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Charlot, ou la Comtesse de Givry/Édition Garnier/Charlot

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Œuvres complètes de VoltaireGarniertome 6 - Théâtre (5) (p. 345-383).


ACTE PREMIER.
______

SCÈNE I.

Le théâtre représente une grande salle où des domestiques portent et ôtent des meubles. L’INTENDANT de la maison est à une table ; UN COURRIER en bottes, à côté ; MADAME AUBONNE, nourrice, coud, et BABET file à un rouet ; UNE SERVANTE prend des mesures avec une aune, une autre balaye.

L’INTENDANT, écrivant.

Quatorze mille écus !... ce compte perce l’âme...
Ma foi, je ne sais plus comment fera madame
Pour recevoir le roi, qui vient dans ce château.

LE COURRIER.

Faut-il attendre ?

L’INTENDANT.

Eh ! oui.

BABET.

Que ce jour sera beau.
Madame Aubonne ! ici nous le verrons paraître,
Ici, dans ce château, ce grand roi, ce bon maître !

MADAME AUBONNE, cousant.

Il est vrai.

BABET.

Mais cela devrait vous dérider.
Je ne vous vis jamais que pleurer ou bouder.

Quand tout le monde rit, court, saute, danse, chante,
Notre bonne est toujours dans sa mine dolente.

MADAME AUBONNE.

Quand on porte lunette, on rit peu, mes enfants.
Ris tant que tu pourras, chaque chose a son temps.

LE COURRIER, à l’intendant.

Expédiez-moi donc.

L’INTENDANT.

La fête sera chère...
Mais pour ce prince auguste on ne saurait trop faire.

LE COURRIER.

Faites donc vite.

MADAME AUBONNE.

Hélas ! j’espère d’aujourd’hui
Que Charlot, mon enfant, pourra servir sous lui.

L’INTENDANT.

Le bon prince !

LE COURRIER.

Allons donc.

L’INTENDANT.

La dernière campagne...
Il assiégeait, vous dis-je... une ville en Champagne...

LE COURRIER.

Dépêchez.

L’INTENDANT.

Il était, comme chacun le dit,
Le premier à cheval et le dernier au lit.

LE COURRIER.

Quel bavard !

L’INTENDANT.

On avait, sous peine de la vie,
Défendu qu’on portât à la ville investie
Provision de bouche.

LE COURRIER.

Aura-t-il bientôt fait ?

L’INTENDANT.

Trois jeunes paysans, par un chemin secret
En ayant apporté, s’étaient laissé surprendre :
Leur procès était fait, et l’on allait les pendre.

(Madame Aubonne et Babet s’approchent pour entendre ce conte ; deux domestiques qui portaient des meubles les mettent par terre, et tendent le cou ; une servante qui balayait s’approche, et écoute en s’appuyant le menton sur le manche du balai.)

ACTE I, SCÈNE I. 347

M À DAME A L B.\ NE, se lovant.

Les pauvres gens !

BABET,

Eh bien ?

LE COURRIER,

Achevez donc.

l’intendant, écrivant.

Le roi… Quatorze mille écus en six mois…

LE courrier.

Sur ma foi, Je n’y puis plus tenir.

l’intendant, écrivant.

Je m’y perds quand j’y pense !… Le roi les rencontra… son auguste clémence…

BABET.

Leur fit grâce sans doute ?

(Ici, tout le monde fait un C(îrclc autour de l’intendant.)

l’intendant.

Hélas ! il fit bien plus ; 11 leur distribua ce qu’il avait d’écus, « Le Béarnais, dit-il, est mal en équipage, Et s’il en avait plus, vous auriez davantage. »

TOUS ENSEMBLE,

Le bon roi ! le grand roi !

l’intendant.

Ce n’est pas tout ; le pain Manquait dans cette ville, on y mourait de faim ; Il la nourrit lui-même en l’assiégeant encore ^

(Il lire son mouchoir, et s’essuie les yeux.) LE COURRIER.

Vous me faites pleurer.

madame aubonne. Je l’aime !

BABET.

Je l’adore !

1. Ce passage est d’allusion. Les troupes devant lesquelles on jouait cette pièce h, Ferney bloquaient Genève ; toute communication était interrompue entre ce pays et la France ; aussi chaque jour c’était des paysans qu’on arrêtait pour avoir violé la consigne, et en faveur desquels Voltaire intercédait. (G. A.) 348 CHARLOÏ.

l’intendant. Je me souviens aussi ([u’en un jour solennel Un grave ambassadeur, je ne sais plus lequel, Vit sa jeune noblesse admise à l’audience. L’entourer, le presser sans trop de bienséance. « Pardonnez, dit le roi, ne vous étonnez pas ; Ils me pressent de même au milieu des combats, > »

LE COURRIER,

Ça donne du désir d’entrer à son service.

BABET,

Oui, ça m’en donne aussi.

l’intendant.

Qu’en dites-vous, nourrice !

madame AUBONNE, se remettant à l’ouvrage.

Ab ! j’ai bien d’autres soins.

l’intendant.

Je prétends aujourd’hui Vous faire, en l’attendant, trente contes de lui. Un soir, près d’un couvent, .,

LE COURRIER.

Mais donnez donc la lettre.

l’intendant. C’est bien dit… la voilà, ., tu pourras la remettre Au premier des fourriers que tu rencontreras : Tu partiras en bâte ; en bâte reviendras. Madame de Givry veut savoir à quelle heure Il doit de sa présence bonorer sa demeure… Quatorze mille écus ! et cela clair et net !… On en doit la moitié… Va vite.

LE courrier.

Adieu, Babet.

(Il sort.) BABET, reprenant son rouet.

La nourrice toujours dans son cbagrin persiste. Faites-lui quelque conte.

l’intendant.

On voit ce qui l’attriste. Notre jeune marquis, que la bonne a nourri. Est un grand garnement ; et j’en suis bien marri,

MADAME AUBONNE.

Je le suis plus que vous. ACTE I, SCÈNE II. 349

l’intendant.

Votre fils, au contraire. Respectueux, poli, cherche toujours à plaire.

BABET.

Chariot est, je l’avoue, un fort joli garçon,

MADAME AUBONNE,

Notre marquis pourra se corriger. l’intendant.

Oh ! non : Il n’a point d’auiitié ; le mal est sans remède.

MADAME AUBONNE, cousant.

À l’éducation tout tempérament cède.

l’intendant, écrivant.

Les vices de l’esprit peuvent se corriger ;

Quand le cœur est mauvais, rien ne peut le changer.

SCÈNE II.

LES précédents ; g UIL lot, accourant. GLILLOT.

Ah ! le méchant marquis ! comme il est malhonnête !

MADAME AL’BONNE.

Eh Lien ! de quoi viens-tu nous étourdir la tête ?

GUILLOT.

De deux larges soufflets dont il m’a fait présent : C’est le seul qu’il m’ait fait, du moins, jusqu’à présent. Passe encor pour un seul, mais deux !

BABET,

Bon ! c’est de joie Qu’il t’aura souffleté ; tout le monde est en proie A des transports si grands, en attendant le roi. Qu’on ne sait où l’on frappe.

MADAME AUBONNE.

Allons, console-toi.

l’intendant, écrivant.

La chose est mal pourtant… Madame la comtesse N’entend pas que l’on fasse une telle caresse À ses gens ; et Guillot est le fils d’un fermier, Homme de bien.

I 350 CHARLOT

CHILI. or. Sans doute, l’intendant.

Et fort lont à payer.

GUILLOT.

Ça peut être.

L INTENDANT,

Guillot est d’un bon caractère.

GUILLOT,

Oui,

l’intendant. C’est un innocent,

guillot. Pas tant.

BABET.

Qu’as-tu pu faire Pour acquérir ainsi deux soufflets du marquis ?

guu-lot. Il est jaloux, il t’aime.

