Chants populaires de la Basse-Bretagne/Jeanne Le Iudec

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JEANNE LE IUDEC.
PREMIÈRE VERSION.
________


I

  Jeanne Le Iudec est demoiselle,
Et ne daigne pas filer sa quenouille,
Si son fuseau n’est pas d’argent,
Sa quenouille, de corne ou d’ivoire.

  — Petite Jeanne Le Iudec, vous l’entendez,
Aussi blonds que l’or sont vos cheveux ;
Mais fussent-ils plus blonds de moitié,
Vous n’aurez pas Philippe Olivier.

  Il est allé à Guingamp, depuis jeudi,
Pour recevoir les Ordres.
Et comme il s’en retournait avec les Ordres,
La petite Jeanne était sur le seuil de sa maison ;

  La petite Jeanne était sur le seuil,
Occupée â ourler des mouchoirs ;
Et avec elle dix-huit mouchoirs,
Dont six pour Philippe Olivier.

II

  Philippe Olivier disait.
En arrivant chez le vieux Le Iudec :
— Bonjour et joie à tous dans cette maison.
Le vieux Le Iudec, où est-il ? —


  — Le vieux Le Iudec répondit
A Philippe Olivier, quand il l’entendit :
— Que cherches-tu autour de ma maison.
Si tu ne veux pas te marier ? —

  — Vieux Le Iudec, je vous prie
De venir à ma première messe,
Et de venir le plus possible,
Si ce n’est votre fille Jeanne, qui ne viendra pas. —

  Jeanne Le Iudec répondit
A Philippe Olivier, quand elle l’entendit :
— Le trouve mauvais qui voudra,
J’assisterai à votre première messe ;

  J’assisterai à votre première messe,
Et je ferai mon offrande de quatre pistoles ;
Je ferai mon offrande de quatre pistoles.
Et une douzaine de mouchoirs. —

III

  La petite Jeanne Le Iudec disait.
En arrivant dans le cimetière du Mur : (1)[1]
— Dites-moi, compagnie,
Si la messe nouvelle est dite ? —

  — La messe nouvelle n’a pas eu lieu,
Le prêtre ne peut pas la dire,
Avec le regret de la plus jolie fille du pays,
Et c'est vous, petite Jeanne, si je ne me trompe. —

  Quand Philippe Olivier faisait le tour de l’asperges,
Jeanne le saisit par son surplis :
— Philippe Olivier, détournez-vous vers moi,
C’est péché à vous, à cause de moi ! —

  La mère de Philippe Olivier disait
A Jeanne Le Iudec, ce jour-là :
— Jeanne Le Iudec, levez la tête,
Vous verrez Jésus dans la messe ;

  Vous verrez Jésus présenté
Entre les mains de votre bien-aimé ! —
Depuis l’autel jusqu’à la porte principale,
On entendait le cœur de Jeanne qui éclatait !

  Un des vicaires demandait :
— Est-ce la charpente de l’église qui craque ainsi ? —
— Sauf votre grâce, seigneur, ce n’est pas.
Mais c’est Jeanne Le Iudec, qui s’est évanouie ! —


IV

  La petite Jeanne Le Iudec disait
A son père, en arrivant à la maison :
— Je vais me mettre au lit, car je suis malade,
Et jamais je ne m’en relèverai ;

  Jamais je ne m’en relèverai,
Si ce n’est une fois, pour être mise dans un linceul.
J’ai eu dix-huit amoureux clercs,
Philippe Olivier est le dix-neuvième ;

  Philippe Olivier, le dernier,
Celui-là me brise le cœur ! —
Philippe Olivier disait
A sa mère, en arrivant à la maison :

  — Je vais me mettre au lit, car je suis malade,
Et jamais plus je ne m’en relèverai :
Si je savais être la cause de la mort de Jeanne,
Je voudrais n’avoir jamais célébré la messe ! —

  Leurs corps sont sur les tréteaux funèbres,
Que Dieu pardonne à leurs âmes !
Ils sont allés tous les deux dans le même tombeau.
Puisqu’ils n’ont pas été dans le même lit !


Chanté par Marie-Josèphe Kerival,
Keramborgne — 1848.


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JEANNE LE IUDEK.
SECONDE VERSION.
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I

  Jeanne Le Iudec est demoiselle
Et ne daigne pas filer sa quenouille,
A moins que son fuseau ne soit d’argent,
Sa quenouille de corne ou d’ivoire.

  La petite Jeanne est sur le seuil de sa porte,
Occupée à ourler des mouchoirs,
A les ourler avec du fil d’argent ;
Pour couvrir le calice ils seront charmants.


