Chasses et voyages au Congo/05

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Éditions de la “Revue mondiale” (p. 74-120).

II

SUR LA LUAMA

En tippoye
6 décembre.

Enfin nous voici en route pour notre première expédition de chasse sérieuse ; nous quittons Fissi montés sur nos tippoyes et suivis de nos quatre-vingt-dix hommes portant nos charges. Nous traversons un pays de collines alternant avec des plaines de hautes herbes au sol marécageux qui dévalent devant nous jusqu’au pied des montagnes dont le cirque barre l’horizon. De temps en temps une termitière pointe à travers l’herbe nouvelle, et des acacias parasols surgissent parmi les roseaux, tels des champignons monstres. Tout est vert et frais et l’on dirait presque un paysage de chez nous, tant l’aspect de ces prés me rappelle celui de nos parcs à bestiaux : c’est que nous sommes au début de la saison des pluies, et maintenant presque chaque jour une bonne ondée va venir désaltérer la terre, mais en même temps transformer en marécage tous les proches environs ; la température est lourde et humide tout ensemble, et l’on se croirait en serre chaude.

Après avoir cheminé quelque temps à travers une brousse plantée d’arbres, « l’open forest » des Anglais nous arrivons à une espèce de ruisseau stagnant formant mare qu’il nous faut passer en pirogue au milieu des papyrus qui l’entourent, puis continuant notre route, qui nous mène par une plaine de bambous et de nombreux petits ruisseaux nous voyons se dessiner dans le lointain Kalembe-Lembe le Vieux ; aux approches de l’endroit nous croisons de nombreux indigènes transportant des balles de coton entouré et ficelé dans des osiers tressés formant des quadrillés ; des flocons restent accrochés au passage tout le long du chemin fort étroit bordé de ronces et de roseaux, et l’on dirait à les voir de la neige fraîchement tombée. C’est toute une caravane se rendant à Baraka pour y livrer à la Texaf sa précieuse charge de coton ; mais les indigènes semblent en prendre peu de soin, car la pluie qui s’est mise à tomber, ne doit guère l’améliorer. Nous traversons des champs de maïs semés de-ci de-là de bananiers, mais nos hommes ont hâte d’arriver à l’étape et pressant l’allure, ils se mettent à trotter comme des chevaux qui sentent l’écurie ; un moment encore ils s’arrêtent pour boire au ruisseau, puis, tout en courant, volent et grignotent maïs et bananes qu’ils rencontrent sur le chemin : tels des singes lâchés en liberté ! Encore un pont en branches impressionnant dans sa caducité à enjamber, et nous voilà rendus à notre premier campement !

Kalembe-Lembe me rappelle trois choses. La première de merveilleux cannas en fleurs qui attirèrent nos regards dès notre entrée au village, et nous incitèrent à en faire un bouquet. La seconde la réception de M. C., employé à la Texaf, et dans lequel nous avons retrouvé un ex-trompette aux Guides, qui faisait son service militaire à Duisbourg sous les ordres de mon beau-frère ; la troisième une chasse dans le marais que je vais vous conter. Le village situé dans la plaine encadrée de montagnes est comme encerclé dans un immense cirque d’herbages et d’ajoncs qui a cette saison se transforme en marécage, et où le buffle foisonne paraît-il. Dans un petit tour de reconnaissance que je fais le soir, j’en trouve des traces nombreuses, mais sans voir les bêtes elles-mêmes et nous décidons de partir le lendemain matin pour aller les chercher à deux heures d’ici. Levés à quatre heures nous partons en tippoye malgré l’orage qui menace : il a déjà plu la nuit et nos hommes dérapent comme s’ils étaient sur du verglas ! Dans la forêt qui par son aspect me fait penser à la forêt de Soignes, nous sommes plus d’une fois arrêtés par des passages scabreux, ravins profonds ou ponts de branchage fléchissants dont nous passons à pied les plus mauvais. Au village de Mussingero dont le capita devait nous renseigner la place habitée par le troupeau de buffles, nous ne trouvons personne, et nous voici en route pour les hautes herbes. Le jour entre temps s’est levé mais le ciel reste bien chargé, et des nuages blancs accrochés aux flancs des montagnes menacent à chaque instant de crever : les herbes hautes de 1 m. 20 à 1 m. 50 dans lesquelles nous pénétrons nous déversent constamment une douche glacée. Nous ne voyons aucun buffle se profiler à l’horizon, mais à 1.000 mètres environ on entend bientôt le bruit d’un troupeau d’éléphants dont nous avions croisé la trace en arrivant en tippoye. Malgré la frousse des noirs nous nous en approchons : nous sommes in « open forest » et voyons assez loin devant nous ; nous grimpons sur un tronc d’arbre et le spectacle se déroule à nos pieds ; au bord de la forêt se trouve une bordure de hauts papyrus, puis le marais ; on entend le barrit des éléphants, les boules chevelues des papyrus ondoient ; le troupeau a dû y entrer, et bientôt de là où nous sommes nous voyons défiler six à huit grosses masses grises : une plus grosse et très noire retient mon attention, mais je n’en vois pas les défenses ; les noirs qui m’accompagnent prétendent qu’elles sont longues comme leur canne, donc environ 0 m. 60, ce qui ne serait pas énorme. C’est peut-être une femelle. Après celle-ci un intervalle d’un bon moment, puis je vois surgir un énorme éléphant mais sans défenses me semble-t-il, donc encore une femelle. Nouvel intervalle, puis un jeune paraît, la trompe en l’air cherchant le vent et semblant s’amuser tout seul. Comme il vagabonde, il est possible qu’il nous voie et que par exubérance il va se diriger vers nous pour nous charger. Dans ce cas nous nous verrions dans l’obligation de le tuer ce qui serait passablement ridicule et fort ennuyeux. Le permis de chasse donnant droit à deux éléphants seulement, il serait fâcheux de sacrifier ainsi sa chance inutilement. Nous nous retirons donc sans coup férir, et nous hâtons de retourner, car l’orage vient d’éclater formidable et sans prendre nos tippoyes trop froids sous l’ondée, nous rentrons à pieds et trempés comme des barbets. Le capitaine Bird qui est resté au lit pendant notre promenade, ayant le mépris du buffle qu’il considère comme de la viande (meet) pour les porteurs, me console de ma rencontre manquée avec les éléphants en me disant que dans les troupeaux avec des jeunes, il ne se trouve jamais de mâles ayant de belles défenses, et il m’en promet sur la Luana dépassant les trente kilogs ! Jnch allah !


9 décembre.

Le lendemain le temps est toujours couvert, mais nous reprenons la route, disant adieu cette fois au dernier vestige de civilisation, pour nous enfoncer dans la sauvagerie où nous allons désormais vivre pendant plusieurs semaines. En quittant M. C. et la Texaf dont les locaux servaient auparavant à l’administration avant que celle-ci ait été transportée à Fissi, nous passons à quelque cent mètres de là par le village indigène de Kalembe-Lembe ; il se compose d’une rue principale toute droite et bien tenue, plantée d’une allée de jeunes palmiers dont les troncs sont protégés à la base par des branches pour empêcher le bétail de les abîmer. Les maisons bien alignées, sont des carrés en pisé couvertes en toits de chaume dépassant la construction et formant vérandah. A notre approche, les femmes se sont mises sur le seuil de leurs demeures pour nous voir défiler et nous les voyons par groupes de deux ou trois nous dévisageant tout en continuant à allaiter leurs gosses pendus à leurs mamelles.

Au sortir du village nous passons d’abord devant la mission anglaise qui domine le village et se voit de tous côtés : elle est dirigée par deux vieilles filles, l’une Suisse Allemande et l’autre Anglaise et ne semble pas jouir de la sympathie de notre compagnon d’Outre-Manche ? Elle met une tache de couleur gaie, toute blanche et entourée de cannas sauvages rouges et jaunes dans le cadre vert des collines environnantes, et ces teintes d’émeraude étonnent en Afrique sous les tropiques où l’on est accoutumé de voir le sol grillé par le soleil, mais n’oublions pas que nous sommes ici en saison de pluie.

Nous commençons à gravir la montagne et à mesure que nous montons, nous voyons se dérouler derrière nous tout le panorama des lieux que nous venons de quitter : au loin à l’est la chaîne de montagnes qui domine le Tanganyka dont deux jours de marche nous séparent déjà, dans le fond l’immense plaine d’herbages avec le marais et les ruisseaux où hier j’ai été me promener à la recherche des buffles, et devant nous, la muraille des collines que l’une après l’autre nous allons devoir escalader.

Le temps est couvert, de minces et longs nuages blancs accrochés au flanc des montagnes nous annoncent la pluie que nous allons trouver là-haut, le tonnerre gronde au loin et nous nous demandons si l’orage qui nous guette, va entraver notre ascension. Bientôt paraît un nouveau village composé de cases régulières qui bordent des deux côtés une avenue rectangulaire formant une manière de place ou de square : c’est l’ancien Sultanat de Kalembe-Lembe et la politesse et l’usage exigent que nous y fassions un temps d’arrêt. D’ailleurs nos hommes sont habitués à ce qu’on leur donne ici à boire et à manger et tandis que les femmes du village leur apportent de quoi se désaltérer, ils grignotent les carottes de manioc qu’on leur a distribuées. Nous avons beaucoup de peine à les arracher à ces délices, mais la pluie ayant cessé et le soleil ayant reparu, aucun prétexte ne subsiste pour nous empêcher de continuer notre route, et bientôt le long des côtes on se dérouler derrière nous, tel un serpent, le long ruban de notre caravane : la file de nos hommes qui s’interrompt de place en place fait penser à un ver de terre coupé en morceaux, dont les parties sectionnées se tordent dans la poussière après la pluie. Les charges ont beau avoir été longuement soupesées et équilibrées avant le départ, il y en a pourtant de plus lourdes les unes que les autres, et surtout il y a des porteurs plus fainéants les uns que les autres, et au long du chemin ce sont ceux-là qui se laissent devancer par leurs camarades et arrivent toujours les derniers à l’étape. Au fond ce système de portage à dos d’homme qui est d’usage au Congo a beaucoup d’inconvénients, et je préfère de beaucoup celui à dos de mulet en honneur en Abyssinie. Outre que c’est un métier tuant et en quelque sorte une corvée qu’on impose à l’indigène, on ne peut exiger de celui-ci la même endurance que celle d’une bête de somme, et fatalement la distance qu’on franchit d’une étape à l’autre s’en ressent. D’ailleurs on cherche peu à peu à supprimer le portage au Congo, et bientôt ce ne sera plus que dans les coins les plus reculés que l’on y aura recours, car déjà là où il y a des routes et où le trafic peut se faire par camions-automobiles, il est interdit de recourir à la traction humaine et nul administrateur ne vous fournira plus de porteurs si vous lui en demandez. Le seul avantage est que le matin au départ la levée des bagages est un peu plus rapide, les hommes, étant pourtant un peu plus intelligents que les mulets, viennent eux-mêmes prendre leurs charges, tandis qu’une heure est vite passée avant d’avoir remis leur collier aux quadrupèdes qu’il faut commencer par rattraper alors qu’ils gambadent généralement aux environs. Il est vrai de dire que les mulets ne désertent pas, alors que ce matin même deux de nos porteurs manquaient à l’appel au moment du départ…

Quoi qu’il en soit, le système encore en vigueur pour le moment dans la région que nous visitons est typique et fait penser aux migrations bibliques ; nous-mêmes ouvrant la marche, portés à l’antique sur nos tippoyes, sorte de brancards entre lesquels un petit carré de bambou tressé nous sert de siège : quatre hommes y sont attelés et alternativement et selon les accidents du terrain vous portent soit sur la tête soit sur l’épaule. Quatre autres hommes suivent pour les relayer, et suivant leur humeur et leur degré d’habileté, ce fauteuil mouvant se transforme en un lit d’épines ou en un délicieux berceau. Après nous viennent les charges les plus précieuses, nos fusils et munitions que nous couvons jalousement de l’œil et auxquelles nous ne permettons jamais de rester en arrière ; puis commence la longue théorie des charges bien intéressantes celles-là aussi, des tentes, des sacs de literie, des caisses de vivres et de vêtements de toutes sortes dont on connaît bientôt la physionomie particulière de chacune, de telle sorte qu’en arrivant au camp et en voyant apparaître l’une après l’autre les soixante-dix charges qui nous suivent, on peut à première vue déjà dire à peu près certainement celle qui manque à l’appel.

