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Charles Baudelaire, sa vie et son œuvre/II

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II

MÉTHODES DE TRAVAIL



Vers ce temps-là (1840) une évolution ſe fit dans l’eſprit public. Les luttes littéraires étaient cloſes ; Victor Hugo, déſormais inconteſté, conſacrait ſon triomphe par les Burgraves & les Rayons & les Ombres. L’intérêt, qui toujours déſerte les cauſes gagnées, ſe tourna d’un autre côté : la Peinture détrôna la Poéſie.

Delacroix, dont le génie commençait à s’impoſer, ralliait autour de lui les braves qui n’attendent pas les décrets du ſuffrage univerſel pour reconnaître & défendre ce que leur jugement approuve. La bataille était là : Baudelaire y courut. Tout l’y invitait : ſon goût, ſa nature d’artiſte, ſon amour du combat, ſon mépris des majorités qui lui faiſait prendre plaiſir à ſe faire injurier par les myopes & les routiniers. Et c’eſt ainſi que ſes premières publications furent deux traités de peinture : le Salon de 1845 & le Salon de 1846.

Dans la première brochure (elle a ſoixante pages) ſe trouvent déjà les qualités, qu’il manifeſta toute sa vie, de pénétration & d’expoſition ; l’horreur des tranſactions & des ménagements, le ton autoritaire & dogmatique. Delacroix n’eſt pas diſcuté ; il eſt affirmé. Nul appel au ſentiment, nul appareil de phraſes poétiques ni d’éloquence conciliante : une démonſtration rigoureuſe d’un ſtyle net & ferme, une logique allant droit à ſon but, ſans ſouci des objections, ni des tempéraments. Nul doute que ces apologies raiſonnées, la ſeconde ſurtout, plus complète & plus travaillée, n’aient conduis parmi les contemporains de vives ſympathies à Eugène Delacroix, qui s’en montra reconnaiſſant, en témoignant jusqu’à la fin de ſa vie, à leur auteur, la plus bienveillante amitié.

C’eſt dans le compte rendu du Salon de 1845 que ſe trouve un éloge enthouſiaſte de M. William Hauſſoulier, qui précéda dans les prédilections artiſtiques de Baudelaire Conſtantin Guys, Rethel & Édouard Manet. Le tableau, ſujet de cette apothéoſe, repréſentait la Fontaine de Jouvence, & avait séduit Baudelaire autant par l’attrait du ſens métaphyſique que par un certain aspect archaïque & romaneſque. Baudelaire, malgré ſon amour de l’éclat & de la violence, malgré ſa curioſité déjà notée des procédés & des raffinements, a toujours été dans ſa critique de l’école philoſophique. Il a écrit un jour cet axiome : « Pas de grande peinture sans de grandes pensées[1]. » Du dix-huitième ſiècle, dont il procédait par tranſmiſſion paternelle, il avait hérité le goût de l’abſtraction & des ſyſtèmes. Il a laiſſé inachevé, plutôt indiqué même que commencé, un article ſur la Peinture didactique, où il ſe propoſait d’expoſer les théories de Chenavart, d’Alfred Rethel, &c. Janmot même & son Histoire d’une Âme ne lui déplaiſaient pas. Dans ſes préférences, Louis David se rencontrait avec Delacroix. Les petits maîtres du temps de la Révolution, les Bailly, les Fragonard, les Carle Vernet, les Debucourt le charmaient. Il a même eu plus tard des entrailles pour Horace Vernet, ſi malmené dans ſes Salons ; il eſt vrai que c’était pour l’Horace Vernet d’avant la Smalah. Ce que nous diſons ici n’a nullement pour but de mettre Baudelaire en contradiction avec lui-même, & de donner à croire qu’il jouât un rôle en ſe délectant des qualités plaſtiques. Je dis ſeulement qu’en lui l’artiſte ſe doublait d’un philosophe, & que le philosophe dominait. Comme artiſte, & plus qu’aucun autre, il jouiſſait de la choſe bien faite, de la bonne exécution, de la perfection de la forme & de la couleur ; mais il en jouiſſait d’autant plus que ces qualités lui faiſaient immanquablement deviner un eſprit ſupérieur & diſtingué ; car en variant ſon axiome on peut dire : pas de bon artiſte ſans un bon eſprit & un ſentiment juſte ; jamais imbécile n’a bien fait quoi que ce ſoit. En un mot, on peut juger de ſon goût en art par ſon ſtyle même, irréprochable, excellent, quoi qu’il ait voulu exprimer, mais pur de toute niaiſerie & de tout enjolivement paraſite. Quant aux tours de force de palette, aux folies de la couleur, on voit ce qu’il en penſait, dès ce temps-là, à la ſévérité de ſes jugements ſur de certains peintres alors très-renommés & très à la mode même parmi les artiſtes. C’était là ces rapinades dont il fut promptement dégoûté. À ce même Salon de 1845, il avait été frappé du charme d’un certain portrait ſigné d’un nom nouveau. C’était un portrait de femme, pâle et romantique, noyée dans la langueur, d’un effet trille et doux. Le peintre fut pour ſon début comblé d’éloges : « Coloriſte de première force… ſavant harmoniſte… chercheur conſciencieux… &c., &c. » Mais à l’année ſuivante, l’artiſte déchoit : on découvre de la tricherie dans ſa manière, du charlataniſme dans ſes procédés ; enfin le critique s’aperçoit qu’il a été dupe ; peut-être l’avait-il été ſurtout de ſon ſentiment & de ſon imagination. Voici néanmoins ce qu’on lit au chapitre du même artiſte dans le Salon de 1846 : « Quant à M. H……, je lui en veux d’avoir fait une fois un portrait dans une manière romantique & ſuperbe, et de n’en avoir pas fait d’autres ; je croyais que c’était un grand artiſte qui lâchait quelques rapinades à ſes heures perdues ; mais il paraît que ce n’était qu’un peintre. »

