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Charlot s’amuse/Chapitre VI

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VI



Jusqu’au jour où il quitta la rue des Récollets, Charlot, resta séquestré dans sa chambre. Frère Hilarion seul lui portait à manger, et, tous les jours, à midi, quand il faisait beau, venait le prendre pour l’emmener dans le jardin. Au bout d’une demi-heure de promenade, employée à arpenter la cour et les allées, et durant laquelle le directeur l’entretenait de sa première communion et des devoirs du jeune chrétien, Bébé remontait à son cabinet pour être enfermé à double tour jusqu’au lendemain.

La semaine lui parut terriblement longue et sa solitude le plongea dans un cruel chagrin. En vain, à chacune de ses sorties, il cherchait du regard Origène. Son bon ami, ainsi que les autres maîtres, semblait avoir disparu ; à l’heure de sa promenade, l’école était silencieuse et muette comme un tombeau.

À peine rentré, l’enfant avait alors des crises de larmes, se roulant sur son lit et pris d’un immense désespoir. Puis, las de pleurer, il songeait, l’air morne. Avec une acuité et une logique dont la précocité vieillissait davantage chaque jour son visage, il analysait ce qu’il avait vu et entendu, se remémorant tout ce qu’il avait souffert et sentant son cœur se serrer en découvrant, pauvre petit paria, les horreurs dont était fait le peu qu’il connaissait de la vie. Un dégoût l’empoignait, donnant à tous ses traits une expression de lassitude indifférente et mettant dans son regard la profondeur douloureusement pensive qui creuse celui des vieillards. Sa tête d’homme surmontant la gracilité de son corps d’enfant, laissait l’attristante impression que, produit pour la première fois dans un musée médical la vue d’un être phénomène, d’une violation mal venue ou d’une dégénérescence de l’immuable nature.

À présent, le gamin détestait Origène, ne pouvant lui pardonner son abandon. Soutenu par un reste d’espérance, il l’attendait pourtant chaque nuit, comptant toujours que l’ignorantin trouverait un moyen d’ouvrir la porte et de venir le consoler. Et, à chaque désillusion nouvelle, il le maudissait davantage, se sentant plus malheureux.

Avec cela il n’éprouvait pas les énergiques révoltes de certains enfants plus mâlement trempés. Il avait des terreurs féminines. Lorsque l’heure s’écoulait, perdant tout espoir de revoir son ami, il pleurait, se promettant bien, le lendemain, de se mettre à la fenêtre, d’ameuter les passants en se plaignant qu’on le tînt enfermé, ou de briser sa chaise contre la mince cloison qui le séparait du dortoir des sous-maîtres et de leur crier à travers le mur tout ce qu’il pensait du directeur et d’eux-mêmes. Mais quand le jour revenait, sa colère s’affaissait : il n’osait plus. Une lâcheté l’amollissait, grandissant chaque jour avec sa faiblesse physique, et, lorsque frère Hilarion arrivait, il n’avait plus même le courage de se plaindre, sentant son cœur défaillir et ses jambes trembler rien qu’au bruit bien connu de la clé tournant dans la serrure.

Plus violentes d’ailleurs que jamais, ses habitudes onanistiques l’avaient repris. Il s’y livrait machinalement, à présent, avec une sorte d’hébétude, sans excitation préalable, et comme obéissant passivement à un fatal instinct. Parfois, ses accès l’empoignaient alors qu’il pleurait encore dans la colère de son abandon, et de grosses larmes, de ces larmes d’enfant par lesquelles, dans une communicative émotion, se dégonflent les premiers et faciles chagrins, ruisselaient sur ses joues, tandis que ses mains s’égaraient à la recherche des coupables et mystérieuses voluptés.

Il s’anémiait à vue d’œil, dans l’accablement de tout son être atteint en pleine période de croissance, et son organisme troublé dans ses principales fonctions offrait les premiers symptômes d’une véritable cachexie génitale. Chaque jour plus profonde, cette consomption, qu’accélérait une exagération primitivement vicieuse et héréditaire du système nerveux de l’enfant, se traduisait déjà par un détraquement physique et par une déchéance des facultés morales et intellectuelles.

