Chefs-d’œuvre poétiques des dames françaises/Madame Verdier

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Et qui, se cachant dans la nue,
Les séparent de l’univers.
Sous la voûte d’un roc dont la masse tranquille
Oppose à l’aquilon un rempart immobile,
Dans un majestueux repos,
Habite de ces bords la naïade sauvage ;
Son front n’est point orné de flexibles roseaux,
Et la pureté de ses eaux
Est le seul ornement qui pare son rivage.
J’ai vu ses flots tumultueux
S’échapper de son urne en torrent écumeux ;
J’ai vu ses ondes jaillissantes.
Se brisant à grand bruit sur des rochers affreux,
Précipiter leur cours vers des plaines riantes,
Qu’un ciel plus favorable éclaire de ses feux.
L’écho gémit au loin : Philomèle craintive
Fuit et n’ose sur cette rive
Faire entendre ses doux accens.
L’oiseau seul de Pallas, dans ces cavernes sombres,
Confond pendant la nuit, avec l’horreur des ombres,
L’horreur de ses lugubres chants.
Déesse de ces bords, ma timide ignorance
N’ose lever sur vous des regards indiscrets ;
Je ne veux point sonder les abîmes secrets
Où de l’astre du jour vous bravez la puissance,
Lorsque sa brûlante influence
Dessèche votre lit ainsi que nos guérêts.
Je ne demande point par quel heureux mystère
Chaque printems vous voit plus belle que jamais,
Tandis qu’au départ de Cérès
Vous nous offrez à peine une onde salutaire :
Expliquez-moi plutôt les nouveaux sentimens
Qui calment l’horreur de mes sens.
Quoi ! ces tristes déserts, ces arides montagnes,

L’aspect affreux de ces campagnes
Devroient-ils inspirer de si doux mouvemens ?
Ah ! sans doute l’aurore y fait briller encore
Un rayon de ce feu que ressentit pour Laure
Le plus fidèle des amans.
Pétrarque, auprès de vous, soupira son martyre ;
Pétrarque y chantoit sur sa lyre
Sa flamme et ses tendres souhaits ;
Et tandis que les cris d’une amante trahie,
Ou la voix de la perfidie,
Fatiguent nos coteaux, remplissent nos forêts,
Du sein de vos grottes profondes
L’écho ne répondit jamais
Qu’aux accens d’un amour aussi pur que vos ondes.
Trop heureux les amans, l’un de l’autre enchantés,
Qui, sur ces rochers écartés,
Feroient revivre encor cette tendresse extrême ;
Et, dans une douce langueur,
Oubliés des humains qu’ils oubliroient de même,
Suffiroient seuls à leur bonheur !
Mais, hélas ! il n’est plus de chaînes aussi belles :
Pétrarque dans sa tombe enferma les Amours.
Nymphes, qui répétiez ses chansons immortelles,
Vous voyez tous les ans la saison des beaux jours
Vous porter des ondes nouvelles :
Les siècles ont fini leur cours
Et n’ont point ramené des cœurs aussi fidèles.
Ah ! conservez du moins les sacrés monumens
Qu’il a laissés sur vos rivages,
Ces chiffres, de ses feux, respectables garans,
Ces murs qu’il habitoit, ces murs sur qui le temps
N’osa consommer ses outrages.
Surtout que vos déserts, témoins de ses transports,
Ne recèlent jamais l’audace ou l’imposture ;

Et si quelqu’infidèle ose souiller ces bords,
Que votre seul aspect confonde le parjure
Et fasse naître ses remords !


L’ORIGINE DU CHANT.


Hilas aimoit, il brûloit pour Aminte ;
Mais nul espoir ne flattoit ses douleurs :
D’un air distrait elle écoutoit sa plainte ,
D’un œil tranquille elle voyoit ses pleurs.
Hilas gémit sous un dur esclavage ;
Ce n’étoit plus ce berger séducteur
Dont la plus fière eût accepté l’hommage ;
Ce front si noble est couvert d’un nuage,
Ces yeux si beaux sont chargés de langueur ;
Dans les déserts il devance l’aurore ;
Là, négligeant son chien et ses troupeaux,
Au jour naissant il raconte ses maux ;
Au jour fuyant il les redit encore.
Un soir qu’au fond d’un antre obscur et frais
Il se livroit à ses ennuis secrets,
Près de ce lieu vient rêver sa bergère :
Il l’aperçoit. Quel trouble ! quels combats !
Volera-t-il au-devant de ses pas ?
Non, il s’arrête, il craint de lui déplaire.
Sans être vu de cet objet sévère,
Ses yeux de loin admirent tant d’appas ;
Mais l’inhumaine alors ne songeoit pas
Aux malheureux que ses yeux ont pu faire.
C’étoit le temps où le froid Aquilon
Laisse aux Zéphyrs émailler la verdure,
Temps des plaisirs, agréable saison,

