Chateaubriand (Lemaître)/2

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Calmann-Lévy, éditeurs (p. 33-64).


DEUXIÈME CONFÉRENCE

L’ESSAI SUR LES RÉVOLUTIONS


Je continuerai à vous parler librement de Chateaubriand (en me servant, d’ailleurs, de Chateaubriand lui-même). Joubert écrivait, un jour, à Molé : « Il y a un point essentiel, et dont il faut, préalablement, convenir entre nous : c’est que nous l’aimerons toujours, coupable ou non coupable ; que, dans le premier cas, nous le défendrons ; dans le second, nous le consolerons. Cela posé, jugeons-le sans miséricorde, et parlons-en sans retenue. »

Puisqu’il est bien convenu que nous l’aimons, nous aussi, j’accepte le pacte proposé par Joubert. Car enfin, est-ce pour ses vertus que nous l’aimons ? Un peu, car il en a ; mais c’est beaucoup plus pour certains de ses défauts, ou plutôt pour les causes profondes dont ils sont les effets ; pour sa puissance de désir et de dégoût ; pour son imagination, son orgueil, son ennui, et parce que toute cette ardeur et toute cette tristesse, il les a traduites par des mots qui nous sont un enchantement. Je lui en suis très reconnaissant ; mais que voulez-vous ? On n’a pas toujours le besoin absolu de respecter ceux qu’on aime, ou, si vous voulez, on n’aime pas ceux-là seulement qu’on respecte.

Le voilà donc arrivé à Londres. Il est toujours malade ; il tousse, il a des sueurs et des crachements de sang. Des amis le traînent de médecin en médecin. On lui dit qu’il peut durer quelques mois, peut-être un an ou deux, s’il renonce à toute fatigue. Et alors, certain de sa fin prochaine, ce garçon de vingt-quatre ans décide d’écrire, avant de mourir, un ouvrage sur la Révolution et de dire sa pensée sur l’histoire et sur la vie.

Mais il faut vivre. On s’entr’aide assez volontiers chez les émigrés. Presque tous travaillent. « Les uns se sont mis dans le commerce des charbons ; les autres font avec leurs femmes des chapeaux de paille ; les autres enseignent le français qu’ils ne savent pas. » « Ils sont tous très gais. » Le chevalier fait la connaissance de Peltier, principal rédacteur des Actes des apôtres, et ambassadeur du roi d’Haïti auprès de George III ; une espèce de bohème « qui n’avait pas précisément de vices, mais qui était rongé d’une vermine de petits défauts ». Il confie à Peltier son plan d’un Essai sur les Révolutions. Peltier a subitement foi dans ce garçon, qui, évidemment, ne ressemble pas à tout le monde. Il s’écrie : « Ce sera superbe ! », lui loue une chambre chez son imprimeur, et lui procure des traductions du latin et de l’anglais.

Chateaubriand travaille le jour à ses traductions et la nuit à son grand ouvrage. Il fuit, par fierté, les émigrés riches. Il se saoûle de tristesse dans de solitaires promenades à Kensington et à Westminster. Mais Peltier, distrait, l’oublie. Un jour vient où il n’a plus de quoi manger. «… Cinq jours s’écoulèrent de la sorte. La faim me dévorait ; j’étais brûlant, le sommeil m’avait fui ; je suçais des morceaux de linge que je trempais dans l’eau ; je mâchais de l’herbe et du papier. Quand je passais devant des boutiques de boulanger, mon tourment était horrible. » Nous le croyons parce qu’il le dit. Il avait refusé le schilling quotidien que le gouvernement anglais donnait aux émigrés pauvres. Mais pourtant il n’était pas sans recours au monde, puisque, le jour suivant, étant allé voir son compatriote Hingant, et l’ayant trouvé tout sanglant d’un suicide manqué, il s’adresse alors, et utilement, à M. de Barentin, émigré important, et que, dans le même moment, il reçoit quarante écus de son oncle Bédée. Comment donc expliquer les morceaux de linge qu’il suçait, et l’herbe et le papier ? Par une sorte d’apathie et d’immobilité dans le désespoir, par ce qu’il appelle plus loin cet « esprit de retenue et de solitude intérieure », qui l’avait empêché de faire des démarches très simples, et par exemple de se rappeler à l’attention de l’imprimeur Baylis et de Peltier.

Pour ménager les quarante écus de l’oncle, il habite une mansarde dont la lucarne donne sur un cimetière, et où il couche sans draps, et, quand il fait froid, met sur sa couverture un habit et une chaise. Heureusement Peltier se ressouvient de lui et le « déniche dans son aire ». Il lui propose d’aller à Beecles, dans les environs de Londres, déchiffrer de vieux manuscrits français pour une société d’antiquaires, moyennant deux cents guinées. En réalité, le chevalier était appelé dans cette ville, non comme paléographe, mais pour y enseigner le français dans un petit collège. (Anatole Le Braz, Au pays d’exil de Chateaubriand). Il accepte, se fait habiller de neuf, se présente chez le ministre de Beecles, et est bien accueilli par les gentilshommes du canton. La santé lui revient, il parcourt le pays à cheval, va sans doute reprendre goût à la vie, car il a vingt-cinq ans.

Mais là, il apprend la mort du comte de Chateaubriand, son frère, et de la comtesse de Chateaubriand, et celle de Malesherbes et de madame de Rosambo, tous guillotinés le même jour. Il apprend que sa mère a été conduite du fond de la Bretagne dans les prisons de Paris, et que sa femme et sa sœur Lucile attendent leur sentence dans les cachots de Rennes.

Or, il avait fait la connaissance, à Bungay, proche de Beecles, d’un ministre anglais, M. Ives, brave homme et savant homme, mari d’une charmante femme et père d’une jolie fille de quinze ans, Charlotte, excellente musicienne. Charlotte est touchée par les malheurs du jeune étranger. Elle le questionne sur la France, sur la littérature, lui demande des plans d’études, traduit avec lui le Tasse et joue du piano pour lui. Une chute de cheval, qui l’oblige à rester quelque temps chez les Ives, resserre l’intimité. Il se laisse aller à ce charme… Mais un jour madame Ives, en fort bons termes, et délicats et touchants, lui offre la main de Charlotte… « De toutes les peines que j’avais endurées, celle-là me fut la plus sensible et la plus grande. Je me jetai aux genoux de madame Ives ; je couvris ses mains de mes baisers et de mes larmes. Elle croyait que je pleurais de bonheur, et elle se mit à sangloter de joie… Elle appela son mari et sa fille. « Arrêtez ! m’écriai-je, je suis marié ! » Il s’en était tout à coup ressouvenu, et sans plaisir.

