Chateaubriand (Lemaître)/10

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Calmann-Lévy, éditeurs (p. 307-343).


DIXIÈME CONFÉRENCE

DERNIÈRES ANNÉES. — CONCLUSIONS


Tel qu’il était, il fut extrêmement aimé. Il eut des amis fervents et constants. Il eut des amies amoureuses et dévouées. Il fut aimé, non seulement à cause de ses livres, à cause de sa gloire, et parce qu’il avait le plus séduisant des génies, mais parce qu’il était aimable. Sa vanité nous choque dans ses Mémoires, où elle s’étale sans pudeur et presque sans interruption : mais, dans la réalité, elle admettait des trêves. La passion de la solitude le prenait de temps en temps, et le plus grand de ses plaisirs paraît avoir été de voyager seul. Presque jusqu’à la fin de sa vie, il a couru les routes, — sans madame de Chateaubriand. — Mais, avec ses amis, surtout chez les Joubert, à Villeneuve-sur-Yonne, il était tout à fait « bon garçon ». (Seulement, dit Joubert, quand il s’apercevait qu’il était bon garçon, il continuait en « faisant » le bon garçon.) Volontiers solennel et un peu tendu dans ses livres, il était facilement, dans la conversation, libre, familier, et même, à l’occasion, assez vert. Il avait ses vertus, nous le savons : bonté, désintéressement, mépris de l’argent, sentiment jaloux de l’honneur. Mais la conscience qu’il avait de ses vertus le rendait fort indulgent pour lui-même et peu attentif à ses propres sottises.

Son ami Joubert a très bien vu cela dans une lettre célèbre, que j’ai déjà citée à propos de Jean-Jacques Rousseau, à qui elle s’applique aussi parfaitement. (Je n’oublie point que Jean-Jacques est une âme beaucoup plus souillée que Chateaubriand : mais l’illusion définie par Joubert est bien la même chez l’un et chez l’autre.) « Il y a, dit Joubert, dans le fond de ce cœur, une sorte de bonté et de pureté qui ne permettra jamais à ce pauvre garçon, j’en ai bien peur, de connaître et de condamner les sottises qu’il aura faites, parce qu’à la conscience de sa conduite, qui exigerait des réflexions, il opposera toujours le sentiment de son essence, qui est fort bonne. » Que cela est admirablement dit ! et que cela explique de choses, non seulement chez Jean-Jacques ou René, mais chez la plupart des hommes !

Ce Joubert fut assurément le plus distingué des amis de Chateaubriand, qui a fait de lui un portrait amusant et tendre. Cet inspecteur général de l’Université, grand, sec, avec un nez pointu, était un vieil « original », plein de tics délicats et de manies angéliques. Il avait connu d’Alembert, Diderot, les Encyclopédistes, et les avait trouvés d’une vulgarité choquante. Pendant la Révolution, il se tapit à Villeneuve-sur-Yonne, où il recueillit madame de Beaumont fugitive. Mais le bruit et le spectacle, quoique lointain, de la Terreur, achevèrent de détacher Joubert de ce brutal monde des corps.

Il se maria sur le tard. Il épousa par admiration une vieille fille très pieuse, très malheureuse, très dévouée, consommée en mérites, d’ailleurs très intelligente et que Chateaubriand appréciait beaucoup. Il était grand amateur d’âmes féminines : mesdames de Beaumont, de Gontaut, de Lévis, de Duras, de Vintimille… Souvent malade, il aimait presque à l’être : il sentait que la maladie lui faisait l’âme plus subtile. Il déchirait, dans les livres du dix-huitième siècle, les pages qui l’offensaient, et n’en gardait que les pages innocentes dans leurs reliures à demi vidées. Il aimait les parfums, les fruits et les fleurs. Il avait des façons à lui de voir et de recommander la religion catholique. « Les cérémonies du catholicisme, écrit-il, plient à la politesse. » Il ne tenait pas à la vérité : il y préférait la beauté ; ou plutôt, il les confondait avec une astuce séraphique. Renan eût contresigné cette pensée : « Tâchez de raisonner largement. Il n’est pas nécessaire que la vérité se trouve exactement dans tous les mots, pourvu qu’elle soit dans la pensée et dans la phrase. Il est bon, en effet, qu’un raisonnement ait de la grâce : or, la grâce est incompatible avec une trop rigide précision. »

Joubert avait le goût à la fois très fin et hardi. Les nouveautés de Chateaubriand ne l’étonnèrent point. Il lui fut un très clairvoyant conseiller. Au moment où Chateaubriand, écrivant le Génie du Christianisme, s’appliquait à y mettre de l’érudition, Joubert écrivait à madame de Beaumont : « Dites-lui qu’il en fait trop ; que le public se souciera fort peu de ses citations, mais beaucoup de ses pensées ; que c’est plus de son génie que de son savoir qu’on est curieux ; que c’est de la beauté, et non pas de la vérité, qu’on cherchera dans son ouvrage ; que son esprit seul, et non pas sa doctrine, en pourra faire la fortune. » Ceci n’est point timide, et Joubert ajoutait : « Qu’il fasse son métier ; qu’il nous enchante. Il rompt trop souvent les cercles tracés par sa magie ; il y laisse entrer des voix qui n’ont rien de surhumain, et qui ne sont bonnes qu’à rompre le charme et à mettre en fuite les prestiges. Les in-folio me font trembler. » Joubert avait pour Chateaubriand une admiration amusée et une indulgence presque paternelle malgré le peu de différence des âges (treize ans). Il connaissait Chateaubriand beaucoup mieux que celui-ci ne se connaissait lui-même ; et, tout en le jugeant et sans être jamais sa dupe, il l’aimait avec une vraie tendresse. Et Chateaubriand aimait Joubert, parce qu’il se savait totalement compris de ce pénétrant ami, et qu’il le sentait plus purement intelligent que lui-même, mais, au reste, simple amateur très élégant et qui ne pouvait lui porter ombrage ; et enfin parce que Joubert était une singulière et délicieuse créature.

L’autre grand ami, c’est Fontanes. Chateaubriand l’avait connu à Paris, puis retrouvé à Londres dans l’exil, quand ils étaient jeunes tous deux. La constance de leur amitié fut belle. Chateaubriand lui pardonna d’être très tôt rallié à l’Empire, président du Conseil législatif en 1804, grand maître de l’Université en 1808, et sénateur en 1810. Il l’aimait assez pour lui demander continuellement des services (dès 1799), et il consentit toujours à être son obligé, parce que c’était lui. Deux traits me font assez goûter Fontanes. Ce parfait fonctionnaire, cet orateur officiel de l’Empire était un homme d’un tempérament dru, d’une conversation aussi riche et déchaînée que ses écrits étaient polis et mesurés ; il avait dans l’intimité « quelque chose de brusque, d’impétueux et d’athlétique » (Sainte-Beuve) qui l’avait fait comparer par ses amis, dans leurs promenades au jardin des Tuileries, au sanglier d’Érymanthe (« goinfre et gouailleur », l’appelle Peltier). Cet homme si habile se revanchait ainsi de ses prudences et souplesses publiques. Et, pareillement, ce poète un peu timide, ce prosateur tempéré, « classique », eut l’esprit d’applaudir, tout de suite et sans aucune hésitation, aux nouveautés des Natchez et qu’il connut manuscrits.

