeux ?
Strix !
Ils s’appellent !
Scops !
Leur vol tourne, — frissonne, —
Plonge…
Chouette du Mur !… de l’If !… du !…
Plus personne !
Mais c’est l’heure où l’on soupe… À nous le grillon froid !
Vous !…
Scène <span title="II" style="text-transform:uppercase;">II
Eh bien ! vous avez dû surprendre leur mystère,
Vous, son ami ?…
À nous le cuissot d’orthoptère !
Moi, je guettais… de loin… J’étais dans un fossé…
Eh bien ?
Quoi ?
Ce complot ?
Ça s’est très bien passé.
Hein ?
L’ombre était du bleu qu’affectent les lessives,
Et des hiboux disaient des choses excessives.
Ciel ! ils ont comploté sa mort !
Non, son trépas !
C’est bien moins dangereux !
Mais…
Ne vous frappez pas !
Bien que le Chat-Huant ait la voix d’un burgrave,
Il se pourrait que tout ceci ne fût pas grave.
Ces hiboux ?…
La font bien… mais vieux jeu !
Quoi ?
Jeu vieux
Ah ?…
Ils ont des sourcils qui font le tour des yeux…
C’est trop ! Et ce complet-complot, couleur muraille !
Je ne comprends jamais tout à fait quand on raille.
La Bohémienne, oui… vous la faites bien… je sai…
Mais vous ne ririez pas s’il était menacé !
Ces bandits ?…
Des bavards ! En platine, leur sabre !
Et ce ne sont que des Brigands de la Palabre !
Mais la Hulotte ?…
Elle était chouette !
Et le Grand-Duc ?…
Il a deux phares qu’il rallume avec un truc :
Cric ! crac !… Et quant à la Chevêche… hou ! la vilaine !
Elle en a deux aussi, mais à l’acétylène !
Alors ?…
Non, Zingara ! J’affirme, en concluant,
Qu’il n’y a pas de quoi fouetter un chat-huant !
Vraiment ? J’avais si peur !
Frémissante Gypsie,
Voir des dangers partout, mais c’est la dyspepsie !
C’est parce que son œil sous l’aile se ferma
Que l’autruche a gardé son célèbre estomac !
— Tout s’arrange !
Ah ?…
Le jour d’aujourd’hui congédie,
Respectueusement, d’ailleurs, la Tragédie !
Mais si nous prévenions Chantecler pour qu’il fût ?…
Il irait provoquer ! ça ferait un raffut !…
Oui, c’est juste !
Quand on prévient, folle Gitane,
On fait un monde avec un pompon de platane !
Vous avez du bon sens !…
Oui, Fille des Forêts !
Cô…
Lui !
Qui va là ?
Moi !
Seule ?
Oui !
Je disparais !
Je vais souper…
Alors ?…
Chut !…
Gazon, un cloporte !
Il faut tout lui cacher ?
Disons plus : il opporte !
Scène III
Debout ?
Pour voir l’aurore.
Ah ?…
Je suis, mon ami, Très vertueuse !
Oui.
Qu’avez-vous ?
J’ai mal dormi.
Ah ?…
Vous irez chez la Pintade ?
Je ne reste
Aujourd’hui que pour elle.
Ah ! oui…
Je la déleste.
Venez chez elle.
Non.
Soit ! disons-nous adieu.
Non.
Alors, venez-y, vous m’y verrez un peu.
Non.
Vous ne viendrez pas ?
J’irai. Mais ça me fâche.
Pourquoi ?
C’est lâche !
Oh ! non, ça, ça n’est pas très lâche !
Ah ?…
Ce qui le serait…
Qu’est-ce qui le serait ?
Ce serait de me dire un peu votre secret.
Le secret de mon chant ?
Oui !
Faisane dorée !
Mon secret ?
Quelquefois, quand je suis à l’orée
Du bois, je vous entends dans les premiers rayons.
Ah ?… mon chant est venu jusqu’à vos oreillons ?
Oui !
Mon secret ! Jamais !
Vous n’êtes pas affable.
Non ! je souffre !
Le Coq et la Faisane : fable.
Un Coq aimait une Faisane…
Et ne voulait
Rien lui dire…
Moralité…
C’était très laid !
Moralité : ta robe a des frissons de soie !
Moralité : je ne veux pas qu’on me tutoie !
Va retrouver ta poule à l’humble caraco !
Ah ! je suis furieux !
Mais non ! Faites : Cô !…
Cô !
Oh ! non ! mieux que ça !
Cô…
Regardez-moi sans rire !
Votre secret…
Quoi ?…
Vous brûlez de me le dire !
Oui, je sens que je vais le dire, et que j’ai tort !
Tout ça, parce qu’elle a sur la tête de l’or !
Seras-tu digne, au moins, d’avoir été choisie ?
Jusqu’au fond ta poitrine est-elle cramoisie ?
Parle !
Regarde-moi, Faisane, et, s’il se peut,
Tâche de découvrir toi-même, peu à peu,
Cette vocation dont ma forme est le signe.
Reconnais tout d’abord mon destin à ma ligne,
Et que, cambré comme une trompe, m’incurvant
Comme une espèce de cor de chasse vivant,
Je suis fait pour qu’en moi le son tourne et se creuse
Autant que pour nager fut faite la macreuse !
Attends !… Constate encor qu’impatient et fier
Et grattant le gazon de mes griffes, j’ai l’air
De chercher dans le sol, tout le temps, quelque chose…
Eh bien ! mais vous cherchez des graines, je suppose ?
Non ! ce n’est pas cela que jamais j’ai cherché.
J’en trouve, quelquefois, par-dessus le marché,
Mais, dédaigneusement, je les donne à mes poules !
Alors, griffant toujours la terre que tu foules,
Que cherches-tu ?
L’endroit où je vais me planter.
Car toujours je me plante au moment de chanter.
Observe-le !
C’est juste, et puis tu t’ébouriffes.
Je ne chante jamais que lorsque mes huit griffes
Ont trouvé, sarclant l’herbe et chassant les cailloux,
La place où je parviens jusqu’au tuf noir et doux !
Alors, mis en contact avec la bonne terre,
Je chante !… et c’est déjà la moitié du mystère,
Faisane, la moitié du secret de mon chant…
Qui n’est pas de ces chants qu’on chante en les cherchant,
Mais qu’on reçoit du sol natal, comme une sève !
Et l’heure où cette sève, en moi, surtout, s’élève,
L’heure où j’ai du génie, enfin, où j’en suis sûr,
C’est l’heure où l’aube hésite au bord du ciel obscur.
Alors, plein d’un frisson de feuilles et de tiges
Qui se prolonge jusqu’au bout de mes rémiges,
Je me sens nécessaire, et j’accentue encor
Ma cambrure de trompe et ma courbe de cor ;
La Terre parle en moi comme dans une conque ;
Et je deviens, cessant d’être un oiseau quelconque,
Le porte-voix en quelque sorte officiel
Par quoi le cri du sol s’échappe vers le ciel !
Chantecler !
Et ce cri qui monte de la Terre,
Ce cri, c’est un tel cri d’amour pour la lumière,
C’est un si furieux et grondant cri d’amour
Pour cette chose d’or qui s’appelle le Jour,
Et que tout veut ravoir : le pin sur ses écorces,
Les sentiers soulevés par des racines torses
Sur leurs mousses, l’avoine en ses brins délicats
Et les moindres cailloux dans leurs moindres micas ;
C’est tellement le cri de tout ce qui regrette
Sa couleur, son reflet, sa flamme, son aigrette
Ou sa perle ; le cri suppliant par lequel
Le pré mouillé demande un petit arc-en-ciel
À chaque pointe verte, et la forêt mendie
Au bout de chaque allée obscure un incendie ;
Ce cri, qui vers l’azur monte en me traversant,
C’est tellement le cri de tout ce qui se sent
Comme mis en disgrâce au fond d’un vague abîme
Et puni de soleil sans savoir pour quel crime ;
Le cri de froid, le cri de peur, le cri d’ennui
De tout ce que désarme ou désœuvre la Nuit ;
De la rose tremblant, dans le noir, toute seule ;
Du foin qui veut sécher pour aller dans la meule ;
Des outils oubliés dehors par les faucheurs
Et qui vont se rouiller dans l’herbe ; des blancheurs
Qui sont lasses de ne pas être éblouissantes ;
C’est tellement le cri des Bêtes innocentes
Qui n’ont pas à cacher les choses qu’elles font,
Et du ruisseau qui veut être vu jusqu’au fond ;
Et même — car ton œuvre, ô Nuit ! te désavoue —
De la flaque qui veut miroiter, de la boue
Qui veut redevenir de la terre en séchant ;
C’est tellement le cri magnifique du champ
Qui veut sentir pousser son orge ou ses épeautres ;
De l’arbre ayant des fleurs qui veut en avoir d’autres ;
Du raisin vert qui veut avoir un côté brun ;
Du pont tremblant qui veut sentir passer quelqu’un
Et remuer encor doucement sur ses planches
Les ombres des oiseaux dans les ombres des branches ;
De tout ce qui voudrait chanter, quitter le deuil,
Revivre, resservir, être une berge, un seuil,
Un banc tiède, une pierre heureuse d’être chaude
Pour la main qui s’appuie ou la fourmi qui rôde ;
Enfin, c’est tellement le cri vers la clarté
De toute la Beauté, de toute la Santé,
Et de tout ce qui veut, au soleil, dans la joie,
Faire son œuvre en la voyant, pour qu’on la voie ;
Et, lorsque monte en moi ce vaste appel au jour,
J’agrandis tellement toute mon âme pour
Qu’étant plus spacieuse elle soit plus sonore
Et que le large cri s’y élargisse encore ;
Avant de le jeter, c’est si pieusement
Que je retiens ce cri dans mon âme, un moment ;
Puis, quand, pour l’en chasser enfin, je la contracte,
Je suis si convaincu que j’accomplis un acte ;
J’ai tellement la foi que mon cocorico
Fera crouler la Nuit comme une Jéricho…
Chantecler !
Et sonnant d’avance sa victoire,
Mon chant jaillit si net, si fier, si péremptoire,
Que l’horizon, saisi d’un rose tremblement,
M’obéit !
Chantecler !
Je chante ! Vainement
La Nuit, pour transiger, m’offre le crépuscule ;
Je chante ! Et tout à coup…
Chantecler !
Je recule,
Ébloui de me voir moi-même tout vermeil,
Et d’avoir, moi, le coq, fait lever le soleil !
Alors, tout le secret de ton chant ?…
C’est que j’ose
Avoir peur que sans moi l’Orient se repose !
Je ne fais pas : « Cocorico ! » pour que l’écho
Répète un peu moins fort, au loin : « Cocorico ! »
Je pense à la lumière et non pas à la gloire.
Chanter, c’est ma façon de me battre et de croire,
Et si de tous les chants mon chant est le plus fier,
C’est que je chante clair afin qu’il fasse clair !