Enfin, fermant la marche, les femmes de nos boys et de nos soldats succombant sous le poids des ustensiles de ménage dont leurs maris les ont surchargées, complètent cette vision de fuite en Égypte dont nous donnons l’impression.

Ce qui frappe surtout dans le paysage, c’est le manque absolu de bétail dans la région que nous traversons ; ni ânes, ni mulets, ni bêtes à cornes d’aucun genre, seules quelques rares chèvres broutant autour des huttes indigènes sont les uniques bêtes que nous rencontrons sur notre passage. Et l’on s’étonne de ne pas voir des troupeaux dans ces coteaux verdoyants et l’on se demande pourquoi l’on n’a pas encore songé à exploiter cette richesse, car le pays s’ouvre à la prospection ; à chaque instant l’on rencontre l’un ou l’autre jeune aventureux qui, envoyé soit par la Forminière (Soc. Générale) soit par la Banque de Bruxelles, est à la recherche du filon qui va donner à sa Société et à lui-même la fortune qu’il est venu quérir dans ces parages. Mais si l’on veut un jour exploiter les richesses du Manyéma, et il est bien possible que celui-ci devienne plus tard un second Katanga, il faudrait, me semble-t-il, commencer par y créer les moyens d’y attirer et d’y faire vivre la population ouvrière qu’exige toute grande entreprise. Les travailleurs ne peuvent être constamment nourris de viande de buffle ou d’éléphant et à la longue ; la ressource fournie par le gibier viendra elle-même à disparaître ; alors ne serait-il pas sage de pourvoir dès maintenant à une lacune qui m’a d’ailleurs paru être générale dans toute la partie du Congo que j’ai visitée. Amener du bétail du Ruanda, où il pullule paraît-il, ou encore des colonies anglaises du Sud où il est bien acclimaté, me paraîtrait être pour un colon bien avisé une source presque certaine de profits, et si j’avais vingt ans de moins, peut-être même que je tenterais l’aventure.

Une chose me frappe, c’est que les régions que nous parcourons, qui du temps de Stanley étaient si peuplées, paraissent aujourd’hui presque vides d’habitants, et s’il est vrai que la maladie du sommeil a causé par ici des ravages terribles, il est non moins exact que la population indigène au lieu d’augmenter va en diminuant d’année en année : on voit peu ou pas d’enfants dans les localités qu’on traverse et si la mortalité infantile n’en est pas la seule cause, il est certain que si eh même temps que de la viande pour les adultes on arrivait à procurer du lait aux nourrissons, on aurait résolu une partie du problème de la dépopulation qui est à mon avis l’un des grands dangers pour l’avenir du Congo belge.

Tandis que je me livre à ces réflexions nous avons peu à peu gravi l’une après l’autre les collines qui nous séparent du sommet ; toujours des prés à perte de vue, et le soleil qui a réapparu entre temps met une note de gaîté dans ce paysage alpestre : de temps en temps sans qu’on sache pour quelle raison, une pierre blanche et marmoréenne, et alternant avec elle d’énormes digitales à fleurs blanches, fait comme une tache lumineuse dans cet océan de verdure.

Une petite antilope rousse bondit et disparaît aussitôt dans le buisson d’où par curiosité elle était sortie pour voir la cause du bruit qui trouble sa retraite : c’est un médafiel de montagne qui à notre vue se hâte de se cacher pour nous enlever toute velleité de le poursuivre.

La montée est palpitante comme celle qui mène à tous les cols. Que verrai-je de l’autre côté ? Après un dernier effort nous voici en haut et nous mettons pied à terre pour laisser souffler nos hommes et nous reposer nous-mêmes en nous orientant. La crête sur laquelle nous sommes est celle de partage des eaux entre le Tanganyka (Océan Insien) et la Luaina, qui est elle-même un affluent du Lualaba (Congo) lequel se déverse dans l’Atlantique. C’est curieux de se dire que les petits ruisseaux que nous entendons murmurer à nos pieds vont tous grossir l’énorme fleuve dont le cours dans quelques mois, nous ramènera nous-mêmes à l’Océan.

Devant nous, grimpant les unes sur les autres nous avons une suite de côtes ridées comme de la marne mais sur lesquelles les récentes pluies ont mis comme un duvet de verdure, et je pense au pays d’Alsace ; dans le fond au loin une immense étendue plate comme la main donne d’ici l’impression d’un lac et attire nos regards ; ce sont les plaines du Manyéma qui se découvrent à nos yeux et nous font rêver, car elles recèlent toute la faune que nous sommes venus chercher en ces lieux. Nous avons hâte d’y aller tenter notre chance et vite nous redescendons la pente opposée. Nous avons mis quatre heures pour la montée, mais la descente se fait beaucoup plus rapide. Au col nous étions à 900 mètres d’altitude et en moins d’une demi-heure par un sentier de chèvre caillouteux et presque à pic nous avons dégringolé de près de 500 mètres ; inutile de dire que sur ce chemin scabreux nous avons renoncé à nos tippoyes et sommes descendus à pied, non sans dommage car le souvenir m’en reste d’une petite blessure au talon qui m’ennuie par la crainte de la voir par la suite m’immobiliser. A midi et demi nous arrivons à Mutsoba-Kilina et n’allons pas plus loin ce jour-là : 30° à l’ombre nous promettent pour l’avenir une température agréable et après une sieste bien méritée nous faisons connaissance avec tous les rites du « pocho », cérémonie à laquelle à l’avenir tous les soirs nous allons avoir le plaisir d’assister. C’est celle qui consiste à ditribuer leur nourriture aux hommes de notre caravane. Dès qu’on arrive à’étape on présent le chef du village avoisinant, et celui-ci est tenu par les ordres qu’il a précédemment reçus de l’administrateur ou de celui qui le remplace dans la région, de fournir le ravitaillement nécessaire à toute expédition qui vient camper dans ses environs. On voit alors vers le soir s’amener toute une théorie de femmes et d’enfants portant des corbeilles dans lesquelles elles ont amassé les unes des bananes ou du maïs, les autres du manioc, d’autres encore, et ce sont les plus appréciées, ont apporté de la farine de ce même manioc qu’elles ont longuement pilé et qui sert à préparer la bouillie chère à tout cœur indigène ; quelquefois des pois chiches ou des lentilles varient l’ordinaire, mais c’est la grande exception, et l’on comprend que l’appât du gibier qu’on leur a promis et dont d’ici peu ils vont être gorgés, ait incité à nous suivre bon nombre de ceux qui malgré la fatigue de l’expédition qu’ils ont entreprise, préfèrent à leur repos et à leur maigre chère de chaque jour, un cuissot d’éléphant agrémenté de quelques aventures.

Quand tout le monde réquisitionné est arrivé, on commence par faire le dénombrement des provisions et par les payer ; chaque femme a mis par terre devant elle ce qu’elle a apporté, et souvent elle reste ainsi accroupie pendant des heures, couvant sa marchandise, attendant avec un flegme et une patience toute orientales le moment où on lui donnera les quatre sous qui lui reviennent et qui constituent tout le gain de sa journée de travail, car une carotte de manioc ou un régime de bananes ne se paie pas bien cher au Congo. Enfin le blanc paraît et après avoir contrôlé et payé à la ronde le « pocho » que la population a bien voulu apporter, la distribution commence, et chaque homme reçoit la portion qui lui est attribuée, de la façon la plus équitable possible, des provisions hétéroclites apportées, et en plus une cuillerée de sel, dont nous avons prudemment emporté un sac avec nous.

Pendant que se déroule devant nous pour la première fois cette scène qui nous charme par sa nouveauté, mais qui en se renouvelant chaque jour deviendra fastidieuse à la longue et parfois même pénible, quand après de grandes fatigues en rentrant le soir au camp, au lieu de pouvoir aller jouir sous sa tente d’un repos bien mérité, il faudra encore se soumettre à toutes les exigences du « pocho ». Car il ne faut pas croire que celui-ci se passe en douceur ; il est généralement accompagné des cris et des vociférations de tous genres habituels à une réunion de sauvages et bien souvent les contestations qui s’élèvent se terminent par de véritables pugilats dans lesquels il faut intervenir, en séparant les combattants et en les mettant d’accord en les faisant gifler tous les deux. Ce soir pourtant la paix règne dans le camp, et tandis que j’admire la coiffure des hommes de la région qui sont venus se promener aux abords de nos tentes, et qui me rappelle celle des femmes abyssines aux petites nattes tressées et collées contre la tête, et que je rêve à la plaque qu’ils se sont passés à travers le lobe de l’oreille en guise de bijou et qui n’est autre que le numéro d’ordre de leur bulletin d’impôt payé, j’entends dans la paix du crépuscule qui tombe, siffler un merle et chanter les grillons, et j’oublie tout à coup que je suis au centre de l’Afrique et pense être « chez nous ».


10 décembre.

Au réveil on vient me chercher parce qu’une antilope


En pirogue


En pirogue


Chasses à l’éléphant


Chasses à l’éléphant

s’est imprudemment montrée dans la côte au-dessus de

notre campement et les hommes désireux d’avoir de la viande veulent me la faire tirer ; bien que ceci doive retarder notre départ, je me rends à leur prière et à la grande joie des assistants je tue presque au sortir de ma tente et à belle distance un bongo mâle d’assez grande dimension. Ensuite laissant derrière nous deux hommes pour dépiauter la bête et en apporter la dépouille, nous nous mettons en route ; nous avons retrouvé « l’open forest », le terrain est plat et nous cheminons dans un sentier bordé de buissons épineux mais pas très épais, quand tout à coup, traversant la route devant nous, nous voyons passer un troupeau de cinq ou six grandes antilopes ; impossible d’en déterminer la nature ; mais bientôt Bird et moi de nous jeter à leur poursuite à travers le fourré, et tandis que mon compagnon plus heureux que moi tue un beau mâle de bubale de l’espèce Lichtenstein, j’en blesse moi-même à mort deux que je vois couchés devant moi mais qui s’étant ensuite relevés à mon approche, m’ont laissé les poursuivre au sang pendant deux heures sans succès.