(Cette Charlotte Ives se mariera, sera lady Sulton ; et, vingt ans plus tard, en 1822, elle ira trouver Chateaubriand, ambassadeur à Londres, se fera reconnaître, échangera avec lui des souvenirs mélancoliques et tendres, et finalement le priera (car elle ne perd pas la tête) de s’intéresser à son fils aîné et de le recommander à Canning. Et Chateaubriand nous racontera cette scène d’une façon touchante, certes, mais sans doute en la romançant un peu. Et encore, je n’en sais rien. Je dis cela parce qu’il romance tout, quelquefois sans s’en apercevoir.)

Il revient à Londres, de plus en plus triste. Mais il se remet au travail. Il écrivait, en pensant à Charlotte ; l’idée lui était venue, nous dit-il, « qu’en acquérant du renom, il rendrait la famille Ives moins repentante de l’intérêt qu’elle lui avait témoigné ». Mais il écrivait surtout parce qu’il avait la passion d’écrire et parce qu’il voulait la gloire. Il voulait la gloire, bien qu’il se crût désespéré ; et il écrivait sur la Révolution, parce qu’il n’aurait pu sans doute écrire sur autre chose, parce que c’était la Révolution qui avait bouleversé sa vie, qui la lui avait faite tragique et sinistrement variée, et qu’elle l’avait mis dans cet état de sombre exaltation, où, la mémoire débordant d’images fortes et le cœur de fortes émotions, il ne se pouvait plus contenir et se sentait capable de peindre l’univers et à la fois d’expliquer l’histoire humaine et d’en montrer l’absurdité. « L’Essai, dit-il, offre le compendium de mon existence, comme poète, moraliste, publiciste, politique. » Fils d’un père hypocondre, frère d’une sœur à demi folle et qui se tuera, il avait, dans une série de secousses de sa sensibilité, vu la plus vieille France et fait, dans la plus mélancolique nature, des orgies de solitude ; vu la royauté de Versailles, le Paris aimable, le Paris sanglant et l’immense Révolution, la mer, les paysages de glace, la forêt vierge et les fleuves d’Amérique, la guerre civile, l’émigration pauvre de Londres ; connu la misère, la souffrance physique, la maladie à bien des reprises, les approches de la mort, même la faim ; et il venait d’avoir sa première peine d’amour, je crois. Et, plein de tout cela, il se soulageait en écrivant douze ou quinze heures par jour.

À cette époque, la confusion de ses pensées est extrême. En même temps qu’il hait la Révolution qui l’a chassé et dépouillé et qui lui a tué une partie des siens ; en même temps qu’il la voit telle qu’elle fut à l’intérieur, c’est-à-dire atroce et faite par des scélérats qui étaient presque tous des hommes médiocres, la Révolution à l’extérieur l’éblouit par la grandeur inouïe et l’imprévu de son action ; et, — vingt-huit ans plus tard, — après avoir parlé de l’exécution de son frère et de l’emprisonnement de sa mère, il se ressouviendra encore de son éblouissement ; il nous dira « les combats gigantesques de la Vendée et des bords du Rhin ; les trônes croulant au bruit de la marche de nos armées… ; le peuple déterrant les monarques à Saint-Denis et jetant la poussière des rois morts aux visages des rois vivants pour les aveugler ; la nouvelle France, glorieuse de ses nouvelles libertés » (car il paraît y croire encore en 1816), « fière même de ses crimes, stable sur son propre sol tout en reculant ses frontières, doublement armée du glaive du bourreau et de l’épée du soldat ». Certes il est royaliste, mais sans joie et sans amour.

Pareillement, sur la religion, il est divisé contre lui-même. S’il a cessé de croire d’assez bonne heure, il se souvient d’avoir cru, il a gardé le respect de l’Église et la sensibilité chrétienne. Mais d’autre part, — nous l’avons vu et nous le verrons mieux encore, — il est nourri de Rousseau, qu’il considère comme un dieu, et dont l’Émile lui paraît un « livre sublime ». Et, d’autre part encore, s’il se retrouve souvent déiste et spiritualiste à la manière de Jean-Jacques, il glisse d’autres fois au matérialisme, il croit à la plus sombre fatalité ou, plus simplement, il ne croit à rien, sinon à la tristesse et à l’absurdité de tout. En somme (comme il le dira lui-même dans l’Essai, I, 22) « il ne sait pas ce qu’il croit et ce qu’il ne croit pas ». Sa tête est un chaos. Il avait fait autrefois des mathématiques et de l’art naval. Puis il avait lu prodigieusement : toute la bibliothèque grecque et latine, je pense, et tous les livres importants du dix-huitième siècle et surtout les encyclopédistes. Un monde de lectures par-dessus un monde d’impressions personnelles.

Ce jeune homme malheureux et atteint « d’une forte encéphalite », pour parler comme Renan, intitule son « pourana » : Essai historique, politique et moral sur les Révolutions anciennes et modernes considérées dans leurs rapports avec la Révolution française. Rien de moins.

On voit assez clairement, il me semble, comment cette idée était venue à ce jeune homme. Il est orgueilleux, il se pique de philosophie et de sang-froid. Il réagit et se raidit contre sa destinée. Un homme qui a vu tant de choses, qui a demeuré chez les sauvages, ne s’étonne plus guère. Le monde est grand, la durée est inépuisable. Cette Révolution qui, tout en le réduisant, lui, à la misère et à l’exil, a changé l’Europe, ce n’est rien. Du moins ce n’est rien de nouveau ni d’extraordinaire. On a déjà vu des choses toutes pareilles. Il n’y a pas de quoi « se frapper » ; il s’agit seulement d’en tirer des leçons s’il est possible.