Le Salon de 1846 fit ſon bruit. Le précédent n’était qu’une préface ; celui-ci était preſque un livre. Les myſtères de la couleur, l’énigme et l’attrait du moment, y ſont expliqués & déduits auſſi rigoureuſement que le pouvait faire un poëte s’adreſſant délibérément à la partie la plus publique du public, — aux bourgeois ; car c’eſt bien effectivement Aux Bourgeois qu’eſt dédié ce livre de haute eſthétique, non pas, comme on pourrait le croire, par amour du paradoxe, mais en haine & à l’excluſion du demi-bourgeois et du faux artiſte que l’auteur appelle les« accapareurs », les« phariſiens. » Vous valez mieux qu’eux, dit-il à ſes dédicataires, car vous aimez la poéſie & l’art,« vous en concevez l’utilité, bourgeois, — légiſlateurs ou commerçants, — quand la ſeptième ou la huitième heure ſonnée incline votre tête fatiguée… C’eſt donc à vous, bourgeois, que ce livre eſt naturellement dédié ; car tout livre qui ne s’adreſſe pas à la majorité, nombre & intelligence, eſt un ſot livre. » Ce qui me parait le plus clair là-dedans, c’eſt qu’en traitant directement avec le bourgeois, Baudelaire trouvait le moyen de paſſer par-deſſus la tête à ſes confrères & s’établiſſait de plein droit dans le ton affirmatif et dogmatique qui lui plaiſait, en s’épargnant les diſcuſſions oiſeuſes. Indépendamment des chapitres de critique tranſcendante & de théorie où Baudelaire a manifeſté le don qu’il poſſédait à un ſi haut degré, d’être précis & clair dans un ſujet abſtrait (De la Couleur. — Qu’eſt-ce que le Romantiſme ? — Eugène Delacroix), ce court volume foiſonne en jolis paſſages, tantôt plaiſants, tantôt graves ; ici l’enthouſiaſme, ici l’ironie. Il a l’abondance de tout premier livre où un eſprit généreux & fécond dégorge ſes premières idées, ſes ſentiments, ſes croyances. C’eſt de la critique voltigeante & ondoyante, courant par bonds & par voltes, & que l’on ſuit ſans fatigue, un diſcours amuſant & varié comme une converſation. On retient à la première lecture un délicieux paragraphe ſur Les Sujets amoureux à propos de Taſſaert ; de plaiſantes diatribes contre Horace Vernet, l’homme né-coiffé ; contre Ary Scheffer, l’éclectique, le ſinge de ſentiment, & ſes adulatrices ; contre l’école Couture, contre l’école du payſage hiſtorique ; des jugements rapides & lumineux, des penſées conciſes, arrêtées comme des maximes : — « M. D… part de ce principe, qu’une palette eſt un tableau. » — « Un imitateur eſt un indiſcret qui vend une ſurpriſe. » Des réſumés clairs & frappants tel que celui-ci nous demandons grâce pour le dernier terme) : — « Une méthode ſimple pour connaître un artiſte eſt d’examiner ſon public. E. Delacroix a pour lui les peintres et les poëtes ; M. Decamps, les peintres ; M. Horace Vernet, les garniſons, & M. Arv Scheffer les femmes eſthétiques, qui ſe vengent de leurs flueurs blanches en faiſant de la muſique religieuſe. » Et celui-ci encore ſur la portée de l’eſprit français en matière de beaux-arts : — « Dans le ſens le plus généralement adopté, Français veut dire vaudevilliſte, & vaudevilliſte un homme à qui Michel-Ange donne le vertige & que Delacroix remplit d’une ſtupeur beſtiale, comme le tonnerre certains animaux. Tout ce qui eſt abîme, ſoit en haut, ſoit en bas, le fait fuir prudemment. Le ſublime lui fait toujours l’effet d’une émeute, & il n’aborde même ſon Molière qu’en tremblant, & parce qu’on lui a perſuadé que c’était un auteur gai. » Par malheur, le dernier chapitre, la concluſion, De l’Héroïſme de la vie moderne ne conclut pas. L’auteur y développe une propoſition de Stendhal, citée dans l’un de les premiers chapitres, & réclame pour les paſſions & les mœurs modernes un caractère de beauté épique ſupérieur à celui de l’épopée antique : c’était la grande prétention d’alors ; on oppoſait le ſuicide de Werther au ſuicide de Caton, le courage moral au courage phyſique, les héros de Balzac aux héros de l’Iliade, &c., &c. L’argumentation faiblit dans la définition de ce beau moderne tant préconiſé, & de la révolution qu’il eſt appelé à produire dans les arts plaſtiques. Ici on pouvait ſe plaindre que l’affirmation remplaçât trop abſolument la démonſtration. Beauté moderne, ſoit ! mais quant à l’oppoſition du beau moderne & du beau ancien, il m’a toujours ſemblé que la queſtion ſe réduiſait à des différences de climat et d’habitude qui ne comportent qu’une préférence relative & non abſolue. Au reſte, cette coda, un peu faible, un peu terne, n’enlève rien à l’éclat des premières pages, ni au brillant de l’eſprit qui anime l’ouvrage entier.