BABET.

Est-il bien vrai ?., . Tu dis Que je plais à monsieur ?

guillot.

Oh ! tu ne lui plais guère ; Mais il t’aime en passant, quand il n’a rien à faire. Je dois, comme tu sais, épouser tes attraits ; Et pour présent de noce il donne des soufflets,

BABET,

Monsieur m’aimerait donc ?

MADAME AUBONNE,

Quelle sotte folie ! Le marquis est promis à la belle Julie, Cousine de madame, et qui, dans la maison, Est un modèle heureux de beauté, de raison, Que j’élevai longtemps, que je formai moi-même : C’est pour lui qu’on la garde, et c’est clic qu’il aime,

guillot. Oh bien, il en veut donc avoir deux à la fois ? Ces jeunes grands seigneurs ont de terribles droits ; Tout doit être pour eux, femmes de cour, de ville, Et de village encore : ils en ont une file ; Ils vous écrément tout, et jamais n’aiment rien. ACTE I, SCÈNE III. ; j.3’l

(juil me laisse Babet ; parbleu, chacun le sien,

BABET.

Tu m’aimes donc vraiment ?

GUILLOT.

Oui, de tout mon courage ; Je t’aime tant, vois-tii, (|ue (|iiand sur mon passage Je vois passer Chariot, ce garçon si bien fait, Quand je vois ce Chariot regardé par Babet, Je rendrais, si j’osais, à son joli visage Les deux pesants soufflets que j’ai reçus en gage. MADAME AUBONNE.

Des soufflets à mon fils !

GUILLOT.

Eh !… j’entends si j’osais… Mais Chariot m’en impose, et je n’ose jamais.

l’intendant, se levant.

Jamais je ne pourrai suffire à la dépense.

Ah ! tous les grands seigneurs se ruinent en France ;

Il faut couper des bois, emprunter chèrement.

Et l’on s’en prend toujours à monsieur l’intendant…

Çà, je vous disais donc qu’auprès d’une abbaye

Une vieille baronne et sa fille jolie,

Apercevant le roi qui venait tout courant…

Le duc de Bellegarde était son confident :

C’est un brave seigneur, et que partout on vante :

Madame la comtesse est sa proche parente :

De notre belle fête il sera l’ornement.

SCÈNE HT.

LES PRÉCÉDENTS, LE MARQUIS.

(Tous se lèvent.)

LE MARQUIS.

Mon vieux faiseur de conte, il me faut de l’argent. Bonjour, belle Babet ; bonjour, ma vieille bonne…

(À Guillot.)

Ah ! te voilà, maraud ; si jamais ta personne S’approche de Babet, et surtout moi présent, Pour te mieux corriger je t’assomme à l’instant. y

352 CHAULOT.

GLII.LOT.

Ouel (lial)le de marquis !

LE MARQUIS.

Va, détale,

BABET.

Eh ! de grâce, Un peu moins de colère, un peu moins de menace. Que vous a lait Guillot ?

MADAME ALBONNE,

Tant de brutalité Sied horriblement mal aux gens de qualité. — Je vous l’ai dit cent fois ; mais vous n’en tenez compte. Vous me laites mourir de douleur et de honte.

LE MARQUIS.

Allez, vous radotez… Monsieur Rente, à l’instant Qu’on me fasse donner six cents écus comptant.

l’intendant. Je n’en ai point, monsieur.

LE MARQUIS.

Ayez- en, je vous prie, Il m’en faut pour mes chiens et pour mon écurie, Pour mes chevaux de chasse, et pour d’autres plaisirs. J’ai très-peu d’écus d’or, et beaucoup de désirs. Monsieur mon trésorier, déboursez, le temps presse.

l’intendant. À peine émancipé, vous épuisez ma caisse. Quel temps prenez-vous là ? quoi ! dans le même jour Où le roi vient chez vous avec toute sa cour ! Songez-vous bien aux frais où tout nous précipite ?

LE MARQUIS.

Je me passerais fort d’une telle visite. Mon petit précepteur, que l’on vient d’éloigner, M’avait dit que ma mère allait me ruiner ; Je vois qu’il a raison.

MADAME AUBONNE.

Fi ! quel discours infâme ! Soyez plus généreux, respectez plus madame. Je ne m’attendais pas, quand je vous allaitai. Que vous auriez un cœur si plein de dureté.

LE MARQUIS.

Vous m’ennuyez ; ACTE I, SCÈNE IV. 353

MADAME AU BONNE, pleurant.

L’ingrat !

G l’IL LOT, dans un coin.

Il a l’àmo ])ien dure. Les mains aussi.

BABET.

Toujours il nous fait quelque injure. Vous n’aimez pas le roi ! \ous, méchant î

LE MARQUIS.

Eh ! si fait.

BABET.

Non, VOUS ne l’aimez pas.

LE MARQUIS.

Si, te clis-je, Bahet. Je l’aime… comme il m’aime… assez peu, c’est l’usage. Mais je t’aime bien plus.

l’intendant, écrivant.

Et l’argent davantage.

LE MARQUIS.

(À Guillot, qui est d.ms un coin.)

Donnez-m’en donc bien vite… Ah ! ah ! je t’aperçois ; Attends-moi, malheureux !

SCÈNE IV.

LES précédents, LA COMTESSE.

LA COMTESSE.

Eh ! qu’est-ce que je vois ? Je le cherche partout : que ses mœurs sont rustiques ! Je le trouve toujours parmi des domestiques. 11 se plaît avec eux ; il m’abandonne.

MADAME AUBONNE.

Hélas ! Nous l’envoyons à vous, mais il n’écoute pas. 11 me traite bien mal.

LA COMTESSE.

Consolez-vous, nourrice ; Mon cœur en tous les temps vous a rendu justice, Et mon fils vous la doit : on pourra l’attendrir.

6. — Théâtre. V. -’^ 304 CHAR LOT.

MADAME AU BON NE.

Ah ! VOUS lie savez pas ce qu’il me fait soulViir.

LA COMTESSE. le sais qu’en son berceau, dans une maladie, Étant cru mort longtemps, vous sauvâtes sa vie : Il en doit à jamais garder le souvenir. S’il ne vous aimait pas, qui pourrait-il clK’rir ? Laissez-moi lui parler.

MADAME AUBONNE.

Dieu ATuille que madame Par ses soins maternels amollisse son âme !

LE MARQUIS.

Que de contrainte !

LA COMTESSE, à riiitenciant.

Et VOUS, tout est-il préparé ? Vous savez de vos soins combien je vous sais gré.

l’intendant. Madame, tout est prêt, mais la dépense est forte ; Gela pourra monter tout au moins… à…

LA COMTESSE.

Qu’importe ? Le cœur ne compte point, et rien ne doit coûter Lorsque le grand Henri daigne nous visiter.

(À ses gens.)

Laissez-moi, je vous prie.

(Ils sortent.)

SCÈNE V.

LA COMTESSE, LE MARQUIS.

LA COMTESSE.

Il est temps qu’une mère, Que vous écoutez peu, mais qui ne doit rien taire, Dans l’âge où vous entrez, sans plainte et sans rigueur, Parle à votre raison et sonde votre cœur, le veux bien oublier que, depuis votre enfance, Vous avez repoussé ma tendre complaisance ; Que vos maîtres divers et votre précepteur, Par leurs soins vigilants révoltant votre humeur, Vous présentant à tout, n’ont pu rien vous apprendre : ACTE I, SCÈNE V. S-io

Tandis (fii’à leurs lerons ompressé de se rendre, Le iiis de la noiirriee, à qui vous insultiez, Apprenait aisément ce que vous négligiez ; Et ([ue Chariot, toujours prompt à me satisfaire, Kaisait assidûment ce que vous deviez iaire.