Où, par la voix de toute la nature,
Au genre humain l’Amour donne leçon.
Tout cède alors à sa flamme brûlante ;
D’amour au bois le fier lion rugit ;
D’amour aux champs la génisse mugit,
Et des oiseaux la voix n’est si brillante
Que pour chanter le dieu qui les unit.
Tandis qu’Aminte, assise sous l’ombrage,
Y respiroit la paix et la fraîcheur,
Un rossignol, sur ce même rivage,
À sa compagne exprimoit son ardeur ;
Tout dans ces bois se taisoit pour l’entendre.
— Ô de l’Amour interprète flatteur,
Dans tes chansons que son langage est tendre !
Dit la bergère. Oui, ce dieu t’a formé
Pour être heureux ; et comment se défendre
D’un feu si vif et si bien exprimé !
— Heureux oiseau, dit Hilas qui l’écoute.
Tu l’as touché cet insensible cœur
Dont mes soupirs n’ont pu trouver la route !
Oh ! de ta voix si j’avois la douceur !
Si je pouvois… — Il se tait ; l’espérance
D’un sort plus doux flatte déjà ses vœux.
Le monde alors étoit dans son enfance,
Et des beaux-arts l’utile connoissance
N’éclairoit point cet âge ténébreux ;
On ignoroit les touchantes merveilles
Des Amphions et le secret heureux
D’intéresser le cœur par les oreilles ;
Mais l’Amour parle et son feu créateur
Inspire Hilas, l’encourage et l’éclaire.
Tous les matins le fidèle pasteur
Va sans témoins dans un bois solitaire ;
Là, des oiseaux écoutant les concerts,

Sa voix, d’abord incertaine et timide,
En longs éclats fait retentir les airs :
Bientôt il tente un essor plus rapide ;
Bientôt ses chants, suivis et cadencés,
Sont avec art ralentis ou pressés.
Ce n’est pas tout : de ce nouveau langage
Il sait déjà varier les accens :
Veut-il d’Amour vanter les traits puissans,
Sa voix bruyante étonne le bocage ;
Célèbre-t-il la beauté qui l’engage,
Sa voix touchante intéresse et ravit ;
Peint-il l’ardeur dont son ame est atteinte,
Les dieux des bois soupirent de sa plainte,
Et, comme lui, Philomèle gémit.
Tous les Zéphyrs, assemblés pour entendre
Ces airs charmans, vont au loin les répandre.
Aminte, au bruit de ces accens nouveaux,
S’étonne, cherche et promenant sa vue
De tous côtés… Ô surprise imprévue !
C’étoit Hilas qui charmoit les échos :

— Hôtes légers de ces bocages,
Oiseaux, disoit-il dans ses chants,
Enseignez-moi votre ramage ;
Ma bergère aime vos accens ;
Fussent-ils plus tendres encore,
Ils ne sauroient rendre jamais
L’excès des charmes que j’adore
Ni l’excès des maux qu’ils m’ont faits. —

Le berger dit, et l’ingrate l’admire ;
Son cœur s’émeut pour la première fois ;
Elle ne peut abandonner ces bois ;
En les quittant elle rêve et soupire.

Mais ce n’est plus la curiosité
Qui l’y ramène ; elle y cherche, y désire
Ce même amant si long-temps rebuté ;
Dès qu’il paroit sur la rive fleurie,
Elle l’appelle et cherche à l’arrêter ;
Jeux du hameau, compagne, bergerie,
Il n’est plus rien qu’elle ne sacrifie
Au seul plaisir d’entendre répéter
Ces airs charmans dont son âme est ravie.
D’un doux espoir Hilas se sent flatter :
Une insensible est bientôt attendrie
Quand on sait l’art de s’en faire écouter.
Ces chants si doux, c’est peu de les entendre :
Du berger même elle veut les apprendre.
Quelles leçons ! c’est là qu’Amour l’attend.
Ce dieu bientôt apprit à la cruelle
Quel risque on court quand on est jeune et belle,
Et que pour maître on choisit un amant.
Dans ces chansons, qu’avec un soin extrême
Elle répète à chaque instant du jour,
Sa bouche apprend à dire : Je vous aime ;
Son cœur l’apprit et le dit à son tour.
Jeunes amans, profitez de l’exemple ;
Pour être aimés c’est peu d’être constans ;
Sacrifiez aux graces, aux talens,
El le bonheur vous ouvrira son temple ;
Vous ne devez qu’à leur secours heureux
Ce don charmant d’intéresser une ame :
Hilas aimoit, on méprisa sa flamme ;
Hilas chanta, l’Amour combla ses vœux.

ÉPÎTRE À M. DE * * *.


