Chefs-d’œuvre poétiques des dames françaises/Jeanne d’Albret

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JEANNE D’ALBRET.


Née en 1531, morte en 1572. Elle était fille unique de Henri d’Albret II, roi de Navarre, et de Marguerite d’Angoulème, sœur de François Ier. Cette princesse épousa, en 1548, Antoine de Bourbon, duc de Vendôme, et fut mère de Henri IV.

Jeanne d’Albret savait plusieurs langues, aimait et cultivait les sciences, et eut le mérite rare de ne protéger que les poètes et les savants qui étaient probes et bons citoyens.

Il ne reste de cette princesse, recommandable par ses talents, par ses vertus et par son courage, que les vers qu’elle adressa à Joachim du Bellay, en réponse à ceux qu’il avait faits à sa louange, et un impromptu qu’elle fit en visitant l’imprimerie du savant Robert Étienne.


À JOACHIM DU BELLAY.


Que mériter on ne puisse l’honneur
Qu’avez escript, je n’en suis ignorante ;
Et si ne suis pour cela moins contente,
Que ce n’est moy à qui appartient l’heur
Je cognois bien le pris et la valeur
De ma louange, et cela ne me tente
D’en croire plus que ce qui se présente,
Et n’en sera de gloire enflé mon cœur ;
Mais qu’un Bellay ait daigné de l’escrire,
Honte je n’ay à vous et chacun dire,
Que je me tiens plus contente du tiers,
Plus satisfaite, et encor glorieuse,
Sans mériter me trouver si heureuse,
Qu’on puisse voir mon nom en vos papiers.

De leurs grands faits les rares anciens
Sont maintenant contens et glorieux,
Ayant trouvé poètes curieux
Les faire vivre, et pour tels je les tiens.
Mais j’ose dire (et cela je maintiens)

Qu’encor ils ont un regret ennuieux,
Dont ils seront sur moymesme envieux,
En gémissant aux Champs-Elysiens :
C’est qu’ils voudroient (pour certain je le scay)
Revivre ici et avoir un Bellay,
Ou qu’un Bellay de leur temps eust été.
Car ce qui n’est savez si dextrement
Feindre et parer, que trop plus aisément
Le bien du bien seroit par vous chanté

Le papier gros et l’encre trop espesse,
La plume lourde et la main bien pesante,
Stile qui point l’oreille ne contente,
Foible argument et mots pleins de rudesse
Monstrent assez mon ignorance expresse ;
Et si n’en suis moins hardie et ardente,
Mes vers semer, si subjet se présente :
Et qui pis est, en cela je m’adresse
A vous, qui pour plus aigres les gouster,
En les meslant avecques des meilleurs,
Faictes les miens et vostres escouter.
Telle se voit différence aux couleurs :
Le blanc au gris sçait bien son lustre oster.
C’est l’heur de vous, et ce sont mes malheurs.

Le temps, les ans, d’armes me serviront
Pour pouvoir vaincre ma jeune ignorance,
Et dessus moy à moymesme puissance
A l’advenir, peut-estre, donneront.
Mais quand cent ans sur mon chef doubleront
Si le hault ciel un tel aage m’advance,
Gloire j’auray d’heureuse récompense,
Si puis attaindre à celles qui seront

Par leur chef-d’œuvre en los toujours vivantes.
Mais tel cuider seroit trop plein d’audace,
Bien suffira si près leurs excellentes
Vertus je puis trouver une petite place :
Encor je sens mes forces languissantes,
Pour espérer du ciel tel heur et grâce.


IMPROMPTU À L’ART TYPOGRAPHIQUE.


Art singulier, d’ici aux derniers ans,
Représentez aux enfants de ma race
Que j’ay suivi des craignants Dieu la trace,
Afin qu’ils soient les mêmes pas suivants.