Puis il y a Chênedollé. Chênedollé mérite un souvenir : 1° parce que son nom est charmant ; 2° pour les belles interviews (comme nous dirions aujourd’hui) qu’il prit à Rivarol ; 3° pour avoir été mélancolique à ce point que ses amis l’appelaient le Corbeau ; 4° pour avoir profondément aimé Lucile et pour avoir voulu l’épouser ; 5° parce que ses vers paraissaient « d’argent » à Joubert et « lui donnaient la sensation d’un clair de lune » ; 6° parce qu’il a été le plus distingué des poètes qui ont failli être Lamartine avant Lamartine.

Il y a le rêveur Ballanche. L’épithète ne convient à personne aussi totalement qu’à ce Lyonnais qui fit des mélanges à la fois surprenants et pâles de christianisme, d’humanitarisme et d’hellénisme. Et il y en a beaucoup d’autres…

Et puis, il y a les amies. Elles sont assez nombreuses. Mais il est vrai qu’il vécut quatre-vingts ans. Quelques personnes ont affecté de croire au platonisme de ces amours : M. l’abbé Pailhès par bonté, d’autres par malice… On lit dans les Mémoires de Philarète Chasles cette phrase sur Chateaubriand : «… Pauvre sans avilissement, riche sans qu’il y parût, tout puissant sans influence, chef de secte littéraire sans doctrine sérieuse, amoureux sans danger pour la vertu, en lui tout était magnificence extérieure. » « Amoureux sans danger pour la vertu… » j’allais dire : Ceci est une calomnie. Il est à remarquer que les hommes les plus célèbres par leurs succès auprès des femmes sont facilement accusés par leurs contemporains d’être incapables de leur faire le moindre mal.

Je ne rappellerai que les principales amies. Il y a madame de Beaumont, la plus touchante, dont nous avons déjà parlé. Il y a madame de Custine, qui paraît avoir été la plus passionnée. Elle succéda à Pauline de Beaumont, et même du vivant de celle-ci. Cette échappée des massacres de septembre et qui avait vu guillotiner son mari, son beau-père, son amant, était d’une éclatante beauté. Boufflers lui disait en la quittant : « Adieu, reine des roses. » Chateaubriand dit : « La marquise de Custine, héritière des longs cheveux de Marguerite de Provence… » Elle était fort jalouse. Peut-être est-elle celle qui a le plus aimé Chateaubriand. Ses lettres à Chênedollé sont navrantes. Presque toutes sont sur ce thème : « Je suis plus folle que jamais ; je l’aime plus que jamais, et je suis plus malheureuse que je ne puis dire. » Un jour, faisant visiter à un ami son château de Fervacques : « Voilà, dit-elle, le cabinet où je le recevais. — C’est ici, dit l’ami, qu’il était à vos genoux ? — C’était peut-être moi qui étais aux siens. » répondit-elle avec simplicité.

Il y a madame de Duras, qui fut pour Chateaubriand la plus serviable des amies. Chateaubriand dit qu’elle ressemblait un peu à madame de Staël, en quoi elle avait tort. C’est sans doute à cause de cela qu’il l’appelait « ma sœur ». Dans son âge mûr, elle écrivit des petits romans : Ourika, Édouard. Ourika est une jolie petite négresse qui, élevée à Paris dans une noble famille, y devient amoureuse du fils de la maison et se réfugie au couvent, où elle meurt. Édouard est un jeune bourgeois qui aime une jeune veuve d’un très grand nom, qui est aimé d’elle, mais qui, ne voulant ni la compromettre, ni la diminuer en devenant son mari, va se faire tuer dans la guerre d’Amérique. Ce sont des romans très délicats, très purs, et surtout d’un parfait et même d’un terrible « bon ton », avec un fond d’idées libérales. Il ne paraît pas que Chateaubriand ait beaucoup déteint littérairement sur son amie, si ce n’est que la négresse Ourika a pu être suggérée par la Peau-Rouge Atala, et que l’enfance d’Édouard ressemble un peu à l’enfance de René.

Il y a madame de Noailles, « la belle Nathalie ». C’est elle qui attendit Chateaubriand en Espagne après son voyage en Palestine. Quand il la retrouva, il eut à la consoler. Car, comme l’explique madame de Boigne (I, 303) « pendant l’absence de Chateaubriand, elle avait laissé tromper ses inquiétudes par les soins assidus du colonel L… Tandis qu’elle attendait le pèlerin de Jérusalem à Grenade, elle y apprit la mort du colonel. De sorte que, lorsque M. de Chateaubriand arriva, préparant des excuses pour son retard et des hymnes pour l’exactitude de sa bien-aimée, il trouva une femme en longs habits de deuil et pleurant avec un extrême désespoir la mort d’un rival heureux en son absence. » Madame de Boigne, un peu plus loin, prête à madame de Noailles cette confession : « Je suis bien malheureuse ; aussitôt que j’en aime un, il s’en trouve un autre qui me plaît davantage. » Madame de Noailles était un peu chouanne et conspiratrice. Ce fut elle (d’après M. Albert Cassagne) qui attisa, chez Chateaubriand, les sentiments d’où sortit le fameux article du Mercure. Elle devint madame de Mouchy (en 1816, par la mort de son beau-père). Elle eut la raison égarée pendant les dernières années de sa vie. Madame de Duras, écrivant à madame Swetchine, semble mettre un peu la démence de madame de Mouchy sur le compte de Chateaubriand : « Je vous ai montré des lettres de ma pauvre amie ; vous avez admiré avec moi… cette délicatesse, cette fierté blessée qui depuis longtemps empoisonnait sa vie, car il n’y a pas de situation plus cruelle, selon moi, que de valoir mieux que sa conduite… Il faut joindre à cela des sentiments blessés ou point compris… Tout l’ensemble de cette situation a produit ce que cela devait produire : sa tête s’est égarée… » Madame de Duras parle ailleurs des « chagrins dont on devrait mourir et dont on ne meurt pas ». Enfin, on n’en meurt pas. Et on n’en devient pas nécessairement fou. Chateaubriand ne saurait être responsable de toutes les souffrances de ses amies. D’abord, elles étaient trop. Et puis elles savaient d’avance ce qu’il était, ce qu’il ne pouvait pas ne pas être.

Enfin, il y a madame Récamier. La liaison de Juliette et de Chateaubriand me paraît un chef-d’œuvre de convenance : il était juste et décent que la plus grande beauté et le plus grand génie du temps se rencontrassent, et fussent épris l’un de l’autre, et que cela durât, et que cela devînt en quelque sorte officiel et fût, pour ainsi dire, consacré par l’approbation publique. Et la rencontre eut lieu juste au moment qu’il fallait, et dans les conditions les plus propres à la sauver de la banalité, à la préserver de la honte d’être éphémère et à la rendre pathétique. Et je crois que tous deux, très experts dans la mise en scène de leur gloire, en eurent conscience, vaguement d’abord, puis nettement, et qu’ils se regardèrent vieillir inséparablement, pour l’histoire.

