Charmide (trad. Croiset)

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COLLECTION DES UNIVERSITÉS DE FRANCE

publiée sous le patronage de l’ASSOCIATION GUILLAUME BUDÉ




PLATON

ŒUVRES COMPLÈTES


TOME II

HIPPIAS MAJEURCHARMIDELACHÈS

LYSIS
―――――


TEXTE ÉTABLI ET TRADUIT

PAR

ALFRED CROISET

Membre de l'Institut
Doyen honoraire de la Faculté des Lettres
de l'Université de Paris





PARIS

SOCIÉTÉ D'ÉDITION « LES BELLES LETTRES »
157, BOULEVARD SAINT-GERMAIN

1921





CHARMIDE

[ou Sur la sagesse, genre probatoire.]

――――


SOCRATE  CHÉRÉPHON  CRITIAS  CHARMIDE


Prologue.

[153a] Socrate. — J’étais revenu la veille au soir du camp devant Potidée, et ma longue absence me donna le désir de revoir les endroits où j’avais l’habitude de fréquenter. Je me rendis donc à la palestre de Tauréas, en face du sanctuaire de Basilé[1]. La compagnie était nombreuse. Il y avait là des inconnus, et aussi des amis, qui ne m’attendaient pas. Du plus loin qu’ils [b] m’aperçurent, ils m’adressèrent des saluts ; mais Chéréphon, toujours un peu fou, bondit hors du groupe et, courant vers moi, me prit la main : « Socrate, comment t’es-tu tiré de la bataille ? » Une bataille, en effet, s’était livrée à Potidée peu avant mon départ et l’on n’en avait encore ici que les premières nouvelles. — « Mais, comme tu vois, » lui dis-je. [c] — « On raconte à Athènes que le combat a été dur, et que beaucoup de nos amis y sont restés. » — « Ces bruits ne sont pas inexacts, » lui répondis-je. — « Tu t’y trouvais ? » — « Je m’y trouvais. » — « Assieds-toi et raconte-nous cela, car nous ignorons encore les détails. » — En disant ces mots, il m’entraîne et me fait asseoir auprès de Critias, fils de Callæschros. Je m’assieds donc, en saluant Critias et les [d] autres, puis je donne des nouvelles de l’armée, en réponse aux questions diverses que chacun me posait[2].

Quand le sujet fut épuisé, je les interrogeai à mon tour sur les choses d’Athènes : que devenait la philosophie ? Parmi les jeunes gens, quelques-uns se distinguaient-ils par la science, par la beauté, ou par l’une et l’autre ? Critias, les yeux tour[154a]nés vers la porte, en vit entrer plusieurs qui se disputaient, suivis de tout un groupe. — « En fait de beauté, Socrate, me dit-il, tu vas pouvoir en juger tout de suite : car ces jeunes gens que tu vois entrer sont les précurseurs et les amants de celui qui passe aujourd’hui pour le plus beau, et je crois que lui-même n’est pas loin. » — « Qui est-ce ? Et quel est son père ? » lui dis-je. — « Tu le connais assurément, mais il n’était encore qu’un enfant quand tu es parti : c’est Char[154b]mide, fils de mon oncle paternel Glaucon, et par conséquent mon cousin. » — « Oui certes, je le connais, repris-je : c’était un gracieux enfant, qui doit être aujourd’hui tout à fait un adolescent. » — « Tu vas pouvoir juger toi-même de son âge et de son air. » — Comme il disait ces paroles, Charmide fît son entrée.

Pour moi, mon cher, je suis mauvais juge en cette matière : je n’ai pas de mesure exacte[3]. Tous les jeunes gens me parais[154c]sent beaux. Quoi qu’il en soit, celui-ci me parut d’une taille et d’une beauté admirables, et je crus voir que tous étaient amoureux de lui, à en juger par le saisissement et l’agitation qui s’emparèrent d’eux à son arrivée ; et d’autres adorateurs le suivaient. Passe encore pour notre groupe d’hommes faits ; mais je regardai les enfants, et je vis que tous avaient les yeux attachés sur lui, jusqu’aux plus petits, et qu’ils le regardaient comme on contemple une statue.


Notes[modifier]

  1. Basilé est la personnification de l’ancienne royauté athénienne. Elle avait un sanctuaire où l’on honorait aussi Codros et Néleus. Cf. P.Girard, Éducation Athénienne, p. 28, n. 4, qui cite IG, I Suppl., p. 66, n° 53 a.
  2. La bataille de Potidée eut lieu en 432. La ville de Potidée, colonie corinthienne entrée dans la confédération attique, ayant refusé de se plier à certaines exigences des Athéniens, fut assiégée par eux. L’armée athénienne, commandée par Callias, y remporta une victoire coûteuse et le général y périt (Thuc., I, 62-63). Socrate y sauva, dit-on, la vie d’Alcibiade.
  3. Littéralement : je ne suis qu’un cordeau blanc (sans marques pour mesurer les longueurs). Le Scholiaste cite cette locution proverbiale sous la forme : « un cordeau blanc sur une pierre blanche » (d’après Sophocle).