Charlot maigrissait. L’animation de son teint avait disparu, faisant place à une pâleur blafarde, terreuse même. Ses yeux n’avaient plus leur vivacité et leur brillant, et paraissaient, le matin surtout, ternes, languissants et comme voilés. Son regard était apathique, et ses pupilles, perdant de leur contractibilité, se dilataient, se portant en haut et en dedans, souvent cachées par sa paupière, qui retombait, appesantie, semblant plus rose sur le cercle bleuâtre environnant l’œil.

Ce n’était plus le blondin charmant qu’enviaient les mères, mais un petit malade aux traits tirés, à la physionomie préoccupée et morose, dont un mal innommé avait fané et impitoyablement flétri la fleur de santé.

Une paresse musculaire envahissait le gamin autrefois si joueur et rendait nonchalante son attitude, fatigant ses moindres efforts. Au bout d’une semaine de cette claustration, il en était arrivé à bénir la pluie qui empêchait sa promenade, car, d’ordinaire, il rentrait las et brisé d’avoir monté l’escalier, souffrant dès le premier étage d’une anhélation douloureuse et de palpitations subites. Il mangeait à peine, digérant mal, sentant son caractère changer peu à peu, cédant à chaque instant à des envies de pleurs et, cependant, pris d’amour pour sa solitude, qui le laissait en tête-à-tête avec son mal.

En vain le directeur lui apportait des livres, de belles histoires comme il les aimait, illustrées de nombreuses gravures et reliées comme les ouvrages de distribution de prix. Il ne lisait plus, indifférent à tout, sentant s’affaiblir sa mémoire et s’émousser son intelligence.

Son supplice prit fin au bout de quatorze jours. Hilarion vint le chercher un matin et l’enfant apprit sans surprise qu’il partirait le soir même pour Saint-Dié, sous la conduite d’un prêtre qui, se rendant dans les Vosges, voulait bien se charger de le remettre à destination. Aussitôt, il fit ses préparatifs, serrant son linge et ses effets dans sa malle, sérieusement, avec soin, comme un petit homme. Il n’éprouvait ni émotion, ni regrets de ce départ soudain. Il n’eut d’étonnement qu’en découvrant, sa besogne finie, que le directeur avait laissé la porte ouverte.

Il descendit, craintif, et se mit à parcourir la maison, comme s’il avait voulu, avant de la quitter, en étudier tous les détails. Il pénétra dans le parloir, se rendant compte, avec un sang-froid et un raisonnement d’homme fait, que ses malheurs avaient commencé là. Puis, ce fut la pierre du vestibule qu’il alla voir. Il n’avait plus maintenant ni dégoût ni révolte, et si le frère Eusèbe l’avait exigé de nouveau, il aurait obéi dans son abrutissement, et docilement léché la crotte de cette marche.

Et à remarquer, dans sa lente promenade, la physionomie des choses, il se rappela son entrée dans la maison. Il avait, déjà alors, cette impressionnabilité nerveuse qui lui faisait entendre le silencieux langage des objets. Il revit dans une rapide évocation, la rue fangeuse, les devantures bien connues, les murailles lépreuses de l’hôpital, le quai fermant la rue avec les tas de bois du chantier du Grand I vert, les hautes cheminées profilant leur rougeur grêle sur le ciel : tout ce coin de quartier longuement contemplé de la porte de l’école, quand il attendait avec sa mère qu’on vînt leur ouvrir.

Sur son chemin, il rencontra Eusèbe et Sulpice. Les deux hommes, l’air content de le revoir, l’embrassèrent affectueusement :

— Tiens ! voilà notre Bébé !

Ils lui pinçaient les oreilles, lui tapotaient les joues. Charlot se laissait faire, l’œil défiant, repris de rancune. Le pauvre petit trouvait froids ces baisers qui n’étaient plus que chastes, mais auxquels on ne l’avait point accoutumé, et, le cœur gros, soupirait, se disant qu’on ne l’aimait plus du tout.

— Où est donc frère Origène ? demanda-t-il.

La figure des deux ignorantins se rembrunit. Ils balbutièrent, mais le gamin insista.

— Eh bien ! il est malade, répondit Eusèbe, seulement frère Hilarion a défendu que tu ailles le voir.

Charlot pâlit, douloureusement affecté. Un remords lui venait d’avoir douté de son bon ami et de l’avoir injustement accusé.

