Chez l’Illustre écrivain/Littérature

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Flammarion (pp. 67-74).
Littérature

LITTÉRATURE


Le Grand Écrivain est encore couché et parcourt son courrier. Joseph, son valet de chambre, introduit René Dumoulin.


LE GRAND ÉCRIVAIN. — Comment, c’est toi  ?

DUMOULIN. — Ma foi, oui !… Je passais dans ta rue, figure-toi… Et je me suis dit : « Tiens !… si j’allais dire bonjour à notre Illustre Écrivain ! »

LE GRAND ÉCRIVAIN, — Bonne idée !…

DUMOULIN. — Je n’étais pas fâché de te voir en chemise… de voir un grand homme en chemise… moi qui ne te vois jamais qu’en habit.

LE GRAND ÉCRIVAIN. — C’est gentil ! . .. Ah ! mon vieux René !

DUMOULIN. — Et ça va bien ?

LE GRAND ÉCRIVAIN. — Heuh !… Mal à l’estomac, toujours !… Mais assieds-toi donc, un instant… (Joseph avance un siège, près du lit.) Les cigarettes, Joseph…

Joseph va chercher la boîte de cigarettes.

DUMOULIN, prenant une cigarette. — Mâtin !… bout en or ! .. c’est pas une cigarette ça… c’est un porte-crayon !…

LE GRAND ÉCRIVAIN. — Ce qu’il y a de plus chic, en ce moment, mon cher… ce qui se fume à Londres… Un cadeau de la comtesse Boniska…

DUMOULIN. — Ah ! ah ! .. Tu te mets bien ! Ce sacré Grand Écrivain !… Quel tombeur !

LE GRAND ÉCRIVAIN, mollement. — Mais non ! .. mais non ! .., pas ce que tu crois !… Une amie, simplement… une vieille amie !

DUMOULIN. — Tu as raison d’être discret, sapristi !… (Il allume une cigarette, tire une bouffée, fait la grimace.) Eh bien ! tu sais… n’en déplaise à ta vieille amie… ses cigarettes… elles ont un goût… Tu permets !… (Il jette la cigarette dans un cendrier, et en prend une dans son porte-cigarette.) Moi.., c’est curieux… je n’aime que l’antique caporal…

LE GRAND ÉCRIVAIN. — Comme tu voudras !…

DUMOULIN, s’asseyant. — Alors, tu as mal à l’estomac ?

LE GRAND ÉCRIVAIN. — Oui !

DUMOULIN. — Tu dînes trop en ville, mon vieux.

LE GRAND ÉCRIVAIN. — Mais non… je t’assure.., ce n’est pas cela… (Mélancolique et dégoûté.) C’est ma vie d’aujourd’hui… les exigences qu’elle m’impose… les tracas… les servitudes… les obligations, les complications dont elle est faite… Je ne suis plus libre, moi !… C’est très joli, la gloire… mais si tu savais comme c’est lourd à porter !

DUMOULIN. — Allons donc !… Tu n’as qu’a te laisser vivre.

LE GRAND ÉCRIVAIN. — Tu crois ça ?… Ah ! l’on voit bien que tu ne sais pas ce que c’est que la gloire !… Quelle maîtresse tyrannique et folle, dont il faut satisfaire à toutes les minutes du jour… et de la nuit… les caprices les plus déraisonnables, et les plus ridicules incohérences… Si je te disais que… très souvent… je songe, avec regret… à notre misérable existence d’autrefois… que j’envie ton obscurité… Tiens… vois-tu… il va falloir que je réponde a toutes ces lettres… Et les visites… et les démarches !… (Il pousse un long soupir.) Enfin !… ne parlons pas de ça !… Et toi ?…

DUMOULIN. — Oh ! moi !… c’est bête ce que je vais te dire… mais tu l’apprendrais un jour ou l’autre… Voilà !… Hier soir… au Gymnase… À propos, pourquoi n’y étais-tu pas, hier, au Gymnase ?

LE GRAND ÉCRIVAIN. — Les premières !… C’est si mauvais ton !…

DUMOULIN. — Le fait est !… Donc, hier soir, au Gymnase… dans un couloir… Paul Barrot parlait de toi… en termes qui ne m’ont pas convenu.

LE GRAND ÉCRIVAIN. — De quoi se mêle-t-il Que disait-il de moi ?

DUMOUL1N. — Des bêtises !

LE GRAND ÉCRIVAIN, — Précise.., je t’en prie !

DUMOULIN. — Que tu étais un snob… une canaille… que tu n’avais aucun talent… des choses comme ça !

LE GRAND ÉCRIVAIN. — Charmant !

DUMOULIN. — Je le prie de se taire… parce que.. . moi… tu sais… les amis… Il redouble… je lui flanque une gifle !… (Un petit silence.) Nous nous battons tantôt à l’épée… Alors… je ne sais pas pourquoi… j’ai voulu te voir, ce matin… pour te voir seulement, mon vieux !…

LE GRAND ÉCRIVAIN, très froid. — C’est très gentil à toi, mon cher René, de prendre ma défense… et je t’en remercie… Seulement tu aurais dû savoir – et à défaut de le savoir – tu aurais dû sentir qu’il n’y a rien que je déteste autant comme d’être mêlé… même indirectement à des histoires de duel…

DUMOULIN, gêné. — On t’attaquait… je croyais…

LE GRAND ÉCRIVAIN. — Tu me mets dans une situation ridicule.., un peu ridicule !… Ah !… je n’aime pas ça !… je n’aime pas ça !… (Un temps.) Mon Dieu… des aventures de femmes… de femmes du monde… passe encore !… Mais des rixes de journalistes… des affaires de littérature !… Ah ! non… non… je n’aime pas ça, du tout !…

DUMOULIN, piteux. — Alors… j’ai commis une gaffe ?

