Charles Fox d’après ses mémoires/02

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CHARLES FOX

seconde partie[1]

Memorials and Correspondence of Ch. J. Fox, edited by lord John Russel ; vol. III 1855.

Au moment où survint la révolution française, l’Angleterre semblait réservée pour longtemps à travailler sur elle-même. Le dénouement de la guerre d’Amérique lui avait laissé comme un sentiment de faiblesse, le fardeau de sa dette l’inquiétait, et quoiqu’elle ne pût sans amertume se rappeler la conduite et les succès de la France, elle ne songeait pas à s’en venger, surtout parce qu’elle ne l’espérait pas. L’ambition britannique semblait ensevelie dans le tombeau de Chatham. L’orgueil de son fils ne pouvait sans doute être insensible à la grandeur du pays, mais son naturel ne le portait pas aux entreprises hasardeuses ; il n’avait pas ces besoins d’imagination qui, réunis au don de l’action et à l’art de commander, font prendre l’initiative des grandes choses. Il songeait plus à signaler sa force de volonté par l’ordre financier promptement rétabli, par le pouvoir longtemps conservé, peut-être un jour par quelque réforme hardiment faite, que par un important rôle joué au milieu des perturbations européennes. Les événemens pouvaient, et ils l’ont prouvé, développer en lui des ressources cachées, et l’obliger d’appliquer ses facultés à de plus périlleuses entreprises ; mais il ne fut grand, s’il le fut jamais, que contraint et forcé. Il obéit à la nécessité, à l’opinion, surtout à cet orgueil qui ne lui permettait pas de paraître timide ni de rester en-deçà de l’énergie moyenne de son parti. Et, s’il ne se montra pas au-dessous d’une situation qu’il n’eût pas choisie, il se serait de bon cœur contenté d’une autre et moindre gloire. Sans les provocations et les outrages de la révolution française, on peut même douter qu’il eût par pure politique accepté ou du moins soutenu si longtemps le rôle de son plus persévérant antagoniste. Aussi, lorsqu’elle éclata, ne s’en mit-il pas fort en peine. Il ne prévit pas la possibilité d’une complication européenne où son pays pût être engagé, il se réjouit plutôt pour l’Angleterre de voir sa rivale absorbée par des soins domestiques ; il compta sur des jours de repos. Depuis la paix de 1783, il s’était moins préoccupé des questions étrangères qu’on ne le supposerait à voir comme il a rempli les quinze dernières années de sa vie. Plus que lui, Fox tenait les yeux ouverts sur le monde. C’est plutôt Fox qui semblait animé de l’esprit de Chatham.

Nous avons dit que le premier effet de la révolution française fut de changer ses idées de politique extérieure. Jusque-là Fox n’avait vu dans la France qu’un adversaire, non pas seulement de la gloire de l’Angleterre, mais des principes de son gouvernement. Il la jugeait comme un homme d’état du temps de Guillaume III : il avait pensé à lui chercher des contre-poids ou des oppositions dans les cours du Nord, et jusque sur la terre classique du despotisme, la Russie ; mais tout changea en un jour. Il éprouva, dès le premier moment, cet amour de tous les hommes de 89 pour les idées de la France, pour le drapeau qu’elle élevait d’une main si noblement téméraire. Destiné, comme eux tous, à de si cruels mécomptes, à la perte de tant d’espérances, à l’affreuse nécessité de soutenir les criminels en détestant le crime, il devait conserver jusqu’au terme ce fonds de tendresse obstinée pour la cause et pour le pays qui a payé si cher l’honneur de l’avoir embrassée. Acceptant sans regret ou du moins sans faiblesse la solidarité, souvent pesante, que la France de la révolution a imposée par le monde à tous les amis de la liberté, il a consenti à être méconnu, accusé pour elle, à encourir toutes les disgrâces, non-seulement des cours, léger sacrifice, mais de l’opinion, amère et rude épreuve. Triste, navré souvent, découragé pour son pays plus peut-être que pour le nôtre, il est resté inébranlable dans ses sentimens, résigné à souffrir avec nous, à nous plaindre, à s’indigner même contre nous, à ne jamais nous haïr. C’est là ce qui doit rendre à toujours le nom de Fox cher à la France.

Ses intimes sentimens se révèlent dans sa correspondance avec lord Holland. Ce neveu, qui lui fut cher comme un fils, était encore à l’université d’Oxford, qu’en lui parlant d’Hérodote et de Démosthène, il l’entretenait de ses travaux parlementaires, du bill qu’avec le concours d’Erskine il espérait faire passer pour assurer à la liberté de la presse toute la protection de la procédure par jurés. « Vous êtes dans la capitale du torisme, lui écrivait-il, j’entends parler tout autrement que vous du nouveau pamphlet de Burke. On dit que c’est de la folie… Il y a un pamphlet d’un M. Mackintosh dont j’entends dire grand bien, quoiqu’on pense que, sous quelques rapports, il va trop loin (mai 1791). » Quelque temps après, il laissa partir son jeune correspondant pour le continent et ne cessa pas de lui adresser des lettres qui le peignent tout entier. Là on voit défiler toutes ces dates sinistres que nous voudrions effacer de notre histoire. « Il semble, dit-il après le 10 août, que les jacobins ont résolu de faire quelque chose d’aussi révoltant que la proclamation du duc de Brunswick ; mais, quoiqu’ils aient fait de leur mieux, ils n’ont pas réussi : la proclamation, à mon avis, reste sans rivale. » Quelques jours plus tard, ses craintes et son indignation s’accroissent. Il tremble pour la reine. L’assemblée législative lui paraît misérable. Il doute de la résistance guerrière de la France. « Et cependant, avec toutes leurs fautes et toute leur déraison, je m’intéresse à leur succès au plus haut degré. C’est une grande crise pour la cause réelle de la liberté, quoi que nous pensions des gens qui soutiennent la lutte. Je voudrais qu’ils ressemblassent à nos anciens amis les Américains, et je ne craindrais guère pour eux. » Puis le tableau devient encore plus sombre. « J’avais à peine remis mon âme des événemens du 10 août, lorsque l’horrible nouvelle du 2 septembre nous est parvenue, et réellement je regarde les horreurs de ce jour et de cette nuit comme l’événement le plus désolant qui soit jamais arrivé à ceux qui sont comme moi fondamentalement et inébranlablement attachés à la vraie cause. Il n’y a pas, dans mon opinion, une ombre d’excuse pour cet affreux massacre, pas même une possibilité de l’atténuer le moins du monde, et si l’on ne devait considérer que le peuple de Paris, on devrait presque douter à qui il faudrait » Le reste est déchiré.

Cependant quelques jours se passent, et les Prussiens ont fui du territoire français. « Non, aucun événement public, sans en excepter Saratoga et York-Town, ne m’a donné autant de joie… Les défaites des grandes armées d’invasion m’ont toujours causé la plus grande satisfaction en lisant l’histoire depuis le temps de Xerxès jusqu’à nos jours, et ce qui est arrivé en Angleterre et en France fera de ce que dit Cicéron de la force armée l’opinion du genre humain : Invidiosum, detestabile, imbecillum, caducum. » Paroles singulières, lorsqu’on songe qu’elles furent écrites au début de la plus terrible guerre, signalée par les plus vastes invasions dont le monde moderne ait été témoin.

Le mois suivant, on le voit mettre ses espérances dans les girondins, qu’il appelle encore les jacobins, et qu’il tient pour ennemis et bientôt vainqueurs de Robespierre et de Marat. L’accent patriotique de leur voix arrive jusqu’à son cœur, et il s’efforce de croire les crimes déjà commis moins irréparablement funestes qu’ils ne l’ont été à la cause de la liberté. Mais il faut rentrer en Angleterre avec lui, et comparer l’état de son âme au mouvement si différent qui entraîna bientôt tous les esprits.


I

La coalition de Pilnitz put plaire au cabinet de Saint-James comme une humiliation possible pour la France. Néanmoins il ne prit aucune part à ses insolentes résolutions. Il y avait trop peu de temps qu’il avait failli s’engager dans une guerre tout autre, indirectement profitable à la France. Pour des griefs douteux, une rupture avec la Russie parut imminente en 1791. Fox, qui avait toujours regardé cette puissance comme une alliée à ménager, soupçonna la futilité des griefs et la possibilité d’un accommodement. Il n’hésita pas à prier un de ses amis, sir Robert Adair, qui voyageait en Russie, peut-être même par ses conseils, de lui faire connaître le véritable état des choses. Il parvint à tout éclaircir, à inspirer au parlement, au cabinet lui-même, des scrupules de prudence, et il détermina un retour à des pensées pacifiques. J’ai vu à Holland-House l’autographe de Catherine II remerciant M. Fox d’avoir préservé les deux pays d’une rupture sans motif. C’est à cette occasion qu’elle voulut placer dans son cabinet le buste de l’orateur anglais entre ceux de Démosthène et de Cicéron.

Je crois que lorsque ce buste arriva à Saint-Pétersbourg, l’impératrice était près d’entrer dans la croisade européenne contre l’indépendance de la France, cette indépendance que Fox défendait d’une voix si généreuse. On lui a reproché, et ce sont les amis de Pitt, c’est l’évêque de Winchester, son précepteur, son secrétaire et son biographe, d’avoir, par une diplomatie occulte et personnelle, communiqué avec une puissance étrangère ; mais, outre que sir Robert Adair a répondu à l’accusation, on aurait mieux fait d’observer que, par un jeu bizarre des événemens, c’est Fox qui a le plus contribué à rendre la Russie, et par suite l’Angleterre, disponibles contre la France, et à supprimer, en empêchant une guerre isolée, le plus sérieux obstacle à la formation d’une ligue de l’absolutisme avec la monarchie constitutionnelle contre la cause de la révolution.

William Grenville était entré en 1786 dans le cabinet. Orateur de la chambre des communes deux ans après et secrétaire d’état en 1789, il était en 1791, sous le titre de lord Grenville, le ministre dirigeant de la chambre des pairs, et certainement le plus considérable des collègues de M. Pitt. On a aujourd’hui les lettres qu’il écrivait à son frère, et l’on y voit qu’après quelques vœux pour le succès du duc de Brunswick, il s’applaudit fort d’avoir résisté à toutes les instances et maintenu l’Angleterre à l’écart. Avec l’indifférence égoïste qu’affectent volontiers les cabinets britanniques, il prend son parti de voir la coalition honteusement échouer.


« L’empereur doit sentir qu’il a maintenant acquis un ennemi qu’il faut qu’il dévore ou dont il faut qu’il soit dévoré. Le parti qui gouverne à Paris aura nombre de raisons toutes trouvées pour continuer la guerre. Le reste de l’empire donnera son contingent, à moins qu’il ne soit assez heureux pour être forcé de signer une capitulation de neutralité. La Sardaigne et l’Italie se défendront comme elles pourront, probablement très mal. Ce que fera l’Espagne, elle ne le sait pas, et par conséquent nous non plus assurément. Le Portugal et la Hollande feront ce que nous voudrons. Nous ne ferons rien. »


Voilà ce qu’il écrivait confidentiellement le 7 novembre 1792, c’est-à-dire après le 10 août, après le 2 septembre, après que le roi de France était depuis trois mois au Temple, et il ajoutait ces paroles plus politiques :


« Je suis de plus en plus convaincu que l’on ne peut préserver mon pays de tous les maux qui nous environnent qu’en nous tenant entièrement et complètement à l’écart, et en veillant bien à l’intérieur, mais en faisant très peu de chose, bornant nos efforts à entretenir dans le pays une détermination effective de défendre la constitution, si elle est attaquée, ce qui sera très infailliblement si les choses continuent et, par-dessus tout, nous efforçant de rendre la situation des classes inférieures parmi nous aussi bonne qu’il sera possible. »


C’est la politique qu’avec plus de regret Dundas signifiait comme irrévocablement adoptée à Burke indigné. Dix mois ne s’étaient pas écoulés depuis que Pitt avait dit en pleine chambre des communes : « Incontestablement il n’y a jamais eu d’époque de l’histoire de ce pays où, d’après la situation de l’Europe, nous pussions plus raisonnablement espérer quinze ans de paix que nous ne le pouvons faire en ce moment. »

Aucun motif autre que la personnalité des hommes d’état ne rendait alors impossible de les réunir dans une coalition que justifiaient la gravité et la nouveauté de la situation. Burke seul, lié par ses invectives et ses prédictions, sonnant l’alarme matin et soir, et poussant de toutes ses forces à faire de la révolution française un cas de guerre civile européenne, soutenait que Fox, infecté des principes français, s’était, par son langage, interdit l’entrée du pouvoir, et qu’il fallait désormais le regarder comme un étranger. Il parvenait bien à transmettre ses inquiétudes à ses amis, non à leur persuader d’imiter sa rupture, et tout en déclamant, il avait récemment consenti à des tentatives de rapprochement. Le duc de Portland, lord Fitzwilliam, lord Spencer, Windham, ne concevaient rien de sûr tant que Fox resterait en dehors, et répugnaient à se réunir sans lui au gouvernement. Dundas avait été chargé de leur offrir un plan de conciliation, d’où Fox n’était pas exclu. Il promettait quatre places dans le cabinet, qu’on allait rendre vacantes, notamment celle du chancelier lord Thurlow, qui avait perdu la confiance du premier ministre. La réforme parlementaire, l’abolition de la traite des noirs, l’abrogation de l’acte du test, enfin une certaine politique à l’égard de la France, tels étaient les points à régler, et sur presque tous on disait Pitt prêt à transiger. Sur le quatrième, les deux rivaux ne différaient que par le langage et les sentimens, car jusqu’alors la conduite était la même. Cependant Fox se portait d’assez mauvaise grâce à cette négociation : il en suspectait la sincérité. Tantôt il demandait que Pitt abandonnât la trésorerie à quelque personnage neutre, tantôt il lui donnait l’exclusion absolue en s’excluant lui-même. Déjà séparé des whigs négociateurs par le fond des sentimens, il se défiait d’une conciliation dans laquelle les personnes seules, non les cœurs, seraient réunies. Pitt, qui se disait réformiste et qui depuis huit ans de ministère avait laissé tomber tout projet de réforme, Pitt, qui prononçait les plus véhémens, les plus beaux de ses discours en faveur de l’abolition de la traite, déclarant que chaque minute de la prolongation de cet indigne trafic était un crime sans pardon, et qui se laissait mettre en minorité sur cette question par Dundas et ses collègues, tandis qu’il renvoyait le chancelier pour un dissentiment sur l’amortissement d’un emprunt, Pitt ne pouvait inspirer une entière confiance à ceux qui voulaient mettre d’accord les principes et les actes. Sans excès de malveillance, Fox le pouvait soupçonner de ne tendre, par ses avances, qu’à diviser l’opposition. En effet déjà les whigs de la nuance du duc de Portland commençaient à se plaindre des whigs de celle de Sheridan. Ils déploraient l’influence de la duchesse de Devonshire, qui était belle, hardie, remuante ; ils accusaient Fox de se laisser entraîner. Quant à lui, il répétait qu’il ne se séparerait pas de ses amis, et que la condition de tout rapprochement était que Pitt cessât d’être premier ministre. On lui répondait que l’honneur du gouvernement était engagé sur ce point ; mais on ne cherchait pas à compenser ce refus par des contre-propositions acceptables. Lord John Russell est d’avis que si en lui donnant satisfaction sur les mesures et sur ses amis, on eût offert à Fox le ministère des affaires étrangères avec la conduite de la chambre haute, il eût accepté ; mais on n’en parla pas.

Tout espoir d’accommodement ne paraissait pas encore perdu au commencement de décembre 1792. Cependant la convention nationale était réunie ; elle commençait à juger Louis XVI, elle défiait l’Europe, elle menaçait la Hollande. Des scènes de sédition avaient déjà agité l’Angleterre ; des clubs se formaient pour la propagation des principes français ; des sociétés populaires faisaient réimprimer les discours prononcés à la convention pour l’exhorter au régicide. Le gouvernement lançait une proclamation contre les publications séditieuses et faisait réprimer les émeutes. L’opposition incriminait proclamation et répression. L’inquiétude gagnait les citoyens tranquilles, nulle part plus vive que parmi ceux des whigs que Burke avait ébranlés. Il semblait que pour une aussi grande résolution que celle de scinder leur parti, il leur fallait de plus fortes raisons qu’à de simples tories pour défendre le pouvoir. Aussi accusaient-ils ceux-ci de méconnaître le danger, et par des craintes plus bruyantes ils justifiaient leur défection, tandis que le duc de Bedford, lord Robert Spencer, Sheridan, Erstine, Whitbread, Francis, redoutant pour la liberté l’effroi des amis de l’ordre, opposant la sécurité à la crainte, d’autant plus hardis que le pouvoir semblait plus inquiet, formaient des sociétés pour la défense des droits populaires, et, sans soutenir la même cause que la démagogie, dénonçaient les mêmes griefs et combattaient les mêmes ennemis. L’association des Amis du peuple fut fondée. La réforme parlementaire était son drapeau. Whitbread l’avait présidée un des premiers. Charles Grey figurait parmi ses orateurs. Fox était resté en dehors de toute cette agitation ; mais il ne voulait point désavouer ses amis, et lorsqu’une motion qu’il n’eût pas conseillée était faite pour la réforme, pour la réhabilitation politique des dissidens, pour la censure de certaines, mesures répressives, il ne pouvait se dispenser de l’appuyer : il le faisait avec sa franchise et sa résolution accoutumées. Attirant sur lui toute l’attention du public et tout l’effort de l’adversaire, il encourait tous les soupçons et tous les reproches que l’opinion épouvantée commençait à élever contre les défenseurs opiniâtres de la liberté dans un moment où ce mot était écrit en traits de sang sur le drapeau de la convention.