— Depuis quand est-il malade ? interrogea-t-il.

— Depuis ce matin…

Ce fut une désillusion. Le gamin était prêt de pleurer, mais en même temps un besoin d’excuser son maître et de le revoir l’empoignait à parler de lui. Il a, peut-être, été enfermé comme moi, pensait-il, et il ne songeait plus qu’aux moyens de le retrouver. Justement frère Hilarion sortait, il fallait utiliser son absence. Profitant de ce qu’on ne le surveillait pas, il se glissa dans l’escalier.

Il eut bientôt trouvé la chambre où était Origène. Des hurlements de douleur, qui firent se dresser les cheveux de l’enfant, en sortaient comme il passait devant la porte.

Il s’arrêta, pris de peur, suffoquant d’émotion, n’osant bouger. Les cris continuaient, effrayants et suraigus, parfois n’ayant plus rien d’humain. Quand ils s’arrêtaient une minute, une voix chevrotante s’élevait. Charlot saisit quelques mots. C’est le médecin, pensa-t-il, et n’ayant plus le courage d’entrer, il se glissa sans bruit dans un cabinet qu’il savait être à côté de la chambre du malade, et où l’on mettait les fournitures d’école. Il s’assit sur les rames de papier et resta un instant immobile, retenant son souffle.

À présent, il entendait Origène et le docteur comme s’il avait été avec eux. Les cris du frère étaient plus terribles de minute en minute : Bébé en avait la chair de poule. Bientôt, dans une effroyable anxiété, il s’imagina qu’on torturait son maître ; il voulut voir. Sur la pointe des pieds, il alla jusqu’à la porte vitrée qui faisait communiquer le cabinet avec la chambre et colla son œil à l’angle d’un carreau incomplètement couvert par un rideau de cotonnade.

Le lit était juste en face. Frissonnant, une sueur froide au front, le gamin aperçut alors son grand ami qui gisait livide, la tête en arrière, la bouche ouverte, immobile. Il était entièrement découvert avec deux oreillers sous les reins et tenait ses genoux repliés. À côté de lui, un homme grand et maigre, habillé de noir, cravaté de blanc, la face glabre, un lorgnon en or fiché au bout du nez, se penchait, les deux mains appuyées sur le bas-ventre de l’ignorantin. Le petit eut à peine le temps d’embrasser cette scène d’un coup d’œil. Il vit la porte donnant sur l’escalier s’ouvrir et, précédant Hilarion, un second personnage habillé de noir s’approcher du lit. Il y eut des salutations et des poignées de main.

— Cher frère, laissez-nous, je vous prie, fit l’homme à face glabre. Le docteur Perrin et moi avons besoin d’être seuls… puis ce spectacle vous ferait mal.

Hilarion s’inclina et disparut. Les deux médecins examinèrent alors le malade en lui écartant les genoux, puis, sans s’inquiéter de ses cris, s’éloignèrent pour causer.

— Mon cher confrère, disait le grand maigre, excusez-moi ; malgré notre rivalité électorale, je vous ai fait mander, d’abord parce que le cas est fort curieux, fort intéressant, ensuite parce que je serais bien aise de recourir à vos lumières, enfin, parce que je crois qu’il y a nécessité à garder le blessé ici. C’est un frère de la doctrine chrétienne, et la nature de sa blessure, si nous le faisions transporter à l’hôpital, causerait un scandale dont s’empareraient les ennemis de la religion… Or, vous êtes trop respectueux du secret professionnel pour parler de notre consultation à votre loge…

— Sans doute, sans doute, maître André, répondit le docteur Perrin, railleur, il faut avant tout éviter un scandale qui rejaillirait sur l’Église !

Et il se frottait les mains, réjoui dans son vieil anti-cléricalisme, à l’idée que son confrère, l’ami et le protégé de la congrégation, avait besoin de lui.

Les deux hommes à présent parlaient bas, craignant d’être entendus d’Origène. Charlot ne saisissait plus que quelques bribes de phrases hérissées de mots latins, de consonances scientifiques, barbares, dont l’inconnu l’effrayait comme le prélude de quelque chose d’épouvantable qui allait se passer devant lui. Parfois, les deux docteurs se rapprochaient du lit, interrogeaient l’ignorantin, ou l’examinaient, penchés, leurs crânes roses et luisants se touchant au-dessus de la couchette.