Et il nous expose ainsi l’objet de son livre.

« I. Quelles sont les révolutions arrivées autrefois dans les gouvernements des hommes ? Quel était alors l’état de la société, et quelle a été l’influence de ces révolutions sur l’âge où elles éclatèrent et les siècles qui les suivirent ?

« II. Parmi ces révolutions en est-il quelques-unes qui, par l’esprit, les mœurs et les lumières du temps, puissent se comparer à la révolution actuelle de la France ? »

Il se pose encore d’autres questions : « Quelles sont les causes de cette dernière révolution ? Le gouvernement de la France est-il fondé sur de vrais principes et peut-il subsister ? S’il subsiste, quel en sera l’effet sur les nations de l’Europe ? » etc… Mais il n’a le temps de répondre qu’aux deux premières questions, — en six cent quatre-vingts pages, il est vrai.

Les trois cents premières pages, surtout, sont un parallèle constant, curieux, ingénieux, mais évidemment forcé, surprenant, quelquefois même déconcertant, et çà et là ahurissant, entre les révolutions grecques et la Révolution française, et entre les personnages de celle-ci et de celles-là. C’est d’un homme qui a le sentiment de la vie à un prodigieux degré, et qui la retrouve et qui la voit à travers les siècles, et qui, ainsi, comprend le passé par le présent. Et c’est peut-être là le don royal, je ne dis pas de l’érudit, mais de l’historien. C’est, un peu, Pascal parlant de Platon et d’Aristote : « On ne se les imagine qu’avec de grandes robes de pédants. C’étaient des gens honnêtes et, comme les autres, riant avec leurs amis, etc. » C’est aussi, un peu, Renan, dans son Histoire d’Israël, comparant les prophètes à nos journalistes révolutionnaires. Mais le jeune Chateaubriand (il a peut-être reçu de Plutarque cette manie des parallèles) poursuit les analogies dans le détail et en trouve ou en invente tant qu’il veut, et ne tient aucun compte des différences religieuses, économiques ou géographiques ni de l’insuffisance de nos informations sur la vie de l’antiquité. De là des rapprochements d’une amusante extravagance, bien que tout n’y soit pas absurde, et qu’il s’y rencontre des lueurs, et que, souvent aussi, il ne faille sans doute y voir que des satires ou flétrissures détournées des contemporains, par la peinture de leurs « doubles » de jadis. Quelques exemples, pour vous indiquer le ton et le genre d’agrément :

 À la tête des montagnards (à Athènes) on distinguait
 Pisistrate : brave, éloquent, généreux, d’une figure aimable
 et d’un esprit cultivé, il n’avait de Robespierre que la
 dissimulation profonde, et de l’infâme d’Orléans que les
 richesses et la naissance illustre…
 Il semble qu’il y ait des hommes qui renaissent à des siècles
 d’intervalle pour jouer, chez différents peuples et sous
 différents noms, les mêmes rôles dans les mêmes circonstances :
 Mégaclès et Tallien en offrent un exemple extraordinaire.
 Tous deux redevables à un mariage opulent de la considération
 attachée à la fortune, tous deux placés à la tête du parti
 modéré dans leurs nations respectives, ils se font tous
 deux remarquer par la versatilité de leurs principes et
 la ressemblance de leurs destinées. Flottant, ainsi que le
 révolutionnaire français, au gré d’une humeur capricieuse,
 l’Athénien fut d’abord subjugué par le génie de Pisistrate,
 parvint ensuite à renverser le tyran, s’en repentit bientôt
 après ; rappela les montagnards, se brouilla avec eux, fut chassé
 d’Athènes, reparut encore, et finit par s’éclipser tout à
 coup dans l’histoire ; sort commun des hommes sans caractère ;
 ils luttent un moment contre l’oubli qui les submerge, et soudain
 s’engloutissent tout vivants dans leur nullité.

(Vous voyez que Chateaubriand, à vingt-cinq ans, a déjà sa plume.)

Autre exemple : le chapitre sur Sparte et les jacobins. Il y a là, sur les jacobins, disciples de Lycurgue et imitateurs des Spartiates, des remarques bien curieuses. Le jeune Chateaubriand dit fort bien — cent ans avant Taine — que « la voie spéculative et les doctrines abstraites » sont pour beaucoup dans les causes de la Révolution, et que c’est même là son trait distinctif. Il dit encore : « La grande base de leur doctrine était le fameux système de perfection, savoir que les hommes parviendront un jour à une pureté inconnue de gouvernements et de mœurs. »

Ce « système de perfection », Chateaubriand promet de le développer « dans la seconde partie du cinquième livre de cet Essai ». Malheureusement, il n’a pas écrit ce cinquième livre. Il nous dit seulement ici, dans une note : « Ce système, sur lequel toute notre révolution est suspendue (sic), n’est presque point connu du public. Les initiés à ce grand mystère en dérobent religieusement la connaissance aux profanes. J’espère être le premier écrivain sur les affaires présentes qui aura démasqué l’idole. Je tiens le secret de la bouche même du célèbre Chamfort, qui le laissa échapper devant moi un matin que j’étais allé le voir. Ce système de perfection a obtenu un grand crédit en Angleterre. » N’oublions pas que l’Angleterre fut la patrie de la franc-maçonnerie, et signalons cette note de Chateaubriand aux historiens qui pensent que la Révolution française a été secrètement une œuvre maçonnique.

C’est pour réaliser ce « système de perfection » que les jacobins ont voulu tout détruire afin de tout changer. (« Il était absurde de songer à une démocratie sans une révolution complète du côté de la morale. ») Et dans quelles circonstances ! Écoutez le jeune émigré :

 Attaquée par l’Europe entière, déchirée par des guerres
 civiles, agitée de mille factions, ses places frontières ou
 prises ou saccagées, sans soldats, sans finances, hors un papier
 discrédité qui tombait de jour en jour, le découragement dans
 tous les états et la famine presque assurée : telle était la
 France, tel le tableau qu’elle présentait à l’instant même
 qu’on méditait de la livrer à une révolution générale.
 Il fallait remédier à cette complication de maux ; il fallait
 établir à la fois par un miracle la République de Lycurgue
 chez un vieux peuple nourri sous une monarchie, immense dans sa
 population et corrompu dans ses mœurs ; et sauver un grand pays
 sans armées, amolli dans la paix et expirant dans les convulsions
 politiques, de l’invasion de cinq cent mille hommes des meilleures
 troupes de l’Europe. Ces forcenés seuls pouvaient en imaginer les
 moyens et, ce qui est encore plus incroyable, parvenir en partie
 à les exécuter : moyens exécrables sans doute, mais, il faut
 l’avouer, d’une conception gigantesque.