Elle avait quarante et un ans, il en avait cinquante, quand ils se connurent au lit de mort de madame de Staël. La destinée avait retardé leur réunion, pour qu’elle fût plus sérieuse, et pour qu’elle eût de la mélancolie. Il est vraisemblable (vous verrez pourquoi dans les Souvenirs de madame Lenormant et dans le livre de M. Herriot) que Chateaubriand reçut Juliette encore intacte ; et il est possible qu’elle le soit demeurée, mais cela est beaucoup moins vraisemblable, je suis forcé de l’avouer. Chateaubriand la fit souffrir, parce qu’il ne pouvait faire autrement. Après trois ou quatre ans d’un bonheur si mélangé qu’elle l’expiait à mesure, elle s’enfuit, elle se réfugia à Rome. Quand elle revient, elle n’est plus qu’ une amie ; et, à partir de là, elle laisse faire le temps, elle lui abandonne sa beauté. (Mais je vous ai raconté ces choses il y a trois ans.)

La douceur et la bonté de Juliette deviennent angéliques. Elle est pieuse maintenant. Son confesseur, le Père Morcel, disait d’elle qu’elle était sainte à force de tendresse. Elle ne vit plus que pour son ami. Elle est la servante de son génie, et la servante aussi de ses caprices, de ses douleurs, de ses infirmités, de sa vieillesse.

Mais de vieillesse, il n’en est pas question encore. Il restait jeune à soixante ans : toutes ses dents, les cheveux obstinément noirs. Il aima très tard, aussi tard qu’il put. Sa situation d’idole chez madame Récamier ne l’empêchait point de prendre des distractions. Sainte-Beuve a une bien jolie page sur les journées d’arrière-automne de Chateaubriand :

 Tant qu’il put marcher et sortir la badine à la main, la fleur
 à sa boutonnière, il allait, il errait mystérieusement. Sa
 journée avait ses heures et ses stations marquées comme les
 signes où se pose le soleil. De une à deux heures, — de deux à
 trois heures, — à tel endroit, chez telle personne ;  — de trois à
 quatre, ailleurs ;  — puis arrivait l’heure de sa représentation
 officielle hors de chez lui ; on le rencontrait en lieu connu
 et comme dans son cadre avant le dîner. Puis le soir (n’allant
 jamais dans le monde), il rentrait au logis en puissance de madame
 de Chateaubriand, laquelle alors avait son tour, et qui le faisait
 dîner avec de vieux royalistes, avec des prédicateurs, des
 évêques et des archevêques ; il redevenait l’auteur du Génie
 du christianisme jusqu’à nouvel ordre, c’est-à-dire jusqu’au
 lendemain matin. Le soleil se levait plus beau ; il remettait la
 fleur à sa boutonnière, sortait par la porte de derrière de son
 enclos, et retrouvait joie, liberté, insouciance, coquetterie,
 désir de conquête, certitude de vaincre de une heure jusqu’à
 six heures du soir. Ainsi, dans les années du déclin, il passait
 sa vie, et trompa tant qu’il put la vieillesse.

Une de celles qui l’y aidèrent le mieux fut Hortense Allard (en 1843 madame de Méritens), l’auteur des Enchantements de Prudence, où elle raconte en effet ses « enchantements », qui sont ses amours. La bonne George Sand y mit en 1873, pour une édition nouvelle, une préface admirative. C’est qu’Hortense Allard est, comme elle l’écrit elle-même, une femme qui « suit en liberté son cœur, et qui place dans sa destinée l’amour et l’indépendance au-dessus de tout. » George Sand la loue de ceci : « Elle ne s’accuse ni ne se vante d’avoir cédé aux passions. Elle les regarde comme une inévitable fatalité dont il faut subir les douleurs et dont on doit apprécier les bienfaits. » Autrement dit, c’était une femme fort galante. Intelligente d’ailleurs et très agréable ; très écriveuse aussi, et qui avait la rage d’être la maîtresse ou l’amie des hommes célèbres ; idéaliste, humanitaire, et, vers la fin, saint-simonienne ; qui dut être délicieuse tant qu’elle fut à peu près jeune, et probablement intolérable ensuite. (Lisez sur elle André Beaunier dans Trois amies de Chateaubriand.)

Chateaubriand la connut à Rome, en 1829 (il avait soixante et un ans). Voici ce qu’elle raconte (et vous en croirez ce que vous voudrez) : « Je lui écrivis un petit mot, auquel il répondit tout de suite, et j’allai chez lui le lendemain. Il me reçut avec coquetterie et se montra charmant et charmé. » Quelques jours plus tard : «… Il me rapporta mon manuscrit en me disant que j’avais du génie, que c’était admirable. Que ne dit-il point ?… Je savais déjà qu’un homme trouve du génie à la femme dont il est amoureux. Je crois le voir encore dans ce salon… Ce fut pourtant rapide et ridicule. Pouvait-il s’éprendre si vite ? Et moi, devais-je le croire sincère ? Pourquoi si peu de réflexion de mon côté ?… M. de Chateaubriand, avec moi, jouait un peu la comédie, et je m’en apercevais bien. Il avait d’ailleurs un entraînement véritable » (qu’entend-elle par là ?) « car il aimait beaucoup les femmes. Il venait chez moi une fleur à la boutonnière, très élégamment mis, d’un soin exquis dans sa personne ; son sourire était charmant, ses dents étaient éblouissantes, il était léger, semblait heureux : déjà on parlait dans Rome de sa gaieté nouvelle ».

Hortense lui reproche sa guerre d’Espagne. Il s’explique gentiment. « Il avait, dit Hortense, un esprit si vaste, si tolérant… qu’excepté sur la religion catholique on pouvait toujours s’entendre avec lui. » Il rentre à Paris, elle l’y rejoint. Il la voit tous les jours. « Chateaubriand restait chez moi tous les jours deux ou trois heures de suite ; il disait des choses tendres, aimables, souvent mélancoliques… Il parlait noblement de son âge, se disait trop imprudent, trop séduit. » « Un jour il vint chez moi tout chargé de ses ordres et sortant d’un dîner chez M. Pozzo di Borgo. Je m’amusais à le voir avec la Toison d’or et tant de décorations si bien portées. » « René, de plus en plus épris, me disait qu’il n’avait jamais été aimé d’une femme si tendre, mais il se plaignait en moi de sens glacés, d’une complète ignorance de ce qu’il cherchait, de ce qu’il désirait. Je ne savais ce qu’il voulait dire. » Cela m’étonne bien.

Ils faisaient tous deux des promenades au Champ de Mars, qui était alors un grand espace inculte. Ils dînaient ensemble, très souvent, dans un petit restaurant près du Jardin des Plantes. Il était « heureux comme un enfant, doux et tendre… Il avait de l’appétit, et tout l’amusait ». Il demandait du champagne, et elle lui chantait des chansons de Béranger : Mon âme, la Bonne vieille, le Dieu des bonnes gens. « Il écoutait ravi », et reprenait les refrains. Mais Hortense, de temps en temps, aimait à élever la conversation. Elle fit connaître à son ami la Symbolique de Creuzer. Une fois, il dicta à Hortense un passage de ses Études historiques : « La Croix sépare deux mondes… »

La liaison de Chateaubriand avec Hortense Allard, ou du moins leur correspondance, dura jusqu’en avril 1847, c’est-à-dire bien près de sa fin. Il lui écrivait en août 1832 : « Ma vie n’est qu’ un accident ; je sens que je ne devais pas naître. Acceptez de cet accident la passion, la rapidité et le malheur : je vous donnerai plus dans un jour qu’un autre dans de longues années. » Une autre fois : « Je suis toujours triste, parce que je suis vieux… Restez jeune, il n’y a que cela de bon ».