Mais il tient des propos qui sont fous ! — Tu fais naître ?…
Ce qui rouvre la fleur, l’œil, l’âme et la fenêtre !
Parfaitement ! Ma voix dispense la clarté.
Et quand le ciel est gris, c’est que j’ai mal chanté !
Mais lorsque vous chantez en plein jour ?
Je m’exerce.
Ou bien, je jure au soc, à la bêche, à la herse,
À la faulx, de remplir mon devoir d’éveiller.
Mais qui t’éveille, toi ?
La peur de l’oublier !
Et crois-tu qu’à ta voix le monde entier s’inonde ?…
Je ne sais pas très bien ce que c’est que le monde :
Mais je chante pour mon vallon, en souhaitant
Que dans chaque vallon un coq en fasse autant.
Pourtant…
Mais je suis là, j’explique, je pérore,
Et je ne pense plus à faire mon aurore !
Son aurore ?
Ah ! je tiens des propos qui sont fous ?
Je vais faire lever l’Aurore devant vous !
Et je sens qu’aux moyens dont mon âme dispose
Le désir de vous plaire ajoutant quelque chose
Qui me fera chanter comme sur des sommets,
Elle va se lever plus belle que jamais !
Plus belle ?
Assurément ! et de tout ce qu’ajoute
De force à la chanson de savoir qu’on l’écoute,
D’allégresse à l’exploit d’être fait sous des yeux !
Madame !…
Qu’il est beau !
Regardez bien les cieux !
Ils ont déjà pâli ? C’est que j’ai, tout à l’heure,
Mis, par mon premier chant, le soleil en demeure
D’avoir à se tenir derrière l’horizon !
Il est tellement beau qu’il semble avoir raison !
Ah ! Soleil ! je te sens là derrière, qui bouges !
Je ris déjà d’orgueil dans mes barbillons rouges !
Cocorico !
Quel souffle a gonflé son camail ?
Obéis-moi ! Je suis la Terre et le Travail !
Ma crête a le dessin couché d’un feu de forge,
Et je sens le sillon qui me monte à la gorge !
Oui, oui, Mois de Juillet…
À qui donc parle-t-il ?
Oui, la Broussaille ! Oui, la Fougère !…
Il est superbe !
Ah ! c’est que tout le temps je dois penser…
Oui, l’Herbe !
… À tous ces humbles vœux dont je deviens la voix !
L’échelle d’or ?… Oui… pour danser tous à la fois…
À qui promettez-vous une échelle ?
Aux Atomes !
— Cocorico !
Un frisson bleu court sur les chaumes.
Une étoile s’éteint.
Non ! elle se voila !
Même quand il fait jour les étoiles sont là.
Tu ne les éteins pas ?
Je ne sais pas éteindre !
— Mais tu vas voir comment j’allume !
Oh ! je vois poindre…
Quoi ?
Le bleu n’est plus bleu !
Mais il est vert déjà !
Le vert s’est orangé !
Ce vert qui s’orangea,
C’est toi qui ce matin l’auras vu la première.
Tout a l’air de finir par des champs de bruyère !
Cocor…
Oh ! dans les pins, du jaune !
Il faut de l’or !
Du gris !
Il faut du blanc ! Ça n’y est pas encor !
— Cocorico ! — C’est très mauvais ! mais je m’obstine !
Chaque trou dans chaque arbre a l’air d’une églantine !
Je veux, puisqu’à ma foi vient s’ajouter l’amour,
Que le jour, aujourd’hui, soit plus beau que le jour !
Tiens ! vois-tu qu’à ma voix l’Orient se pommelle ?
C’est possible, après tout, puisque l’amour s’en mêle !
Horizon ! reprenez, à mes cocoricos,
Vos lignes de petits peupliers verticaux !
On voit sortir de l’ombre un monde que tu crées !
Je te fais assister à des choses sacrées.
— Collines des lointains, précisez vos contours ! —
Faisane, m’aimez-vous ?
Nous aimerons toujours
Être dans le secret des Éveilleurs d’Aurore !
Tu me fais mieux chanter. Viens plus près. Collabore.
Je t’aime !
Oui ! tous les mots que tu me dis tout bas
Deviennent aussitôt plus de soleil là-bas !
Je t’aime !
Et si tu dis seulement : « Je t’adore ! »
Je vais dorer d’un coup la montagne !
Eh bien… dore !
Cocorico !
Mais les coteaux ?
Chacun son tour !
C’est aux cimes d’abord de recevoir le jour !
— Cocorico !
Ah ! sur une pente engourdie
Glisse un premier rayon…
Tiens ! je te le dédie !
Les villages lointains commencent à se voir !
Coc…
Vous n’en pouvez plus !
Si ! je veux en pouvoir !
Cocorico ! Cocorico !
Mais tu t’épuises !
Vous voyez bien qu’il flotte encor des choses grises…
— Cocorico !
Tu vas le tuer !
Je ne vis
Que lorsque je me tue à pousser de grands cris !
Je suis fière de toi !
Votre tête s’incline ?
J’écoute se lever le jour dans ta poitrine !
J’aime avoir entendu d’abord dans tes poumons
Ce qui sera plus tard des pourpres sur les monts !
commencent à fumer dans l’aurore.
Je te dédie encor ces fermes rallumées :
L’homme offre des rubans, moi j’offre des fumées !
Je vois grandir ton œuvre au loin !
Moi, dans tes yeux !
Sur les prés !
Sur ton col !
Ah ! c’est délicieux !
Quoi ?
Je fais mon devoir en te rendant plus belle :
Je redore à la fois mon vallon et ton aile !
Mais l’ombre, en s’enfuyant, livre encor des combats :
Il reste quelque chose à faire par là-bas !
Cocorico !
Oh ! là…
Que veux-tu que j’y fasse ?
L’étoile du matin s’efface !
que la Lumière est obligée d’effacer.
Elle s’efface !…
Ah ! mais… nous n’allons pas nous attrister ainsi ?
Coc…
Tiens ! les entends-tu maintenant ?
Qui donc ose ?…
Ce sont les autres coqs.
Ils chantent dans du rose…
Ils croient à la clarté dès qu’ils peuvent la voir.
Ils chantent dans du bleu…
J’ai chanté dans du noir.
— Ma chanson s’éleva dans l’ombre, et la première.
C’est la nuit qu’il est beau de croire à la lumière !
Chanter en même temps que toi !…
Ça ne fait rien.
Leurs chants prennent du sens en se mêlant au mien ;
Et ces cocoricos tardifs, mais qui font nombre,
Hâtent, sans le savoir, la retraite de l’ombre.
Oui, tous !…
Cocorico !
Hardi, le jour !
Hardi !
Mais oui, c’est ce toit-là qu’il faut dorer, pardi !
Allons, voyons ! du vert sur cette chênevière !
Du blanc sur le chemin !
Du bleu sur la rivière !
Le soleil ! Le soleil !
Il est là ! je le vois !
Mais il faut l’arracher de derrière ce bois !
Co…
Il vient !
…co…
Voici…
…ri…
…qu’il sort…
…co !
de l’orme !
Cocorico !
Enfin ! c’est fait !
Il est énorme !
Un chant pour saluer le beau soleil levant !
Ça ne fait rien. Il a les fanfares des autres.
Comment ! quand il paraît il n’entend pas les vôtres ?
Non, jamais.
Mais alors, il croit peut-être bien
Que c’est eux qui l’ont fait lever ?…
Ça ne fait rien !
Mais…
Chut ! Viens sur mon cœur, que je te remercie.
L’aurore n’a jamais été plus réussie.
Mais par quoi serez-vous payé de votre mal ?
Par les bruits de réveil qui montent de ce val !
Dis-les-moi. Je n’ai plus la force de les suivre.
J’entends un doigt qui frappe au bord du ciel de cuivre…
L’Angélus.
D’autres coups qui semblent être un peu
Un Angélus de l’homme après celui de Dieu…
La forge.
Un meuglement, puis un chant…
La charrue.
Un nid semble tombé dans la petite rue…
L’école.
Des lutins que je ne peux pas voir
Se donnent des soufflets dans de l’eau…
Le lavoir !
Et, tout d’un coup, de tous les côtés, qui sont-elles
Ces cigales de fer qui se frottent les ailes ?…
Ah ! puisque sur les faulx passent les affiloirs,
Les faucheurs dans les blés vont s’ouvrir des couloirs !
Tout travaille !… Et j’ai fait cela !… C’est impossible !
Ah ! Faisane, au secours ! Voici l’instant terrible !
J’ai fait lever le jour… moi ! Pourquoi ? Comment ? Où ?
Sitôt que ma raison revient, je deviens fou !
Car moi qui crois pouvoir rallumer l’or céleste,
Eh bien… ah ! c’est affreux !…
Quoi donc ?
Je suis modeste !
Tu ne le diras pas ?
Non, mon Coq !
Tu promets ?
— Ah ! que mes ennemis ne le sachent jamais !
Chantecler !
Je me trouve indigne de ma gloire.
Pourquoi m’a-t-on choisi pour chasser la nuit noire ?
Oui, dès que j’ai rendu les cieux incandescents,
L’orgueil, qui m’enlevait, tombe. Je redescends.
Comment ! moi, si petit, j’ai fait l’aurore immense ?
Et, l’ayant faite, il faut que je la recommence ?
Mais je ne pourrai pas ! Je ne vais pas pouvoir !
Je ne pourrai jamais ! Je suis au désespoir !
Console-moi !
Mon Coq !
Je me sens responsable.
Ce souffle que j’attends quand je gratte le sable
Reviendra-t-il ? Je sens dépendre l’avenir
De ce je ne sais quoi qui peut ne pas venir !
Comprends-tu maintenant l’angoisse qui me ronge ?
Ah ! le cygne est certain, lorsque son cou s’allonge,
De trouver, sous les eaux, des herbes ; l’aigle est sûr
De tomber sur sa proie en tombant de l’azur ;
Toi, de trouver des nids de fourmis dans la terre ;
Mais moi, dont le métier me demeure un mystère
Et qui du lendemain connais toujours la peur,
Suis-je sûr de trouver ma chanson dans mon cœur ?
Oui, tu la trouveras, oui !
Parle ainsi. J’écoute.
Il faut me croire quand je crois, pas quand je doute.
Redis-moi…
Tu es beau !
Non, ça, ça m’est égal.
Vous avez bien chanté !
Dis que j’ai chanté mal,
Mais que je fais lever…
Oui, oui, je vous admire…
Non ! dis-moi que c’est vrai, ce que je viens de dire.
Quoi ?
Que c’est moi qui fais…
Oui, mon Coq glorieux.
C’est toi qui fais lever l’Aurore !
Eh bien, mon vieux !…
Scène IV
Le Merle !… Mon secret !…
Ça !…
Ce moqueur alerte !…
Ne nous laisse pas seuls ! J’ai l’âme encore ouverte :
Les rires entreraient !