II

  Jeanne Le Iudec disait,
En arrivant chez le vieux Olivier :
— Donnez-moi escabeau pour m’asseoir,
Et serviette pour essuyer la sueur ; (1)[2]

  Serviette pour essuyer la sueur,
Si je dois être belle-fille dans cette maison. —
— Belle-fille dans cette maison vous ne serez,
Il est allé étudier à Paris. —

  Quand Philippe Olivier allait recevoir les Ordres,
Jeanne le suivait à travers champs :
— Philippe Olivier, retourne à la maison,
Assez de prêtres sont en Tréguier ! —

III

  Jeanne Le Iudec disait,
Un jour, à la fenêtre de sa chambre :
— Je vois les jeunes clercs qui reviennent à la maison,
(Avec eux) Philippe Olivier, fait prêtre !

  J’ai eu dix-huit amoureux clercs,
Philippe Olivier est le dix-neuvième ;
Philippe Olivier, le dernier,
Me brisera le cœur ! —

  Philippe Olivier disait
A Jeanne Le Iudec, en passant :
— Jeanne Le Iudec, si vous m’aimez,
Vous ne viendrez pas à ma première messe ;

  Vous ne viendrez pas à ma première messe,
Car vous me feriez faillir. —
— Le trouve mauvais qui voudra,
J’irai à votre première messe ;

  J’irai à votre première messe,
Et je ferai offrande de quatre pistoles,
Afin que mes compatriotes ne disent pas :
Jeanne Le Iudec est mal-avisée. —

  — Si vous voulez, Jeanne, ne pas venir.
Je vous donnerai quatre cents écus ;
Mon père lui-même vous en donnera cent,
Un bon gage pour une jeune fille ! —


  — Ce n’est ni votre or ni votre argent,
Mais c’est vous-même, Olivier, que je désire,
Dans l’espoir de me trouver mieux
De votre amitié, avant de mourir. —

  De mon amitié, aussi longtemps que je vivrai,
Je puis vous donner l’assurance,
Mais non de vous épouser,
Et c’est ma mère qui en est la cause. —

IV

  Quand Philippe Olivier allait à l’église,
Jeanne le tirait par son surplis :
—- Philippe Olivier, retourne à la maison,
Assez de prêtres sont en Tréguier ! —

  Quand le prêtre disait : Dominus vobiscum !
Jeanne se levait tout droit debout.
Hélas ! quand on fut à l’élévation,
Jeanne tomba sur la bouche !

  Depuis les balustres (le chœur) jusqu’à la porte principale,
On entendit son cœur éclater,
Si bien que le vicaire demandait
Si c’était la charpente de l’église qui craquait ? —

  — Jeanne Le Iudec, levez la tête,
Vous verrez Jésus dans la messe ;
Vous verrez Jésus glorifié
Entre les mains de votre bien-aimé ! —

  On la porta dans la chambre de la tour,
Et elle resta là mourir.
La mère de Philippe Olivier disait
A son fils prêtre, en ce moment :

  Pressez-vous d’y aller,
Et au nom de Dieu, consolez-la. —
Philippe Olivier disait
A sa mère, en l’entendant parler de la sorte :

  — Taisez-vous, ma mère, ne me plaisantez pas,
Vous n’aurez pas longtemps un fils prêtre ;
Vous célébrez aujourd’hui mon ordination.
Et demain vous serez à m’enterrer ! —

  Philippe Olivier disait,
En arrivant dans la chambre de la tour :
— Bonjour à vous, ma plus aimée,
Vous allez sortir de ce monde ! —

  — Si j’étais votre plus aimée,
Vous ne m’auriez pas traitée comme vous l’avez fait !
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .


  Il appuya sa tête sur ses genoux,
Et mourut là, presqu’aussitôt !
Que Dieu pardonne à leurs âmes,
Ils sont tous les deux sur les tréteaux funèbres !

  Ils sont allés dans le même tombeau,
Puisqu’ils n’ont pas été dans un même lit :
Ceux-là étaient choisis par Dieu
Pour vivre (ensemble) comme deux époux !


Chanté par Marie-Josèphe Kado.
Keramborgne, 1844.


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  1. (1) S’agit-il ici de la commune de Mur, ou de l’ancienne église du Mur, à Morlaix ?
  2. (1) On aura déjà remarqué plusieurs fois cette formule, et on la remarquera encore plus d’une fois dans la suite. C’est là un lieu commun dont nos chanteurs populaires font souvent usage.