De guerre lasse et craignant de trop m’attarder, car j’ai laissé en partant la caravane m’attendre sur le chemin, je reviens en arrière et ai la chance de tuer un sanglier mâle au retour, de sorte que je ne reviens pas entièrement bredouille. De nouveau la pluie s’est mise à tomber, et comme il est presque midi nous décidons d’aller camper à Kasanga qui se trouve non loin de là ; cette région me semble d’ailleurs fourmiller d’antilopes variées, car étant ressorti le soir, je tue une belle roan (antilope cheval), je banque encore un troupeau de Lichtenstein, et je vois deux buffles sans pouvoir les approcher, la nuit étant survenue entre temps.

Malgré l’intérêt que nous pourrions trouver à prolonger notre séjour dans un endroit si giboyeux, nous décidons d’aller plus loin, pressés d’arriver au plus vite au vrai royaume des éléphants, et nous promettant de nous arrêter ici plus longuement au retour.


11 décembre.

Au matin nous nous remettons donc en route et bientôt notre attention est prise tout entière par la végétation luxuriante du pays que nous traversons ; de grands lys aux couleurs jaune, pourpre et orangée alternent avec des orchidées roses, des iris blancs et mauves et émaillent de leurs couleurs éclatantes le fond plus sombre du parterre. Ces lys, tels ceux du Japon, ont de bizarres formes déchiquetées et ressemblent à des papillons et à ces insectes qu’on voit voler le soir, éclairés par les derniers rayons du soleil couchant, ou mieux encore à d’énormes guêpes dont la taille mince et ridicule rappelle les élégantes de notre jeune temps.

Tout le sous-bois n’est qu’un tapis de verdure, lianes et fougères enchevêtrées et surtout une plante aux tiges feuillues qu’on appelle « Matungul » et qui a beaucoup d’analogie avec les aspedistra cultivées dans nos serres, forment un fouillis fantastique et invraisemblable et la splendeur de cette nature exubérante me fait penser à un « Paradou » africain dont pour décrire le charme, il eût fallu posséder la plume d’un Zola.

D’ailleurs quand on voyage dans ces pays, il faudrait être tout à la fois botaniste, entomologiste, peintre et écrivain et non pas seulement un chasseur vagabond qui sent les choses mais a beaucoup de peine à les décrire, ayant toujours plus manié le fusil que la plume ou le pinceau. Mais cette flore tropicale est tellement luxuriante à côté des pauvres petites fleurs si modestes de nos bois que l’âme la moins lyrique doit en être transportée et le charme qu’elle dégage est si puissant qu’il se décrit presque de lui-même sans qu’on y fasse attention.

Depuis un bon moment nous marchons sur un sentier de sable argenté et l’on se croirait parcourir les allées artificielles d’un jardin d’hiver européen.

Au bord du chemin nous frôlons des arbres aux fruits bizarres qui par trois ou quatre sont pendus à des lianes et m’intriguent beaucoup, car je ne puis établir s’ils sont le produit de l’arbre lui-même ou du parasite qui l’entoure. Un coup de lance ou de « mâchete » hache indigène, a ouvert dans l’un d’eux une large blessure, sorte de plaie rouge qui montre à vif une chair sanglante et granulée. Des fougères innombrables, dentelées comme des fers de lance, ont surgi de terre comme par enchantement. Bientôt la végétation est de plus en plus dense et prend peu à peu l’aspect d’une forêt vierge impénétrable ; les arbres sont plus hauts, les lianes plus touffues, et tandis que les fleurs deviennent de plus en plus bizarres et charnues, une odeur moite d’humus et de champignons pourris vous prend à la gorge et vous poursuit.

Mais bientôt notre intérêt se porte ailleurs ; depuis un moment déjà nous remarquons que le sentier est sillonné de traces fraîches d’éléphants et à mesure que nous avançons elles se font plus nombreuses ; fougères, lianes et lys du Japon sont impitoyablement piétinés et écrasés par les pas des monstres, et l’on songe au drame solitaire qui se joue ici chaque jour ou plutôt chaque nuit.

Ce qui m’étonne, c’est de ne pas voir de singes et peu d’oiseaux, et par la suite j’ai plus d’une fois fait la même remarque dans cette partie-ci du Congo, la comparant à l’Abyssinie ou au contraire l’une et l’autre espèce abondent.

Nous ne tardons pas à être croisés par des femmes indigènes chargées de calebasses, et ayant comme ornement des colliers de verroterie au cou, et aux bras des anneaux de cuivre ! Nous savons dès lors que le village n’est plus loin, et que nous en approchons ; l’étape a été courte aujourd’hui, deux heures seulement, encore un marais à traverser, dans lequel mes porteurs, en dérapant dans la boue, ont failli me laisser choir, puis vient une lande où un fourmillement de touffes aux fleurs jaune citron et des graminées mûres donnent l’impression de nos prairies avant la fenaison, et nous sommes arrivés à Kayumba où le capitaine B. espère avoir d’intéressants renseignements sur les éléphants.

Le capita du village qui, entre parenthèses, est un vieux brigand, nous signale la présence dans les environs d’un énorme solitaire, dont nous avons en effet vu la trace au passage en arrivant, et après un déjeuner pris en hâte, je retourne en arrière et marche longtemps en suivant les empreintes laissées par la bête, qui est sans doute déjà loin à cette heure. La nuit survenant, je retourne au camp, non sans avoir admiré au loin derrière moi les montagnes du Kivu dorées par le Couchant, et je trouve en arrivant le capitaine Bird en grande dispute avec le capita ; celui-ci, sans doute pour se débarrasser de nous, prétend ne pas pouvoir nourrir notre caravane, et joignant l’action à la parole, il nous envoie un « pocho » tout à fait insuffisant et ridicule. Prières, menaces, rien n’y fait, il reste inexorable et force nous est de décamper, tout en dépêchant une lettre de plainte au chef du district à Kabambaré. Sans doute le vieux filou a-t-il eu peur que nous tuions le gros éléphant dont la présence nous a été révélée dans les environs et a-t-il craint par là d’être frustré de la proie qu’il guettait. Car contrairement à ce que l’on pourrait croire et en dépit de toute logique, l’indigène au Congo est autorisé à tuer autant d’éléphants que bon lui semble, et tandis que l’Européen doit sous peine d’amende, s’en tenir rigourensement aux deux exemplaires que son permis lui confère, il doit assister impuissant au massacre imbécile qu’annuellement la population noire inflige à la race éléphantine, car femelles et jeunes sont tués sans discernement par ceux qui ne recherchent que la viande ou l’ivoire et pour lesquels la quantité plus que la qualité fait force de loi.

Quand je me suis informé du pourquoi de cette mesure, qui à première vue semble être le comble de l’absurdité, on m’a répondu que la faveur dont jouissent les indigènes, et qu’on ne trouve nulle part ailleurs, ni dans les colonies anglaises ni autrefois dans l’Ouest Africain allemand, provient d’un droit ancien, que le Gouvernement Belge reconnaît aux populations de l’ancien État Indépendant du Congo, et qu’il n’a jamais été possible de leur enlever. C’est bien malheureux, car il est certain que dans un avenir pas très lointain, on verra disparaître entièrement de ces régions l’éléphant dont annuellement on massacre plusieurs milliers d’exemplaires, et l’on ne pourra pas dire que ce sont les chasses peu nombreuses en somme organisées par les blancs qui en sont cause, mais les razzias formidables que le Gouvernement tolère et encourage même en quelque sorte par la vente officielle de l’ivoire.

CHASSES A L’ÉLÉPHANT
BUFFLES ET HIPPOS
12 décembre.

En quittant Kayumba pour nous diriger vers Penge nous croisons sur la route une énorme trace d’éléphant ; c’est un solitaire et problablement celui que la veille nous avons suivi sans succès. Aussitôt nous prenons la poursuite, Bird et moi, tandis que ma femme continue seule avec les charges pour se rendre à l’étape et nous y attendre. Nous prenons trois hommes avec nous ; deux pour porter nos vêtements de rechange, (nous sommes en saison de pluie et une ondée est notre pain quotidien) et le troisième est chargé de mon fusil, en l’espèce ma 10/75 alors que je suis armé moi-même de ma 416, l’Anglais outre son appareil cinématographique, porte en bandoulière sa 450. Pour débuter, le terrain est plat et la trace de l’éléphant nous mène à travers des herbes feuillues et mouillées par la pluie, puis la forêt devient plus épaisse, et nous rampons sous les lianes, c’est une véritable bataille contre la nature pour passer ; chacun à son tour se faufile à quatre pattes pendant que l’autre ayant dégagé son fusil des lianes qui l’enserrent et lui lient les membres, se tient prêt à tirer en cas de charge toujours possible. De temps en temps la forêt est coupée de clairières marécageuses où les hautes herbes rendent l’avancée plus pénible encore.

Je me souviens surtout d’un ruisseau marécageux dans lequel on enfonçait jusqu’aux épaules et que l’éléphant s’était amusé à suivre : des fiandes humides et chaudes encore core nous indiquent que la bête a passé par ici il y a peu de temps et qu’elle n’est pas loin de nous. Deux heures durant nous l’avons ainsi poursuivie dans les fourrés où son passage formait sentier. Tout à coup, arrivés dans une petite clairière nous entendons l’éléphant mâcher des herbes derrière un rideau de hauts buissons impénétrables à la vue ; à coups de pied nous obligeons l’un des noirs à jeter un coup d’œil sous les branches. Cri d’alarme du monstre ; un peu comme celui d’une biche qui « schmäeht » mais en beaucoup plus fort. Malheureusement le noir, en bondissant en arrière, a averti l’éléphant de notre présence. Il n’y a plus à hésiter et nous nous engageons à quatre pattes sous les branches, Bird toujours armé de son appareil et tenant de l’autre main sa carabine, moi ma 416 prêt à tirer ; l’éléphant est à dix mètres à peine visible, et rampant à genoux, nous n’avions pas écarté les premières branches, que sans autre avertissement, l’animal nous a chargés : devant nous à trois ou quatre mètres au plus, sa tête a surgi à travers le buisson comme un diable à ressort sortant d’une boîte : nos deux coups de carabine sont partis ensemble ; je me appelle n’avoir vu qu’une tête noire, un œil, un gros morceau de défense, et la naissance de la trompe sous le front. C’est là que doit être ma balle, car l’endroit n’était pas à deux mètres du bout de mon fusil. Heureusement cette démonstration lui a fait faire demi-tour et il est parti en priant comme un cochon qu’on égorge. Nous nous précipitons derrière lui ; vis-à-vis de l’Anglais je me garderais bien d’avoir l’air de reculer, mais au bout de cinquante mètres je culbute dans les lianes qui m’agrippent comme des pieuvres ; elles sont remplies de sang d’éléphant et cela me donne du courage pour me relever et continuer ma poursuite ; mais après avoir enjambé l’appareil de cinéma de mon Anglais, puis son casque, je le’retrouve lui-même empêtré dans les lianes, tandis que l’éléphant continue à marcher devant nous dans la boue. Nos noirs ont naturellement disparu à la première alerte, emportant mon second fusil et pendant une bonne demi-heure on ne les revoit plus. Quand enfui nous les avons retrouvés et rossés pour leur couardise, et après avoir ramassé casque et ciné, nous avons pendant deux heures suivi sans résultat le sang qui devait couler à flots par la bouche : bien certainement que la bête aura été crever quelque part, mais nous n’en avons jamais rien su, car si les indigènes l’ont trouvée, ils en ont gardé l’ivoire pour le vendre à leur profit, et cela valait la peine, l’Anglais taxant le poids des défenses à 40 kilogs chacune ! C’est bien dommage mais je me console, en me disant que comme nous avons tiré ensemble pour nous défendre, malgré nos conventions (moi devant avoir le premier coup et Bird le suivant) je n’aurais pas pu priver mon compagnon de son bénéfice, et je lui aurais abandonné la bête que je n’aurais pas été seul à tirer. « We had a narrow escape ». Nous l’avons échappé belle, m’a-t-il dit pendant que nous nous en retournions au camp, puis le soir à ma femme tandis que nous lui racontions les péripéties de la journée : « Your husband never was so hear his death ». Votre mari a été bien prêt de la mort aujourd’hui. Et voilà les seuls commentaires que cette aventure qui faillit nous coûter la vie à tous deux, pût arracher à son flegme britannique. Quant à moi, je me souviendrai longtemps de ce premier essai de filmage, qui se termina de façon si tragi-comique…


13 décembre.