Puissiez-vous lire avec plaisir
Ces vers que, dans ma solitude,
Tracent, sans art et sans étude,
Le sentiment et le loisir !
Ma sœur et moi, loin de la ville,
Ici nous passons nos instans
Dans ce repos doux et tranquille
Qu’on ne sauroit trouver qu’aux champs.
Nos déserts simples et rustiques
N’offrent point les riches beautés
De ces campagnes magnifiques,
Qu’orne le luxe des cités ;
Point de ces maisons dont le faste,
Étonnant les humbles guérets,
De la chaumière et du palais
Présente l’affligeant contraste.
Mais si l’on ne trouve jamais,
Par de vains et pompeux attraits,
La nature ici profanée,
On n’y voit point les agrémens
Dont elle ornoit les bords charmans
Et du Lignon et du Pénée ;
Il n’est point ici de ruisseaux
Qui coulent sur l’herbe fleurie ;
Pour exciter la rêverie,
Nous n’avons ni bois ni berceaux.
Au lieu de hêtres et de chênes,
L’arbre de Pallas, sur nos plaines,
Étend son paisible rameau.

Quant aux habitans du hameau,
Ils n’ont ni ruban ni houlette,
Des fleurs n’ornent point leur chapeau ;
Et pour rassembler leur troupeau,
Un cornet leur sert de musette.
Mais nos Pierrots et nos Toinons
Valent, dans leur grotesque allure,
Les Philis et les Corydons ;
Ils sont vrais comme la nature,
Et simples comme leurs moutons.
Tel est notre asile champêtre ;
Tels sont les lieux où notre cœur
Sent chaque jour que l’on peut être
Heureux sans faste ni grandeur.
L’ennui, le fléau de la ville,
Ne nous verse point ses pavots ;
Le temps qu’on emploie à propos
Marche toujours d’un pas agile.
Dès que l’aurore au front serein
Dore la cime des montagnes,
La douce fraîcheur du matin
Nous rappelle dans les campagnes ;
Nous y voyons d’un œil charmé
L’éclat et la magnificence
Dont le soleil à sa naissance
Pare l’horizon enflammé ;
Que de richesses dispersées
Dans la plaine et sur les coteaux !
Là, sur leurs tiges affaissées,
Les épis appellent la faux ;
Ici, les gerbes entassées
N’attendent plus que les fléaux.
Les fruits que produit le treillage
Ont déjà cessé de fleurir ;

Ces mûriers, privés d’un ombrage
Que chaque jour voit revenir,
Nous rappellent que leur feuillage
Fut cueilli pour nous enrichir.
Ô sage et féconde nature !
Malheur à qui voit ta parure
Sans s’étonner ou s’attendrir !
Mais du haut du brûlant tropique,
Dès que le soleil moins oblique
Nous lance des feux trop ardens,
Dans notre demeure tranquille
Plus d’un amusement utile
Varie et remplit nos momens.
Tantôt des fils de Polymnie
Nous lisons les doctes chansons ;
Tantôt notre ame plus hardie
Ose demander des leçons
À la grave philosophie.
Des siècles passés, quelquefois,
Clio nous fait percer le voile ;
Quelquefois encore à nos doigts
L’aiguille obéit sur la toile.
Un entretien rempli d’attraits
Souvent interrompt notre ouvrage ;
L’amitié seule en fait les frais ;
La raison et le badinage
Tour à tour y mêlent leurs traits.
D’une ame tranquille et contente,
Ainsi, sans regrets ni désirs,
Nous atteignons l’heure charmante
Où le souffle heureux des zéphyrs
Rafraîchit la terre brûlante.
Le jour qui fuit de nos vallons
Nous lance ses derniers rayons.

Le travail cesse dans la plaine,
Et du joug enfin délivré,
Sur l’herbe qu’il foule à son gré,
Le bœuf lentement se promène.
Vers sa demeure, cependant,
Le laboureur revient gaîment,
Et devant sa cabane antique
On lui dresse un repas rustique,
Que la faim va rendre excellent.
Autour de lui se réunissent
Ses compagnons laborieux ;
De leurs chants grossiers, mais joyeux,
Les échos voisins retentissent.
Chacun prend et vide à son tour
Une coupe de vin remplie.
On boit, on rit et l’on oublie
Les pénibles travaux du jour.
Enfin la nuit étend ses voiles ;
L’or étincelant des étoiles
Éclate dans un ciel serein ;
Et tandis qu’ici tout sommeille,
Nous goûtons un repos divin,
Que ne troublent jusqu’au matin
Ni le souvenir de la veille,
Ni le souci du lendemain.


EPÎTRE À MA FILLE.


Oui, le destin a couronné mes vœux ;
Oui, je l’obtiens, ce tendre nom de mère,
Ce nom sacré, ce nom que je préfère
À tout l’éclat des titres fastueux.

