Chemin de fer et cimetière

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Bibliothèque universelle et revue suisse
p 392-401 576-592, janvier-mars 1889 Nos 121-123

Bjørnstjerne Bjørnson

Chemin de fer et cimetière
1889
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CHEMIN DE FER ET CIMETIÈRE


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NOUVELLE
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Knud Aakre appartenait à une vieille famille, qui avait toujours joui, dans la paroisse, d’un renom d’intelligence et de dévouement au bien public. Son père était parvenu à la prêtrise, mais il mourut jeune, et comme sa veuve était sortie d’une souche de paysans, ses enfants furent élevés en paysans. Knud ne reçut donc d’autre éducation que celle des écoles de village de son temps, mais la petite bibliothèque de son père lui avait inspiré de bonne heure l’amour de l’étude. Il était d’ailleurs stimulé par son ami, Henrik Wergeland, qui lui rendait souvent visite, lui envoyait des livres et beaucoup de bons conseils. Ce fut d’après ses encouragements qu’il établit d’abord une société dont l’objet embrassait des buts très divers ; ainsi, les membres de cette société devaient apprendre pratiquement « à connaître et à débattre la constitution, » mais, plus tard, le club devint simplement une société pratique d’agriculture pour tout le bailliage. Sur le conseil de Wergeland, il fonda aussi une bibliothèque de paroisse, à laquelle il fit don des livres de son père. Wergeland lui suggéra encore l’idée d’établir dans son gard une école du dimanche, pour ceux qui voudraient apprendre l’écriture, l’arithmétique et l’histoire. Tout cela attira sur lui l’attention : il fut nommé membre du conseil paroissial, dont il devint bientôt le président. Dans cette fonction il montra un intérêt tout particulier pour les écoles qui, sous sa direction, devinrent remarquablement prospères.

Knud Aakre était un homme de petite taille, aux mouvements vifs, avec de petits yeux toujours en éveil, et des cheveux toujours en désordre. Derrière ses grosses lèvres, une rangée de dents splendides semblait jeter des éclairs à chaque parole qui sortait de sa bouche, et ces paroles étaient toujours un peu cassantes, mais d’une clarté et d’une netteté singulières.

Au premier rang parmi tous ceux à l’éducation desquels il avait travaillé, se trouvait un de ses voisins, Lars Högstad. Lars n’était guère plus jeune que lui, mais son développement avait été plus lent. Knud aimait à parler de ce qu’il avait lu et pensé ; il trouvait dans la personne de Lars, dont les manières étaient tranquilles et graves, un auditeur attentif qui, par degrés, devint un homme d’excellent jugement. Les relations entre eux furent bientôt si étroites que Knud ne se décidait guère à quelque démarche importante sans avoir d’abord consulté Lars Högstad, et l’objet en question y gagnait toujours au point de vue pratique. Il fit entrer son voisin dans le conseil paroissial et, graduellement, partout où il avait voix au chapitre. Ils se rendaient toujours ensemble, dans le même véhicule, aux réunions du conseil, où Lars n’ouvrait jamais la bouche ; mais, à l’aller et au retour, Knud l’écoutait dire son avis. Ils étaient inséparables.


Un beau jour d’automne, le conseil eut à examiner, parmi d’autres objets, une motion du bailli, qui proposait de vendre le grenier à blé de la paroisse, et d’établir, avec le produit de cette vente, une petite caisse d’épargne. Knud Aakre eût certainement appuyé cette mesure si son jugement n’avait pas été prévenu. Il l’était, d’abord parce que la proposition émanait du bailli, que Wergeland n’aimait pas et qui, par conséquent, n’était pas bien dans les papiers de Knud, ensuite parce que le magasin avait été bâti par son grand-père paternel, homme influent, qui en avait fait don ensuite à la paroisse. En réalité, Knud inclinait à voir dans cette proposition une offense personnelle ; aussi n’en avait-il parlé à personne, pas même à Lars, et celui-ci n’entrait jamais dans une idée avant que quelqu’un d’autre l’eût mise en avant.

En sa qualité de président, Knud Aakre lut simplement la proposition, sans la faire suivre d’aucun commentaire, mais comme il en avait l’habitude, il cherchait des yeux Lars qui se tenait d’ordinaire un peu à l’écart, avec un brin de paille entre ses dents. Ce brin de paille ne le quittait pas quand il prenait part à un entretien ; il s’en servait comme d’un cure-dent, ou bien le tenait négligemment au coin de sa bouche, le faisant tourner plus ou moins vite suivant sa disposition d’esprit. À sa surprise, Knud s’aperçut que la paille se mouvait très rapidement.

— Pensez-vous que nous devions agréer ce projet ? demanda-t-il vivement.

Lars répondit sèchement :

— Oui, je le crois.

Les conseillers, sentant bien que Knud était d’une opinion tout opposée, regardaient Lars avec surprise, mais celui-ci ne dit rien de plus, et on ne le questionna pas davantage. Knud passa à un autre objet, comme si rien ne s’était passé. Ce ne fut qu’à la clôture de la séance, qu’il demanda, avec une apparente indifférence, après avoir résumé la question, si ce qu’on avait de mieux à faire n’était pas de renvoyer la proposition au bailli pour plus ample informé, puisqu’il était évident qu’elle ne répondait pas aux idées de la population, qui appréciait son grenier à blé. Personne ne répliqua. Knud demanda s’il devait inscrire dans le registre la mention que la mesure proposée ne semblait pas opportune.

— Un vote contre, ajouta Lars.

— Deux votes, cria un autre.

— Trois votes, dit un troisième…

Et, avant que le président eût pu se rendre compte de ce qui se passait, la majorité s’était prononcée en faveur de la motion du bailli.

Knud fut si surpris qu’il oublia de faire aucune opposition. Il résuma le protocole du jour, et lut d’une voix basse : « La proposition est recommandée… et ajournée. »

Sa figure était terriblement rouge quand il se leva en fermant le registre ; mais il était résolu à reprendre la question dans une autre séance. Descendu dans la cour, il attela son cheval à sa carriole ; Lars s’approcha et y prit place à côté de lui. Ils discutèrent différentes choses tout en chemin faisant, mais sans toucher à celle qui leur tenait le plus au cœur.

Le lendemain, la femme de Knud vint trouver celle de Lars pour s’enquérir si quelque chose de fâcheux s’était passé entre les deux hommes : Knud s’était montré si étrange en rentrant à la maison ! Elle la rencontra à quelques pas des bâtiments du gard, s’acheminant pour aller lui faire la même question. La femme de Lars était une personne tranquille, timide, que le silence même de son mari intimidait ; celui-ci ne lui parlait jamais, à moins qu’elle n’eût fait quelque chose de travers, ou qu’il craignît que cela n’arrivât. La femme de Knud Aakre, en revanche, causait davantage avec son mari, particulièrement des affaires de la paroisse, car c’était celle-ci qui, dans ces derniers temps, avait détourné d’elle et de ses enfants toutes ses préoccupations et ses pensées. Elle était jalouse de la paroisse, comme si la paroisse eût été une femme. La nuit, elle pleurait en y pensant, et, tout le long du jour, c’étaient des querelles avec son mari ! Mais ce jour-là, quand il revint à la maison l’air si profondément malheureux, elle n’ouvrit pas la bouche sur ce sujet, précisément à cause de ce qui s’était passé entre eux à cette occasion ; elle se sentait plus à plaindre encore que lui, et, à tout prix, elle voulait savoir l’état réel des choses. La femme de Lars n’ayant pu lui donner aucune information, elle alla s’enquérir dans le village, où elle fut bientôt mise au fait, et, naturellement, se rangea tout de suite du côté de son mari, jugeant la conduite de Lars incompréhensible, pour ne pas dire perverse. Pourtant, quand elle en parla à Knud, elle s’aperçut qu’il n’y avait pas eu rupture entre Lars et lui, et qu’au contraire il prenait chaudement son parti.