A Pengue devant notre camp, je vois pour la première fois un petit édifice, hutte en miniature, couverte d’un toit de chaume et abritant le Dieu de l’endroit. Ici c’est un amas de pierres rappelant un peu les tombes musulmanes, et les habitants viennent y apporter leurs offrandes, car non seulement on adore le Dieu, mais il faut le nourrir, et à l’entrée de chaque village que nous allons maintenant traverser, nous retrouverons un édicule analogue, dont la divinité variera seulement en prenant successivement


Chasses à l’éléphant


Le parc Albert


Le parc Albert

l’aspect des différentes bêtes de la création, mais de préférence

celle de l’hippo ou d’un pachyderme y ressemblant.

Car nous sommes parvenus au pays des Babuyas, et il n’est pas étonnant que dans ce pays, où les éléphants et les hippos se voient encore ! par centaines, un culte spécial leur soit voué.

La population très différente de celle des bords du Tanganyka donne une impression de santé et de richesse ; les villages sont en général propres et bien tenus ; l’indigène aime l’eau et quand il le peut, on le voit se baigner. Les sommes grands et bien portants semblent exempts des maladies qui trop souvent ravagent la race noire, surtout celle où l’Arabe a laissé de ses traces en passant. Les femmes ne sont point farouches, et les « jeunes » personnes qui hier soir nous ont apporté le « pocho » avaient l’œil passablement allumé. Aussi le tam-tam qui jusqu’à une heure avancée de la nuit nous a empêchés de dormir, nous fait-il croire que les dames de Pengue ne se sont pas montrées trop cruelles envers les hommes de notre caravane… Nous avons eu passablement de peine à les arracher ce matin à ces délices de Capoue, car l’indigène au Congo semble manquer d’obéissance et de discipline, mais le passage du Luiko, affluent de la Luama, que Bird redoute un peu à cause des fortes pluies qui sont tombées tous ces jours-ci nous fait hâter le départ, et nous reprenons la route qui se poursuit comme hier à travers « l’open forest ». L’alerte donnée par un troupeau de buffles vient en rompre la monotonie ; en passant près d’un ruisseau, mes porteurs de tippoye pris de terreur m’ont brutalement déposé, et tout en prenant la fuite ils me criaient « viande, viande » afin que je leur tue l’une des bêtes qui les affolaient. Mais il n’y avait rien à faire : les herbes étaient hautes, et avant d’avoir eu le temps de le reconnaître, le troupeau avait disparu à ma vue. D’ailleurs, à cause de B… qui ne voulait pas effrayer les éléphants, il avait été convenu qu’avant d’avoir tué quelques-uns de ceux-ci, on ne tirerait plus d’autres coups de fusil. Mon compagnon en veut quatre pour lui, et moi-même je ne quitterai pas ces parages sans en avoir au moins tué un.

Bientôt des champs de maïs, entourés de haies de bananiers, nous annoncent l’approche d’un village, car le bananier au Congo tel le clocher chez nous, dénote la présence immédiate d’une agglomération ; nous réquisitionnons quelques hommes, car peu confiants dans la force de nos porteurs, B. préfère pouvoir compter sur l’assistance des gens du pays pour nous passer de l’autre côté de la rivière. Nous arrivons au Luiko, large comme la Moselle et à courants rapides, et le passage en est extrêmement pittoresque. Les Babuyas qui sont venus nous prêter leur assistance sont de véritables géants ; nus jusqu’à la ceinture, ils cachent leur sexe sous des feuilles retenues par une ficelle nouée autour des reins, et tels des Centaures marins, ils nous portent avec nos tippoyes à travers le torrent, et nous déposent délicatement de l’autre côté ; puis à leur tour, ils aident nos hommes à transporter nos bagages qui arrivent tous sains et saufs et à peine mouillés ; le passage de là femme de notre boy provoque notre hilarité, car son beau pagne rouge orné d’un soleil dans le milieu, a pris un bon bain et tandis qu’elle le sèche au soleil, elle est obligée de se draper dans un déshabillé bleu un peu trop court pour la dérober entièrement aux regards indiscrets.

Nous avons abordé sur un passage d’éléphants frais du matin, et qu’a envahi une nuée de fourmis rouges : gare à nos jambes ! Puis dans le désordre de nos charges, qu’à la hâte nos hommes ont déposées pêle-mêle sur la berge au fur et à mesure qu’elles arrivaient après avoir franchi le passage scabreux de la rivière, un pique-nique s’organise. Vite oh voit surgir des ballots à provisions, les gousses de maïs, les bananes ou le manioc que tous se mettent à grignoter ; je goûte moi-même de ce dernier, et ne le trouve pas mauvais au goût, mais suis pris après cela d’une soif dévorante. Nous donnons cent sous à chacun des hommes qui nous ont aidé à passer la rivière, puis après une poignée de mains à l’Européenne avec les femmes de notre caravane, nous voilà repartis pour Kimano où nous arrivons— vers midi. Le chef d’ici est un ami de B… et aussitôt commencent entre eux de grands palabres en langue indigène auxquels je ne comprends rien, mais de tous ces racontars et histoires variées qu’on me traduit plus ou moins, je ne retiens qu’une chose : c’est qu’il y a beaucoup d’éléphants aux proches environs, qu’ils sont très beaux, et qu’il y en a qui traînent leurs défenses jusqu’à terre. Cela promet !

Mais il y a un revers à la médaille. Comme son voisin de Kayumba, le Capita de Kimano nous déclare qu’il ne trouvera pas de quoi pourvoir à la subsistance de notre nombreuse suite. Nous arrivons au plus mauvais moment : a récolte précédente est épuisée, et les pluies qui viennent seulement de recommencer, n’ont pas encore donné à celle qui doit venir le temps de se développer. Aussi décidons-nous d’envoyer le soldat qui nous escorte, accompagné d’un boy du Capita au Sultan de Kabaya pour lui réclamer des vivres. Et le soir, B… déclare, vu le manque de nourriture, la nécessité de séparer momentanément notre campement : tandis que nous resterons ici, il partira avec ses 25 hommes pour Kabaya d’où il maintiendra le contact avec nous. Il est probable que ses projets de chasse personnels ont Un peu influé sur sa décision.


14 décembre.

Bird se met en route à 6 h. 1/2 après avoir donné des ordres concernant mes pisteurs, et une demi-heure après son départ, ceux-ci viennent m’annoncer qu’ils ont vu la piste fraîche d’un énorme éléphant solitaire sortant des maïs qui bordent le village. Immédiatement je suis prêt et je pars avec mon tippoye et deux noirs, l’un devant 10-75 suivant la trace, l’autre derrière moi portant ma 10-75, moi-même avec ma 416. Au sortir du village, je passe à côté du temple dont le Dieu ici au lieu d’une grosse pierre est une bête sculptée, montée sur quatre pattes écartées, à la queue en Jack et aux yeux saillants de grenouilles ; puis après avoir traversé les champs de maïs où l’éléphant s’est promené cette nuit, nous entrons dans la forêt aux herbes hautes de 1 m. 50 à 2 mètres très mouillées par la pluie de la nuit ; nous suivons la trace de l’éléphant qui paraît grande sans être énorme ; de temps en temps, je grimpe sur une termitière pour jeter un coup d’œil alentour, car les herbes, plus hautes que moi barrent à tous moments la vue ; il y a une heure à peine que nous marchons ainsi dans les traces de l’éléphant, quand tout à coup d’une petite éminence, je vois la bête qui s’avance au pas à 40 mètres environ devant nous. Probablement que j’ai été favorise par un accident du terrain, une bosse imperceptible que je franchissais au moment précis où la bête se remettait en mouvement, car mes noirs ne l’ont pas aperçue, et moi-même j’ai juste pu voir le haut du dos et la bétel se faufilant dans les herbes, et j’ai eu le temps de mettre une balle en biais de derrière dans le milieu du dos. Puis tout a disparu, nous ne trouvons pas une goutte de sang, et déjà je commence à me désespérer de voir échapper cette nouvelle proie, quand à 400 mètres, je trouve l’animal couché sur le flanc droit raide mort, un caillot de sang sortant de la trompe. Ces Rigby 416 ont une perforation merveilleuse : la balle que j’ai retrouvée au dépeçage, avait traversé le corps dans toute sa longueur, et après avoir perforé les poumons était venue se loger dans l’os de l’épaule !

Mon éléphant est un tout beau ! Couché sur un gros arbre dont les feuilles ressemblent à celles du frêne, il semble plus brun que ceux que j’ai aperçus ces jours derniers, et fait l’effet d’être moins grand ou en tous cas plus trapu que celui que j’ai tué au Dinder il y a deux ans. La trompe ornée de quelques crins isolés donne l’impression d’être plus courte et plus grosse. Les pieds quoique plus longs paraissent plus petits et les chevilles moins énormes, j’allais dire plus minces ; la queue plus longue, est aussi plus fournie. Les mesures que j’ai prises, démentent mon appréciation. L’oreille mesure 1,35 sur 0, 97. Le pied de devant 0,42 sur 0,36, alors que celui de derrière’qui a 0,47 sur 0,27 est encore plus oblong que celui du Soudan. La longueur de la queue est de 1 m. 75 et les défenses très boires ont comme dimensions, la droite sur laquelle il est tombé 2 m. 49, dont 1 m. 92 sortant de la bouche avec une circonférence de 0 m. 55, et la gauche dont la pointe est cassée, donne encore 2 m. 32 avec 1 m. 82 sortant de la bouche et 0 m. 57 de circonférence.