Sans doute, trente ans plus tard, rééditant l’Essai et l’accompagnant de notes expiatoires, il écrivait au bas de la page que je viens de citer : « Je mets à tort sur le compte d’une poignée d’hommes sanguinaires ce qu’il faut attribuer à la nation. » Mais, vers la même époque, ayant à raconter la Révolution dans ses Mémoires, il en parle encore avec une horreur incurablement mêlée d’admiration.

Quoi d’étonnant ? En même temps que le jeune Chateaubriand composait son Essai, Joseph de Maistre rédigeait ses Considérations sur la France. Et ce grave Savoyard, de quinze ans plus âgé que Chateaubriand, et bien meilleur catholique, écrivait que, seule, la folie furieuse de « l’infernal Comité de salut public » avait pu conserver la France pour le roi. Il disait : « Qu’on y réfléchisse bien, on verra que, le mouvement révolutionnaire une fois établi, la France et la monarchie ne pouvaient être sauvées que par le jacobinisme. » Et encore : « Lorsque d’aveugles factieux décrètent l’indivisibilité de la République, ne voyez que la Providence qui décrète celle du royaume. »

Joseph de Maistre introduit ici une pensée qui n’est point dans Chateaubriand : il voit dans les jacobins les instruments d’une puissance qui en savait plus qu’eux. Et, d’autre part, cette interprétation du rôle des jacobins ne l’empêche point de voir et de définir avec une sagacité aiguë l’erreur fondamentale de la Révolution. N’importe : les victoires révolutionnaires l’ont presque autant ébloui que le chevalier de Chateaubriand.

Les victoires révolutionnaires ont réjoui même les émigrés. Plus tard, elles couvriront et feront bénéficier de leur prestige l’histoire même intérieure de la Révolution ; elles détourneront l’attention de ses crimes et de la malfaisance de ses principes et assureront et prolongeront jusqu’à nous sa légende. Chateaubriand flétrira tant qu’on voudra les atrocités de la Terreur : jamais, et non pas même quand il servira le roi, il ne détestera la Révolution, ni même ne se déprendra de ses dogmes.

En continuant à feuilleter l’Essai, nous arrivons à un parallèle du « siècle de Solon » et du dixhuitième siècle français, qui est d’une fantaisie assez inattendue. Cela commence par un morceau de bravoure : Caractère des Athéniens et des Français, brillant et un peu facile. Puis, l’auteur pousse son parallèle dans le détail, et en profite pour déballer en citations ses souvenirs de lecture. Il est du dix-huitième siècle à ce point qu’il écrit tranquillement : « Homère a donné Virgile à l’antique Italie et le Tasse à la nouvelle, Voltaire à la France… » Il rapproche le chantre octogénaire de Téos et le vieillard de Ferney ; Simonide et M. de Fontanes, qu’il appelle le Simonide français ; Sapho et Parny, qu’il nomme « le Tibulle de la France et le seul élégiaque que la France ait encore produit » ; Ésope et M. de Nivernais ; les élégies morales de Solon et l’Ode sur l’homme de Jean-Baptiste Rousseau ; les hymnes de Tyrtée et les odes républicaines d’Écouchard-Lebrun et la Marseillaise, qu’il cite presque entièrement et dont il parle presque avec admiration : « Le lyrique a eu le grand talent d’y mettre de l’enthousiasme sans paraître ampoulé » ; il rapproche enfin une chanson en l’honneur d’Harmodius et d’Aristogiton et une épitaphe à la louange de Marat.

Puis il passe aux philosophes. Il met en parallèle les « sages » et les « encyclopédistes » ; Thalès, Solon, Périandre et Jean-Jacques Rousseau, Montesquieu, Chamfort. Il rapproche une lettre d’Héraclite refusant l’hospitalité du roi de Perse et une lettre de Jean-Jacques refusant l’hospitalité du roi de Prusse, et donne l’avantage à Jean-Jacques « pour la mesure ». Là, il se souvient que Héraclite et Rousseau furent persécutés… Et le voilà pyrrhonien par indignation : « Nous ne pouvons souffrir ce qui s’écarte de nos vues étroites, de nos petites habitudes… Ceci est bien, ceci est mal, sont les mots qui sortent sans cesse de notre bouche. De quel droit osons-nous prononcer ainsi ? Avons-nous compris le motif secret de telle action ? Misérables que nous sommes, savons-nous ce qui est bien, ce qui est mal ? »

Et un peu plus loin il redouble. Après avoir dit que les sages de la Grèce voulaient que le gouvernement découlât des mœurs, au lieu que nos philosophes veulent faire découler les mœurs du gouvernement (et ainsi « les premiers disaient aux peuples : Soyez vertueux, vous serez libres, et les seconds : Soyez libres, vous serez vertueux »), il s’enfonce de nouveau dans la négation. Les mœurs, dit-il, sont l’obéissance à ce « sens intérieur » qui nous montre l’honnête et le déshonnête, pour faire celui-là et éviter celui-ci. Mais ce sens intérieur, « qui sait jusqu’à quel point la société l’a altéré ? Qui sait si des préjugés, si inhérents à notre constitution que nous les prenons souvent pour la nature même, ne nous montrent pas des vices et des vertus là où il n’en existe pas ?… Si cette voix de la conscience n’était elle-même… ? Mais gardons-nous de creuser plus avant dans cet épouvantable abîme. »

Ce sont audaces de très jeune homme. Peut-être que, la nuit où il s’abandonnait à ce désespoir philosophique, le pauvre garçon avait particulièrement froid dans sa mansarde. Mais enfin il n’est pas inutile de savoir qu’il a passé par là. D’autant que plus tard, et jusqu’à sa mort, un quasi nihilisme sera souvent chez lui comme à fleur de phrase.