Le conseil se réunit. Lars Högstad arriva le matin chez Aakre ; Knud sortit de la maison et prit place à côté de lui dans sa carriole. Ils échangèrent les saluts ordinaires, mais l’entretien languit un peu et ils ne dirent mot de la proposition du bailli. Tous les membres du conseil étaient présents ; les uns étaient venus en spectateurs, ce qui déplut à Knud parce que cela prouvait que l’affaire agitait la paroisse. Lars, armé de sa paille, se tenait près du poêle, car le temps commençait à fraîchir. Le président lut pour la seconde fois la proposition, d’une voix un peu basse et circonspecte, et fit remarquer, en finissant, comme un détail qui ne devait pas être oublié, qu’elle émanait du bailli, lequel, d’habitude, n’était pas précisément heureux quand il proposait quelque chose. Le bâtiment, chose bien connue, était un don fait à la paroisse, et l’on n’a pas l’habitude de se défaire d’un don, surtout quand il n’y a aucune nécessité d’en agir ainsi…

Lars qui, jusqu’ici, n’avait jamais parlé dans l’assemblée, prit la parole à la surprise de tous. Sa voix tremblait un peu, soit qu’il se sentît sous le regard de Knud, ou qu’il craignit de ne pas être à la hauteur de sa tâche. Mais ses raisons étaient bonnes, et déduites avec une suite et un entrain auxquels l’assemblée n’était guère accoutumée. Il conclut en disant :

— Que nous importe si c’est le bailli qui nous propose l’affaire ? Ceci n’a pas plus de rapport avec la question que de savoir qui a construit le bâtiment, et de quelle façon le bâtiment est devenu la propriété de tous.

Knud Aakre rougit jusqu’aux cheveux, – c’était son habitude, – et se tourna de droite et de gauche comme il le faisait toujours quand quelque chose l’impatientait : toutefois, il s’efforça d’être mesuré et de parler d’un ton tranquille. « Il y avait bien assez de caisses d’épargne dans le pays, pensait-il, et tout à fait à portée, peut-être même trop près. Mais si, après tout, il était bon d’en avoir une, il y avait d’autres moyens d’y parvenir que d’aller à l’encontre de donations faites par des défunts, et de manquer d’égards pour les vivants… » Sa voix était un peu émue quand il dit ces choses, mais il se remit vite et continua à parler du magasin en lui-même, et de l’avantage qu’il y avait à le conserver.

Lars lui répondit à fond sur ce dernier point, puis il ajouta :

— Toutefois, pour plus d’une raison, je me demande si cette paroisse est administrée en vue des vivants ou des morts, et si c’est le sentiment d’une seule famille, ou le bien de tous, qui décide ici des questions…

Knud répondit vivement :

— Je ne sache pas que celui qui vient de parler n’ait pas bénéficié de la famille en question, que ce soit de la part du défunt ou de celle du vivant.

Ce premier coup avait trait au fait que le grand-père de Knud, très influent en son temps, avait sauvé la propriété de l’aïeul de Lars, lequel se trouvait alors absent du pays pour un séjour temporaire au pénitencier.

La paille, qui allait et venait très rapidement, s’arrêta net.

— Ce n’est pas ma manière de parler constamment de moi et de ma famille, dit Lars ; puis il revint avec une supériorité tranquille à l’objet en discussion, résumant brièvement tous les points d’une façon définitive. Knud fut contraint de reconnaître en lui-même qu’il n’avait jamais envisagé l’affaire d’un point de vue pareil ; involontairement, il leva les yeux, regardant Lars qui se tenait devant lui, grand, solidement bâti, avec son large front et ses yeux profonds. La paille jouait toujours au coin de ses lèvres serrées : tout en lui annonçait la force. Il tenait ses mains derrière lui, debout dans sa tenue rigide, tandis que sa voix puissante et creuse semblait sortir de terre. Pour la première fois de sa vie, Knud le vit tel qu’il était et se sentit effrayé, car cet homme avait toujours été plus fort que lui. Il avait pris tout ce que Knud était capable de lui donner, rejetant toutes les tares, et ne gardant que ce qui pouvait contribuer à le rendre plus redoutable encore. Il avait été choyé et aimé par Knud, et maintenant il était devenu un géant qui haïssait Knud de toute son âme. Knud ne pouvait s’expliquer pourquoi, mais, en regardant Lars, il sentait instinctivement que c’était ainsi et, tout disparaissant dans cette pensée, il se leva, s’écriant :

— Mais, Lars ! au nom du ciel, qu’avez-vous ?… Son agitation l’emportait… Vous que j’ai… vous qui…

Incapable de dire autre chose, il se rassit ; mais, dans son effort pour maîtriser une émotion dont il jugeait Lars indigne d’être le témoin, il laissa retomber violemment son poing fermé sur la table, tandis que ses yeux étincelaient sous ses cheveux en broussaille. Lars continua comme s’il n’avait pas été interrompu et, se tournant vers ses collègues, demanda si c’était là « le coup décisif… » Si c’était ainsi, il n’avait plus rien à dire.

Ce calme était plus que Knud ne pouvait supporter.

— Qu’est-ce qui se passe donc parmi nous ? s’écria-t-il. Nous qui, jusqu’ici, avons été animés par l’affection et le zèle, nous sommes maintenant excités l’un contre l’autre comme si nous étions aiguillonnés par le mauvais esprit !…

Et il jeta un regard terrible sur Lars, qui répliqua :

— C’est vous-même, Knud, qui avez introduit ici cet esprit-là ; car je m’en suis tenu strictement à l’affaire pour laquelle nous sommes réunis. Mais vous ne pouvez jamais voir les avantages d’une chose sans vous occuper avant tout de vous-même : quand une fois cette question sera décidée comme nous le souhaitons, nous verrons ce qui adviendra de cette affection et de ce zèle dont vous parlez…

— Aurais-je donc mal servi les intérêts de la paroisse ?

À cela il n’y eut pas de réponse. Knud, offensé, continua :

— Réellement, je m’étais persuadé moi-même d’avoir accompli différentes choses… oui, différentes choses qui ont été de quelque avantage pour la paroisse… Peut-être me suis-je trompé.

De nouveau il se sentit accablé par son émotion, car c’était un homme de nature ardente et mobile, et la rupture avec Lars le peinait si profondément qu’il ne se sentait plus maître de lui. Lars répondit :

— Oui, je sais que vous tirez gloire de tout ce qui se fait ici, et si l’on en jugeait d’après la somme des paroles prononcées dans nos assemblées, c’est vous certainement qui auriez le plus agi.

— Qu’est-ce à dire ? cria Knud en jetant un regard perçant sur Lars. Est-ce à vous peut-être qu’appartient tout l’honneur ?

— Puisque, finalement, nous devons parler de nous-mêmes, répondit Lars, je suis libre d’admettre que chaque question a été soigneusement examinée par vous et moi avant d’être introduite dans l’assemblée.