LE MAUOUIS,

Vous l’oubliez, madame, et m’en ])arlez souvent. Chariot est, je l’avoue, un héros fort savant. Je consens pleinement que Chariot étudie. Que (Juillot aille aussi dans quelque académie ; La doctrine est pour eux, et non pour ma maison. Je hais fort le latin ; il déroge à mon nom ; Et l’on a vu souvent, quoi qu’on en puisse dire. De très-bons ofhciers qui ne savaient pas lire.

LA COMTESSE.

S’ils l’avaient su, mon fils, ils en seraient meilleurs. J’en ai connu beaucoup qui, polissant leurs mœurs, Des beaux-arts avec fruit ont fait un noble usage. Un esprit cultivé ne nuit point au courage ^ Je suis loin d’exiger qu’aux lois de son devoir Un officier ajoute un triste et vain savoir ; Mais sachez que ce roi, qu’on admire et qu’on aime, À l’esprit très-orné.

LE MARQUIS.

Je ne suis pas de même.

LA COMTESSE.

Songez à le servir à la guerre, à la cour.

LE MARQUIS.

Oui, j’y songe.

LA COMTESSE.

Il faudra que, dans cet heureux jour, De sa royale main sa bonté ratifie Le contrat qui vous doit engager à Julie. Elle est votre parente, et doit plaire à vos yeux, Aimable, jeune, riche.

LE MARQUIS.

Elle est riche ? tant mieux ; Marions-nous bientôt.

LA COMTESSE.

Se peut-il, à votre âge,

1. Tout cela se dt-bituit à Fcrney en présence d’officiers- (G. A.) 356 CHAR LOT.

(Jiic (lu seul iiilrivt vous parliez lo langage ?

I.E MAKQL’IS.

Oli ! j’aimo aussi Julio : elle a bien des appas ; Klle nie plaît l)e ; \uCoiip ; mais je ne lui plais pas.

l.À COMTESSE.

Ah ! mon Dis, apprenez du moins à vous connaître. \os discours, votre ton, la révoltent peut-être. On ne réussit point sans un peu d’art flatteur : Et la grossièreté ne gagne point un cœur.

I.E MMiOUIS. le suis fort naturel.

L.\ COMTESSE.

Oui, mais soyez aimable. Cette i)ui’e nature est Ibi-t insupportable. ^os pareils sont polis : pourquoi ? c’est qu’ils ont eu Cette éducation qui tient lieu de vertu ; Leur âme en est empreinte ; et si cet avantage N’est pas la vertu même, il est sa noble image. 1 faut plaire à sa femme, il faut plaire à son roi, S’oubliei’prudemment, n’être point tout à soi. Dompter cette humeur brusque où le penchant vous livre. Pour vivre heureux, mon fils, que faut-il ? savoir vivre.

LE MAHOCIS.

Pour le roi, nous verrons comme je m’y prendrai : Julie est autre chose, elle est fort à mon gré ; Mais je ne puis soullrir, s’il faut que je le dise. Que le savant Chariot la suive et la courtise : Il lui fait des chansons.

LA COMTESSE.

Vous VOUS moquez de nous : Votre frère de lait vous rendrait-il jaloux ?

LE MAIKUIS.

Oui ; je ne cache point que je suis en colère Contre tous ces gens-là qui cherchent tant à plaire. Te n’aime point Chariot ; on l’aime trop ici.

LA COMTESSE.

Auriez-vous bien le cœur à ce point endurci ? Cela ne se peut pas. Ce jeune homme estimable Peut-il par son mérite être envers vous coupable ? Je dois tout à sa mère ; oui, je lui dois mon fils : Aimez un peu le sien. Du même lait nourris, L’un doit protéger l’autre : ayez de l’indulgence, ACTE I, S(: i : \K \ I. : 107

Ayez (le ramitic’, de la reconnaissance ;

Si vous étiez ingrat, que pourrais-je espérer ?

Pour ne vous point haïr il faudrait expirer.

[.R MAlUjriS.

Ah ! vous m’attendrissez ; madame, je vous j ure De respecter toujours mon devoir, la nature, Vos sentiments.

LA COMTESSE.

Mon lîls, j’aurais voulu de vous, Avec tant de respects, un mot encor plus doux.

LE MAHQLIS.

Oui, le respect s’unit à l’amour qui me touche.

LA COMTESSE.

Dites-le donc du cœur, ainsi que de la bouche.

SCÈNE VI.

LA COMTESSE, LE MAROUIS, CHARLOT.

LA COMTESSE.

Venez, mon bon Chariot. Le marquis m’a promis Qu’il serait désormais de vos meilleurs amis.

LE MARQUIS, se détournant.

Je n’ai point promis ça.

LA COMTESSE.

Ce grand jour d’allégresse Ne pourra i)lus laisser de place à la tristesse. Où donc est votre mère ?

CHARLOT.

Elle pleure toujours ; Et j’implore pour moi votre puissant secours. Votre protection, vos bontés toujours chères, Et ce cœur digne en tout de ses augustes pères. Madame, vous savez qu’à monsieur votre fils. Sans me plaindre un moment, je fus toujours soumis. Mvre à vos pieds, madame, est ma plus forte envie. Le héros des Français, l’appui de sa patrie, Le roi des cœurs bien nés, le roi qui des Ligueurs A par tant de vertus confondu les fureurs. Il vient chez vous, il vient dans vos belles retraites ; 358 CHARLOT.

Et ce n’est que pour lui que des lieux où vous êtes Mon Ame en cônissant se pourrait arracher, La fortune n’est pas ce que je a eux chercher. Pardonnez mon audace, excusez mon jeune âge. On m’a si fort vanté sa bonté, son courage, Que mon cœur tout de feu porte envie aujourd’hui À ces heureux Français qui combattent sous lui. Je ne veux point agir en soldat mercenaire ; Je veux auprès du roi servir en volontaire, Hasarder tout mon sang, sûr que je trouverai Auprès de vous, madame, un asile assuré. Daignez-vous approuver le parti que j’embrasse ?

LA COMTESSE.

^ a, j’en ferais autant, si j’étais à ta place.

Mon fils, sans doute, aura pour servir sous sa loi

Autant d’empressement et de zèle que toi.

LE MARQUIS.

Eh, mon Dieu ! oui. Faut-il toujours qu’on me compare A notre ami Chariot ? l’accolade est bizarre !

LA COMTESSE.

Aimez-le, mon cher fils ; que tout soit oublié. Çà, donnez-lui la main pour marque d’amitié.

LE MARQUIS.

Kh bien ! la voilà… mais…

LA COMTESSE.

Point de mais.

CHARLOT prend la main du mar(iuis, et la baise.

Je révère. J’ose chérir en vous madame votre mère. Jamais de mon devoir je n’ai trahi la voix ; Je vous rendrai toujours tout ce que je vous dois.

LE MARQUIS.

Va… je suis très-content.

LA COMTESSE.

Son bon cœur se déclare ; Le mien s’épanouit… Quel bruit ! quel tintamarre ! ACTE I, SCÈNE VIL 339

SCÈNE VII.

PLUSIEURS DOMESTIQUES en livrée, et d’autres gens entrent on foule ; GUILLOT, BABET, sont des premiers ; JULIE, MADAME AU- BONNE, dans le fond : elles arrivent plus lentement ; LA COMTESSE est sur le devant du tliéàtre avec LE MARQUIS et CHARLOï.

GUILLOT, accourant.

Le roi vient,

PLUSIEURS DOMESTIQUES.

C’est le roi.

GUILLOT.

C’est le roi, c’est le roi.

BABET.

C’est le roi ; je l’ai vu tout comme je vous voi ^ Il était encor loin ; mais qu’il a bonne mine !

GUILLOT.

Donne-t-il des soufflets ?