Ô cher objet ! dont la naissante aurore
À peine montre une foible lueur ;
Gage d’un nœud qu’a formé le bonheur,
Ma voix t’appelle, et tu ne peux encore
Ouïr mes sons, ni répondre à mon cœur.
Enveloppé d’un ténébreux nuage,
Le tien se tait, le tien ne connoît pas
Du sentiment la force et le langage :
Mais je te vois, je te presse en mes bras ;
De mes baisers je couvre ton visage…
Eh ! quel sujet plus digne de mes vers
Que ce transport dont j’éprouve l’ivresse !
Tout s’embellit au feu de ma tendresse ;
Je ne vois rien dans ce vaste univers
Qui ne me flatte, ou qui ne m’intéresse.
J’aime ces bois, j’aime ces prés rians ;
Ils t’offriront leur ombre et leur verdure ;
J’aime à compter les trésors du printemps ;
Ils souriront un jour à ta parure ;
Cet air, ce ciel ont plus d’attraits pour moi,
Et ce soleil qui luit sur la nature,
Dieux ! qu’il me plaît ! il brille aussi pour toi.
Ah ! si l’instant qui commence ta course
De tant de biens m’ouvre déjà la source.
Que l’avenir me promet d’heureux ans !
Que mon destin sera digne d’envie,
Quand de tes bras, foibles et caressans,
Flattant le sein où tu reçus la vie.
Tu jouiras de mes embrassemens ;
Quand tu feras, par tes jeux innocens,
L’amusement de ta mère attendrie !
À ces plaisirs, un plus parfait bonheur
Succédera ; le temps les fera naître,
Ces jours si beaux, mais si lents à paroître,

Où la raison éclairera ton cœur ;
Où moins frivole, et digne de son être,
Ton ame enfin connoîtra sa grandeur ;
Moments chéris ! empressez-vous d’éclore !
Mais qu’ai-je dit ? où tendent mes souhaits ?
Ma fille, hélas ! par ces vœux indiscrets,
C’est ton malheur, peut-être, que j’implore.
Dans ce berceau, que n’habita jamais
Le noir soupçon, la sombre défiance.
Tu dors sans crainte ; une heureuse ignorance
T’y fait jouir des charmes de la paix.
Tu dors… le ciel protège ton asile ;
Là, ton repos, aussi doux que facile.
Des soins amers est toujours respecté ;
Et quand tes yeux s’ouvrent à la clarté,
Comme en ton cœur, ton regard est tranquille.
Tu ne vois pas le funeste concours
Des ennemis, des maux qui t’environnent ;
Tu ne sais pas quels dangers empoisonnent
Ce monde vain où couleront tes jours :
Des passions la triste connoissance
N’a point encor troublé ton innocence.
Tu ne verras que trop tôt leurs effets ;
Trop tôt, hélas ! en butte à leur puissance,
Tu donneras d’inutiles regrets
Au calme heureux dont jouit ton enfance ;
Et si jamais d’un charme impérieux
Le faux prestige égaroit ta foiblesse ;
Si quelque jour tu condamnois mes yeux
À d’autres pleurs qu’à ceux de la tendresse…
Ô mes seuls dieux ! ô vertus ! ô talens !
Du haut des cieux, veillez sur sa jeunesse ;
Loin de ma fille, écartez ces tyrans.
Plus d’une fois, mon cœur qui vous adore

A pour lui-même imploré votre appui :
Comblez des vœux que lui dicte aujourd’hui
Un intérêt plus précieux encore.
Puisse ma fille attirer vos faveurs !
Comme une rose, ornement de la plaine,
S’élève et croît à l’ombre de ce chêne
Qui du soleil lui sauve les ardeurs,
Puisse cette ame innocente et timide,
Libre par vous des communes erreurs,
Croître à l’abri de votre heureuse égide !
Et toi, l’objet de mes soins les plus chers,
Tandis qu’au ciel, dont tu vois la lumière,
En ta faveur mes vœux seront offerts,
Commence en paix ta naissante carrière,
Et que le temps, dont les coups destructeurs
Moissonneront ces tranquilles journées,
En t’apportant de nouvelles années,
T’apporte aussi de nouvelles douceurs !
Je l’avoûrai, ce vieillard implacable
A trop souvent excité ma frayeur ;
J’ai redouté son aile infatigable,
Qui, chaque instant, enlève quelque fleur
À mon printemps ; mais si son inconstance
Fane mes jours, pour embellir les tiens ;
Si son pouvoir, aidant ma vigilance,
En t’éclairant sur les maux et les biens,
Forme aux vertus ta fragile existence :
Si, pour le prix d’un travail aussi doux,
Je puis enfin jouir de mon ouvrage,
De sa rigueur, loin de craindre l’outrage,
Il peut frapper, je bénirai ses coups.