Il cherche alors les effets des révolutions de la Grèce sur le reste du monde antique, et, parce qu’il les cherche, il les trouve, mais souvent cela lui donne bien du mal.

Il a bien de la peine aussi à poursuivre son parallèle entre les nations de l’antiquité et celles d’aujourd’hui. Par exemple, à quoi ressemble l’Égypte ? À l’Italie moderne. Pourquoi ? Comment ? C’est que, comme l’Italie moderne (celle de 1792), « l’antique royaume des Sésostris, gouverné en apparence par des monarques, en réalité par un pontife maître de l’opinion, se composait de magnificence et de faiblesse ». Puis, « c’est sur les bords du Nil que les philosophes de l’antiquité allaient puiser la lumière, c’est sous le beau ciel de Florence que l’Europe barbare a rallumé le flambeau des lettres ». Voilà. — Pour Carthage, c’est plus facile : le parallèle avec l’Angleterre s’impose. Et, pour démontrer que le gouvernement anglais et le gouvernement carthaginois, c’est la même chose, le jeune Chateaubriand imite Montesquieu et se donne des airs de profondeur. Puis il compare Annibal et Marlborough, Hannon et Cook, et rapproche le Périple d’Hannon de quelques pages de Cook sur les îles Sandwich.

Ici, une page révélatrice. Il vient d’opposer à l’ignorance d’Hannon la science de Cook. Mais tout à coup :

 Cependant, il faut l’avouer, ce que nous gagnons du côté des
 sciences, nous le perdons en sentiment. L’âme des anciens aimait
 à se plonger dans le vague infini ; la nôtre est circonscrite par
 nos connaissances. Quel est l’homme sensible qui ne s’est trouvé
 souvent à l’étroit dans une petite circonférence de quelques
 millions de lieues ? Lorsque, dans l’intérieur du Canada, je
 gravissais une montagne, mes regards se portaient toujours à
 l’ouest, sur les déserts infréquentés qui s’étendent dans
 cette longitude. À l’orient, mon imagination rencontrait
 aussitôt l’Atlantique, des pays parcourus, et je perdais mes
 plaisirs. Mais, à l’aspect opposé, il m’en prenait presque aussi
 mal. J’arrivais incessamment à la mer du Sud, de là en Asie,
 de là en Europe, de là… J’eusse voulu pouvoir dire, comme
 les Grecs : « Et là-bas ! là-bas ! la terre inconnue, la terre
 immense ! »

Cela est bien de lui. C’est en somme ce vaste désir d’inexploré qui lui a fait entreprendre, à vingt-cinq ans, ce voyage de l’esprit à travers le monde ancien et le monde moderne, et chercher des visions dans le temps, comme il avait cherché des images dans l’espace. Il est remarquable que le premier ouvrage de ce jeune homme insatiable, un ouvrage qui devait avoir cinq gros volumes, ait été une espèce d’histoire universelle, et une histoire universelle par rapport à la Révolution française — donc par rapport à lui-même, puisqu’il devait à la Révolution l’ébranlement de son âme, et son exil, et ses douleurs et sa froide mansarde, — de sorte qu’en cette histoire il ramenait à soi et en quelque façon résorbait et engloutissait les siècles et l’univers pour son plaisir.

Il continue à rapprocher, à rapprocher éperdûment : la Scythie et la Suisse et leurs « trois âges », c’est à savoir la Scythie et la Suisse pauvres et vertueuses ; la Scythie et la Suisse philosophiques ; la Scythie et la Suisse corrompues ; puis la Macédoine et la Prusse ; Tyr et la Hollande ; la Perse et l’Allemagne, et même le Mahabarata et la Messiade de Klopstock, et même le roi Darius et l’empereur Joseph !

Des chapitres ne craignent pas de s’intituler : « Influence de la Révolution républicaine de la Grèce sur la Perse, et de la Révolution républicaine de la France sur l’Allemagne. — Déclaration de la guerre médique (505 av. J.-C.) ; déclaration de la guerre présente, 1792. — Portrait de Miltiade, portrait de Dumouriez. — Bataille de Marathon, bataille de Jemmapes. — Campagne de la 4e année de la 74e olympiade, campagne de 1793. — Consternation à Athènes et à Paris. — Bataille de Salamine, bataille de Maubeuge. — Mardonius et Cobourg. — Pausanias et Pichegru. — Bataille de Platée, bataille de Fleurus. » Ce sont des gageures, d’où il se tire à peu près, puisqu’il dit ce qu’il veut. Et cela ne prouve rien, sinon que les passions des hommes sont toujours à peu près les mêmes, ce que l’on savait.

Cela nous mène à la fin du premier volume de la réédition de 1826. Dans un dernier chapitre que Chateaubriand, trente ans après l’avoir écrit, appelle « une sorte d’orgie noire d’un cœur blessé et d’un esprit malade », il se soulage et dit tout. À quoi ont servi ces révolutions dont il vient de retracer l’histoire ? « Est-il une liberté civile ? J’en doute. Les Grecs furent-ils plus heureux, furent-ils meilleurs après leur révolution ? Non. » Puis il médite :

 Malgré mille efforts pour pénétrer dans les causes des troubles
 des États, on sent quelque chose qui échappe ; un je ne sais
 quoi, caché je ne sais où, et ce je ne sais quoi paraît être
 la raison efficiente de toutes les révolutions… Ce
 principe inconnu ne naît-il point de cette vague inquiétude,
 particulière à notre cœur, qui nous fait nous dégoûter
 également du bonheur et du malheur, et nous précipitera de
 révolution en révolution jusqu’au dernier siècle ? Et cette
 inquiétude, d’où vient-elle à son tour ? Je n’en sais rien ;
 peut-être de la conscience d’une autre vie ; peut-être d’une
 aspiration secrète vers la divinité. Quelle que soit son
 origine, elle existe chez tous les peuples. On la rencontre chez
 le sauvage et dans nos sociétés. Elle s’augmente surtout par les
 mauvaises mœurs et bouleverse les empires.