LA COMTESSE.

À peine j’imagine Qu’il arrive si tôt ; c’est ce soir qu’on l’attend : Mais sa bonté prévient ce bienheureux instant. Allons tous.

JULIE.

Je vous suis… je rougis ; ma toilette M’a trop longtemps tenue, et n’est pas encor faite. Est-ce bien déjà lui ?

GUILLOT,

Ne le voyez-vous pas Qui vers la basse-cour avance avec fracas ?

BABET.

Il est très-beau… C’est lui. Les filles du village Trottent toutes en foule, et sont sur son passage. J’y vais aussi, j’y vole.

LA COMTESSE.

Oh ! je n’entends plus rien.

1, Ce vers est répété dans la scène v de l’acte IIL
JULIE.

Ce n’est pas lui.

BABET, allant et venant.
C’est lui.
GUILLOT.
Je m’y connais fort bien.

Tout le monde m’a dit : C’est lui ; la chose est claire.

L’INTENDANT, arrivant à pas comptés.

Ils se sont tous trompés selon leur ordinaire.
Madame, un postillon que j’avais fait partir
Pour s’informer au juste, et pour vous avertir.
Vous ramenait en hâte une troupe altérée,
Moitié déguenillée, et moitié surdorée,
D’excellents pâtissiers, d’acteurs italiens,
Et des danseurs de corde, et des musiciens,
Des flûtes, des hautbois, des cors, et des trompettes,
Des faiseurs d’acrostiche, et des marionnettes.
Tout le monde a crié le roi sur les chemins ;
On le crie au village, et chez tous les voisins ;
Dans votre basse-cour on s’obstine à le croire ;
Et voilà justement comme on écrit l’histoire[1].

GUILLOT.

Nous voilà tous bien sots !

LA COMTESSE.

Mais quand vient-il ?

L’INTENDANT.

Ce soir.

LA COMTESSE.

Nous aurons tout le temps de le bien recevoir.
Mon fils, donnez la main à la belle Julie.
Bonsoir, Charlot.

LE MARQUIS.
Mon Dieu, que ce Charlot m’ennuie !

(Ils sortent : la comtesse reste avec la nourrice.)

LA COMTESSE.

Viens, ma chère nourrice, et ne soupire plus.
À bien placer ton fils mes vœux sont résolus :
Il servira le roi ; je ferai sa fortune :
Je veux que cette joie à nous deux soit commune.

ACTE I, SCÈNE VIL 361

Je voudrais coDtciitoi- tout co ([iii m’np|)arlu’iil. Vous roudrp tous lietirciix ; (•"Csl là ce (|ui soiilieut, C’est J ; i ce (|iii console et qui charme la vie.

MADAME AUBONNE,

Vous me rendez confuse, et mon âme attendrie Devrait nK’ritci’mieux vos extrêmes bontés.

LA COMTESSE.

Qui donc en est plus digne ?

MADAME AUBONNE, tristomciif.

Ah !

LA COMTESSE.

^’os félicités S’altèrent du chagrin que tu montres sans cesse.

MADAME AUBONNE.

Ce beau jour, il est vrai, doit bannir la tristesse.

LA COMTESSE,

Va, fais danser nos gens avec les violons. Ton fils nous aidera.

MADAME AUBONNE.

Mon fils !… Madame… allons.

FIN DU PREMIER ACTE. ACTE DEUXIÈME.

SCÈNE I.

JULIE, MADAME AUBONNE, CHARLOT.

JULIE.

Enfin je le verrai ce charmant Henri Quatre, Ce roi l)rave et clément qui sait plaire et combattre, Qui conquit à la fois son royaume et nos cœurs. Pour qui Mars et l’Amour n’ont point eu de rigueurs. Et qui sait triompher, si j’en crois les nouvelles, Des Ligueurs, des Romains, des héros et des belles.

C H A p. L T, dans un coin.

Elle aime ce grand homme ; elle est tout comme moi.

JULIE.

Lisette à me parer a réussi, je croi. Comment me trouvez-vous ?

MADAME AUBONNE.

Très-belle et très-bien mise. Vous seriez peu fâchée, excusez ma franchise, D’essayer tant d’appas, et d’arrêter les yeux D’un héros couronné, partout victorieux.

JULIE.

Oui, ses yeux seulement… Il a le cœur fort tendre : On me l’a dit du moins… je n’y veux point prétendre ; Je ne veux avoir Tair ni prude ni coquet… Eh ! mon Dieu 1 j’aperçois qu’il me manque un bouquet.

CHARLOT.

In houquet ! allons vite.

(Il sort.) MADAME AUBONNE.

Eh bien ! belle Julie, Ce grand prince ici même aujourd’hui vous marié ; 11 signera du moins le contrat projeté, ACTE II, SCÈNE I. 363

Qui sera par iiiadanio avec vous présciit« ’. Vous semhlcz n’y penser qu’avec indifférence, Et je crois entrevoir un peu de répugnance.

JULIE,

Hélas ! comment veut-on que mon cœur soit touché ;

Qu’il se donne à celui ([ui ne l’a point cherché ?

Par la digne comtesse en ces murs élevée,

Conduite par vos soins, à son fils réservée,

Je n’ai januiis dans lui trouvé Jusqu’à ce jour

Le moindre sentiment qui ressenii)le à l’amour ;

Il n’a jamais montré ces douces complaisances

Qui d’un peu de tendresse auraient les apparences.

Il est sombre, il est dur, il me doit alarmer ;

Il ose être jaloux et ne sait point aimer.

J’aime avec passion sa vertueuse mère :

Le fils me fait tremhler ; quel triste caractère !

Ses airs et son ton brusque, et sa grossièreté,

Affligent vivement ma sensibilité.

D’un noir pressentiment je ne puis me défendre.

La nature me fit une ûme honnête et tendre.

J’aurais voulu chérir mon mari.

MADAME AL BON NE.

Parlez net ; Développez un cœur qui se cache à regret. Le marquis est haï,

JULIE,

Tout autant qu’haïssable : C’est une aversion qui n’est pas surmontable, À sa mère, après tout, je ne puis l’avouer. De quinze ans de bontés je dois trop me louer : Je percerais son cœur d’une atteinte cruelle ; Je ne puis la tromper, ni m’ouvrir avec elle. Voilà mes sentiments, mes chagrins et mes vœux,

MADAME AUBONNE,

Ce mariage-là fera des malheureux.

Ah ! comment nous tirer du fond du précipice ?

JULIE,

Et moi, que devenir, comment faire, nourrice ? Tu ne me réponds point, tu rêves tristement, Ma chère Aubonne !

MADAME AUBONNE,

Hélas ! 3G4 CHAR LOT.

JLLIE.

Pourrais-tu prudemment Engager la comtesse à différer la chose ? Tu sais la gouverner ; ton avis en impose ; Par tes discours flatteurs tu pourrais l’amener A me laisser le temps de me déterminer. AFais réponds donc.

MADAME al : BON NE.

Hélas !., oui, ma helle. Tulie…

(Eu pleurant.)

Votre demande est juste… elle sera remplie.

SCÈNE II.

JULIE, MADAME AUBONNE, ClIARLOÏ.

CHARLOT.

Aladame, j’ai trouvé chez vous votre bouquet.

JULIE.

Ce n’est point là le mien ; le vôtre est bien mieux fait, Mieux choisi, plus brillant… Que votre fils, ma bonne, Est galant et poli !… Tous les jours il m’étonne. Est-il vrai qu’il nous quitte ?

MADAME AUBONNE.

11 veut servir le roi.

JULIE.

Nous le regretterons.

CHARLOT,

Je fais ce que je doi. Oui, mon père est soldat du plus grand des monarques, il fut bles.sé, madame, à la bataille d’Arqués. Je voudrais sur ses pas bientôt l’èlre à mon tour. Pour ce généreux roi mon cœur est plein d’amour ; Oui, je voudrais servir Henri Quatre et ma dame.