Ça ! ça ! c’est trop beau !
Mais…
D’où sors-tu ?
De ce pot.
Comment ?
J’y consommais
Du perce-oreille cru dans de la terre cuite,
Quand soudain… Ah ! je veux t’exprimer tout de suite
Quel éblouissement…
Mais…
Quoi ? ça jette un froid
Qu’un pot puisse être un jour moins sourd qu’on ne le croit ?
Écouter dans un pot ! Se peut-il qu’on s’abaisse ?…
Ah ! qu’importe le pot pourvu qu’on ait l’ivresse ?
Et je viens de l’avoir ! la grande ! J’étais fou !
Je trépignais l’argile en lorgnant par le trou !
Vous regardiez ?
Mais oui ! ce rouge tronc de cône
Avait juste un trou noir pour passer mon bec jaune.
Et puis, c’était trop beau… Pardon, mais j’ai du goût !
Puisque vous l’admirez, je vous pardonne tout !
Mais…
La belle Beauté !… j’y vais du pléonasme !
Comment ! toi, tu pourrais…
Tu sais, l’Enthousiasme,
Je ne suis pas porté sur ce genre de sport…
Eh bien, cette fois-ci, mon vieux, c’est Le Transport !
Vraiment ?
Je ne prends pas, tu vois, quand je t’admire,
Un pigeon voyageur pour te l’envoyer dire !
Ce Coq qui chante, hou !… Cette aurore qui luit,
Hou !…
Je crois que je peux vous laisser avec lui.
Où vas-tu donc ?
Je vais chez la…
Car son aubade
A même fait lever le Jour… de la Pintade !
Dois-je y aller ?
Sachant jusqu’où tu t’élevas.
Je te dispense de Pintade !
Et tu y vas !
J’ai besoin de montrer ton soleil sur ma robe !
Je reviens. Reste.
Oui, ça vaut mieux qu’il se dérobe !
Pourquoi ?
Pour rien.
Ce Coq !…
Tu reviens vite ?
Oui, oui !
Tu vois, le Merle noir lui-même est ébloui !
Scène V
Et ton sifflet ?…
Ça me l’a coupé, d’une gifle !
C’est d’admiration, maintenant, que je siffle.
Hu !… Ça !… : hu !
Ça, c’est bien !
Tu n’es pas si mauvais, je le disais au Chien.
Ça, tu sais, mon petit, c’est très fort !
Oh !…
Pour plaire
aux poules…
Hu !… leur persuader qu’on peut faire
Lever l’aube !…
Tout simple ?… Il fallait le trouver !
C’est dans l’œuf de Colomb qu’on a dû te couver !
Mais…
Tous les Don Juan, près de toi, sont des ânes :
Faire lever le jour pour lever des faisanes !…
Et c’était fait !…
Tais-toi !
Joli, le petit toit
Qu’il faut dorer ! Parfait, les Atomes !
Tais-toi !
Et le coup de l’accès modeste !… Oh ! je l’adore !
Non, ce qu’il la connaît, celui-là !
Qui ? l’Aurore ?
Oui, j’ai l’honneur de la connaître.
Troubadour !
Tu ne crois pas que c’est arrivé ?
Quoi ? le Jour ?
Mais oui. C’est arrivé. Très bien.
Oui, mon prophète !
Tu la fais bien. Il la fait bien. Elle est bien faite !
La Lumière ?… Assez bien ! Je suis habitué.
Le Soleil m’obéit.
Oui, mon vieux Josué !
Tu sens venir l’aurore et puis tu coqueriques :
Il n’y a rien de plus roublard que ces lyriques !
Malheureux !
Dans ton pont, toi-même, tu coupas ?
Hein ! nous savons comment ça se fait ?
Vous ! Moi pas.
Moi, je chante en m’ouvrant le cœur !
C’est un système.
Raille tout, mais pas ça, si tu m’aimes !
Je l’aime.
À moitié.
Quand on raille un peu ton « Fiat Lux »,
On n’est plus qu’un demi Castor pour son Pollux ?
Oh ! non, pas ça ! pas ça !
Mon vieux, c’est pas ma faute.
Moi, je ne marche pas !
C’est juste, il saute, il saute !
Mais vois dans quel état d’émotion je suis,
Ne fuis plus dans des mots !
Prends moi comme je fuis !
Il s’agit de ma vie, et de la plus profonde !
Oh ! je veux te convaincre, oh ! fût-ce une seconde !
J’ai besoin d’attraper ton âme…
Ah ?
Une fois !
Dans le fond, n’est-ce pas, tu m’as cru ?
Je te crois !
Je pense que tu sais ce que ce chant me coûte ?
Tu penses !
Tu m’entends, n’est-ce pas ?
Je t’écoute !
Mais, voyons, pour chanter ainsi que j’ai chanté,
Tu sens bien qu’il fallait avoir…
Une santé !
Ah ! soyons sérieux, car nous avons des ailes !
Oui, c’est ça, proférons des choses éternelles !
Mais pour voir poindre l’aube aux cris de son larynx,
Il faut être à la fois…
Feu Stentor et Feu Lynx !
Cette âme…
Oh ! mais je tiens à la poursuivre encore !
Voyons, le comprends-tu ce que c’est que l’Aurore ?
Mais oui, mon vieux ! c’est l’heure où l’horizon vermeil.
— Si j’ose m’exprimer ainsi, — pique un soleil !
Que dis-tu quand tu vois sur les monts l’aube luire ?
Je dis que la montagne accouche d’un sourire !
Et que dis-tu quand je chante dans le sillon
Même avant le grillon ?
Pends-toi, brave Grillon !
Tu n’as pas eu besoin de crier quelque chose
Lorsque j’ai fait lever une aurore si rose
Qu’un héron avait l’air, au loin, d’être un ibis ?
Mais si, mais si, mon vieux, j’ai failli crier : bis !
Cette âme !… On est plus las d’avoir couru sur elle
Que d’avoir tout un jour chassé la sauterelle !
Tu n’as pas vu le ciel ?…
Je n’ai pas pu le voir :
On ne voit que le sol par le petit trou noir.
Tu n’as pas vu trembler les cimes écarlates ?
Pendant que tu chantais je regardais tes pattes !
Ah !…
Elles esquissaient, sur les mols terre-pleins,
Le pas de l’éveilleur d’aurore !
Je te plains !
Va t’en vers l’ombre, Merle obscur !
Oui, Coq célèbre !
Moi, c’est vers le Soleil que je cours !
Tel un Guèbre !
Car sais-tu ce qui vaut de vivre uniquement ?
Oh ! non ! n’élevons pas le débat, c’est plumant !
L’effort ! qui rend sacré l’être le plus infime !
C’est pourquoi, vil railleur de tout effort sublime,
Je te méprise. Et ce rose et frêle escargot,
Qui tâche à lui tout seul d’argenter un fagot,
Je l’estime.
Et moi, je le gobe.
Ah ! c’est infâme !
Pour faire un mot, éteindre une petite flamme !
Tu n’as pas plus de cœur que d’âme. Assez. Je romps.
Oui, mais j’ai de l’esprit.
Nous en reparlerons.
Soit ! je t’offrais gaîment quelques grains d’ellébore.
Je m’en lave après tout les pattes. Corrobore
Ce que tes ennemis vont racontant.
Qui ? Quoi ?
Joue à l’Oiseau-Soleil qui dit : « L’Éclat, c’est moi ! »
Tu fréquentes donc ceux qui me tiennent en haine ?
Ah ! ça te vexe ?
Oh ! non, pauvre Calembredaine !
L’habitude t’emporte, et ce n’est plus exprès
Que même en amitié tu fais des à peu près.
Quels sont mes ennemis ?
Les Hiboux.
Imbécile !
Mais croire à mon destin me devient trop facile
Si les Hiboux sont contre moi !
Sois donc heureux :
Ils veulent — l’éclairage étant trop fort pour eux —
Faire couper…
Quoi donc ?
Le compteur !
Le ?…
Ta gorge !
Par qui ?
Par un confrère.
Un Coq ?
Un vrai Saint George !
Qui doit t’attendre.
Où donc ?
Chez la Pintade.
Ah ! bah !
C’est un de ces oiseaux dressés pour le combat
Qui ne feraient de nous qu’une capilotade
Si nous allions…
Où donc vas-tu ?
Chez la Pintade.
N’y va pas !
Si !
Non !
Tiens !
Quoi donc ?
Vous ne teniez
Pas dans ce pot ?
Mais si !
Comment ?
Je réitère !
Par ce petit trou noir je regardais…
La terre ?
Tiens ! regarde le ciel par un petit trou bleu !
Car vous fuyez l’azur, Empotés ! mais on peut,
Pour vous forcer d’en voir au moins une rondelle,
Retourner votre pot, quelquefois, — d’un coup d’aile !
ACTE TROISIÈME
Le légume et la fleur. L’aubergine et le lys.
Le bouquet de la Nymphe et le repas du Faune.
Une rose qui règne. Une courge qui trône.
Lavande pour le linge. Oignon pour le coulis.
S’élançant du milieu des grands choux brocolis,
Et tournant vers le dieu dont il quête l’aumône
Sa figure de nègre à collerette jaune,
Le tournesol se donne un vert torticolis.
L’épouvantail, dans les fruitiers, se silhouette.
On voit un arrosoir auprès d’une brouette.
Une bêche est plantée entre les artichauts.
D’un petit mur blanchi tout un côté se mure ;
Et, dessinée en bleu sur le blanc de la chaux,
L’ombre d’une framboise a l’air d’être une mûre.
Scène PREMIÈRE
Bonjour, vous. — On ne peut circuler sans encombres.
Ma foule d’invités va jusques aux concombres !
Murmurons…
Oui, c’est mon raout…
Quels potirons !
Des céramiques d’art !
On chante ?
Oui…
Murmurons…
J’ai les Guêpes !
Bonjour !
Murmurons — Sur les mûres,
— Entourons — Les mûrons — De nos ronds — De murmures !
Alors, vous étiez pris ?
Comme sous un chapeau !
Mais en me débattant j’ai renversé le pot.
— Chantecler n’est pas là ?
Il vient donc ?
Je souhaite
Qu’il change encor d’avis !
Patou dans la brouette ?
un tronçon de chaîne.
Chantecler, en passant, m’a tout dit, Merle noir.
J’ai cassé de fureur ma chaîne, — et je viens voir !
Il est là, le rossard ?… notre Prince des Gales ?
Merci, — Soleil ! — Merci !
Un Chœur ?
J’ai les Cigales !
Ici — C’est si — Vermeil — Qu’on s’y — Roussit ! — Merci !
Les Tzigales, maman ! Il faut prononcer « Tzi » !
Le Jars !
On annonce ? Hé !
À la porte de ronce,
Oui, j’ai mis un huissier !
Le Canard !