Le dépeçage du monstre fut un poème ! J’avais immédiatement envoyé un message au camp, pour prévenir ma femme afin qu’elle vienne prendre une photographie et qu’elle amène le monde nécessaire pour rapporter la dépouille de ma victime. Et bientôt tout le village fut sur place, et de 10 heures du matin à 5 heures du soir, nous assistâmes à une véritable scène de cannibalisme. Mes hommes d’abord furent autorisés à prélever la part du lion de la magnifique proie qui leur était échue, et l’on vit chacun d’eux armé de son couteau (Kichu) se tailler à même la bête le morceau de son choix, et le dévorer tout cru ; puis quand les premiers furent repus, hommes et tînmes du village se précipitèrent à leur tour dans le ventre mis à nu et au milieu de cris et de batailles quasiment inhumaines, s’arrachèrent les lambeaux d’entrailles, qui sont, paraît-il, le mets le plus réputé ; j’ai vu sortir de là des hommes entièrement couverts de sang et de matières fécales, et ce spectacle d’aspect préhistorique, joint à l’odeur nauséabonde qui l’accompagne, m’enleva pour longtemps e goût d’assister au dépiautage de mes victimes. Mais j’ai voulu surveiller jusqu’au bout le travail de dégagement de mon ivoire, et quand enfin au bout de six heures la panière alvéole de la gencive dans laquelle est encastrée la défense craqua, ce fut avec un sentiment de soulagement, mêlé’à celui de la joie d’avoir réussi, que je rentrais au village, rapportant mon butin en triomphe ; quatre hommes eurent de la peine à charger les défenses sur leur dos, et le soir quand je reçus de B… prévenu entre temps, la balance que je lui avais fait demander, je constatai non sans fierté que l’ivoire pesait 43 et 45 kilogs et mon compagnon m’assura que sur cent chasseurs d’éléphants qui parcourent l’Afrique il en est bien peu qui peuvent dire avoir tué un spécimen dépassant 40 kilogs par dent, lui-même, sur plus de 230 qu’il a à son actif, en compte deux plus gros, l’un pesant 52 et l’autre 47 kilogs par dent. Je puis donc me vanter d’avoir eu de la chance, et même si par la suite, je ne devais plus réussir aussi bien, mon voyage au Manyéma m’aura rapporte un trophée dont je puis être justement fier.


15 décembre.

Le lendemain de ce jour mémorable fut employé tout entier au nettoyage des défenses et des pieds, ce qui représente un travail considérable et le bris d’un certain nombre de haches ; pendant que mes hommes travaillaient et se reposaient tour à tour, je faisais aux environs un petit tour de reconnaissance, mais le terrain très marécageux dans lequel je m’étais engagé ne me permit pas d’aller plus loin ; un moment je suivis la trace d’une femelle d’éléphant puis dans un fourré inextricable, j’aperçus tout à coup une tache ronsse : c’était à dix mètres de moi un buffle rouge qui me regardait : je tirai et heureusement je manquai, car si j’avais blessé la bête elle me chargeait bien certainement, tandis qu’elle a eu peur de mon coup de fusil, et a disparu en grande hâte dans le fourré, entraînant derrière elle tout un troupeau de buffles noirs et rouges mélangés que je n’avais point vus, et qui dévalèrent devant nous avec un véritable bruit de tonnerre ; il y en avait au moins cinquante. Mes porteurs de tippoye, terrorisés s’étaient réfugiés dans les arbres, tandis que les Babuyas qui m’accompagnaient ne montrèrent nulle peur et restèrent bravement à mes côtés. Après cette alerte, je m’en retournai au camp où pour soulager notre caravane, je préparai le renvoi à Fissi des dents de mon éléphant et de nos autres trophées que je jugeais inutile de traîner derrière nous au long de nos randonnées futures.

Quand nous rejoignîmes Bird à Kabaya, nous le trouvâmes de très bonne humeur ; lui aussi avait tué un éléphant, et s’il était de moindre importance que le mien, pesant seulement par dent 14 kilogs, ce succès répété nous donnait bonne confiance pour l’avenir. Un violent orage étant survenu, nous passâmes le reste de l’après-midi à supputer nos chances futures et à discuter longuement les différentes manières de tuer un éléphant. Quelle est la partie la plus vulnérable de l’animal ? Est-ce la tempe ou le derrière de l’oreille ? Faut-il tirer entre les deux yeux ou dans le haut de l’épine dorsale ? Car contrairement à que l’on croit généralement, l’éléphant n’a pas le dos rond, c’est une faute de dessin de lui en attribuer un et son anatomie révèle au contraire une chute des reins très caractéristique. Le cœur est placé assez haut en avant de l’épine dorsale, et derrière la partie recouverte par l’oreille qui est très grande et dissimule presque entièrement l’épaule : si vous pouvez atteindre cette partie, le coup sera évidemment mortel, mais comme pas deux fois de suite, la bête ne se présentera à votre vue de la même façon, la plupart des théories sont infirmées par la pratique, et l’on ne tire presque jamais où l’on veut mais la plupart du temps où l’on peut.


16 décembre.

En quittant Kabaya, nous traversons d’abord un mauvais marais rempli de tsé-tsé, mais nous arrivons ensuite dans une superbe clairière qui est bordée d’arbres élancés à larges feuilles de la famille des platanes et d’autres qui ont penser aux frênes de nos allées ; et toujours de formidables lianes suspendues à leurs branches et les reliant les uns aux autres, complètent le tableau de végétation tropicale qui se déroule à nos yeux. Longtemps nous cheminons dans cette espèce de forêt vierge où à chaque instant de nouvelles essences d’arbres à nous inconnues attirent notre attention ; je note au passage un arbrisseau couvert de boules vertes et jaunes semblables à des oranges, mais plus dures, et comme les boys en mangent, je me demande s’il y a quelque analogie avec le fruit de l’oranger ; les éléphants en sont, paraît-il, très friands, et l’arbre se nomme « jala » ou « makara » au dire de Bird que j’interviewe à ce sujet.

A la halte du déjeuner dans un petit village à 2 kilomètres de la Luama que nous allons devoir traverser, un pisteur vient nous annoncer une trace fraîche d’éléphant ; dans tous ces hameaux Babuyas où les éléphants détruisent les champs de maïs, dès que l’approche d’un Blanc est signalée, les indigènes d’eux-mêmes se mettent en quête d’une piste, qu’ils se hâtent de venir vous signaler dans l’espoir de voir mettre fin aux ravages infligés à leurs champs et en même temps pour avoir de la viande qu’on ne manquera pas de leur distribuer.

— « Have a look », dit le Capitaine dans l’espoir de pouvoir filmer à cette heure du jour, et nous partons sans grande confiance d’ailleurs derrière notre pisteur, tandis que ma femme se dirige vers la rivière avec le gros du bagage. Au bout d’une demi-heure de marche nous voyons la bête dans les herbes, broutant à 1.000 mètres environ de distance, et séparée de nous par une prairie marécageuse que nous jugeons praticable ; nous nous approchons en rampant comme des Sioux, et tenant tout le temps des branches devant nous pour nous camoufler, car nous sommes « en vue » ; à 80 mètres la bête a sans doute vent de nous, car elle regarde hésitante, puis se met en route. C’est trop loin pour filmer et j’ouvre le feu ; je tire, elle vacille, puis se met à courir, et moi de galoper derrière elle, en mélangeant les coups de ma 416 avec ceux de la 9/5 ; je jette celle-ci, et au moment où Bird qui m’a rejoint, s’apprête à tirer, l’éléphant chancelle et tombe sur mon dernier coup, une balle dans la fesse droite qui a dû le traverser ; ses défenses pèsent 28 et 26 kilogs et demi, et quoique moins beau que le premier, je suis néanmoins très content de pouvoir compter cette nouvelle victime à mon actif.

La nuit n’est plus très loin maintenant et nous avons hâte d’aller rejoindre ma femme qui doit se morfondre au bord de la rivière, où nous sommes convenus de la retrouver pour passer ensemble de l’autre côté. Nous ne sommes plus qu’à 50 mètres de la Luama, que le blessé avait essayé de joindre, et où il nous a entraînés à sa suite, et déjà nous entendons tout près, le souffle des hippos. En nous approchant de l’eau, nous en apercevons neuf qui flouent et se poursuivent ; j’en tue un raide mort et en blesse un autre qui descend emporté par le courant et va s’échouer plus loin le long de la berge. Puis sans plus flâner nous coupons au court, et rejoignons la caravane au moment même où un épouvantable orage éclate et nous plonge presque dans l’obscurité, le soir venant rapidement, pendant que trempés des pieds à la tête nous passons nous-mêmes d’abord puis nos charges dans une mauvaise pirogue, qui, instable comme une périssoire, manque plus d’une fois de chavirer ; notre passeur lui-même tombe à l’eau, et on doit le repêcher. Arrivés de l’autre côté nous tirons encore sur les hippos qui sont revenus à la charge, et tout à coup une détonation formidable nous fait nous retourner : c’est le fusil de Bird qui vient d’éclater, et nous ne pouvons nous expliquer la chose que par l’eau qui pendant l’orage sera entrée dans les canons et en aura déterminé l’éclatement. La Capitaine n’est heureusement pas blessé, mais cet incident retarde encore notre avancée et quand enfin nous nous remettons en route toutes nos charges étant passées, la nuit est bel et bien entièrement tombée, et nous ne ardons pas à nous perdre dans l’obscurité ! Longtemps nous errons de droite et de gauche dans les herbes marécageuses qui bordent la rivière, essayant un sentier, puis un autre, revenant dix fois sur nos pas pour nous retrouver toujours à notre point de départ, car chaque chemin que nous essayons, assez large au début, va en se rétrécissant peu à peu jusqu’au moment où il se perd tout à fait ; à la fin nous aboutissons à une sorte de canal que bon gré, mal gré, nous nous décidons à traverser ; un noir nous précède pour en essayer la profondeur, puis Bird et moi y entrons malgré l’eau qui nous monte jusqu’à la taille, tandis, que ma femme, grimpée sur les épaules d’un indigène arrive derrière nous sur cette monture improvisée.

Il fait noir comme dans un four, et malgré la lumière falote des lanternes que nous avons fait allumer et qui ne servent qu’à nous éblouir, nous ne voyons pas à deux, mètres devant nous. Nous avons recommencé à marcher dans la direction que nous pensons être la baume pour nous mener à Bullu, mais la route nous parait interminable ; de temps en temps les indigènes poussent des cris stridents, vains appels qui se perdent dans la nuit, et nous continuons à avancer de plus en plus péniblement, trébuchant presque à chaque pas dans ce qui nous paraît être un ruisseau, mais qui n’est autre que le chemin que l’orage a momentanément transformé en un lit de rivière. Nous commençons à nous désespérer et à penser qu’il nous faudra passer la nuit entière à marcher ainsi dans la fange, quand tout à coup il nous semble qu’à notre dernier « hou-houp » un bruit lointain ait répondu ; oui, Dieu soit loué, nous ne nous sommes pas trompés, peu à peu le son de la voix qui nous répond se fait plus, distinct, et sortant bientôt de l’ombre nous voyons briller un point lumineux qui vient vers nous : nous sommes sauvés ! « C’est le Capita de Bullu qui nous a entendus, et s’est amené pour nous guider à travers le marais à trouver l’entrée de son village, qui bien dissimulé derrière un mur de bananiers, se cachait entièrement à nos yeux. Nous n’en sommes pas très loin et le dernier kilomètre qui nous reste à franchir nous paraît peu de chose, maintenant que nous avons la certitude de ne pas devoir coucher dans le marais cette nuit.