Il en trouve, dit-il, une preuve bien frappante dans les causes de notre révolution. La révolution était inévitable, à cause de l’immoralité et de l’égoïsme des individus et à cause des « folies et des imbécillités » de l’ancien régime, dont il fait le plus sombre des tableaux. Mais la Révolution a été abominable à son tour. Vouloir établir la démocratie chez un peuple corrompu, cela est fou. Lui aussi a cru à la démocratie ; peut-être que ses opinions actuelles (le royalisme) ne sont que « le triomphe de sa raison sur son penchant ». — « En ce qui le regarde comme individu », toutes les constitutions lui sont parfaitement indifférentes :

 Nous nous agitons aujourd’hui pour un vain système, et nous ne
 serons plus demain ! Des soixante années que le ciel peut-être
 nous destine à traîner sur ce globe, nous en dépenserons vingt
 à naître et vingt à mourir, et la moitié des vingt autres
 s’évanouira dans le sommeil. Craignons-nous que les misères
 inhérentes à notre nature d’homme ne remplissent pas assez ce
 court espace sans y ajouter des maux d’opinion ?

Et plus loin : « La liberté politique n’est qu’un songe, un sentiment factice que nous n’avons point… Tant que nous ne retournerons pas à la vie du sauvage, nous dépendrons toujours d’un homme. Et qu’importe alors que nous soyons dévorés par une cour, par un directoire, par une assemblée du peuple ?… Tout gouvernement est un mal, tout gouvernement est un joug. » Toutefois, il vaut mieux obéir à un roi qu’à une multitude ignorante.

Tel est, vers 1795, le royalisme de Chateaubriand. Et tel il sera toujours, même sous la Restauration : « Un triomphe de sa raison sur son penchant. »

Au deuxième volume de l’Essai, l’auteur reprend infatigablement ses inutiles parallèles. Mais les boutades, les poussées d’humeur, les confessions directes ou indirectes deviennent de plus en plus nombreuses.

 J’avoue (dit-il), que je crois en théorie au principe de la
 souveraineté du peuple ; mais j’ajoute aussi que, si on le met
 rigoureusement en pratique, il vaut beaucoup mieux pour le genre
 humain redevenir sauvage et s’enfuir tout nu dans les bois.

Il se fait de Périclès une image charmante et déjà renanienne, oserai-je dire, et où il met beaucoup de lui-même : « Périclès avait pris le vrai sentier pour arriver au bonheur. Traitant le monde selon sa portée, lorsque la nécessité le forçait d’y paraître, il s’y présentait avec des idées communes et un cœur de glace. Mais le soir, renfermé secrètement avec Aspasie et un petit nombre d’amis choisis, il leur découvrait ses opinions cachées et un cœur de feu. »

Tel sans doute il était lui-même quelquefois, avec des amis, le soir, dans quelque taverne de Londres. Plus tard, Sainte-Beuve dira : « Il y avait un Chateaubriand secret aussi lâché et débridé de ton que l’autre l’était peu, mais celui-là connu seulement d’un très petit nombre dans l’intimité. »

En 1796-97, l’espèce humaine lui fait horreur ; il déborde d’amertume et de fiel. À propos de Denys de Syracuse :

 Toujours bas, nous rampons sous les princes dans leur gloire et
 nous leur crachons au visage lorsqu’ils sont tombés… Qu’eût
 dû faire Denys dans ses revers ? Il eût dû se retirer dans
 quelque lieu sauvage pour gémir sur ses fautes passées et
 surtout pour cacher ses pleurs ; ou plutôt il pouvait, comme les
 anciens, se coucher et mourir. Un homme n’est jamais très à
 plaindre lorsqu’il a le droguiste ou le marchand de poignards à
 sa porte, et qu’il lui reste quelques mines.

L’étrange garçon ! Après ce chapitre sur Denys de Syracuse, après une longue énumération de tous les princes fugitifs, depuis Thésée jusqu’aux Bourbons, il s’arrête comme n’en pouvant plus, et il écrit une méditation qu’il dédie « aux infortunés ».

Il cherche quelles doivent être les règles de conduite dans le malheur. La première règle est de cacher ses pleurs. Car le misérable n’est qu’un objet de curiosité ou un objet d’ennui. La seconde règle, qui découle de la première, « consiste à s’isoler entièrement. Il faut éviter la société lorsqu’on souffre, parce qu’elle est l’ennemie naturelle des malheureux ; sa maxime est : l’infortuné coupable. Je suis si convaincu de cette vérité sociale, que je ne passe guère dans les rues sans baisser la tête. » Troisième règle : « Fierté intraitable. L’orgueil est la vertu du malheur… On se familiarise aisément avec le malheureux ; et il se trouve dans la dure nécessité de se rappeler sa dignité d’homme, s’il ne veut que les autres l’oublient. »

Et maintenant, « que faudrait-il faire pour soulager ses chagrins ? » La réponse nous indique très précisément comment le jeune Chateaubriand soulageait les siens, et en somme comment il vivait à Londres.

« Un livre vraiment utile aux misérables, ce sont les Évangiles. » Le malheureux doit éviter les jardins publics, le fracas, le grand jour ; le plus souvent, même, il ne sortira que la nuit. Ainsi faisait-il. Un soir, il va s’asseoir au sommet d’une colline, qui domine la ville ; il regarde les lumières des maisons. « Ici, il voit éclater le réverbère à la porte de cet hôtel, dont les habitants, plongés dans les plaisirs, ignorent qu’il est un misérable, occupé seul à regarder de loin la lumière de leurs fêtes, lui qui eut aussi des fêtes et des amis ! » Il ramène ensuite ses regards sur quelque petit rayon tremblant dans une pauvre maison écartée du faubourg, et il dit : « Là, j’ai des frères. » Voilà un son de voix, un accent, qui ne sont pas très communs dans Chateaubriand.

Il recommande la solitude dans la nature. « Que celui que le chagrin mine s’enfonce dans les forêts. » Il recommande aussi, comme Rousseau, la botanique. Puis, au retour, la lecture : « Un livre qu’on a eu bien de la peine à se procurer, un livre qu’on tire précieusement du lieu obscur où on le tenait caché, va remplir ces heures de silence. » Enfin, « peut-être aussi, lorsque tout repose, entre deux ou trois heures du matin, au murmure des vents et de la pluie qui battent contre vos fenêtres, écrivez-vous ce que vous savez des hommes ». Et c’est en effet à ces heures-là surtout que le pauvre garçon écrivait : c’est à ces heures-là, au bruit du vent, « auprès d’un humble feu et d’une lumière vacillante » qu’il a tracé les lignes que je viens de vous lire.