On annonce ?
Oh !
Mon Dieu, oui ! j’ai mis…
La Dinde !
On annonce ? Ah !
Oui ! J’ai pris le mari de la Pie en extra.
Abdomens — Veloutés, —
Un Chœur ?
J’ai les Abeilles !
Transportez — Les pollens…
Ah ! toujours des merveilles !
Ah ! bonjour, vous !
Pollens…
Merci !
Pollens…
Merci !
J’ai dans mon potager tous les êtres notoires !
La fleur des pois !
Les gros légumes !
Et les poires !
Derrière l’arrosoir mettons-nous un instant.
L’Arrosoir, surnommé le « Chauve Intermittent »,
Parce qu’on voit pousser, aussitôt qu’on le penche,
Sur son crâne de cuivre une perruque blanche !
de pommier, observe tout.
J’ai le vieux Chat.
Matousalem !
J’ai le Pinson !
Le Chantre de Monsieur Poirier !
Oh ! du surnom !
La Libellule !
Mince, alors !
Esprit des Merles !
d’où tombent des gouttes d’eau.
J’ai la Rosée !
A-t-elle un surnom ?
Oui. « Tu perles ! »
Vous avez vu ? J’ai les Poussins de la C. A. !
La C. A. ?
La Couveuse Artificielle !
Ah ?
Tous du dernier tiroir !
Ah ?
Elle est ébahie !
Les œufs qu’on couve, oh !…
C’est « vieux œufs » !
Le Cobaye !
Le célèbre, celui qui fut inoculé,
Vous savez bien ?… Eh bien, voilà, c’est lui ! Je l’ai !
J’ai tout !… J’ai…
Bonjour, vous !
…notre grand philosophe,
Le d’Hindon — oui, son nom s’écrit D apostrophe ! —
Qui conférencia dans les groseilles, sous
Les rosiers-thé… Thé-Conférence !
Bonjour, vous !
Thé-Conférence, ou bien Groseilles-Causerie !…
J’ai tout ! J’ai la Faisane en robe de féerie !
J’ai le Canard, qui m’organise un Gymkhanard !
J’ai la Tortue…
Ah ! non ! non ! elle est en retard !
Sur quoi, la Conférence, alors, qu’elle a perdue ?
Le Problème Moral !
Oh !
Qui ça, la Tortue ?
Une vieille insensible aux problèmes moraux
Et qui fait du footing en costume à carreaux.
Tiens ! un bourdon !
J’ai le Bourdon ! Dans les lumières,
Comme il est chic !
Il est de toutes les trémières !
Bonjour, vous !
Ça y est !
C’est mon dernier raout !
— Bonjour ! — C’est mon dernier raout avant août !
Tiens ! des cerises !
C’est la brise !
J’ai la Brise
Qui fait de temps en temps tomber une cerise !
On ne l’invite pas. Elle arrive impromptu.
J’ai le… j’ai la… j’ai…
Chat, — le complot ?
Ça va. Je vois venir la file
Des Coqs pharamineux que le Paon modern-style
Va présenter…
É…on !
Ce cri d’accordéon,
C’est…
Le Paon !
Surnommé ?
Le Chevalier d’É…on !
Scène II
Maître adoré ! venez vers les tournesols jaunes !
Paon ! Tournesols ! Je crois que c’est très Burne Joncs !
Cher Maître !
On est lancé par un seul mot de lui !
en bégayant d’émotion.
Maître, que pensez-vous de mon dernier cui cui ?
Définitif.
Et de mon coin-coin ?
Lapidaire.
Sur tout il dit chez moi son mot…
Hebdomadaire.
Oh !
Comment trouvez-vous, Maître sacerdotal,
Ma robe ?
Affirmative.
Et mon chapeau ?
Total.
Nos chapeaux sont totaux !
Ah ! le Chœur invisible
Revient !
Mon fils ! — Comment le trouvez-vous ?
Plausible
Murmurons…
Oh ! il est plausible !
Qui ?
Mon fils !
Engouffrons — Nos fronfrons — Dans l’iris — Et le lys !
Ce chœur est, n’est-ce pas, d’un rythme…
Asynartète.
Ma chère, ce qu’il l’a, celui-là, l’épithète !
C’est le Prince de l’Adjectif Inopiné !
Il est vrai que…
Très bien !
Ruskin plus raffiné,
Avec un tact.
Oh ! oui !
… Dont je me remercie,
Je suis Prêtre-Pétrone et Mécène-Messie,
Volatile volatilisateur de mots,
Et que, juge gemmé, j’aime, emmi mes émaux,
Représenter ce Goût dont je suis…
Ô ma tête !
Le… dirai-je gardien ?
Oui !
Non ! le Thesmothète !
Vous voyez notre Paon !… Vous êtes émue ?…
Oui,
Car je sais que le Coq doit venir.
Aujourd’hui ?
Alors, mon jour est un jour…
Faste.
Un raout faste !
Chantecler !
Vous aurez un triomphe plus vaste !
Un triomphe ?
Lequel ?
Oh ! vous verrez !
Lequel ?
Oh !
Le Coq de Brækel ou Campine !
Scène III
Brækel ?
Chez moi ? C’est une erreur !
Madame…
Ah ! ma surprise…
Le Coq de Ramelslohe…
Ô ciel !
… à patte grise !
l’éblouissant Ramelslohe salue.
C’est un des plus récents leucotites.
C’est un…
C’est un…
Le Coq Wyandotte à croissants d’acier brun !
Ah ! Dieu du ciel !… Mon fils !
Maman !
Le Coq Wyandotte !
Coq à chapeau fraise dont l’Art Nouveau nous dote !
Chapeau fraisé… Messieurs… Maîtres…
Maman !
Chez moi !
Il en arrive encor !
Le Coq de…
Ciel ! de quoi ?
… De Mésopotamie, à deux crêtes !
Deux crêtes ?…
Oh !
Mon cher Maître, oh !…
Fi des formes désuètes !
J’ai voulu vous montrer quelques jeunes Messieurs
Un peu superlatifs et vraiment précieux !
Oh ! merci, mon cher Paon !
Pardon, petite amie,
Vous voyez, j’ai le Coq de Mésopotamie
Qui m’arrive…
Cher Maître, ah ! pour nous quel orgueil !
Coq d’Orpington, à plume raide autour de l’œil !
À plume raide autour de l’œil ! oh !…
Ça s’aggrave !
Coq Barbu de Varna !
Très slave !
Oh ! l’âme slave !
Cher Maître !… oh !…
Le Coq…
Ciel !
…patte rose Scotch Grey !
Oh ! cette patte rose ! oh ! qu’elle est à mon gré !
Lancer la patte rose !
Oh ! quelle tentative !
Le Coq…
C’est impossible encor qu’il en arrive !
… À crête en gobelet !
Cher Maître ! oh ! que c’est neuf !
Un gobelet !…
Le Coq Andalou Bleu !
Votre œuf
Fut pondu dans le creux vibrant d’une guitare,
Mon cher Maître !
Le Coq Langsham !
C’est un Tartare !
Un Tartare !
Coq de Hambourg crayonné d’or !
Il est crayonné d’or ! — C’est un Hambourg !
Major !
Mon garden potager-party sera célèbre !
Oh ! Maître ! oh ! ce gilet ! C’est en quoi ?
C’est en zèbre !
En zèbre !… Oh ! ce sera l’honneur de toute ma…
De tout mon…
Le Coq…
Oh !
…de Burmah !
De Burmah !
C’est un Indien !
Il a dans ses yeux l’âme hindoue !
Cher Maître ! L’âme hindoue !… oh !
Les Coqs de Padoue :
Le Padoue Hollandais de Pologne !
Hollandais
De Pologne ! Ah ! c’est plus que je n’en demandais !
Le Doré ! — L’Argenté !
Coiffé d’une cascade !
À plusieurs ponts !
À plusieurs ponts !
Elle répète tout !
des Coqs de plus en plus extraordinaires.
Coq de Bagdad !
Il est
Très Mille et Une Nuits !
Oh ! il est très Mille et…
Très Mille et…
Oh !
C’est Karamalzaman lui-même !
Coq Bantam à manchette !
Oh ! que c’est dix-huitième !
Un nain ! un nain ! des nains !
Mais calme-toi, maman !
Non, non ! je ne peux pas ! C’est Karamalzaman !
Je ne sais plus lequel je préfère, lequel je…
Le Coq de Gueldre !
Ah ! quel bonheur ! encore un Belge !
Le Coq Malais à col de serpent !
Mon cher Paon,
Nous vous devrons ce col de cher Paon… de serpent…
Coq aux flancs de canard ! — Coq à bec de corneille !
— Coq à pieds de vautour !
pousse des clameurs devant le dernier.
Ça, c’est une merveille !
Un albinos ! — Cher Maître ! — Oh ! sur sa tête, il a
Un fromage !…
À la crème !…
Oh ! à la crème !… À la…
Coq Crèvecœur !
Il a des cornes sur la tête !
Un satanique !
Coq Ptamigan !
Un esthète !
Oh ! il a sur la tête un casque assyrien !
Coq Pile Blanc !
Il a sur la tête…
Il n’a rien !
C’est merveilleux !
Cache un rasoir sous la poussière…
Le Coq Nègre !
le potager d’aigrelettes, de plumets, de casques, de colbacks,
de crêtes doubles et triples :
Ah ! cher Maître ! — Ah ! cher Maître ! — Ah ! cher…
Sa tête part !
… Maître !
Le Coq à doigt supplémentaire par
Multiplication d’organes en série !
— Le Coq cou nu !
Tout nu !
Cou nu !
Ah ! ma chérie !
Un Coq sans faux col !
Boum !
Les Coqs du Japon !
Bing !
Coq Splendens !
Quel habit !
Coq Sabot !…
Quel smoking
… Ou Coq sans croupion !
Il n’a pas de derrière !
C’est le couronnement de toute ma carrière !
Maître ! Sans croupion !… c’est du…
C’est du culot !
Coq Walikikili, dit Choki Kukullo !
— Pseudo-Chinois Cuculicolor !
Quelle élite !
Kaléidoscopiquement cosmopolite !
Java bleu ! — Java blanc !
Java bien !
Ah ! Messieurs !…
Coq Brahma ! — Coq Cochin !
Les grands Coqs vicieux !
Tout l’Orient pourri !
Pourri !
Grâce malsaine !
Ah ! Maitre ! ah ! quel honneur ! Oh ! qu’il a l’œil obscène !
comme gagné par le délire général.
Coqs du Chili frisés à l’envers ! Coqs d’Anvers
À rebours !
Oh ! pourris ! À rebours !
À l’envers !
Le Coq sauteur sans patte !
Il saute avec son ventre !
Un Coq en caoutchouc !
Et Chantecler ?
Il entre
Bientôt.
Tu l’aperçois ?
Là-bas, grattant le sol.
Il vient.