Ainsi parlait l’auteur du Génie du christianisme. Il parlait comme l’Ecclésiaste ; il parlait comme Anacréon ou Mimnerme ; et il pensait et agissait comme eux. Longtemps il avait cherché dans l’amour, comme dit Sainte-Beuve, « l’occasion du trouble et du rêve ». À la fin, il n’y cherche plus… oh ! mon Dieu, que ce que Sainte-Beuve lui-même y cherchait au même âge. Est-il triste, ou est-il amusant, de découvrir ce Chateaubriand de guinguette et d’amours simplifiées derrière le Chateaubriand officiel, le chantre et le restaurateur de la religion ?… À quoi songeait-il, rentré à l’Infirmerie Sainte-Thérèse ou à l’Abbaye-au-Bois ? Hortense dit drôlement : « Sa vie était ordonnée d’une façon qui me répondait de lui ; son âge et sa dignité naturelle m’étaient déjà une garantie : mais outre cela, il était tenu chez lui et dans le monde par des liens tyranniques ; deux femmes âgées dont je n’étais pas jalouse (la sienne et une autre) le gardaient comme pour moi seule. »

L’« autre » femme âgée, c’est madame Récamier. C’est elle que Chateaubriand retrouvait après les promenades et les petits dîners avec Hortense ; mais, sur celle-là du moins, Hortense se trompe : ses « liens » n’avaient rien de « tyrannique ». Et ils devinrent très doux à mesure que Chateaubriand vieillissait. — Très doux, mais, peu à peu, d’une douceur si triste ! — Le 16 août 1846, en voulant descendre de voiture, le pied lui manqua et il se cassa la clavicule… Dès lors, il ne put plus marcher. Lorsqu’il venait à l’Abbaye-au-Bois, son valet de chambre et celui de madame Récamier le portaient de sa voiture jusqu’au salon de son amie, ce salon dont il était le dieu immobile et muet. Tous les jours il écrit à son amie de petits billets désespérés et tendres : «… Voici mon heure qui approche, et j’irai vous voir à deux heures et demie. À vous… Combien y a-t-il de temps que mes billets finissent ainsi ? » — « Je vais vous revoir. Mon bonheur va revenir. » — « Je vous en supplie, ne venez pas, le temps est mauvais, vous attraperiez du mal. Demain, je vous reporterai ma triste personne. » — « Priez pour moi et me restez toujours attachée, c’est le moyen de me guérir. » — « Toujours à vous, je ne vous donne pas grand’chose. » — « Que je vous remercie ! Il faut, pour achever votre générosité, que vous vous portiez bien. Faites-vous le bien que vous me faites. Tâchez de me lire ; vous aurez mon dernier mot, comme ma dernière parole est à vous. À votre heure, à l’Abbaye… Aimez-moi un peu pour tout ce que je vous aime. »

Et madame de Chateaubriand ? Elle vivait toujours. On peut dire que celle-là « en avait supporté ». Il avait commencé par l’abandonner pendant douze ans (de 1792 à 1804), et on ne sait ce qu’elle était devenue pendant ce temps-là (sinon qu’elle fut emprisonnée à Rennes avec Lucile, à cause de l’émigration de son mari, jusqu’au 9 thermidor, et qu’elle vécut en Bretagne). Quand il l’a reprise, il reste le moins possible auprès d’elle. Il va sans elle en Grèce et en Palestine ; il est, sans elle, ambassadeur à Berlin, puis à Londres ; il voyage continuellement sans elle. Il semble qu’il n’ait pas voulu lui donner d’enfant : « Je n’ai jamais désiré me survivre. » Et encore : « Madame de Chateaubriand n’a point trouvé dans les joies naturelles le contrepoids de ses chagrins. Privée d’enfants qu’elle aurait eus peut-être dans une autre union… » Et enfin : « Après le malheur de naître, je n’en connais pas de plus grand que de donner le jour à un homme. » Pendant un de ses voyages, aux Pâquis, près Genève, le 15 septembre 1831, il a cette effusion de bile :

 Oh ! argent que j’ai tant méprisé et que je ne puis aimer quoi
 que je fasse, je suis forcé d’avouer pourtant ton mérite ; source
 de la liberté, tu arranges mille choses dans notre existence, où
 tout est difficile sans toi. Excepté la gloire, que ne peux-tu
 pas procurer ?… Quand on n’a point d’argent, on est dans la
 dépendance de toutes choses et de tout le monde. Deux créatures
 qui ne se conviennent pas pourraient aller chacune de son côté ;
 eh bien ! faute de quelques pistoles, il faut qu’elles restent
 là en face l’une de l’autre à se bouder, à se maugréer, à
 s’aigrir l’humeur, à s’avaler la langue d’ ennui, à se manger
 l’âme et le blanc des yeux, à se faire, en enrageant, le
 sacrifice mutuel de leurs goûts, de leurs penchants, de leurs
 façons naturelles de vivre : la misère les serre l’une contre
 l’autre, et, dans ces liens de gueux, au lieu de s’embrasser elles
 se mordent, mais non pas comme Flora mordait Pompée. Sans argent,
 nul moyen de fuite ; on ne peut aller chercher un autre soleil, et,
 avec une âme fière, on porte incessamment des chaînes. Heureux
 juifs, marchands de crucifix, qui gouvernez aujourd’hui la
 chrétienté, qui décidez de la paix ou de la guerre, qui mangez
 du cochon après avoir vendu de vieux chapeaux, qui êtes les
 favoris des rois et des belles, tout laids et tout sales que vous
 êtes, ah ! si vous vouliez changer de peau avec moi !…

Est-ce clair ? Et il a voulu que l’on sût cela après sa mort ! Il est vrai qu’il ne pensait peut-être pas toujours ainsi. Une fois que sa femme était malade, il la soigna si bien, qu’elle écrivait à madame Joubert : « Mon mari est un ange ; j’ai peur de le voir s’envoler vers le ciel ; il est trop parfait pour cette mauvaise terre. » Mais, d’autre part, elle était bonapartiste. Puis, Chateaubriand nous dit qu’elle n’avait pas lu une ligne de ses livres. Et sans doute c’est une façon de parler : mais cela indique, pour le moins, une certaine indifférence à l’œuvre de son mari, sinon à sa gloire. Elle l’aimait toutefois, cela ne paraît pas douteux ; elle lui était dévouée ; elle l’aida à conserver, parmi ses gaietés et ses irrégularités secrètes, un decorum extérieur ; elle sut lui ménager un abri honorable et mélancoliquement pittoresque, à l’ombre de cette Infirmerie Marie-Thérèse qu’elle avait fondée pour y retirer de vieux prêtres et de pauvres vieilles femmes. Et elle supporta avec résignation madame Récamier et les stations quotidiennes à l’Abbaye-au-Bois. Mais j’imagine qu’elle devait le lui faire payer doucement dans le détail ; car elle avait plus d’esprit que son mari. Même, si j’en crois sa façon d’écrire, à elle, je pense qu’elle avait plus d’admiration que de goût pour sa façon d’écrire, à lui. Les dernières années, elle eut sa revanche. Sainte-Beuve écrit en 1847 : « Chateaubriand ne peut plus sortir de sa chambre. Madame Récamier l’y va voir tous les jours, mais elle ne le voit que sous le feu des regards de madame de Chateaubriand, qui se venge enfin de cinquante années de délaissement. Elle a le dernier mot sur le sublime volage, et sur tant de beautés qui l’ont tour à tour ravi. Cette femme est spirituelle, dévote et ironique ; moyennant toutes ses vertus, elle se passe tous ses défauts. »