Ici, le petit Knud Aakre retrouva la parole :

— Reprenez vos honneurs, au nom de Dieu ! Je suis parfaitement capable de m’en passer : il y a d’autres choses qu’il est plus difficile de perdre que celle-là.

Involontairement, Lars évita le regard de Knud, en même temps que son brin de paille reprenait son mouvement accéléré.

— Si j’avais à exprimer mon sentiment, je dirais qu’il n’y a pas tant à se vanter. Sans doute, le pasteur et les maîtres d’école sont contents de ce qui a été fait ; mais certainement le commun peuple trouve qu’aujourd’hui les taxes de la paroisse sont de plus en plus lourdes…

Ici s’éleva un murmure dans l’assemblée, qui parut très agitée. Lars continua :

— En fin de compte, on nous présente maintenant un projet qui promet quelques petites compensations pour tout ce qu’on a déboursé : c’est peut-être pour cela que ce projet rencontre tant d’opposition. Or, c’est une question qui concerne la paroisse ; il s’agit du bien-être de tous, et notre devoir est d’empêcher qu’elle ne devienne une simple affaire de famille.

Les membres du conseil échangèrent des regards et quelques mots qui s’entendirent à peine ; l’un d’eux, tout en se levant pour aller prendre sa part à la gamelle de son dîner, fit remarquer que les paroles qui venaient d’être dites étaient les plus justes qu’il eût entendues depuis des années. Tous se levèrent de leurs sièges, la conversation devint générale, et Knud Aakre qui, seul, était resté assis, sentit que tout était perdu, déplorablement perdu, et ne fit aucun effort pour arrêter le mal. La vérité est qu’il avait quelque chose du tempérament qu’on attribue aux Français : il était très fort à la première, à la seconde attaque, quelquefois même à la troisième, mais il faiblissait à la défensive, parce que son impressionnabilité l’emportait sur son sang-froid.

Il était incapable de comprendre ce qui se passait ; aussi fut-il prompt à se décider, et, cédant la place au vice-président, il quitta la salle. Les autres ne purent s’empêcher de sourire.

Il était venu à l’assemblée en compagnie de Lars, mais il s’en alla seul, et le chemin lui sembla long. Le jour était froid, la forêt nue et triste, les prés d’un gris jaune, la gelée blanchissait les bords de la route. Le désappointement est un terrible compagnon. Knud se sentait si petit, si abandonné ! Lars apparaissait devant lui, à travers le crépuscule du soir, dans sa grandeur surhumaine, tout à fait comme un géant. Il était vexé de sentir que c’était par sa propre faute, à lui, que la bataille avait été décisive : il avait trop risqué sur une simple carte. Mais la surprise, le chagrin, l’inquiétude s’étaient emparés de lui, et grondaient, et gémissaient, et tempêtaient au fond de son être. Il entendit le roulement d’un char : c’était Lars qui le devançait et passa devant lui au trot joyeux de son superbe cheval, faisant résonner la route comme du bruit d’un tonnerre lointain. Il le voyait redressant sa taille, ses larges épaules, et laissant flotter les rênes sur le cou de sa jument qui se hâtait vers l’écurie. C’était comme l’emblème de la puissance de cet homme : il arrivait triomphant à son but, tandis que lui, Knud, poursuivait, cahotant, sa route dans ce triste soir d’automne.

Dans la maison d’Aakre, sa femme l’attendait. Elle savait que le conflit était inévitable ; jamais elle n’avait eu confiance en Lars et, maintenant, elle avait positivement peur de lui. Quand Lars et son mari étaient partis ensemble le matin, elle ne s’était point sentie rassurée : fussent-ils rentrés ensemble, assis à côté l’un de l’autre, elle ne l’aurait pas été davantage. Mais l’obscurité s’était faite, et ils n’étaient point revenus. Elle se tenait sur le pas de la porte, regardant fixement la route, et rien n’apparaissait.

Enfin elle entend un roulement sur le chemin durci ; elle regarde à travers la nuit ; la carriole approche ; un homme seul est là ; elle reconnaît Lars, qui la reconnaît aussi, mais passe outre sans s’arrêter. Maintenant, elle se sent plus que jamais inquiète. Elle se laisse tomber, toute tremblante, sur le banc près de la fenêtre. Les enfants se rassemblent inquiets autour d’elle, le plus petit demande son père : ce n’est jamais que de lui qu’elle parle avec eux. Il était de sentiments si nobles et si bons, et c’est là ce qui le lui faisait aimer ; mais maintenant son cœur n’était plus avec les siens : il était engagé dans toute sorte d’affaires qui le rendaient malheureux, et tous se sentaient malheureux en même temps que lui.

Pourvu qu’il ne lui fût rien arrivé ! Knud était si vif de caractère ! Pourquoi donc Lars était-il retourné seul chez lui ? Pourquoi ne s’était-il pas arrêté ? Devait-elle courir après lui, ou aller à la rencontre de son mari ? Elle était dans une agonie de détresse ; les enfants, pressés autour d’elle, demandaient ce qui se passait. Mais que pouvait-elle leur dire ? Elle disposa leur repas et les fit mettre à table. Pendant tout ce temps, elle avait l’œil sur la route. Mais il ne venait pas. Elle déshabilla les enfants, les mit au lit, le plus jeune faisant la prière du soir, tandis qu’elle se tenait penchée au-dessus de lui. Elle-même priait avec tant de ferveur, en suivant les paroles qui sortaient lentement des lèvres de l’enfant, qu’elle n’entendit pas un pas qui s’approchait.

Knud était là, sur le seuil, regardant la petite troupe en prière. La mère releva la tête, les enfants crièrent : Père ! Lui s’assit et dit doucement :

— Oh ! fais-le prier encore une fois !

La mère se tourna vers le lit, afin qu’il ne pût pas voir sa pâle figure, car il lui aurait semblé indiscret à elle d’avoir l’air de connaître son chagrin avant qu’il en eût parlé lui-même. L’enfant joignit ses petites mains sur sa poitrine, tous en firent autant et il répéta pour la seconde fois :


         Moi qui suis un petit enfant, je demande
         Au ciel que mes péchés soient pardonnés.
         Bientôt je deviendrai plus grand, plus sage,
         Et père et mère connaîtront la joie,
         Pourvu que toi, Seigneur, le meilleur des maîtres,
         Tu veuilles m’aider à suivre ta Parole.
     Et maintenant à la garde miséricordieuse de notre Père céleste
     Nous confions nos âmes pendant que nous serons endormis.

Et, dès ce moment, quelle paix régna dans cette demeure ! Au bout d’un instant tous les enfants dormaient dans les bras de Dieu. La mère plaça sans bruit le souper devant son mari, incapable pourtant de rien manger. Mais, quand il se leva :

— Désormais, dit-il, je serai à la maison.

Et sa femme, à ses côtés, tremblait d’une joie qu’elle n’osait pas laisser voir, et remerciait Dieu pour tout ce qui était arrivé, car, quoi que ce fût, il en était résulté un grand bien.


II[modifier]

Au bout d’une année, Lars était devenu président du conseil paroissial, directeur de la caisse d’épargne, et commissaire en chef à la cour de conciliation ; bref, il possédait tous les offices auxquels il est possible de parvenir par l’élection. Dans le conseil d’inspection pour le comté, il ne prit pas la parole pendant une année, mais, l’année suivante, il produisit la même sensation que lors de ses premiers discours au conseil paroissial : ici encore, rompant en visière avec celui qui avait été jusqu’alors le pouvoir dirigeant, il l’emporta sur toute la ligne et ce fut lui, désormais, qui commanda. De là, sa fortune le conduisit au storthing (parlement), où sa réputation l’avait précédé : aussi ne manqua-t-il pas d’y trouver des adversaires. Mais ici, bien que persévérant et ferme, il se tint toujours sur la réserve. Il ne se souciait d’exercer de l’influence que là où il était bien connu, et ne voulait pas compromettre la domination qu’il exerçait dans la paroisse par des défaites au dehors.