LE GRAND ÉCRIVAIN. — Une imprudence, certainement… Et je te serais obligé de faire savoir à tout le monde… que je suis absolument étranger à votre querelle… Un nom comme le mien… un nom aussi en évidence… C’est très délicat, que diable !… Il en faut de la prudence… des ménagements… de la diplomatie… C’est aussi difficile à gérer… qu’un théâtre !

DUM0ULIN, — Ah ! tu crois ?…

LE GRAND ÉCRIVAIN. — Mais oui !… (Un temps.) Je respecte le sentiment qui t’a poussé à agir. Je regrette seulement l’opportunité de ton action… Comprends—tu ?…

DUMOULIN. — Je tâcherai d’arranger ça !… (Il se lève.) Moi… n’est-ce pas ?… On attaque un ami… Alors…

LE GRAND ÉCRIVAIN. — N’en parlons plus !… (Un temps.) Ta femme va bien ?

DUMOULIN. — Merci !… (Il marche dans la pièce, et aperçoit des bouquets.) Eh bien !… En voilà des bouquets !… sapristi  !… A propos… c’est vrai, ce que j’ai -lu ce matin, dans les Coulisses de Paris ?

LE GRAND ÉCRIVAIN. — Quoi donc ?…

DUMOUL1N. — Que tu te maries ?

LE GRAND ÉCRIVAIN, ennuyé. — Mais non !… Il n’est pas question de cela… pour le moment !

DUMOULIN. — Ah ! tant mieux !… Parce que, je puis bien te l’avouer… cela nous avait fait de la peine, à ma femme et à moi… Nous nous disions « Il se marie. . . et les journaux sont informés avant nous… ça n’est pas gentil… Tant mieux… sacristi !… Ah ! tant mieux !

LE GRAND ÉCRIVAIN. — D’ailleurs… rien que ce fait que je dusse épouser – comme il est dit dans ce journal – une jeune fille de l’aristocratie, juive… Voyons ?

DUMOULIN. — Justement… je me disais : « Il épouse dans son monde ! »

LE GRAND ÉCRIVAIN. — Autrefois… peut-être !… Mais… aujourd’hui… mon cher… les choses ont bien changé… Je veux précisément faire oublier de toutes les manières que j’ai beaucoup fréquenté dans ce milieu… beaucoup trop… que je m’y suis compromis, même !

DUM0ULIN. — Allons… bon !…. Voilà que tu deviens antisémite, toi aussi ?

LE GRAND ÉCRIVAIN. — Pas absolument… pas combativement… Mais à l’heure qu’il est, mon ami, on ne peut plus, décemment, épouser une juive.

DUMOULIN. — Et pourquoi ?

LE GRAND ÉCRIVAIN. — Parce que c’est prendre parti… Et, sous aucun prétexte, je ne veux prendre parti… publiquement, du moins…

DUM0ULIN. — Oh ! moi… tu sais… les juives.., les protestantes… les catholiques… et même… les mahométanes… je m’en moquerais, si j’avais le bonheur !

LE GRAND ÉCRIVAIN. — Toi, parbleu !… Ce n’est pas la même chose… Tu n’as pas un nom, toi !… Et puis, le mariage… ce n’est point du bonheur… C’est un établissement !

DUM0ULIN. — Oui… Enfin !… mettons que je n’ai rien dit… (Un temps.) Allons… Je m’en vais !…

LE GRAND ÉCRIVAIN. — Tu es bien pressé ?

DUMOULIN. — Il faut que je passe à la salle d’armes… un quart d’heure !…

LE GRAND ÉCRIVAIN. — Eh bien ! au revoir !… Et bonne chance, tout de même, pour tantôt !…

DUMOULIN. — Merci !…

LE GRAND ÉCRIVAIN. — Je compte sur un petit bleu… tout de suite !

DUM0ULIN. — C’est ça ! (Il serre la main du Grand Écrivain.) Au revoir !…

Il sort.


SCÈNE II

LE GRAND ÉCRIVAIN, JOSEPH.


LE GRAND ÉCRIVAIN. — Dès que tu connaîtras le résultat du duel, pense à remettre ma carte… cornée… chez Paul Barrot…

JOSEPH. — Bien monsieur…

LE GRAND ÉCRIVAIN. — Compliments sincères… s’il n’est pas blessé… Cordiaux souhaits de prompt rétablissement… s’il l’est…

JOSEPH. — Et s’il est tué ?…

LE GRAND ÉCRIVAIN. — Ne dis pas de bêtises !

JOSEPH. — Ah ! Monsieur la connaît, l’humanité !

LE GRAND ÉCRIVAIN. — C’est mon métier.

JOSEPH. — Le nôtre, Monsieur !…

On sonne.