Chefs-d’œuvre poétiques des dames françaises/Mademoiselle de Romieu

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MADEMOISELLE DE ROMIEU.


Mademoiselle Marie de Romieu vivait dans le XVIe siècle et était originaire du Vivarais. Ses poésies, imprimées en 1581, se composent d’un long discours tendant à prouver la prééminence de la femme sur l’homme, et d’un assez grand nombre de morceaux de différents genres, mais généralement médiocres sous tous les rapports. Comme il faut de la variété dans un recueil, et que tels ouvrages, quoique mauvais, peuvent avoir un côté plaisant, nous donnerons un extrait de l’Apologie des femmes, un sonnet qui nous a paru passable et une élégie précieuse pour le temps, à cause de la peinture de mœurs qu’elle renferme et du tour facile des vers qui, malgré leur négligence, ont de la grâce et de la naïveté.


DE LA PRÉÉMINENCE DE LA FEMME SUR L’HOMME.

BRIEF DISCOURS EN VERS.

FRAGMENTS.


Il me plaît d’admirer des hommes la grandeur ;
Mais puis si nous venons à priser la valeur,
Le courage, l’esprit et la magnificence,
L’honneur et la vertu, et toute l’excellence
Qu’on voit luire toujours au sexe féminin,
A bon droit nous dirons que c’est le plus divin…

Quant à moi je sçais bien qu’entre nous femmelettes,
On peut humainement trouver des fautelettes ;
Mais qu’on ne vante plus des hommes les combats,
Qu’on ne me chante plus la force de leurs bras.
Eh ! quel homme osera, fût-il grand capitaine,
Comparer sa valeur à la Camilienne ?
Valasque, Zénobie, enfin Sémiramis,
En qui Pallas avoit sa plus grand’force mis ;
Le ciel voûté n’a point tant de luisans brandons,
Comme l’on contera de féminins mantons. …

(Qui ont fait de grandes choses.)


Mademoiselle de Romieu s’étend ensuite longuement sur la manière dont les hommes viennent à bout de séduire les poures femmes. Elle ajoute :

Oncques je n’ai trouvé dans toutes les histoires,
Ni dans les vieux écrits d’anciennes mémoires,
Qu’une femme se soit donnée volontiers
A nul homme vivant.


Après cette vérité incontestable, elle fait l’énumération des femmes immortalisées par leurs vers, telles que Sapho, Corinne, de Gambara, Armil, Angosiole, etc. Elle passe ensuite aux Françaises célèbres qui vivaient encore. Les voici :

Viens donc, sœur des Neuf Sœurs, ô nouvelle Charité,
Ma comtesse de Retz, viens, que tu sois écrite
La première en mes vers : le grec t’est familier,
De ta bouche ressort un parler singulier,
Qui contente les rois et leur cour magnifique ;
Le latin t’est connu et la langue italique ;

Mais par surtout encor le françois te connoît,
Pour son enfant t’avoue, t’honore et te reçoit.
S’il faut feindre un soupir d’un amant honorable,
S’il faut chanter encor une hymne vénérable,
Tu ravis les esprits des hommes mieux disans,
Tant en prose qu’en vers tu sais charmer nos sens.
Venez après Mortel, Charamon, Elisenes,
Des roches de Poitiers, grâces Piériennes,
Vous aussi qui tenez le sceptre navarois,
Et vous, ma générale, honneur des Piémontois,
De qui l’illustre sang l’Italie environne,
Ayant régné longtemps sur Vicense et Véronne.
Mes dames, qui voudroit dignement vous chanter.
D’une Valeria il faudroit emprunter
Le sçavoir et la voix, ou d’une Cornelie.
Finis, muse ; finis, mes plus chères amours ;
Mignone, c’est assez ; finis-moi ce discours.


Elle ne le finit pas cependant ; mais c’est un avis au lecteur dont il est bien de profiter. Nous ajouterons, seulement que mademoiselle de Romieu se permet une réflexion très-sensée contre les ennemis du beau sexe :

 
On doit bien se garder de toute humaine race,
Qui ne veut approcher la féminine grace.


SONNET.