Sa carrière était brillante. Quand, le dimanche, il se tenait près de la porte de l’église, et que la congrégation passait lentement, le saluant tout bas, et que chacun s’arrêtait pour échanger quelques mots avec lui, on pouvait dire en toute vérité que son brin de paille faisait marcher toute la paroisse.

Il méritait ces honneurs. La route qui conduisait à l’église, c’est lui qui l’avait ouverte ; l’église neuve elle-même devant laquelle il stationnait, c’est lui qui l’avait bâtie ; tout cela, et bien d’autres choses encore, était dû à la caisse d’épargne qu’il avait fondée et qu’il gérait en personne. Ces ressources nouvelles avaient été fécondes, et la paroisse était citée en exemple à toutes les autres comme un modèle de bonne administration.

Knud Aakre s’était entièrement retiré de la lice, bien que, dans les premiers temps, il assistât quelquefois encore aux séances du conseil paroissial, parce qu’il s’était promis à lui-même de continuer à offrir ses services, bien que cette condescendance répugnât un peu à son orgueil. La première fois qu’il fit une motion, il fut si grandement mis dans l’embarras par Lars, qui insistait pour qu’il la présentât dans tous ses détails, que, se sentant un peu blessé, il finit par dire : « Quand Colomb découvrit l’Amérique, il ne la trouva pas divisée en paroisses et doyennés ; cela vint peu à peu. » Là-dessus, Lars, dans sa réplique, compara la découverte de l’Amérique à la proposition de Knud. Or, cette proposition se rapportait à des réparations d’étables, et, depuis lors, Knud ne fut plus connu dans le conseil que sous le nom de « la découverte de l’Amérique. » Aussi, voyant qu’il avait cessé d’être utile, il ne se crut plus obligé de mettre la main à la pâte, et refusa désormais d’être réélu.

Pourtant, il continua à être actif et, pour ne pas rester tout à fait inutile, il agrandit son école du dimanche, et, au moyen des petites contributions de ceux qui y assistaient, il la mit en communication avec la société des missions, dont il devint le centre et le chef dans son comté et les comtés voisins. Là-dessus, Lars Högstad fit la remarque que, si jamais Knud entreprenait de collecter de l’argent pour quelque entreprise, il fallait qu’il fût assuré d’avance qu’il s’agissait de faire du bien à quelques mille lieues de chez lui.

Il est bon de faire observer que, désormais, il n’y eut plus de querelles entre eux. Assurément, il ne fut plus question de s’associer pour rien l’un avec l’autre, mais, quand ils se rencontraient, ils se saluaient et causaient un moment. Knud sentit toujours quelque peine à la seule pensée de Lars ; mais il s’efforçait de maîtriser cette impression et de se persuader à lui-même que les choses n’auraient pas pu se passer autrement. Quelques années plus tard, dans une grande fête de mariage où ils assistaient tous deux et étaient tous deux de très bonne humeur, Knud monta sur une chaise et proposa un toast au président du conseil paroissial et au premier représentant que le comté avait envoyé au storthing. Il parla jusqu’à devenir profondément ému et, comme d’habitude, s’exprima d’une manière extrêmement belle. Chacun pensa qu’il s’était fait grand honneur ; Lars vint à lui, et son regard se troubla quand il dit que c’était à lui, Knud, qu’il était redevable de presque tout.

Et, à la première élection du conseil, Knud fut, de nouveau, nommé président.

Mais, si Lars Högstad avait prévu ce qui allait s’ensuivre, il n’eût pas, certainement, usé de son influence pour parvenir à ce résultat. Chaque chose arrive en son temps, dit un vieux proverbe et, juste au moment où Knud Aakre entrait en fonction, quelques-uns des meilleurs membres de la paroisse se trouvèrent menacés d’une ruine complète, à la suite d’une fureur de spéculation qui faisait rage depuis longtemps, mais ne commença qu’alors à faire des victimes. On disait que Lars Högstad était la cause de ce désastre, parce que c’était lui qui avait appris à la paroisse à spéculer. Cette fièvre d’argent avait pris naissance dans le conseil paroissial, car le conseil lui-même était le plus grand spéculateur de tous. Chacun, jusqu’au jeune travailleur de vingt ans, entendait bien, dans ses transactions, d’un écu en tirer dix. Au début, le conseil se montra d’une extrême parcimonie, mais qui fut bientôt suivie d’une folle prodigalité. Tous les efforts étaient tendus vers le lucre ; en même temps se développa un esprit de soupçon, des exigences sans fin, un goût de chicane qui aboutit à des procès et à des haines. Ici encore, disait-on, l’exemple donné par le conseil fut très fâcheux, car l’une des premières choses que fit Lars en sa qualité de président fut d’ordonner des poursuites contre le vénérable vieux pasteur, pour avoir pris des titres douteux. Le conseil l’emporta devant la justice, mais immédiatement après le pasteur résigna son poste. Les uns avaient approuvé, d’autres blâmé ce procès qui fut, en tout cas, un précédent fâcheux. Bientôt les conséquences de l’administration de Lars se montrèrent sous la forme de pertes subies par la plupart des propriétaires de la paroisse. Un brusque changement se produisit dans l’opinion publique. L’opposition trouva bientôt son chef dans la personne de Knud Aakre, qui était rentré dans le conseil sous le patronage de Lars lui-même !…

La lutte s’engagea sur-le-champ. Les jeunes gens qui avaient reçu dans le temps les enseignements de Knud étaient devenus des hommes faits, les membres les plus éclairés, les plus actifs de la paroisse. C’est à eux que Lars eut affaire désormais, et, depuis leur enfance, ces jeunes gens lui gardaient rancune. Un soir, après une séance orageuse du conseil, comme il s’était arrêté sur les degrés à l’entrée de sa maison, il lui sembla entendre comme une rumeur lointaine s’avançant contre lui de de tous les gards, de toutes les demeures : c’était le pressentiment que, le jour où la ruine s’abattrait sur la paroisse, la caisse d’épargne et lui-même seraient renversés, et que, pour prix de ses longs efforts, l’animadversion de tous retomberait en imprécations sur sa tête.

Dans ces jours de conflits et de découragement, des commissaires, envoyés par la direction du chemin de fer central pour déterminer la direction de la nouvelle voie, arrivèrent un soir à Högstad, le premier gard à l’entrée de la paroisse. Dans l’entretien qu’il eut alors avec les commissaires, Lars apprit qu’il s’agissait de savoir si la nouvelle ligne traverserait la vallée, ou bien suivrait une direction parallèle, de l’autre côté des montagnes.