JULIE, à M’ie Aubûiine.

i>a bonne, vous pleurez !

MADAME AUBONNE.

J’en ai sujet : mon ànae Se rappelle sans cesse un fatal sou\enir.

JLLIE.

Quoi ! pouvez-vous.sans joie et sans vous attendrir, ACTE II, SCi : NK II. 3f)o

Voir un /ils si bien nô, si rempli de courage. Au-dessus de son rang, au-dessus de son âge ?

MADAME AUBONNE.

Il paraît en ed’et digne de vos bontés ;

11 mérite surtout les pleurs qu’il m’a coûtés.

JLLIE.

Votre amour est bien juste, il est toucbant, ma bonne ; Mais, il faut l’avouer, ^otre douleur m’étonne. Quel est votre chagrin ?… Çà, dites-moi, Chariot… Non… monsieur… mon ami… Ma mère… que ce mot… De Chariot… convient mal… à toute sa personnel

MADAME AU BONNE.

Oli ! les mots n’y font rien… mais vous êtes trop bonne.

JULIE,

Chariot !… Ma bonne !

MADAME AUBONNE.

Eh quoi ?

JULIE,

D’où vient que votre fils Est différent en tout de monsieur le marquis ? L’art n’a rien pu sur lun : dans l’autre la nature Semble avoir répandu tous ses dons sans mesure,

MADAME AUBONXE.

Vous le flattez beaucoup.

JULIE,

Le roi vient aujourd’hui ; Je dois avoir l’honneur de danser avec lui, ,

(À Chariot.)

Je voudrais répéter, .. Vous dansez comme un ange,

CHAULOT. Je ne mérite pas..,

JULIE.

Cela n’est point étrange : Vous avez réussi dans les jeux, dans les arts. Qui de nos courtisans attirent les regards. Les armes, le dessin, la danse, la musique. Enfin’dans toute étude où votre esprit s’applique ; Et c’est pour votre mère un plaisir bien parfait… Je cherche à m’affermir dans le pas du menuet… Et je danserai mieux vous ayant pour modèle.

CHARLOT.

Ah ! vous seule en servez, ., mais le respect, le zèle. 366 CllAHI.OT.

Mo IbiTont d’oix’ir. Il tant nii violon, Je cours on chorclior un, s’il vous ])laît. Il LIE.

Mon Dieu ! non. Vous chantez à merveille ; et votre voix, je pense, Rien mieux qu’un violon mar(|uera la cadence : Asseyez-vous, ma mère, et voyez votre fils.

MADAME ALBOXNE.

De tout ce (jue je vois mon cœur n’est point surpris.

(Elle s’assied ; ils dansent, et Chariot chante.)

Elle donne des lois Aux bergers, aux rois, À son choix ; Elle donne des lois

Aux bergers, aux rois. Qui pourrait l’approcher Sans chercher Le danger ? On meurt à ses yeux sans espoir ; On meurt de ne les plus voir. Elle donne des lois Aux bergers, aux rois.

JULIE, après avoir dansé un seul couplet.

Vous êtes donc l’auteur de la chanson ?

CHARLOT.

Madame, C’est un faible portrait d’une timide flamme. Les vers étaient à l’air assez mal ajustés. Par votre goût, sans doute, ils seront rejetés’.

JULIE.

Ils n’offensent personne… Ils ne peuvent déplaire ; Ils ne peuvent surtout exciter ma colère : Ils ne sont pas pour moi.

CHARLOT.

Pour vous :… je n’oserais Perdre ainsi le respect, profaner vos attraits !

1. Le rôle de Chariot avait été fait pour M. de Chahanon, qui était non-slaloment un poète tragique, mais un excellent musicien. Il nous semble que Beaumarchais s’est inspiré de cette scène jiour l’entrevue de Chérul)in et de la comtesse dans le deuxième acte du Mariage de Figaro. (G. A.) ACTE II, SCÈNE III. 3(r

JULIE.

Une seconde lois je puis donc les entendre… Achevons la leçon que de vous je veux prendre.

MADAME ALBONNE.

Ils me font tous les deux un extrême plaisir. Je voudrais que madame en pût aussi jouir.

JULIE recoininenco à danser avec Chariot, (jui répète l’air.

Elle donne des lois

Au\ bergers, aux rois, etc.

MAJEUn.

Vous seule ornez ces lieux.

Des rois et des dieux Le maître est dans vos yeux. Ah ! si de votre cœur Il était vainqueur ! Ouel bonheur ! Tout parle en ce beau jour

D’amour. Un roi brave et galant, Charmant, Partage avec vous L’heureux pouvoir de n’gner sur nous.

Elle donne des lois, etc.

On meurt à ses yeux sans espoir ; On meurt de ne les plus voir.

SCÈNE III.

ULIE, CHARLOT ; LE MARQUIS entre, et les voit danser, penJant que MADAME AU BON NE est assise et s’occupe à coudre.

LE MARQUIS.

Meurt de ne les plus voir !… Notre belle héritière, Avec monsieur Chariot vous êtes familière. Vous dansez aux chansons dans un coin du logis !

CHARLOT.

Pourquoi non ?

JULIE.

Mais je crois qu’il m’est assez permis 368 CIIAKl.OT.

De prendre, "quand je venx, devant madame Anhonne, Pour danser un menuet, la leçon (|u’il me donne.

I. K M Alton S.

Il donne des l(M ; ons ! Araiment il en a l’air. Prolîtez-vous beaucoup ? Et les payez-vous cher ? IL I.IE. ren dois avoir, monsieur, de la reconnaissance. Si vous êtes laché de cette préférence, Si mon i)etit menuet vous donne (pielque ennui ;, Que n’avez-vous appris…, à danser comme lui ?

LE MAIWUIS.

Ouais !

CIIARLOT.

Modérez, monsieur, votre injuste colère. Vous aviez assuré votre adorable mère Que d’un peu d’amitié vous vouliez n’honorer ; Mon cœur le méritait, il l’osait espérer.

(En montrant Julio)

Ce noble et digne objet, respectable à vous-même. M’a chargé dans ces lieux de son ordre suprême ; Ses ordres sont sacrés, chacun doit les remplir : En la servant, monsieur, j’ai cru vous obéir.

MADAME AUBONNE.

C’est très-bien rii)Osté ; Chariot doit le confondre.

LE MARQIIS.

Quand ce drôle a parlé, je ne sais (jue répondre. Écoute, mon garçon, je te défends… à toi,

(Chariot le regarik- fixement. ;

De montrer, quand j’y suis, de l’esprit plus ({ue moi.

MADAME AUBONNE.

Quelle idée !

JLLIE.

Eh ! comment faudra-t-ii donc qu’il fasse ?

LE MARQUIS.

Il m’offusque toujours. Tant d’insolence lasse. le ne le puis souifrir près de vous… En un mot, Je n’aime point du tout qu’on danse avec Chariot. IIJLIE.

Ma bonne, à quel mari je me verrais livrée ! Allez, votre colère est trop prématurée. Je n’ai i)oint de reproclie à recevoir de vous ; Et je n’aurai jamais un tyran pour époux. ACTE II, SCÈNE III. 369

MADAME AUBONNE.

Eli bien ! vous méritez une telle algarade.

Vous vous faites haïr… Monsieur, prenez-y gardé :

Vous n’êtes ni poli, ni bon, ni circonspect :

Vous deviez à Julie un peu plus de respect,

Plus d’égards à Chariot, à moi plus de tendresse ;

Mais…

LE MARQUIS.

Quoi ! toujours Chariot ! que tout cela me blesse ! Sortez, et devant moi ne paraissez jamais.

JULIE.