La France s’était déclarée l’alliée de tous les peuples qui voudraient renverser leur gouvernement. La révolution de la Belgique était faite, l’Escaut était ouvert, et la Hollande provoquée. « Une opinion se répand ici, avait dit Brissot, la république française ne doit avoir pour bornes que le Rhin. » Et après avoir un temps conseillé le bon accord avec l’Angleterre, séduit par le bruit menaçant des sociétés populaires qui agitaient ce pays, il espérait qu’en déclarant la guerre à son gouvernement, on insurgerait son peuple. Il semblait dire que c’était contre Pitt que la France prendrait les armes. Cette tactique allait devenir toute la diplomatie de la révolution, et Pitt se voyait à la veille d’être déclaré l’ennemi commun des peuples conviés en masse à l’insurrection.

On conçoit que le terme de sa patience fût venu. La politique de neutralité, de non-intervention, d’isolement ou d’égoïsme national, comme on voudra l’appeler, n’était plus de saison. Tout en essayant encore quelque négociation secrète, il se décidait et se préparait à la guerre ; mais il ne voulait pas, en changeant de conduite, changer de principes, ni donner à la guerre les caractères d’une guerre de parti. Au grand scandale de Burke, il alléguait surtout les dangers de la Hollande, à laquelle l’Angleterre était unie par un traité. Toutefois, comme la Hollande n’avait point invoqué l’appui de son allié, Fox était fondé à soutenir que la guerre serait offensive, et qu’au fond il s’agissait d’une intervention dont on dissimulait le principe. La guerre était trop à ses yeux ce qu’aux yeux de Burke elle n’était pas assez. Tous deux se plaignaient qu’on manquât de franchise. Selon Fox, les menaces de la France n’étaient encore que des paroles offensantes ; on avait négligé d’en demander satisfaction ; on voulait donc maintenant la guerre, qu’on avait paru éviter, et c’est à la révolution qu’on la déclarait. « La France, disait-il, a dans sa querelle la justice de son côté… Dieu soit loué ! La nature a été fidèle à elle-même ; la tyrannie a été vaincue, et ceux qui combattaient pour la liberté sont victorieux. » Puis, rappelant le temps où il était de mode d’insulter les Américains, de dire : Un congrès de vagabonds, un certain Adams, Hancock et sa clique, il jugeait, au cruel démenti infligé par les événemens à ces ridicules dédains, des châtimens qui attendaient les insultes prodiguées aux auteurs de la révolution française. « Si s’affliger à la nouvelle des revers de la France, c’est vouloir le renversement de la constitution, je me livre à mon pays comme un criminel, car je confesse franchement que lorsque j’ai entendu parler du bruit, alors probable, du triomphe de l’Autriche et de la Prusse sur les libertés de la France, mes esprits sont tombés dans l’abattement. Quel homme, aimant la constitution de l’Angleterre et en portant les principes dans son cœur, pourrait souhaiter le succès du duc de Brunswick après avoir lu son manifeste ? Je confesse que j’ai ressenti une sincère tristesse, une vraie consternation, car j’ai vu dans le triomphe de cette conspiration, non-seulement la ruine de la liberté en France, mais la ruine de la liberté en Angleterre, la ruine de la liberté humaine. »

Ces nobles paroles répondaient à Burke, à tous ceux qui confondaient dans un même anathème les principes et les événemens de la révolution ; mais on doit avouer qu’elles ne réfutaient pas complètement la théorie de la guerre à la veille du 21 janvier, après les manifestes de la convention, après les provocations de Brissot. Fox était condamné par la conviction de la bonté générale de sa cause à la tâche laborieuse, hélas ! et trop bien connue de qui porte un cœur français, à la tâche de défendre la révolution lorsqu’elle se diffamait elle-même, à soutenir le bon droit servi par l’iniquité, la raison armée du crime. Il ne défaillit point à cette tâche, mais il en sentit tout le poids, et il le soutint sans plier. « Si j’avais voulu dans ces murs, hors de ces murs, dit-il une fois tristement à la chambre, obtenir la popularité, j’aurais pris une marche opposée. Peut-être le peuple fera-t-il de ma maison ce qu’on a fait de celle du docteur Priestley. » On sait qu’en 1791 les unitairiens ayant tenu à Birmingham, pour l’anniversaire de la prise de la Bastille, une réunion où Priestley devait parler, la populace la dispersa par la violence, et brûla la maison, le laboratoire, les instrumens et les livres du savant célèbre que l’impunité de cet attentat contraignit à fuir en Amérique.

L’opinion générale était en effet fort éloignée de suivre Fox. Il le savait et ne cédait pas. Il voyait fuir sa popularité, sa gloire, ses amis. Son parti, réduit en nombre, ne se conformait pas toujours à ses vues, faute d’apercevoir avec le même discernement les côtés faibles de leur commune situation. Il lui fallait résister aux mesures de défense contre des manifestations qu’il n’approuvait pas, s’intéresser à ceux qui compromettaient sa cause, lutter contre une guerre où l’honneur national s’engageait de plus en plus, paraître au moins neutre entre une monarchie et une république, exagérer les iniquités de l’une pour pallier les cruautés de l’autre. « Tandis que les Français font tout ce qu’ils peuvent pour rendre le nom de la liberté odieux au monde, les despotes se conduisent de manière à montrer que la tyrannie est pire. » Voilà ce qu’il s’efforçait de se persuader en écrivant à lord Holland : « Nous vivons dans un temps de violence et d’extrémités, et tous ceux qui veulent créer ou conserver des freins au pouvoir sont regardés comme des ennemis de l’ordre… la France fait pis est la seule réponse, et peut-être est-elle fondée en fait, car les horreurs y redoublent.. « Enfin la liberté n’est pas populaire, et parmi ceux qui lui sont attachés, il n’y en a que trop dont les plans de gouvernement sauvages et impraticables acquièrent dans notre malheureuse situation plus d’apparence plausible et de crédit qu’ils ne méritent. Le pays est divisé très inégalement entre la majorité dominée par la peur ou corrompue par l’espérance, et la minorité qui n’attend qu’une occasion de recourir aux remèdes violens. Le peu qui ne sont ni assez soumis pour se taire, ni assez exaspérés pour renoncer à toute opposition régulière, sont faibles en nombre et en influence ; mais, quoique faibles, nous avons le droit, et c’est assez. »

Cette inflexibilité de principes le mettait hors de la politique possible ; mais elle était d’accord avec ses goûts, et, en agissant ainsi, il cédait à son humeur autant qu’à ses convictions. Il était homme de parti par sa fidélité à ses opinions et à ses amitiés ; il ne l’était point par la complaisance envers les siens, par le talent de les tenir unis et de les conduire. Un peu exclusif dans ses affections comme dans ses idées, il s’isolait de la foule ; il suivait ses propres inspirations sans s’assurer qu’elles fussent partagées autour de lui. Il aspirait à être le premier plutôt que le maître. Il cherchait la popularité, mais il bravait l’opinion publique. C’est ainsi qu’il avait autrefois si gravement compromis sa cause, d’abord par sa rupture avec lord Shelburne, puis par son alliance avec lord North, et qu’enfin aux élections de 1784 il avait en quelque sorte détruit de ses mains la puissance du parti whig. Confiant dans sa supériorité, il croyait toujours tout réparer par l’empire de la discussion. Dans le débat en effet il n’avait pas de supérieur, ni même d’égal ; mais il était plus fait pour combattre que pour vaincre, et le soin laborieux de gouverner les hommes allait peu à sa négligence. Il savait mieux se faire aimer qu’obéir. La politique qu’il adopta devant la révolution française fait honneur à son caractère et ne fait pas de tort à ses lumières ; seulement il aurait dû compenser ce qu’elle avait de périlleux par l’adresse, la vigilance, la prudence. C’était le cas de prendre en main la direction de son parti, et de chercher à racheter le système par la conduite. Malheureusement il se désintéressa de toute ambition, et ne prit soin que de son indépendance personnelle et de la gloire de son talent.

Toutes les qualités qui pouvaient manquer à Fox étaient éminentes dans son rival, et Pitt s’inquiétait peu, tant qu’il aurait l’Angleterre avec lui, d’encourir le reproche d’inconséquence et de duplicité. Tandis que Burke voulait qu’on guerroyât pour le roi de France contre ses sujets révoltés, on diminuait son royaume en lui enlevant ses colonies. On prenait Toulon pour Louis XVII et la Martinique pour l’Angleterre. En désavouant toute intention d’imposer à la France un gouvernement, on qualifiait de telle sorte la république, qu’autant valait, prendre l’engagement de ne poser les armes qu’après la restauration de la maison de Bourbon. « C’est donc une guerre à mort avec des proclamations jésuitiques ? » avait dit Fox le premier jour qu’elle fut déclarée. La passion publique fut pendant un temps assez vive pour rendre les esprits insensibles à tant de fausseté et de contradiction, et il essaya vainement une apologie de sa politique et de sa conduite. Sa lettre aux électeurs de Westminster parut une redite assez pâle de ses discours ; elle ne prouva qu’une chose, c’est qu’il était loin d’écrire comme Burke.

Heureusement pour lui, cette pénible époque de sa vie publique fut celle d’un changement inespéré dans sa vie privée. Il vint à bout des passions de sa jeunesse. Tel était le fond excellent de cette noble nature, qu’il se retrouva, vers la maturité de l’âge, toute la fraîcheur d’une vive sensibilité pour les biens qui font le bonheur d’une existence régulière et modeste. Le goût de l’étude et de la campagne, les affections domestiques reprirent sur lui un empire sans partage. Le jeu cessa de dévorer son temps et sa fortune. Quelquefois d’heureux hasards avaient paru rétablir ses affaires ; plus souvent il avait été puni de ses imprudences. Enfin ses amis intervinrent, et au mois de juin 1793 une réunion de whigs, présidée par le serjeant Adair, et sur la proposition de Francis, décida qu’il était du devoir du parti de l’arracher, par une marque de sa reconnaissance, à une situation précaire. Lord John Russell (le dernier duc de Bedford) et lord George Cavendish furent chargés d’exécuter ces généreuses intentions. Fox accepta ce service noblement offert, et y répondit en changeant de vie pour jamais. Sa vivacité impétueuse et l’abandon de son caractère l’avaient pendant une trop longue jeunesse entraîné à de changeantes amours. On cite une femme qui portait le nom gracieux et funeste de Perdita, avec laquelle il n’avait pas craint de se montrer publiquement. Depuis quelques années, mieux inspiré, il s’était attaché à une personne qui, malgré une réputation compromise, n’était pas indigne de son affection. On lit dans quelques écrits que Mme Armitstead avait attiré les regards de George II. Quoi qu’il en soit, elle sut inspirer à Fox une affection sérieuse, que le temps calma sans l’affaiblir. Par sa douceur, par son dévouement, par le bonheur qu’elle lui donna, cette femme releva peu à peu la situation qu’elle accepta près de lui. Après avoir habité quelques années sa maison sans prendre son nom, elle acquit en 1795 le droit de le porter, quoique cette union n’ait été rendue publique que sept ans plus tard. Dans toutes ses lettres, il parle d’elle avec une vraie et délicate tendresse, et c’est pour elle qu’il composa les seuls jolis vers, je crois, qu’il ait faits.

Il possédait en Surrey le petit domaine de Saint-Ann’s hill. Ce lieu très agréable était devenu son séjour favori. Du haut d’un tertre où s’élevait un grand hêtre solitaire, il passait des heures à lire en contemplant le cours riant de la Tamise, entre Chertsey et Windsor. Il avait toujours eu le goût de l’exercice ; il était grand chasseur, excellent nageur ; les occupations de la campagne le captivèrent de plus en plus ; il aimait la botanique, bientôt il aima l’agriculture, et dans ses lettres familières, au milieu des confidences politiques, on le voit s’inquiéter de la récolte de ses pommes de terre et de la bonne venue de ses fourrages. Mais, plus que tout le reste, ce qui lui rendait cher le séjour de Saint-Ann’s hill, c’est, avec le commerce de ses amis, celui des lettres. Le soir, après le thé, il lisait en famille les romans de l’époque ; le jour, à la promenade, dans son cabinet, c’étaient les classiques anglais, notamment Spenser et Dryden, et plus encore les grands poètes de l’antiquité Il avait aimé dans sa jeunesse la littérature méridionale, celle de l’Espagne et surtout celle de l’Italie ; il admirait Dante, alors peu lu, et il adorait l’Arioste. Virgile parmi les Latins, Racine parmi les Français, étaient ses auteurs de prédilection ; mais Homère avant tout, puis, après Homère, les tragiques, et après eux, Théocrite, Moschus, Apollonius de Rhodes, le charmaient. À la manière dont il en parle, on doute que rien ait valu pour lui l’étude délicieuse de l’antiquité. Il lisait en admirateur sensible et en critique attentif. Un érudit, Gilbert Wakefield, lui dédia une édition de Lucrèce. Il s’ensuivit entre eux une correspondance qui dura cinq ans, et qui roulait presque tout entière sur des sujets de littérature classique. Elle a été publiée. On ne la peut lire sans être frappé de la supériorité, même en ces matières, de l’homme d’état sur le savant. On l’est encore plus de voir Fox, dans sa correspondance politique avec lord Holland, lord Lauderdale, Grey lui-même, s’interrompre sans cesse pour leur parler de ses lectures, des réflexions qu’elles lui inspirent, et leur confier, avec ses vues sur les affaires, des remarques de style et quelquefois de philologie.

Je voudrais pouvoir citer sa lettre sur les grands poètes, où il compare Homère, Virgile, Dante, le Tasse, l’Arioste, Milton ; celle sur l’Odyssée mise en regard de l’Iliade ; ses réflexions sur Euripide, sur la Phèdre de Racine, sur Horace, sur Pope : ce sont des pages du meilleur cours de littérature.


« Si vous ne lisez pas l’Iliade régulièrement et d’un bout à l’autre, lisez, je vous prie, le Xe livre, ou du moins la première moitié. C’est une partie que je n’ai jamais entendu spécialement louer, mais j’en trouve le commencement plus vrai comme description des souffrances de l’armée des Grecs et de la sollicitude des différens chefs qu’aucune autre portion du poème. C’est une de ces choses dont aucune citation ne peut donner l’idée, mais dont le mérite est au-delà de tout ; c’est la scène exactement mise sous vos yeux, et les caractères aussi sont remarquablement saisis et conservés. Je trouve Homère toujours heureux lorsqu’il parle de Ménélas, notamment, vous savez, dans l’Odyssée ; mais je pense qu’il l’est toujours, et dans ce passage en particulier. Vous voyez que je n’en ai jamais fini avec Homère, et réellement, s’il n’existait rien de plus au monde, avec Virgile et Arioste, on aurait encore et toujours de quoi lire.

« Comment pouvez-vous, vous qui lisez Juvénal, parler de la difficulté de Démosthène ? Difficile ou non, il faut que vous le lisiez, et que vous le lisiez en vue de rechercher, ce que vous n’avez probablement jamais fait encore, à quel point sa manière de traiter les choses peut être introduite avec succès dans le débat parlementaire. Il est certain que ses discours iraient mieux, dans l’état actuel, à l’autre côté de la question, et si Pitt avait quelque savoir, ou si ceux de ses amis qui en ont avaient quelque génie, ils devraient faire grand usage de Démosthène et pour le fond et pour la manière ; mais celle-ci est excellente pour l’un comme pour l’autre parti. »


On ne peut voir sans, surprise et sans intérêt quels plaisirs, je dirai passionnés, donnait la poésie à cet homme d’état plongé dès sa jeunesse dans les débats de la vie politique. C’est encore un des mérites des gouvernemens libres que de ne pas éteindre l’imagination des hommes publics, et de leur permettre, de les obliger même de conserver au sein des affaires le sentiment du beau et la faculté d’admirer. On remarquera que dans ses lectures Fox semblait fuir ce qui aurait pu lui rappeler les affaires. Bien qu’admirateur d’Aristote et de Montesquieu, il recherchait peu les publicistes ; il estime surtout dans Blackstone l’excellent écrivain ; il ne pouvait souffrir l’économie politique, et l’histoire même ne l’occupa que médiocrement jusqu’au jour où il songea à devenir historien. Impatienté contre Hume et son imperturbable royalisme, il conçut l’idée de raconter la chute définitive des Stuarts, et, pendant tout le reste de sa vie, il n’interrompait les loisirs de sa retraite que pour recueillir les matériaux et poser les premières assises du monument qu’il n’a pas eu le temps d’achever.

Cependant il fallait quelquefois reporter sa pensée sur les affaires de l’Angleterre et du monde, il fallait se montrer au parlement : c’était l’habeas corpus à défendre, c’étaient des poursuites politiques à flétrir ou à modérer, c’étaient des chances de paix à faire valoir, c’était la captivité de Lafayette à dénoncer au monde. Que de débats passionnés, que de scènes éloquentes aurait à décrire une histoire parlementaire ! Mais, si l’on y apprenait comment il faut soutenir avec persévérance une cause désespérée, on ne pénétrerait point peut-être dans l’âme de Fox, et l’orateur officiel ne nous laisserait pas soupçonner les pensées intimes qui l’agitaient, et ce que lui coûtaient les efforts de son courage.