Ce fut pour lui comme un éclair de lumière ! S’il pouvait réussir à faire passer la ligne du chemin de fer par la vallée, les propriétés foncières acquerraient de la valeur, lui-même serait sauvé, et sa renommée passerait à la postérité la plus reculée. Il ne put s’endormir cette nuit-là ; ses yeux étaient éblouis par une lumière éclatante, parfois même il lui semblait entendre le roulement d’une locomotive… Le lendemain, il accompagna les commissaires dans leur inspection locale ; ce fut son cheval qui les conduisit, et les ramena le soir à Högstad. Le jour suivant, ils se rendirent dans l’autre vallée, Lars toujours avec eux ; tous revinrent passer la nuit chez lui. Ils trouvèrent le gard brillamment illuminé ; les notables de la paroisse avaient été conviés à une grande fête donnée en l’honneur des commissaires et qui dura jusqu’au lendemain. Tout cela, pourtant, sans résultat utile. Plus on examina de près l’état des choses, plus on dut se convaincre que l’établissement projeté du chemin de fer se trouvait en présence de cette alternative : pour pénétrer dans la vallée, que fermait une gorge étroite, la voie nouvelle devait suivre à peu près le parcours de la route de terre actuelle, et s’élever ainsi à une altitude qui la rendait impossible, ou bien prendre au plus court, mais sur cette ligne directe il fallait, de toute nécessité, faire passer la voie au travers de l’ancien cimetière ; or, c’était peu de temps auparavant que le nouveau « champ des morts » avait été ouvert ; la dernière inhumation qui s’était faite dans l’autre était récente : la situation étant telle, le projet devenait inexécutable, et toute perspective d’avoir jamais le chemin de fer était illusoire.

« Pourtant, se disait Lars, s’il ne s’agit que d’emprunter une minime portion du cimetière abandonné, pour que la paroisse soit gratifiée d’un aussi grand bienfait que le passage de la ligne ferrée, serait-il donc possible qu’on dût y renoncer ? N’était-il pas tenu, lui, Lars, de faire appel à toute son énergie, à tout ce qui lui restait encore d’influence, pour écarter cet obstacle ?… » Plein de cette pensée, il se rendit immédiatement chez le pasteur et le doyen, puis auprès du conseil diocésain. Il parla, il parlementa. Armé de tous les faits et de tous les chiffres possibles concernant l’immense avantage pour la vallée de posséder cette voie ferrée qu’appelaient les vœux de la population, il emporta tous les suffrages. Moyennant le transfert dans le nouveau cimetière de quelques-uns des corps inhumés dans l’ancien, toute objection pouvait être considérée comme nulle et non avenue ; on lui donna l’assurance que l’autorisation royale, indispensable dans ce cas particulier, serait obtenue sans difficulté. On ajouta que tout ce qu’il lui restait à faire était de s’entendre sur la question avec le conseil paroissial.

La population était aussi excitée que Lars lui-même. L’esprit de spéculation qui, depuis quelques années, l’avait emporté dans la paroisse, tournait à une joie folle. On ne parlait, on ne s’occupait plus que du voyage de Lars et de ses résultats possibles. Quand il revint porteur de bonnes nouvelles, on lui rendit tout honneur, on chanta des actions de grâces à sa louange. En vérité, si, à cette heure-là, les propriétaires les plus considérables de la localité avaient fait faillite l’un après l’autre, on y aurait à peine pris garde. La fièvre de la spéculation avait fait place à la fièvre des chemins de fer.

Le conseil paroissial s’assembla. Une pétition respectueuse, demandant que l’ancien cimetière fût approprié pour le passage de la voie, lui fut présentée. On l’adopta à l’unanimité. Il fut même question de voter à Lars, en témoignage de gratitude, une cafetière d’argent ayant la forme d’une locomotive ; on jugea pourtant qu’il serait mieux d’attendre pour cela que le plan tout entier eût été mis à exécution. La pétition fut transmise au conseil diocésain, et revint avec la demande d’une liste de tous les corps qui devaient être « transportés. » Le pasteur dressa cette liste ; mais, au lieu de l’envoyer directement à son adresse, il la fit passer, pour des raisons à lui connues, par l’intermédiaire du conseil paroissial. Ce fut Lars, en sa qualité de président, qui eut à ouvrir l’enveloppe et à faire lecture de la liste.

Or, il se trouva que le premier corps qui devait être exhumé était celui de son grand-père ! Un petit frisson parcourut l’assemblée… Lars lui-même tressaillit, mais continua pourtant sa lecture. Le second corps se trouva être celui du grand-père de Knud Aakre : ces deux hommes étaient morts à un petit intervalle l’un de l’autre. Knud bondit de son siège ; Lars s’arrêta ; chacun se regardait consterné, car le vieux Knud Aakre avait été, en son temps, le bienfaiteur de la paroisse et le plus aimé de ses contemporains. Il y eut, pendant quelques minutes, un silence de mort. Lars, enfin, s’éclaircit le gosier et continua à lire. Mais plus il avançait dans sa lecture, et plus les choses se gâtaient, car, à mesure qu’on se rapprochait de l’époque actuelle, les morts semblaient plus chers et sacrés. Quand il eut fini, Knud Aakre demanda tranquillement s’il ne semblait pas à chacun que l’air autour d’eux fût rempli d’esprits. Il commençait justement à faire sombre dans la salle et, bien qu’il n’y eût là que des hommes d’âge mûr, et en grand nombre, ils ne pouvaient se défendre d’être inquiets. Lars tira de sa poche un paquet d’allumettes et fit de la lumière, remarquant sèchement qu’il n’y avait là rien absolument qui ne fût déjà bien connu de tous.

— Oui, c’est vrai, dit Knud parcourant la salle à grands pas, et pourtant c’est plus grave encore que je ne l’avais cru jusqu’ici. Je m’aperçois maintenant que même des chemins de fer peuvent être achetés à trop haut prix.

Ces paroles firent sur l’audience une impression profonde. Remarquant qu’il serait bon de considérer la chose de plus près, Knud fit une motion à cet effet.

— Dans l’excitation qui a prévalu parmi nous, dit-il, le bénéfice à retirer de l’établissement de la voie ferrée a été grandement exagéré. Même dans le cas où la ligne n’aurait pas traversé la paroisse, il y aurait eu pourtant une station à chacune des extrémités de la vallée ; à la vérité, le chemin aurait été plus long pour y parvenir que si la station se fût trouvée au centre : pourtant, la difficulté n’aurait pas été telle qu’il fût nécessaire, pour y échapper, de violer le repos des morts.

Quand ses pensées l’entraînaient par un mouvement rapide, Knud était capable, pour les défendre, de présenter des arguments convaincants : un instant auparavant, ce qu’il dit alors ne lui était pas venu à l’esprit, et pourtant ses paroles arrivèrent au cœur de tous. Lars sentit le danger et, jugeant que la prudence était de mise, il acquiesça en apparence à la proposition d’ajournement. « Ces impressions vives, pensa-t-il, sont toujours fâcheuses au début ; le mieux est de temporiser. »

Mais il s’était mépris. La crainte de toucher aux morts de leurs propres familles monta comme une marée grandissante dans les âmes des habitants de la vallée. Ce qui ne leur avait paru d’abord que quelque chose d’abstrait devint pour eux une question solennelle, un fait redoutable. Les femmes surtout étaient excitées, et, le lendemain, au moment de l’assemblée, le chemin qui mène à la maison commune était noir de monde. C’était un jour chaud d’été. Les fenêtres avaient été enlevées, et il y avait autant de gens en dehors qu’à l’intérieur. Chacun sentait qu’un grand combat allait se livrer.

Lars arriva et fut affectueusement salué par tous : tranquille et plein de confiance, il regardait autour de lui, ne semblant nullement surpris. Il prit place près de la fenêtre, son brin de paille aux dents, et un demi-sourire se montra sur sa figure sarcastique quand il vit Knud Aakre se lever pour prendre la parole au nom des morts de l’ancien cimetière de Högstad.