Le frère était pâle comme un linge ; il restait immobile, ne criant plus que lorsque les médecins le palpaient. De sa place, l’enfant voyait distinctement le faciès tordu de son bon ami et ses yeux dont, comme une bille d’émail, le blanc apparaissait seul, papillotant.

Le docteur Perrin cependant s’impatientait et tirait fréquemment sa montre : on tardait bien à apporter ses instruments !

Et il disposait au chevet du lit, sur une petite table, une cuvette pleine d’eau, des bandes, des compresses, de la charpie, une palette de fer-blanc et une trousse dont les poches ouvertes laissaient voir des petits outils qui brillaient. Puis, pour tuer le temps, il faisait les cent pas, allant du malade à la fenêtre près de laquelle M. André s’était assis.

Celui-ci, un peu confus d’avoir recours à son confrère franc-maçon, lui recommandait le silence, et, rassuré, faisait un naïf étalage d’érudition. Il n’avait pas été trop surpris, quand le directeur lui avait expliqué sommairement ce qui était arrivé à ce malheureux. Il avait observé deux cas de ce genre à l’hôpital Nélaton dans son service chez des laïques… Mauriac en citait du reste plusieurs, mais le plus curieux était celui de ce berger du Languedoc dont Choppart racontait…

— Oui, je sais, interrompait en souriant le docteur Perrin. L’histoire est classique et tous les étudiants de première année la connaissent… Vous devez, au surplus, en fréquentant les gens d’église, avoir découvert plus d’un cas analogue…

Mais le médecin au lorgnon en or se récriait, parlant de fables inventées par les libres-penseurs. Alors le docteur Perrin se fâcha. Il arpentait plus vivement la chambre, s’échauffant à son réquisitoire ; ils étaient tous les mêmes, les porte-soutanes, pourris dès l’enfance, blasés physiquement à trente ans ! Et même avant cet âge, la sensibilité spéciale du sixième sens s’émoussait et disparaissait chez certains d’entre eux, les plus forcenés. Leurs manœuvres restant impuissantes, ils ne renonçaient pas pourtant à leurs monstrueux plaisirs. La surface était morte, mais l’anesthésie n’avait pas gagné les parties profondes, et c’est là qu’ils allaient réveiller ce qui restait de sensibilité dans leurs organes. Toutefois, ce mode féroce aboutissait souvent à des traumatismes dangereux. C’était une baguette, ou, comme chez le saligaud d’ignorantin, un porte-plume, qui, un jour, au cours d’un spasme, échappait à leurs mains et tombait dans la vessie…

Mais, fuyant une discussion qui lui était désavantageuse, le pieux docteur renonça à défendre le clergé. Il avait besoin de son ennemi et, craignant de le pousser à bout, il ne répondait plus qu’en parlant du traitement à suivre. Avec le chloroforme, la lithotomie était une opération facile…

— Avec vous tout est facile, cher maître, reprit ironiquement M. Perrin.

À ce moment, on frappa à la porte. Un domestique apportait des flacons et la boîte de chirurgie attendue.

— Ah ! enfin ! s’écria le praticien, tout réjoui d’opérer. Et, en un tour de main, il s’enveloppa de son grand tablier blanc.

Puis se tournant vers le malade qui geignait :

— Allons, cher frère, n’ayez pas peur. Voici le moment de vous armer d’un peu de votre fameuse résignation chrétienne ! Que diable ! offrez vos souffrances à Jésus… D’abord, ce ne sera pas long…

Il retroussait ses manches en examinant de nouveau le blessé.

— Alors, c’est entendu, dit-il, mon cher confrère ? Vous croyez, comme moi, que la mèche du porte-plume a pénétré dans la prostate ?… Je vais faire une incision sur le raphé périnéal et extraire l’objet…

Mais, brusquement, il se redressa et apostrophant le malade :

— Ah ! ça, mon frère, quelle idée avez-vous eue d’introduire votre porte-plume la mèche la première ?…

Charlot n’en entendit pas davantage. Le médecin avait ouvert sa boîte, et sur le velours rouge qui en capitonnait les parois, les instruments d’acier poli luisaient avec leurs lames aiguës, leurs pointes acérées et leurs scies effrayantes. L’enfant se sentit défaillir, serra les dents, ferma les yeux et, rigide, pâle, écrasé, s’écroula, perdant connaissance.