II

Quoique les Anglais eussent fait plus d’une conquête au-delà des mers, ils n’avaient remporté aucune victoire mémorable. Le duc d’York, en descendant sur le continent, n’avait pas illustré leurs armes. La guerre était le beau côté de la révolution française ; là notre cause était juste, notre conduite irréprochable, notre gloire sans mélange. L’Angleterre elle-même ne pouvait refuser toute admiration à ce spectacle d’un peuple combattant seul contre l’Europe pour son indépendance. Si le gouvernement révolutionnaire avait eu bonne envie de mettre un terme à la lutte, s’il s’était, sans concession ni faiblesse, abstenu seulement de provocations et de violences, le bon sens de la nation anglaise, venant en aide au parti de la paix, aurait pu amener un accommodement, car la guerre n’avait pas un but déterminé ; son gouvernement même en la faisant n’en avait point. Deux opinions dominaient dans son parti, toutes deux belliqueuses, mais l’une volontairement, l’autre à regret. Les uns combattaient la révolution pour la détruire, les autres pour s’en défendre, et ne demandaient pas mieux que d’abandonner la France à elle-même le jour où ils le pourraient sans danger. Pitt se posait dans un milieu assez indécis entre ces deux opinions. Il n’aurait point voulu passer pour subjugué par la première : il craignait, en suivant la seconde, de tomber dans la politique un peu bourgeoise qui sacrifie tout à la tranquillité du moment ; il craignait surtout de paraître céder à ses adversaires. La paix lui était demandée par les mêmes hommes qui l’accusaient de fouler aux pieds la constitution de son pays. Négocier pour la paix ou abandonner la place à Fox semblait une seule et même chose, et Pitt trouvait une satisfaction digne de sa fierté à tenir tête à l’orage et à gouverner dans la tempête.

Cependant il n’était point sourd au cri des intérêts en souffrance. La prolongation d’une lutte dont le terme semblait reculer dans l’obscurité, le naufrage des espérances et des combinaisons qui au début promettaient une prompte réussite, l’état des finances, chaque jour plus accablées par de nouveaux besoins, l’imprudence de se laisser engager sans retour dans le champ illimité d’une guerre de principes pour un parti qu’il trouvait plus chevaleresque que politique et plus déclamateur encore que chevaleresque, cette défiance des idées absolues, propre à tous les hommes de gouvernement, la crainte de devenir le complice d’un enthousiasme quelconque, tout lui laissait un fonds de perplexité, lors même qu’il montrait tous les dehors d’une intrépide détermination. Il tenait à conserver l’appui de ce groupe respectable d’amis de l’humanité que M. Wilberforce sanctifiait par sa piété et illustrait par son éloquence. Là on ne dissimulait pas un vif désir de la paix. Wilberforce l’exprimait sans détour ; il soutenait en l’amendant une motion pacifique de Grey. Lui-même en 1795 il faisait dans ce sens une proposition directe ; il ne réussissait pas, mais cette idée restait comme un germe que l’avenir pouvait développer. L’Angleterre cependant n’avait jamais peut-être été plus agitée. La Société dite de Correspondance, c’est-à-dire créée pour multiplier les clubs révolutionnaires, avait tenu des meetings séditieux. Fox voyait bien tout le danger des manifestations démocratiques pour les intérêts mêmes de la liberté, mais il n’en était que plus irrité quand ce danger se réalisait ; c’était lui qui la défendait, quand d’autres l’avaient compromise. Entre l’audace des clubs et la violence du pouvoir exécutif, un plus timide, ou si l’on veut un plus prudent, aurait essayé de se faire honneur d’une innocente et stérile impartialité ; mais il redoutait une lutte directe entre la monarchie et la démocratie. Si la seconde, abandonnée par l’opposition, était trop faible, la première triomphait sous la forme du despotisme. Si la démocratie devenait la plus forte, irritée contre l’opposition, qui l’aurait délaissée, elle ne connaîtrait aucun frein, et se porterait à des excès qui feraient regretter le despotisme. Il se décidait donc pour la conduite qui l’exposait le plus, et il s’encourageait en citant des vers de l’Odyssée.

À l’époque où un bill contre les réunions séditieuses parut menacer le droit d’association, le club whig s’assembla pour protester sous la présidence du duc de Bedford. Fox présida dans Palace-Yard une réunion plus populaire, où l’on vit figurer auprès du duc de Bedford le comte de Derby, lord Lauderdale, lord Robert Spencer, etc. Cet exemple fut suivi dans plusieurs villes importantes. Au parlement, Fox avait prononcé les dernières paroles que dans les luttes extrêmes autorise la liberté légale, déclarant que la question de la résistance avait cessé d’être une question de moralité pour n’être plus qu’une question de prudence. « On peut me dire, ajoutait-il, que ce sont là de violentes paroles, mais aux mesures violentes il faut de violentes paroles. Je ne me soumettrai pas au pouvoir arbitraire tant qu’il me restera une alternative pour défendre ma liberté. » Sommé d’expliquer cette déclaration, il dit que c’était la doctrine qu’il avait apprise, non-seulement de Sidney et de Locke, mais de sir George Savile et du dernier lord Chatham.

Néanmoins le parti révolutionnaire ne s’y trompait pas : il savait bien que c’était pour sa défense et non pour sa victoire que combattaient des hommes tels que Fox. Aux élections générales qui vinrent peu après, Fox rencontra pour compétiteur à Westminster Horne Tooke, qu’un impolitique procès pour haute trahison, terminé par un acquittement, recommandait à l’enthousiasme démocratique. On remarqua même que, devant les électeurs, en plein marché de Covent-Garden, celui-ci fut le plus écouté. Fox eut pourtant 5,160 voix, et Tooke n’en obtint que 2,819.

Cependant Pitt, voyant que la Prusse avait traité avec la république française, que l’Autriche pouvait se décourager et que le général Bonaparte était en Italie, crut à une chance réelle ou apparente de négociation ; il ne voulut pas, quelle qu’elle fût, l’avoir négligée. Lord Grenville envoya un parlementaire à Calais, et bientôt lord Malmesbury vint à Paris. Le directoire était un gouvernement régulier, mais absurde ; la crainte et la nécessité le rendaient quelquefois prudent, mais jamais il n’était capable de concevoir avec prévoyance, d’exécuter avec habileté, de poursuivre avec persévérance. S’il avait eu cette capacité même à un degré médiocre, si seulement la majorité eût changé dans son sein, une voix de plus du côté de Carnot, et il n’est pas certain que le directoire n’eût pas réussi. Je veux dire qu’il aurait rétabli peu à peu les conditions élémentaires de l’ordre et de la liberté, subsisté pendant un temps raisonnable au sein d’une société tranquille et malveillante, et péri misérablement au moment peut-être où il aurait le plus mérité de vivre. Mais de toutes les preuves de sagesse, la plus difficile à donner, c’était pour lui de s’abstenir d’insolence dans ses relations diplomatiques. La France sans doute avait droit d’être fière, et la fierté ne lui avait pas mal réussi ; la politique révolutionnaire n’a cependant jamais compris ni la fermeté ni la dignité sans la déclamation. D’ailleurs le directoire ne souhaitait point en particulier la paix avec la Grande-Bretagne ; il l’aurait plus volontiers faite avec l’Autriche, qui ne pouvait traiter qu’en lui abandonnant des provinces. Il nourrissait contre l’Angleterre tous les ressentimens et tous les soupçons que la tribune avait accrédités, et, prenant au mot la rhétorique révolutionnaire, il lui semblait, en négociant avec le cabinet de Londres, pactiser avec des perfides et se livrer à des traîtres. Sous l’empire de tels sentimens parés d’un langage à l’avenant, il n’y avait pas de danger qu’on parvînt à s’entendre. Burke eut satisfaction, la paix régicide ne se fit point.

Fox n’échappait pas aux méprises de toute opposition. Elle voit le faible de son gouvernement, et toutes les fois qu’il est en rapport avec l’étranger, elle suppose, s’il échoue, que c’est sa faute. Pitt avait peut-être été sincère avec nous. Fox avait peine à croire qu’un peu plus de bonne volonté ou d’habileté n’eût point arraché à la France une paix si utile pour elle, et il était disposé à faire bon marché pour la contenter des intérêts de l’Europe monarchique. Il essaya encore une fois, mais en vain, de faire prononcer la chambre sur les négociations qui avaient échoué, et reconnut plus que jamais que son pays était lancé sur une pente où l’obstacle des événemens pouvait seul l’arrêter. C’était le temps de ces émeutes singulières qui s’élevèrent sur la flotte, de cette insurrection navale qu’on appela la république flottante. Le ministère se conduisit avec fermeté et avec modération ; tout se calma. Par malheur le gouvernement, obligé de déployer sa force, faisait chaque jour un pas de plus vers le pouvoir arbitraire. Quand l’opposition s’en plaignait, on n’avait plus la ressource de lui répondre comme autrefois : La France fait pis ; les crimes de la terreur avaient cessé. Et cependant l’agitation, au fond assez vaine, de la démocratie anglaise continuait à dispenser le pouvoir de compter avec l’opposition. Les chambres ne voulaient rien entendre. Jamais Fox n’éprouva plus de découragement. Il trouvait la situation presque désespérée. Parmi les essais de Hume, il y en a un où il examine comment doit mourir de sa belle mort le gouvernement anglais, et il conclut que le despotisme est l’euthanasie d’une telle liberté. Fox croyait voir les symptômes de la fin prédite par le philosophe sceptique. Il se dit qu’une opposition prolongée à l’inconvénient d’être inutile pourrait ajouter le danger de décréditer sa résistance, d’irriter encore les préventions du public. Cette considération, et sans doute aussi sa disposition personnelle, sa lassitude d’une lutte stérile, le dégoût qu’inspire par moment l’injustice humaine, une passion croissante pour le loisir et la retraite le décidèrent à se retirer de la vie active et à cesser de suivre les séances du parlement. De 1798 à 1801, on ne trouve pas un discours de lui dans les recueils. Cette sécession, comme l’appellent les Anglais après les Romains, fut moins une tactique qu’un mouvement spontané. À l’ouverture du parlement, en novembre 1797, les bancs de l’opposition furent laissés vides, et son absence fut blâmée, comme au reste l’eût été sa présence. Fox n’a jamais prescrit aux whigs de s’abstenir systématiquement, et il a toujours expliqué sa conduite par des motifs personnels Il croyait avoir rempli sa tâche, et il cédait au goût du repos. L’opposition cependant voulut montrer que pour ne plus rien espérer du parlement, elle n’avait ni abjuré ses principes, ni perdu son courage. Pour célébrer l’anniversaire de la naissance de Fox, il y eut dans une taverne de Londres un grand banquet. Le duc de Norfolk le présidait, et il porta ce toast : « Notre souverain, la majesté du peuple ! » Horne Tooke prit la parole pour faire l’éloge de Fox. C’était une de ces manifestations qui servent plus à tromper l’opposition sur son impuissance qu’à émouvoir l’opinion ou à ébranler le gouvernement. Pitt était d’avis qu’on dédaignât celle-ci. Du moins eut-il soin de désapprouver, en la laissant prendre la double mesure par laquelle le duc de Norfolk perdit la lieutenance de son comté, et Fox fut rayé de la liste du conseil privé. Il en résulta, peu de temps après, un nouveau banquet au club whig, où Fox répéta pour son compte le toast dont la cour s’était offensée [2].


Une nouvelle révolution avait livré la France à un gouvernement nouveau. Le consulat était aussi régulier qu’avait pu d’abord le paraître le directoire, et tout autrement habile et sage. Il n’y avait puissance en Europe qui ne dût s’honorer de traiter avec le négociateur de Leoben et de Campo-Formio. Lui-même, qui du haut de sa force et de sa gloire pouvait, sans s’abaisser, faire les avances, et qui, en désirant la paix, ne risquait pas d’être soupçonné de craindre la guerre, fit à l’Angleterre une ouverture brutalement accueillie. À cette occasion, Fox reparut à la chambre des communes, et il insista pour des négociations immédiates, mais il ne fit pas voter, de peur d’engager le parlement contre le mouvement pacifique qui commençait à se prononcer. Une réunion nombreuse le constata par les vœux qu’elle émit dans le common hall de la Cité de Londres. Pitt méconnut l’importance du moment, et c’est une des grandes fautes de sa vie. Si quelque chose pouvait faire suspecter le gouvernement anglais du machiavélique dessein d’arriver à je ne sais quel but par la guerre à tout prix, ce serait le langage des ministres dans le débat sur les propositions du premier consul ; mais la conduite subséquente prouve assez qu’il y eut tout simplement alors obstination, prévention, défaut de résolution et de sagacité, dirai-je le mot ? défaut d’esprit. C’est donc la restauration que l’on veut, disait Fox, et Tierney fit un discours sur ce texte.

Mais Pitt était tout occupé d’un acte important, dont sans doute il attendait beaucoup : il proposait la réunion de l’Irlande à la Grande-Bretagne. Cette mesure, qui privait la première de son parlement et de quelques institutions locales, semblait porter atteinte à son indépendance, et ne pouvait être bien reçue qu’accompagnée d’améliorations réelles et de concessions effectives. En prenant une tutelle plus directe de l’Irlande, l’Angleterre s’engageait à l’élever à soi. On sait qu’elle a si mal rempli cet engagement, qu’il y a quelques années le rappel de l’union était le leurre que le plus habile agitateur offrit à une multitude opprimée. Fox semblait prévoir ce résultat. Tout ce qui venait du pouvoir à cette époque lui paraissait fait à mauvaise intention. S’il était venu au parlement, il dit qu’il aurait combattu la réunion. Il resta chez lui et laissa passer une mesure qu’il ne voulait pas approuver, qu’il ne pouvait empêcher. Cette conduite a été blâmée avec raison. Je pense qu’il eût mieux fait d’accepter sous condition ; mais il croyait toute condition vaine, et craignait de contribuer à étendre le champ d’un pouvoir tyrannique.

Un nouveau parlement, cette fois le parlement impérial des trois royaumes, fut convoqué. Lorsqu’il s’assembla (janvier 1801), on remarqua avec étonnement une tout autre absence que celle de l’opposition : Pitt et Dundas ne se montrèrent plus. Que s’était-il passé, et quels motifs pouvaient avoir dicté ce commencement de retraite à un ministère qui ne semblait pas le moins du monde ébranlé ? On venait de traverser une année difficile. La disette avait amené des émeutes, et la souffrance publique recrutait pour le parti de la paix. Était-ce la nécessité d’une négociation avec la France qui tout d’un coup décourageait les ministres ? Se regardaient-ils comme un obstacle à la paix ? n’y voulaient-ils pas contribuer, ou se croyaient-ils incapables de la conclure ? On leur a souvent prêté quelque pensée de ce genre, et l’on a écrit, surtout en France, que Pitt, regardant la paix comme inévitable et précaire, n’avait pas voulu y attacher son nom. Les événemens postérieurs ont tourné de manière à autoriser cette conjecture, et lorsqu’on le vit deux ans après ressaisir le pouvoir au moment où son pays reprenait les armes, on a pu dire et ses admirateurs ont prétendu qu’il avait prévu l’impossibilité de faire autre chose qu’une trêve avec le premier consul. Ainsi il se serait réservé pour l’œuvre immense de cette guerre de dix années qui ne finit qu’à Waterloo ; mais cette manière de concevoir sa politique se rapporte à ce personnage d’une grandeur un peu fabuleuse que ses adversaires même ont fait de lui. Le vrai Pitt n’avait point ces proportions odieuses et gigantesques ; il n’était pas le promoteur forcené de la guerre à tout prix. S’il se défiait de la France, de sa révolution, de son chef, on sait aujourd’hui qu’il n’eût été nullement fâché d’attacher son nom à la paix, surtout de se montrer à son pays capable de saisir toutes les chances d’accommodement. Sa conduite au commencement de 1801 s’explique par des raisons plus modestes et plus honorables.

Il ne s’était jamais déclaré l’ennemi de la liberté religieuse. Les droits des dissidens et par conséquent l’émancipation des catholiques n’avaient rien de monstrueux à ses yeux. Sur cette question, comme sur toutes celles qui n’intéressaient que la justice et l’humanité, il prenait le beau côté ; il parlait bien et ne concluait pas. C’était beaucoup que d’avoir exercé dix-sept ans un pouvoir supérieur à celui de Walpole et de Chatham, et de n’avoir rien fait pour les catholiques. Il jugeait le moment venu de faire quelque chose. La réunion de l’Irlande ne pouvait pleinement réussir qu’à ce prix. Il fallait qu’elle fût le début d’une politique réparatrice. « Point de réunion sans émancipation ! » lui disait Canning, qui commençait à prendre du crédit sur lui. Pitt avait toujours accompli la réunion en attendant le reste. Lorsque, d’accord avec Grenville, Dundas et Windham, il voulut faire un pas de plus et rédiger dans cette vue le programme de la session, il fut arrêté net par le roi. George III ne voulait entendre à rien quand il s’agissait des catholiques ; il alléguait le serment de son sacre qui le liait aux lois d’intolérance. Si un ministre lui représentait qu’il s’était engagé à faire exécuter les lois existantes, non à les maintenir par le veto contre le vœu des chambres et du pays, « trêve à votre métaphysique écossaise, monsieur Dundas ! » répondait-il. Pitt lui écrivit pour lui soumettre une dernière fois la question : la réponse fut négative, et l’orateur de la chambre des communes fut appelé à composer un cabinet.

M. Addington, connu depuis sous le nom de lord Sidmouth, était un de ces hommes modérés en tout, même en talens, que le monde honore au second rang et dédaigne au premier. La circonstance qui l’appelait au pouvoir l’obligeait à composer son ministère dans le parti de la cour ; il devait même se montrer moins libéral dans ses vues spéculatives que son altier prédécesseur, mais plus conciliant dans sa conduite, étant plus faible et libre des engagemens d’une lutte irritante avec l’opposition. La question des catholiques n’avait pas été publiquement posée. L’opinion n’y songeait pas ; le parlement l’aurait probablement résolue comme le roi. Il n’y avait donc pas de querelle à chercher au ministère sur ce point, et, formé sous l’influence des nouvelles dispositions de l’Angleterre et de la France, il se présentait naturellement comme le négociateur de la paix, de cette paix à laquelle Pitt ne s’opposait plus et que Fox avait sans relâche invoquée.