Ainſi que je l’ai déjà dit, ce petit, livre fit ſon effet : il répandit dans le public, non pas le public invoqué dans la dédicace, mais le vrai public, le public littéraire, confrères & contemporains, la réputation que Baudelaire poſſédait légitimement déjà dans le cercle d’amis qui avait eu communication de ſes poéſies & de ſa nouvelle la Fanfarlo. Ce début le claſſa parmi les écrivains artiſtes, aſſez élevés en intelligence pour comprendre l’importance du ſtyle & de la forme dans les œuvres ; qui n’ont d’enthouſiaſme que pour le beau, d’ambition que celle de bien faire, & que pour cette raiſon les politiques & les moraliſtes appellent ſceptiques. Dans ce temps-là on les appelait : bohèmes ; épithète dont le ſens ferait aſſez difficile à expliquer, ſi on ne pouvait l’entendre de l’iſolement qui ſe fait forcément autour de gens qui ne ſe ſoucient que de ce dont les autres ne veulent pas. Autrement, ſi l’on s’en rapportait à l’acception vulgaire qui ſignifie par ce mot de bohèmes, des vagabonds, des paraſites, des gens ſans aveu, il ſuffirait, pour en conteſter l’application à la génération dont je parle, de répondre que Baudelaire était fils d’un ancien profeſſeur de l’Univerſité, ſecrétaire du Sénat ſous le premier empire, que Théodore de Banville a eu des ancêtres à la troiſième croiſade, & que Champfleury, fils d’un imprimeur, eſt iſſu de bonne bourgeoiſie.


