Charles et Éva/3

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Les Éditions Lumen, chez Thérien frères limitée (p. 180-187).

CONCLUSION

La nature se réveillait du long engourdissement de l’hiver, et les eaux du St-Laurent coulaient claires, limpides et débarrassées de leur lourd fardeau de glace, entre leurs rives où le soleil bienfaisant de mai faisait croître et reverdir le feuillage des arbres qui déjà leur prêtait un doux ombrage. Les hôtes ailés des forêts, joyeux de voir revenir les beaux jours, gazouillaient sous la feuillée et saluaient le printemps par de longs chants d’amour. Les colons laissaient leurs demeures pour ensemencer leurs champs si fertiles alors, et les arbres séculaires des vieilles forêts canadiennes s’abattaient sous les coups répétés de la hache du pionnier reculant ainsi, peu à peu, les limites de la nature inculte et sauvage des grands bois qui couvraient, presque partout encore, les bords silencieux du St-Laurent.

Le jour était sur son déclin comme plusieurs personnes étaient rassemblées sur le rivage de l’extrémité Nord-Est de l’île de Montréal. Une vingtaine de légers canots d’écorce se balançaient doucement près de la rive sur les eaux du fleuve, à peine ridées par les derniers souffles du vent de la journée.

Ces canots attendaient un parti de Canadiens et de Hurons qui s’embarquaient pour Québec.

— Vous nous laissez donc, Monsieur Dupuis, disaient plusieurs jeunes gentilshommes de Montréal avec lesquels nous avons fait connaissance durant le cours de ce récit.

— Il le faut, Messieurs, leur répondait Charles ; mais soyez convaincus que l’absence ne me fera pas oublier la généreuse hospitalité que j’ai reçue chez vous. Puissions-nous nous revoir bientôt pour combattre encore l’Anglais côte à côte, et verser en commun notre sang pour la France !

— Embarque, embarque, s’écria en ce moment Thomas Fournier qui venait d’aider Éva à se placer le plus commodément possible, au fond de la vacillante embarcation qui la devait conduire à Québec avec son fiancé Charles Dupuis.

Les adieux furent échangés et les voyageurs eurent bientôt pris place dans les pirogues indiennes.

« Pousse au large ! » fit Thomas, qui gouvernait le canot dans lequel étaient Charles et Éva, et qui maniant aussitôt son aviron avec vigueur, lança sa pirogue en avant des autres. En même temps, il entonna un de ces chants joyeux que nos pères apportèrent de la France, et au refrain duquel s’empressèrent de répondre tous les autres Canadiens.

— Mon Dieu ! Charles, dit alors Éva à celui-ci, de quel œil va-t-on me voir dans votre famille ? Que dira-t-on de notre union ?

— N’ayez aucune crainte à ce sujet, ma douce Éva, répondit Charles en regardant sa jolie compagne d’un œil rayonnant de bonheur. Il ne vous faudra pas longtemps pour vous faire connaître et estimer, vous si bonne et si aimable ; et, mon père, qui m’a toujours laissé entendre que je serais libre là-dessus, ne manquera pas d’approuver le plus judicieux des choix que je puisse faire.

Ces compliments firent rougir la modeste enfant qui détourna la tête, et se mit à contempler le paysage qui se déroulait devant ses yeux.

Magnifique était le spectacle qui frappait ses regards. Non loin était la jeune ville de Montréal, encore à moitié enfouie à cette époque derrière des bouquets d’arbres, et dont les maisons blanches et peu nombreuses contrastaient avec ce qu’avaient encore de sauvage les bois d’alentours ; plus loin les derniers rayons du soleil couchant illuminant au loin la cime des monts de la rive occidentale, et colorant d’une dernière teinte argentée les eaux tranquilles du grand fleuve.

Cependant, les jeunes gens qui étaient venus reconduire Charles et ses compagnons jusqu’au rivage, voyaient la petite flottille disparaître peu à peu dans le lointain. Les chants de ceux qui la montaient allaient s’affaiblissant par degrés à leurs oreilles. Puis ils les entendirent bientôt expirer comme le murmure du zéphyr mourant dans le feuillage, ou comme les doux accords d’une harpe éolienne, lorsque les derniers soupirs du vent du soir viennent mourir sur ses cordes plaintives.

Par une matinée radieuse du mois de juin 1690, une grande agitation régnait parmi un nombreux rassemblement de commères qui se tenaient groupées près de la porte de la grande église de Québec.

— Qui y a-t-il donc, ce matin, la mère Bouchard ? demanda un petit vieillard tout grassouillet en s’approchant de l’une des femmes aux traits virils et au parler mâle, qui, les deux poings fermés sur les hanches, les cheveux tout ébouriffés, vêtue d’un mantelet d’indienne et d’un court jupon de droguet qui laissait voir une paire de mollets passablement musculeux pour le sexe de celle à qui ils appartenaient, babillait au moins dans deux tons plus haut que ses compagnes.

— Y a, y a, père Hébert, que le jeune M’sieu Dupuis s’marie à matin avec une demoiselle qu’il a amenée c’thiver des pays d’en haut oùs’qu’il a été faire la guerre aux Anglais avec mes gens.

— Mais, c’est y avec une Anglaise qu’il va se marier ?

— Non, père, continua la mère Bouchard en haussant la voix d’encore un ton, pour être entendue de tous et se donner de l’importance ; y paraît q’son père et sa mère étaient français comme vous et moé.

— Elle est-y belle ? demanda une de ses voisines.

— Dame ! tu verras betôt. Mais, chut ! vous autres, les voilà qui arrivent.

En effet le cortège nuptial s’avançait.

En tête marchait le père de Charles, vieux gentilhomme à la mine martiale et sévère. Ensuite venaient les deux fiancés, Charles à l’air tout rayonnant, et donnant le bras à celle qui dans quelques instants serait madame Dupuis, et cette dernière baissant chastement les yeux dont les longs cils ombrageaient ses joues colorées d’une pudique rougeur. Ensuite, venaient les parents et amis de la famille Dupuis ; enfin Thomas Fournier, la barbe faite — ce qui ne lui arrivait que dans les grandes occasions — revêtu d’un habit de drap qui jadis avait été neuf et dont M. Dupuis père lui avait fait présent, regardant tous les curieux d’un air narquois et fermant la marche. Quand tous furent entrés et placés dans la cathédrale, Maître Thomas alla trouver le bedeau, un ami à lui, et le pria de lui laisser sonner la cloche à sa place ; ce qui lui fut accordé. Quand le moment d’agir fut venu, le vieux chasseur mit tant de bonne volonté dans son nouvel office que jamais cloches ne furent plus rudement secouées et ne sonnèrent avec plus d’entrain. Thomas était content du bonheur de son jeune maître.

Lorsque la cérémonie fut terminée, les nouveaux mariés, reprirent le chemin de la maison de M. Dupuis, tandis que Thomas Fournier marmottait entre ses dents :

— Une chance qu’il ne leur a pas pris fantaisie de se marier un vendredi, car malgré tout je dirais que la paix ne durerait pas longtemps dans le ménage. Mon pauvre oncle Jacques qui…

Ses dernières paroles furent couvertes par le caquet des commères qui regagnaient leur logis en jasant à qui mieux mieux sur la bonne mine et la beauté de la mariée, et sur le bonheur qui rayonnait sur la figure des deux nouveaux époux.