Telle est la vanité de nos desseins, que leur succès même dément quelquefois la pensée qui les a inspirés ou semble la compensation de nos fautes. Malgré d’immenses sacrifices, la guerre n’avait en rien diminué l’Angleterre, et pourtant elle avait mal réussi. Le sang-froid, la fermeté, la persévérance, l’habileté du grand administrateur avaient élevé Pitt très haut dans l’opinion de ses concitoyens, et cependant il avait échoué dans tout ce qu’il s’était proposé. La guerre s’était prolongée contre son attente ; avec le désir de la terminer, il n’en avait pas su trouver l’occasion. Plus inquiet encore de l’agrandissement de la France que de sa révolution, il avait voulu anéantir ou du moins réprimer l’une et l’autre, et la révolution, se transformant sans cesse, avait enfin pris la forme d’un pouvoir énergique et brillant qui se fondait sur la gloire, comportait la stabilité, et semblait fait pour organiser et illustrer une société nouvelle. En refusant de le reconnaître à sa naissance, Pitt avait donné à Bonaparte le temps d’ajouter à ses victoires la bataille de Marengo. La France allait jusqu’au Rhin ; elle dominait l’Italie. Le continent était soumis ou captivé. L’Angleterre, la moins intéressée des puissances à la guerre contre-révolutionnaire, finissait par rester seule à la soutenir. Au moment où s’ouvraient les négociations, pliant sous le faix des impôts, elle luttait contre la disette et le désordre. Pitt, sortant du pouvoir, avait beau donner à sa retraite un motif honorable et parfaitement indépendant de ces circonstances : il semblait qu’il dût se retirer sous le coup de ses revers et frappé sans retour par la réprobation publique. C’eût été ingratitude, mais non pas injustice ; l’Angleterre ne fut pas même ingrate. Il avait le cœur bien anglais ; il avait servi son pays avec dévouement et montré les qualités d’un homme né pour commander. Tant de désintéressement uni à tant d’ambition, tant d’habileté au milieu de tant de fautes, sa modération personnelle dans la pratique d’un système absolu et d’une politique extrême, le faisaient considérer comme un homme d’état de premier ordre. Nul d’ailleurs ne savait mieux ménager sa position, conduire son parti, diriger une assemblée. Rien ne coûtait à cet homme d’une vie simple et d’un caractère sans tache pour gagner ou satisfaire jusqu’aux vils intérêts qui se cachent au sein des majorités de gouvernement. Le préjugé patriotique et le préjugé contre-révolutionnaire donnaient aux classes de la société qui l’avaient soutenu tous les caractères d’un parti. On avait porté dans la guerre encore plus de passion que de calcul. On ne voulait point que le chef qu’on avait suivi eût tort, ne voulant point avoir eu tort soi-même, et l’orgueil du pays se portait solidaire du sien. Jamais surtout on n’eût consenti, par l’abandon du passé, à donner raison à cette opposition bruyante, offensante, qui d’ailleurs, avec une vue plus juste des choses prises dans leur généralité, s’était sans cesse trompée dans le détail et compromise par une impuissante agitation. L’Angleterre, après tout, n’avait rien perdu à la guerre. Seule peut-être en Europe, après la France, elle en sortait plus grande. Son empire de l’Inde était complété et assuré. Elle avait conquis assez de colonies pour garder les plus précieuses en lâchant celles qui devaient être la rançon de la paix. Son commerce maritime s’était développé à l’exclusion de celui de toutes les autres nations, et comme à l’époque de la guerre de la succession, les opérations financières avaient imprimé aux affaires intérieures un mouvement singulier, qui augmentait en réalité, et encore plus en apparence, la richesse nationale. Bien donc que la paix fût désirée par l’opinion, bien qu’elle fût accueillie par des démonstrations inusitées de la joie populaire, à tel point que les gens de Londres traînèrent jusqu’au Foreign-Office la voiture de l’aide-de-camp du premier consul qui apportait la ratification des préliminaires, il eût été impossible de faire regarder au parlement et au public ce moment comme une occasion de condamner la politique des dix-sept dernières années et de proclamer un changement de système. Fox du moins ne l’essaya pas. Son ambition était visiblement amortie ; ses convictions étaient aussi fortes son ardeur moindre que par le passé. Ses facultés et ses talens étaient les mêmes, mais l’âge et l’expérience, les variations de ses ennemis, l’indocilité des partis, tant de mécomptes et d’échecs lorsqu’il n’avait pas un doute sur la vérité de ses principes et la loyauté de ses intentions, enfin un goût excessif peut-être, si en ce genre l’excès est possible, pour l’étude et la retraite, l’avaient peu à peu désaccoutumé et presque découragé d’une participation active aux affaires publiques. Lord Holland dit qu’il l’a vu chagrin jusqu’aux larmes d’être obligé de quitter Sainte-Anne pour aller au parlement. Il ne croyait plus au succès. Il se défiait des hommes. Les institutions de son pays n’avaient pas rendu tout ce qu’il en attendait ; il craignait qu’elles ne fussent sans retour faussées, énervées. Il pensait toujours à l’euthanasie de Hume. Quand on lui demandait d’expliquer ce qui se passait, il répondait par ces vers de Dante :

Vuolsi così cola dove si puote
Ciò che si vuole, e più non dimandare.

La dernière crise ministérielle avait montré en effet toute la puissance personnelle du roi. Fox ne pouvait regretter Pitt. « C’était un mauvais ministre, écrit-il à Grey ; il est dehors, je suis content. » Il se flattait même que ce serait une occasion de montrer aux plus prévenus jusqu’où peut conduire une politique de courtisans. « La beauté d’un gouvernement vraiment royal va apparaître dans tout son éclat, » disait-il dans la même lettre. Toutefois il doutait s’il devait attaquer ou ménager le nouveau cabinet. Il craignait un piège, tant il le trouvait faible ! Dans le doute, il se montrait peu et venait rarement à la chambre. Blessé des injustices de l’opinion, il se disait que sa personne nuisait peut-être à sa cause, et que pour la servir il fallait des ménagemens et des concessions dont il ne se sentait pas capable. En cas de changement, il avait dès longtemps mis en avant l’idée d’un ministère whig où il ne serait pas. Je ne suis pas, disait-il en français avec un peu d’ironie, à la hauteur des circonstances.

Cependant la santé du roi oscillait entre la raison et la démence. Des chances nouvelles pouvaient s’ouvrir. Le prince de Galles n’avait point rompu avec l’opposition ; mais tout à coup il venait de se prononcer contre l’émancipation des catholiques, probablement parce que Pitt s’y était montré favorable. La confiance du prince allait à Sheridan, qui n’avait pas celle de Fox, et l’opposition n’était pas d’accord. Sheridan, Tierney, Erskine, à qui son éminent talent d’avocat avait fait un grand rôle dans les procès politiques, étaient d’avis d’attirer le ministère en se rapprochant de lui, et le second finit même par accepter le titre de trésorier de la marine. Grey et lord Holland pensaient que, sans s’occuper des ministres, il fallait aller de l’avant, et poser des questions qui tôt ou tard diviseraient la majorité. Du côté de Pitt, on n’était pas plus unanime. Mécontent du roi, qu’il avait mécontenté, il ne voulait point le pousser à bout, et il épargnait ses successeurs ; mais ses amis étaient moins patiens. Grenville avait un parti, et Windham ne se séparait pas de lui ; tous deux, en attaquant la paix, tendaient sur la politique intérieure à se rapprocher de l’opposition. Canning dans toute la verve d’un esprit vif et d’une jeune ambition, Leveson Gower, cet homme aimable et éclairé qui, devenu lord Granville, a laissé en France comme ambassadeur un nom si respecté, cherchaient partout des alliances pour ouvrir immédiatement les hostilités contre le cabinet. Les oppositions tendent toujours à se coaliser. La diversité des moyens d’agression n’est pas infinie, et la communauté des aversions amène le concert des attaques. Burke n’était plus là pour élever des barrières entre les partis ; la république française n’était plus un club armé pour la propagande démocratique. Lord Fitzwilliam avait depuis longtemps renoué avec Fox les liens d’une véritable amitié. Windham et Thomas Grenville étaient d’anciens whigs que la terreur de 1793 avait seule détachés de lui. Lord Grenville montrait le goût de sa race pour les combinaisons de tiers-parti. Dundas, devenu lord Melville, en se ménageant avec Pitt, passait pour pressé de remonter au pouvoir. Un homme moins expérimenté que Fox, d’un caractère moins sincère, d’un attachement moins pur aux principes, aurait pu se laisser séduire à tant de chances spécieuses de changer par une coalition subite la situation respective des partis. Il vit de plus haut et jugea plus froidement. D’abord il eût regardé comme une trahison de s’unir à la nouvelle opposition pour décrier la paix. Il n’était pas insensible, il le dit lui-même, à la puissance alarmante que cette paix reconnaissait à la France ; mais le temps d’arrêter les progrès de la France était passé. La paix lui assurait toutes ses conquêtes, et en dernière analyse elle ne laissait à l’Angleterre que Ceylan et la Trinité. Moins elle était glorieuse cependant, plus on devait la pardonner au ministère, puisqu’il ne faisait que recueillir les tristes fruits de l’administration précédente.

« D’ailleurs, ajoutait Fox, le sentiment de l’humiliation dans le gouvernement se perdra dans l’extrême popularité de la mesure. Jamais joie ne fut plus universelle et moins feinte, et ce coquin de peuple [3] est ivre de joie de recevoir des ministres ce qui, s’il avait osé le demander, n’aurait pu lui être refusé à presque aucune époque de la guerre. Le triomphe de Bonaparte est complet en effet ; mais puisqu’il ne doit pas y avoir de liberté politique dans le monde, je crois réellement qu’il est l’homme le plus fait pour être le maître. » Il s’exprimait ainsi dans ses lettres particulières ; mais il se hâta de professer en public une approbation qui était d’accord avec sa constante politique, donnant ainsi sur cette grande question le mot d’ordre à son parti. Pitt se crut obligé d’approuver également, tout en exprimant quelque regret. Grenville et Windham blâmèrent ouvertement. Cette situation rapprochait les whigs du ministère ; mais Fox ne voulait pas aller plus loin : il repoussait l’intrigue, il se refusait à l’espérance. On venait de donner la pairie au père de Grey, qui après Fox tenait déjà la première place dans l’opposition. Ce fut une vive contrariété pour ce jeune homme d’état, fils tendre et respectueux, mais qui avait d’autres vues et une autre ambition. « C’est un événement contrariant sans doute, lui écrit Fox ; mais, suivant mes notions, la constitution de ce pays décline si rapidement, que la chambre des communes a en grande partie cessé et cessera bientôt tout à fait d’être un lien de grande importance. Le tout s’en va, s’il ne s’en est allé… Le seul rayon d’espoir que j’aperçoive vient de la cour, lorsqu’elle passera en d’autres mains, et la cour, à part même l’odieuse considération de certains caractères, est un misérable fondement pour bâtir un système de réforme et de liberté. Cependant, si cette occasion se présente, nous devons au pays de ne pas la négliger, et le cas échéant, vous manqueriez réellement dans la chambre des communes » Au total, je considère que la probabilité de vous voir obligé de la quitter dans un certain temps est de moindre conséquence qu’elle n’eût été aux jours d’autrefois. » Ainsi jugeait ce grand esprit et ce noble cœur de la constitution de l’Angleterre, il y a un demi-siècle. Que de tels découragemens nous rassurent ! Un jour peut-être on s’étonnera du nôtre.

Il était dans cette triste disposition d’âme, lorsque la mort lui enleva un de ses amis les plus fidèles. John, cinquième duc de Bedford, mourut le 2 mars 1802. Il avait été le plus constant et le plus hardi de ces pairs du royaume qui, en face de la convention nationale et de ses fureurs, ne désertèrent pas la cause de la liberté et s’obstinèrent à croire que les nations avaient des droits, espèces d’hommes inintelligibles en Allemagne, et que même en France on prend pour des grands seigneurs qui s’amusent.

Rarus enim ferme sensus communis in illa
Fortuna…

C’est Fox qui cita ce vers en prononçant son éloge. À la demande des Russell et de son parti, il s’était en effet chargé de proposer la convocation des électeurs de Tavistock, représentés jusque-là par le nouveau duc de Bedford, afin d’avoir occasion de rendre un solennel hommage à l’ami qu’il avait perdu. Cette sorte d’oraison funèbre a été conservée, et elle n’est pas indigne du grand orateur. C’est le seul discours qu’il ait écrit. On voit dans ses lettres combien lui coûtait ce travail, et quelles peines il prit, que de conseils il demanda pour donner à cette petite composition la perfection qu’il cherchait en toutes choses.

III

Dans le courant de l’été, après des élections un peu moins défavorables aux whigs que les précédentes, Fox, réélu à Westminster, fit un voyage en France avec Mme Fox, qu’il fit alors reconnaître sous son nom. On peut croire que la curiosité de voir la France telle que la révolution l’avait faite et ce premier consul que la révolution avait fait aussi entrait pour beaucoup dans les motifs du voyage ; cependant le but principal était de chercher dans les archives françaises les pièces relatives aux rapports de Louis XIV avec les Stuarts et tous les documens qui pouvaient aider l’écrivain à compléter son histoire commencée. On possède au reste un récit détaillé de cette course sur le continent. Un secrétaire irlandais, qui accompagnait Fox, a écrit avec un enthousiasme vrai et une naïveté déclamatoire des mémoires sur les dernières années de sa vie, où il ne raconte guère que son voyage et sa mort [4]. À l’aide de ce récit abrégé des neuf dixièmes, on pourrait rédiger l’itinéraire que voici :

On était parti de Saint-Ann’s hill le 29 juillet 1802. M. Saint-John, depuis lord Saint-John, était du voyage avec le secrétaire Trotter. La compagnie débarqua à Calais, et prit la route de Lille pour se rendre en Belgique. En traversant les campagnes riches, mais monotones, de la Flandre, on lisait pour s’égayer Joseph Andrews, et Fox pardonnait à Fielding sa vulgarité en faveur de sa vérité. À Calais, à Lille, partout, il était accueilli avec empressement ; les autorités et le peuple le fêtaient comme un ami de la France. Quand il traversa ces belles villes de Gand et d’Anvers, où manquait leur plus bel ornement, les tableaux de Rubens, ces grandes cités hollandaises, où il ne trouvait plus de maison d’Orange, mais des garnisons françaises, il ne put sans surprise et même sans tristesse songer qu’il était encore dans le rayon de notre domination, et contempler les résultats de la politique qu’il avait combattue au péril de son repos et de sa renommée. Il se faisait lire alors le huitième et le neuvième livre de l’Enéide. Charmé de la mélancolie qu’il admirait comme le trait distinctif de Virgile, il répétait avec émotion les beaux vers d’Evandre priant pour la vie de son fils, ou de la mère d’Euryale pleurant sur la mort du sien. Il traversa en touriste les lieux célèbres de la Hollande, La Haye, Leyde, Amsterdam, Rotterdam, et il arriva à Bruxelles, où il termina la lecture de l’Enéide, non sans s’être ému, avec le plus sensible des poètes, à la mort de Pallas et de Lausus. Pour entrer en France, il quitta Virgile et revint à Fielding ; Tom Jones remplaça Joseph Andrews. Il avait la passion des romans, pourvu qu’ils peignissent la nature vraie comme Tom Jones, ou le monde de l’imagination comme les Mille et Une Nuits. Il aimait à mêler la prose et la poésie, et l’Arioste remplaça Virgile. Quelquefois il comparait l’Arioste à Homère, auquel pourtant il n’égalait rien. Il disait que, s’il vivait, il voulait voir Constantinople, seulement pour faire le voyage de l’Odyssée.

Tout en lisant et en causant, tout en voyant les musées des villes et en s’enquérant des choses de l’agriculture, Fox arriva à Paris et descendit à l’hôtel de Richelieu, qui était, dit-on, celui du trop célèbre maréchal, hôtel garni maintenant. L’air de contentement et de prospérité qui l’avait frappé depuis qu’il était en France lui parut à Paris plus saillant encore. Sa première visite fut pour le Théâtre-Français. On donnait Andromaque. Il admirait beaucoup Racine. Il écrivait une fois à lord Holland : « Je n’ai pas lu la Vie de Chaucer par Godwin, mais je l’ai regardée. Je remarque qu’il trouve l’occasion de montrer sa stupidité en n’admirant pas Racine. Cela me met dans une vraie colère.

Je veux contre eux faire un jour un gros livre,

comme dit Voltaire. Même Dryden, qui parle avec un respect convenable de Corneille et de Molière, vilipende Racine. Si jamais je publie mon édition de ses œuvres, je lui en donnerai pour cela, vous y pouvez compter. »

On devine que le Théâtre-Français dut lui plaire ; il était alors très florissant. Une actrice à ses débuts passionnait fort le public. Fox l’entendit souvent, surtout dans Phèdre ; c’était une de ses tragédies favorites. Il la mettait au même rang que la Phèdre d’Euripide, quoiqu’il préférât Euripide aux autres tragiques grecs. « C’est mon goût, quoique je ne sois pas sûr de n’être pas taxé d’hérésie. Il me paraît avoir plus de facilité et de naturel que Sophocle, qui certainement est plus achevé et plus exempt de grands défauts. » Quant au Théâtre-Français de 1802, voici comme il se résumait à son retour : « J’ai revu Mlle Duchesnois dans Phèdre, juste au moment de quitter Paris, et je l’ai trouvée beaucoup meilleure, quoique toujours inégale. Je l’ai vue aussi dans Roxane de Bajazet, je regarde que c’est de beaucoup son meilleur rôle. J’ai vu Lafond une ou deux fois, et je l’aime mieux que Talma. Dans Tancrède, je le trouve vraiment très bon, spécialement dans la bonne partie de Tancrède, qui est le troisième acte, et peut-être cet acte seulement [5]. »

La première fois qu’il vit jouer Phèdre, il fut reconnu. Son nom passa aussitôt de bouche en bouche. Tout le monde se leva, et les applaudissemens furent universels. Son embarras était extrême en recevant un témoignage de bienveillance auquel il ne pouvait répondre. Le premier consul assistait à la représentation, et Fox le vit ce soir-là pour la première fois.