Mais, monsieur…

LE MARQUIS, menaçant Chariot.

Si…

CHARLOT,

Quoi ? si ?

MADAME AUBONNE, se mettant entre eux deux.

Mes enfants, paix ! paix ! paix ! Eh, mon Dieu ! je crains tout.

LE MARQUIS.

Sors d’ici tout à l’heure. Je te l’ordonne.

JULIE.

Et moi, j’ordonne qu’il demeure.

CHARLOT.

À tous les deux, monsieur, je sais ce que je doi ;

(En regardant Julie.)

Mais enfin j’ai fait vœu de suivre en tout sa loi.

LE MARQUIS.

Ah ! c’en est trop, faquin.

CHARLOT,

C’en est trop, je l’avoue ; Et sur votre alphabet je doute qu’on vous loue. Il paraît que le lait dont vous fûtes nourri Dans votre noble sang s’est un peu trop aigri. De vos expressions j’ai l’âme assez frappée. À mon côté, monsieur, si j’avais une épée,

l. Ce texte est celui de toutes les éditions données du vivant de l’auteur. Palissot impute aux éditeurs de Kehl cette rime du Pont-Neuf, et a mis dans son édition :

Vous méritez, monsieur, une telle algarade ; Vous vous faites haïr, et ce ton vous dégrade. (B.)

G. — Théathe. V. 24 370 C II A R LOT.

Je crois que vous seriez assez sage, assez grand, Pour m’épargner peut-être un si doux compliment.

LE MARQUIS.

Quoi ! misérable…

JULIE.

Encore !

MADAME AUBONNE.

Allez, mon fils, de grâce. Ne effarouchiez point, et quittez-lui la place : Tout ira bien ; cédez, quoique très-ofTensé.

CHARLOï.

Ma mère… j’obéis… mais j’ai le cœur percé.

(11 sort.) MADAME AUBONNE.

Ah ! c’en est fait, mon sang se glace dans mes veines.

JULIE.

Mon sang, ma chère amie, est bouillant dans les miennes.

LE MARQUIS.

Dans ce nouveau combat du froid avec le chaud, Me retirer en hâte est, je crois, ce qu’il faut ; Je n’aurais pas beau jeu : c’est une étrange affaire De combattre à la fois deux femmes en colère.

SCÈNE JV. JULIE, RIADA3IE AUBONNE.

MADAME AUBONNE.

Non, vous n’aurez jamais ce brutal de marquis : Qu’ai-je fait ! non, ces nœuds sont trop mal assortis.

JULIE.

Quoi ! tu me serviras ?

MADAME AUBONNE.

Je réponds que sa mère Brisera ce lien qui doit trop vous déplaire… M’y voilà résolue,

JULIE.

Ah ! que je te devrai !

MADAME AUBONNE.

fortune ! ô destin ! que tout change à ton gré ! Du public cependant respectons l’allégresse : ACTE II, SCÈNE V. 374

Trop de monde a présent entoure la comtesse ; Comment parler ? comment, par un trouble cruel, Contrisler les plaisirs d’un jour si solennel ?

JULIE.

Je le sais, et je crains que mon refus la blesse : Pour ce fils que je liais je connais sa tendresse.

MADAME AUBONNE.

D’un coup trop imprévu n’allons point l’accabler… Je n’ai jamais rien fait que pour la consoler.

JULIE.

La nature, il est vrai, parle beaucoup en elle.

MADAME AUBONNE.

Elle peut s’aveugler.

JULIE.

Je compte sur ton zèle, Sur tes conseils prudents, sur ta tendre amitié. De ce joug odieux tire-moi par pitié.

MADAME AUBONNE.

Hélas ! tout dès longtemps trompa mes espérances.

JULIE.

Tu gémis,

MADAME AUBONNE.

Oui, je suis dans de terribles transes… N’importe… je le veux… je ferai mon devoir ; Je serai juste.

JULIE.

Hélas ! tu fais tout mon espoir.

SCÈNE V. JULIE, MADA3IE AUBONNE, BABET.

BABET, accourant avec empressement.

Allez, votre marquis est un vrai trouble-fête.

MADAME AUBONNE.

Je ne le sais que trop.

BABET.

Vous savez qu’on apprête Cette longue feuillée où Cbarlot de ses mains De guirlandes de fleurs décorait les chemins ; Il a dans cent endroits disposé cent lumières,

Où du nom de Henri les brillants caractères

Sont lus, à ce qu’on dit, par tous les gens savants ;
Ce spectacle admirable attirait les passants ;
Les filles l’entouraient ; toute notre séquelle
Voyait le beau Chariot monté sur une échelle,
Dans un leste pourpoint faisant tous ces apprêts ;
Mais monsieur le marquis a trouvé tout mauvais,
A voulu tout changer, et Chariot, au contraire,
A dit que tout est bien. Le marquis en colère
A menacé Chariot, et Chariot n’a rien dit :
Ce silence au marquis a causé du dépit ;
Il a tiré l’échelle, il a su si bien faire
Qu’en descendant vers nous Chariot est chu par terre.

JULIE.

Ah ! Chariot est blessé !

BABET.

Non, il s’est lestement
Relevé d’un seul saut… Il s’est fâché vraiment :
Il a dit de gros mots.

MADAME AUBONNE.

De cette bagatelle
Il peut naître aisément une grande querelle.
Je crains beaucoup.

JULIE.

Je tremble.


SCÈNE VI.

JULIE. MADAME AUBONNE, BABET, GUILLOT.

GUILLOT, en criant.

Ah ! mon Dieu ! quel malheur !

BABET.

Quoi ?

MADAME AUBONNE.

Qu’est-il arrivé ?

GUILLOT.

Notre jeune seigneur…

JULIE.

A-t-il fait à Chariot quelque nouvelle injure ?

GUILLOT.

Il ne donnera plus des soufflets, je vous jure,
A moins qu’il n’en revienne.

ACTE II, SG1 : NE VII. 373

MADAME AUBONNE.

Ah ! mon Dieu ! que dis-lu ?

GL’ILLOT.

Bahet l’aura pu voir.

RABET.

J’ai (lit ce que j’ai vu. Pas grand’chose.

mada : me auboxxe. Eh ! hutor ! dis donc vite, de grâce, Ce qui s’est pu passer, et tout ce qui se passe.

GUILLOT.

Hélas ! tout est passé. Le marquis là dehors

Est troué d’un grand coup tout au travers du corps.

madame aubonxe. Ah ! malheureuse !

JULIE.

Ilôlas ! vous répandez des larmes. Mais ce n’est pas Chariot ; Chariot n’avait point d’armes.

GUILLOT.

On on trouve bientôt. Ce marquis turhulont Poursuivait notre ami, ma foi très-vertement. L’autre, qui sagement se hattait en retraite, Déjà d’un écuyer avait saisi la brette. Je lui criais de loin : « Chariot, garde-toi bien D’attendre monseigneur, il ne ménage rien ; J’ai trop à mes dépens appris à le connaître ; Va-t’en ; il ne faut pas s’attaquer à son maître. » Mais Chariot lui disait : « Monsieur n’approchez pas, » 11 s’est trop approché, voilà le mal.

MADAME AUBONXE.

Hélas ! Allons le secourir, s’il en est temps encore.

SCÈNE VII.

les précédents, l’intendant.

l’intendant. Non, il n’en est plus temps.

MADAME AUBONNE.

Juste ciel que j’implore ! 374 CHAKLOT.

l’ixtexdaxt. 11 n’a pas à ce coup survécu d’un moment. Cachons bien à sa mère un si triste accident,

MADAME À UBONNE, en pleurant.