Il était dix heures passées quand enfui nous avons vu ou plutôt deviné les premières maisons du village ; après nous être débarrassés à la hâte de nos vêtements mouillés, car nous étions trempés jusqu’aux épaules, nous nous sommes roulés dans tout ce que nous avons pu trouver de sec à portée de main, et assis devant une bonne flambée allumée dans la hutte du chef pour nous sécher, nous avons, à nous trois, vidé en moins de temps qu’il ne faut pour l’écrire une excellente bouteille de Porto que le Capitaine anglais tenait en réserve, et qu’il a sorti de son sac à provisions au bon moment ; car je suis certain que c’est grâce à ce cordial, qui a amené une réaction salutaire, que nous ne nous sommes pas ressentis le lendemain des suites de notre équipée. Tandis que nous nous réchauffions ainsi l’intérieur et l’extérieur, nous causions gaiement des péripéties par lesquelles nous venions de passer, et nous voyions sortir de l’ombre et arriver les uns après les autres nos soixante-dix porteurs qui à notre suite s’étaient égarés, mais dont, chose bizarre, pas un ne se trouva vraiment perdu.


17 décembre.

Après une nuit passée dans le rest-house, où contrairement à notre habitude nous avons fait dresser nos lits, car à cette heure tardive et par l’obscurité il ne pouvait être question de hisser nos tentes, nous consacrons la matinée du lendemain à sécher nos vêtements et le reste de notre attirail que la pluie a mis dans un lamentable état, mais le soleil est si puissant qu’à midi il n’y paraît déjà plus, et lorsqu’à deux heures on m’appelle pour me dire qu’à peu de distance il y a un troupeau d’antilopes qui se promène, je n’hésite pas à repartir pour le marais qui la nuit précédente nous a joué un si vilain tour. Au grand jour l’aspect en est beaucoup moins effrayant, et bien que de temps en temps j’y enfonce assez profondément, j’arrive pourtant à m’approcher assez facilement des antilopes qui sont des « Gwala », et ressemblent en plus roux et en plus grands aux médafiels d’Abyssinie. J’en tire trois dont deux tombent touchés à la tête, et ce sport me semble si facile, que je retourne au village chercher ma femme qui à son tour avec sa Mannlicher 6/7 en tue deux, dont un beau mâle.

Le soir nous attendons les hommes qu’on a envoyés chercher de l’autre clé de la Luama les dents et la viande de l’éléphant tué la veille, et lorsqu’ils sont arrivés, nous décidons de ne pas prolonger notre séjour à Bullu, car nous y avons trouvé la même misère qu’aux endroits précédents : pas de « pocho » ! Nous commençons à croire à la mauvaise volonté des chefs, et j’écris une nouvelle lettre à l’administrateur à Niembo.


18 décembre.

Peu après la sortie de Bullu nous traversons une merveilleuse forêt de palmiers, on dirait des chamérops aux fûts élancés, dont le tronc lisse comme celui d’un hêtre, secrète une matière blanchâtre qui lui a fait donner le nom « d’arbre à lait » et le soleil qui se joue à travers le feuillage, produit des effets d’ombre et de lumière qui raviraient un peintre.

Nous passons sous ce dôme de verdure dont l’éclat se trouve encore rehaussé par des grappes aux boules d’or, qui pendent de chaque côté du ruisseau lequel en serpentant nous sert de chemin ; de temps en temps un tronc d’arbre tombé en travers du ruisseau forme comme un pont branlant sur lequel mes hommes de tippoye me portent avec dextérité ; ils sont extraordinaires d’agilité, et jonglent avec leur charge comme si de rien n’était ; à chaque instant le tippoye oscille et penche de façon inquiétante à droite, à gauche, en avant ou en arrière ; déjà l’on croit choir, et l’on pense au bain forcé que l’on va devoir prendre, quand soudain l’équilibre se rétablit, et que s’agrippant aux lianes tels des singes, les hommes se redressent et reprennent le rythme de leur allure habituelle. On se fait à tout, et c’est ainsi, à moitié assis dans l’eau, que je prends des notes, et essaye d’esquisser le tableau féerique qui se déroule à mes yeux, et qui semble si peu naturel, que plus que la réalité, on le croirait le décor d’un théâtre.

Lorsque nous avons laissé derrière nous cet incroyable fouillis de verdure, dans lequel de loin en loin les éléphants ont seuls réussi à tailler une brèche, nous retrouvons la forêt habituelle où nous cheminons assez longuement, quand soudain sans qu’on s’y attende, des champs de maïs coupés de bananiers annoncent un village que bientôt nous atteignons : comme d’habitude, à l’entrée, un Dieu bizarre nous salue, ici c’est un quadrupède à la tête d’oiseau peint en blanc et quadrillé de rouge. Le Capita nous dit « Jambo » bonjour, et espère nous retenir en nous disant que tout près a nuit dernière, on lui a signalé un passage d’éléphants, mais Bird seul se laisse tenter, et tandis que nous poursuivons notre route, il reste en arrière avec ma 10/75 que je lui ai prêtée en remplacement de son fusil éclaté.

Nous passons à côté de pièges d’éléphants ; plus que le fusil, ceux-ci sont redoutables aux pachydermes, qui sans se méfier, vont en se promenant s’engloutir dans d’énormes fosses préparées d’avance et recouvertes de branchages, d’où ils ne peuvent plus se retirer, et où leurs ennemis viennent misérablement les achever à coups de lances ou de flèches. Ce système en vigueur dans tout le pays est toléré, bien qu’il soit mille fois plus barbare et plus meurtrier que l’emploi d’une bonne et honnête carabine. A midi, nous arrivons à l’orée de la forêt, et une superbe échappée de vue nous réjouit ; car devant nous s’étend le pays, qui nous, l’espérons, nous réserve de nouveaux succès. Au fond du paysage, une chaîne de montagnes barre l’horizon, puis une vaste plaine au bord de laquelle un village se dessine, descend vers la rivière dont le cours sinueux tel un ruban d’argent tour à tour se montre et disparaît derrière un rideau de hauts palmiers ; devant nous, la descente en pente rapide par des lacets successifs doit nous mener à cette même rivière, la Luama pour l’appeler par son nom, but vers lequel nous marchons depuis que nous avons quitté Baraka. Où arrivons-nous, à Muero on à Touroungo ? Le Capitaine Bird n’est pas là pour nous renseigner, et la plupart des hommes de notre caravane, n’ont jamais été en ces lieux, mais ils savent que nous approchons, et joyeux ils courent et ils chantent au balancement de mon tippoye.

Ce passage de la Luama sur les deux pirogues indigènes affectées à cet usage, fut pittoresque, mais long à souhait, et malgré notre hâte, plus d’une heure se passa, avant que la dernière charge eût atteint l’autre rive et que nous fîmes notre entrée à Muero. Le village est précédé d’un tabernacle contenant cette fois trois Dieux, ce qui prouve je pense, l’importance de l’endroit qui lui-même est d’assez belle apparence. Précédé d’une large allée de bananiers qui y mène, il forme un vaste quadrilatère avec une place au milieu et des cases construites régulièrement tout autour ; sur la place du village, je remarque un bout de tronc d’arbre sortant du sol, et sur lequel de chaque côté, tel un Janus, est gravée une figure triangulaire peinte en rouge. J’avais déjà vu en plus petit, une figure analogue représentée sur un arbre le long du sentier que nous suivions, et elle avait pareillement éveillé ma curiosité, mais je ne pus en obtenir l’explication. Nous nous installons à un angle de la place à côté du rest-house, et des cornes de bubale que j’y vois attachées me donne bon espoir pour mes promenades futures. Vers le soir, je sors avec deux hommes du village pour me guider, et après deux heures de marche, je rencontre un troupeau de buffles mélangés noirs et roux ; je blesse un premier buffle, mais je renonce bientôt à suivre le sang qui mène à des fourrés trop dangereux ; une demi-heure plus tard ayant retrouvé le troupeau, je tue un bœuf sauvage (buffle roux) en cornes en demi-lune, car il y a ici toute la gamme des croisements, depuis celui dont je viens d’abattre un exemplaire, jusqu’aux grand buffle noir du Cap. Mais la nuit survenant, je dois, renoncer à ramener ma victime au camp le même soir.


19 décembre.

Je retourne sur le terrain emmenant ma femme, qui espère avoir également l’occasion de faire le coup de feu, car on nous a promis de nous conduire à un endroit où soi-disant, il y a des bubales. Arrivés à l’endroit où la veille j’ai rencontré des buffles, je voie de nouveau un troupeau qui se faufile dans les herbes, et m’approchant, j’ai la chance de pouvoir encore tirer sur l’un d’eux ; au passage du troupeau, je l’ai fait rouler, puis tout a disparu et déjà je croyais avoir manqué la bête, quand une large traînée de sang bientôt découverte, vint nous convaincre qu’elle avait été mortellement blessée. Alors avec précaution, nous nous mîmes à la suivre, car il est toujours dangereux de poursuivre un buffle blessé. A pas comptés, et inspectant chaque touffe que nous laissions derrière nous, croyant à tout moment en voir surgir menaçante notre victime, nous escaladions une termitière après l’autre, pour inspecter les alentours. La poursuite est toujours émotionnante dans ces herbes touffues, hautes d’1 m. 50 à 2 m. où le buffle mort ou vivant, tombé ou agenouillé, disparaît entièrement. On ne distingue pas même de creux dans cette mer d’herbages, et seuls les oiseaux à buffles qui mangent les insectes parasites sur le dos des buffles, viennent en se posant, vous indiquer l’endroit où la bête est cachée. Arrivés à quelques mètres de là, on fait grimper l’un des noirs sur un arbre, pour repérer la place exacte où se trouve l’animal blessé, il se met à lancer des mottes de terre dans le trou d’herbes pour se rendre compte si « cela bouge encore ». Alors quand rien ne semble plus bouger, on s’approche à son tour, et l’on commence par précaution, par mettre une balle dans la masse foncée dès qu’on la voit. Il est rare que la bête soit morte, et généralement au premier coup elle se relève, et essaye de vous charger ; il s’agit alors de tirer vite sans hésiter ; le buffle dont je vous parle, s’est relevé cinq fois sur les genoux, avant que la mort l’ait définitivement cloué sur le sol.

Laissant derrière nous deux indigènes pour dépecer la tête, et aller chercher de l’assistance au village pour y rapporter en même temps les dépouilles de ma victime d’hier soir et de celle de ce matin, je continue avec ma femme notre promenade, et nous avons encore la chance de tuer trois antilopes, trois mâles de moyenne grandeur, nommées « pichus », dont ma femme a tiré un et moi deux exemplaires. Vers le soir, voulant passer le temps, nous nous rendons au bord de la Luama pour chercher des hippos ; « par l’odeur alléchés », nous retrouvons l’un de ceux que j’ai tués l’avant veille au passage de la rivière, que le courant a entraîné jusqu’ici à plusieurs kilomètres de l’endroit où il a été tiré et qui est resté accroché entre les rochers qui bordent la rive ; il est déjà dans un état de putréfaction avancé, et tout le voisinage en est empesté. Continuant notre route, nous arrivons à un coude de la rivière qui forme comme un petit lac, où les eaux moins rapides, permettent aux hippos de prendre leurs ébats plus tranquillement. Nous en comptons une quinzaine de toutes tailles, qui se sont donné ici rendez-vous ; en général on ne voit paraître que le haut de la tête et deux gros yeux qui vous regardent, mais dès qu’ils vous aperçoivent, vite ils rentrent sous l’eau et c’est seulement à 100 mètres de là, qu’on les voit surgir à nouveau. Je mets 5 balles dans cinq têtes, trois coups ont certainement porté, deux sont douteux ayant voulu essayer la 8 m/m pour économiser mes grosses cartouches, néanmoins les balles avec la lorgnette étaient bien placées.

