Chants populaires de la Basse-Bretagne/La peste d’Elliant

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LA PESTE D’ELLIANT.
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  — Cinquante nuits j’ai été
Dans un petit champ de genêts ;

  Dans un petit champ de genêts,
Cherchant à voler les cloches de la Trinité.

  Les cloches sonnaient toutes les trois :
— Pauvre Olivier, tu seras pendu !

  La Peste blanche est au pignon de ta maison. —
— Quand il plaira à Dieu, elle entrera.

  Quand elle entrera, moi je sortirai,
Que de cœurs elle met en peine !

  Cœur de veuf et de veuve,
Cœur d’orphelin et d’orpheline ! ..... —

II

  La Peste est partie d’Elliant,
Elle a emporté sept mille et cent !

  Cruel eut été le cœur de celui qui n’eut pleuré,
S’il eut été au bourg d’Elliant,

  En voyant sept fils d’une même maison.
Allant en terre dans une même charrette !

  La pauvre mère les traînait,
Le père suivait en sifflant ;

  Le père suivait en sifflant,
Il avait perdu la raison ! ....
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

  Il fallait interrompre la grand’messe,
A cause du bruit des charrettes ferrées. ...

  — Seigneur saint Gily, disait-elle.
Logez mes enfants dans votre maison ! —

  — Comment pourrais-je les loger ?
Mon église est pleine, jusqu’aux seuils ;

  Mon église est pleine, jusqu’aux seuils,
Et mon cimetière, jusqu’aux murs ! —


  Il faut bénir les champs,
Pour mettre une partie des cadavres ;

  Il faut bénir les croix,
Pour arrêter la Mort ! —

III

  Au bourg de Gourin, sur une nappe blanche,
Fut écrit le gwerz de la Peste ;

  Une jeune demoiselle le chantait,
Un jeune clerc écrivait.


Chanté par Marguerite, femme de 70 ans,
dans la commune de Plomeur (Finistère) au mois de juin 1868.


(1) VARIANTE.


Person Elliant ’zo bet kuitet,
D’ann Erge-vraz brenia ‘z eo et;
Preparet n euz ur walik-wenn.
Da roi d’ann dut ann absolvenn ;
Da roi d’ann dut ann absolvenn.
D’ar re ’ oa klan gant ar vosenn !

Le recteur d’Elliant est parti,
Il est allé au Grand-Ergué ;
Il a préparé une baguette blanche,
Pour donner l’absolution aux gens ;
Pour donner aux gens l’absolution,
A ceux qui étaient malades de la peste !


Je tiens cette variante de M. Sauvé, jeune celtophile plein d’ardeur, à qui nous devrons bientôt un recueil de proverbes bretons, bien plus complet que celui de M. Brizeux. Elle fait partie d’une version de ce chant qu’il a recueillie au mois de mai dernier, près de la chapelle de Ann Itron Varia ann hent, en la commune de Saint-Divy, Finistère.

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Cette pièce et la note suivante m’ont été communiquées par mon ami M. Le Men, archiviste du département du Finistère, qui a publié l’année dernière une nouvelle édition du Catholicon de Jehan Lagadeuc, dictionnaire breton, latin et français, imprimé pour la première fois à Tréguier en 1499. La traduction est de moi.

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NOTE.


« J’ai été mis sur la trace de cette version par M. Th. de Pompery, membre du conseil général du Finistère, et un des Bretons qui connaissent le mieux la Bretagne et le breton, M. de Pompery ayant eu l’obligeance de me faire savoir qu’il l’avait entendu chanter chez M. de Pascal, au château de La Villeneuve, en la commune de Plomeur, je priai notre ami M. Sauvé de la demander à M. H. de Pascal. Celui-ci s’empressa, avec sa bienveillance ordinaire, de nous en envoyer une copie, écrite sous la dictée d’une de ses servantes, nommée Gall et âgée de 70 ans.

« La fin du XVIe et le commencement du XVIIe siècle ont été marqués en Bretagne par des épidémies dont l’existence nous est révélée par les documents du temps. C’est à cette époque qu’il faut faire remonter l’érection de ces nombreuses croix de pierre à fût épineux, connues principalement dans l’évêché de Léon sous le nom de Kroasiou ar vossenn (croix de là peste). En 1564, le chapitre de Quimper déserta la ville et tint ses réunions dans les paroisses voisines, propter pestem vastantem civitatem Corisopitensem. On voit par les registres des sépultures de la commune de Plouescat, dans le pays de Léon, que cette paroisse fut cruellement éprouvée par le fléau en 1626 et 1627. M. Miorcec de Kerdanet a inséré à la page 166 de son édition des Vies des Saints de Bretagne, d’Albert Le Grand, imprimée en 1837, deux ans avant le Barzaz-Breiz, quelques extraits d’un gwerz qui fut composé à cette occasion. En voici une copie littérale :

  E Plouescat er plaç marc’hat,
E cafet a yaod da falc’hat,
  Nemet en entre bian d’ar c’har,
Da gaç ar c’horfiou d’an douar.
  Leun an ilis beteg au treusiou,
Hag ar veret beteg ar muriou.
  Red eo benissien ar parc bras,
Da lacat oll bian ba braz.
  E Plouescat ne ve cavet
Eur paotric da sivoal an deved,
  Nemet eur paot trivac’h vloaz,
Goret ar vossen en e skoaz.


  A Plouescat, sur la place du marché.
On trouve de l’herbe à faucber,
  Si ce n’est dans l’étroite ornière de la charrette
Qui porte les cadavres en terre.
  L’église est pleine jusqu’aux seuils,
Et le cimetière, jusqu’aux murs.
  Il faut bénir le grand champ,
Pour mettre tout le monde, grands et petits.
  A Plouescat on ne trouverait
Un jeune garçon, pour garder les moutons.
  Si ce n’est un jeune garçon de dix-huit ans,
Qui a la peste apostumée dans l’épaule.


Le gwerz de la Peste d’Elliant me parait être contemporain de celui de la Peste de Plouescat. C’est la même langue, la même inspiration. Je ne vois aucune bonne raison qui puisse autoriser à lui assigner une date plus ancienne. Ce chant est inconnu dans la paroisse d’Elliant, où la tradition d’une peste qui aurait ravagé la contrée est cependant bien vivante. En revanche il est très-répandu dans les Montagnes-Noires, à Chateauneuf, Laz, Ploanevez-du-Faou, etc., et aussi dans les montagnes d’Aré, où je l’ai retrouvé, notamment dans la paroisse de Berrien.