Madame de Chateaubriand mourut le 9 février 1847. Il restait seul avec sa vieille amie, infirmes tous deux. À la fin, il ne pouvait plus parler ni entendre, et elle ne pouvait plus voir. Et ils étaient là, l’un en face de l’autre, elle qui avait été la plus grande beauté, lui qui avait été le plus beau génie, tous deux se souvenant, tous deux se sentant déjà à demi morts. Cela faisait certes un émouvant tableau ; et lui, le savait, et que la postérité le verrait s’éteignant ainsi, dans des conditions sublimes de tristesse.

Le ciel lui fit la grâce de mourir avant madame Récamier (4 juillet 1848). Elle était venue s’installer chez madame Mohl pour être à portée de son ami mourant. « Chaque fois, dit madame Le Normant, que madame Récamier, suffoquée de douleur, quittait la chambre, il la suivait des yeux sans la rappeler, mais avec une angoisse où se peignait l’effroi de ne plus la revoir. » Le 10 juillet 1848, J.-J. Ampère écrivait à Bacante : « Vous pouvez juger dans quel état se trouvait madame Récamier, brisée corps et âme : depuis quelque temps, rien n’était plus douloureux que les soins rendus par elle avec un inaltérable dévouement à son illustre ami. Il ne parlait presque pas et il voyait à peine si on était près de lui ; elle en était doublement séparée. Cet état d’anxiété perpétuelle et pareille à celle qu’on éprouve loin de ce qu’on aime, elle le ressentait à ses côtés. Elle était là quand il a cessé de vivre. Elle ne l’a pas vu mourir. »

Le 2 juillet, il avait reçu le viatique. Le 3 juillet, il avait dicté ces lignes à son neveu : « Je déclare devant Dieu rétracter tout ce qu’il peut y avoir dans mes écrits de contraire à la foi, aux mœurs, et généralement aux principes conservateurs du bien. » Les années précédentes, il observait autant qu’il pouvait les lois de l’Église sur l’abstinence et le jeûne. En 1842 et 1843 tout au moins, il avait un confesseur : l’abbé Seguin, prêtre de Saint-Sulpice.

Sismondi, qui rencontra Chateaubriand chez madame de Duras en 1813, rapporte dans son journal : «… Il observait la décadence universelle des religions tant en Europe qu’en Asie, et il comparait ces symptômes de dissolution à ceux du polythéisme au temps de Julien… Il en concluait la chute absolue des nations de l’Europe avec celle des religions qu’elles professent. J’ai été étonné de lui trouver l’esprit si libre. » — « 25 mars 1813. Chateaubriand a parlé de religion chez madame de Duras ; il la ramène sans cesse, et ce qu’il y a d’assez étrange, c’est le point de vue sous lequel il la considère : il en croit une nécessaire au soutien de l’État… Il croit nécessaire aux autres et à lui-même de croire ; il s’en fait une loi, et il n’obéit pas. » (Il était donc revenu, peu s’en faut, à l’esprit de l’Essai sur les révolutions.) Une trentaine d’années plus tard, vers 1840, un peu avant l’abbé Seguin, chez madame Récamier, Chateaubriand, d’après Sainte-Beuve, dit ceci : « Je crois en Dieu aussi fermement qu’en ma propre existence ; je crois au christianisme, comme grande vérité toujours, comme religion divine tant que je puis. J’y crois vingt-quatre heures ; puis le diable vient qui me replonge dans un grand doute que je suis tout occupé à débrouiller. »

Néanmoins, il semble bien que, dans ses dernières années, sa foi devint plus continue et plus paisible. Dans une lettre du 10 octobre 1848 adressée à madame de Marigny, Louis de Chateaubriand, neveu du grand écrivain, dit que son oncle avait été « fidèle toute sa vie ( ?) à la confession annuelle et presque toujours à la communion pascale » et qu’il avait même, « dans ses dernières années, communié assez fréquemment aux époques de certaines fêtes ». Et Chateaubriand, vieux, nous dit lui-même : « Ma conviction religieuse, en grandissant, a dévoré mes autres convictions ; il n’est ici-bas chrétien plus croyant et homme plus incrédule que moi. »

Oui, telle devait être sa foi, fondée sur son nihilisme même. Mais assurément, il mourut dans la foi. La foi est, au fond, acte de volonté. Et, outre la volonté de croire, il avait celle de bien composer sa vie. Il l’a si bien composée, que nous en connaissons seulement l’image qu’il a voulu nous en donner : mais il est vrai aussi que, d’avoir passé sa vie à en composer l’image, cela même est ce qui nous fait le mieux connaître cet être d’orgueil, de tristesse et de désir sans fin.

Après sa vie, il compose son attitude d’« outre-tombe ». Au cours de plusieurs années, il négocie avec le maire de Saint-Malo et le ministère la cession d’un rocher pour y placer son tombeau : une simple dalle, avec une croix, sans un nom, parmi les flots. Cette affectation de n’y pas mettre son nom est admirable ! Ah ! le pauvre être préoccupé d’étonner, même quand il ne le saura plus. Il est si facile pourtant d’être détaché de soi après la mort ! Lui non. Il a même le squelette vaniteux. Cela couronne cette vie splendide et vaine, vaine au jugement du chrétien qu’il croyait être, si ce « restaurateur du christianisme » ne nous a légué que des nuances nouvelles de mélancolie et de volupté, en somme, de quoi être un peu plus païens.

Louis Veuillot écrit rudement (Çà et là, II) :

 Chateaubriand a tenu et mérité une grande place, mais ce n’est
 pas mon homme. Ce n’est ni le chrétien, ni le gentilhomme, ni
 l’écrivain tels que je les aime ; c’est presque l’homme de lettres
 tel que je le hais. L’homme de pose, l’homme de phrase, toujours
 affairé de sa pose et de sa phrase, qui pose pour phraser, qui
 phrase pour poser, qu’on ne voit jamais sans pose, qui ne parle
 jamais sans phrase… Il est de ceux qui ne savent écarter aucune
 pensée capable de revêtir une belle couleur et de rendre un beau
 son.
 Atala est ridicule, René odieux ; le Génie du christianisme
 manque de foi ; les écrits politiques manquent de sincérité ; les
 Mémoires sont écrits pour faire admirer le personnage ; mais
 ce moi, toujours vain et parfois haïssable, jette une ombre
 fâcheuse sur la beauté littéraire, souvent éclatante…
 J’ai vu à Saint-Malo le tombeau de Chateaubriand sur un rocher
 qui apparaît de loin. L’emphase de ce tombeau peint l’homme et
 ses écrits et leur commune destinée. Chateaubriand a exploité
 sa mort comme un talent, il a pris dans son tombeau une dernière
 pose, il a fait de ce tombeau une dernière phrase ; une phrase qui
 se pût entendre au milieu de la mer ; une pose qui se pût voir
 encore dans la brume et dans la postérité. Mais ce calcul sera
 trompé. N’ayant toute sa vie songé qu’à lui-même et rien fait
 que pour lui-même, Chateaubriand a péri tout entier. Sa gloire,
 placée en viager, est venue s’éteindre dans cette mer, dont il
 a voulu suborner le murmure pour le transformer en applaudissement
 éternel.