Dans ses voyages en Italie, il avait formé son goût pour les arts, et rien ne l’attira plus que le musée du Louvre, alors si magnifiquement enrichi par nos conquêtes. À peine y fut-il entré, que son admiration tint du transport. Il y retourna souvent, et chaque fois son plaisir était plus vif et mieux senti. Il ne tarissait pas en réflexions justes et délicates. Dans une collection qui réunissait alors la Transfiguration de Raphaël, le Saint Pierre de Titien, l’Antiope du Corrège la Descente de Croix de Rubens, il préférait le Saint Jérôme du Dominiquin. Il revenait souvent devant ce chef-d’œuvre, s’arrêtait longtemps à le contempler, et commentait avec éloquence les beautés toujours nouvelles qu’il y découvrait chaque fois.

Il ne tiendrait qu’à nous de le suivre à Versailles, à Trianon, à Saint-Cloud, même à l’Opéra et à Tivoli. Comme tous les hommes d’imagination, il voyageait pour son plaisir, et non pour celui de sa vanité. Plusieurs amis l’avaient rejoint, lord Robert Spencer, lord Holland, le général Fitzpatrick, sir Robert Adair, et on le voit plus empressé dans les premiers jours de visiter avec eux tout ce qui piquait sa curiosité ou charmait son goût que d’aller dans un monde nouveau chercher les hommages et se donner en spectacle. Il paraît même s’être fait admettre aux archives des affaires étrangères, ce qui était le principal objet de son voyage, avant d’avoir eu des relations directes avec les membres du gouvernement. Cependant il devait remercier M. de Talleyrand. Il le connaissait d’ailleurs, et il parut à l’une des soirées élégamment officielles de sa maison de campagne de Neuilly. On a toujours trouvé que M. de Talleyrand avait au plus haut degré l’air d’un grand seigneur. Ce ne fut jamais plus vrai qu’au temps où il était ministre de la république française ; il tranchait par le contraste. Dans ce salon, où se pressaient tout ce que la France et l’Europe offraient de plus brillant, tout ce qui restait de l’ancien régime, tout ce qui s’élevait du nouveau, Fox rencontrait des hommes dont le nom n’est pas oublié, le marquis Lucchesini, le comte Markof, le marquis de Gallo, le chevalier d’Azara, M. Livingston, « le plus agréable Américain avec qui il ait jamais causé. » M. d’Azara s’approcha de lui, et lui montrant toute la compagnie : « Que pensez-vous de tout ceci ? lui dit-il. — C’est un temps d’étonnement, répondit Fox. J’entends dire que la Vénus de Médicis est en route. Que verrons-nous après cela ? »

Cette soirée, était la veille du jour où il devait aller au lever du premier consul. Le lendemain, il retrouva le même monde au palais des Tuileries, dans le salon des ambassadeurs, et de plus le cardinal Caprara. M. Merry, chargé des affaires de l’Angleterre, en attendant lord Whitworth, devait ce jour-là présenter Fox et Erskine. Quand tout le corps diplomatique fut réuni, on vint prévenir le légat que le premier consul était prêt, et tout ce cortège se rendit dans une salle qui devait être celle du trône. On trouva le chef de l’état revêtu de ce lourd costume rouge oublié de l’histoire, ayant auprès de lui les deux consuls, les ministres et tout un brillant état-major. On forma le cercle, et le général Bonaparte en passa pour ainsi dire la revue. Il commença par l’ambassadeur d’Espagne, vint au ministre d’Amérique, avec lequel il s’entretint assez longtemps. Son aisance et sa simplicité étaient parfaites. Quand il arriva devant M. Merry, celui-ci lui présenta plusieurs Anglais, et dès qu’il lui nomma M. Fox, le consul fit un mouvement très marqué, et lui dit avec son accent rapide : « Ah ! monsieur Fox, j’ai appris avec plaisir votre arrivée. Je désirais beaucoup vous voir. Il y a longtemps que j’admire en vous l’orateur et l’ami de son pays, celui qui, en élevant constamment la voix pour la paix, consultait les plus vrais intérêts de sa patrie, ceux de l’Europe, ceux de la race humaine. Les deux grandes nations de l’Europe veulent la paix. Elles n’ont rien à redouter ; elles doivent se comprendre et s’estimer l’une l’autre. En vous, monsieur Fox, je vois avec beaucoup de satisfaction le grand homme d’état qui a conseillé la paix, parce que la guerre n’avait pas un juste objet, qui a vu l’Europe désolée sans raison, et qui a lutté pour le soulagement des peuples. » Telles sont les paroles que rapporte un témoin de l’entrevue, et il ajoute : « M. Fox dit peu de chose ou plutôt rien. À un compliment directement adressé, il a toujours trouvé une invincible répugnance à répondre. Il me prononça pas un mot d’admiration ou d’éloge pour le grand et extraordinaire personnage qui lui parlait. Un petit nombre de questions et de réponses relatives à son voyage termina l’entretien. » Après Fox, on présenta Erskine. Son nom ne rappelait rien au premier consul. L’Anglais paraissait tout surpris, « Parle-t-il français ! » demandait tout bas et vivement M. de Talleyrand. M. Merry glissa à la hâte quelques mots, et Bonaparte, les saisissant au passage, dit à Erskine avec une grâce indifférence : « Vous êtes légiste ? » La question attéra le grand avocat, qui ne sut que dire, et le consul passa à un autre. Après avoir dit un mot à chacun, il fit une seconde fois le tour du cercle, adressant la parole tantôt à l’un, tantôt à l’autre, puis, se replaçant entre les deux consuls, il fit un léger salut. À ce signal, la compagnie se retira.

Le jour de cette réception, on alla dîner chez Robert (je dédie ce détail aux hommes de ce temps). Le célèbre acteur Kemble était du dîner donné par lord Robert Spencer. Un des jours suivans, Fox était invité à Neuilly. Il y dîna avec le duc d’Uzès et M. Rœderer, il y vit l’abbé Casti et un prince de Saxe-Weimar, car c’est chez M. de Talleyrand que se faisait l’exhibition la plus complète et la plus variée des curiosités de cette époque singulière. En sortant, Fox se rendit à la soirée de Mme Bonaparte, et fut enchanté de sa bonne grâce. Elle aimait les fleurs, et elle avait de belles serres à la Malmaison. Ce fut pour lui une occasion de penser à ses fleurs de Sainte-Anne, et un sujet de conversation tout trouvé, dont il se saisit avec empressement. La soirée d’ailleurs lui parut froide, et le premier consul n’y avait fait qu’une apparition.

Rien n’était plus à la mode, alors qu’une maison de campagne à Clichy, où demeurait une personne d’une beauté célèbre, et qui est parvenue à surpasser le charme de sa personne par le charme de son caractère. Mme Récamier y donna à déjeuner à Fox avec le général Moreau. Fox s’intéressait à tout, sauf à l’art de la guerre. En Flandre, il ne voulait pas regarder les fortifications Il essaya d’entretenir le général de Louis XIV et de son histoire. Le vainqueur de Hohenlinden ne répondit rien, et ne parut pas y entendre grand’-chose. Après déjeuner, il parla de l’armée, il parla bien, et l’on trouva dans son langage plus de liberté que de prudence.

Le 18 septembre, le jour de l’an du calendrier républicain, devait être précédé de cinq jours de fête : c’étaient les cinq jours complémentaires. Il y eut de brillantes réunions. L’exposition de l’industrie nationale s’ouvrit le cinquième jour. Le premier consul y vint ; il y trouva Fox accompagné de ses amis, et le garda près de lui quelque temps. Suivant une anecdote de l’histoire industrielle, la plus grande admiration de Fox fut pour les couteaux à bon marché de Thiers et les montres d’argent de Besançon. Voici une autre anecdote que M. Thiers a jugée digne de l’histoire, et qu’il vaut mieux lui laisser raconter. « Il y avait dans une des salles du Louvre un globe terrestre, fort grand, fort beau, destiné au premier consul et artistement construit. Un des personnages qui suivaient le premier consul, faisant tourner ce globe et posant la main sur l’Angleterre, dit assez, maladroitement que l’Angleterre occupait bien peu de place sur la carte du monde. — Oui, s’écria M. Fox avec vivacité, oui, c’est dans cette île si petite que naissent les Anglais, et c’est dams cette île qu’ils veulent tous mourir ! Mais ajouta-t-il en étendant les bras autour des deux océans et des deux Indes, mais, pendant leur vie, ils remplissent ce globe entier et l’embrassent de leur puissance. — Le premier consul applaudit à cette réponse pleine de fierté et d’à-propos. »

Le 23 septembre, il y eut grand lever aux Tuileries. Fox y parut, et tout se passa comme la première fois. On remarqua que le premier consul ne fut pas plus heureux à reconnaître Erskine, ou plutôt c’est Erskine qui ne fut pas plus heureux. L’usage était d’inviter à dîner pour le jour de cette réception ceux qui avaient été présentés à une réception précédente. Fox dîna donc au palais. Le premier consul causa beaucoup, et après le dîner, qui fut fort court, un petit nombre de personnes furent engagées à le suifre dans les appartemens de Mme Bonaparte. S’il faut en croire les personnes qui virent Fox à son retour des Tuileries, il revint plus amusé de sa soirée que frappé du génie de son illustre interlocuteur. Le maître de la France lui avait paru un peu enivré de sa fortune, mais sincère dans son désir de maintenir la paix. Il s’était même donné dans la conversation le divertissement de reprendre la thèse de l’abbé de Saint-Pierre : « Il n’y a au fond, dit-il, que deux nations ; l’une habite l’Orient, l’autre l’Occident. Anglais, Français, Allemands, sont de même race. Toute guerre est une guerre civile. » C’est dans cet entretien que, le consul ayant accusé des collègues de Pitt, et nommément Windham, d’avoir trempé dans quelque complot contre sa vie, Fox les disculpa avec chaleur et n’omit rien pour dissiper de si tristes soupçons.

La conversation de l’empereur était incomparable : c’est le témoignage de tous ceux qui l’ont approché en étant capables d’en juger. Cependant, quoiqu’il ne parlât pas sans calcul, il parlait sans beaucoup de choix. Aucun homme n’a plus tiré parti de ses dons naturels et n’a plus cherché l’effet tout en se laissant aller. Cet air d’abandon dans une position souveraine était un attrait de plus ; mais, en improvisant beaucoup, il pouvait ne pas toujours tomber sur les pensées les plus propres à donner de son esprit la plus haute et par conséquent la plus juste idée. D’ailleurs on a beau être Napoléon, on ne connaît pas tous les hommes, et j’ajouterai que, de toute la nature humaine, la nature anglaise n’est pas celle qu’il a le mieux comprise. Aucun de ses jugemens sur les Anglais n’est fort remarquable, et, dans la paix comme dans la guerre, il leur a rarement tenu le langage le mieux adapté à l’effet qu’il voulait produire. Sa simplicité dans les relations ordinaires, sa gravité dans les relations officielles, leur convenaient ; mais, quand il s’animait, il s’animait trop pour eux, et le ton inégal de son discours, tour à tour familier et théâtral, ce mélange d’imagination et de passion qui entrecroisait les traits brillans et les mauvaises raisons, n’allaient pas toujours à leur manière positive et pratique de concevoir les choses. Ils disent encore aujourd’hui, en admirant beaucoup lord Chatham, que sa façon de penser et de parler était peu anglaise. Il y a entre le génie et le sens commun une lutte secrète dans laquelle le sens commun n’a pas toujours raison. Les Anglais, tant que Napoléon a vécu, ont trouvé que le génie avait tort.

Cependant il plut à Fox ; il avait la sincérité de la conversation c’est-à-dire qu’il parlait avec une émotion vraie, tout en se proposant un but, et Fox, sans se croire l’objet d’une confiance particulière, fut touché d’un abandon qui dans le moment n’avait rien de joué. Si peu de secret avec de si grands desseins, rien ne saurait captiver autant. Fox revint d’Angleterre confiant dans les intentions de Bonaparte sans l’être tout à fait autant dans son caractère, mais n’ayant pas évidemment pénétré la nature de son esprit. Quant à son gouvernement, il faut se rappeler que les formes militaires n’avaient rien qui fût du goût du libéral orateur, et que pour les Anglais de ce temps la revue d’un corps d’armée dans le Carrousel était une chose presque choquante. Puis une fois Fox était entré au tribunat, et il y avait entendu un secrétaire lire la liste des ouvrages dont il était fait hommage à la nation. La séance n’avait rien eu de plus important.

Un jour qu’il travaillait aux affaires étrangères, la porte du cabinet s’ouvrit, et son secrétaire vit entier une personne inconnue dont les traits respiraient une douce émotion. Fox parut également ému, et tous d’eux s’embrassèrent. C’était M. de Lafayette qui venait remercier son éloquent défenseur, et le prier de passer quelques jours à Lagrange, au sein de sa famille, avec le général Fitzpatrick. Je n’ose recueillir dans les livres qui sont sous mes yeux les souvenirs des jours que passa Fox auprès des prisonnières d’Olmütz. Ceux qui ont vu Lagrange se rappellent peut-être le lierre qui d’une tourelle à l’autre va recouvrant d’une verdure épaisse l’ancienne porte fortifiée. C’est Fox qui a planté ce lierre.

Ce que M. de Lafayette a dit de cette visite de Fox n’est pas sans intérêt pour notre récit.


« La paix d’Amiens amena un grand nombre d’Anglais. « Ils s’en iront tous mécontens, me dit l’ambassadeur Livingston ; les uns avaient cru trouver la France inculte, ils la voient florissante ; les autres espéraient y voir des traces de liberté ; tous ont été désappointés. » Je me trouvai à Chavaniac lorsque Charles Fox et le général Fitzpatrick arrivèrent à Paris ; ils voulurent bien mander que j’étais un des principaux objets de leur voyage. Je me hâtai de les joindre. M. et Mme Fox, Fitzpatrick, MM. Saint-John et Trotter passèrent quelques jours à Lagrange. Je vis à Paris les lords Holland et Lauderdale, le nouveau duc de Bedford, M. Adair et M. Erskine, que je pressai en vain d’écrire sur le jury d’Angleterre et de France. Je trouvai mes amis anglais peu encourageans. « Les premières années de la révolution, disaient-ils, nous avaient fait grand bien ; ses excès ont ruiné la bonne cause. » Ils pensaient que, même en Angleterre, elle était compromise. Un jour que Fox, avec son aimable bonté de cœur, m’engageait devant mon fils à ne pas trop m’affecter d’un délai nécessaire : « La liberté renaîtra, disait-il, mais non, pour nous, pour George tout au plus, et sûrement pour ses enfans. » En nous voyant de loin dans la carrière révolutionnaire, ils avaient regardé ceux qui nous dépassaient comme emportés par l’enthousiasme républicain. Il est superflu d’ajouter que dès qu’ils s’approchèrent d’eux, cette excuse s’évanouit [6]. »


IV

On ne sera pas surpris maintenant que Fox, à son retour en Angleterre, y trouvât un réveil d’opinion belliqueuse. Quoique tes pouvoirs publics fussent encore pour la paix, le mouvement nouveau devait se prononcer chaque jour d’avantage, et la France, il faut le dire, ne faisait rien pour l’arrêter. Il n’est pas de notre sujet de discuter les questions qui divisaient les deux pays. Avec Fox et le grand historien de cette époque, nous croyons que le premier consul voulait sincèrement garder la paix avec Y Angleterre ; mais il ne prenait pas les moyens d’en rendre le maintien possible. C’était son génie que d’user hardiment de sa fortune et de ne rien dissimuler de sa grandeur. Sans violer positivement les stipulations d’Amiens, il n’épargna à l’Europe aucune des conséquences de son infériorité. À mesure que ces conséquences se développaient, c’était pour l’Angleterre une nouvelle preuve des progrès de notre puissance, une nouvelle révélation des côtés faibles du traité. Si la paix, en général, est destinée à faire vivre les nations dans un sentiment commun de calme bienveillance et de cordiale équité, ce sentiment n’existait pas : chaque jour un événement nouveau provoquait une irritation nouvelle.

Sous ce rapport, je n’hésite pas à dire que le premier consul fit des fautes si, comme je le crois, il ne cherchait pas la guerre. Ce n’est pas la seule fois que ses manières causèrent plus de mal que ses actions, et que les formes de sa politique compromirent sa politique. Il oubliait trop qu’il traitait avec le gouvernement d’une nation libre. « Il se fâchait follement, dit Fox, contre la presse anglaise, » Il s’en plaignait comme si quelqu’un en était le maître, et lui, le maître de tout, il ne ménageait personne dans son Moniteur. Même quand il avait raison, sa façon léonine de raisonner gâtait le bon droit. Aussi l’orgueil de part et d’autre fut-il la cause principale de la rupture.