En rentrant au camp, nous trouvons une lettre de Bird annonçant qu’il a tué trois éléphants, un triplet qui a failli lui coûter la vie, car il s’est trouvé un moment sans cartouches, entouré de ses trois victimes se relevant, retombant et le poursuivant ; finalement ses boys lui ont apporté du camp quelques cartouches, qu’il avait enfermées dans une malle, et il a pu achever les moribonds. Il nous réclama des munitions et du pain, deux choses indispensables au chasseur d’Afrique, et nous annonce qu’il nous rejoindra demain pour poursuivre notre route.

Après souper notre caravane et les gens du village célèbrent nos différents exploits par des danses sur la place et dans les huttes environnantes et organisent un chahut monstre qui a duré jusque bien avant dans la nuit, sans trop troubler notre sommeil heureusement.

20-21 décembre

Vers le matin, nous sommes réveillés par un violent orage qui inonde nos tentes, et nous retient au lit une partie de la journée. Bird nous ayant rejoints nous quittons Muero le jour suivant, mais notre étape est de deux heures {a peine ; nous traversons une forêt dense coupée de plaines herbues où de nombreux ruisseaux entretiennent la fraîcheur et la verdure, pendant la saison des pluies mais qui en saison sèche sont brûlées et arides.

Nous arrivons à Mapuli dont le rest-house est planté au milieu du village en plein dans les champs de maïs et de bananiers ; les régimes de bananes sont mûrs et nos boys sont enchantés, mais nous nous demandons pourquoi le capitaine Bird a fait dresser les tentes dans ce camp peu sympathique où nous apprenons que récemment un autre chasseur nous a précédés, tuant le seul gros éléphant des environs, et d’où il ne nous reste par conséquent plus qu’à nous en aller pour nous diriger sur Turungo, but extrême de nos pérégrinations dans cette région.


23 décembre

Partis par un temps couvert à 8 heures du matin, nous arrivons bientôt en sortant de la forêt à une vue merveilleuse ; dans le fond à gauche la Luama serpente en formant une large boucle et miroite au soleil qui est peu à peu sorti des nuages laissés par l’orage de la nuit ; une vaste plaine parsemée d’arbres, s’étend à perte de vue devant nous jusqu’à la chaîne de montagnes qui au sud ferme l’horizon. De ci, de là, des termitières sont parsemées, et ce qui est typique dans ce pays, c’est qu’elles sont vertes et herbues, couvertes d’arbres et de buissons touffus contrairement aux termitières que j’ai été accoutumé de voir ailleurs en Afrique, où pas la moindre végétation ne pousse jamais sur leurs flancs dégarnis. Notre journée fut des plus mouvementées. Le capitaine Bird nous avait annoncé dans une petite crique formée par la Luama une extraordinaire vue sur les hippos, qui viennent ici se baigner et dormir au soleil et il se proposait lui-même d’y cinématographier ces intéressantes bêtes ; nous voilà donc partis à travers les roseaux qui font comme une muraille épaisse tout le long de la berge, et nous faufilant à la queue leu leu tels des Peaux Rouges, en tâchant de faire le moins de bruit possible pour ne pas effaroucher les paisibles habitants de ces lieux. Nous arrivons tellement près de l’endroit où ils sont couchés, que certainement pas trois mètres nous séparent de ceux qui sont le plus rapprochés du rivage ; le spectacle est vraiment extraordinaire : plus d’une vingtaine de monstres de toutes tailles sont littéralement entassés les uns sur les autres, la tête et la moitié du corps sortant de l’eau et entr’ouvrant leur large gueule pour humer l’air et respirer longuement ce qu’ils ne peuvent faire quand ils plongent. Vite Bird se met en position pour faire marcher son appareil, et prendre sur le vif, une scène de vie quasi-préhistorique, mais hélas, au premier déclic, l’attention des hippos fut mise en éveil, et bientôt l’une après l’autre, toutes les grosses têtes disparurent en moins d’une minute, et il ne resta plus sur l’eau de la petite crique que quelques rides révélatrices du passage de ses habitants, qui filant à toute vitesse, se profilaient déjà à cent mètres de là sur le courant du fleuve. Nous avons bien essayé d’en arrêter l’un ou l’autre, par un coup de carabine lancé au hasard, mais nous n’avons jamais su si l’une de nos balles avait porté.

A peine nous étions-nous éloignés de la crique, qu’on vint nous annoncer la présence d’un éléphant qui non loin de là se promenait dans les herbes d’un marais. Nous étant, rendus à la place indiquée nous le voyions parfaitement du haut d’une colline où nous étions montés et ma femme que nous laissâmes à cette place en observation, continua à le voir pendant tout le temps que nous mîmes à l’approcher. Ce fut un travail extrêmement pénible : pendant plus d’une heure, Bird et moi nous rampâmes dans la vase du marais, devant marcher le plus possible sans faire de bruit, pour ne pas déranger l’animal, qui tout le temps se tenait devant nous, mais que nous ne pouvions voir à cause des herbes plus hautes que nous. A un moment, Bird voulant reconnaître notre position réciproque grimpa sur mon dos : l’éléphant n’était plus qu’à 15 mètres de nous. Malheureusement, au moment où Bird descendant de mon dos, nous venions de décider de monter sur un arbre pour ouvrir l’attaque, je m’aperçus que le verrou de ma carabine avait joué, et qu’elle s’était ouverte pendant que nous marchions à quatre pattes. Le bruit que je fis en la refermant, avertit l’éléphant de notre présence insolite, et sans plus attendre son reste, il prit la fuite, sans que nous pûmes nous rendre out de suite compte de sa disparition. Quand plus tard nous rejoignîmes ma femme, elle nous raconta, que tandis qu’elle nous avait complètement perdus de vue, cachés comme nous l’étions par les hautes herbes du marais, elle avait au contraire pu suivre constamment tous les mouvements de l’éléphant. Celui-ci avait commencé par rester immobile assez longtemps, puis il avait d’abord relevé la trompe pour renifler, comme font les bêtes de son espèce quand elles flairent le danger, ensuite il avait une ou deux fois agité ses grandes oreilles, et finalement, il s’était mis en route au petit trot vers la rivière, qu’il avait traversée pour reparaître sur l’autre bord où il avait fini par disparaître dans les hautes herbes. C’était, paraît-il, un exemplaire avec d’assez belles défenses, mais ma femme qui se rendait compte de tout le péril de notre situation, ne nous a pas caché sa satisfaction, d’avoir vu l’éléphant prendre le parti sage de s’enfuir, car s’il avait eu la fantaisie de nous charger, nous étions très exposés, ne sachant pas exactement où il se trouvait par rapport à nous et nous avions dix chances pour une d’être piétinés par lui. Je n’ai d’ailleurs jamais compris pourquoi Bird avait préféré aborder l’ennemi par le marais ce qui rendait toute l’opération beaucoup plus périlleuse, avec moins de chances de réussite, que si nous l’avions tourné, pour arriver sur lui du côté de la rivière, ainsi que le conseillaient les indigènes, et comme c’était mon propre sentiment de le faire. Mais quand un professionnel vous conduit, on est obligé de le suivre…


24 décembre

Parti de Turungo ce matin à 7 heures avec ma femme nous passons une demi-heure plus tard la rivière Kalumia, Au passage, nous apercevons un hippo qui entre dans l’eau, et aussitôt nos porteurs de tippoye de vouloir nous diriger de ce côté, espérant ainsi nous dissuader d’aller plus loin et de continuer notre tournée d’exploration qu’ils prévoient devoir être longue et fatiguante. Mais nous ne nous laissons pas prendre à leur manœuvre, et après un long palabre avec le guide indigène qui nous conduit, et quelques arguments parlants assénés aux boys, nous les contraignons à marcher dans la direction qui nous a été indiquée. Après avoir cheminé un certain temps, et gravi une ou deux pentes assez raides, nous nous retrouvons en terrain plat, et une grande plaine herbue se déroule devant nous ; peu après, nous croyons apercevoir la silhouette d’un éléphant qui se faufile dans l’herbage, et en le cherchant, nous nous trouvons tout à coup en présence de trois buffles arrêtés au bord d’un petit marais. J’en blesse un au sang, et après une assez longue poursuite nous y renonçons, la trace nous ayant menés jusqu’au bord d’un fourré trop épais pour y continuer nos recherches sans danger. Nous retournons en arrière vers l’endroit où nous avons laissé nos typpoyes, et nous mettons à héler les porteurs de ceux-ci, pour qu’ils nous rejoignent, mais pendant bien une heure nous les appelons en vain, ils restent sourds à notre voix et se cachent obstinément pour retarder autant qu’ils le peuvent notre marche en avant ; à la fin, ils se décident à reparaître, mais c’est pour nous persuader qu’il n’y a plus rien à faire dans la région, et qu’il est temps de rentrer au camp. Nouvelle lutte et nous finissons par les décider à marcher dans le sens opposé, mais tout à coup, nous tombons sur la trace d’un éléphant, probablement celui que nous avons aperçu tout à l’heure, et comme la trace marche dans la direction du village, nous croyons à une nouvelle ruse des boys pour nous y ramener, et nous les suivons sans grande confiance. La trace nous mène vers un ruisseau caché des deux côtés comme d’ailleurs tous les ruisseaux de ce pays, par un épais rideau d’arbres, et nous nous engageons dans le sentier en pente qui y mène, quand tout à coup l’homme qui me précède crie « tembo » (éléphant) et au même moment, j’entends le bruit que fait la bête en se déplaçant dans l’eau, et en se frayant un passage à travers le fourré ; malheureusement mon guide me fait revenir en arrière, alors que mon sentiment était de pousser en avant, et sur le sentier je rencontre ma femme dont le tippoye moins rapide que le mien suivait à quelque distance, ce qui lui avait permis d’apercevoir l’éléphant au moment où il sortait du fourré de l’autre côté et gravissait la colline de la rive opposée pour disparaître bientôt dans les herbes à la crête. Je me jette aussitôt à sa poursuite à travers le ruisseau mais je tombe dans un infâme marais, et je perds beaucoup de temps à sortir de la boue où je suis enlisé, de sorte que ma proie prend sur moi une belle avance, et quand à mon tour, j’arrive au haut de la colline, je n’aperçois plus rien que la trace que je me mis alors à suivre pendant plusieurs kilomètres, mais ce fût hélas sans succès, et je ne vis plus rien. Pendant que je m’éloignais, j’avais dit à ma femme de m’attendre au bord de la rivière, et quand au bout d’un certain temps je vis que ma poursuite était vaine, je lui dépêchais un messager pour lui dire de venir me rejoindre avec le déjeuner, car le soleil était au zénith, il faisait très chaud, et une collation suivie du repos obligatoire à cette heure s’imposait. Elle fut longue à venir, et lorsqu’enfin je la vis paraître, elle me raconta indignée, que lorsque mon message lui était parvenu, et qu’elle avait ordonné à ses porteurs de tippoye de se mettre en route, ils lui avaient tout simplement refusé obéissance, et déclaré qu’ils n’iraient pas plus loin : toutes ses injonctions étant restées vaines, elle avait dû finir par se servir de son parasol, et ce n’est qu’à coups de trique, qu’elle avait réussi à faire avancer les récalcitrants. Tous ces avatars et la non-réussite de notre journée nous avait mis tous deux de fort méchante humeur, et le retour au camp fût morne, d’autant plus qu’un ciel devenu peu à peu noir d’encre menaçait de déverser sur nous toutes ses cataractes. Aussi après avoir avalé à la hâte nos sardines et nos œufs durs, nous hâtâmes nous de repartir. En route nous vîmes encore un gros buffle, et je ne résistai pas au plaisir de m’en approcher ; porté sur les épaules d’un homme, je traversai un ruisseau qui m’en séparait, mais lorsque j’arrivai sur la place où nous l’avions aperçu, il avait disparu, et je ne m’attardai pas davantage à le chercher, car entre temps l’orage avait éclaté formidable, et après une heure de marche au pas gymnastique sous les rafales qui tombaient, nous sommes rentrés au camp trempés de la tête aux pieds.