Et la méditation finit d’une façon brève et terrible sur cette phrase : « Mais, après tout, il faut toujours en revenir à ceci : sans les premières nécessités de la vie, point de remèdes à nos maux. »

N’oublions jamais qu’à l’origine de l’œuvre de Chateaubriand, il y a eu sept années de misère à Londres et une longue débauche presque ininterrompue de solitude et de tristesse.

Après ce chapitre : Aux Infortunés, le voilà, encore une fois, courageusement reparti pour ses parallèles. Il compare les destinées et les morts d’Agis de Sparte, de Charles Ier d’Angleterre et de Louis XVI. Il recommence à comparer les philosophes grecs et les philosophes modernes. Il rapproche Platon, Fénelon, Rousseau. La République et le Télémaque ont du bon : mais l’Émile ! « Le sage doit regarder cet écrit de Jean-Jacques comme un trésor. Peut-être n’y a-t-il dans le monde entier que cinq ouvrages à lire : l’Émile en est un. » Pourquoi ? Parce que Rousseau « a brisé l’édifice de nos idées sociales » ; parce qu’il a montré « que nous existions comme dans une espèce de monde factice ». « L’étonnement dut être grand lorsque Rousseau vint à jeter parmi ses contemporains abâtardis l’homme vierge de la nature. »

Jusque-là, Chateaubriand n’est, en effet, qu’un disciple de Rousseau. On peut croire qu’il est resté, comme son maître, vaguement chrétien. Mais tout à coup, sans qu’on s’y attende, sans que le dessein général de son livre paraisse l’y obliger, il se met à nous faire l’histoire du paganisme, puis l’histoire du christianisme. C’est donc pour nous dire des choses qui lui tiennent au cœur. Or, après avoir parlé de Jésus dans le même esprit que Jean-Jacques (quoique beaucoup plus froidement), il intitule un chapitre : la Chute du christianisme s’accélère ; puis, il se donne le froid plaisir de résumer, contre le christianisme, contre son histoire, son dogme et sa discipline, les objections de Voltaire, de Diderot et des encyclopédistes. Il nous avertit, il est vrai, qu’« il n’y est pour rien », et qu’il ne fait que « rapporter les raisonnements des autres » ; mais attendez.

Sur un exemplaire que Sainte-Beuve a eu entre les mains, et où Chateaubriand avait noté de sa main les modifications à faire pour une seconde édition, il avait ajouté aussi, en guise de commentaire, « ses plus secrètes pensées », que voici.

À côté de ces mots du texte imprimé : « Je suis bien fâché que mon sujet ne me permette pas de rapporter les raisons victorieuses avec lesquelles les Abadie, les Bergier, les Warburton ont combattu leurs antagonistes (les incrédules) et d’être obligé de renvoyer à leurs ouvrages », il met en marge : « Oui, qui ont débité des platitudes, mais j’étais bien obligé de mettre cela à cause des sots ». En regard de ce texte : « Dieu, la matière, la fatalité, ne font qu’un », il écrit : « Voilà mon système, voilà ce que je crois. Oui, tout est chance, hasard, fatalité dans ce monde, la réputation, l’honneur, la richesse, la vertu même : et comment croire qu’un Dieu intelligent nous conduit ? Voyez les fripons en place, la fortune allant au scélérat, l’honnête homme volé, assassiné, méprisé. Il y a peut-être un Dieu, mais c’est le Dieu d’Épicure ; il est trop grand, trop heureux pour s’occuper de nos affaires, et nous sommes laissés sur ce globe à nous dévorer les uns les autres. » En regard de ce texte : « Père des miséricordes… soit que tu m’aies destiné à une carrière immortelle, soit que je doive seulement passer et mourir… », il écrit : « Quelquefois je suis tenté de croire à l’immortalité de l’âme, mais ensuite la raison m’empêche de l’admettre. D’ailleurs pourquoi désirerais-je l’immortalité ? Il paraît qu’il y a des peines mentales totalement séparées de celles du corps, comme la douleur que nous sentons à la perte d’un ami, etc… Or, si l’âme souffre par elle-même, indépendamment du corps, il est à croire qu’elle pourra souffrir également dans une autre vie ; conséquemment, l’autre monde ne vaut pas mieux que celui-ci. Ne désirons donc point survivre à nos cendres ; mourons tout entiers, de peur de souffrir ailleurs. Cette vie-ci doit corriger de la manie d’être ». Enfin, en regard de ce texte : « Dieu, répondez-vous, vous a fait libre. Ce n’est pas là la question. A-t-il prévu que je tomberais, que je serais à jamais malheureux ? Oui, indubitablement. Eh bien, votre Dieu n’est plus qu’un tyran horrible et absurde », il écrit : « Cette objection est insoluble et renverse de fond en comble le système chrétien. Au reste, personne n’y croit plus. »

Bref, il nie le Dieu-Providence, l’immortalité de l’âme et le christianisme lui-même. Et ailleurs, non plus dans les notes de l’« exemplaire confidentiel », mais dans le livre imprimé, il se demande : « Quelle sera la religion qui remplacera le christianisme ? » Il avoue qu’il n’en sait rien. S’élèvera-t-il un homme qui se mettra à prêcher un culte nouveau ? Mais les nations seront trop indifférentes en matière religieuse et trop corrompues. « La religion nouvelle mourra dans le mépris. » Ou bien, « ne serait-il pas possible que les peuples atteignissent à un degré de lumière et de connaissances morales suffisant pour n’avoir plus besoin de culte ? » Mais non. Le plus probable est que les nations « retourneront tour à tour dans la barbarie… » jusqu’à ce qu’elles en émergent de nouveau, « et ainsi de suite dans une révolution sans terme ».