Nous pouvons aisément nous représenter Fox dans ces difficiles circonstances. Il espérait, le maintien de la paix, il le désirait surtout ; il s’exagérait certains dangers de la guerre ; il doutait que les finances anglaises pussent supporter un si grand effort ; il croyait trop à l’isolement prolongé de sa nation dans la lutte nouvelle qu’elle pouvait entreprendre. Cependant il ne se trompait pas en regardait la guerre comme funeste à la cause constitutionnelle, comme favorable aux empiétemens de la couronne ; il ne se trompait pas en prévoyant qu’elle apporterait à la France un surcroît de puissance et de gloire. Il était en cela dans le vrai de la politique. Quoi qu’il advînt d’ailleurs, il voulait avoir conseillé la paix jusqu’au bout, et la prolonger du moins jusqu’au moment où la rupture serait plus motivée et la guerre plus juste. Cette façon de voir différait peu de celle du cabinet. Quant à Pitt, il ne venait point au parlement, il s’absentait de Londres ; mais quoiqu’il n’épargnât pas Addington dans la conversation on le disait pacifique. Dans cet instant, Pitt devait être accusé par Canning d’être trop ministériel, et Fox par Sheridan de ne l’être pas assez.

Fox faisait peu de cas des ministres ; mais il était décidé à les appuyer en tant qu’ils défendaient la paix, ou plutôt à la défendre en même temps qu’eux. Son concours n’allait pas au-delà. Il ne pouvait croire néanmoins que leur pouvoir fût de longue durée, et pour dire la vérité, il ne le désirait pas. Il prévoyait qu’un jour, virement attaqués par Grenville, Windham, Canning, délaissés par Pitt, ils auraient besoin de secours, et dans cette hypothèse son vœu secret eût été que ses amis de confiance, Lauderdale et Grey, pussent entrer au pouvoir avec de bonnes conditions. Malheureusement il n’était pas assuré d’obtenir d’eux un pareil dévouement. Il fallait même, pour le leur demander, croire comme lui la situation tellement extrême qu’on ne pouvait songer à soi, et qu’on devait se trouver heureux d’empêcher un peu de mal. Avec le danger de la guerre, il y avait l’autre danger, dont il se préoccupait jusqu’au découragement, l’influence usurpatrice de la couronne. Elle en était venue à éloigner un ministre aussi puissant que Pitt, à l’intimider, à le paralyser jusque dans l’opposition. On le disait presque résigné à abandonner au roi l’Irlande et les catholiques pour rentrer en grâce. L’appui du roi suffisait pour soutenir le plus faible des ministères. La discussion avait perdu tout empire sur les chambres. Lui-même, Fox, était réduit à tolérer, presque à seconder un cabinet de cour et à combattre ainsi Grenville et Windham, qui du moins savaient rompre franchement avec la royauté, et à qui il reconnaissait quelques vertus parlementaires. Cette fatale question de la guerre tenait dispersés ces tronçons d’opposition, dont on ne pouvait former un tout ni pour combattre ni pour gouverner. Dans cette passe difficile Fox prit sa résolution.

On ne peut ignorer aujourd’hui ses sentimens. Son âme toute nue se montre dans sa correspondance. Lord Holland voyageait alors en Espagne, et nous avons les lettres où Fox lui résume de temps en temps sa situation, tout en lui racontant ses lectures classiques et en devisant sur Cervantes et Lope de Vega. Une autre correspondance est plus instructive encore. Grey était devenu l’homme le plus considérable du parti. Dès 1795, Fox écrivait à lord Holland : « Grey s’est perfectionné au plus haut degré, et il serait, si le pays était dans un état à pouvoir être sauvé, aussi propre à le sauver qu’aucun homme que j’aie jamais connu. » Une autre fois il écrit encore : « Jamais lui et moi nous n’avons été qu’un plus qu’aujourd’hui. » Or Grey comme Fox aimait l’agriculture et la campagne. Ses liens de famille le retenaient souvent loin de Londres, et l’assiduité parlementaire lui coûtait, autant qu’au possesseur de Saint-Ann’s hill. Ce dernier, beaucoup plus rapproché de la capitale, y faisait même de plus fréquens séjours. Il était donc fort intéressé à tenir au courant de toutes choses le premier lieutenant de son armée. Il lui écrivait de véritables dépêches, où tout est exposé, discuté, ses sentimens, ses vues, les ouvertures qu’il reçoit, les informations qu’on lui donne. Pendant tout l’hiver de 1803, on le voit suivre d’un œil inquiet la conduite de la France. Il est toujours convaincu que ni ce pays ni son chef ne cherche la guerre. Ils les a vus l’un et l’autre plongés dans les plans de commerce, dans les projets de régénération coloniale, témoin l’expédition de Saint-Domingue.


« Sur tous ces sujets ils ont une stupide admiration de nos systèmes de la pire espèce : traite des noirs, prohibitions, droits protecteurs. Le titre de pacificateur n’est pas de ceux auxquels Bonaparte renoncera volontiers… C’est contre sa conduite à regard des Français, bien plus que pour tout ce qu’il peut avoir fait au dehors, qu’il faut ressentir de l’indignation ; mais, avec nos principes ce n’est aucunement là un cas de guerre… Il est vrai, le langage hostile et l’attitude, pour employer un mot nouvellement inventé, des deux nations peuvent produire la guerre contre le vœu des deux gouvernemens… il est possible de l’éviter encore, on doit y tendre toujours ; mais enfin on doit la prévoir et se préparer… J’ai une forte conviction : c’est que la guerre échéant, cher Grey, vous êtes le seul, à la lettre le seul homme capable de la conduire. Toute prévention personnelle à part, je crois complètement démontré que Pitt, avec tous ses grands talens, est parfaitement impropre à cela. Il semble en effet lui-même en avoir la conscience, car en pareil cas il abandonne à d’autres toute la direction… La guerre peut amener entre les partis des alliances importantes ; il faut la soutenir d’une manière ou d’une autre avec plus ou moins de sévérité pour l’administration, avec plus ou moins d’entente avec les Grenville… Quant aux hommes, la sottise et le vide d’Addington sont mon aversion. Je n’ai pas de goût pour les Grenville ou les Canning ; mais les uns et les autres ont sur la conduite d’un parti des notions qui ne diffèrent pas des miennes… N’imaginez pas que j’aie en ce moment, par une jonction quelconque, la vue de former un gouvernement dont vous, encore moins moi, puissions être membres ; mais s’il y a guerre, les craintes qui proviennent de l’imbécillité des hommes actuels seront très grandes et peuvent amener de nouvelles scènes. Et si nos reliquiœ pouvaient être réunies, quand il n’y aurait que les Russell et les Cavendish et quelques-uns encore avec vous à leur tête, ce pourrait être une base pour quelque chose de mieux dans l’avenir. Considérez seulement quels changemens un seul événement peut produire, et dans les confusions qui peuvent survenir, combien il serait avantageux au public que, parmi les divers groupes ou factions qui se formeraient, il y en eût une attachée du moins aux principes de la liberté. ».


Les événement marchèrent. Un message inopiné du roi vint, le 8 mars 1803, avertir les chambres des armemens maritimes de la France, et la guerre parut imminente. Cependant Fox ne crut pas ni qu’on dût renoncer à l’espoir de l’éviter, ni que l’approche du danger dût ramener Pitt au pouvoir, il le trouvait trop isolé, et sans alliance il le jugeait insignifiant. Il imagina de proposer un recours à la médiation de la Russie, et cette proposition fut bien accueillie du ministère ; mais quand il fallût voter sur le renouvellement des hostilités, Pitt et les Grenville passèrent du côté des ministres et Fox resta dans une minorité de 67 voix. Alors les Grenville proposèrent contre le cabinet une déclaration de non-confiance ; mais Pitt se sépara d’eux et demanda l’ordre du jour, pour lequel il n’obtint, par l’abstention des whigs, que 56 voix contre 333, et il quitta la chambre. Le vote de non-confiance fut ensuite rejeté par 279 membres contre 34, les whigs, contre l’avis de Fox, ayant continué de ne pas voter. Tel était donc le chiffre de chaque opposition : Pitt, 56 ; Grenville, 34, et Fox, 67 ; tout le reste était aux ministres, c’est-à-dire au roi. Cependant le discours de Fox sur la médiation de la Russie est, au dire de ses adversaires, un des plus beaux qu’il ait prononcés. Voici comme il s’en explique :


« Je n’ai pu résister à la curiosité de rester pour entendre Pitt sur la dernière question (le vote de défiance ). Il a été pour le fond et la forme aussi mauvais que l’aurait pu désirer son plus grand ennemi, et Hawkesbury (plus tard lord Liverpool) lui a répondu extraordinairement bien, montrant à la fois un juste esprit de résistance et une juste émotion d’être forcé à résister ainsi à un ancien ami. C’est de beaucoup le meilleur discours qu’il ait jamais fait. Celui de Pitt, le premier jour, sur la réponse au message, a été fort admiré et très justemént. Je pense que c’est le meilleur qu’il ait jamais fait dans ce style ; Le contraste entre la réception de ce discours et celle du dernier est peut-être le plus frappant qu’on ait vu. J’imagine que vous avez entendu assez de puffs au sujet de mon discours sur l’adresse ainsi je n’ai pas besoin d’y venir ajouter mon obole ; mais la vérité est que ç’a été mon meilleur. »


Hors des chambres, à Londres du moins, tout était à la guerre. Fox se flattait que les comtés seraient moins belliqueux ; mais en tous cas il fallait songer à un plan de défense, à un budget de la guerre ; on disait que la France menaçait d’une invasion. Alors se manifesta l’insuffisance du cabinet. Les Grenville prirent contre lui tous leurs avantages. Windham se distingua par des vues sur l’organisation militaire du pays qui frappèrent Fox et qu’il ne pouvait s’empêcher de préférer à celles du ministère. Conduit ainsi par le cours des choses à se rapprocher d’anciens adversaires ou d’alliés suspects il conçut une heureuse idée : c’était de saisir ce moment pour une motion en faveur des catholiques. Lorsque l’Irlande pouvait être le premier théâtre du débarquement des Français, il n’était pas inutile de se concilier une population mécontente, et de lui enlever tout prétexte d’espérer dans l’étranger ; en même temps, c’était un moyen d’éprouver le courage de la nouvelle opposition et de la compromettre avec la cour ; enfin c’était placer Pitt dans l’obligation de choisir entre son honneur et ses chances de réconciliation avec le roi. Fox disposait tout pour cette habile opération, lorsque le prince de Galles lui demanda une entrevue. Il avait toujours fait bonne mine à ses anciens défenseurs ; seulement il se laissait conduire par Sheridan, qui l’amusait et qui flattait tous ses goûts, et ses ressentimens contre Pitt Pavaient porté à une demi-bienveillance pour le ministère ; puis, exclu par la jalousie de son père de la participation qu’il réclamait aux mesures de défense du territoire, il souhaitait une coalition entre Grenville, Windham, Fox et Grey. Ses propositions furent écoutées ; on lui promit qu’il ne serait rien fait qui rendît cette alliance impossible. La motion pour l’Irlande, que Fox avait à cœur, lui semblait plutôt un moyen de faciliter un rapprochement ; mais le prince était incertain, Sheridan opposé ; les défenseurs avoués de l’Irlande, Grattan à leur tête, croyaient le moment mal choisi. Cependant on pouvait compter sur les Grenville ; on espérait le concours consciencieux de Wilberforce, le concours politique de Canning. Quant à Pitt, « il ne fera jamais le saut périlleux, » disait Fox. Un retard parut encore nécessaire. Fox toutefois ne renonça pas à son projet, fallût-il l’entreprendre seul avec Fitzpatrick, Whitbread, Francis. Il comptait sur ceux qu’il appelait les jeunes gens, parmi lesquels il distinguait surtout lord Henry Petty. En lui, il plaçait déjà de grandes espérances ; on sait si elles ont été justifiées. Il l’avait connu personnellement à Paris, où lord Henry avait fait le voyage qui commença ses relations avec tout ce que la France a de plus distingué. « Quelques mécomptes, écrivait Fox, que Lansdowne ait pu avoir dans sa vie publique, et malgré d’autres chagrins plus sensibles comme père de famille, il serait déraisonnable s’il ne regardait pas lord Henry comme la compensation de tous ses chagrins. »

Les choses en étaient là, lorsqu’on reçut la proposition formelle d’une coalition immédiate, et peu après l’on sut que le roi était repris de son ancien mal. Lord Spencer [7] et Windham portaient la parole au nom des Grenville ; on demandait à s’allier avec tout le parti whig, sans consulter Pitt ni se soucier de ses projets On allait jusqu’à dire qu’il avait offert au roi d’entrer en abandonnant les catholiques. « Quel homme ! » s’écrie Fox à cette nouvelle, qui du reste ne reposait sur rien d’avéré. L’offre le tentait, non pour lui-même, mais pour son parti. La maladie du roi ouvrait encore de plus vastes perspectives. On disait que sa vie ne pouvait se prolonger, et Fox pouvait s’attendre à voir disparaître ce qu’il regardait comme le grand obstacle à toute bonne administration. Ses espérances se relevaient sans que son ambition se ranimât. « Préparez votre âme à tout ce qu’il faut que vous soyez, écrivait-il à Grey, si les choses prennent un tour qui ne me semble pas improbable. Je vous donnerai toute assistance ; mais il faut que vous soyez à la tête. »

L’opposition fut très réservée sur la maladie du roi. On n’adressa aucune question pressante ; le ministère ne fit que de demi-réponses. Chacun voulait évidemment attendre, afin de mieux apprécier la durée et l’issue probable de ce grave incident Après quelques semaines, on annonça que le roi était en voie de convalescence. Il ne voyait qu’un de ses fils et un ou deux ministres mais c’était assez pour qu’on dût se taire dans tous les partis, Les négociations pour la coalition n’avaient pas été interrompues. Trois questions allaient donc être posées, qui pouvaient devenir décisives : la médiation de la Russie, l’Irlande et les catholiques, la défense du pays. Tout le monde était fort animé ; on n’espérait le concours de Pitt que sur la troisième question. Il était exaspéré contre les ministres ; il ne les ménageait plus. « Mais, dit Fox, il craint de se commettre contre la cour… et il ne peut agir en homme… La cour ! la cour ! Il ne saurait consentir à abandonner ses espérances de ce côté, et par ce motif il voudrait rétrécir toutes les questions d’opposition, de manière à n’être engagé que sur des questions isolées ou de détail. C’est une triste situation ; mais même le faire entrer de force, c’est une irruption sur le pouvoir royal, et comme telle une bonne chose, advienne après ce qu’il pourra. »

Ici la correspondance de Fox nous manque. Le dernier volume de ses Mémoires, celui, dit lord John Russell, qui fera connaître sa complète jonction avec lord Grenville, la chute du ministère Addington et les événemens subséquens, n’a point paru. Nous n’écrirons plus dans l’intime confidence de celui dont nous esquissons la vie. Notons seulement que les termes des lettres qu’il écrivait à Grey le 28 mars, et même le 13 avril 1804, sont tels, quand il parle de la conduite de Pitt, qu’on ne peut admettre qu’il y eût alors entre eux un rapprochement personnel. Or c’est dix jours après, c’est le 23 avril, que fut posée la question décisive, et que toutes les oppositions combinées donnèrent l’assaut au cabinet, qui ne survécut pas plus d’une vingtaine de jours. Dans l’intervalle, les expressions de lord John Russell autorisent à penser que Fox s’unit à Grenville d’une manière complète ; mais rien n’indique qu’il eût reçu ou même réclamé de la part de Pitt les assurances d’un concours qui n’aurait jamais été absolu ni cordial. Seulement on vient de voir qu’après avoir longtemps douté du retour de son rival au pouvoir, il s’était résigné à contribuer, s’il le fallait, à ce retour, pourvu que la royauté fût vaincue. La guerre actuelle n’était plus cette guerre de principes qu’il avait détestée. La France ne soutenait plus la cause de son indépendance, mais la cause de sa grandeur. Son gouvernement, qui s’annonçait pour devenir prochainement impérial, n’était plus, surtout après la journée du 21 mars 1804 [8], un de ces pouvoirs qui, malgré les rivalités nationales, pouvaient inspirer à Fox la sympathie et la bienveillance. Tout en désirant le maintien ou le rétablissement de la paix, Fox n’était plus séparé par un abîme des partisans de la guerre, et ne pouvait que désirer qu’elle fût bien conduite, afin que la paix, plus honorable, en devînt plus facile. Peu lui importaient le succès de son opposition et le choix de ses alliés. Quoi qu’il arrivât, il ne pouvait être ni dupe ni complice. La cause libérale n’avait rien à perdre et elle pouvait gagner quelque chose à servir l’ambition de gens qui un seul jour auraient eu besoin de ses défenseurs. Je crois d’ailleurs que, malgré ses efforts d’impartialité, Fox se faisait encore illusion sur la situation de Pitt. Il le jugeait plus affaibli qu’il n’était, et, frappé de ses défauts, qui à la vérité n’avaient jamais autant paru dans tout leur jour, il le croyait destiné à se perdre ou à confesser sa faiblesse, en demandant secours à des rivaux. Cette appréciation était au reste plutôt exagérée que fausse ; Pitt ne se releva qu’à demi, et quand même le temps lui en aurait été laissé, il n’aurait point repris ou conservé longtemps l’autorité incomparable dont il avait joui dans le passé.