L’un chantera de Mars la force et le courage,
L’autre loûra les rois, les princes, les seigneurs,
Et l’autre entonnera de Vénus les honneurs,
Son œil, son ris, ses traits et son gentil corsage.


L’un voudra s’esgayer, orné d’un beau ramage ;
Sus, un hymne mondain qui, de sa voix, les cœurs
Des hommes va charmant ; l’autre dira des mœurs.
L’un à mespris aura la loi de mariage ;

L’autre, d’un vers doré des célestes flambeaux,
Qui de Mars, qui des rois, qui des humides eaux,
Qui d’Amour, qui des cieux, qui dira de sagesse :

Quant à moy, je ne veux désormais que mes vers
Chantent, sinon le los de Dieu par l’univers,
Luy offrent tout le fruict de ma tendre jeunesse.


ÉLÉGIE

En faveur et personne du seigneur Gratien Messonier, mon cousin,
passionné pour l’amour chaste et honnête de Lucrèce.


Trois ans étoient coulés en la fleur de mon âge,
Avant que j’eus jamais assuré témoignage,
Du réciproque amour de celle en qui les dieux
Prenoient plaisir à mettre et mon cœur et mes yeux.
J’avois la face triste et le visage pâle,
Perdant le souvenir de mon courage mâle.
L’un me disoit : Ami, il faut laisser l’amour
Et jouir en vivant de la clarté du jour.
Prendre ses passe-tems à la pêche, à la chasse ;
Voir courir un levrot qu’un lévrier pourchasse.
Avoir un chien couchant, chasser à la perdrix,
Et non point s’adonner aux ennuis de Cyprix.

Si tu m’en crois, ami, laisse cette déesse
Et ne t’amuse plus au giron de Lucrèce.
Tantôt l’un, tantôt l’autre, en plaignant ma douleur,
Alloit ainsi disant le mal de mon erreur.
Je voulois être hermite et faire pénitence ;
Mais quelquefois ma dame étoit mon espérance.
Déjà je m’étois fait un grand religieux,
J’assistois saintement à l’office des dieux.
J’étois déjà tout fait aux heures canoniques,
Je sçavois leurs versets, leurs hymnes, leurs cantiques,
Et l’on s’émerveilloit à voir mon long manteau,
A voir ma grand’ soutanne et mon large chapeau.
Un jour, d’un saint martyr on célébroit la fête,
Attentif d’achever ma très-humble requête,
Que j’adressois à Dieu, dans l’église égaré,
De la presse et du bruit assez bien séparé,
J’avise à moi venir cette douce ennemie ;
Alors une rougeur d’une couleur blémie
Me monte sur la face, et, d’aise tout épris,
Je me rassure enfin, ayant courage pris.

Son aller est céleste et son port plein de grace,
Sa modeste beauté toute autre belle efface.
Elle portoit en main une grand’ coupe d’or ;
Et moi je la crus être une déesse encor,
Qui descendoit des cieux en habit de mortelle,
Tant la divinité sembloit empreinte en elle.
Elle entre dans l’église et s’approche de moi,
De moi qui suis tout proche et qui reste tout coi ;
Me fit la révérence en tirant de son cœur
Un soupir qui sembloit démentir sa rigueur.
Enfin, j’entends ces mots de sa bouche sucrine,
D’où jamais ne sortit que parole divine :

« Monsieur, n’oubliez pas les pauvres à ce jour,
» N’oubliez pas non plus mon cœur navré d’amour. »
J’étois debout craintif d’une chose si rare,
Et l’écoutant mon sens éperdûment s’égare.
À mon tour je soupire et lui dis ces propos,
Qui comprenoient en soi tels ou semblables mots :
« Donc, madame, acceptez mes amoureux services,
» Vous jugerez mes feux, comptant mes sacrifices. »
« Oui, dit-elle tout bas, aimez parfaitement
» Et bientôt jouirez d’un grand contentement. »
Si être potentat de la puissante Asie,
Si boire du nectar, manger de l’ambroisie,
Sont un extrême bien pour les rois et les dieux,
Ce oui, que j’entendis, me fit plus heureux qu’eux.