Les pierres parleront, si nous osons nous taire.

l’intendant. C’est fort loin du chûteau que cette horrible affaire Sous mes yeux s’est passée ; et, presque au même instant. Pour préparer madame à cet événement, J’empêche, si je puis, qu’on n’entre et qu’on ne sorte, Je fais lever les ponts, je fais fermer la porte. JMadame heureusement se retire en secret. Dans ce moment fatal, au fond d’un ca])inet, Où tout ce bruit affreux ne peut se faire entendre. Ne blessons point un cœur si sensible et si tendre ; Épargnons une mère.

JULIE.

Hélas ! à quel état 8era-t-elle réduite après cet attentat ? Je plains son fils… Le temps l’aurait changé peut-être.

l’intendant. Il était bien méchant ; mais il était mon maître.

MADAME AUBONNE.

Quelle mort ! et par qui !

l’intendant.

Dans quel temps, juste ciel ! Dans le plus beau des jours, dans le plus solennel, Quand le roi vient chez nous !

JULIE.

Hélas ! ma pauvre Aubonne, Que deviendra Chariot ?

l’intendant.

Peut-être sa personne Aux mains de la justice est livrée à présent.

JULIE.

Ce garçon n’a rien fait qu’à son corps défendant : La justice est injusté.

l’intendant. Ah ! les lois sont bien dures.

1. Voltaire fait allusion ici au supplie : > do La Barre, à celui de Calas, etc. (G. A.) ACTE II, SCÈNE YII. 37 ; >

BABET, à Guillot.

Chariot serait perdu !

OUILLOT.

Ce sont (les aventures Qui font bien de la peine, et qu’on ne peut prévoir : On est gai le matin, on est ])endu le soir.

BABET.

Mais le marquis est-il tout à fait mort ? l’intexdam.

Sans doute ; Le médecin l’a dit.

JULIE.

Plus de ressource ?

GUILLOT, à Babct.

Écoute ; Il en disait de moi l’an passé tout autant ; Il croyait m’en terrer, et me voilà pourtant.

l’intendant. Non, vous dis-je, il est mort, il n’est plus d’espérance ; Mes enfants, au logis, gardez bien le silence.

GUILLOT.

Je gage que sa mère a déjà tout appris.

MADAME AUBONNE.

J’en mourrai… mais allons, le dessein en est pris.

(Elle sort.) BABET.

Ah ! j’entends bien du bruit et des cris chez madame.

GUILLOT.

On n’a jamais gardé le silence.

JULIE,

Mon âme D’une si bonne mère éprouve les douleurs. Courons, allons mêler nos larmes à ses pleurs.

FIN DU DEUXIÈME ACTE. ACTE TROISIÈME.

SCÈNE I.

L’INTENDANT, BABET, GUILLOT ; troupe dk gardi-s

CIIARLO 1, au milieu d’eux. CHARLOT,

J’aurais pu fuir, sans doute, et ne l’ai pas voulu. Je désire la mort, et j’y suis résolu.

l’intendant. La justice est ici. Madame la comtesse Sait la mort de son fils ; la douleur qui la presse Ne lui permettra pas de recevoir le roi. Quel malheur !

GUILLOT.

Il devait en user comme moi, Ne se point revancher, imiter ma sagesse ; Je l’avais averti.

CHAR LOT.

J’ai tort, je le confesse.

BABET.

Ou el crime a-t-il donc fait ? Ne vaut-il pas bien mieux Tuer quatre marquis qu’être tué par eux ?

GUILLOT.

Elle a toujours raison, c’est très-bien dit.

CHARLOT.

J’espère Qu’on souffrira du moins que je parle à ma mère. Voudrait-on me priver de ses derniers adieux ?

l’intendant.

Elle s’est évadée, elle est loin de ces lieux.

GUILLOT.

Quoi ! ta mère est complice ?

RABET.


Il me met en colère.
Quand tu voudras parler, ne dis mot pour bien faire.

CHARLOT.

Elle ne vout plus voir un fils infortuné,
Indigne de sa mère, et bientôt condamné.
Mais que je plains, hélas ! mon auguste maîtresse ;
Et que je plains Julie ! elle avait la tendresse
De monsieur lo marquis ; et mes funestes coups
Privent l’une d’un fils, et l’autre d’un époux.
Non, je ne veux plus voir ce château respectable.
Où l’on daigna m'aimer, où je fus si coupable.

(À l’intendant.)

Vous, monsieur, si jamais dans leur triste maison,
Après cet attentat, vous prononcez mon nom.
J’ose vous conjurer de bien dire à madame
Qu’elle a toujours régné jusqu’au fond de mon âme.
Que j’aurais prodigué mon sang pour la servir ;
Que j’ai, pour la venger, demandé de mourir :
Daignez en dire autant à la noble Julie.
Hélas ! dans la maison mon enfance nourrie
Me laissait peu prévoir tant d’horribles malheurs.
Vous tous qui m’écoutez, pardonnez-moi mes pleurs,
Ils ne sont pas pour moi… la source en est plus belle…
Adieu… Conduisez-moi.

L’INTENDANT.

Que cette fin cruelle.
Que ce jour malheureux doit bien se déplorer !

GUILLOT.

Tout pleure, je ne sais s’il faut aussi pleurer.
Qu’on aime ce Charlot ! Charlot plaît, quoi qu’il fasse.
On n’en ferait pas tant pour moi.

BABET, à ceux qui emmènent Charlot.

Messieurs, de grâce,
Ne l’enlevez donc pas… suivons-le au moins des yeux.

GUILLOT.

Allons, suivons aussi, car on est curieux.

378 CIIAIILOÏ.

SCÈNE II.

JULIE, L’INTENDANT.

JULIE.

Ail ! je respire enfin… Madame évanouie Reprend un peu ses sens et sa force affaiblie ; Ses femmes à l’envi, les miennes, tour à tour, Rendent ses yeux éteints à la clarté du jour. Faut-il qu’en cet état la nourrice fidèle, Devant la secourir, ne soit pas auprès d’elle ! Vainement je la cherche, on ne la trouve pas.

l’intendant. Elle éprouve elle-même un funeste embarras ; Par une fausse porte elle s’est éclipsée : Je prends part aux chagrins dont elle est oppressée ; Elle est, pour son malheur, mère du meurtrier.

JULIE.

l^ourquoi nous fuir ? pourquoi de nous se défier ? Le roi viendra bientôt : son seul aspect fait grâce, Son grand cœur doit la faire.

l’intendant.

On peut punir l’audace D’un bourgeois champenois qui tue un grand seigneur L’exemple est dangereux après ces temps d’horreur Où l’État, déchiré par nos guerres civiles. Vit tous les droits sans force, et les lois inutiles. À peine nous sortons de ces temps orageux. Henri, qui fait sur nous briller des jours heureux. Veut que la loi gouverne, et non pas qu’on la brave.

JULIE.

Non, le brave Henri ne peut punir un brave. Je suis la cause, hélas ! de cet affreux malheur ; Ne me reprochant rien, dans ma simple candeur, J’ai cru qu’on n’avait point de reproclie à me faire. Ce malheureux marquis, dans sa sotte colère. Se croyant tout permis, a forcé cet enfant A tuer son seigneur, et fort innocemment. Je saurai recourir à la clémence auguste, Aux bontés de ce roi galant autant que juste ; ACTE III, SCÈNE III. 379

Je n’avais répété ce menuet que pour lui ; Il y sera sensible, il sera notre appui.

l’intendant. Dieu le veuille !

SCÈNE III.

JULIE, L’INTENDANT, BABET.

BABET.

Au secours ! ah ! mon Dieu, la misère ! Protégez-nous, madame, en cette liorriJ3le affaire. Les filles ont recours à vous dans la maison.

JULIE.

Quoi ! Babet ?

BABET.

C’est Chariot que l’on fourre en prison.

JLLIE.

ciel !

BABET.