Le 23 avril 1804, Fox demanda que la chambre se formât en comité général. Le but de la motion était la révision de tous les bills adoptés pour la défense du pays. L’hostilité de la proposition était manifeste, et Pitt l’appuya en termes méprisans pour le ministère. Il fit une allusion significative à l’utilité de l’union entre tous les hommes pénétrés de la faiblesse du pouvoir et de la gravité des circonstances. La motion, appuyée par Sheridan et Windham, Thomas Grenville et Whitbread, Canning et Burdett, fut rejetée à 204 voix contre 256. Trois jours après, Pitt s’opposa à la lecture d’un bill sur l’armée de réserve, et ne succomba qu’à 203 voix contre 240. Le roi avait repris assez déraison pour s’indigner et proposer à ses ministres de dissoudre la chambre ; mais Addington n’était pas homme à jouer le jeu de Pitt en 1784. Le chancelier lord Eldon fut chargé d’écrire à Pitt, dont il avait été déjà l’intermédiaire auprès du roi. Pitt proposa au roi, — il s’y était, dit-on, engagé, — un plan d’administration où Fox et lord Grenville devaient trouver place. Le roi refusa l’un et consentit de mauvaise grâce au second. Le premier jour, Fox avait déclaré que sa personne ne devait être un obstacle à aucun arrangement, et qu’il lui suffisait d’avoir ses amis dans l’administration. Pitt se le tint pour dit, mais Grey et les autres whigs déclarèrent à leur tour qu’ils n’entreraient point sans Fox, et lord Grenville tint le même langage. Pitt trouva indigne le procédé de lord Grenville ; mais il se passa de lui, il se passa de Fox et de ses amis, comme il se passa de rien stipuler touchant l’Irlande et les catholiques, et il forma son ministère avec les débris de celui d’Addington. Les hommes qui ont après lui gouverné l’Angleterre, les lords Eldon, Liverpool, Castlereagh, Harrowby, viennent de là. Pitt ne leur amena guère que lord Melville et Canning (12 mai 1804).

Il était peu probable que cette combinaison ministérielle fût réservée à de hautes destinées ; cependant la session finit assez paisiblement. Les mesures du gouvernement passèrent à des majorités plus faibles que celles dont Addington ne s’était pas contenté. Pitt ne s’ébranlait point pour si peu, et malgré l’opposition de Grenville et d’Addington, malgré les sarcasmes de Sheridan et l’habile résistance de Grey, qui devint son plus sérieux adversaire, il tint ferme et gagna une première année. Il avait toujours porté dans la guerre plus de résolution que d’activité. Les grandes combinaisons lui allaient mieux que les hasardeuses entreprises. Contre la France, il se borna aux précautions d’un système défensif. Tout son espoir était dans une nouvelle coalition européenne. Il travaillait ardemment à la former.

À la session suivante, il se présenta devant le parlement sans avoir à lui offrir de grands résultats. Il se sentit assez affaibli pour rechercher l’alliance d’Addington lui-même, qui, sous le titre de lord Sidmouth, devint président du conseil. Grenville et toute l’opposition n’en éclatèrent pas moins. Pitt se défendit avec son talent accoutumé ; mais quoiqu’il obtînt facilement, en mesures et en argent, tout ce qu’il voulait pour la guerre, la session fut pour lui une suite de rudes épreuves. Il aurait voulu ajourner la question de la traite, qu’on avait failli décider favorablement l’année précédente. Il ne put obtenir un répit de la sainte ardeur de Wilberforce, et tout en se donnant la bonne grâce apparente d’appuyer sa motion, il la laissa combattre par ses collègues, qui la firent rejeter. Puis vint l’embarrassante question des catholiques. Cette question est la gloire des whigs. Au risque d’affaiblir leur parti, de compromettre leur popularité, de créer dans l’avenir à la liberté politique de sérieuses difficultés, ils ont en tout temps, pour le seul honneur des principes, par pur respect de la justice, épousé noblement une cause qui n’était la leur que parce qu’ils étaient les ennemis de l’oppression. Pitt, embarrassé de leur attaque, n’avait point, pour se défendre à l’aise, les préjugés passionnés d’un lord Eldon, qui tenait rudement tête à lord Grenville, et il lui fallut opposer à Fox des distinctions douteuses, des restrictions subtiles, et plaider les circonstances contre les principes. Les pétitions des catholiques furent rejetées, mais la considération de Pitt ne gagna pas à cette victoire. Enfin un dernier coup l’attendait. Une irrégularité financière, qui, si elle n’avait les caractères du péculat, pouvait en avoir rapporté les bénéfices, fut prouvée contre lord Melville, et, provoquée par Whithread, une accusation de la chambre des communes alla frapper jusque dans le pouvoir ce fidèle Dundas, le vieux compagnon des travaux du premier ministre dans ses jours de puissance et de fortune. Il fallut que la main de Pitt rayât le nom de Melville de la liste même du conseil privé.

Cette cruelle affaire avait troublé, divisé le cabinet ; lord Sidmouth s’était retiré ; la situation ministérielle paraissait en péril pour la session prochaine. Cependant Pitt attendait d’ailleurs la diversion qui devait le sauver. Il avait décidé la Russie ; la coalition était formée ; l’Autriche y accéda le 24 août 1805. Les côtes d’Angleterre cessèrent d’être menacées par le camp de Boulogne, la guerre s’étendit sur un plus vaste théâtre ; mais si le patriotisme de Pitt put s’enorgueillir de la journée du 20 octobre, où Nelson triomphant mourait à Trafalgar, sa politique Recevait presque le même jour un échec mortel par la capitulation d’Ulm, La bataille d’Austerlitz était gagnée le 2 décembre, et la paix de Presbourg signée le 26. Triste, affaibli, malade, Pitt mourut le 23 janvier suivant (1806). Il n’avait que quarante-sept ans. On a remarqué qu’à cet âge son père n’avait pas encore été ministre.

Le parlement fut convié à lui voter des honneurs funèbres. La mort rehausse toute gloire, et les Anglais ne sont ingrats envers aucun de leurs grands hommes. Leur reconnaissance est une partie de leur orgueil. Pitt, malgré sa décadence, laissait un large vide dans les affaires de son pays. Malgré les revers de sa politique, rien de plus légitime que les hommages qu’on voulut lui rendre. Toutefois Fox ne pouvait s’y associer. On a beaucoup loué ce qu’il dit dans cette occasion et les éloges qu’il donna à quelques-unes des grandes qualités de son rival. Son langage en effet ne fut pas sans noblesse, mais je le louerai surtout de sa franchise ; je le louerai de s’être mis au-dessus de l’affectation d’une fausse générosité, et d’avoir refusé résolument d’affaiblir l’autorité de ses convictions en s’inclinant, même pour un moment, devant la politique qu’il avait combattue pendant vingt-cinq années.

V.

La succession de Pitt ne pouvait rester incertaine. L’entêtement du roi n’avait plus d’asile. Lord Sidmouth lui-même était en rupture ouverte avec ses ministres. Il fallut donc accepter lord Grenville pour premier lord de la trésorerie et Fox pour secrétaire d’état des affaires étrangères. Les deux autres secrétaires d’état furent pour l’Intérieur lord Spencer et pour les colonies Windham ; lord Sidmouth eut le sceau privé. Tout le reste appartint aux whigs ; Erskine fut chancelier, et en montant à la pairie il fit graver sous ses armoiries cette devise unique dans les annales héraldiques : La procédure par jurés (trial by jury). Grey, maintenant lord Howick, car son père avait été fait comte, fut premier lord de l’amirauté ; lord Fitzwilliam président du conseil, le duc de Bedford lord-lieutenant d’Irlande, Fitzpatrick secrétaire de la guerre, Sheridan trésorier de la marine ; enfin lord Henry Petty, qui n’avait que vingt-six ans, fut chancelier de l’échiquier. Depuis longtemps l’Angleterre n’avait eu à la tête de ses affaires une administration égale à celle-là.

Fox s’était cru sincèrement hors du pouvoir pour le reste de sa vie, peut-être même avait-il espéré qu’un retour de ses opinions et de son parti pourrait s’accomplir sans lui. Dans une lettre où il parlait de divers projets littéraires, il s’écriait deux ans auparavant : « Oh ! que je voudrais décider mon âme à prendre pour règle de consacrer le reste de mes jours à de tels sujets, et uniquement à de tels sujets ! Oui, je crois plutôt finir ainsi, et pourtant, s’il y avait une chance de rétablir un fort parti whig, quel qu’il fût,

Non adeo has exosa manus victoria fugit,
Ut tanta quicquam pro spe tentare recusem. »


Le moment venu, il se dévoua. Bien qu’on pût entrevoir sur son visage les signes d’une altération menaçante de sa santé, jusque-là si forte, on le retrouva tout entier. Il se replongea dans les affaires. Son exactitude, sa lucidité, son esprit juste et pratique, la promptitude de son travail, le mérite de ses dépêches furent remarqués comme autrefois. Les ministres étrangers aimaient sa franchise bienveillante, et l’on dit même qu’il finit par plaire au roi. Les rois estiment beaucoup dans leurs ministres l’humeur facile, l’égalité, l’absence de toute vanité inquiète et irritable, et tiennent quelquefois à la vie douce plus encore qu’à la conformité des vues et à l’accord des opinions. Parce que Fox était éloquent et qu’il aimait les lettres, on aurait grand tort de le considérer comme un artiste, c’est-à-dire comme un composé de maux de nerfs, d’amour-propre et d’imagination. C’était un homme né pour les affaires publiques, et qui savait vivre et traiter avec les hommes.

La situation générale n’était ni commode ni brillante. La France montait au comble de la gloire, et les revers de la politique de la guerre ne facilitaient pas la politique de la paix. Cependant on pouvait considérer qu’à l’exception du Hanovre, conquis par l’empereur jet donné à la Prusse, l’Angleterre n’avait rien perdu. Son empire des Indes était assuré ; elle détenait Malte, le Cap, presque toutes nos colonies ; la bataille de Trafalgar illustrait ses armes. La coalition dont Pitt était le principal artisan avait payé cher ses défaites ; mais, en la formant, Pitt avait éloigné son ennemi des côtes de l’Angleterre, et la conduite de la guerre continentale ne pouvait après tout être reprochée à sa mémoire. Fox pouvait donc songer à la paix sans exiger de son pays un grand sacrifice. Son premier acte parlementaire fut guerrier néanmoins. La Prusse, en acceptant le Hanovre, quoiqu’elle alléguât la contrainte, avait encouru et mérité l’hostilité de l’Angleterre. Un message du roi fut en conséquence communiqué au parlement, et Fox inaugura sa diplomatie par une rupture nouvelle, mais indispensable. Ce fut un hasard heureux qui le mit en relation avec le cabinet français. Il reçut un jour la visite d’un personnage se disant Français, et qui venait lui confier un projet d’assassinat contre l’empereur Napoléon. Il s’empressa de le livrer à la police, et d’écrire à M. de Talleyrand pour le prévenir et lui offrir tous les moyens de recherche et d’information que la chose pourrait exiger. M. de Talleyrand était lié de tout temps avec lui ; de tout temps aussi, c’était à regret qu’il avait vu la lutte des deux pays. Ministre du directoire, on l’avait accusé d’une politique anglaise. Il savait que Napoléon était dans un de ces momens où la paix avec l’Angleterre tentait sa sagesse. Il répondit par des remerciemens et des complimens. L’empereur, en recevant la communication, s’était écrié qu’il reconnaissait la M. Fox. « Remerciez-le de ma part, avait dit sa majesté, et dites-lui que, soit que la politique de son souverain nous fasse rester encore longtemps en guerre, soit qu’une querelle inutile pour l’humanité ait un terme aussi rapproché que les deux nations doivent le désirer, je me réjouis du nouveau caractère que par cette démarche la guerre a déjà pris… M. Fox est un des hommes les mieux faits pour sentir en toutes choses ce qui est beau, ce qui est vraiment grand. » Fox répondit en offrant directement la paix. « Cette proposition, dit M. Thiers, charma Napoléon. » Une négociation par correspondance à la fois officielle et privée des deux ministres s’engagea. Fox disait dans une de ses lettres : « Je suis sensible au dernier point, Corinne je dois l’être, aux expressions obligeantes dont le grand homme que vous servez a fait usage à mon égard… Les regrets sont inutiles ; mais s’il pouvait voir du même œil dont je l’envisage la vraie gloire qu’il serait en droit d’acquérir par une paix modérée et juste, que de bonheur n’en résulterait-il pas pour la France et pour l’Europe entière ! » (22 avril 1806.)

Au moment où cette lettre était écrite, la négociation semblait près de se rompre ; mais la lettre même servit à la renouer. Lord Yarmouth, retenu comme prisonnier en France, était chargé de la suivre ; plus tard, lord Lauderdale lui fut adjoint. Napoléon, justement mécontent de la Prusse, était disposé à faire disparaître la plus grande difficulté en restituant le Hanovre. On en était presque à ne plus discuter que deux choses, — si l’Angleterre, qui devait garder toutes ses conquêtes maritimes, rendrait Surinam ; si-là France qui devait garder toutes ses conquêtes continentales exigerait la Sicile pour le roi Joseph. C’est un de ces rares et précieux momens qu’on ne rencontre pas, en lisant notre histoire de ce siècle sans un serrement de cœur. Malgré quelques défiances réciproques, malgré quelques nuages sans cesse renaissans, dissipés sans cesse, on semblait approcher du terme. La raideur ombrageuse du cabinet britannique et son peu de promptitude à juger des intentions vraies de ceux avec qui il traite, ces deux défauts, qui ont plus nui à sa renommée que ne l’auraient fait de flagrantes violations de la foi et de la justice, cédaient au libre et généreux génie d’un homme incomparablement placé pour être le réconciliateur de nos deux pays. Dominant les entraînemens de la victoire, la juste satisfaction d’être si grand laissait encore l’âme de Napoléon ouverte aux inspirations de la vraie sagesse, et les gigantesques idées dont se repaissait son imagination ne se tournaient pas en exigences hautaines incompatibles avec l’honneur et la sécurité de tous. Le malheur voulut que la Prusse, qui n’avait pas osé s’unir à la dernière coalition, humiliée de son inaction, de l’insignifiance à laquelle la condamnait sa duplicité versatile, confondant, suivant son usage sa vanité avec son ambition, imaginât de se faire menaçante et réveillât le génie de la guerre à peine assoupi, Il fallut surtout qu’un mal grave et rapide vînt affaiblir et suspendre, puis bientôt anéantir l’influence de Fox, qui mourut un mois juste avant la bataille d’Iéna.

Encore en possession de ses forces, il avait parcouru non sans honneur la dernière session où il lui ait été donné de se faire entendre. Il aurait désiré que l’émancipation des catholiques fût un de ses premiers actes ; mais c’était dissoudre le cabinet en le formant. Il dit à l’Irlande de choisir entre un débat stérile et un ministère ami, et l’Irlande ajourna elle-même ses griefs. En faisant voter la chambre sur l’existence de l’armée, il introduisit dans le muting bill une clause qui limitait la durée du service, innovation qui nous semble bien simple, mais qui pouvait faire préjuger une réorganisation future de l’armée anglaise, en effaçant quelque chose de ce caractère de servitude militaire qu’elle n’a pas perdu tout à fait encore. Enfin il est un autre esclavage, celui-là odieux et détestable, auquel Fox eut la joie de porter un coup fatal. Le 10 juin 1806, la chambre, qui ne savait pas qu’elle l’écoutait pour la dernière fois, l’entendit demander à son pays l’abolition de la traite des noirs. Wilberforce et Canning, Francis et Romilly, William Smith, le fidèle défenseur de la liberté religieuse, lord Henry Petty, destiné à siéger dans le ministère qui devait abolir l’esclavage aux colonies, plaidèrent à l’envi la noble cause alors triomphante, et dans le monument funèbre élevé dans Westminster à la mémoire de Fox, un Africain agenouillé étend vers le lit du mourant ses bras dont les fers tombent en se brisant.

Fox avait au commencement du printemps passé à Sainte-Anne ses derniers jours heureux. Revenu à Londres, il éprouva vers la fin de mai quelque indisposition, et au milieu de juin il se sentit décidément malade. Le premier jour qu’il fut forcé de s’arrêter, il se fit lire le quatrième livre de l’Enéide. Son état parut bientôt dans toute sa gravité, et l’on reconnut les symptômes de l’hydropisie. On ne tarda pas à recourir aux opérations pénibles et vaines qui donnent au moins quelque soulagement. Dès qu’il se sentit un peu moins mal, il soupira après la campagne. Sainte-Anne étant trop éloigné, on le transporta à quelques milles de Londres, à Chiswick-House, l’élégante villa italienne du duc de Devonshire. Là il se trouva assez bien pour prendre plaisir à revoir les tableaux qui ornent la maison et pour se faire lire, avec sa chère Enéide, des fragmens de Dryden, de Swift et de Johnson ; mais bientôt les symptômes alarmans reparurent, l’angoisse devint insupportable, il fallut encore recourir à une opération qu’il supporta avec beaucoup de sérénité. Tant qu’il l’avait pu, il avait vu plusieurs de ses amis, lord Grey, qui obtint de lui amener une fois Sheridan, lord Robert Spencer, surtout lord Fitzwilliam et le général Fitzpatrick. Un jour l’un d’eux lui dit (son mal était alors moins avancé) qu’il espérait le mener à Noël à la campagne avec quelques amis, que ce changement de lieu lui serait bon, que ce serait une scène nouvelle. « Oui, répondit Fox en souriant tristement, je serai sur une scène nouvelle à Noël. » Puis, avec plus de gravité : « Mylord, que pensez-vous de l’état de l’âme après la mort ? » Et comme on ne lui répondait pas, il continua : « Qu’elle est immortelle, j’en suis convaincu. L’existence de la Divinité prouve que l’esprit existe : pourquoi donc l’âme ne subsisterait-elle pas dans une autre vie ? J’y aurais cru, quand le christianisme ne me l’aurait pas dit… Mais quelle sera cette existence, cela me passe. » Mme Fox lui prit la main en pleurant. « Je suis heureux, lui dit-il, je suis plein de confiance, et je puis dire plein de certitude. » Fitzpatrick, miss Fox, une nièce qu’il chérissait, lord Holland qu’il traitait comme son fils, ne le quittaient point dans ses derniers jours. On raconte qu’il vit aussi lord Henry Petty, et qu’il M dit : « Tout ceci est dans le cours de la nature ; je suis heureux ; vôtre tâche est difficile, ne désespérez pas. » L’avant-veille de son dernier jour, M. demanda à lord Holland s’il n’y avait plus d’espoir. Lord Holland ne le trompa point ; Fox lui serra la main. Quand un jeune ecclésiastique, M. Bouverie, vint lui lire les prières, il écouta avec le plus grand calme et se tut. Pendant les dernières luttes, ses yeux se portaient avec tendresse sur tous ceux qui l’entouraient ; mais quand il regardait sa femme, ses yeux exprimaient la tendresse et la compassion. Il paraissait inquiet de la laisser faible et isolée. « Je meurs heureux, » telles furent ses dernières paroles ; puis ses regards se fixèrent plusieurs fois sur sa femme, il la nomma et fît effort pour prononcer des mots qu’on ne put entendre. Il mourut à Ghiswick, le 13 septembre 1806, à six heures vingt minutes du soir.