Le Coq Ghoondook, à huppe en parasol !
Oh !
Le Coq d’Ibérie à favoris de linge !
Oh !
Le Coq Bans-Backin ou Joufflu de Thuringe !
Oh !
Le Coq Cochino-Yankee de Plymouth-Rock !
Voulez-vous annoncer tout simplement : le Coq ?
Scène IV
Le Coq.
Excusez-moi, Madame.
— Mon hommage… —
D’oser me présenter chez vous dans ce plumage…
Entrez ! mais entrez donc !
Je ne sais si je dois…
C’est que… je n’ai qu’un nombre assez restreint de doigts…
Ça ne fait rien !
Jamais je ne fus des Karpathes…
Et… je ne sais comment le cacher… j’ai des pattes…
Mais…
… La crête en piment, l’oreille en gousse d’ail…
Vous êtes excusé ! costume de travail !
… Et je n’ai pour habit — pardon d’être si sobre ! —
Que tout le vert d’Avril et que tout l’or d’Octobre !
Je suis honteux. Je suis le Coq, le Coq tout court,
Qu’on trouve encor, parfois, dans une vieille cour,
Ce Coq fait comme un Coq, dont la forme subsiste
Sur le toit du clocher, dans les yeux de l’artiste,
Et dans l’humble jouet que la main d’un enfant
Trouve sous les copeaux d’une boite en bois blanc !
Le Coq… Gaulois ?
Ce n’est pas un nom qu’on se donne
Quand on est aussi sûr que moi d’être autochtone ;
Mais je vois, sur vos becs puisque ce nom vola,
Que lorsqu’on dit le Coq tout court, c’est celui-là !
J’ai vu ton assassin !
Tais-toi ! Qu’elle ne sache
Rien !
Vous êtes venu pour me voir ?
Je suis lâche !
très entouré des Poules.
Ce Coq Cochinchinois dit des horreurs !
Assez !
poussant des petits cris scandalisés.
Oh !
C’est le plus pervers de nos gallinacés !
Assez !
Le Coq Gaulois ?
Je ne suis pas de Gaule
Si vous donnez au mot un sens vilain et drôle !
Morbleu ! chacune sait que mes claironnements
Sont loin d’avoir été… sopranisés au Mans ;
Mais vos perversités pour petite drôlesse
Qui se fait dans les coins pincer les sot-l’y-laisse
Révoltent mon amour de l’Amour ! Il est vrai
Que je tiens un peu plus à rester enivré
Que ces Cochinchinois qui mêlent, pour qu’on rie,
De la chinoiserie à leur… cochinerie,
Que mon sang court plus vite en un corps moins mastoc,
Et que je ne suis pas un… Cochin, — mais un Coq !
Viens dans les bois. Je t’aime !
Oh ! voir enfin paraître
Un être véritable, un être simple, un être…
Les Deux Pigeons !
Ce sont les Deux ?…
Je les attends !
Enfin ! Les Deux Pigeons !
Hop !
Ils sont culbutants !
Les Tumblers ! Clowns anglais !
Ô La Fontaine ! où suis-je ?
qui se perdent dans la cohue des invités.
Hop ! Hop !
Les Deux Pigeons qui font de la voltige !
— Oh ! qu’une vérité ferait plaisir à voir !
Qu’une candeur…
Le Cygne !
Ah ! un Cygne !
Il est noir !
J’ai laissé la blancheur et j’ai gardé la ligne !
Et vous n’êtes plus rien que l’ombre du vrai Cygne !
Mais…
par une brèche de la haie, la prairie, au loin.
Laissez-moi grimper sur ce banc. J’ai besoin
De voir si la Nature existe encore… au loin !
Ah ! l’herbe est verte, une vache broute, un veau tette…
Et, bénissons le Ciel, ce veau n’a qu’une tête !
Viens dans les bois naïfs, sincères et mouillés,
Où nous nous aimerons !
qui se parlent de très près.
Ça marche !…
Vous croyez ?
Ah ! j’aime tant couver une intrigue secrète !
le manège de la Faisane.
Oui, je crois qu’elle songe à s’annexer la Crête !
Viens !
Non ! Je dois chanter où le sort me plaça !
Ici, je suis utile, on m’aime.
la nuit dans la cour de ferme.
Tu crois ça !
— Non, non ! Viens dans les bois où nous pourrons entendre
Deux vrais Pigeons encor s’adorer d’amour tendre !
Mesdames, le grand Paon…
Le Surpaon… qui surprend !…
… Va nous faire la roue !… — À nos vœux il se rend… —
Mon Dieu, je suis — talent qui s’ajoute à ma liste ! —
Dirai-je artificier ?
Oui !
Non. Pyroboliste !
Car ils sont moins cuprins, prasins et smaragdins,
Les ruggiéresques feux des citadins jardins,
Quand pleuvent de tes ciels quatorze-juillettistes,
Capitale ! les capitules d’améthystes
Des chandelles dodécagynes…
Sarpejeu !
… Que, j’ose dire, moi, Mesdames, lorsque je…
Ah ! j’ai compris le dernier mot !
… Je, dis-je, éploie
L’éventaire-éventail, l’écrin-écran…
Ah !
L’Oie !
… Sur quoi j’offre au rayon qui rosit le roseau
Tous ces joyeux joyaux !
Ah ! quel oiseux oiseau !
Maître, lequel de nous mettrez-vous à la mode ?
Moi ! — J’ai l’air d’un palmier !
Et moi, d’une pagode !
Moi ! — Je porte un chou-fleur à mon calcanéum !
Chacun est à la fois le Monstre et le Barnum !
Voyez mon bec ! — Voyez mes pieds ! — Voyez mes plumes !
Ah ! puisque vous ouvrez un tournoi de costumes,
Le vent vous fait bénir par un Épouvantail !
Hein ?
Et ce Mannequin parle à cet Éventail !
Que dit le pantalon en dansant une gigue ?
Mais… « Je fus à la mode ! » — Et, terreur du becfigue,
Que dit le vieux chapeau qu’un pauvre refusa ?
Mais… « Je fus à la mode ! » — Et l’habit ?… « Je fus à
La mode ! » — Et ses deux bras que nul ne raccommode
Veulent saisir le vent qu’ils prennent pour la mode…
Et retombent ! — Le vent est loin !
Mais, pauvres fous !
L’Objet ne parle pas !
L’Homme dit ça de nous !
Il m’en veut de ces Coqs que je viens d’introduire !
Que pensez-vous de ces beaux Messieurs qu’on voit luire ?
Je pense que tout ça c’est des coqs fabriqués
Par des négociants aux cerveaux compliqués
Qui, pour élucubrer un poulet ridicule,
À l’un prennent une aile, à l’autre un caroncule ;
Je pense qu’en ces coqs rien ne reste du Coq ;
Que tout ça c’est des coqs faits de bric et de broc
Qui montent mieux la garde au seuil d’un catalogue
Qu’au seuil d’une humble cour, à côté d’un vieux dogue ;
Que tout ça, c’est des coqs frisottés, hérissés,
Convulsés, que n’a pas apaisés et lissés
La maternelle main de la calme Nature,
Et que tout ça n’est rien que de l’Aviculture !
Et que ces papegais aux plumages discords,
Sans style, sans beauté, sans ligne, et dont les corps
N’ont pas même de l’œuf gardé la douce ellipse,
Semblent sortir d’un poulailler d’Apocalypse !
Mais, Monsieur…
Et je dis que — n’est-ce pas, Soleil ! —
Le seul devoir d’un coq est d’être un cri vermeil !
Et lorsqu’on ne l’est pas, cela n’est pas la peine
D’être buboniforme ou révolutipenne,
On disparaît bientôt sans avoir rien été
Que la variété d’une variété !
Mais…
Oui, Coqs affectant des formes incongrues,
Coquemars, Cauchemars, Coqs et Coquecigrues,
Coiffés de cocotiers supercoquentieux…
— La fureur comme un Paon me fait parler, Messieurs !
J’allitère !… —
Oui, Coquards cocardés de coquilles,
Coquardeaux, Coquebins, Coquelets, Cocodrilles,
Au lieu d’être coquets de vos cocoricos,
Vous rêviez d’être, ô Coqs ! de drôles de cocos !
Oui, Mode ! pour que d’eux tu t’emberlucoquasses,
Coquine ! ils n’ont voulu, ces Coqs, qu’être cocasses !
Mais, Coquins ! le cocasse exige un Nicolet !
On n’est jamais assez cocasse quand on l’est !
Mais qu’un Coq, au coccyx, ait plus que vous de ruches,
Vous passez, Cocodès, comme des coqueluches !
Mais songez que demain, Coquefredouilles ! mais
Songez qu’après-demain, malgré, Coqueplumets !
Tous ces coqueluchons dont on s’emberlucoque,
Un plus cocasse Coq peut sortir d’une coque,
— Puisque le Cocassier, pour varier ses stocks,
Peut plus cocassement cocufier des Coqs ! —
El vous ne serez plus, vieux Cocâtres qu’on casse,
Que des Coqs rococos pour ce Coq plus cocasse !
Et le moyen de ne pas être rococo ?
C’est de ne penser qu’au…
Qu’au ?…
Qu’au ?…
Cocorico !
Nous y pensons, Monsieur, et l’avons fait connaître !
À qui donc ?
Scène V
qui circulent depuis un moment parmi les Coqs artificiels.
Mais à nous !
À nous !
À nous !
Cher Maître !
La voix ?
Basse ?
Ténor ?
Boudouresque ?
Elleviou ?
Qu’est-ce que c’est ? Un intermède ?
Une interview.
La prenez-vous dans la poitrine ?
Ou dans la tête ?
Si je la prends ?…
Parlez ! C’est l’Enquête !
L’Enquête ?
L’Enquête sur le Mouvement Cocorical !
Votre premier repas, cher Maître, est-il frugal ?
Vous dont la question comme un chardon s’agrafe,
Qu’êtes-vous donc ?
Je suis un Cocoricographe !
Un Cocoricologue !
Un Cocorico…
Bien !
Mais…
On ne passe pas quand on ne répond rien !
Je…
Vous devez avoir des tendances ?
Des foules !
Vers quoi vous sentez vous attiré ?
Vers les poules.
Sur votre chant, de rien ne nous ferez-vous part ?
Mais… je le lance !
Et quand vous le lancez ?
Il part !
Une règle par vous, Maître, est-elle suivie ?
Je…
Vous vivez ?
Mon chant !
Et vous chantez ?
Ma vie !
Mais comment chantez-vous ?
En me donnant du mal.
Mais scandez vous le tripartite ou le normal ?
Coc-ori-co, où Co-co-ri…
Il va me battre !
Rythmez-vous : Un-un-deux ? Un-trois ? Trois-un ? Ou quatre ?
— Quel est votre schéma dynamique ?
Qui n’a
Pas son petit schéma dynamique ?