Mais ce ne fut point par là que Knud Aakre commença. Il s’appliqua d’abord à exposer avec soin combien, dans tout le bruit qui se faisait depuis quelque temps, les avantages à attendre du chemin de fer avaient été surfaits. Il appuyait de preuves positives chacune de ses assertions, car il avait calculé la distance de tous les gards à la station la plus prochaine. Et finalement il demanda :

— Pourquoi y a-t-il eu tant de tapage à propos de ce chemin de fer, si ce n’est à cause du bénéfice que la paroisse espère en retirer ?

Il lui fut aisé de démontrer qu’il était d’un intérêt pressant, pour ceux qui avaient amené dans le pays un état de choses si fâcheux, de créer maintenant une agitation nouvelle afin de faire oublier le passé. Et puis, ajoutait-il, certaines gens, dans la fièvre du moment, espèrent sans doute vendre à grand prix leurs gards et domaines à des étrangers assez fous pour les acheter. Or, c’est là une spéculation honteuse à laquelle on veut faire contribuer non seulement les vivants, mais encore les morts…

L’effet de cette allocution fut considérable. Mais Lars, quoi qu’il advînt, était bien résolu à garder son sang-froid. Il répliqua que Knud lui-même avait été d’abord très porté pour le chemin de fer et, cependant, qui donc voudrait accuser Knud d’avoir quelque chose à faire avec la spéculation (ici un petit rire) ? Knud n’avait pas élevé la moindre objection contre le transfert des corps de gens du commun peuple, afin de rendre la voie ferrée possible. C’est seulement quand il s’est agi du corps de son grand-père qu’il s’est aperçu tout à coup que le sort et le bonheur de la communauté tout entière étaient menacés.

Il n’ajouta rien, mais regarda Knud en souriant du bout des lèvres, ce que d’autres firent comme lui. Cependant, la réponse de Knud le surprit, comme elle surprit chacun :

— Je dois l’avouer : je n’ai bien compris la chose que lorsque je me suis senti atteint dans mes affections de famille. Il est bien possible que ce soit là une honte… Mais ç’aurait été une honte bien autrement regrettable encore de n’avoir rien éprouvé de pareil, comme c’est le cas de Lars… Et il conclut en disant : Jamais la raillerie n’a été plus hors de place et, pour tous ceux qui ont le sentiment de la décence, l’affaire tout entière est absolument révoltante !

— Ce sentiment est quelque chose qui s’est produit tout à fait récemment, répliqua Lars ; nous pouvons donc espérer qu’il se dissipera comme il est venu. Après nous avoir vus tous d’accord pour mettre le char en mouvement, que diront le pasteur, le doyen, le conseil diocésain, les ingénieurs et le gouvernement lui-même, en apprenant que nous cherchons à l’enrayer et, après des chants de réjouissance, que nous nous mettons à pleurer et à faire des oraisons funèbres ? S’ils ne déclarent pas que nous sommes devenus fous dans cette paroisse, ils trouveront au moins que nous avons agi de la façon la plus inexplicable.

— Et ils auront raison, Dieu le sait, rétorqua Knud. Nous nous sommes conduits récemment, en effet, d’une singulière façon, et il est grand temps de nous amender. Les choses en sont venues pour nous au point décisif. Nous voilà prêts, chacun de nous, à déterrer nos propres grands-pères pour faire place au chemin de fer, à troubler le repos de nos morts pour que nos propres fardeaux puissent être voiturés un peu plus commodément et plus vite. N’est-ce pas comme si nous mettions notre cimetière en labour pour y récolter de quoi faire du pain ? Ce qui a été déposé là au nom de Jésus, nous l’enlevons au nom de Moloch : cela ne vaut guère mieux que de manger les os de nos ancêtres…

— Mais c’est le cours de la nature, dit Lars froidement.

— Oui, pour les animaux et les plantes.

— Eh ne sommes-nous pas des animaux ?

— Oui, mais nous sommes aussi les enfants du Dieu vivant ; nous avons enterré nos morts dans la foi en Lui : c’est Lui qui doit les réveiller et non pas nous.

— Ce sont là des mots et rien de plus. Ne serons-nous pas obligés de fouiller nous-mêmes le cimetière, quand le moment de la seconde série des inhumations sera venu ? Quel mal y a-t-il à le faire quelques années plus vite ?

— Je vais vous le dire. Ce qui est né d’eux respire encore ; ce qu’ils ont bâti demeure ; ce qu’ils ont aimé, ce pour quoi ils ont souffert, vit encore autour de nous et en nous, et nous ne serions pas tenus à les laisser dormir en paix ?…

— Votre ardeur montre bien que de nouveau vous pensez à votre grand-père, répliqua Lars, et je dois dire que, selon moi, il est plus que temps que la paroisse soit débarrassée de lui. Il a pris déjà bien trop de place pendant qu’il était en vie ; il n’est pas juste qu’il soit encore sur notre chemin, maintenant qu’il est mort. Si son corps devait priver cette paroisse d’une bénédiction qui s’étendra à travers des centaines de générations, nous pourrions dire en toute vérité que de tous ceux qui sont nés ici, c’est lui qui nous a fait le plus de mal.

Knud Aakre secoua ses cheveux en désordre, ses yeux flamboyaient, toute sa personne semblait tendue comme un ressort d’acier.

— J’ai déjà montré, s’écria-t-il, ce qu’il adviendra de la bénédiction dont vous parlez ; elle ressemble à toutes celles dont vous avez comblé cette paroisse. Il est vrai que vous nous avez pourvus d’une nouvelle église, mais vous l’avez remplie d’un esprit nouveau, et ce n’est pas celui de l’amour. Vous nous avez fourni de nouvelles routes, mais des routes qui conduisent à l’abîme, comme cela est manifeste aujourd’hui par les infortunes de plusieurs. Vous avez diminué nos taxes publiques, c’est vrai, mais vous avez augmenté les taxes privées ; les procès, les dettes hypothécaires, les banqueroutes, ne sont pas des dons profitables pour une communauté. Et vous osez déshonorer dans sa tombe l’homme que toute la paroisse révère ! Vous avez le front de dire qu’il est sur notre chemin ! Ah ! oui, certainement, il est sur votre chemin à vous, car sa tombe sera la cause de votre chute ! L’esprit qui a régné jusqu’aujourd’hui sur nous tous était un esprit de servitude. On laissera certainement le cimetière en paix ; mais, aujourd’hui même, il faudra y ajouter une fosse, celle de votre popularité qui y restera enfouie.

Lars Högstad se leva, blanc comme un linge ; ses lèvres s’ouvrirent, mais il ne put prononcer un mot : le brin de paille tomba. Après quelques efforts pour le retrouver et retrouver en même temps la parole, il éclata comme un volcan.

— Et c’est là les remerciements que je recueille pour toutes mes peines, et mes corvées, et mes tourments ! Si c’est ce prêcheur de femmes qui doit être votre maître, puisse le diable présider lui-même votre assemblée avant que j’y remette les pieds ! C’est grâce à moi que votre boutique a tenu jusqu’aujourd’hui : après moi elle tombera en mille pièces, et c’est déjà fait… Voilà votre registre ! – Et il le jeta sur la table. – Honte à cette assemblée de vieilles commères et de marmots ! – Et il frappa violemment sur le bureau. – Honte à toute cette paroisse qui récompense ainsi son bienfaiteur !