Il était étendu à présent au milieu des papiers et des livres. Sa joue collée sur un paquet de cahiers d’école à couverture illustrée, semblait plus blanches entre les feuilles d’un bleu cru ; et Bébé paraissait s’être endormi insouciant, — doux et pauvre écolier, — le nez sur la légende instructive qui terminait la page, soulignant le dessin : « L’Ornithorynque de la Nouvelle Hollande. — Collection recommandée pour les classes. »

Quand il revint à lui, il était entouré de monde. Tous les frères étaient là, et Hilarion, l’air sévère et les sourcils froncés, lui jetait de l’eau à la figure. Le gamin se secoua, l’œil perdu, comme tiré d’un cauchemar. Il se releva, titubant, les jambes molles, la bouche empâtée. Brusquement, la raison lui revint :

— Et frère Origène ? demanda-t-il.

Il avait posé cette question d’une voix si poignante, avec une émotion si anxieuse, que les ignorantins se sentirent remués, troublés malgré eux et oubliant leur jalousie vindicative. Hilarion lui-même fut pris de pitié. Aussi bien, puisque ce maudit crapaud avait tout découvert, malgré sa surveillance, il était inutile de chercher plus longtemps à lui dissimuler le scandale.

— Rassure-toi, Bébé, répondit-il, l’opération a réussi à merveille. Ça n’a pas traîné : une vraie messe de midi ! Le docteur l’a endormi et ton bon ami n’a pas souffert. Maintenant, il va mieux ; il dort. Il est hors de danger…

La physionomie de l’enfant exprima une joie touchante et le directeur n’osa pas lui refuser l’autorisation d’aller embrasser le cher frère avant de quitter la maison. Charlot pénétra donc dans la chambre du malade et put courir au lit d’Origène. Le blessé sommeillait, tout blanc encore, mais avec des traits reposé est un air de profonde béatitude. Sur la petite table à son chevet, il n’y avait plus que la palette avec de la charpie et du linge pour renouveler le pansement, mais, sur le marbre mal essuyé, l’œil investigateur du petit découvrit un mince filet de sang, qui allait jusqu’au bord, laissant pendre sur le parquet une stalactite coagulée, d’un brun clair. Une odeur de pomme fadement sucrée mettait dans la pièce les écœurants relents du chloroforme.

Il se pencha sur l’oreiller, se grandissant et entourant de ses bras le cou de son maître. Le malade ouvrit les yeux et, reconnaissant son Bébé, eut un pâle sourire. Le cœur étreint, son élève lui annonça son départ et lui fit ses adieux. Tous deux pleurèrent, pris d’un attendrissement très doux, ne pouvant se décider à se séparer ; mais Hilarion survint et il leur fallut enfin se quitter. L’enfant, en descendant l’escalier, donna libre cours à ses larmes.

Le prêtre qui devait le conduire l’attendait déjà au parloir. La présentation fut vite faite. Charlot passa dans les bras de tous les frères et suivit son nouveau compagnon. À la porte, devant la rue populeuse et largement ensoleillée, il eut comme un vertige, ébloui et la paupière clignotante, ainsi qu’un jeune hibou tombé du nid et se débattant sous la révélation de l’éclatante lumière. Mais un cri lui fit relever la tête. Eusèbe était à la fenêtre du premier qui lui faisait de grands signes. Il comprit et tendit sa casquette. Le frère y jeta un chapelet béni enfermé dans une petite noix sculptée, accompagnant son cadeau d’un dernier adieu :

— Bon voyage, Bébé !

Désormais sans rancune, Charlot répondit : « Merci ! » et prit la main de son guide, songeur, sans plus rien voir. Le frère avait des larmes aux yeux en lui souhaitant bon voyage, et, surpris, le gamin cherchait à s’expliquer l’émotion de l’homme qui avait été son bourreau. Une demi-heure après, il quittait la gare de l’Est et roulait en wagon.

La nouveauté du voyage et des vastes campagnes verdissantes découvertes par la portière l’occupa bientôt tout entier, et avec la mobilité d’esprit de l’enfance, il oublia très vite la rue des Récollets, les bonheurs et les tourments anciens.