Dyna ?…
Où collez-vous l’accent ? Sur le Co ?…
Si je colle
Sur le Co ?…
Sur le ri ?…
Sur ?…
Quelle est votre École ?
Des Écoles de Coqs ?…
Mais il y en a qui
Chantent Cocorico ! d’autres, Kikiriki !
On est cocoriquiste ou bien kikiriquiste !
Coco ?… Kiki ?…
Monsieur, sans compter qu’il existe…
Le seul vrai chant français, c’est : Cock-a-doodle-doo !
Mais quel est donc ce coq ?
Un coq anglo-hindou !
Et ce Turc, dont, là-bas, la crête a l’air d’un kyste,
Chante Coucouroucou !
Je suis Coucourouquiste !
Ne remplacez vous pas, cher Maître, en certains cas,
Votre Cocorico par des Cacaracas ?
Cacaraquiste, alors ?
Moi, Monsieur, je supprime
Les voyelles !
K ! K ! K ! K !
Suis-je victime
D’un songe ?
O ! O ! I ! O !… Avez-vous fait l’essai,
Quand vous cocoriquez, de supprimer les C ?
Qu’est-ce que ces Chinois, ces Turcs et ces Arabes
Sont arrivés à faire avec quatre syllabes ?
Et moi, je mêle tout : Cocaricocacou !
Dans un chant libre et flou !
Je deviens fou !
Flou !
Fou !
— Non, Cacar ! — Non, Kikir ! — Non, Coucour !
Lequel croire
Le Cocorico libre ! Il est obligatoire !
Quel est ce coq qui parle avec autorité ?
C’est un coq merveilleux qui n’a jamais chanté !
Moi, je ne suis qu’un coq qui chante !…
Oh ! bien ! bien !
J’ose
Donner mon chant — comme un rosier donne sa rose !
Oh ! j’attendais la Rose !
Eh bien, mon assassin
Me fera-t-il croquer plus longtemps le poussin ?
La Rose !… oh !
Parlez-nous de fleurs plus…
Vous déclinez Rosa ?
Mais oui, Paon que vous êtes !
D’ailleurs, je vous pardonne, à vous, d’avoir osé
Mal parler devant moi de la Rose, rosæ ;
Car, pauvre artificier, la lutte est inégale,
Et plus que tous vos feux la Rose est du Bengale !
Mais je somme les Coqs, du Dorking au Bantam,
De défendre avec moi…
Qui ?
La Rose, rosam ;
De déclarer ici, sur-le-champ…
Tu te poses
Alors en champion ?…
Oui, rosarum, des Roses !
…Que l’on doit adorer…
Qui ?
Les Roses, rosas !
Où dort la pluie ainsi qu’en des alcarazas,
Et qu’elles sont toujours et seront…
Des fichaises !
Enfin !
C’est le moment de grimper sur les chaises !
Monsieur…
Vous n’allez pas répondre à ce géant ?
Il suffit de parler de haut pour être grand.
Sachez qu’un tel propos ne saurait se permettre,
Et sachez que vous avez l’air…
Pardon, cher Maître !
…D’un cacatois dont on rasa le catacoi !
Catacoi ?… cacatois ?… Quoi ? quoi ? quoi ?
Quoi ? quoi ? quoi ?
Aux Amériques, lors de ma grande tournée,
J’ai tué jusqu’à trois Clayborn dans ma journée.
J’ai tué deux Sherwoods, trois Smoks, un Sumatra.
J’ai tué — c’est pourquoi nul ne me combattra
Sans absorber d’abord quelques grains fébrifuges —
Cinq Red-Game à Cambridge et dix Brækel à Bruges !
Moi, Monsieur, je n’ai rien tué. Mais comme j’ai
Quelquefois secouru, défendu, protégé,
Peut-être suis-je brave à mon humble manière.
Ne prenez pas des airs de tranche-taupinière :
Je suis venu sachant que vous deviez venir.
Cette rose à mon bec était pour vous fournir
L’occasion de la stupidité brutale ;
Vous n’avez pas manqué de la prendre au pétale…
Votre nom ?
Pile Diane ! Le vôtre ?
Chantecler.
Patou !
Toi, reste neutre !
Oui, mais c’est dur, mon cher !
Un coq ne se fait pas tuer pour une rose !
Quand on touche à la fleur, le Soleil est en cause !
Tout s’arrange, pourtant, vous me l’aviez promis !
Tout s’arrange, excepté les duels des amis !
Ah ! c’est affreux ! un five o’clock où l’on se tue !
Quel malheur…
…qu’il n’y ait pas encor la Tortue
Chantecler, dix contre un !
sur les pots de fleurs, sur les citrouilles, sur les chaises.
Vite !
Elle est au bonheur :
Elle fait les honneurs d’une affaire d’honneur !
Sois vainqueur ! Ce public voudrait voir les entrailles !
Je n’ai fait que du bien.
Regarde !
Ah ! les volailles !
Soit ! On saura du moins qui j’étais, aujourd’hui ;
Et mon secret, je vais…
Non ! pas si c’est celui
Qu’a deviné mon cœur de vieil idéaliste !
la poitrine offerte, comme celui qui va confesser sa foi.
Sachez tous que c’est moi…
Pardon, cher duelliste !
Mais je veux faire, avant de me faire tuer,
Quelque chose de brave !…
Ah ?
Me faire huer !
Non !
Je tiens à mourir sous les rires !
Déferle,
Blague ! Préparez-vous, les élèves du Merle !
C’est moi qui, de mon chant, vous rallume les cieux !
Tout le monde rit bien ? En garde !
Allez, Messieurs !
C’est tordant ! — C’est torsif ! — Je me tords ! — Je suis torte !
Cette vieille gaîté française n’est pas morte !
Il allume en chantant !
Il chante en allumant !
Oui, c’est moi qui vous rends la lumière !
Et comment !
Parce qu’il ne veut rien détruire ou faire éclore,
Le chant des autres coqs n’est qu’un rhume sonore !
Le mien…
Pan ! sur le cou !
…fait lever…
Cet orgueil !
…La lum…
Pan ! sur le bec !
…La lumi…
Pan ! sur l’œil !
…La Lumière !
C’est à se faire obscurantiste !
C’est moi qui fais lever l’Aurore !
Oui ! oui !
Résiste !
Mes enfants, un surnom pour l’Aurore !
Oui !…
Quel choc !
La Grande Horizontale !
Un surnom pour le Coq !
Oui !
Le Chef de Rayons !
Voyez Clarté Latine !
Merci ! — Un quolibet encor ! car je piétine !
Le Réveille-Latin !
Encore un calembour !
Et moi qui n’ai jamais fait d’armes qu’en la cour
D’une ferme…
Ton bec !
Merci !… Je…
On le plume !
… Je sens… — Une ineptie encore !
Allume ! allume !
Merci !… — Je sens que plus on va parodiant,
Injuriant, criant, riant, niant…
Hi-han !
Merci !… — mieux je saurai me battre !
Il sait se battre !
Mais il s’épuise !
Assez !
Le Pile, on paye quatre !
Du sang !
derrière le Padoue Doré.
Je voudrais voir le sang !
J’aurai ta peau !
Le chapeau du Padoue est devant moi !
Chapeau !
Quel coup ! C’est à la crête !
Arrache ! — Égorge ! — Assomme !
— Tue !
Avez-vous fini de pousser des cris d’homme ?
C’est à l’œil ! — C’est au front ! — C’est à l’aile ! — C’est à…
Tiens ! le cercle se brise et le bruit s’arrêta ?…
Que préparent-ils donc contre mon agonie ?…
— Ah ! Patou, quel bonheur !
Quoi ?
Car tous, cessant de rire et de m’injurier,
Se rapprochent de moi, maintenant !
L’Épervier !
Ah !
On ne compte pas, quand sa grande ombre passe,
Sur les Coqs étrangers pour chasser le Rapace !
gagne le milieu, et de sa voix de commandement :
Oui ! tous autour de moi !
Cher être brave et doux !
Deux fois déjà son ombre a mis du noir sur nous !
Par ici, les Poussins !
Tu les prends sous ton aile ?
Il faut bien… Leur maman est artificielle !
Il plane !
Oh !
Je suis là !
Il entend ton clairon…
S’éloigne…
Ah !
Et l’on voit se reformer le rond !
Tu dis ?
Et maintenant, tous veulent qu’on te tue,
Pour se venger sur toi de la peur qu’ils ont eue !
On ne me tuera plus ! Je me suis redressé
Quand l’Ennemi de tous dans le ciel a passé !
Et j’ai repris courage en tremblant pour les autres !
Mais ses forces, soudain ?…
Valent trois fois les vôtres !
Car m’excitant au noir comme au rouge un taureau,
J’ai vu trois fois la Nuit dans l’ombre d’un oiseau !
Gare ! il a deux ergots d’acier tranchant, la brute !
Je le savais !
Sers-toi de tes rasoirs !
Minute ! S’il s’en sert, je l’étrangle !
Oh !
Malgré les clameurs !
Tant pis !
Il fait tourner un des rasoirs !
Tiens, meurs !
a évité le coup.
Ah !
Qu’est-ce ?
Rien. Il s’est, d’une façon adroite,
Coupé la patte gauche avec la patte droite.
se sauve à cloche-pied.
Hu !
qui est demeuré immobile, exténué, les yeux fermés.
Chantecler ! — C’est nous ! — La Faisane ! — Le Chien !
— Que nous dis-tu ?
Le jour se lèvera demain !
Scène VI
vers Chantecler, qu’elle acclame
Hourrah !
Arrière tous ! J’ai vu ce que vous êtes !
Viens donc voir dans les bois de véritables bêtes !
Non, je reste !
Sachant ce qu’ils sont ?
Le sachant !
Tu veux rester ici ?
Pas pour eux, — pour mon chant !
Il jaillirait moins clair d’un autre sol, peut-être !
Mais pour rapprendre au jour qu’il est sûr de renaître,
Je vais chanter !
Arrière tous ! Je n’ai plus rien
Que mon chant !
Co…
Co… Tiens ! prends-je ma voix de gorge, ou… Co… de tête ?
Scanderai-je : Un-trois ?… Co… Et l’accent ?… Ça m’arrête,
Tout ça ! — Deux-deux… Trois-un… Coucour… — Depuis qu’on m’a
Fait penser à tout ça… Kikir… Et le schéma ?…
Coc…
Je suis embrouillé d’écoles et de règles !
Leur vol décomposé ferait tomber les aigles,
Et…
Coc… je ne peux plus chanter, moi dont la loi
Fut d’ignorer comment, mais de savoir pourquoi !
Je n’ai plus rien ! Ils m’ont tout pris ! Mon chant lui-même !
Comment le retrouver ?
Viens dans les bois…
Je t’aime !
… Où jamais des oiseaux on n’embrouille la voix !
Partons !
Mais je veux dire au moins…
Viens dans les bois !