De nouveau il laissa retomber son poing fermé sur la table de la présidence, avec une violence telle que l’écritoire roula à terre, marquant ainsi d’une grande tache noire, pour les générations futures, la place où Lars Högstad, en dépit de sa longue domination, de sa patience et de son habileté, était rentré dans le néant.

Il se précipita vers la porte et disparut. L’assemblée resta immobile : la colère de Lars et sa voix tonnante avaient épouvanté les conseillers ahuris. Alors Knud Aakre, se rappelant le traitement insultant qu’il avait reçu lors de sa chute à lui, s’écria, l’air radieux et en contrefaisant la voix de Lars :

— Est-ce là « le coup décisif » qui tranche la question ?

De joyeux éclats de rire, partant de toutes parts, saluèrent ces paroles. Cette séance solennelle finit dans l’allégresse ; deux ou trois membres seulement quittèrent la salle ; tous les demeurants se firent apporter à boire afin d’arroser gaiement leur repas, et une nuit bruyante succéda à ce jour orageux. Chacun se sentait heureux et libre comme autrefois, alors que l’esprit dominateur de Lars n’avait pas encore courbé leurs âmes sous une obéissance muette. Ils portèrent des toasts à leur affranchissement ; ils chantèrent de tout leur cœur et, finalement, – en vérité, – ils se mirent à danser, Knud Aakre et le vice-président figurant en tête de la grande sarabande qui les emporta tous. Garçons et filles se joignirent à la danse, tandis qu’au dehors de la salle retentissaient des hourras en l’honneur de cette journée, telle que la paroisse n’en vit jamais de pareille.


III[modifier]

À Högstad, Lars arpentait ses vastes chambres, silencieux et sombre. Sa femme, qui l’aimait, mais avec crainte et tremblement, n’osait affronter sa présence. Les affaires du gard et de la maison allaient comme elles pouvaient, tandis qu’une multitude de lettres étaient échangées entre Högstad, la paroisse, et le bureau des postes. Lars avait des réclamations à faire au conseil, et, comme on ne lui donnait pas satisfaction, il commençait des poursuites ; il faisait des sommations à la caisse d’épargne, qui les repoussa : autre procès. Il se jugeait offensé par certaines expressions des lettres qu’il recevait, et recourait au tribunal tantôt contre le président du conseil, tantôt contre celui de la caisse d’épargne. En même temps paraissaient dans les journaux des articles terribles qu’on lui attribuait, et qui donnaient naissance à de grandes inimitiés dans la paroisse, excitant voisin contre voisin. Parfois il s’en allait, sans qu’on sût où, pendant des semaines entières et, rentré chez lui, il s’y enfermait plus que jamais. On ne l’avait pas revu à l’église depuis la grande scène dans le conseil paroissial.

Sur ces entrefaites, un samedi soir, le pasteur apprit la nouvelle que le chemin de fer, en dépit de tout, passerait dans la vallée et traverserait le cimetière. Ce fut comme un coup de foudre dans chaque demeure. L’opposition unanime du conseil avait été vaine : l’influence de Lars Högstad l’emportait. C’était là le motif de ses absences : ce qui arrivait était son œuvre. Une admiration involontaire pour cet homme et sa tenace persévérance amortit en quelque sorte le mécontentement de la défaite ; plus on discutait l’affaire, plus la réconciliation était proche : un fait accompli porte en lui-même certaines raisons d’être qui peu à peu s’imposent à tous, et démontrent que les choses ne peuvent être autrement qu’elles ne sont. Tout le monde se trouva rassemblé, le lendemain, près de l’église, et chacun, en se rencontrant, ne pouvait s’empêcher de rire. Et pendant que la congrégation tout entière, jeunes et vieux, hommes et femmes, et les enfants mêmes, ne parlaient d’autre chose que de Lars Högstad, de son habileté, de sa volonté de fer, de son énorme influence, voilà que lui-même apparut, avec toute sa maisonnée, dans quatre chars de campagne se suivant à la file. Or, il y avait deux ans qu’on ne l’avait vu à l’église… À ce moment il mit pied à terre et traversa la foule, tandis que tous, comme sous une même impulsion, s’empressaient de le saluer. Marchant droit devant lui, il ne rendit de salut à personne ; sa petite femme, pâle comme la mort, le suivait. À l’intérieur de l’église, la curiosité était si vive que, chacun fixant les yeux sur lui, le chant s’arrêta sur toutes les lèvres. Knud Aakre, assis à son banc, remarqua qu’il se passait quelque chose, leva les yeux et ne vit rien en face de lui, mais, se retournant, il aperçut Lars, penché sur son livre de cantiques, et cherchant la page indiquée.

Il ne l’avait pas vu depuis la mémorable séance du conseil, et n’aurait pas cru qu’un changement aussi complet fût possible. Ce n’était plus le victorieux Lars. Ses cheveux s’étaient faits plus rares encore, sa figure émaciée avait quelque chose de hagard, ses yeux creux semblaient injectés de sang, son cou de géant était étiré et couvert de rides. Knud comprit d’un coup d’œil tout ce que cet homme avait souffert ; il fut saisi d’une vive sympathie et sentit quelque chose de son attachement d’autrefois remuer dans sa poitrine. Il pria Dieu pour Lars, et se promit de s’approcher de lui après le service ; mais Lars avait disparu. Il résolut d’aller chez lui dans la soirée ; sa femme le retint.

— Lars, dit-elle, est un de ces hommes qui ne peuvent pas porter le poids de la reconnaissance ; tiens-toi loin de lui jusqu’à ce qu’il ait l’occasion de te rendre un service : alors peut-être viendra-t-il à toi.

Mais il ne vint pas. De temps à autre il paraissait à l’église, jamais ailleurs, et n’avait de contact avec personne. Il se vouait maintenant à son gard et à ses affaires avec l’ardeur passionnée d’un homme qui veut réparer en quelques mois les négligences de plusieurs années et, en effet, il ne manquait pas de gens pour dire qu’il y avait urgence.

Les travaux du chemin de fer commencèrent bientôt dans la vallée. Comme la ligne devait passer droit devant Högstad, Lars abattit la portion de sa maison qui se trouvait en face du chemin, pour y construire un vaste et beau balcon : il avait décidé que son gard commanderait l’attention. On était en plein travail, lorsque les wagonets et la petite locomotive qui devaient transporter sur place le ballast et les traverses apparurent. C’était un beau soir d’automne. Lars se tenait sur les degrés d’entrée de sa maison pour entendre le premier signal et voir la première colonne de fumée ; tous les habitants du gard étaient autour de lui. Tout en regardant la vaste étendue de la paroisse, illuminée par le soleil couchant, il songeait qu’on se souviendrait de lui aussi longtemps qu’un train passerait à grand bruit à travers la vallée. Un sentiment de pardon se glissa dans son âme. Il regarda vers le cimetière, dont une partie était restée intacte, ses croix de bois inclinées vers le sol, tandis que la voie ferrée occupait le reste. Il s’efforçait de se rendre compte de ce qu’il éprouvait, quand le signal se fit entendre et, voilà, le train s’avança lentement, entouré d’un nuage de fumée mêlé d’étincelles, parce que la locomotive était chauffée avec du bois de pin. Le vent soufflait du côté de la maison ; tous les spectateurs furent enveloppés dans une épaisse fumée, mais qui se dissipa bientôt, et Lars put voir alors le train poursuivant sa route comme une volonté de fer à laquelle rien ne résiste.