Un catholique comme Veuillot pouvait parler ainsi. Mais nous hésitons beaucoup à nous approprier de si dures conclusions.

Une chose qu’il ne faut pas oublier, c’est sa candeur, ce « fonds d’enfance et d’innocence » que signale Joubert dans l’admirable lettre à Molé. « Il ne parle point, il ne s’écoute guère, il ne s’interroge jamais. » C’est, par suite, l’incapacité de se sentir et de se concevoir ridicule. Cela est (avec leur génie, bien entendu) une très grande force chez beaucoup d’hommes de génie.

Il y a de la candeur dans son excessive et constante préoccupation de la gloire et de l’immortalité. Car quelle chose incertaine et courte, même en mettant tout au mieux, doit être la gloire pour un écrivain d’aujourd’hui, même très grand ! Il y a de la candeur dans son goût pour l’emphase. Même sa correspondance étonne souvent par le manque de simplicité. Presque jamais elle n’est familière, pas même avec madame Récamier vieillie. Il y a de la candeur dans son respect superstitieux pour certaines formes particulièrement solennelles de la littérature, dans le sentiment qui lui fait écrire deux épopées en prose, et finalement une tragédie sacrée.

Car, après l’Itinéraire, en pleine maturité de son talent, ce rénovateur de notre prose s’avise de composer une tragédie en vers : Moïse, par où il renoue, non pas précisément avec Racine, mais bien avec Coras et Duché. Et ce ne fut point un caprice ou un divertissement d’un jour. Il y apporte une extrême conviction et une extrême ténacité. Il écrit pour la préface de l’édition de 1836 : « Cette tragédie en cinq actes, avec des chœurs, m’a coûté un long travail ; je n’ai cessé de la revoir et de la corriger depuis une vingtaine d’années. » Il dit encore que Talma lui avait donné d’excellents conseils. Moïse, lu au comité du Théâtre-Français, en 1821, fut reçu à l’unanimité. Heureusement pour lui, ses amis s’alarmèrent. « Les uns avaient la bonté de me croire un trop grand personnage pour m’exposer aux sifflets ; les autres pensaient que j’allais gâter ma vie politique, et interrompre en même temps la carrière de tous les hommes qui marchaient avec moi. » Comment ? je ne le vois pas bien ; mais enfin il retira sa pièce.

Il fit bien. (Cependant Moïse fut joué cinq fois en 1834 au théâtre de Versailles, dans des conditions assez misérables, à ce qu’il semble. L’auteur n’assistait pas à la représentation. — Voir Chateaubriand poète, par M. Charles Comte.) Mais pourquoi un Moïse ? Toujours la tyrannie du rôle. L’auteur du Génie du christianisme, s’il écrivait une tragédie, ne pouvait écrire qu’une tragédie sacrée. « Le sujet, dit-il, est la première idolâtrie des Hébreux ; idolâtrie qui compromettait les destinées de ce peuple et du monde. » Pendant que Moïse s’entretient avec Dieu sur le Sinaï, son neveu Nadab s’est épris d’une captive amalécite, Arzane. Le bruit ayant couru que Moïse est mort, Nadab se déclare à la belle captive, lui propose de l’épouser et de la couronner reine d’Amalec : Arzane, qui hait Israël, exige qu’en outre il adore Baal, Moloch et Phogor. Mais Moïse redescend de la montagne avec les tables de la loi. Nadab résiste à ses anathèmes ; il résiste aux larmes de son père Aaron ; il suit la séductrice, il s’apprête à sacrifier à Baal… Sur quoi Moïse fait lapider Arzane par les lévites et le peuple, pendant que Nadab est frappé de la foudre.

Dans les deux ou trois dernières années de sa vie, le vieux Bossuet, ne pouvant plus rien faire, faisait des vers, parce que cela lui paraissait plus facile qu’autre chose. Il en faisait chaque jour par centaines. Il mettait en vers le Cantique des cantiques, parce que la méditation du Cantique des cantiques, c’est la volupté permise aux saints. Il mettait en vers l’histoire des Trois amantes, qui sont la pécheresse de saint Luc, Marie, sœur de Lazare, et Marie-Madeleine. Il mettait leur histoire en vers, parce qu’une pécheresse, c’est une femme. Et ces vers ne sont pas précisément mauvais ; mais ils sont d’une facilité effroyable. Il est étrange que de la même main soient partis une prose de tant de muscles et des vers de tant de lymphe.

(Je crois que les meilleurs vers de Bossuet sont ces deux-ci, adressés à la pécheresse à propos de Jésus :

 Jamais une plus belle proie
 Ne fut prise dans tes cheveux.)

Les vers de Chateaubriand ne sont pas mauvais non plus. Seulement, autant sa prose est colorée et hardie, autant ses vers sont timides et pâles. Et quand il veut y mettre de la couleur, je crois que c’est pire :

 Pour appui du dattier empruntant un rameau,
 Le jour j’aurais guidé ton paisible chameau.

On sent qu’il est à la gêne. C’est Jéhovah, Moïse et Aaron, qui devaient avoir le beau rôle et dire les choses les plus belles ; et il ne les a pas trouvées. Dans le fond, le trouble et la passion de Nadab, l’impureté et la perfidie d’Arzane, et le culte voluptueux d’Adonis font bien mieux son affaire. Son imagination est donc avec Amalec et l’idolâtrie. Or, cela ne lui sert de rien. Nadab essaye bien de rappeler les fureurs du René des Natchez :

 Laisse-moi m’enchanter d’innocence et de crime,
 Connaître mes devoirs sans te manquer de foi,
 Apercevoir l’abîme et m’y jeter pour toi !

Et encore :

 Ma souffrance est ma joie, et je veux à jamais
 Conserver la douceur du mal que tu me fais.

Mais que le « Chant de la Courtisane » est peu enivrant !

     Viens que je sois ta bien-aimée,
 J’ai suspendu ma couche en souvenir de toi ;
     D’aloës je l’ai parfumée ;
 Sur un riche tapis je recevrai mon roi ;
 Dans l’albâtre éclatant la lampe est allumée ;
 Un bain voluptueux est préparé pour moi.

Dire que ces vers sont de la même plume, et peut-être de la même époque que l’invocation à Cynthie dans la quatrième partie des Mémoires !

Au deuxième acte, Nadab prend congé d’Arzane en ces termes :

 De Moïse en ces lieux je viendrai vous apprendre
 Le destin. Quel parti qu’alors vous vouliez prendre,
 Contre tout ennemi prompt à vous secourir,
 Arzane, je saurai vous sauver ou mourir.