… À tout le Pintadisme assemblé sous ces treilles :
Laissez le potager… — n’est-ce pas, les Abeilles ? —
Travailler à changer en fruits sa floraison !
Il a raison ! — Il a raison ! — Il a raison !
Rien ne se fait de bon dans le bruit. Il empêche
La branche…
Il a raison !
…de mettre à point sa pèche ;
La grappe…
Il a raison !
…de mûrir sur le cep !
Partons !
Mais je veux dire encore à toutes ces P…
Oules !… qu’ils vont s’enfuir, tous ces Coqs peu sincères
Vers les mangeoires d’or qui leur sont nécessaires,
Dès qu’on criera de loin :
« Petits ! petits ! petits ! »
Car tous ces charlatans n’ont que des appétits !
Viens ! viens !
Elle l’enlève !
Oui !
Mais il faut encore
Que je dise à ce Paon…
devant cette pécore…
Il m’insulte chez moi ! c’est sensationnel !
Faux brave que la Mode a pris pour colonel,
Vous marchez dans la peur dont votre gorge est bleue
De paraître en retard aux yeux de votre Queue ;
Mais, poussé tout le temps par tous ces yeux qu’elle a,
Vous tomberez, et vous irez finir dans la
Fausse immortalité que donne, faux artiste,
Le… dirai-je empailleur ?
Oui !
Non !… taxidermiste,
Pour employer le mot que vous auriez choisi !
Voilà, mon cher Paon.
Pan !
Et quant à toi…
Vas-y !
J’y vais.
Toi, tu connus, par quelque matin blême,
Un Moineau de Paris : tu nous l’as dit toi-même.
C’est ce qui t’a perdu. Depuis, la peur te tient
De n’être pas toujours « très moineau-parisien » !
Mais…
J’y vais ! — Et sans soupçonner une minute
Que jamais un sifflet ne pourra dire : « Flûte » !
Voulant poser tes pieds, toi, le Merle des bois,
Comme si tu marchais sur le pavé de bois,
Désormais…
Je…
J’y vais ! j’y vais ! — …toujours, sans trêve,
Moineautant jour et nuit, moineaueant même en rêve,
Condamné par toi-même à moineauter sans fin,
Pour faire le moineau tu feras le serin !
Mais…
Ô touchants efforts d’un oiseau de province !
— Pour dire avec l’accent faubourien : « Mon prince ! »
C’est en vain que tu mets ton gros bec de travers.
Tu veux cueillir les mots d’argot ? Ils sont trop verts !
Chaque grain que tu prends te crève aux mandibules :
Les raisins de Paris sont des grappes de bulles !
N’ayant pris au Moineau que son truc et son tic,
Tu n’es qu’un sous-farceur et qu’un vice-loustic.
Dans ton gros babil noir lu refais en moins juste
Les tours du clown divin dont tu n’es que l’Auguste !
Tu nous ressers les vieux pyrrhonismes jobards
Qu’on trouve en picorant les miettes des grands bars !
Pauvre petit oiseau qui croit qu’il nous épate
En venant réciter sa nouvelle à la patte !
Les Rivarol manqués s’appellent Calino.
Mais…
J’y vais ! — Ah ! tu veux imiter le Moineau ?
Mais, lui, qui n’admet pas que, sournoisement rosse,
De la désinvolture on fasse un sacerdoce
Et que l’on soit espiègle avec autorité,
Il n’est pas le pédant de la légèreté !
Rieur des buissons bas qui jamais ne t’élance,
Toi, tu veux imiter ?…
Coq du Japon, silence !
Ou bien je vous rabats votre kakémono !…
Ah ! permettez !…
Tu veux imiter le Moineau,
Qui, toujours ouvrant l’aile au moment qu’il s’esclaffe,
Va souligner ses mots d’un fil de télégraphe ?…
Eh bien, je ne veux pas te faire de chagrin,
Mais — j’entends les moineaux lorsqu’ils pillent mon grain ! —
Tu n’y es pas du tout ! On voit luire l’œil rose
Du lapin que l’esprit, quand tu l’attends, te pose !
Il parle argot ?
Je parle tout, étant le Coq.
Depuis la langue d’Oc jusqu’à la langue toc !
Toc ?
Ton bagout, c’est du chiqué !
Chiqué ?
De pauvre !
L’article de Paris qu’on fabrique en Hanovre !
Le sinistre plaqué des bazars !
Le plaqué ?
Et d’un bazar qui n’est pas même au coin du quai !
Comment ! c’est en blaguant maintenant, qu’il me gifle ?
Le meilleur des siffleurs, c’est un chanteur qui siffle !
Mais…
Tu m’as dit : « Vas-y ! » J’y vais. Ça te vexa ?
Je…
Le Chef de Rayons te sert. — Et avec ça ?
Rien !
Tu veux imiter le Moineau ? Mais sa blague
N’est pas une prudence, un art de rester vague,
Un élégant moyen de n’avoir pas d’avis :
Il a toujours des yeux furieux ou ravis.
Et veux-tu, maintenant, la clef d’or qui remonte
Comme un joujou charmant sa blague jeune et prompte ?
Le veux-tu, le secret par quoi ce camelot
Sait nous cambrioler le cœur avec un mot,
De sorte qu’il n’est rien, à lui, qu’on ne pardonne ?
— « Le voulez-vous ?… Un sou ? deux sous ? Non, je le donne !
Demandez le secret du Moineau de Paris ! »
C’est que ses cris railleurs sont des cris attendris,
C’est qu’il est libre et fier, c’est qu’il croit, c’est qu’il aime,
C’est que, seuls, les barreaux d’un balcon du cinquième
Où pour lui quelque enfant aura mis le couvert
Formeront un instant sa cage à ciel ouvert ;
C’est qu’on peut être sûr qu’il a l’âme gamine
Puisqu’il a gaminé lorsqu’il criait famine ;
Son fameux : « Oh ! la la ! » qui nargue le passant
N’est qu’un cri de douleur dont on changea l’accent…
Ah ! tu veux l’imiter, ce fou qui fait des niches,
Mais de l’Arc de Triomphe habite les corniches
Et les trous de la barricade ?… le Moineau
Qui peut être sublime en répondant : « Guano ! »
Qui chante sous le plomb et rit devant la broche ?
Il faut savoir mourir pour s’appeler Gavroche !
Mais vous qui, sans gaîté parce que sans amour,
Vous êtes figuré que la mauvaise humour
Peut remplacer la bonne humeur, et qu’on détrône
Le pierrot lorsqu’on n’est qu’un nègre qui rit jaune,
Et que nous confondrons, ô lourdauds sautillants,
Vos mots d’esprit qui sont des éteignoirs brillants
Avec ces traits du cœur qui sont des étincelles,
Vous pouvez vous fouiller — si vous avez des ailes !
Ah ! très bien !
Tu vas te venger ?
Sur le Dindon !
Petits ! petits ! petits !
Vous partez ?
Oui… pardon…
On part ! C’est le départ !
Viens, ma Faisane fauve !
Alors, vous vous sauvez ?
C’est mon chant que je sauve !
Oh ! mon fils, je suis dans un état !… je suis dans…
Et quand reviendrez-vous ?
Quand vous aurez des dents !
C’est la plus belle fête encor qu’il y ait eue !
— Au revoir ! — À lundi ! — C’est fini !
La Tortue !
ACTE QUATRIÈME
L’asile vert cherché par tous les cœurs déçus.
L’ombre qui simplifie et la paix qui soulage.
Sous des chênes géants dont on ne sait plus l’âge,
Racines écartant leurs contreforts bossus.
Passages d’écureuils. Lapins entr’aperçus.
Dans des vallonnements où croit le tussilage,
Des champignons, parfois, se groupent en village.
Des glands tombent sans bruit, sur la mousse reçus.
Soir. Source. Un liseron. Comme on est loin du monde !
Des bouts d’une bruyère aux pointes d’une osmonde
L’araignée a tendu son piège ornemental ;
Et, noire, l’on dirait — car dans ses fils tombés
Une goutte de pluie est ovale et bombée —
Qu’elle a pris une bête à bon Dieu de cristal.
Scène PREMIÈRE
C’est l’heure où lentement deux Fauvettes, dont l’une
Est à capuchon noir et l’autre à mante brune,
Car l’une est des jardins et l’autre est des roseaux,
Vont dire l’oraison du soir…
Dieu des oiseaux !
Ou plutôt — car il sied avant tout de s’entendre
Et le vautour n’a pas le Dieu de la calandre ! —
Dieu des petits oiseaux !…
Dieu des petits oiseaux !…
Qui pour nous alléger mis de l’air dans nos os
Et pour nous embellir mis du ciel sur nos plumes,
Merci de ce beau jour, de la source où nous bûmes,
Des grains qu’ont épluchés nos becs minutieux,
De nous avoir donné d’excellents petits yeux
Qui voient les ennemis invisibles des hommes,
De nous avoir munis, jardiniers que nous sommes,
De bons petits outils de corne, blonds ou noirs,
Qui sont des sécateurs et des échenilloirs…
Demain, nous combattrons les chardons et les nielles
Pardonnez-nous, ce soir, nos fautes vénielles
Et d’avoir dégarni deux ou trois groseilliers.
Pour que nous dormions bien, il faut que vous ayez
Soufflé sur nos yeux ronds que ferment trois paupières.
Seigneur, si l’homme injuste, en nous jetant des pierres,
Nous paye de l’avoir entouré de chansons
Et d’avoir disputé son pain aux charançons,
Si dans quelque filet notre famille est prise,
Faites-nous souvenir de Saint François d’Assise
Et qu’il faut pardonner à l’homme ses réseaux
Parce qu’un homme a dit : « Mes frères les oiseaux » !
Et vous, François, grand Saint, bénisseur de nos ailes…
Priez pour nous !
Prédicateur des Hirondelles,
Confesseur des Pinsons…
Priez pour nous !
Rêveur
Qui crûtes à notre âme avec tant de ferveur
Que notre âme, depuis, se forme et se précise…
Priez pour nous !
Obtenez-nous, François d’Assise,
Le grain d’orge…
Le grain de blé…
Le grain de mil !
Ainsi soit-il !
Ainsi soit-il !
Ainsi soit-il !
Scène II
de temps en temps LE PIVERT.
— Maintenant, la fougère est de lune baignée ;
Maintenant…
Soir, espoir !
Merci, bonne Araignée !
Maintenant…
Tu pourrais m’embrasser, maintenant !
Tous ces lapins qui nous regardent, c’est gênant !
Voilà !
Tu l’aimes, ma forêt ?
Elle m’est chère,
Puisque j’ai retrouvé mon chant dès sa lisière.
— Branchons-nous, car demain je chante très tôt.
Mais
Un seul chant !
Oui.
Depuis un mois, je n’en permets
Qu’un seul !…
Oui.
Le Soleil monte-t-il moins ?
Il monte !