On a fait connaître son testament, qui ne contient que des marques de souvenir à ses amis et quelques dispositions pour assurer le sort de sa veuve On dit qu’il voulait être enterré à Chertsey, près de Samt-Ann’s hill ; mais il fut décidé que de solennelles funérailles lui étaient dues. Elles furent célébrées avec pompe, et son tombeau est à l’abbaye de Westminster.

Nos efforts auraient bien mal répondu à notre pensée, si ce qu’on vient de lire n’avait un peu fait voir combien Fox était digne d’être aimé. On a contesté plusieurs de ses qualités, blâmé sa conduite, critiqué ses vues. On lui a donné de grandes louanges et bien diverses, mais au-dessus des critiques et même des éloges un aveu unanime s’élève : il était bon. C’était une de ces natures instinctivement honnêtes et généreuses que l’esprit de parti lui-même ne réussit point à haïr. En Angleterre aujourd’hui, tous les partis ne parlent de lui qu’avec un bienveillant respect, et sa mémoire est aimée.

Deux ans après sa mort, son histoire de la première partie du règne de Jacques II fut publiée par les soins de lord Holland. Cet ouvrage, qui n’est pas achevé, devait être un tableau de la révolution qui a fondé sous sa forme définitive la liberté de l’Angleterre. Fox attachait le plus grand prix à son travail. Quoique souvent interrompu, il le poursuivit pendant plusieurs années avec plus d’ardeur que de continuité. Il était conduit par deux sentimens qu’il voulait allier et qui ne sont point incompatibles, l’amour de sa cause et l’amour de la vérité. Il travaillait lentement et se défiait de ses habitudes de tribune. « Je viens de finir mon introduction, écrit-il à Lauderdale, son conseiller ordinaire, et après tout, elle ressemble plus à un discours qu’il ne faudrait. » Grand partisan de la vieille langue anglaise, il disait qu’il ne voulait pas se servir d’un mot qui n’eût l’autorité de Dryden. Quant au fond de l’histoire, l’esprit qui l’inspirait n’a rien d’équivoque. On a vu que, comme Chatham, comme Walpole, comme tout le monde, excepté la société française du XVIIIe siècle, il blâmait fort la politique de Hume, et il voulait annexer à son ouvrage, s’il le terminait, un examen de l’Histoire des Stuarts de l’illustre Écossais, qu’il accusait de partialité pour une dynastie de compatriotes. Ce n’est pas en ce sens que Fox pouvait être soupçonné, et l’on a cité cent fois l’arrêt qu’il a rendu contre les restaurations.

Son ouvrage n’a point cependant paru au niveau des espérances que le nom de l’auteur faisait concevoir. Quoique amateur très éclairé, très passionné des beautés de l’art, Fox n’était pas un habile écrivain ; il avait trop peu écrit pour acquérir cette expérience du métier qui simule le talent. Deux ou trois articles dans un journal oublié, the Englishman, qui paraissait en 1779, sa lettre aux électeurs de Westminster, son éloge du cinquième duc de Bedford, et son fragment d’histoire, voilà tout ce qu’il a fait. Il ne faut donc pas chercher un grand art dans son livre, mais on y doit reconnaître une réelle valeur historique. Il tenait à savoir le vrai, et il a donné l’exemple de s’en enquérir en remontant aux sources et en écrivant l’histoire sur pièces. La sincérité éclate partout dans son récit et dans ses jugemens ; un fonds de, bienveillance se montre dans sa justice, même dans son injustice, s’il en a quelquefois, et toujours on reconnaît la ferme intention de ne condamner qu’à coup sûr, et de tenir compte de toutes les circonstances avant de prononcer. Sa manière de juger n’est point implicite ; il examine, il discute en présence du lecteur, et son histoire attache la raison comme une discussion bien suivie. Tel nous semble le mérite de l’ouvrage de Fox, et l’on serait heureux d’avoir sur tous les grands événemens de l’histoire un essai pareil d’un pareil homme d’état.

C’est l’orateur qu’il aurait fallu faire connaître, et nous devons nous borner à le louer. Précisément parce que Fox était le véritable orateur politique, on citerait de lui plus de beaux discours que de beaux passages ; on admirait plus ses mouvemens que ses expressions ; Il parlait comme on agit, avec un but, pour un certain auditoire, en vue de certaines circonstances. Quoique profondément lettré, ce n’était pas un ouvrier en paroles. Son esprit n’était point spéculatif. Il avait si peu de goût pour l’abstraction, qu’en rendant hommage à Smith et en soutenant ses principes par instinct, il ne faisait aucun cas de l’économie politique. « C’était, dit un critique ingénieux, Hazlitt, un esprit exclusivement historique, un raisonneur en fait, matter of fact reasoner. Si Burke avait trop d’imagination, Fox en avait trop peu. La pratique manquait à l’un, le scientifique à l’autre. » Il ne commandait pas comme Chatham, il ne séduisait pas comme Pitt par la grâce de la diction et en relevant par la dignité des paroles la subtilité des argumens. Il cherchait à fixer les esprits sur la question même ; il la possédait en maître, et ayant l’enthousiasme de la conviction il la communiquait peu à peu par la puissance et la chaleur de la discussion. « . Il était, dit encore ce critique difficile, de la classe des hommes communs, mais le premier de cette classe. Ses caractères saillans étaient la force et la simplicité. » J’ai lu dans le cabinet de lord Brougham, au bas d’un beau et expressif buste de Fox, les mots célèbres d’Eschine parlant, de Démosthène, et ces mots expriment, je le sais, l’opinion de lord Brougham lui-même., Cependant lord Erskine, sans pour cela le mettre au-dessous de Démosthène, croit que l’éloquence antique était plus travaillée, plus faite pour le cabinet que l’éloquence anglaise. L’expédition des affaires à laquelle celle-ci est consacrée comporte moins de méditation et d’art ; elle exige à la fois plus d’instruction et de rapidité. Selon lui, définir le talent de Fox, c’est définir l’éloquence même, en tant qu’appliquée aux affaires du gouvernement britannique. Quoiqu’il fît grand cas de l’action extérieure, il s’en occupait peu pour lui-même. Il commençait avec lenteur, son débit était d’abord pesant : il hésitait, il semblait comme submergé dans ses pensées ; mais il s’animait peu à peu, se saisissant de son sujet, non par méthode, mais d’une manière imprévue. Sa fertilité d’argumens était infinie, et sans cesser un moment de discuter, il arrivait à la plus entraînante véhémence.

Nul n’était plus habile à mettre en lumière le faible de l’adversaire. Son invective accablante était toujours motivée par la réfutation. Elle était comme la conséquence naturelle de l’absurdité et de pis encore qu’il venait de démontrer ou qu’il avait à combattre. Pitt possédait un art plus savant, une voix admirable, une manière de dire noble et facile, un grand talent d’exposition, plus de subtilité, que de nerf dans l’argumentation, une mesure et un tact si justes et si prompts, que Windham disait qu’il aurait improvisé un discours de la couronne. Malheureusement il était monotone, il ne réfutait que par le sarcasme, où il excellait, même en présence de Sheridan, et quelques traits brillans et rares ne le préservaient pas toujours de la froideur et de l’aridité. Sa passion contenue se communiquait peu. Pitt imposait, Fox entraînait. Ses meilleures choses ont été entièrement improvisées. C’était un général de champ de bataille. Jamais orateur n’a mieux conservé la raison dans la passion, ou porté plus avant la passion dans la raison, et sans calcul visible, sans efforts apparens, il atteignait le bût suprême de l’art en conservant dans son talent ce qu’admirait Grattan, et ce qu’on pouvait retrouver dans toute sa personne, le charme du naturel et une grandeur négligente [9].

Lorsqu’on a fait une connaissance intime avec le talent, l’esprit et le caractère de Fox, on s’explique mieux comment, malgré des fautes aisément reconnaissables et de continuels revers, son nom est resté grand dans son pays, et particulièrement cher à tous ceux dont le cœur bat pour la même cause. On est touché de voir en Angleterre dans combien de maisons le buste de Fox est placé avec honneur comme celui d’un défenseur, d’un guide, d’un ami. Son souvenir est partout. Dans la magnifique résidence de Woburn, lorsqu’après avoir longtemps marché sous les ombrages de ces beaux arbres et traversé des forêts de cèdres, on a visité cette collection innombrable de portraits qui semble la revue de l’histoire d’Angleterre, on arrive par un jardin d’arbustes rares et de fleurs précieuses à une galerie d’un style grec, remplie de vases, de bas-reliefs et de statues, et dans l’hémicycle en marbre qui la termine, comme dans un sanctuaire consacré à la liberté même par les soins du dernier duc de Bedford accomplissant les volontés de son frère, on voit le buste de Fox entouré des bustes de ses compagnons d’espérance et de travaux, éclairé de cette demi-lumière qui provoque le respect et la méditation. Une inscription latine du duc de Bedford, des vers de la duchesse de Devonshire témoignent à tous de la pieuse amitié qui éleva ce monument, et l’on comprend mieux comment dans cet heureux pays la tradition sert à soutenir l’ardeur des réformes et l’esprit de famille vient en aide à l’esprit de liberté.

Les amis de Pitt, ses continuateurs, ont dit que sa politique avait triomphé sur sa tombe, et après nos malheurs ils ont reporté jusqu’à lui l’honneur de leur victoire. Il n’en est pas moins vrai que sa politique a de son temps moins nui que servi aux progrès guerriers de la révolution, et qu’il a contraint ou autorisé son ennemi à ces efforts immenses qui, pour leur succès final, n’auraient eu besoin que de s’arrêter à temps. Il ne s’en est fallu que d’un peu de sagesse, ou d’une mort à propos, que le système fondé par Pitt échouât. Ce n’est pas lui qui a donné à Napoléon l’imagination démesurée et insatiable qui a fini par se jouer de sa raison ; on ne peut en conscience supposer que le ministre anglais ait médité de faire passer la France par l’excès de la grandeur pour qu’un jour l’orgueil enivré par la fortune se perdît. Si les choses ont en définitive tourné comme il le désirait, rien n’est arrivé comme il l’avait prévu. Si les revers de sa politique n’ont pas été funestes à la richesse et à la puissance de son pays, c’est contre son espérance et en dépit de ses projets. Assurément il ne pouvait deviner quelle serait l’influence d’une guerre prolongée, d’une création énorme d’effets publics, de l’isolement et du blocus commercial sur l’activité productive et la prospérité féconde de l’Angleterre, et sa prudence s’inquiétait même des sacrifices qu’il lui imposait sans en prévoir les compensations ; Enfin les nécessités du moment, les difficultés de la lutte ont amené, sous lui et après lui la formation d’un système et d’un parti de gouvernement auquel on ne peut guère accorder d’autre mérite que celui de l’énergie et de la persévérance, mais qui, pour la justice, la modération, la générosité, la sincérité, la prévoyance, risquait de mettre l’Angleterre au niveau des monarchies du continent. Tout cet ouvrage des circonstances, toute cette machine de guerre n’a plus été, à partir de 1815, qu’un instrument vieilli d’oppression. L’hypocrisie politique s’est maintenue quelque temps dans ses ouvrages, mais enfin la brèche s’est faite, il a fallu se rendre et changer même de drapeau. Si la politique qui a voulu exploiter Waterloo est celle de Pitt, ne parlez pas tant de sa durée ni de sa fortune. Encore un peu de temps, et la victoire a passé à la politique opposée. Un jour ce Canning, qui rêvait, il y a cinquante ans, de retremper l’une des politiques par l’autre, a ébauché en mourant la coalition qu’il avait manquée une première fois. Cette question de l’Irlande et des catholiques, que Fox dans ses dernières années regardait comme la pierre de touche des hommes et des partis, a pris un jour une telle gravité, que les plus courageux et les plus habiles des tories ont fait défection pour la résoudre contre les principes de leur vie entière. Ainsi peu à peu c’est la politique de Fox qui a pris le dessus, et depuis 1830 elle règne presque sans débat. Depuis 1830, ce réveil de la révolution française, c’est la politique de Fox qui gouverne l’Angleterre et qui préside à ses relations avec la France. Certes la France y est pour quelque chose ; quand elle se montre sous ses traits véritables, quand la révolution n’écoute que son bon génie, l’Angleterre a moins de peine et de mérite à lui rendre justice ; les fantômes évoqués par Burke s’évanouissent, et les choses apparaissent en pleine lumière, telles que Fox s’obstinait à les voir, malgré le nuage orageux qui les cachait. Qui doute cependant que les vrais intérêts, les vraies traditions de l’Angleterre, le développement naturel de ses institutions et de ses idées ne soient dans le sens de ce qui s’y passe, et que depuis vingt-cinq ans elle ne soit en général gouvernée suivant sa nature ? Et qui donc a eu l’honneur, il y a vingt-cinq ans, d’inaugurer ce retour à la politique libérale ? C’est l’ami, le lieutenant, l’héritier de Fox, c’est lord Grey. Oui, c’est de Fox qu’il faut dire que sa politique a triomphé sur son tombeau.

Et comme si toutes ces choses se tenaient, comme si l’Angleterre devait cesser de méconnaître la France dès que la France cesse de se méconnaître elle-même, les sentimens de Fox pour notre pays, ce respect pour notre indépendance, même cette indulgence pour nos révolutions qui va jusqu’à l’optimisme, ont pénétré dans les divers cabinets de la Grande-Bretagne. Plusieurs des anciennes préventions, des vieilles jalousies se sont dissipées ; la politique des deux pays a constamment oscillé autour d’une alliance intime, et par moment cette alliance s’est réalisée, toujours au profit de la civilisation du monde. Je ne crois pas en politique aux rapports éternels : il ne peut exister entre des nations un lien de dévouement, une solidarité désintéressée. Leur orgueil, à défaut de leur prudence, peut les séparer quelquefois. Comment oublier, du roi Jean à Napoléon, combien de faits historiques ont laissé aux deux peuples de ces blessures qui peuvent se rouvrir ? Qui donc ignore que tantôt l’artifice des gouvernemens, tantôt la passion populaire ont suggéré des défiances, accrédité des soupçons, entretenu des ressentimens ? Enfin comment se dissimuler qu’une certaine jalousie tour à tour commerciale ou politique obsède comme un préjugé héréditaire, l’esprit naturellement droit et bienveillant des Anglais ? Une confiance chevaleresque dans les alliances de ce monde serait un aveuglement d’enfant ; mais, cela dit, je persiste à penser que depuis Henri IV, c’est-à-dire depuis qu’il y a en France quelque chose comme un gouvernement, le système d’alliances de ce grand prince est resté pour le fond le vrai système de la France, et si l’on a dû parfois s’en écarter, on a toujours bien fait d’y revenir. Les déviations, quand elles ont été forcées, ont été des accidens. Spontanées, elles ont été des fautes. Elles ont créé aux deux peuples de faux intérêts et des oppositions factices qui leur ont fait plus de mal que rapporté de gloire ; je n’admire pas ceux qui ont gouverné pour la vengeance. Je crois que l’équilibre stable de l’Europe, du monde peut-être, est dans une certaine union, plus ou moins étroite, suivant les temps, de la France et de l’Angleterre. Si cette politique a passé dans les veines de Fox avec le sang de Henri IV, qu’on rende grâce à la duchesse de Portsmouth ; mais n’importe l’origine, cette politique est toujours la bienvenue, elle recommandera toujours le nom de Fox parmi nous. Elle se lie au salut de la révolution française, c’est-à-dire à la cause de ma patrie.


CHARLES DE REMUSAT.

  1. Voyez la première partie dans la livraison du 1er décembre 1854.
  2. Mirabeau, attribuant à Chatham cette expression la majesté du peuple, dit que ces mots sont la charte des nations. Voltaire les met dans la bouche1 de Shippen, membre jacobite de l’opposition sous Walpole.
  3. « This rascally people. »
  4. Memoirs of the latter years of the R. H. C. J. Fox, by J. B. Trotter, 3e édition, Londres, 1811.
  5. Lettres à Trotter, IV et XIII ; à lord Holland, Mémoires, t. III, p. 205.
  6. Mes rapports avec le premier consul, Mémoires, t. V, p. 202. Voyez les lettres à Fox et Fitzpatrick.
  7. Lord Spencer, ancien whig alarmiste, ministre avec Pitt, ne doit pas être confondu avec lord Robert, troisième fils du duc de Marlborough et membre persistant de l’opposition.
  8. Voyez ce que Fox dit de cet événement, Mémoires, t. III, p. 247 et 461.
  9. Le plus bel éloge de Fox se trouve dans un discours de Grattan que j’aurais cité si tout le monde ne l’avait lu, depuis que M. Villemain l’a traduit dans le deuxième volume de ses Souvenirs historiques.