Toute génération, toute famille d’écrivains que groupe une communauté d’idées & de goûts, trouve ou crée un endroit, journal ou revue, pour poſer ſon programme. Ce journal fut, après 1840, le Corſaire-Satan[2], dirigé par Lepoittevin Saint-Alme, un vieillard ſolennel, à mine de vieux troupier, qui découvrait majeſtueuſement ſes cheveux blancs devant quiconque s’aviſait de venir ſe plaindre des vivacités de la rédaction. Là débutèrent Champfleury, Murger, Th. de Banville, Antoine Fauchery, Marc Fournier, A. Vitu, Henri Nicolle, A. Buſquet, Édouard Plouvier, Charles de la Ronnat, Alexandre Weill, préludant de concert à des deſtinées bien diverſes. Baudelaire s’y trouva porté tout naturellement ; & l’on vit alors apparaître ſur le boulevard ſon fantaſtique habit noir, dont la coupe impoſée au tailleur contrediſait inſolemment la mode, long & boutonné, évaſé par en haut comme un cornet et terminé par deux pans étroits et pointus, en queue de ſifflet, comme eût dit Petrus Borel. Au reſte, ſa part de rédaction fut mince & ſe borna à deux ou trois articles qu’il répudiait plus tard, & qui ne ſe retrouvent pas ſur les liſtes qu’il a laiſſées d’œuvres à réimprimer. Au fond, le journaliſme n’était pas ſon affaire. Sa nature ariſtocratique l’éloignait de ce pugilat en public qui rappelle l’arène & le cirque banal. Auſſi les bureaux du Corſaire furent-ils ſurtout pour lui un ſalon de converſation.

Il s’y lia particulièrement avec Champfleury, dont il reſta l’ami fidèle, & avec Th. de Banville, pour lequel, dès l’apparition des Cariatides il avait conçu une ſincère admiration. Cette admiration, il l’a exprimée plus tard avec autorité dans la notice à laquelle j’ai déjà fait alluſion en commençant. Remarquons qu’il ne s’eſt jamais peut-être rencontré de plus complète oppoſition de génie & de nature qu’entre ces deux poëtes, d’ailleurs égaux en talent. De façon qu’on peut dire que chacun ſe complète par l’autre, & qu’entre eux l’admiration, de même que l’amitié, vivait de contraſtes.

Je ne puis me diſpenſer de citer ici le dernier paragraphe de cette notice, où Baudelaire ſe juge lui-même en jugeant ſon complémentaire :

« Beethoven a commencé à remuer les mondes de mélancolie & de déſeſpoir incurable amaſſés comme des nuages dans le ciel intérieur de l’homme. Maturin dans le roman, Byron dans la poéſie & Poë dans le roman analytique, ont admirablement exprimé la partie blaſphématoire de la paſſion : ils ont projeté des rayons ſplendides, éblouiſſants, ſur le Lucifer latent qui eſt inſtallé dans tout cœur humain. Je veux dire que l’art moderne a une tendance eſſentiellement démoniaque. Et il ſemble que cette part infernale de l’homme, que l’homme prend plaiſir à s’appliquer à lui-même, augmente journellement, comme ſi le diable s’amuſait à la groſſir par des procédés artificiels, à l’inſtar des engraiſſeurs, empâtant patiemment le genre humain dans ſes baſſes-cours, pour ſe préparer une nourriture plus ſucculente. — Mais Théodore de Banville refuſe de ſe pencher ſur ces marécages de ſang, ſur ces abîmes de boue. Comme l’art antique, il n’exprime que ce qui eſt beau, joyeux, noble, grand ; rhythmique. Auſſi, dans ſes œuvres vous n’entendrez pas les diſſonances, les diſcordances des muſiques du ſabbat, non plus que les glapiſſements de l’ironie, cette vengeance du vaincu. Dans ſes vers, tout a un air de fête et d’innocence, même de volupté. Sa poéſie n’eſt pas ſeulement un regret, une noſtalgie ; elle eſt même un retour très-volontaire vers l’état paradiſiaque. À ce point de vue nous pouvons donc le conſidérer comme un original de la nature la plus courageuſe. En pleine atmoſphère ſatanique, ou romantique, au milieu d’un concert d’imprécations, il a l’audace de chanter la bonté des Dieux, & d’être un parfait claſſique. Je veux que ce mot ſoit entendu dans le ſens le plus noble, dans le ſens vraiment hiſtorique. »

  1. Salon de 1859, Dans la Revue française.
  2. Notons, pour être exacts, la Silhouette, feuille hebdomadaire, dirigée par Balathier, où parurent les premières Odes funambulesques de Th. de Banville.