Tu vois qu’on peut avoir l’Aurore à meilleur compte !
— Pour un seul chant le ciel est-il moins cramoisi ?
Non.
Alors ?…
Un baiser…
Tu n’y es pas… Sois-y !
Pourquoi te surmener ? Tu gaspillais ton cuivre !
C’est très joli, le jour mais, enfin, il faut vivre !
Ah ! les mâles ! si nous n’étions pas là, voilà
Comme ils seraient dupés !
Oui, mais vous êtes là !
Et, d’ailleurs, quand je dors, c’est de la barbarie
Que de coqueliner cent fois.
Riquer, chérie.
On dit : « Coqueliner ».
« Riquer ».
Monsieur Pivert !
Je consulte l’oiseau qui porte un habit vert.
Dit-on : « Je coqueline », ou bien : « Je coquerique » ?
Les deux !
Ah !
« Line » est tendre et « rique » est plus lyrique.
C’est pour toi que je coque… line.
Oui, mais quand vous
« Riquez », c’est pour l’Aurore !
Oh ! ça, c’est du jaloux !
M’aimes plus qu’Elle ?
Ay ! un filet !
Prêt à s’abattre !
Diable !
Engin prohibé. Loi de Quarante-Quatre.
Comment, tu sais ça, toi ?
Vous semblez oublier
Que vous avez l’honneur d’adorer un gibier !
Nous sommes, il est vrai, de différentes races !
Plus qu’Elle je voudrais que tu m’adores !
… Rasses !
Oh ! pas dans un duo d’amour !
Dites donc, vous !
Tâchez, une autre fois, de frapper vos trois coups !
Bien !
Il met trop son bec entre l’arbre et l’écorce ;
Mais c’est un grand savant, très fort.
Sur quoi, sa force ?
Sur le langage des oiseaux !
Ah ?
Car, tu sais,
Les oiseaux, pour prier, parlent en vers français ;
Mais ils ont, pour parler entre eux dans les cépées.
Un patois cristallin fait d’onomatopées.
Ils parlent japonais.
Entrez !
Japonais ?
Oui :
Les uns disent : « Tio ! tio ! » et les autres : « Tzoui ! tzoul ! »
Les oiseaux parlent grec depuis Aristophane !
Ah ! pour l’amour du grec !…
Sachez, jeune profane,
Que le cri du traquet rieur : « Oui-ouis-tra-tra »,
Est la corruption du mot Lysistrata !
Tu n’aimeras jamais que moi ?
Entrez !
Parole ?…
« Tiri-Para ! » chante aux roseaux la rousserolle.
Du grec : « Para, le long ». Sous-entendu : « De l’eau ».
Il est coiffé du grec !
Dame ! il a pour calot
Un petit bonnet grec !
Suis-je tout pour toi ?
Certes !
Mais…
Dans ma robe orientale à manches vertes,
Je t’apparais comment ?
Comme un ordre vivant
De toujours adorer ce qui vient du Levant !
Laisse un peu ton aurore incertaine, et préfère
Celle que dans mes yeux tu es plus sûr de faire !
Je n’oublierai jamais, cependant, qu’un matin
Nous avons été deux à croire à mon destin,
Et qu’à l’heure héroïque où l’amour vient d’éclore
Tu me passais ton or pour l’Aurore !
Ah ! l’Aurore !
Prends garde ! Je ferai des bêtises !…
Fais en !
J’ai rencontré dans la clairière…
Le Faisan ?
Jure-moi de ne plus aller dans la clairière !
Et jure-moi de m’aimer plus que la Lumière !
Oh !…
De ne plus chanter…
Qu’un chant ! Ça, c’est promis !
Entrez !
Le piège ! c’est le fermier qui l’a mis !
Il a dit qu’il prendrait la Faisane.
Il se vante !
Et qu’il vous garderait à la ferme…
Vivante !…
À ta ferme !…
Allons, bon ! un lapin qui ressort !
Vous savez, quand on met le pied sur le ressort…
Je connais les filets, mon petit… ça se ferme.
Et d’ailleurs, je n’ai peur que des chiens…
À ta ferme…
Que tu regrettes !
Moi ?
pour le faire rentrer.
Que des chiens ! — Et, tenez !
Il faut que j’aille un peu, pour leur brouiller le nez,
Croiser mes pas dans l’herbe et dans les vinaigrettes !
Oui, va brouiller le nez des chiens !
Tu la regrettes.
Ta ferme ?
Moi ?… Moi ?…
Moi ?…
Elle ne revient pas ?
Non !
Scène III
Fais le guet ! On va me parler de là-bas !
Qui ?
Le Merle !
J’ai cru qu’il te délestait ?
Presque.
Mais tout s’arrange avec l’esprit merlenoiresque,
Et ça l’amuse de me renseigner un peu !
Il va venir, lui ?
léger, presque gamin.
Non. Mais le liseron bleu
Qui s’ouvre dans sa cage au milieu des glycines
Correspond, par les fils souterrains des racines,
À ce liseron blanc qui tremble au bord de l’eau :
De sorte qu’en parlant dans le calice…
Allô !
Du grec : « Allos, un autre »… On parle avec un autre !
Allô ! le Merle ?
Quelle imprudence est la vôtre !
Parmi les liserons choisir juste celui…
Mais c’est le seul qui reste ouvert toute la nuit !
Quand le Merle répond, l’Abeille qui sommeille
Dans la fleur se réveille, et nous nous…
Vrrr !
L’Abeille !
… Nous nous liseronnons !
Vous vous liseronnez ?
Ah ?… ce matin ?…
Quoi donc ?
Trente poussins sont nés !
Briffaut malade ?…
Oh ! des libellules ! Leurs ailes
Crépitent !…
Ne coupez donc pas, Mesdemoiselles !
Et le grand Jules force à braconner Patou ?
Ah ! si tu connaissais Patou !…
Ah ?… sans moi tout
Va mal ?… Oui…
Le gâchis !…
La Faisane !
Ah ?…
Arrête !
Les Canards ont passé la nuit sous la charrette ?…
Pst !
Scène IV
Rentrez !
Ah ! tiens ? Qui, tous ?… Oui ?… Non ?… Oh !… Hé !… Ah ?
Qu’il mette une fourmi sur sa langue !
Déjà ?
Le Paon démodé ?
Pst !
Vous !
Un vieux Coq ?… J’espère
Que les Poules ?…
Ah ! bien !… ah ! bien !… ah ! bien !
Un père !
Si je chante ?… Oui… mais loin d’ici, près des étangs.
Hein ?
Les Faisanes d’or n’admettent pas longtemps
Que d’un effort trop dur une gloire s’achète :
Je vais donc travailler à l’aurore en cachette !
Oh !
Dès que le bel œil qui m’enivre…
Ah !
…se clôt,
Dès qu’elle dort, délicieuse…
Ah !
Je file !
Oh !
Je vais, dans la rosée, au loin, chanter le nombre
De chants qu’il faut ; et quand je sens vaciller l’ombre,
— Oui, quand il ne me reste à frapper qu’un seul chant, —
Je reviens, et sans bruit, vite, me rebranchant,
J’éveille la Faisane en le chantant près d’elle.
Trahi par la rosée ?… Oh ! non,
car d’un coup d’aile
J’époussette mes pieds tout argentés d’aiguail…
Vous époussetez ?…
Ay !…
Non… rien… je… plus tard !… Ay !
Ainsi, non seulement tu te réintéresses
À la fidélité de les vieilles maîtresses !…
Oh !
Mais encor…
Je…
Vrrr !
Je…
Vrrrr !
Vous me trompiez
Jusqu’à penser à vous épousseter les pieds !
Mais…
Ce rustre, tenez, qu’on a pris sur sa meule…
Et l’on ne pourrait pas dans son âme être seule !
Quand on habite une âme, il vaut mieux, crois-le bien,
S’y rencontrer avec l’Aurore — qu’avec rien !
Non ! c’est le grand amour que l’Aurore m’enlève !
Il n’est de grand amour qu’à l’ombre d’un grand rêve !
Comment ne veux-tu pas qu’il coule plus d’amour
D’un cœur qui par métier doit s’ouvrir chaque jour ?
Je veux tout balayer de ma plume alezane,
Moi !
Qui donc êtes-vous, vous ?
Je suis la Faisane
Qui du mâle superbe a pris les plumes d’or !
Vous n’en restez pas moins une femelle encor
Pour qui toujours l’idée est la grande adversaire !
Serre moi sur ton cœur, et tais-toi !
Je te serre,
Oui, sur mon cœur de Coq !
Mais c’eût été meilleur
De te serrer contre mon âme d’Éveilleur !
Me tromper pour l’Aurore ! — Eh bien, quoi qu’il t’en coûte,
Trompe-la pour moi !
Moi ! Comment ?
Je veux…
Écoute…
… Que tu restes un jour sans chanter !
Moi !
Que tu restes un jour sans chanter !
Mais, grands dieux !
Laisser sur la vallée, au loin, l’ombre installée ?…
Oh ! quel mal cela peut-il faire à la vallée ?
Tout ce qui trop longtemps reste dans l’ombre et dort
S’habitue au Mensonge et consent à la Mort !
Reste un jour sans chanter,
ça m’ôtera des doutes !
Je vois ce que tu veux !
Moi, ce que tu redoutes !
Je chanterai toujours !
Et si tu te trompas ?
Si l’aube vient sans toi ?
Je ne le saurai pas !
Tu peux oublier l’heure, une fois, si je pleure ?
Non !
Rien ne peut jamais te faire oublier l’heure ?
Rien ! Je sens trop sur moi peser l’obscurité !
Tu sens peser ?… Veux-tu savoir la vérité ?
Tu veux chanter pour l’aube, et c’est pour qu’on t’admire !
Chanteur, va !…
Mais tes pauvres notes font sourire
La forêt qui connaît les bémols du bouvreuil !
Oui, tu crois maintenant me prendre par l’orgueil,
Mais…
Ton chant ne doit pas réunir les suffrages
De quatre champignons et de trois saxifrages
Quand l’ardent loriot lance aux buissons épais
Son « pirpiriol »…
Du grec : « Pur, puros » !
Vous, la paix !
Et l’Écho peut sur toi faire quelques réserves
Lorsqu’il entend le grand Rossignol…
Tu m’énerves !
Tu l’entendis ?
Jamais.
Que la première fois…
Oh !…
Quoi ?
Rien.
Ah ! tu sens
Peser la nuit !…
Quoi ?
Rien.
Branchons-nous.
Il ignore
Que lorsqu’un rossignol chante en un bois sonore
Et qu’on croit l’écouter cinq minutes chanter,
On a passé la nuit entière à l’écouter,
Trompé comme en un bois de légende allemande !…
Que dis-tu ?
Rien…
L’Illustre Coq ?
On me demande ?
Là, dans l’herbe…
Ah ! mon Dieu ! ce sont les…
Ce sont les…
Reçois-les !