Le capitaine Bird qui était sorti dans une autre direction avait vu de loin notre éléphant, mais ne l’avait pas suivi comme il allait vers nous ; rentré avant la pluie, il nous attendait sous la tente avec un bon grog au rhum qui nous réconforta, et le soir eut lieu le jugement des hommes qui nous accompagnaient, et qui, pour les punir de leur insubordination, reçurent chacun six coups de chicote, administrés par les ordres du Sultan de l’endroit auquel la loi reconnaît le droit d’en agir ainsi. Mais ce mauvais esprit qui peu à peu se fait jour, cette désobéissance et ce manque de respect des noirs à l’égard des blancs sont des symptômes inquiétants. Et l’éternelle question de la sévérité avec laquelle il faut traiter les nègres et du maintien de la chicote se présente à mon esprit : comme ils sont peureux et craintifs il est certain qu’il n’y a que la force qui leur impose ; ils n’auront de considération que pour le maître qui les traitera durement et toute douceur leur paraîtra signe de faiblesse. A côté de cela ils ont un très grand sentiment de justice, il ne faut pas les châtier injustement, mais s’ils ont commis une faute, ils ne trouveront pas mauvais d’en être punis et même sévèrement, et c’est pourquoi on a peut-être tort de supprimer la chicote dans un pays où il est d’usage ancestral de l’appliquer, et où la supprimer sera dans l’esprit de ces âmes simples, synonyme d’impuissance et peut-être même de lâcheté.

Je sais ne pas me rencontrer dans cette opinion avec les théories émises par André Gide dans l’étude qu’il a écrite sur le Congo, mais la théorie et la pratique sont deux choses différentes et les illusions généreuses dans lesquelles tombe généralement l’Européen de passage seulement sur le Continent noir me font penser à celles dans lesquelles on verse facilement par rapport au socialisme avant d’en avoir connu les conséquences pratiques et tragiques. J’en ai parlé dans un de mes discours à la Chambre (voir Poincaré.)


Mardi 25 décembre, Noël.

Au réveil les hommes de la caravane font mine de nous quitter, mais ce n’est qu’une feinte, car loin de leur port d’attache et sans un sou pour se nourrir, ils savent parfaitement qu’ils seraient condamnés à mourir de faim. Aussi sont-ils vite calmés, et quand ils s’aperçoivent que leurs menaces ne nous impressionnent guère, ils ne tardent pas à retourner à leurs divers logements, et tout rentre bientôt dans l’ordre accoutumé.

C’est aujourd’hui Noël et nous avons décidé de leur accorder un jour de repos. J’en profite pour nettoyer mes fusils que la pluie a mis en triste état puis je m’amuse dans ma tente à surveiller les environs ; nous campons sur une petite place bornée d’un côté par le rest-house, de l’autre par des habitations indigènes : tout autour de la place il y a des touffes de feuilles pointues que nous reconnaissons être des ananas sauvages, devant nos tentes un passage continuel s’établit ; je prends mon tub au bruit rythmé que font les femmes derrière ma tente en pilant du manioc pour faire de la farine qu’on distribuera ce soir aux hommes de notre caravane. Ce rythme me rappelle la cadence des fléaux de jadis, battant le sol de la grange au temps lointain de ma jeunesse, lorsque pendant les vacances en Silésie je voyais les filles également court-vêtues, jambes et pieds nus, puisant l’eau aux abreuvoirs.

En ce moment même devant ma tente passe une femme entièrement nue, portant sur la hanche comme de coutume ici, son gosse nu aussi ; un lambeau d’étoffe retenu par une corde s’enroulant autour de la taille est passé entre ses jambes, et retombe parfois par derrière en un pli flottant. Une autre femme aux seins puissants, droits et fermes, ce qui est chose rare chez les négresses, se dessine dans le ciel au haut d’une termitière qui domine le village, et où elle s’occupe d’emplir de sable une corbeille de forme antique. Ces femmes Babuyas sont de musculature puissante, elles portent des charges d’un poids extraordinaire, et c’est à peine si on les distingue des hommes. Ceux-ci sont plutôt grands, et ils ont en général le buste long par rapport aux jambes, et plus ils sont grands et plus cela se remarque. Cette musculature me fait penser aux Jeux Olympiques et au parti qu’on tirerait d’une telle population si elle était Méthodiquement entraînée aux sports, comme par exemple la course à pieds, le saut en hauteur, le lancement du dis que ou du javelot, la natation etc. car ils se livrent naturellement à tous ces exercices et avec un peu d’entraînement je suis certain qu’ils y excelleraient très vite. Aussi les Watusi du roi Musinga dans le Ruanda dans leurs jeux et performances originales, font des sauts en hauteur qui atteignent souvent 7 feet, six inches, ce qui correspond à 2 m. 40 à peu près. J’ai remarqué parmi ces hommes beaucoup de jeunes gens aux seins de fillettes, raison probable pour laquelle les Allemands désiraient tant ce pays, et dit-on le guignent encore… Jamais dans d’autres régions je n’ai vu de noirs aussi bien portants que ceux-ci. Ils mangent moins de viande crue que les Abyssins et les Gallas, et font rôtir la chair de leurs victimes ; ainsi les cannibales commençaient par brûler les êtres humains qu’ils avalaient et l’on se demande si au point de vue du gibier, les Belges ont eu tort ou raison de supprimer le cannibalisme, car il valait peut-être mieux que les noirs continuent à se manger entre eux, que de faire comme il est d’usage à présent une guerre sans merci aux bêtes sauvages, dont l’espèce aura bientôt disparu si l’on n’y met bon ordre ?

Le Sultan de Turungo est un original, il se promène avec un vieux casque colonial français, qui fut blanc autrefois, et une étoffe algérienne drapée autour de la taille et entourant les jambes lui sert de jupe ; il se promène ce matin autour de nos tentes pour nous regarder, car nos personnes et nos objets excitent vivement la curiosité de ces grands enfants qui nous considèrent un peu comme des bêtes curieuses. Me voyant me couper les ongles avec mes ciseaux, il m’indique par gestes, soit de lui couper les cheveux, soit de lui en faire cadeau, ou bien il veut simplement me montrer qu’il connaît l’usage de l’instrument en question et qu’à son avis je m’en sers mal à propos.

Je lui achète dix francs son tabouret indigène qu’un de ses serviteurs porte toujours derrière lui pour qu’à tout moment il puisse s’asseoir si la fantaisie lui en prend. Il me fait payer 45 francs son arc et deux flèches empoisonnées comme le sont toutes celles des Babuyas. J’acquiers encore un instrument de musique bizarre ; on dirait un violon ou mieux un violoncelle qu’on pince des doigts ; j’essaye d’en jouer mais c’est déroutant car les sons ne correspondent pas à la place où nous sommes habitués à les entendre, les hauts d’un côté, et les graves de l’autre.

Aussi les indigènes ne semblent-ils pas jouer de mélodies, mais simplement faire vibrer l’instrument pour qu’il émette des sons : on dirait quelqu’un accordant son violon.

Tandis que je me livre à ces études de mœurs le temps passe, et le ciel s’étant de nouveau couvert l’après-midi, je renonce à ma promenade du soir, et le reste de la journée est consacré aux préparatifs du dîner de Noël, car comme tout Anglais qui se respecte, notre compagnon a décidé de faire un extra en l’honneur du jour de fête. Nous employons la fin de la soirée à la confection de cartouches blindées en bouchant les trous des cartouches expansives avec le papier d’argent qui entoure les fromages suisses ! On devient ingénieux dans la brousse et ayant reconnu que l’emploi des balles expansives constitue une erreur quand il s’agit de tuer une grosse bête, telle que l’éléphant ou le buffle, nous avions trouvé ce moyen d’y remédier, et d’augmenter ainsi le nombre des balles blindées dont nous pouvions disposer !

Mercredi 26.

La pluie ne m’empêche pas de me remettre en route à 8 heures du matin et malgré le passage de la rivière devenu assez difficile après les derniers orages ; mais les porteurs de tippoye instruits par leur expérience de l’autre jour ne rouspètent plus et me portent bravement sur l’autre rive ; à peine arrivé sur la hauteur j’aperçois un buffle, vite je descends du tippoye et de deux coups de ma 416 je l’abats raide mort, mais à ce moment un second buffle que je n'avais pas vu, et sans doute attiré par le bruit, se découvre et semble vouloir m’attaquer ; une balle l’arrête et le fait flageoler, puis il part en courant, je lui envoie encore deux balles de la 416 et à chaque coup il ralentit un peu sa marche, nous le voyons finalement s’arrêter dans de gros ajoncs proches d’un fourré ; je fais grimper un de mes hommes sur une termitière et pendant que je m’approche, il lance des pierres pour s’assurer si la bête est morte ou vivante. Quand j’arrivais à la place où elle était couchée, elle ne respirait plus heureusement, car cette approche dans les hautes herbes est plutôt un jeu dangereux ; on ne voit absolument pas où se cache l’ennemi et s’il vit encore et vous charge, vous avez dix chances pour une d’écoper. Aussi tandis que mes hommes du tippoye montraient beaucoup de courage, les Babuyas qui m’accompagnaient : manifestaient-ils une peur intense, et c’est d’autant plus curieux qu’ils n’hésitent pas à s’attaquer à l’éléphant dont chaque village de la région tue au moins un exemplaire par an, et il est pourtant moins dangereux de pratiquer la chasse au fusil qu’armé de lances ou de flèches, à la mode indigène. Je ramenai au camp les dépouilles de mes deux, victimes et l’après-midi, tandis que nos hommes et le village se partageaient la viande, nous allions, ma femme, Bird et moi photographier, puis tuer un gros hippo dont on nous avait signalé la présence sur la rivière dans les environs. Ce fut notre dernier exploit dans ce beau pays de Turungo que demain il va nous falloir quitter, car le vin et les vivres commencent à manquer, et en doublant les étapes, il nous faut compter dix jours de marche en arrière pour regagner Baraka. Toute cette expédition que nous n’avions point projetée, et qui est due au hasard d’une rencontre, nous restera comme un rêve préhistorique, et me fait penser au roman anglais à la recherche de… sur l’Amazone.

Au dire de Bird qui s’y connaît, puisque voilà sept ans qu’il parcourt en tous sens ces pays de l’Equateur, ceci est la plus belle région à éléphants du monde entier, et celle où l’on a de nos jours, le plus de chance de trouver encore des exemplaires uniques. En tout cas, il est peu de « Shooting grounds » ou réserves de chasses, où il soit donné de pouvoir, en une seule journée, voir et tuer éléphants, buffles et hippos et en si grandes quantités.