Et cela le mène à ces conclusions :

 Déjà nous possédons cette importante vérité, que l’homme,
 faible dans ses moyens et dans son génie, ne fait que se
 répéter sans cesse ; qu’il circule dans un cercle, dont
 il tâche en vain de sortir… — Il s’ensuit qu’un homme bien
 persuadé qu’il n’y a rien de nouveau en histoire perd le goût
 des innovations, goût que je regarde comme un des plus grands
 fléaux qui affligent l’Europe en ce moment.

Et alors le flot d’amertume se précipite : Liberté ! le grand mot ! et qu’est-ce que la liberté politique ? Je vais vous l’expliquer. Un homme libre à Sparte veut dire un homme dont les heures sont réglées comme celles de l’écolier sous la férule, etc. « On s’écrie : Les citoyens sont esclaves, mais esclaves de la loi. Pure duperie de mots. Que m’importe que ce soit la loi ou le roi qui me traîne à la guillotine ? On a beau se torturer, faire des phrases et du bel esprit, le plus grand malheur des hommes, c’est d’avoir des lois et un gouvernement. »

Enfin :

 Soyons hommes, c’est-à-dire libres ; apprenons à mépriser les
 préjugés de la naissance et des richesses, à nous élever
 au-dessus des grands et des rois, à honorer l’indigence et la
 vertu ; donnons de l’énergie à notre âme, de l’élévation à
 notre pensée ; portons partout la dignité de notre caractère,
 dans le bonheur et dans l’infortune ; sachons braver la pauvreté
 et sourire à la mort ; mais pour faire tout cela, il faut
 commencer par cesser de nous passionner pour les institutions
 humaines, de quelque genre qu’elles soient. Nous n’apercevons presque jamais la réalité des choses, mais leurs images
 réfléchies faussement par nos désirs… Tandis que nous nous
 berçons ainsi de chimères, le temps vole et la tombe se
 ferme tout à coup sur nous. Les hommes sortent du néant et
 y retournent : la mort est un grand lac creusé au milieu de la
 nature ; les vies humaines, comme autant de fleuves, vont s’y
 engloutir… Profitons donc du peu d’instants que nous avons à
 passer sur ce globe pour connaître au moins la vérité. Si
 c’est la vérité politique que nous cherchons, elle est facile à
 trouver. Ici un ministre despote me bâillonne, me plonge au
 fond des cachots, où je reste vingt ans sans savoir pourquoi ;
 échappé de la Bastille, plein d’indignation, je me précipite
 dans la démocratie, un anthropophage m’y attend à la guillotine.
 Le républicain, sans cesse exposé à être pillé, volé,
 déchiré par une populace furieuse, s’applaudit de son bonheur ;
 le sujet, tranquille esclave, vante les bons repas et les caresses
 de son maître. O homme de la nature ! c’est toi seul qui me
 fais me glorifier d’être homme ! Ton cœur ne connaît point la
 dépendance, tu ne sais ce que c’est que de ramper dans une cour
 ou de caresser un tigre populaire. Que t’importent nos arts, notre
 luxe, nos villes ? As-tu besoin de spectacle, tu te rends au temple
 de la nature, à la religieuse forêt…

Et cela continue ; et le dernier chapitre est le récit d’une « Nuit chez les sauvages de l’Amérique ».

Ainsi conclut le jeune émigré. Et il ne vous échappera point que ce « retour à la nature », c’est, en un sens, le suprême désespoir philosophique, puisque c’est la négation de l’utilité de toute l’œuvre humaine.

L’ Essai parut en 1797 ; les notes marginales sont probablement de 1798. Il est important de savoir que Chateaubriand a pensé ainsi, qu’il a été incrédule et révolté, et à peu près nihiliste, non par une passagère chaleur du sang, mais avec insistance et réflexion pendant plusieurs années de sa jeunesse, et jusqu’à la veille du moment où il conçut le Génie du christianisme.

Plus tard, en 1811, à l’occasion de son élection à l’Académie, ses ennemis rappelleront qu’il pensa comme les encyclopédistes. On opposera l’incroyance de l’homme aux théories de l’écrivain religieux ; on parlera d’hypocrisie. Chateaubriand laissera le soin de sa défense à un jeune homme, Damaze de Raymond.

Mais en 1826, en pleine Restauration, sans nécessité, il me semble, et même au risque de troubler des âmes en faisant connaître davantage un livre qu’il réprouvait, il donne lui-même une réédition de l’Essai sur les Révolutions. Il y met une habile préface où il explique dans quelles conditions l’ouvrage a été écrit, où il en montre les contradictions et où il exagère quelque peu ce qui s’y trouve encore de christianisme. Il accompagne le texte de notes très nombreuses et fort plaisantes. Il se critique, se réfute, se condamne, se gourmande et se raille avec beaucoup de bonne grâce et un air de charmante franchise. Il a, sur sa vanité et sa fatuité de jeune homme, des réflexions piquantes ( qui d’ailleurs s’appliqueraient encore mieux à bien des passages des Mémoires d’outre-tombe). Mais souvent, à propos de quelque chapitre particulièrement éloquent dans son âcre misanthropie, il se laisse désarmer. « Me louerai-je ? J’en ai bien envie ; la colère de ces pages m’a amusé ; je les avais complètement oubliées. » Ou bien : « Voilà certes un des plus étranges chapitres de tout l’ouvrage, et peut-être un des morceaux les plus extraordinaires qui soient jamais échappés à la plume d’un écrivain… C’est du Rousseau, c’est du René, c’est du dégoût de tout, de l’ennui de tout. » En somme, il se reconnaît avec plaisir dans ce premier ouvrage ; et même il est content que l’on sache qu’il a été ce jeune homme troublé et révolté et qu’il a senti et pensé comme cela. Il a voulu que ses impiétés même ne fussent point abolies, et que l’on connût clairement qu’il n’avait pas toujours été bon chrétien. Au fait, si l’on ne connaissait pas, par ce livre, le jeune homme qu’il avait été, on comprendrait moins le vieillard si profondément désenchanté qu’il fut. Et, après 1830, quand il sera publiquement l’ami de Carrel, de Béranger, de Lamennais, il sera ravi, nous le verrons, d’avoir écrit l’Essai, et fier de ce volumineux péché de jeunesse.