C’est horrible, et c’est déconcertant. Car celui qui a eu la candeur d’écrire ces choses entre 1815 et 1835 et de les publier en 1836 est le même qui a su tirer de notre langue des effets dont la hardiesse ou la langueur n’a pas été dépassée et le même enfin qui, à soixante-quinze ans, écrivit la Vie de Rancé (parue en 1844).

C’était son directeur, l’abbé Seguin, qui lui avait conseillé d’écrire cette histoire, et Chateaubriand s’y mit très volontiers : car, dans la vie de ce Rancé qui eut une jeunesse orgueilleuse et déréglée, puis qui se convertit rudement et tragiquement, et dont la pénitence, comme les erreurs, eut l’allure excessive et héroïque, Chateaubriand (quoique beaucoup plus tempéré dans sa conversion) trouvait quelque chose de lui-même, croyait-il, et des tableaux où se complaire. Ce roman de la pénitence farouche prêtait au mépris des hommes et de la vie ; et les péchés de Rancé étaient de ceux qu’il y a plaisir à rappeler et déplorer.

Le livre est d’ailleurs un bric-à-brac inouï ; l’ auteur accueille tout ce qui lui remonte à la mémoire ou au cœur et tout ce qui lui passe par la tête. Il nous entretient de lui-même autant que de Rancé ; et ce sont de continuelles digressions. À propos des amours de Rancé et de la duchesse de Montbazon, il nous parle abondamment de l’Hôtel de Rambouillet. Il nous parle de Ninon, que pourtant Rancé ne connut pas ; parce que Rancé alla à Chambord, il nous parle de Chambord, puis de Paul-Louis Courier, de François Ier, de Londres et de Henri V, du duc de Guise et de la belle Marcelle de Castellane, de Retz, de Mazarin, etc… C’est ainsi tout le temps. La biographie de Rancé n’occupe pas le quart de l’ouvrage. Nul souci de composition ; souvent, nul lien saisissable entre les phrases d’un même paragraphe ; des impressions juxtaposées ; des raccourcis surprenants, surtout des images, des images quand même, des images à tout prix.

Déjà il les forçait volontiers dans les Mémoires. (Exemple : « Le maréchal Lannes fut blessé mortellement ; Bonaparte lui dit un mot et puis l’oublia ; l’attachement des hommes se refroidit aussi vite que le boulet qui les frappe. » Ou bien : « Les chimères sont comme la torture ; ça fait toujours passer une heure ou deux. J’ai souvent mené en main, avec une bride d’or, de vieilles rosses de souvenirs qui ne pouvaient se tenir debout, et que je prenais pour de jeunes et fringantes espérances. ») Mais, dans la Vie de Rancé, cela est constant. Il lui faut plus d’images, pour se divertir ou se consoler, à mesure que la force du sang décline en lui, et que ses sensations ne sont plus que des souvenirs. Une imagination torturée, outrée, difficile et brusque, est la dernière muse de ce vieillard.

« Que fais-je dans le monde ? Il n’est pas bon d’y demeurer lorsque les cheveux ne descendent plus assez bas pour essuyer les larmes qui tombent des yeux. » — « Dans l’année 1648, s’ouvrit la Fronde, tranchée dans laquelle sauta la France pour escalader la liberté. » Sur Corneille influencé par le goût d’outre-monts : « Mais son génie résista : dépouillé de sa calotte italienne, il ne lui resta que cette tête chauve qui plane au-dessus de tout. » Ceci, très beau : « Ninon, dévorée du temps, n’avait plus que quelques os entrelacés. » Sur le vieux duc de Montbazon qui, devenu amoureux d’une joueuse de luth, se prit de querelle avec elle et la voulut jeter par la fenêtre : « La force manqua à sa vengeance : il retomba sur son lit près du volage fardeau que ne put soulever ni son bras ni sa conscience. » Sur Henri V : « Il se cachait derrière moi, comme le soleil derrière les ruines. » Sur le château de Chambord : « De loin, l’édifice est une arabesque ; il se présente comme une femme, dont le vent aurait soufflé en l’air la chevelure ; de près, cette femme s’incorpore dans la maçonnerie et se change en tours ; c’est alors Clorinde appuyée sur des ruines. » — « Dom Bernard fut administré. À peine eut-il reçu le corps de Notre-Seigneur qu’il eut un pressant besoin de cracher : il se retint et mourut étouffé par le pain des anges. » — «… Cette plainte, qui sort du cœur de Rancé, comme ces boîtes harmonieuses faites dans les montagnes qui répètent le même son. » Le cœur de Rancé, une boîte à musique ? Mon Dieu, oui ! Il lui faut des images. Beaucoup des images de la Vie de Rancé sont d’un goût inquiétant, ou même d’un mauvais goût délicieux : c’est donc le comble de la volupté littéraire. Et puis, ce rythme, cette harmonie ; et, d’autres fois, ce mystérieux, cet inachevé… À propos d’Abélard : « Tout a changé en Bretagne, hors les vagues qui changent toujours… » Et quand Rancé entre dans la ville des saints apôtres : « Ô Rome, te voilà donc encore ! Est-ce ta dernière apparition ? Malheur à l’âge pour qui la nature a perdu ses félicités ! Des pays enchantés où rien ne nous attend plus sont arides : quelles aimables ombres verrai-je dans les temps à venir ? Fi ! des nuages qui volent sur une tête blanchie ! » À propos de Lélia (car il parle de George Sand dans la Vie de Rancé) : « L’insulte à la rectitude de la vie ne saurait aller plus loin, il est vrai : mais madame Sand fait descendre sur l’abîme son talent, comme j’ai vu la rosée tomber sur la mer Morte. » Dans la Vie de Rancé, Chateaubriand dépasse sa manière ; il est son propre décadent ; il devance même ses ultimes disciples.

C’est l’image à tout prix. Et, presque toujours, c’est l’image voluptueuse. « Chateaubriand, dit Maurras, communique au langage, aux mots, une couleur de sensualité, un goût de chair. » Maurras analyse et justifie très fortement et subtilement cette impression. Il ajoute : « Chateaubriand tient moins à ce qu’il dit qu’à l’enveloppe émouvante, sonore et pittoresque de ce qu’il dit. » Je vous renvoie à ces pages (Trois Idées politiques), et vous prie de lire aussi vingt pages fort belles de Pierre Lasserre sur la sensibilité de Chateaubriand. (Le Romantisme français.)

   *    *    *    *    *

Mais vous sentez bien que je retarde le plus possible le moment de conclure. Car, que vous dirais-je que vous ne sachiez ?