Il était satisfait et rentra dans sa maison comme un homme qui revient d’une longue journée de travail. À ce moment, l’image de son grand-père se présenta à son esprit. Ce grand-père avait élevé sa famille de la pauvreté à l’aisance ; il est vrai que quelque chose de son honneur comme citoyen avait été sacrifié : néanmoins, il avait fait son chemin. Ses fautes étaient celles de son temps, et reposaient sur les limites incertaines des conceptions morales au milieu desquelles il avait grandi.

Honneur à lui dans sa tombe, car il a souffert et travaillé durement ! Paix lui soit ! Il doit être bon pour lui de se reposer enfin… Mais il ne lui est pas permis de se reposer, à cause des vastes ambitions de son petit-fils ; ses cendres ont été dispersées çà et là avec les pierres et les gravois. Folie que tout cela ! Il n’aurait fait que sourire en pensant que l’œuvre de son petit-fils avait passé sur sa tête…

Tout en ruminant ces pensées, Lars s’était déshabillé et mis au lit. Alors, une fois encore l’ombre de son grand-père se glissa devant lui, plus sévère que lors de sa première apparition. La fatigue nous affaiblit, et Lars commençait à se faire des reproches. Mais il se défendait aussi lui-même. Que manquait-il à son grand-père ? À coup sûr, il devait être satisfait, maintenant qu’on rendait gloire à grand bruit à sa famille, au-dessus de sa tombe. Qui d’autre possède un tel monument ? Et cependant qu’y a-t-il ? Qu’est-ce là ? Ces deux yeux de feu, monstrueux, ce sifflement qui rugit, tout cela ne vient plus de la locomotive ni de la ligne du chemin de fer. Une procession immense arrive droit du cimetière, du côté de sa maison. Les yeux de feu sont ceux de son grand-père, et cette longue suite qui vient après lui, ce sont tous des morts… La procession s’avance vers le gard, grondant, pétillant, étincelant. Les fenêtres brillent en reflétant les regards des défunts. Lars fait un puissant effort pour rester maître de lui, se disant que ce n’est là qu’un songe, oui, à coup sûr, un mauvais rêve… « Attendez que je me réveille ! Maintenant me voilà éveillé : arrivez donc, pauvres esprits ! »

Et voilà ! ils arrivent réellement du cimetière, renversant tout, barrières, rails, locomotive, de sorte que tout tombe avec un immense fracas sur le sol, et qu’à la place apparaît comme auparavant le gazon vert avec ses tombes et ses croix. Comme de puissants champions ils s’avancent, et le cantique : « Laissez les morts reposer en paix ! » les précède. Lars les connaît, ces paroles qui, toutes ces dernières années, se sont fait entendre dans son âme, et maintenant le cantique est devenu son requiem. Une sueur froide couvre son corps. Les voilà ! les voilà ! Ils sont là, devant la fenêtre ! il entend l’un d’eux prononcer son nom. Accablé par la peur, il s’efforce de crier, il se sent étranglé, une main glacée le serre à la gorge ; à peine peut-il dire : au secours ! et il s’éveille… La fenêtre avait été brisée du dehors, les vitres volaient en éclats autour de lui. Il sursauta et se leva avec effort. Un homme était près de la croisée, enveloppé de fumée et de flammes…

— Le gard est en feu, Lars, le gard est en feu ! Nous venons vous prêter aide !

C’était Knud Aakre.

Quand Lars revint à lui, il était étendu en plein air, un vent froid glaçait ses membres. Pas une âme avec lui ; à sa gauche, il voyait le gard en flammes ; autour de lui son bétail paissait et bramait ; les moutons effrayés s’étaient rassemblés et serrés en troupeau ; des meubles, des ustensiles de ménage, étaient jetés çà et là sur le sol ; puis il aperçut, près de lui, quelqu’un qui pleurait, assis sur un bloc de bois. C’était sa femme. Il l’appela par son nom. Elle tressaillit.

— Le Seigneur soit béni ! tu es en vie ! s’écria-t-elle en s’avançant précipitamment vers lui. Ô mon Dieu ! mon Dieu ! En avons-nous assez de ce chemin de fer, maintenant !

— Le chemin de fer ? demande-t-il.

Mais, avant que ces mots se fussent échappés de ses lèvres, il avait tout compris ; un frisson le saisit : à coup sûr, des étincelles de la locomotive étaient tombées sur les copeaux et les débris des travaux de la nouvelle construction, et y avaient mis le feu. Lars était là, pensif, silencieux ; sa femme, n’osant parler, se mit à chercher quelque chose qui pût garantir du froid son pauvre corps frissonnant. Il recevait ses soins sans rien dire ; mais quand elle s’agenouilla devant lui pour lui couvrir les pieds, il étendit la main sur sa tête ; elle se pencha sur la poitrine de son mari et se mit à sangloter. Il y avait là bien des yeux qui la regardaient curieusement. Mais Lars la comprit et dit :

— C’est toi le dernier ami qui me reste !

Elle se sentit si heureuse qu’elle reprit courage et, se levant et regardant humblement le visage de son mari :

— C’est qu’il n’y a personne d’autre ici qui te comprenne dit-elle.

Alors ce cœur dur se fondit, des larmes lui vinrent aux yeux tandis qu’il tenait étroitement serrée la main de sa femme.

Maintenant il lui parla, à elle, comme s’il se fût parlé à lui-même. Et elle, à son tour, lui ouvrit aussi son âme. Ils s’entretinrent de tout ce qui était arrivé ou, plutôt, il l’écoutait, tandis qu’elle parlait.

Knud Aakre avait été le premier à voir le feu ; il appela du monde, envoya des messagers de divers côtés et se hâta lui-même, avec hommes et chevaux, vers les bâtiments en flammes ; tous, dans la maison, étaient restés endormis. Il avait organisé l’extinction de l’incendie, le sauvetage des meubles et des effets. C’est lui qui avait tiré Lars de la chambre qui commençait à brûler, et l’avait transporté derrière l’aile gauche de la maison, du côté d’où venait le vent.

Et, tandis qu’ils parlaient de ces choses, un char arrivait sur la route, conduit très vite par un homme qui en descendit. C’était Knud. Il avait couru chez lui et en ramenait cette même carriole qui les avait conduits tant de fois ensemble aux séances du conseil. Il demanda à Lars d’y monter pour aller ensemble dans sa maison. Ils se tenaient serrés par la main, l’un assis, l’autre debout.

— Voyons, Lars ! viens avec moi, dit Knud.

Sans proférer une parole, Lars se leva. Côte à côte ils s’avancèrent vers la voiture. On aida Lars à y monter ; Knud prit place à côté de lui. Ce qu’ils se dirent pendant la course, et après, dans la petite chambre à Aakre, où ils restèrent ensemble jusque tard dans la matinée, personne ne l’a jamais su. Mais, de ce jour-là, ils furent inséparables comme autrefois.

Aussitôt que l’infortune accable un homme, chacun reconnaît ses qualités. Ce fut la paroisse qui rebâtit à ses frais la demeure de Lars Högstad : il n’y eut pas, dans la vallée, de bâtiments plus grands et plus beaux que ceux-là. On le réélut à la présidence du conseil, mais avec Knud Aakre à ses côtés. Jamais il ne manqua de consulter l’intelligence et le cœur de Knud, et, depuis ce jour, les temps de ruine furent passés.



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