Des gens tout noirs des pieds jusqu’à la tête L’ont fait conduire, hélas ! d’un air bien malhonnête. Pour comble de malheur, le roi dans le logis Ne viendra point, dit-on, comme il l’avait promis ; On ne dansera point, plus de fête… Ah ! madame ! Que de maux à la fois !… tout cela perce l’âme.

JULIE.

Chariot est en prison !

l’intendant. Cela doit aller loin.

BABET.

Hélas ! de le sauver prenez sur vous le soin : Chacun vous aidera ; tout le château vous prie. Les morts ont toujours tort, et Chariot est en vie.

l’intendant. Hélas ! je doute fort qu’il y soit bien longtemps.

JULIE.

Madame sort déjà de ses appartements. Dans quel accablement elle est ensevelie ! 380 CHAR LOT.

SCÈNE IV.

LES PRIiCli dents ; la comtesse, soutenue par deux SUIVANTES. LA COMTESSE.

Mes filles, laissez-moi ; que je parle à Julie ; Dans ma chambre avec moi je ne saurais rester.

l’intendant, àBabet.

Elle veut être seule, il faut nous écarter.

(Ils sortent.) LA COMTESSE, se jetant dans un fauteuiL

ma chère Julie ! en ma douleur profonde,

Ne m’abandonnez pas… je n’ai que vous au monde.

JULIE.

Vous m’avez tenu lieu d’une mère, et mon cœur Répond toujours au vôtre et sent votre malheur.

LA COMTESSE.

Ma fille, voilà donc quel est votre hyménée ! Ah ! j’avais espéré vous rendre fortunée.

JULIE.

Je pleure votre sort… et je sais m’oublier.

LA COMTESSE.

Le roi même en ces lieux devait vous marier : Au lieu de cette fête et si sainte et si chère. J’ordonne de mon fils la pompe funéraire ! Ah, Julie !

JULIE.

En ce temps, en ce séjour de pleurs. Comment de la maison faire au roi les honneurs ?

LA COMTESSE.

J’envoie auprès de lui, je l’instruis de ma perte : Il plaindra les horreurs où mon âme est ouverte, 11 aura des égards ; il ne mêlera pas L’appareil des festins à celui du trépas. Le roi ne viendra point… tout a changé de face.

JULIE.

Ainsi… le meurtrier… n’aura donc point sa grâce ?

LA COMTESSE.

Il est bien criminel.

JULIE.

Il s’est vu bien pressé ; ACTE III, SCÈNE V. 381

À ce coup malheureux le marquis l’a forcé.

LA COMTESSE, en fleurant.

Il (levait fuir plutôt.

JULIE.

Votre fils en colère…

LA COMTESSE, se levant.

11 devait dans mon fils respecter une mère. Le fds de sa nourrice, ô ciel ! tuer mon fils ! Cette femme, après tout, dont les soins infinis Ont conduit leur enfance, et qui tous deux les aime, En ne paraissant point le condamne elle-même.

JULIE.

\ ous aviez protégé ce jeune malheureux,

LA COMTESSE.

Je l’aimais tendrement ; mon sort est plus aflreux. Son attentat plus grand.

JULIE.

Faudra-t-il qu’il périsse ?

LA COMTESSE.

Quoi ! deux morts au lieu d’une !

JULIE.

Hélas ! notre nourrice Ferait donc la troisième.

LA COMTESSE.

Ah ! je n’en puis douter. Elle est mère… et je sais ce qu’il en doit coûter. Hélas ! ne parlons point de vengeance et de peine ; Ma douleur me suffit.

(On entend du bruit.) JULIE.

Quelle rumeur soudaine !

(Le peuple, derrière le théâtre.)

^’ivc le roi ! le roi ! le roi ! le roi ! le roi !

SCÈNE V.

LES PRÉCÉDENTS, MADAME AUBONNE.

MADAME AUBOX.NE.

Ce n’est pas lui, madame, hélas ! ce n’est que moi. J’ai laissé ce bon prince à moins d’un quart de lieue, J’ai précédé sa cour avec sa garde hleue ; 38^2 CHAR LOT.

J’avais pris des chevaux ; et je viens à genoux Révéler votre sort et mon crime envers vous. Le roi m’a pardonné ma fraude et mon audace. Je ne mérite pas que vous me lassiez grâce.

LA CO^ITESSE.

Quoi ! malheureuse ! as-tu paru devant le roi ?

MADAME AUBONNE.

Madame, je l’ai vu tout comme je vous voi ’ : Ce monarque adoré ne rehute personne ; Il écoute le pauvre, il est juste, il pardonne : J’ai tout dit.

LA COMTESSE.

Qu’as-tu dit ? quels étranges discours Redoublent ma douleur et l’horreur de mes jours ! Laisse-moi.

MADAME AUBONNE.

Non, sachez cet important mystère : Chariot est plein de vie, et vous êtes sa mère.

LA COMTESSE.

OÙ suis-je ? juste Dieu ? pourrais-je m’en flatter ? Ah, Julie ! entends-tu ?

JULIE.

J’aime à n’en point douter.

MADAME AUBONNE.

Hélas ! vous auriez pu sur son nohle visage

Du comte de Givry voir la parfaite image.

11 vous souvient assez qu’en ces temps pleins d’effroi

Où la Ligue accablait les partisans du roi.

Votre époux opprimé cacha dans ma chaumière

Cet enfant dont les yeux s’ouvraient à la lumière :

Vous voulûtes bientôt le tenir dans vos bras ;

Ce malheureux enfant touchait à son trépas :

Je vous donnai le mien. Vous fûtes trop flattée

De la fatale erreur où vous fûtes jetée.

A otre hls réchappa, mais l’échange était fait.

Un enfant supposé dans vos bras s’élevait,

Vos soins vous attachaient à cette créature,

Et rhaijitude en vous tint lieu de la nature.

Mon mari, que le roi vient de faire appeler.

Interrogé par lui, vient de tout révéler ;

1. Voyez la note de la pagciJ-VJ. ACTE III, SCi^NE M. 383

C’est un brave soldat que ce grand prince estime. Tout est prouvé.

LA COMTESSE.

Julie ! heureux jour ! heureux crime !

JULIE.

Madame, cotte fois, voici le grand Henri ’.

SGEiNE VI.

LES PRÉCÉDENTS ; LE KOI ET TOUTE SA COUR ;

CIIARLOT.

LE ROI.

Je viens mettre en vos bras le comte de Givry,

Le fils de mon ami, qui le sera kii-même.

Je rends grâces au ciel dont la bonté suprême

Par le coup inouï d’un étrange moyen

A fait votre bonheur, et préparé le mien.

Je vous rends votre fils, et j’honore sa mère ;

Il me suivra demain dans la noble carrière

Où de tout temps, madame, ont couru vos aïeux.

Déjà nos ennemis approchent de ces lieux ;

Je cours de ce château dans le champ de la gloire ;

Mon sort est de chercher la mort ou la victoire,

Votre fils combattra, madame, à mes côtés.

Mais, délivrés tous deux de nos adversités.

Ne songeons qu’à goûter un moment si prospère.

LA COMTESSE.

Adorons des Français le vainqueur et le père -.

1. Tout ce revirement est fait avec une habileté dramatique qu’on admirerait encore de nos jours. Il y a un autre dénomment où le roi ne paraît pas. « Je n’ai pas osé, écrit Voltaire à Damilaville, le 28 septembre 1707, je n’ai pas osé faire paraître Henri IV dans la pièce ; elle n’en a pas moins fait plaisir à tous nos officiers (>t à tout notre petit pays, à qui la mémoire de Henri IV est si chère. »

2. Ce dernier hémistiche est déjà dans la Henrlade, chant l’-", vers 6.

FIN DE CHARLOT.

  1. Vers devenu proverbe. Tout le couplet est, du reste, une fine satire de la cour. (G.A.)