Vous rappellerai-je son influence sur tout le dix-neuvième siècle ? Sans doute il a lui-même profité de tout le dix-huitième ; même en amour, dans sa façon d’aimer et dans sa préoccupation de l’effet qu’il produit, il a souvent été comme un Valmont sublime ; il a subi profondément l’influence de Rousseau (et je crois, celle de la poésie anglaise, dans une mesure qu’il m’est difficile de déterminer) : mais presque toute la littérature du dix-neuvième siècle a subi l’influence de Chateaubriand. Faguet, vous vous en souvenez, dit qu’il a renouvelé notre imagination. Gautier l’appelait le sachem du romantisme. Tout dernièrement, M. Victor Giraud, dans l’Introduction aux Pages choisies de Chateaubriand, a montré, avec une brièveté précise, et qui, je crois, n’oublie rien d’essentiel, ce que lui doivent Lamartine, Hugo, Vigny, Musset, Sand, Balzac, Thierry, Michelet, Lamennais, Montalembert, Lacordaire, même Villemain et Cousin, même Auguste Comte (quand il développe le génie social du catholicisme), et aussi Baudelaire, Leconte de Lisle, même Taine, même Renan, qui ne l’aime point. J’indique encore Vogüé, et m’arrête là, ne voulant pas nommer les vivants.

J’ajoute ceci : Chateaubriand, mort en 1848, a connu une très grande partie des œuvres de Lamartine, Hugo, Musset, Sand, Sainte-Beuve, et les six premiers volumes de l’Histoire de France de Michelet (1833-43). Évidemment s’il a tant agi sur les romantiques, quelques romantiques ont réagi sur lui, et peut-être (à mon avis) particulièrement Michelet. La prose de Chateaubriand est plus hardie de tours, plus surprenante de raccourcis, d’images ramassées et soudaines à mesure qu’on avance dans les Mémoires d’outre-tombe. Tout le romantisme, qui paraît né de lui, a ajouté, par répercussion, à sa virtuosité d’écrivain. Il a voulu n’être vaincu, en sortilège verbal, par aucun de ses fils ou petits-fils.

Il doit être content dans son immortalité, puisqu’il a sur toutes choses aimé la gloire.

Il a eu l’une des plus belles vies, et des plus pleines, et des plus variées, et des plus émouvantes qu’on puisse avoir. Autant que Tamerlan ou que Napoléon, il a considéré et traité l’univers comme une proie. Il a eu « une joie d’oiseau sauvage à se saisir de tout pour s’évader de tout » (Lasserre). Ce qu’il n’a pas eu, la grande action politique (et encore a-t-il cru qu’il l’avait), n’ajouterait rien à sa renommée. Il a été aimé de beaucoup de femmes, et des plus distinguées de son temps, et des plus belles. Sa vie a été noble ; il a eu quelques gestes vraiment beaux et qui ont été connus. Il a vu tout un siècle de littérature commencer à sortir de lui, et qui l’avouait. Il a eu à peu près autant de gloire qu’un homme en peut avoir, et il l’a savourée très longtemps. Et il a eu, en outre, l’illusion d’être supérieur à sa gloire et de croire qu’il la méprisait ; car personne n’a été ni plus vaniteux, ni plus persuadé de la vanité des choses : double jouissance.

Oui, il doit être content. Il a dû avoir, toutefois, quelques déceptions posthumes.

Il a écrit incroyablement. Il a écrit très jeune, il a écrit très vieux ; il a écrit presque autant que Bossuet ; il a écrit beaucoup de choses dont je n’ai pu vous parler : des Études historiques, des lettres de voyage, une histoire de la littérature anglaise, et combien d’articles politiques et de brochures, et combien de vastes dépêches diplomatiques ! Il a eu la rage d’écrire, ce qui ne l’empêche ni d’avoir été un éternel voyageur, ni d’avoir été dévoré du désir d’être un grand politique ; car, c’est bien simple, toute sa vie il a voulu être tout et posséder tout. Mais enfin sa fureur dominante a été celle d’écrire, et il a été surtout un étonnant homme de lettres, et au point de dépasser d’avance en immodestie tous les hommes de lettres du dix-neuvième siècle, qui pourtant… Et, de toutes les œuvres qu’il a publiées de son vivant, on ne lit presque rien. On ne lit réellement que ses Mémoires, qui sont un roman splendide à cent actes divers, et qui ont toutes les beautés, excepté le charme déchirant et le tragique intime des Confessions de Jean-Jacques.

Ces Mémoires même nous révèlent trop ce qu’il n’aurait probablement pas voulu que nous sachions : le désaccord entre son rôle et sa nature, entre son rôle de défenseur de la religion et de la royauté et son tempérament de révolté et d’homme de désir, de nihiliste par impossibilité d’être assouvi. Dans ces Mémoires, qui sont des confessions autrement qu’il ne croyait, pour y avoir trop « composé » sa vie, et trop visiblement, et pour y avoir étalé l’adoration de soi aussi naïvement qu’un enfant ou une femme, cet homme d’un si grand génie nous donne à tous, si peu de chose que nous soyons, le droit de sourire ; et, s’il le sait, c’est son châtiment, ou du moins une part de son purgatoire.

Mais il est aimable. S’il était ici, nous l’adorerions. Je l’aime surtout vieillissant, comme j’ai aimé Racine et Fénelon, comme j’ai fini par aimer le pauvre Jean-Jacques, — parce que, à force de vivre avec les gens, on les comprend mieux, ou bien on s’habitue à leurs défauts, et aussi parce que, si dévorante et si illusionnée qu’ait été l’âme d’un homme, elle devient forcément, dans la vieillesse, un peu plus sincère et un peu plus détachée.

Que dire encore ?

Le Génie et les Martyrs ne sont plus guère que d’illustres dates. Mais Chateaubriand a laissé plus et moins que de grands livres. Outre que nous lui devons, ou que nous pouvons nourrir en lui certains sentiments allégeants, tels que la piété sans beaucoup de foi, la fantaisie de juger les choses vraies dans la mesure où elles sont belles, et une sorte de mélancolie qui est une défense enchantée contre la douleur : sentiments peu sociaux, dont il ne faut pas vivre, mais qu’il est bon de connaître ; outre tout cela, Chateaubriand est, depuis les écrivains du seizième et du dix-septième siècle, l’homme qui a le plus agi sur la langue et sur le style ; il est l’homme qui a su y introduire le plus de musique, le plus d’images, le plus de parfums, le plus de contacts suaves, si j’ose dire, et le plus de délices, et qui a écrit les plus enivrantes phrases sur la volupté et sur la mort. Et cela est inestimable.

Je disais en commençant :

« Chateaubriand ! Quelles images fait surgir aussitôt ce nom sonore ? Une magnifique série d’attitudes… Un enfant rêveur, dans les bruyères, autour d’un vieux château… Un jeune officier français chez les Peaux-Rouges, parmi des sauvagesses charmantes, dans la forêt vierge… Un livre qui fait rouvrir les églises et sortir les processions… Le clair de lune, la cime indéterminée des forêts, l’ odeur d’ambre des crocodiles… Un écrivain jaloux de la gloire de Napoléon… Un royaliste qui sert le roi avec la plus dédaigneuse fidélité… Un vieillard sourd près d’une vieille dame, belle et aveugle… Un tombeau dans les rochers sur la mer.

«… Il su exprimer avec des mots plus de sensations qu’on n’avait fait avant lui… Et il est l’inventeur d’une nouvelle façon d’être triste. »

Qu’ai-je ajouté à cela par ces dix conférences ? Pas grand’chose, en somme, ou des choses que plusieurs auraient préféré ne pas entendre. Ce n’était donc pas la peine… Ainsi le chemin fut plus intéressant (pour moi) que l’arrivée : aventure commune ici-bas.